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HISTOIRE
DE LA
POÉSIE SCANDINAVE.
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IMPRIMERIE DE GUIRÂUDET ET JOUAUST,
Rue Sâint-Honoré, 315.
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HISTOIRE
DE LA
POÉSIE SCANDINAVE.
PROLEGOMENESt
paris ,
brogkhaus et avenàrius,
«O, HCB DB BICmuBV. •
1839
^ 's Disitizeci fc
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PRÉFACE
Par une de ces inspirations qui n'appartiennent
qu'au génie , quelques hommes avaient déjà pressenti
qu'au sein de ce désordre confus où semble s'agite*
Thistoire règne une loi nécessaire qui assigne aussi un
terme à la vie des peuples , une loi qui les pousse en
ayant par d'invisibles voies, et, leur destinée remplie ,
lés précipite dans une inévitable décadence. Mais le jour
de ces croyances n'était pas encore arrivé ; les idées de
Yico restaient ensevelies dans ses formules bizarres ,
Comme dans une langue étrangère qu'il n'était donné
qu'à notre siècle de lire, et le génie de Bossuet n'abou*
tissait qu'au factum sublime d'un prêtre catholique. Il
y eut bien dans quelques salons d'imperturbables a- 1
thées , qui , conséquents à la haine qu'ils avaient dé-
clarée à Dieu , voulurent le détrôner aussi de l'histoire,'
èt arrivèrent au fatalisme à force d'incrédulité; mais
leurs opinions n'étaient au fond que des thèses d'élo-
quence et de blasphème ; elles ne s'élevaient pas même
à la hauteur d'un paradoxe.
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2 PRÉFACE.
&ifeit toutes "tes inexplicables catastrophes 4ëîio^
tre révolution , tant d'immenses événements accomplis
par des mains si misérables , et des hommes si puissants
dont la destinée venait échouer contre un grain de sa-
ble , pour rapprendre à l'esprit humain un peu de mo-
destie et de foi. De pareils enseignements ne pouvaient
être perdus. L'intervention incessante de Dieu dans les
développements de l'humanité n'est plus niée que par
les derniers sectateurs d'une philosophie ùiorte avec le
siècle passé ; Phistoire a pris ^importance que la théo-
logie s'était réservée pendant le moyen âge. Beaucoup
sans doute n'ont point l'intelligence de leurs convic-
tions ; beaucoup ne voient dans le passé qu'un plaidoyer
pour l'avenir qu'ils désirent ; s'ils mettent Dieu à la tête
de riwmairité * c'e&t pourTeuroler dans leur bande, et
donner w dçoit divin à leurs idées. Trop souvent des
esprits systf n^ttiqi^es. oublient que l'iuteUigen,çe des $rita
ne P^ti piécéder leur cwnaUsancej trop souvent , aq
lieu de ç^c^icpf daw les çauses qui les opt produits la
loi qui lçs 4?nûne et les expbKpie, on la superpose vio*
gemment au passjé % et Von fait des pamphlets avec l'his-
toire, ^opt infprme qu'ellesoit encore, une sciençe nou-
velle ne nqi^^ est pas moins Requise , la physiologie
l'Buma^ité , et l'œuvre à laquelle les historiens son*
^sprinaiff appelés, est de la perfectionner en lui dp^
^aut pp^ base uue critiqua intelligente $es faite* nop
a^çi4^»fts qui n'ont qu'une e^içtence locale et
p^^t s^ l^is^r de traces après eu*, parce que rien
ne le* ayait préparés, mais des fait» généraux * es$e#h
tfcli? <m WyePt Meur heure, et wrqpe^ daw la vfc
des notions.
Twte^leç fp#i^ $o$s le?q»elk$; se «*a*iifeste Paoti^
vite humaine importent dom> à kf^ik^hk^l'hà^
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Hâta»; 3
toire , et cependant elle ne se préoccupe que d'une seu-%
le , du développement politique des peuples. A k vérité^
des individus ne deviennent une nation que lorsque les
intérêts particuliers qui les rassemblent se sont subor-
donnés aux lois de l'intérêt général , lorsque l'égolsme de
chacun s'est soumis à la force, sinon à la raison de tous f
en un mot, c'est le Gouvernement qui constitue le Peu-
ple, et il devait sembler naturel de chercher dans ses
développements l'expression de la vie nationale* Mais
beaucoup de Gouvernements ne sont pas organisés d'u-
ne manière normale ; ils sont inconséquents à leurprinr
cipe par la faute du législateur. Les changements que
des volontés excentriques les forcent de subir te faussent
souvent jusque dans ses bases , et une partie du peuple,
la plus nombreuse , la plus vivace peut-être, se trouve
exclue de toute participation à son histoire. D'ailleurs,,
une large part dans les révolutions politiques apparu
tient au caprice des individus, et à ces accidents trop
personnels pour se rattacher à des lois générales. Ces
influences étrangères à la vie réelle des peuples , l'his-
toire les ignore ou ne saurait les apprécier (1). Elle
connaît l'action des États voisins, mais son importance
lui reste également cachée; elle en recueille les témoi-
gnages éclatants , mais ce qu'elle a de sourd , de coati**
nu , de moral , ce qu'etlê ajoute de force aux idées , ce
qu'elle donne de puissance et d'audace aux individus ,
et d'impatience ou de faiblesse aux Gouvernements 1
échappe à tous les calculs et à toutes les perspicacités.
L'histoire politique, c'est uae biographie incomplète
(1) Elle ne saura pas quelle influence de la bataille de la Moaeowa; elle ne
eurent le courage de Lucien dans la ré- parlera point «te Kudigestio» de soupe à
.rotation duîS brumaire, et l'affaiblis- rognon qpincuiralisa.toas se&*ucce*ide
sèment maladif de flspelfcoa le Jour Dresde.
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4 PRÉFACE.
de l'aristocratie sociale, un tableau chronologique de
la vie officielle du pays.
On trouverait plus de vérité et de liberté dans le dé-
veloppement des croyances religieuses et des systèmes
philosophiques $ mais la religion et la philosophie dé-
butent par nier l'espace et le temps , les peuples et l'his-
toire. Leur vérité est si abstraite, que, loin d'exprimer
la réalité d'un peuple , elle n'appartient pas même à la
pensée d'un citoyen ; leur liberté est si absolue, qu'elle
méconnaît les faits , et en appelle de leurs nécessités aux
utopies delà conscience. D'ailleurs, le jour qu'une re-
ligion s'est conquis une place dans le monde , elle n'a
plus d'autre histoire réelle que des discussions intesti-
nes; au lieu de marcher en avant, elle aspire à reculer
dans le passé. Toute idée nouvelle est une hérésie, tout
progrès un suicidé. La philosophie n'est point condam-
née à la même immobilité ; mais son mouvement n'est
souvent qu'apparent. Elle fait un pas tous les siècles ; le
reste du temps elle court la bague autour d'idées que
personne n'attaque, et s'agite dans des questions oiseu-
ses , ou la pénsée ne sert pas même toujours de prétex-
te à la forme.
Au contraire , toute la vie d'un peuple se réfléchit
dans sa vie littéraire; la poésie tient à la religion par
son merveilleux et ses inspirations , au sol de la patriç
par ses images et sa couleur, au passé par ses tradi-,
tions, au présent par ses passions , à l'avenir par ses
tendances et ses idées ; tout y aboutit et s'y réflète , ain-
si que dans ces miroirs qui ne créent pas la lumière,
mais renvoient des rayons pâles et sans chaleur en ger-
bes étincelantes de flammes. Comme dans l'histoire po-
litique, l'individu n'est point classé par sa naissance
dans une caste qui l'annule à son profit; qe n'est pas le
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soldat sans nom de Farinée d'un général, «t fl n'y a
point non plus de généraux, point de ces hasards p?r^
ticuliers à un homme qui font de l'histoire, ni de ces
esprits à part qui impriment aux autres la direction de
leur volonté. Par sa nature, le poète est un homme de
la foule; il vit de sa vie, se passionne de ses sentiments,
s'inspire de ses idées. Ce qui le distingue et fait son
génie, c'est qu'il sait mieux qu'elle ce qu'ils sentent ,
et qu'il trouve des paroles pour ses sentiments (1).
La poésie est donc pour le philosophe d'un intérêt im-
mense ; c'est l'expression la plus complète, la plus pure de
la vie d'un peuple, et sa vérité est hors de tout conteste
quand le succès l'a proclamée. On n'a point à dégagèr
ses enseignements de faits qui les cachent ou les traves-
tissent ; ils sont clairs , positifs ; ce que les poètes y ont
mêlé d'étroit et de trop personnel , la comparaison de
leurs œuvres l'indique , et la critique fait la part des
individus et des peuples. Elle reconnaît dans la poésie
européenne le legs des principales nations qui l'avaient
précédée dans le monde ; et, en découvrant leur origine,
l'histoire lui explique ces caractères si différents, qu'ils
en semblent parfois contraires. La soumission de la
forme à la pensée; l'esprit d'unité qui pénètre partout ,
vivifie lés moindres détails, et les subordonne tous à une
idée générale ; cette tristesse sans cause , sans but , qui
s'attache fatalement à toutes les joies comme un re«-
mords ; cette tristesse pour elle-même , parce qu'on est
homme, et qu'il est triste de vivre; en un mot, la base
de la littérature moderne, c'est le christianisme qui l'à
(1) Il D'en est pas ainsi dans les temps feetant d'être bizarres; maïs il n'y a
de décadence. Lorsque le peuple n'a pins plus alors d'idées poétiques, ni par co«—
d'imagination ni d'avenir, les poëtes de- sé. ; uenl d'histoire littéraire ; il y a tout
viennent des gens à part , et les versifi- au plus la biographie de quelques Mtté-
cateuf s croient montrer du génie en-*f- ratçurs.
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ê nirAcs.
laite. EUe a hérité des Grecs le goût de Tordre, de h
régularité , la crainte de se laisser aller à des excès d'i-
magination , et l'amour du beau, mais l'amour plato-
nique d'une beauté moins sensuelle. Les Latins lui ont
transmis leur besoin de clarté dans l'expression , et de
justesse dans la pensée, leur esprit railleur , souvent
jusqu'au scepticisme ou même à la froideur, et toujours
préoccupe des résultats. Le legs des Orientaux fut moins
riche; ils taraient à donner qu'une imagination ac-
coutumée à jouer avec elfe- même , qu'un merveilleux
sans idée, un fatalisme sans dignité, de vagues fantai-
sies qui ressemblaient plus à des rêves inspirés par l'o-
pium qu'aux pensées réelles d'un homme éveillé. Comme
contrepoids, les Barbares avaient apporté du Nord un
sérieux farouche, une imagination toujours outrée et
toujours naïve dans ses exagérations, une dureté d'âme
qu'aucune horreur ne pouvait effrayer, ni aucune pitié
amollir. Sans doute, ces influences ne nous expliquent
pas complètement les développements de la poésie eu-
ropéenne ; les populations slaves ont dû y exercer leur
action (i) , et aucun document ne nous permet seule-
(1) Dans le thmamt oVt Gorin I» Lo~ rexit in regionem Wandalorum ? âk*o+
herenc, on voit des Slaves venir en Fran- le$ Alamannicx , an. Perti , MonumciUa
ce ; v. 194 , 224 , 1136. Germaniae Mitortca, l. I , p. 47. Et le
Entor li sont bien dix mil Esdavon. «avait la langue slave , et il ne pouvait
» j» a i • • • » l'avoir apprise que dans un but polili-
Roma " i ' Àub " \Boraonn**, ^ qa.Yiraporia.les relation*
connaissance né-
Le rot d'Esclavonîe est aussi citècomtne cessaire : Romana lingua sclavonicaque
ayant de fréquents rapports avec les Fran* loqui sciebat; Witichind, ap. Meibom ,
çaisda temps de Charlemagne, dans laBa- Berum Germanicarum Scriptores, 1. 1 ,
tailliede Loqutfeme;Usdu Roi, n<>6985, p. 650. Au reste , le nom de Slaves était
fol. 229, recto, col. B. L'histoire confirme donné à plusieurs peuples différents :
le témoignage des romanciers , et nous Sclavis qui nostra consuetudine Vuilci ,
•apprend que Charlemagae avait quelque- propria vero lingua Vualclabi dicuntur,
fois des Slaves dans ses armées : Karolus bellum illatum est ; Chronieon Abbatiê
tex , commoto exercitu magno Franco-*» Urspergensis, p,l27, éd. de 1609. Scla-
rum et Saxonum atquè ScUvoruro> per- m qui dicuntur BereUi ; Idm , p* 154.
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fnent de préjuge* Wù caractère; Lès €ëltee «raient à»
traditions , une poésie, une civilisation dont le moud*
Êouveau recueillit Théritagë , et sut cè point encore
nous sommes condamnés à Fi^psorance. Quelque* stéri*
les renseignements , disséminés dans des écrivains qui
répétaient la plupart du temps ce qu'ils avaient enten-
du dite f voilà tout ce que UOtts possédons su* ta vie de
iïés premiers pères.
Les influences que nous pouvons reconnaître dans
leur principe et juger dans feutfs dernières conséquent
«tes ne sont guère mieU* appréciées; les matériaux at-
tendent ericore un critique et un historien * Le christia-
nisme lui-même n'a point été étudié dans son actio»
littéraire; nul ne s'est enquis de la direction qu'il im-
prima aux imaginations, des changements qu'il appor-
ta dans leurs habitudes , et n'tf suivi jusqu'à nog jours
Phistoire de leurs transformations. Peut-être, au reste r
cette entreprise était-elle impossible; peut-être les rap-
ports du christianisme avèc la littérature de chaque
peuple étaient -ils trop modifiés par des causes fcpéeia-*
Le Moine 4e Samt-Gal semble les cori- Pempeteur des SafrSrins ; Agdtent l'Es*
fondre avec les Saxons, et la Chronique clavon, y. 901 , à p. Bekker, Ferobras f
store nôus apprend que les historiens p. LXIL Cette désignation de tons les
enx-mèmes n'attachaient pas une idée païens par le nom d'Esclavons fut pro-
bien précise à la patrie des Slaves : Unde oablemént amenée par de nombreux
seiendum qood Scia via, sive Sclayonia, rapports; nous devons cependant faire
duplex est ; scilicet major, quae est circa observer que les écrivains du moyen âge
Dalmacianv, et rainor, quae in finibus est ne mettaient pas asses de précision dans
Saxoniae, yersus mare Baltiçum; ap. les dénominations dont ils se servaient
Lindenbrog , Scriptoret rerum 6>r»»a- pour qyon né fût pas etposé à do fré-
nieatum Septentrional ium, p. 189. Lu- quentes erreurs, si Ton en tirait des con-
beck et Hambourg faisaient partie dé séquences rigoureuses. Ainsi, par e«em^
cette petite Esclavonie , dout sans doute pie , le roman du Moinagei Guillaume
les romanciers et les historiens parlaient d'Orange fait battre les Persans avec 1er
plus souvent que de l'autre, et sa civili* sujets de Charlemagne :
satiott ne devait pas être fort différente , , „ , , „ .
de celle du reste S* l'A H« m* an* r M À W rescosse de la Joste Guion ;
^rraa.ns eiaien même anpeiesdes Sla- fit da ntre pfe U rôis Maisiliôn , °
ves. Agolant dit, en pariant à son ar- ÀnsamblèfutPersantet EStfavon.
rnée : Sarrasin et Esclers Romans d'A- „ M „ ^ ^» „ * «ft
çotani, y, et topoCOf rappelle, lui, Ms**8&, fol; 27S, re<!io> cet. C, v.57.
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S PB&FACB*
les, trop dépendants des idées et des faits qu'il ^vait à
combattre, pour être saisis dans leur ensemble.
De toutes les autres influences nulle n'est plus digne
dé nos études que la poésie des Barbares, Elle ne se
meurt pas, comme celle des Latins, dans l'affectation et
les friyqlités du bel esprit; comme celle des Grecs, elle
n'est point morte. Son caractère, c'est une surabondan-
ce de vie qui abuse d'elle-même; c'est une jeune force,
qui ne sait point se contenir, et pouvait seule raviyer
des imaginations tombées dans la décrépitude. La poé-
sie orientale était trop futile pour exercer une action
profonde. Plntôt le passe-temps d'un enfant oisif que le
travail de la pensée d'un homme, elle s'agitait à la su-
perficie, comme ces mouches aux mille couleurs qui
chatoyent sur les eaux , et tracent à peine une ride à -la
surface. Celle du Nord, au contraire, remuait la pensée
4e l'homme jusqu'au fond ; elle exaltait toutes ses for-
ces , et l'absorbait tout entière.
L'intérêt qu'elle présente ne s'arrête pas même là.
Parmi les littératures qui ont accompli leur histoire, il
en est peu dont le temps, la négligence ou le dédain
ne nous aient point caché les commencements. Pour
écrire leurs annales , il faut se résigner à une vérité
tronquée, c'est-à dire à l'erreur. Chaque développe-
ment n'y paraît pas avec ses causes et ses conséquences ; .
les idées ne s'y expliquent point par leurs origines; les
faits s'y superposent sans s'attacher les uns aux autres
et se rendre nécessaires ; c'est une statistique , ce n'est
pas une histoire. Telle n'est point la condition de la
poésie Scandinave. Assez rapprochée de nous pour que
ses principaux monuments aient échappé à la destruc-
tion du temps , la chaîne de ses progrès n'est pas même
interrompue par d'irréparables lacunes, et la populari-
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PRÉFACE,' 9
té qui l'environna dès son berceâu nous a donservé se$
premiers commencements $ sinon dans leur forme pri-
mitive, an moins dans leur esprit et leurs caractères
les plus saillants, Son histoire est pas seulement l'ex-
plication d'une dés faces les plus intéressantes de la lit-
térature moderne, tfest lé développement des idées es-
thétiques d'un peuple , une histoire théorique de la
poésie. Sans doute, elle n'est pas complète ; son dernier
progrès, sa forme la plus parfaite, manque. Il n'y a point
de drame dans la littérature Scandinave (1). Sa déca-
dénce et sa mort ont été prématurées ; mais aucune au-
tre ne livre ainsi ses commencements à l'étude ; aucu-
ne ne se laisse ^brasser si naturellement sous un point
de vue philosophique. Il n'y a point, comme dans la
poésie grecque t une foule de petits faits particulier^
qui réclament l'attention et distraient de l'ensemble ;
tous marchent au même but ; tous concourent à l'œu-
vre commune, sans que des tendances diverses les
poussent' en sens contraires et les détournent de leur
voie. *
Vainement cependant demanderait-on à une pareille
histoire un tout complet, qui ait son commencement et
sa fin. Rien n'a commencé depuis la création du monde;
toi|t coiîtinue sous une forme différente. Le nouveau
n'est qu'un développement de l'ancien , le présent qu'u-
ne modification du passé. H y a dans la poésie scandi-
(4) L'AEgis4)recka se rapproche beau- P« 87 : Draina é/x»TOîov » fol. in mem—
coqp du drame ; il est dialogué dans ton- bran. Res continet amatorias , ( olira
te sa longueur, et il y règne une certaine ad jocum concitandom islandica lingua
unité ; mais des lacunes qui le rendent scriptum. Mais si ce manuscrit apparte-
presque inintelligible étaient nécessai- naît à l'ancienne poésie islandaise , an-
rement remplies par un récit du rbap- térieure au 14 e siècle, Celsius l'aurait •
ftde , et le défaut d'action oblige de n'y certainement indiqué , et l'épithète grec-
Voir qu'une conversation. On lit dans Cel- que témoigne d'une origine beaucoup
sius, Hiiloria bibliothecae lfp$alienfi$ , plus récente.
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fO plètxte.
ftatve tm principe «titérietir^ um base que bous éomme*
forcés d'accepter sans nous en èfre rendu suffisamment
compte. Ou reconnaît les traditions de Y Asie dans la
croyance à la régénération des âtnes, et éette femme qui
porte le malheur avec elle, comme si la femme était le
mauvais génie de l'humanité (i) ; on retrouve l'esprit de
& civilisation dans cet amour de la science sans but
moral , et , pour ainsi dire 1 toute métaphysique (2) *
dans ces mystérieuses allégories dont le sefts-est resté
dans quelque sacristie de la route; mais k fc&use de ces
souvenirs et leurs conséquences , l'influence du monde
oriental sur la littérature , la résistance qu'il a opposéé
éu lé concours qu'il a prêté à ses développements y c'est
ée qu'aucun document ne nous apprend 1 ce qu'aucune
induction ne nous autorise à pressentir. Nous sa-*
Vous seulement que les tendances mystique» de la
vieille Asie étaient trop contraires à la surexcitation
àervèuse des races gothiques , trop inintelligibles à des
esprits encore bruts et tout préoccupés dm déploie-
ment de la force physique , pour s'être activement mê*
lées à là civilisation du Nord. Quelques faits isolés ont
dé se ressentir de leur action; mais il est impossible*
quelles aient affecté l'ensemble,
(1) Les femmes se brûlaient sur le parfaitement k I'Asgard , lTFtgard et lé
bâcher dé leur amant. Le jonr était , Afidgard des Scandinaves. La femme qui,
comme chez les Buddhistes, divisé en selon leur mythologie , repeuplera la
huit parties , et commençait à midi 5. terre après sa régénération , s'appellera
comme eux les Scandinaves avaient Lif, vie , et le nom d'Eve, Heva dans la
une Trinité divine ( Peut-être existait- Vulgate , vient de rnn » <l ui a ,a mêm «
elle aussi chei les Grecs : Pluton est ap- signification. • ' nni
pelé dans V Iliade, 1. IX , t. 457, Jupi- Scandinaves 1
ter souterrain , Zzvç xaTayÔovtoç» et criture sanscrite s'appelle jSdcfmff >
Bnsiathe nous apprend qu'il y avait en écrituredesDieux.Nedsaur^sphisdW
Carie un temple de Jupiter-Neptune, ^ casioll ëe g0r ^ ra J proc hc^
ttuooç nwttôomç y) v espov >. Les trois ments et d'en indiquer de nouveaux .
raomfes de la doctrine de Boddha , le (S) Ce caractère est fort remarquable
Brahma Loka, le Deva Loka et le Ma- dans le VÛlu-tpa et dans plusieurs stro-
rioespe Loka ( Yoyes Upham , Ill**ra~ pfaesdu BrttfM-galdt Op4*9 et du Rigt-
tion$ of Budhism, p. 6T)/ répond*** *»«!,
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Peut-être la poésie Scandinave n^eaplique-t-elle pot
non plus complètement l'influence du Nord sur la poé*
aie européenne» Mais tous les Barbares sortaient dune
souche commune (i); ils avaient les mêmes traditions,
la même passé, les mêmes croyances (a), et la parte des
autres chants populaires , quand la tradition a conseil
vè ceux des Scandinaves en si grand nombre, permet de
penser qu'ils recherchaient plus curieusement la poé-
sie, qu'ils la cultivaient aveeplus de succès, que Tima+
ginatton gothique s'était plus largement développée
sur leur sol. On peut prendre lëur littérature pour la
manifestation la plus complète et la {dus élevée de l'efr*
prit septentrional.
La poésie Scandinave est ainsi la création originale
d'un peuple qui se développe librement, sans avoir hé-
rité d'aucun passé qui domine ses tendances et fausse
(I) Nous ne parlons que de ceux qui gani certisrime antlqmtasHueefcatittfr. In
peuvent exercer de l'influence sur la qua Albis patria per jnultos annos, Fran-
poésie française. Il faut même remar- corura lînea remorata est; Anonymus
8 uer que les Saxons, les Franks et les Ravennas, Geo g raphia, 1.1 , c. 11. Ef-
orm'ands, étaient également S candi- moldus Nigellus n'est pas moins positif :
paves. Aucun doute n'est possible pour g*, popuii nom , Teteri cognomme, Déni
les derniers ni pour les premiers ; le té- Ante vocanantur, et Votitantur adhuc,
noignage de Marcianot Hérocléotos est Mortajuoque Oranoisco dkmnaarnomine
positif : Kecrotxst h tqv «^gva Vclocei> agBes> mAg^e^^'
Tïiç XspO'OVïîO'oi» to IBvoç twv koiaov- Ipse quidem populos late pernotus habetur,
graphi Minores, t. 1 , p. 53. Ils habi- decoruë.
taient la Chersonèse Ci m brique , le Da- Unue genus Grands adfore fama refert
.nemark.Les auteurs qui nous apprennent Vita Ludovic* pii, 1. IV> v. 11.
la patrie des Franks n ont pas la même au- Les historiens confirment ces témoi-
torité , mais leur nombre y supplée. D'à- gnages» Ayant la grande invasion du 5*
bord il est certain qu'ils étaient voisins des siècle, les Franks avaient déjà ravagé
Saxons : rixo^ovÔoy Js av-rw xara plusieurs fois les côtes de la Gaule, et
r. MM u.i ^ ^,.,„~~a. «.«aA,,,*»^-^ ils sa réunissaient presque toujours avec
*"7» W *P»Jvp*r<r- les Saxons : AurSius Victor; Btstoria
toi *û«7yot xeu 2oÇovsc ; Julianus Im- Romana f c. 33; Orosiu», Àdv$rmt jPo-
perator, Opéra , dise. I , p. 34. Guidon , ganos hittoriae , 1. VIII , c. 28 , et Am-
qui vivait dans le 9« siècle, leur feii ha- mia nue Marcel lin us, £f»#<or<<w,K XXVII,
biter aussi la Ghersonèse : Quarta ut c. 8.
•bora noctis Nortmannorum est patria . (ô) Voyea J. Grimm , Dêuttche Mi***-
quae et Dania ab antiquis dteitur; cujos ad logie , et Mone , Gesehiehte des Bciden-
Trontem Albes « tel patria AI&bJ««urua- ikum im nordlichen Suropa.
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12 P*ÉFAC1.
leurs conséquences ; elle est née sur le sol national ; elle
a grandi par sa propre force, sous sa seule influence.
Isolée de toute action étrangère , moins encore par les
mers que par l'abâtardissement littéraire des nations
voisines , elle a tout tiré d'elle - même; son histoire
n ? appartient pas seulement à un peuple, mais, ainsi
que nous Pavons déjà dit, à la nature de la poésie.
Envisagée sous ce point de vue, elle n'est plus dans les
faits , mais dans les idées. Les poèmes deviennent les
manifestations d'un esprit que l'historien suit dans sa
marche et étudie dans ses développements, sans s'in-
quiéter autrement de leurs témoignages ; là aussi les
faits ne sont que la partie extérieure, que les pièces
justificatives de l'histoire. Mais leur connaissance est
nécessaire comme point de départ ; ce sont eux qui ser-
vent de base aux idées, et contiennent les prémisses
dont la théorie tire les conséquences; les pièces justifi-
>catives sont des prolégomènes.
. On s'est donc proposé, dans cette publication, l'expo-
sition des principaux faits de la poésie Scandinave. Les
poëmes les plus importants y sont énumérés, et les diffi-
\^ cultés que peuvent présenter leur origine, leur âge et leur
p J auteur, y sont, sinon résolues, exposées et discutées:
I L'influence des lois de la versification sur la nature et le
développement de la poésie ne permettait pas de les
passer sous silence ; elles, ont été analysées , et les diffé-
rentes espèces de vers caractériséesflSi développé que
X s °it un jugement critique, il ne fait pOhit connaître les
idées d'un poète aussi bien que leur traduction : on a
donc essayé de rendre en français les poèmes qui , par
leur propre valeur ou le choix de leurs sujets, tiennent
le premier rang dans l'histoire , et des notes ont expli-
qué les passages obscurs 1 et indiqué leurs rapports ar-
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t>ftÉfA€É, H
chéologiques et littéraires. Enfin on a tâché que, sous
le point de vue de l'érudition, ce livre fût un travail
complet, auquel une seconde publication ne pût rien
ajouter 5 une histoire littéraire des faits.
Lorsque l'introduction du christianisme en Scandi-
navie y arrêta les progrès de la poésie, elle se trouvait
déjà en contact avec les littératures qui se reformaient
de toutes parts ; déjà elle imprimait une impulsion à
leur esprit. Avec le temps ,. son influence s'accrut ; les
germes qu'elle avait déposés dans les imaginations se
développèrent ; le caractère qu'elle leur avait communi-
qué prit plus d'empire et se dessina plus fortement dans
leurs créations ; son histoire continue dans une des faces
les plus saillantes de k poésie moderne; c'est dans la
littérature du reste de l'Europe qu'il faut achever l'é*
t;ude de sea destinées». La base de cette manière d'envi-
sager l'histoire n'est plus désormais contestable; on sait
qu'une fois mises au monde, les idées n'en disparaissent
plus. Elles ne se laissent enfermer ni dans les limites
d'un pays, ni dans la vie d'un peuple; elles se propa-
gent, s'étendent, se modifient, et finissent par se mêler
à l'histoire êfc l'humanité tout entière. Mais leurs pro-
grès sont quelquefois lents; leurs modifications, sou-
vent si complètes; qu'elles semblent une création nou-
velle, que l'histoire a sortie du néant. Avant donc de
poursuivre dans la littérature européenne l'étude de la
poésie Scandinave , il fallait prouver par des faks^posi-
tifs l'existence de son influence.
Telle est la tâche que l'on s'est aussi proposée dans ces
Prolégomènes. Des traductions de poèmes écrits dans
des idiomes différents montrent qu'un même esprit
animait totite la poésie du moyen âge, et des ressem-
blances de détail sont indiquées en assez grand nombre
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14 PIÉFACBr
pour qvkm rie puisse lés imputer à ces causes sans rai-»
3ôn et sans nom qu'on appelle le hasard. Ces rappro-
chements ont été signalés partout , dans les intentions
morales et le choix des sujets comme dans la nature
des pensées et des images; on en a choisi dont les idées
étaient assez bizarres et assez étrangères à tous les en-
seignements de l'expérience pour qu'il fàt impossible
de n'y pas reconnaître la trace d'une tradition com-
mune» Entre les traditions les plus répandues dans les
premiers temps de la poésie moderne, il en est deux
encore plus générales et plus populaires que les au-*
très (i) ; on a prouvé que la Scandinavie était leur
point de départ, et qu'elles avaient une raison et une
base dans son histoire. Aucun poème ne tient un rang
plus élevé dans la vieille littérature de l'Europe que le
Nibelunge Not ; c*est le centre d'un grand cycle, et ,
pour ainsi dire, le résumé des idées poétiques de tout un
peuple ; et nous avons, sinon démontré, rendu suffi-*
samment probable , que l'esprit qui l'anime et une par-
tie des traditions qu'il a réunies se rattachent à la poésie
Scandinave. Trop d'obscurité couvre la formation des
langues pour que l'on puisse acquérir une connaissance
entière des raisons qui déterminent leurs emprunts aux
autres idiomes ; on sait seulement que les mots étrati-'
gers sont amenés par des idées étrangères; que, pou*
enrichir le vocabulaire d'un peuple, il fout exercer dg
l'influence sur sa civilisation ; et des recherches étymo-
logiques ont montré qu'une foule de mots adoptés par
k& langues romanes avaient une origine islandaise. Si
nombreux que fussent les rapports que nous indiquions,
ils ne légitimaient pas encore une conclusion générale;
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PRÉFACE; 1S
des pensées particulières à un poëte auraient pu les pro-
duire; peut-être n'y devait-on voir que les rencontres
personnelles d'imaginations indépendantes. Nous avons
donc étudié la poésie du moyen âge, et nous avons re-
connu que les idées poétiques y étaient des généralités
nationales qui n'appartenaient à personne, parce qu'elles
étaient l'œuvre et la pensée du peuple. La communauté
des traditions chez les nations les plus différentes par
leurs institutions et leur histoire , la diversité de leurs
versions et la multiplicité des variantes de chacune ,
nous ont prouvé que, lorsque des idées communes à
tous avaient été rendues sous une forme plus saisissante,
par des poètes plus poëtes que les autres , des rhapsodes
s'en emparaient, et, en les répétant de village en vil-
ropéenne.
On ne peut chercher, dans un pareil travail , des vé-
rités rigoureuses , appuyées sur des raisonnements pos*r
tife ; la philosophie de l'histoire est condamnée, pat
son principe, à rester une science de conjectures. Beaur
coup de faits sont dédaignés ou ignorés des cbroni-*
queurs ; beaucoup de causes n'ont de force que. par leur
continuité , ne se manifestent que par leurs effets; elles
ont passé inaperçues par les contemporains , et leur
action esf trop lente, trop sourde pour se laisser appré*
cier à distances Le» faite sont incomplets, et on ne peut
les expliquer que par les causes dont le temps n'a point
étouffé le souvenir. Mate ta vie d'un peuple est à la fois
si complexe et si uae, tant de causes différentes ccat*
courent k chacun de se» progrès et aboutissent à un
même résultat , que l'oubli de quelques unes n'affecte
pas sensiblement Ttotelligepce de Veusemble. Ici r les
chances d'erreur étaient plus graudea encore. Beaucoup
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16 pfeéFÀCs;
île poèmes islandais sont perdus; d'autres ratent en-
core à publier, peut-être même à lire ; il a fallu juggr
l'esprit de la poésie Scandinave sur des documents par-
tiels , sans autre titre de préférence que le hasard qui
les a conservés ; et , quoiqu'ils soient assez nombreux et
assez variés pour que leur signification ne puisse être
essentiellement modifiée , il y a probablement des idées
de détail dontjon n'a point reconnu toute l'importance*
La seconde partie, l'histoire de l'influence Scandinave,
n'est pas elle-même plus complète. Ces Varangues , qui
venaient incessamment apporter à Canstantiùople les
idées et les traditions du Nord , ne nous permettent pas
de douter qu'elle n'ait aussi exercé quelque action sur la
poésie du Bas-Empire , et le défaut de ^enseignements
nous force de laisser toute cette partie dans l'ombre (1).
Quoiqu'ils n'aient pas sans doute acquis une grande
puissance, les rapports des Scandinaves avec les Slaves
onf été fréquents ; leurs intérêts se trouvaient souvent
fen contact , et une certaine affinité d'origiqe devait \éà
rapprocher encore ; il est à peu près certain que l'in-
fliiçnce de leur littérature était rétiprôque , et une igno-
rance presque absolue lie l'ancienne civilisation slave
nous empêche de deviner jusqu'à sa nature.
' Au reste, ces lacunes n'altèrent pas sensiblement les
résultats, et tous les historiens doivent se résigner à des
travaux aussi imparfaits; il n'est pas d'histoire q«i ne
demandât également la connaissance approfondie de
tout le passé d'un peuple et de tous les développements
qui lui sont contemporains. Malheureusement ces cau-
ses d'erreur ne sont pas les seules; il en est qui ne tien-
(i) Dans une dissertation que nous Porphyrogennète dans son lWre, De Çae-
n'arons pu nous procurer, Tu*. Finn rimoniig auloe By$aniinae, 1. 1, p. 224,
Magnussen a montré que le chant des est un poème gothique allitéré , écrit
Varangues » conservé * par Constantin dans l'ancien mètre scandinate.
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PRÉFACE. 17
lient pas à la nature du livre , et peuvent avoir des con-
séquences plus graves. C'est en première ligne l'insuf-
fisance des secours littéraires ; beaucoup d'ouvrages sur
l'ancienne Scandinavie ne se trouvent plus même dans
les librairies du Nord , et nos dépôts publics n'en pos-
sèdent qu'un petit nombre , que des catalogues , déplo-
rablement incomplets, rendent quelquefois inutiles:
Dans une histoire politique , la connaissance des faits
suffit , et une traduction est bonne pour les apprendre ;
mais quand ce sont les développements de la poésie
qu'on étudie , les images , la forme des pensées , la lan-
gue elle-même ont une valeur trop essentielle pour
qu'on ne soit point forcé de recourir aux originaux.
L'histoire des influences de la littérature Scandinave
nécessitait des connaissances philologiques presque
universelles , et l'auteur doit reconnaître que leâ siennes
sont nulles sur quelques points , et fort superficielles sur
beaucoup d'autres. Il n'avait aucun guide qui lui en-
seignât la, route , ni aucun devancier qui la lui eût
frayée (1) ; souvent il s'est trouvé dans l'impossibilité de
remonter aux sources , et de vérifier des citations trop
importantes poûr être mises en oubli (2) : des erreurs de
détail semblent donc n'avoir pu lui échapper; et , pour
être juste , peut-être devrait-km plutôt tenir compte de
ses intentions et du travail qu'il a mis à leur service
que des résultats qu'ils ont produits ; peut-être devrait-
(1) Le titre de l'ouvrage &'£inersen su gli Staldi, il est si dépourvu d'érudi-
( Einarus ) , Sciographia Kitloriae lit- tion et de critique , qu'il ne peut être
termriae Iilandiae, indique qu'il Défaut d'aucune utilité,
y chercher que des indications biblio- (2) Nous devons cependant dire que
graphiques , et elles sont même fort in- toutes les citations que nous n'avons
complètes pour lâ littérature antérieure point vérifiées nous-même ont été prises
à l'établissement du christianisme, la dans des ouvrages d'une exactitude assez
seule dont nous -nous occupions. Quant "reconnue pour faire autorité,
à l'essai de M 1 . Graberg , Saggio ittorico
a
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18 PRÉFACE.
on penser beaucoup plus à ce qu'il a fait qu'à ce qu'un
autre aurait pu faire.
Il reste à expliquer les motifs qui ont déterminé à
s r écarter de quelques usages que Ton n'a point crus as-r
sez généraux pour faire loi , ou assez raisonnables pour
le devenir. Il n'y a. point , en histoire, d'autre, autorité
que les faits : on ne s'est donc appuyé sur l'opinion des
écrivains que dans l'impossibilité de remonter aux sour-
ces; et lorsque le texte avait une grande importance,
ou qu'il n'était point formel, que son témoignage ré-»
* sultait de quelque induction , ou d'une manière parti-
culière de l'entëndre, une indication du livre et de la
page n'a point semblé suffisante , on l'a cité ein entier.
Quand toute leur force était dans le fond des idées, on
s'est borné à traduire les autorités en langues étran-
gères ; mais on les a citées textuellement toutes les fois
que l'on tirait des conséquences d'une expression , que
le style , les termes de la citation faisaient son impor-
tance, et l'on a ajouté une traduction en note. Cette
version a paru inutile lorsque les idées étaient indiffé-
rentes , lorsque l'on voulait seulement montrer un rap-
port philologique, ou rendre une règle de versification
plus sensible par des exemples. Quant aux: citations des
notes , on les a laissées dans leur langue. Elles servent
d'autorité aux opinions du texte, et il a semblé qu'une
traduction ne présentait pas les mêmes garanties ; une
interprétation forcée , d'autant plus à craindre qu'elle
était la conséquence naturelle des idées de l'auteur, au-
rait pu donner à la traduction une portée que n'avait
pas l'original. Lors même que quelques lecteurs ne les
comprendraient pas toutes , on a crû qu'ils y verraient
des garanties de bonne foi , et leur accorderaient plus
de confiance qu'à ces courtes indications, qpi n'ap^
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PRÉFACE. jg
prennent tout au plus que l'érudition de l'auteur. Les
titres des livres ont été rapportés dans leur langue ori-
ginale(i); leur orthographe a été conservée, et on lésa
transcrits en entier lorsqu'ils n'étaient pas trop longs
et que de précédentes citations ne le rendaient pas
inutile. - r
Il y a quelques noms propres que nous n'avons pas
vus en islandais; nous ne les connaissons que sous les
formes latines , allemandes ou danoises, dont les ont af-
fublées des traducteurs peu scrupuleux. Ceux-là même
que nous avons rencontrés dans des documents orig-
naux ont des flexions si marquées et si irrégulières
qu'il est difficile de reconnaître leur radical (2). C'est
donc au risque de quelques erreurs, ou même dédouble
emploi, que nous leur avons rendu l'orthographe et la
forme qui leur appartenaient (3). Seulement, dans l'im-
possibilité d'accorder une importance rationnelle à au-
cune des flexions (4), et pour nous conformer à un
usage qui , à défaut de raison , a du moins l'avantage de
donner aux noms une apparence moins étrange, et\>er-
met à la mémoire de les retenir avec plus de facilité (5)
nous avons supprimé les consonnes qui rendaient là
terminaison du nominatif trop dure. Cette restitution
JL^S^'T* fail d ' exc *P} i <"> q»« Ptas favorable , on s'en rapporte eneor.
ponr quelques ourrages grecs, plus con- à des hypothèses. " ™ p P° rle enwr «
nus sous uu litre latin, pouf lesquels ,«x Z . _ ...
toute méprise était impossible. . "'V a «ru pendant long-temps quo
(2) Deux exemples montreront quels L^T rf e,ait . plus impor-
ehangements la déclinaison des noms leur ' ^ a i M1 * re ' la fo "»* I»
nmi-
feisait quelquefois subir, et les noms . , moi J.!f' **jnmu«é rattachait
propres se déclinaient comme les au- }, 8 de <*«Çtions étymologiques *
très : Vitllur devient vallar et velli; 1*3?.,* < P. lu8ieu f 8 Prologues lui
madr fait au pluriel menfi, naJaei P réfèrenl lo gen.tif et l'ablatif.
(3) On a retranché le N du nominatif
(3) Pour déterminer leur orthographe d'obinn , Odin ; le R du nominatif de
te™ le^ scalde, et tous les noms islan.
tours s^nifir»tff . H.« 1 n W *f. ( °V da 9 te T iné8 P ap fil *> ^crirent
jours significatif : dans la supposition la sans R dans les autres langues.
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20 PRÉFACE.
ne pouvait cependant s^tendre à tous les noms pro-
pres (1); beaucoup sont trop connus sous une forme
française; le temps les a pour ainsi dire naturalisés, et
une affectation de pédantisme aurait mis une confusion
réelle dans les idées ; les formes différentes d'un même
nom auraient souvent paru désigner des individus dif-
férents (2). Ici , aucune règle générale n'était possible,
tout dépendait de la force de l'usage. Quand il était
trop bien établi , on a sacrifié la règle à ses exigences ;
mais , dans le doute , c'est le principe qu'on à préféré à
l'usage.
La difficulté ne s'arrêtait même pas là» Les lettres de
deux langues n'ont pas la même valeur ; il faut cher-
chera reproduire la prononciation, fort souvent incer-
taine (3), et presque toujours impossible à rendre d'une
manière complète (4), ou s'attacher à la langue écrite ,
et conserver aux mots leur valeur étymologique et leur
v (1 ) II nous a semblé , par exemple , donné le son de notre diphthongue OU ,
fort inutile de rendre aux noms romains car il écrit : Conservet Deus imperium
'la terminaison que l'usage leur a fait yestrum, Kwvg-ipêeT Aeoi>ç>}jX7ri/Hot>/x
perdre , excepté lorsaue nous les citons & ffTpoiJ „ . S ^ es t une langue oà la tra-
en latin, avec le titre de leurs ouvrages : . r J r ^ .
mais nous n'avons point laissé aux noms dlUon a 7 ait dû , conserver I ancienne pro-
grecs leur désinence latine. Nous n'a- nonciation , c est la langue hébraïque ;
vons pas non plus cité la traduction du \* région en faisait un devoir, et Lowth
nom«?^rct7an««pourDuchesne, etc.), Praelecttones de sacra poest Ja-
mais sa forme originale , à moins que braeorum, p. 37 : Mamfestum est anti-
l'autre ne soit beaucoup plus connue : <l uam et veram Hebraïca pronunliandi
ainsi nous n'appelons point Pontoppi- rationem omnino esse ignotam. Cette
danut BrUckstadt opinion est pleinement partagée parMi-
(2) La réserve était ici d'autant plus * otae > elc - > P- 7 -
nécessaire que, les noms littéraires n'é- (4) Cela peut même résulter d'une
tant pas aussi connus que les noms his- manière différente d'épeler : ainsi , mal-
toriques , la confusion était plus fa- gré les rapports frappants du sanscrit
c le. j et de l'islandais, la prononciation les fai-
^ (3) Notre manière de prononcer le la- sait nécessairement différer au point de
tin est différente de celle du reste de rendre les mêmes mots méconnaissables.
l'Europe , et Ton connaît les débats des Les Scandinaves terminaient leurs syl—
érudits sur la prononciation du grec, labes par la consonne, et les Indous par
D'après Constantin Porphyrogennète , la voyelle : on le voit par les insenp—
De caerimoniis aulae Bysantinae , t . 1 , tionfc rapportées Transactions of the royal
p. 215 , les Grecs auraient prononcé J'U Jsiatie society of Great-Britain andlré-
comme nous , et les Latins lui auraient land, 1. 1 et II, passinru*
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PRÉFACE. 21.
orthographe réelle; en d'autres termes, y voir des mots,
et non des sons. C'est le seul parti qui nous ait paru
rationnel. Mais les alphabets n'ont pas le même nom-
bre de caractères ; quelques uns n'ont point d'analogues
dans les autres langues; elles sont obligées de réunir
plusieurs lettres pour exprimer la même idée, repré-
senter le même son. Ainsi l'ô et le ]> ne se trouvent pas
dans les langues romanes. Pour l'ô, la difficulté n'est
pas embarrassante : il n'existait pas dans l'ancien al-
phabet islandais, et l'on peut, à son exemple, le rem-
placer par la diph thon gue AU (1). Mais le son aspiré du£
est trop incertain*pour que l'on supplée aussi facilement
à son défaut ; on convient seulement qu'il était plus dur
au commencement des syllabes et des mots qu'à la
fin (2). Au reste, c'est la lettre elle-même, et non sa
prononciation, que nous avions à représenter ; et que,
comme nous le crqyons , le ]> eût le son dur du 0,
excepté dans les pronoms et les adverbes contractés où
il était précédé d'une voyelle (3), ou qu'ainsi que l'as-
davlntage 011 ^ ra PP rocherait ,e * anglo-saxon pour remplacer le J>
(2) Les philologues n'y ont peintre- S"' 5 . mais / a * a ff n'a point sanctionné
connu une conséquence Ide son aspira- "*™*ou*.tl*new\*al paS ,? U u e 6
tion; elle devait être plus sensible au 2^ n ?Jf fc ! * fi " d ,T 9 J {Uhè >
commencement d'une syllabe , quand f™ r ra " v Edd a > f' *?°5 . el K ^ «ré-
elle la dominait, qu'à la fin, où elle était ZZ^^f'' * e 1 led ™ n 9 tild °?
dominée et devenaitune espèce d'annexé: ? « , ' v '.h ^ ue la prononciation du
et l'on sait d'une manière^certaine , par^ LW^Vt 1® ^ qU - i l ^ tai % a ?^ f ? 1S
le principe de la versification scandina- S?, 1 ? du .*V La « r f nd « édition de VEdda,
ve , qu'à moins d'une préfixe , l'accent , f^T* eUr d , lcl ; onnaire ^landais , ce-
la force de la voix portait sur la premiè- J"? e B Jf rn , n'ont adopte aucune de ces
re syllabe de chaque mot. C'est à cause rec £ ercnes î 1,8 n ont pas même admis
de cette double prononciation qu'Ihre a ^*
eu le tort de prétendre que le ]> ne pou- (3) Ce qui semblerait cependant prou-
vait se trouver qu'au commencement ver que le n'avait pas la même pro-
d'une BjUtbesSrefm Sven Lagerbring, uonciation que le TH gothique, c'est que
p. 24. Les anciens Scandinaves écrivaient cwa^i* «1 i> • 4 ,v<™, 4 uo
Gar\>r, Gautvar\>r, Ge\>, etc. Son erreur Cbilperic ne J exprima point par le 0,
vient de ce que, lorsque les grammai- lors( ï u " voulut introduire quatre nou-
riens voulurent systématiser la langue J e,les lel tres, et cependant il connaissait
( Voyez le traité. Um Lalinu-ttafrofil , men 1 alphabet grec , puisqu'il lui ei*-
dans le Snorra-Edda) , ils empruntèrent prunta le û. .
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22 PRÉFACE.
surent plusieurs philologues (1), il eût la valeur du TH
anglais , en l'indiquant par les deux mêmes lettres , la
désignation était suffisante , et la confusion impossible,
puisque l'islandais ne les réunissait jamais (2). Quoique
l'alphabet runique représentât TU et le V par le même
caractère, nous avons cru, comme le font toutes les
écritures modernes , devoir distinguer la voyelle de la
consonne ; et, malgré les règles qui veulent que le II final
soit un U, et un V lorsqu'il est suivi d'une voyelle, nous
n'oserions assurer ne pas être tombé dans quelques mé-
prises, heureusement fort indifféreptes (3).
Certaines idées sont assez exclusivement Scandinaves
pour ne pouvoir être exprimées d'une manière complète
que par leurs noms islandais ; quand cette nécessité les
a déjà fait inscrire dans nos vocabulaires, nous leur
avons laissé le genre que l'usage leur a reconnu (4) 5
mais , pour les autres , nous ne nous sommes pas cru le
droit de les faire français , et de leur donner à ce titre
(1) Arngrim Jonson , Crymogea ,1.1, écrire Odin. Au reste , les Anglo-Saxons
c; 3 ; Spelman , Glottarium Ârchaeolo- confondaient constamment DH le et le TH
gicum ; Andréas Bussaeus , etc. Dans le vieux gothique, le même signe ex-
(2) Nous n'avons voulu nous servir ni P"™» 1 à ! » f °» 8 leors deu / «^j f 'J**'"
du D , qui représente le thor ponctué , f™ >«» systèmes des philologues ,
parce qu'il est impossible que le point Allemands ne semblent pas en avoir
n'apportât point quelque différence dans fait une distinction bien nette : contrai-
sa valeur, ni du DH, comme le fait J. rement à tout let prtnctpet, le Z>yr is-
Grimro , parce que les anciens écrivains landais est devenu Thier, et pin ses*
danois , qui devaient mieux connaître sa changé en dein.
prononciation , rendaient par un TH le (5) Cette confusion a eu des consè—
thor que le premier des dieux scandina- quences fâcheuses pour la langue fran—
▼es avait dans son nom : Saxo Grarama- çaige - r elle est une des causes des irrégn-
ticus écrit Othinut ; den Danske Riim- la ri tés du verbe avoir ; dans la plus an-
kronike , Otlhen ; le roi Eric , Olhen ; cienne pièce de vers que Ton connaisse >
Petrus Olaus, Othœn ; Johannes M a g- l'hymne à sainte Eulalie , v. 21, aurait
nus , Othin , etc. Quoique le 1, n'ait été est écrit auuittet ; ap. Elnonenria, p- o-
été introduit qu'au commencement du f Académie. Quoique lè nom des Au* 110
13» siècle (Sventk tpraklllra utgtfven af g » tr0UYe pag noug aYOng cra que son
— ni*a Académie* , p. XI j ; nous avons ' e étail aggez général pour nous per-
devoir nous soumettre a 1 usage et mettre ^ j e considérer comme francisé.
eventka
cru
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PRÉFACE. 23
des nombres et un genre. Leur conserver celui qu'ils
avaient dans leur langue nous a paru également im-
possible ; quoique de nombreuses exceptions aient sou-
vent prévalu contre les règles, tout n'est pas arbitraire
dans le genre des noms ; leur terminaison et les idées
qui s'y rattachent y exercent une influence qu'on ne
saurait méconnaître, et elles agissent d'une manière
différente dans les langues qui ont le plus de ressem-
blance (1). Cette analogie serait d'ailleurs impossible
à établir j tous les idiomes n'ont pas conservé le même
nombre de genres (2), et ceux qui leur restent n'expri-
ment pas les mêmes idées; en danois, par exemple , le
masculin n'est pas distinct du féminin, et, dans plu-
sieurs autres langues, c'est le neutre qui s'est confondu
avec lui. Nous avons donc laissé aux noms étrangers
leur caractère étranger, nous ne les avons point soumis
à nos règles grammaticales ; nous les avons- regardés
comme indéclinables, et aussi neutres que la langue
nous permettait de le faire (3).
On ne saurait contester une valeur philologique aux
accents v puisque, en différenciant les mots , ils peuvent
indiquer leur signification ; mais lorsque des règles po-
sitives ne fixent pas leur usage , et qu'une habitude
(1) La terminaison française eur rem- appartînt exclusivement au neutre, con~
place celle en or des Latins , et leurs duisit à sa suppression. Der Mange! des
noms en or étaient masculins, tandis Neutrums,vermuthlich vorbereitetdurch
que les nôtres en eur sont féminius. > nachlSssigeVerwechselungrait derohne-
(&) L'islandais en a trois, le français hin verwandlen Maskulinform bei der
deux; l'anglais n'en a qu'un seul .'Nous Alten, und nur nach und nach allge—
savons par Cassiodorus , De Orthogra- mein geworden ; Diefenbach , Ueber die
phia ; c. I, que le M final avait deux romanitchen Schriftiprachen , p. 24*
sons. différents , selon que le mot suivant (g) L'article le désigne tout ce qui n'est
commençait par une* consonne ou une pas féminin ; il se prend quelquefois dans
voyelle. D'abord le son doux cessa de se UQ gens entièrement neutre, comme dans
faire sentir ; puis , par analogie , le son cette phrase : Le rota des Latins vient
dur l'effaça à son tour; la prononeia- d 5 n reoî pi a ce le tg des
tion réagit sur l'écriture. , et le retran- ? Su-aat^L. „
cbement du M final, la seule lettre qui a » cieM Prologues.
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24 PRÉFACE.
journalière Renseigne pas la prononciation , leur em-
ploi devient si difficile à préciser, et son utilité si faible,
qu'il vaut mieux ne voir, dans les langues mortes, que ce
qu'elles sont réellement , des idiomes écrits. Leur signi-
fication est d'ailleurs encore plus incertaine* que leur
emploi; aucune idée nette ne s'y rattache; ils indiquent
également l'intonation ou le son de la voyelle, sa du-
rée ou sa quantité, et son intensité ou l'élévation de la
voix. C'est pour des avantages si peu positifs que les
accents n'ont pas même de valeur reconnue (1) ; si peu
importants , qu'ils n'intéressent ni l'orthographe réelle,
ni les règles de la grammaire , ni le génie des langues ;
qu'on embarrasse leur étude dp difficultés arbitraires, et
qu'on soumet l'écriture aux convenances d'une pronon-
ciation que l'on prétend deviner par la puissance d'un
système. D'après les grammairiens, la vieille langue du
Nord avait trois accents (2), et l'islandais de nos jours
n'en a conservé qu'un seul, qui indique une modifîca-
tion essentielle de la voix £3) j il appartient à la langue
parlée , et nous pouvions d'autant mieux n'en tenir au-
cun ÇQtnpte dans l'orthographe que l'ancienne écriture
l'ignorait entièrement. Nous avions encore de meilleures
raisons pour ne point marquer l'accent latin ; un passage
de Quintilien le réprouvait formellement (4), et les sa-
vants y ont renoncé. Les accents grecs sont au contraire
généralement adoptés (5) , et une théorie assez compli-
(1) Les deux plus grands philologues laba), sed nunquam plus una, uecultima
de ce temps ne sont pas même d'accord unquara. On n'en accentuait pas moins
sur leur forme et leur valeur : Rask veut la dernière syllabe des adverbes dissylla-
l'accent aigu, et Grimm le circonflexe. biques justè, ferè, et les cas obliques de
(2) Muller, AEchlheit der Asalehre, WfH™? substantifs, «a***.
_ 27, (5) Plusieurs savants*ne les ont pas
/ . . . moins attaqués avec beaucoup de force ,
(3) Rask, Ânvuntng Ml Islândtkan , enkre autres i s . Vossius, De Cantu poe-r
eller Nordiste fornsprUet, p. U. matum et viribut Rhythmi; et d'Anse
(4) Il dit , De Inslilutione oratorio, , de Yilloison ne les a pas marqués dans
j. I , c. 5 : Est in orani voce acula (syl- son édition de l'Iliade , Venise , 1788.
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PRÉPAGE. 25
quée est parvenue à préciser leur emploi , à le soumet-
tre à des règles systématiques. Peut-être, cependant,
poui* y renoncer , suffirait-il de se souvenir que l'an-
cienne langue grecque ne les connaissait pas , et que
Aristophanes de Bysance les introduisit au temps de sa
décadence (1), quand les traditions de sa prononciation
primitive étaient probablement perdues. Mais d'autres
raisons plus graves proscrivent leur usage : ils mar-
quent l'élévation et l'abaissement de la voix; ce sont les
notes imparfaites d'une prononciation factice ; ils affai-
blissent l'accent intellectuel, rendent moins sensible la
déclamation oratoire, et attaquent la versification jus-
que dans son principe (2); Ces déplorables conséquences
n'ont seulement pas un spécieux pédantisme à donner
pour prétexte; les accents sont les mêmes dans tous les
dialectes ; dans tous ils sont subordonnés aux mêmes
règles , et les partisans de l'accentuation reconnaissent
sodie impossible. On était conséquent à
la doctrine des accents quand on refai-
sait Homère en vers trochaïques ; nous
citerons les trois premiers de la version
imprimée à Venise en 1540 :
Tàv opyrw àSs , xai *Àe'ye ,
£1 Gea' jxou ¥La\\iQ f irn 9
On voit par les marques de la quan-
tité accentuée combien elle est contraire
à la quantité prosodique. Presque tous
les vers de Tzetzes sont composés dans
le même esprit ; les accents ont même
faussé la quantité des mots latins dérivés
du grec ; Âusone a fait des dactyles
d'tdô/5 d'etô*&Aa, et à'erëmùt d's'f ?>pof .
Déum igitur , virura , méom , tùum ,
priore licet breji pronuntiabant ; nun-
quam nisi in versu deûm, virûm, meûra,
tuùm; Bentley, De metrit Terentianit »
p ; JVI1I.
(1) Aristopbanes Bysantinus npoao)-
Siav sive accentus excogitavit.Non quod
ad illamusque aetatem Graeca lingoa
accentibus et spiritibus caruerit : nulla
enim potest lingua sine accentu et spi-
ritibus pronuntiari. Sed quod ille ea
quae usus magister invexerat ad certas
normas et régulas deduxerit , signa et
formas invenerit , quo loco essent coir-
stituendi accentus docuerit; M ont fau-
con , Palaeographia Graeca , p. 53. La
même opinion a été avancée par S au-
ra aise ; Vossi us, Huet, etc.; mais nous
ne lui connaissons aucun fondement
dans les anciens écrivains. Aristophanes
vivait , d'après Suidas , dans la 145°
Olympiade , environ deux cents ans a-
vant l'ère vulgaire; Vitruve, De Archi-
tectural lib. VH, préf., le place sous
Ptolémée Philadelphe.
(2) Les vers accentués (versus pplitici)
ont suffisamment prouvé qu'ils sont en
contradiction avec la mesure , et qu'a
moins d'être inutiles, ili rendent la pro-
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96 PA&FAC&*
que les dialectes attique (1) et éolique (a) avaient * cha-
cun , une prononciation particulière (3), différente dé
celle des autres. Quant aux esprits , leur valeur est* ré-*
elle ; comme notre cédille et Tégné espagnol , ils chan-
gent la nature des lettres; ils indiquent une aspira-
tion. Les grammairiens les ont , à la vérité , prodigués
sans nécessité j l'esprit rude était inutile sur Vx, puis**
qu'il est toujours aspiré au commencement des mots ,
et l'esprit doux ne nous semble que l'absence de l'autre ;
mais nous n'avons point cru devoir nous permettre
une innovation dont on n'avait aucun avantage à at-
tendre, et nous les avons marqués tous les deux sur
toutes les voyelles initiales (4).
Malgré un usage qui semble accrédité en France ,
nous n'avons point accentué le vieux français: c'est
supposer sa prononciation sans raison ; la langue est
tout entière dans les manuscrits , et nous n'en connais^
sons pas un seul où les accents soient marqués (5).
Quant à la ponctuation, comme elle tient beaucoup
(1) To 8s éaiÇ A*ttixôi Sacvvov- îlèpi$ioî).ëXTm, app. Lascaris: Èni-
criV oi 8« Aoeîrot Travrsç tytkovaW ot -Topo twv ôxtw tom Aoyov.
yap Àttixoi oVffuvrae eictv , à/xys- (3) Les Athéniens disaient îepsvç ,
Wffsev xai àjxye^etv xai 7tot.Qeipyeiv èyà t et les Eollens iêpzvç, syWj etc.
^eyovreç j xat h avQtç , xat Wyoi , .(4) Comme la plupart des philologues
«„ - A i fI „j: w j modernes , nous ne les avons point mar-
Se xotviî OiaAexToç xat to apaça 3i qu ée par des règles qui ne souffrent
i syllabe
éd. deHeinsius , 1603. Voyez aussi Henri mençant par une lettre aspirée.
Estienne , Thetaurut linguae graeeae , (5) Le nombre des syllabes de chaque
j \x wx> i m a mm' At\a vers n'était pas fixé dune manière assez
append. De Dnlttto Mttco , p. 192, J£ 8 ureuse t P et , w ^ cont eotait d'une
193,194,610. assonance trop imparfaite pour que
(2) i&W 8s ovroi , ow nap juiv aurons séparé les voyelles par des
/ u * " w M * » w , V \ accents ou des trémas ; nous aurions pu
oaowrrac m oÇvTovsnrat, + tAwç As- aUr ibuer deux son3 distincts à de vén-
yovçt xai jSaovxovws ; Philoponos , tables*diphthongues.
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PRÉFACE. 2T
plus aux idées qu'à la langue, et ajoute quelque clarté
à des textes souvent fort obscurs , nous avons cru devoir
suppléer à celle qui manque dans les manuscrits ; la
mimé raison nous a fait indiquer l'élision des voyelles
par des apostrophes.
Nous n'avons point marqué non plus les accents et
les voyelles ponctuées de l'arabe et du persan. Les unes
sont étrangères à la langue , et n'ont été inventées que
pour la rendre plus facile à apprendre. Les autres ont
une importance plus véritable , mais ils n'en ont que
pour le son , dont nous n'avions pas à nous occuper, et
les poètes eux-mêmes n'en tiennent quelquefois aucun
compte (1). Les points massoréthiques ont été également
négligés ; Cappel (2) et Masclef (3) ont si complètement
démotitré leur vanité, qu'on s'étonnerait de l'insistance
des savants à les conserver, si l'on ne connaissait la
puissance de l'habitude , et la valeur que l'étymologie
voudrait accorder aux sons.
Il nous resterait à indiquer les écrivains dont les tra-
vaux nous ont été le plus utiles ; mais il n'est peut-être
aucun ouvrage important sur le moyen âge auquel ce
livre ne doive beaucoup. La nécessité de parler dans un
ouvragé aussi peu volumineux de toute la littérature eu-
ropéenne ne permettait'pas de s'étendre sur aucune de ses
branches ; il nous fallait préférer à des faits nouveaux,
dont la preuve eût demandé quelque espace, ceux que
des recherches antérieures avaient établis , et rattacher
nos conséquences à des idées qu'on ne contestait plus. Il
(1) Le teschdid surtout est supprimé brèves; les poêles disaient ùj au lieu
quand la rime le demande ; ainsi Dscha. de ,?b ? elc * t . .
. «..j , , . „ , . , (2 )Ârcanutn punctualtonts révéla-
mi a écrit dans Juuuf et Suleteha , ^ Lcyd6) i6 %T
Va . »... (5) Grammaliea Hebraica> apunctit
pomjX+»ji 5 quelquefois on aH ^ que invertit Mattorelhieie libéra,
changeait aussi les voyelles longues en Paris, 1716.
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28 PRÉFACE.
y a cependant quelques savants auxquels nous sommes
trop redevables pour ne pas faire une mention spéciale
de nos obligations. Sans le Sagabibliothek de Millier, la
connaissance des manuscrits islandais nous eût entière-
ment manqué , et nous n'aurions point osé aborder une
étude dont de nouvelles publications auraient pu dé-
mentir les résultats. Nous citerons également M. Finn
Magnussen, qui a réuni d'immenses matériaux pour
l'intelligence delà mythologie et des antiquités Scandi-
naves ; MM. Grimm , dont on retrouve les travaux dans
toutes les recherches que l'on veut entreprendre sur le
moyen âge; MM. Rask, Geijer, Diez, Lachmann, van
der Hagen, Mone, Hoffmann von Fallersleben , Sanchez
et Kemble. Parmi nos compatriotes , il y aurait plus
que de l'injustice à ne point nommer M. Raynôuard,
qui a pour ainsi dire créé la littérature provençale ;
M. de La Rue , à qui nous devons la connaissance d'une
foule de manuscrits conservés dans les bibliothèques
d'Angleterre, et MM. Roquefort, Paris et Michel, dont
les nombreuses publications ont rendu les noms insé-
parables de notre vieille littérature (i).
„ t
(1) Le désir de connaître différents rature française par M. Ampère , une
ouvrages qui doivent paraître très pro- nouvelle édition annotée du Skalda par
chainement (une histoire de la langue et M. Egilson , etc. ) nous a fait retarder
de la littérature islandaise par M. Mar- l'impression du livre dont nous publions
mier, l'histoire des origines de la liité — les Prolégomènes.
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HISTOIRE
DE LA
POÉSIE SCANDINAVE.
PROLÉGOMÈNES.
Les plus anciens poèmes Scandinaves qui nous soient
parvenus composent un recueil , appelé l'Edda (1) , que l'on
(1) Edda signifie la science on la sa- ment à Olaf Thordson , mais à la-
Oang plusieurs flexions), gothique «tïan, croyances mythologiques des anciens
anglo-saxon, wita , anglais wit , vieil Scandinaves, et l'on désigna par un ti-
allemand wixan , allemand ie«t*en ] ; tre commun deux Ouvrages dont le su-
c'est le Vedas des Indous , et l Eod ( par jet paraissait identique. Peut-être s'est-
métathèse ) des Irlandais ; Vallancey , on beaucoup exagéré la valeur de l'Ed-
Collectaneade rebut Hibemicit, t. IV, p. da en prose ; de nombreuses contradiç-
29. On donne le même' nom à une coin- tions, des lacuues et des répétitions in-
pilation en prose attribuée générale- diquent un jeu de l'imagination de
DES POEMES SCANDINAVES.
9 Sturlason, né en 1178, et mort assas-
siné eu 1240 ou 1241. La seule partie
6 que l'on ait connue pendant long- temps
contenait aussi une ex position ..«des
quelle participa probablement Snorri
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— 30 —
attribue généralement à.Sœmund Sigfusson (1), surnommé
Frodr, ou le docte (2). Plusieurs critiques ont attaqué son
antiquité (3) et n'ont voulu y voir qu'un travail Original de
Sœmund, ou de quelque autre scalde plus récent encore,
dont le nom est demeuré inconnu. Les contradicteurs ne
leur ont pas manqué (4); mais, comme il arrive trop sou-
vent dans les discussions des savants, chacun paraissait
plus préoccupé des intérêts de son érudition que de la yé-
rité de sa thèse; on alléguait beaucoup plus de citations
que de raisons ; au lieu de discuter l'esprit des textes et de
s'appuyer sur. leurs conséquences , on invoquait des témoi-
gnages extérieurs , toujours combattus par des témoigna-
ges contraires. Aussi , quoique la croyance à l'authenticité
de l'Edda soit devenue dojnipante , peut-être la questiôn
est-elle plutôt décidée qu tffi É Hu e.
Dans ce conflit d'érudition un seul fait a paru incontes-
table , parce que tous les écrivains contemporains l'attes-
tent , c'est que les populations teutoniques conservaient
leurs traditions dans des chants populaires. Les rapports
d'origine , de langue , de croyances et de mœurs , que la
quelque artiste. M. Finn Magnussen a voyagea beaucoup , et Tint , à ce qu'il
même supposé que le Dœmisôgur n'é- parait , en France ; Ari Frodr ( Arius
tait que la descriptiou des peintures Multiscius ) , Islendingabok , c. IX. II
dont un riche Islandais avait orné sa était né de 1054 à 1057 , probablement
maison, et qu'Ulfr Uggason avait cban- en 1056 , et mourut en 1133, ou, sui-
tées dans un poëme intitulé Butdrapa. vaut les Annales de Skalhot. en 1135.
Cette conjecture , qui du reste ne s'-ap- (5) Schlozer , IslUndische Littérature
noie sur aucune espèce de preuve, serait getchichte; Adelung, Beekert Erholun-
Bien défavorable à l'importance qu'il gen , t. n , p. 86 ; t. IV, p. 141 ; Rtlbs ,
accorde à la compilation de Snorri; Unlerhaltung filrFreunde altdeutschen
l'esprit de la peinture Scandinave nous undaltjiordischen Litteratur; Die Edda,
est resté trop complètement inconnu Introd. ; Ueberden Ur$prung derislan-
pour nous permettre de lui reconnaître ditchen Poeiie.
une autorite scientifique. La seule édi- Î4) Nyerup ; &kandm*t>i$ke Mu$eum,
lion complète de l'Edda a été publiée 1802 ,cah.Hl, p. 49; MM. Grimœ. ,ap.
par Rask, Snorra-Edda a$amt Skaldu. Daubs und Creuzert Studien; tiermet;
(1) Les Scandinaves ajoutaient à leur jJeidefierger Jahrbtochi 18.11, n" 49 et
nom propre un surnom de qualité; $0; 1812, p. 961; Leipsiger Lilteratur-
c'était ordinairement le nom de leur Zeiiung, 1812, p. 2289, et surtout Afttf-
père , suivi de ton , fils. On retrouve Je 1er , Ueber die Echtheit der Atalehre ;
m£me usage, mais plu s général encore, Ueber den Urtpryng der isl&nditchm
chez les Celtes et les Slaves. Hiitoriograpkie^tSagabibliothek, \.JJ f
(2) C'était un prêtre chrétien, qui p. 98-101 et 121*145.
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— 31 —
Bcience a découverts entre les Scandinaves et les Ger-
mains (1) , autoriseraient suffisamment à suppléer au silence
de l'histoire et à supposer que la Scandinavie avait ses
chants historiques comme l'Allemagne ; mais on n'en est
point réduit à hasarder cette opinion sur la foi d'une in-
duction : les preuves sont précises et décisives. Snorri dé-
clare, au commencement de son Heimskringla, qu'il s'appuie
sur les traditions poétiques du pays; il les cite textuelle-
ment à chaque page , et , voulût-on prétendre , comme des
écrivains qui n'y avaient sans doute pas réfléchi, qu'A
composait lui-même les vers dont il se faisait une autorité ,
ce serait consente, que. les chants historiques étaient bien
profondément entrés dans les usages et les croyances du
peuple , puisque les écrivains les plus graves auraient été
obligés d'en inventer pour donner crédit à leurs récits en
prose. Gomme Snorri, Saxo reconnaît les vieux poèmes
nationaux pour les uucuiueuu» ae suu uistoire ; on sent à
chaque instant la poésie populaire sous le vêtement latin
dont il la recouvre (2) ; parfois même, si pleine d'imagina-
tion que soit sa prose., elle ne lui suffit plus; l'esprit Scandi-
nave l'emporte, et l'historien lettré, qui se piquait d'imiter
les anciens, coud à ses annales des traductions en vers des
scaldes. Un troisième témoignage est plus irrécusable
encore .; c'est un historien du 12 e siècle , qui n'avait ni lai
science de Snorri, ni l'imagination de Saxo, un moine qui
vivait sur les lieux , et dit en termes exprès , dans une his-
toire qui l'avait forcé de s'en enquérir soigneusement*
qu'aucun peuple n'aima plus tés chants populaires que les
(1) J. elW.Griram, Deuttche Gram- YBèirntkringfa, Olafhelgataga, c. 220,
ihatik ; Deuttche -Mythologie ; Deuttche et trois strophes dans le Skalda , p. 154.
Heldentage ; Deuttche Rechis-Âlterthil- II est également impossible de ne pas
mer; et Schlegel, Hinfoma LQgbok Itlen- reconnaître uue différence entre l'esprit
dinga tem nefnisl Gragat. des dix premiers livres , et celai des
(2) Son récit de la bataille deBra- derniers,' où des événements plus rap-
valla , lib- VII , p. 138 et suiv., est évi- prochés ne lui permettaient plus de s en
demment rédigé sur un poëme dé Star- rapporter- aussi aveuglément aux tradi-
kathr ; U s'est aussi servi du Biarkamal, lions populaires,
dont on retrouve le commencement dans
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— 32 —
Islandais et n'en posséda davantage (1). Des poëmes-qui
conservent les souvenirs des anciens temps n'ont ainsi rien
d'étranger à l'esprit national ; leur existence n'est point une
singularité qu'on ne saurait , expliquer qu'en les attribuant
au caprice d'un individu j une pareille opinion ne se légiti-
merait que par des faits et des raisons positives.
- Les poésies de l'Edda se rattachent toutes à la vieille re-
ligion des Scandinaves : les unes racontent la. création du
monde et la chronique des Dieux ; les autres célèbrent des
héros qui tiennent aux intelligences supérieures à l'Huma-
nité par leur origine ou par leurs aventures; elles ont toutes
un caractère mystique qui leur est propre, et les distingue
essentiellement des chants historiques. - .
Des^critiques ont cru y découvrir la preuve qu'ils cher-
chaient ; ils ont prétendu que des poëmes de ce genre n'a-
vaient aucune analogie avec les poésies dont l'antiquité
était authentique , et qu'avant Sœmund l'histoire et la tra-
dition ne savaient rien ni de leurs récits ', ni de leurs idées ;
puia ils ont conclu de leurs allégations que l'Edda ne pou-
vait être que son ouvrage. Ces preuves négatives reçoivent
toute leur valeur des érudits qui s'.en servent ; elles nient l'in-
connu, c'est l'ignorance qui usurpe l'autorité du savoir; elles
supposent une connaissance complète de tous les faits, et une
foule de nvanùscrits restent encore à publier, peut-être même
à lire. Ici la réserve devient une nécessité , les découvertes
de chaque jour pourraient démentir la preuve de la veille.
Une pareille argumentation devrait au moins s'appuyer sur
un examen consciencieux de la littérature islandaise, et la
plus superficielle étude suffit pour la convaincre d'étourde-
' (1) Theoderich de Nidaros (Trondbjem citer perquirere potuimus ab eis,. .. quos
on Drontheim en Norvège) , né en 1 160 nos Islenaingos yocamus , qui h a ce in suis
ou 1170 ; il s'exprime ainsi dans les pro- antiquis carminibus percelebrata reco—
légomènes de son liyre Hittoria de-Anti- lunt; et, p. 314 : Quos Constat sine ulla
çuitate Regum Norwagientium, No ap. dubitatione prae omnibusaquilonaribus
Langebek, Seriptoretrerum Danicarum populis in hujusmodi semper et peritio—
medii aevi , t.V, p. 512 : Operae pretium res et curiosiores exti tisse,
duxi, paucahaec.anno tare, prou t saga- • ■
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~ 33 —
rie et d'erreur. De savants éditeurs ont déjà imprimé trois
chants , composés dans le -même esprit que l'Edda , qui n'en
ont jamais fait partie (1) ; et l'on ne. trouverait probable-
ment pas un poëtne , quels que fussent son âge et son au-
teur, où ne se fasse reconnaître le souvenir de ses idées et
l'influence de son style. Mais cette question est d'une impor-
tance si fondamentale pour (a poésie Scandinave , qu'un
travail sur son histoire qui n'en approfondirait pas l'examen
n'élèverait que des hypothèses sans bases.
Quand un homme lettré recueille pour la première fois
des chants populaires , les altérations qu'ils ont subies l'ob-
ligent à remplir * des lacunes , à corriger des tournures cor-
rompues et à restituer des archaïsmes que la tradition avait
remplacés ou défigurés , parce qu'elle ne les comprenait
plus. Les circonstances au milieu desquelles Sœmund réu-
nissait les^ matériaux de l'Edda rendaient une révision
encore plus nécessaire. Depuis près d'un siècle le christia-
nisme poursuivait les moindres ressouvenirs du paganisme;
les chants qui conservaient ses croyances avaient été pro-
scrits les premiers, et leur mémoire s'était déjà , sinon effa-
cée, au moins obscurcie et altérée. Plusieurs poèmes qui
appartenaient au même cycle ne nous sont plus connus que
de ùom , et leur perte a détruit l'ensemble des . événe-
ments (2); elle les a laissés sans commencement , sans suite
et sans fin. Le compilateur de l'Edda n'ignorait point leur
(îyLe HVstlaungr et le hort-drapa , dalinianus le Gtttpeki Heidrekt, qui est
publiés par Thordi Thorlacius : Anti- probablement le (fatpeki Heidrehêko-
quitatum Borealium observât ionet mis- * u "9* du Hervararsaga ; et l'on trouve
cellaneae, specim. VI et VII ; lé Grotta- d ; ns "\ f u *« manuscrit fie LUxdor-
saungr, publié d'abord par Bussaeus , à le BVfodJauin&E&L On sait
l'appendice de Yhlendingabbk, p. 13, et aossi ""S 1 Bodson avait fait un
réimprimé par Thorlacius en 4794. Ce P oéme 8 ? r Je combat de Thor avec le
dernier poème se trouve cependant dans "HP. 6111 du . M,d « a >; d ; Skalda , p. 101 >
plusieurs manuscrits de TEdda , entre et . ll un fragment d'un poëme
antres dans le Vidalinîanus' ( Volotpa ; d ^ï?. lein Valdeson sur le même sujet-,
é<L de Grater , pTXXVU \ ; mais il paraît P- i0 } •
que les copistes réunissaient sous ce nom (2) Le JBeimdat-galldr, le Karo-Hod t
toutes les poésies qu'ils connaissaient., lé Si*fiBtfa-iok , U DrapHifi^ngo»
M. Grttter cite parmi les poésie» du Vi- etc.
3
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— 34 ~^
ctistenee, puisqu'ils y saut textuellement cités, et Ton ne
peut expliquer les lacunes qu'Us laissent dans sa collection
que par l'impuissance de les recueillir (1). Ceux -là même
qui n'ont point péri ne sont pas entiers , il en est de mu-
tilés dans leurs parties les plus importantes (2); d'autres
sont tronqués au commencement et à la fin (3) ; dans
presque tous on trouve des strophes où ce qui devait
frapper plus vivement la mémoite et y rester le dernier,
le rhythme, est tellement défectueux, qu'on ne saurait
croire sans invraisemblance que la corruption avait res-
pecté la langue et les idées (4). Quoique l'état d'im-
perfection dans lequel l'Edda v nous est parvenue soit
une preuve de la circonspection que son collecteur, quel
qu'il soit , a mise dans, ^on travail , il est probable qu'il en
a retouché le texte , et ne l'a point écrit comme il était
resté dans les souvenirs du peuple. L'histoire littéraire noua
a d'ailleurs appris gue pendant le moyen âge on recherchait
curieusement dans .les écrivains païens des témoignages
de la vérité da.^hristianisme , et que l'importance qu'on
leur accordait fit souvent recourir une piété inconsidérée
à de honteuses interpolations. Malgré la réserve où doit se
renfermer l'appréciation d'une religion et d'une époque
que l'insuffisance des documents rend si hasardée , il sembla
% difficile de ne pas reconnaître dans plusieurs strophes l'in-
fluence des idées chrétiennes (S) , et de se refuser à les
(1) H y a des chants qui devaient être collecteur n'ait été obligé de remplir des
fort intéressants, que nous ne connais- lacunes par des explications en prose,
sousque par la traduction latine de Saxo ; dont nous parlerons tout à l'heure. ^
celui de Svanlivide dans le premier livre (A) Il faut d'ailleurs remarquer que le
de son histoire , de Hialte dans le deuxiè- recueil de Snorri cite beaucoup de frag-
me , de Signe et de Habor dans le sep- ments de l'Edda, et qu'il se trouve dans
tième. plusieurs des variantes importantes ; il
(2) Le Brynhildar-qvida II; le Ham- eB l difficile de n'y pas voir la preuve
dit-mal, après la IX* strophe , etc. On d'une tradition populaire.
voit par le Voltungasaga , c. 1 à 14, et (5) Les strophes LVII , LVIII et LIX du
30 à 57 , tout ce quM y a eu de poëmes y^^ tpa ,• presque tout le Solar- liod ,
perdus, et Ct Fi n n Jonson IFinnus Johannaeus^a
(5) Le Hrafna-galldr Ci)p\n$; lafindu recherché les traces de christianisme
Cudrunar qvidar I est perdue. 11 n'est qu* étaient dans l'Edda , Historia eccle-
presqùe pas de poëmes historiques où le ttotico- Mandiae, 1. 1^ p. 23 et suiv.
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— 35 —
attribuer à un auteur plus moderne. II ne peut donc s'agir
de l'authenticité d'un passage 4 (1) , ou de l'antiquité de
quelque expression de l'Edda , mais de l'ensemble des faits
qu'elle raconte et des idées qu'elle développe ; poser autre-
ment la question 9 ce serait méconnaître l'histoire et là
nature de la poésie populaire (2). Une critique désinté-
ressée fera même une concession plus large. Une partie de*
poëmes historiques est précédée d'une introduction en
prose qui explique leur sujet ; il en ést peu où quelques
lacunes ne soient remplies par des intercalations qui re-
nouent le fil des idées, que le mouvement lyrique de l'esprit
du poète ou l'action du temps avait rompu ; évidemment
les poésies sont plus anciennes que ces explications. Elles
exigent quelquefois la connaissance d'événements posté-
rieurs ou anticipent sur les strophes qui suivent (3) ; les
faits n'étaient déjà plus assez présents à la mémoire pour
suffire à l'intelligence des vers, et ces précautions indi-
quent une préoccupation littéraire , une crainte de ne pas
être compris, qu'un poète populaire n'aurait pas eues. Il est
vraisemblable que l'antiquaire qui recueillit le premier ces
fragments de vieille histoire porta son attention sur ce qu'ils
avaient d'incomplet, et dut chercher à leur restituer un
sens précis et clair. Peut-être ces explications ne concor-
dent-elles pas assez bien avec le texte pour qu'on les attri-
(\) Plusieurs strophes do H*va-mal si : Il n'est pire maladie pour un hom—
semblent postérieures aux autres , les me sage que de ne pas se contenter de
XC1I , XC1II , XCIV, XCVn , etc. ; la stro- son sort.
phe XCV ne saurait non plus appartenir (2) Quand , au lieu de la tradition ,
à une civilisation au berceau , quoique c'est l'écriture qui conserve la poésie ,
nous ne puissions aucunement adopter ses causes d'altération sont encore pins
l'interprétation que M. Ampère lui a inévitables : les premiers copistes sont
donnée dans la Revue des Deux Mondet : des hommes instruits qui corrigent les
La pensée seule sait ce qui convient au anciennes idées , en interpolent de nou-
cceur, et il n'est point de pire maladie vellës, et soumettent le style à leurs con-
que de ne prendre plaisir à rien. M . Finn naissances ou du moins à leurs habitudes
Slagnussen traduit la dernière moitié : grammaticales.
Nullus morbus est pejor cums ingenuo (3) L'interpolation qui suit la stro-
homini quam sorti suae nullatenus ad- phe XXXV du Qoida Bel g a Haddingia-
quiescere. Et nous pensons qu'il y aurait tkala offre un exemple de ces deux cir-
encore plus de fidélité à l'expliquer ain- constances. ' *
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— 36 —
bue sans aucune preuve à un homme aussi lettré que
Sœmund ; mais l'esprit critique était si peu développé dans
le 11 e siècle, qu'il serait également téméraire d'en conclure
qu'il n'ait pu y participer
Supposer l'Edda l'ouvrage d'un seul poëte , ce serait ad-
mettre un fait en contradiction avec les résultats auxquels
l'étude des premiers âges de la poésie a conduit la cri-
tique (2). Après avoir nié l'existence d'Orphée et d'Homère,
plutôt encore par des raisons morales et , pour ainsi dire ,
littéraires, que par quelqu'une de ces preuves matérielles
qui suppléent à la vraisemblance et à la logique , elle résou-
drait une question semblable dans un sens tout à fait con-
traire, et relèverait sur de nouvelles bases l'idée qu'elle a si
laborieusement détruite, la personnification de l'esprit poé-
tique d'un peuple. Il faudrait donc à cette opinion des faits
inattaquables ou des raisonnements positifs qui ne laissassent
aucune ressource au doute , et l'on ne peut pas même allé-
guer une seule présomption qui ne repose point sur àe
pures conjectures. Lorsque Brynjolf Suenonson découvrit
l'Edda vers 1640 (3) , il écrivit sur le manuscrit : Edda
Sœmundi Multiscii ; mais cette inscription , qui n'a pas
d'autre autorité que sa parole , puisqu'il n'en a jamais don*»
né une seule raison, n'indique même pas s'il regardait
Sœmund comme son auteur , ou le simple collecteur de
ses matériaux. Les nombreuses recherches des savants ne
sont point parvenues à découvrir l'origine de sa croyan-
(1) Une preuve évidente que la prose fige, depuis le Beowulf jusqu'au Nibelun-
n'a point la même antiquité que les vers, ge Ifot, sont anonymes : nons ne con— •
c'est qu'en citant un Volsunga-qvida , naissons d'exception dans l'a poésie po—
Edda, t. H, p. 95 ( éd. in-4° ) , le com— pulaire que pour la Chanson de Roland ,
mentatenr ajoute que c'est l'ancien. II attribuée à Turold, sur la foi d'un vers
y en avait donc déjà plusieurs de popu- probablement malentendu, les roman—
laires, ce qui ne serait point arrivé si la ces françaises d'Audefroy le Bastard,
formé et les idées de la première rédac- et le [Chevy- Chase de Rychard Sheale,
tion n'avaient vieilli. Un ancien Gudru- qui appartiennent à une littérature plus
nar-qvicla est aussi mentionné , Edda , - moderne.
t. I, p. 255, et un ancien Hamdis-mal, [3) Stephanus , Nota* ad Saxonem ,
{f.,p.&!8. p. 95.
{£) Les plus vieux poëmes du moyen
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ce (1) ; il leur a même semblé qu'elle ne pouvait avoir
d'autres bases que le renom de science dont avait joui
Scemund (2). Aucun témoignage décisif ne nous a donc
rien appris jusqu'à ce jour sur l'auteur de l'Edda , ni sur
son âge (3) ; la critique , qui ne se satisfait pas de conjectu-
res arbitraires 9 est .obligée de se décider par des considéra-
tions tirées de son esprit et de sa forme.
Lorsque deux croyances ont lutté avec acharnement
pour la domination d'un peuple , celle qui a vaincu use
impitoyablement de sa victoire ; toutes les traditions qu'elle
ne peut s'approprier , elle les proscrit et les anathématise.
Ce fut la première pensée dû christianisme après sa vic-
toire (4); il n'est pas jusqu'aux habitudes les plus natu-
(1) Àrna Magnusson rapporte , Vila que par le mètre; le premier fragment
Sœtnundi Multiscii, p. IX , que le père finit à la douzième strophe , le second a
de Torfaeus avait dit à son fils que l'Ed- la trentième, et le dernier à la quaran-
da était connue sous ce nom avant que te-troisîème. Dans le Qvida Ileîga Hun-
Brynjolf le lui donnai; mais comme on dingibana 11 , les strophes XXU -XXV
ne trouve auçnne mention antérieure ne sont pas évidemment à leur place ,
de l'Edda, ce renseignement ne peut in- et de la XM* à la XVI* le fil des évé—
apirer la moindre confiance, nements est interrompu par un frag-
(2) La tradition traite les savants nient d'un des Volsunga-qvida.
comme les héros et les poètes; elle en (3) La plupart des antiquaires ne font
fait des personnifications de la science, remonter le plus ancien manuscrit qu'au
auxquelles elle attribue des ouvrages de 14 e siècle; Millier , Utber die AEchtheii
siècles différents. C'est probablement à der Àsalehre , p. 73, et Sagabibliothek,
ce titre que l'on a cru que Sœmnnd t. 11, p. 100, le dit du 13 e ; tout ce
avait participé au Niala ( Millier, Saga- qu'on peut affirmer , quand on ne l'a
bibliothek, t. j , p. 61 ), et à la compila- pas vu , c'est qu'il est impossible de le
lae , t. 1 , p. 329. Si nous osions nous en caractères latins,
écarter sans preuves positives d'une (4) Naguère on connaissait à peine
opinion universellement reçue , nous une seule statue d'Odin , et peut-être la
douterions aussi qu'il ait travaillé au tradition ne parlait-elle en termes po«i-
recueil qui porte son nom. Outre l'in- tifs que de celle du temple d'Upsal.
intelligence et la maladresse des expli- Malgré le témoignage d'Adamus Bre-
cations que nous avons déjà signalées, mensis : Wodanum sculpunt (Sueones)
il y a des mutilations de strophes et des armatum sicut nostri Martem sctflpere
fautes de rhjthme qu'un scalde n'eût aolent, des antiquaires s'étaient bâtés d'en
certainement pas commises , et qu'il conclure que la religion défendait sa re»
aurait peut-être réparées. Il n'est pas présentation ; ils pouvaient même ap-
jnsqu'à l'ensemble des poëmes, et l'ar— puyer leur opinion d'un fait assez parlicu*
rangement de leurs parties, qui n'obli- fier, c'est que dans la plupart de ses appa-
gent de révoquer en doute l'intelligen- ritions ( Volsungasaga, c. 6, Saxo Gram-
ce du collecteur. Nous n'en citerons maticus, Historia Danica, c. 1 , p. 12 ,
que deux exemples. Le Qvida Helga éd. de Stephanius) , Odin s'enveloppait
Haddingiashàta est un amalgame de dans un manteau , et se couvrait la tête
trois poèmes aussi différents par le sujet d'un grand chapeau. Les journaux n'en
>lus vieux , puisqu'il est écrit
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— 38 —
relies, jusqu'aux ressources les plus utiles au pays, qu'il
n'ait sévèrement interdites' quand elles se rattachaient aux
souvenirs du. paganisme (1). Les vieux poëmes qui conte-
naient tous ses mythes et rappelaient les idées que la religion
chrétienne voulait remplacer avaient été frappés d'une ré-
probation nécessaire. Une grande quantité de saga nous
est parvenue intacte , et de toutes les poésies qu'ils ne nous
ont point conservées , il en reste à peine trois ou quatre
entières (2) ; les autres ne sont plus connues que par des
compilations où de courts fragments ont échappé à l'oubli
auquel leur esprit les avait fait condamner : le fanatisme
religieux détruisit ce que l'action du temps eût également
respecté. Les souvenirs de la lutte étaient trop récents en
Scandinavie pendant le 11 e siècle (3); les nouveaux
chrétiens n'y avaient pas assez tempéré les premiers em-
portements de leur zèle pour qu'un savant aussi considéré
pour son caractère que pour son érudition , un prêtre qui
travailla plus activement que personne aux progrès du
christianisme (4) , se complût à raviver une religion qu'il
avait combattue toute sa vie (5). Dans ces temps de foi et
d'ardeur guerrière, l'ambition de la gloire littéraire n'aurait
pu vaincre les répugnances du chrétien et les intérêts du
prêtre. Bien ne témoigne d'ailleurs que l'Edda ait été con-
nue comme l'œuvre de Scemund avant le milieu du 17 e
annonçaient pas moins dernièrement sage de la chair de cheval, qui suppléait
qu'on venait d'en découvrir une en cui- aux autres provisions,
yre. Leurs renseignements étaient trop (2) Le Gunnars-slagr, dont nous n'a-
incertains , et leurs descriptions trop vons qu'une recension assez moderne, et
vagues, pour permettre de se former l e hort-drapa , qui est incomplet.
un r e °P A i ? io P* . f . (5).Ce ne fut qu'en Tan 1000 que l'AI-
(0 Ainsi, par exemple d'intermiua- lhin £ de Hslaide se prononça pour le
bles hivers renfermaient les Scandina- christianisme
Tes dans des maisons isolées , et énui- (4) Sœinund contribua puissamment
saien , souvent leurs moyens de suos.- à rétablissement des dîmes et à la con-
•tance; le christianisme n en défendit slilution du droil ecclésiastique; Ari
pas moins les réunions une la féle de Frodr Is i endingabok c . X ; ffu^ur-
iule ramenait au^miheu de la mauvaise vak ' c> Y , Kr y Uln{ £ • n
saison ÇSnom, Saga Hakonar Goda, eccle UaHicùm hlandias%! ÙO. '
xv > Bervarartaga, c, XIV) , et 1 u- (5) 0n SU pp 0S e qu'il avait plus de 70
ans quand il commença à écrire. -
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— 39 —
siècle ; le contraire semble même certain, puisque, dam les
nombreuses citations de ses poëmes pendant le moyen âge ,
jamais, mafgré l'usage constant des Scandinaves (1), on ne
trouve mentionné leur auteur.
L'amour de la vérité, qui dès le 10 e siècle dirigeait tes
Inspirations des scaldes, agissait avec bien plus de force sur
le* travail des historiens ; ils n'avaient pas la ressource de
captiver leur auditoire par la "recherche des expressions et
la hardiesse des ellipses ; la poésie avait sa langue à part,
dont la prose n'osa bientôt plus se servir. Tout ce que pou-
vaient les historiens littérateurs , c'était de rivaliser avec
ces conteurs improvisés que chaque printemps ramenait en
Islande avec les nouvelles de Tannée ; etfls n'y parvenaient
que par la vérité et la simplicité de leurs récits. Isolés du
reste du monde par la mer et les glaces ; les Islandais n'a-
vaient rien qui pût les distraire de l'amour et des souvenirs
de leur ancienne .patrie. Ce n'était point , comme dans les
autres colonies, des prolétaires chassés par la faim, qui
cherchaient sur une terre étrangère la subsistance que leur
refusait leur patrie ; mais de puissants Jarl qui, plutôt que
de déchoir de leur importance, politique, et de reconnaître la
suprématie d'un de leurs égaux de la veille , s'étaient réso-
lus à un exil volontaire (2). Ils avaient laissé en Norvège
des souvenirs, des intérêts*, des espérances, et se mêlaient
encore à toutes les passions qui s'y agitaient ; ces liens d'a-
mitié et de haine , si vivaces dans le Nord , les attachaient
à la fortune de tous les chefs qui gouvernaient les destinées
du pays et en dépendaient à leur tour. Ils s'informaient avi-
dement des changements qu'y amenait chaque jour (3);
(1) Nous avons cependant rencontré en 874, que l'émigration commença, et,
un exemple contraire; le VeHekla est Buivant Ylslendingabok , c. I, en 870.
quelquefois cité sans le nom d'Einar^ (3) Ils ne bornaient même pas leur
Skalaglam. % * amour de l'histoire à connaître celle de
(2) Sous le règne de Harald Harfag* leurs ancêtres et de leurs anciens corn—
roi de Norvège; tandnamabok, c. I; patriotes. Saxo dit dans la préface de
Snorri, Harald Harfagartaga , c.XX; son ouvrage : Cunctarum quippe natio*
ce fut d'après le Landnamabok , c. lll , num res gestas cognoscere , memoiraë-
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— 40 —
dans leurs longues veillées, ils se racontaient avec les tradi-
tions de leur famille les annales de lèur ancienne patrie , et
n'auraient point souffert que pour embellir une narration ,
ou appuyer un mensonge , leurs historiens eussent imaginé
des faits ou les eussent dénaturés. Lorsqu'ils rapportent des
événements contemporains , on doit une entière confiance
aux moindres détails de leurs récits; ils auraient trouvé
dans tous les bourgs de l'Islande des critiques qui eussent
redressé leurs erreurs et démenti leurs inventions. L'Olaf
Tryggvasonar Saga a donc droit à la confiance, quand il
raconte que , soixante ans avant la naissance de Soemund ,
on chantait à la cour de Norvège trois des odes que l'Edda
nous a conservées (l) r Le caractère des vieux saga ne fût-il
pas un esprit de scrupuléuse exactitude , il serait difficile de
croire à quelque imposture pour donner de l'authenticité à
des poèmes supposés; l'auteur était un moine dont l'intérêt
voulait qu'il les décréditât pour faire oublier leurs idées (2),
et il en cite un qui n'est pas même mentionné dans l'Ed-
da (3). Tout soupçon d'erreur semble également impossi-
ble : si l'auteur eût été trompé par use tradition menson-
gère , son neveu Gissur Hilluson , qui vécut long-temps (4)
dans le voisinage et l'intimité *de la famille de Soemund, en
aurait eu connaissance et eût rétabli la vérité.
* Une comparaison attentive des différentes parties du re-
cueil de Soemund attrait suffi pour convaincre qu'elles ne
pouvaient être du même auteur ; les faits s'y répètent et les
idées s'y contredisent. Dans les chants mythiques deux sys-
que mandare , voluptatis loco reputant. (i) L e Qvida Sigurbzr Famisbana H,
Ils attachaient tant d'importance à l'inr îe Helreid Brynhildar et un des Gudru-
etruction , que hetmtklegr .signifiait casa- na r-qvida
nier et -stupide, ^yndlu - liod st. XV; (2) Ri en ' n'indique d'ailleurs qu'il ait
Odm lui-même était appelé VtdfOrull, eu deg rapp0 rts d'amitié avec Sœ-
celui qui a% voyagé au loin ; Ynghnga- mllIM |
saga, c. 11. C'est probablement à leur (5) Le Giukungar-mal. C'eût été un
origine Scandinave que les Normands dn ra fr,nement de fourberie dont probable-
moyen Âge devaient leur renom de eu- ment les i raposleiirs de ces temps gros-
riosité : Li plus enquerant en Norman- giers n » eu8senl pas élé capables,
die; Crapelet , Proverbe et didompo- (4 x n ne mou V ul qu'en 1206.
pulairu, p. 76. ' ^
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— 41 —
tèmes cosmogoniques différents apparaissent tour à tour.
Tantôt le monde est expliqué par le règne végétal : c'est un
frêne qui personnifie l'univers , et un de ses rameaux qui
produit le premier homme. Tantôt le règne animal domine :
la terre est la chair d'un géant , ce sont les flots de son sang
qui remplissant l'abyme des mers , et le genre humain est
sorti d'un rocher de sel , fondu sous la langue d'une Tache.
Nulle part on n'aperçoit une intelligence créatrice , tout est
l'œuvre désordonnée d'une fatalité ou d'un hasard , et des
idées incohérentes manifestent partout l'absence d'unité et
de système (1). Il y a même un des poèmes qui semble une
attaque contre la religion des. autres j on le prendrait pour
une réaction des anciennescroyances contre le culte qui les
avait remplacées , ou le manifeste de quelque hérésie qui
6'efforçait de mettre plus de raison dans ses allégories et de
moralité dans son ciel (2). Un autre va plus loin encore :
sous une forme mythologique , ce n'est plus qu'une thèse
philosophique ; il aspire à dégager le sens secret du mythe
de sa mise en histoire (3). Lés chants purement reli-
gieux paraissent aussi remonter à une époque plus recu-
lée (4)-$ ils se préoccupent moins de l'intelligence des idées
et de l'explication des faits; ils savent leur sujet si popu-
laire, qu'ils n'ont point à s'inquiéter de la hardiesse de leurs
images et de l'obscurité de leurs allusions. Les poèmes his-
toriques ne cherchent pas davantage à enchaîner les faits et
(1) Ce qui parait également décisif te aux Ases ni leur puissance ni leur
«outre l'opinion qui attribue l'Edda h divinité ; il leur reproche seulement de
Sœmund, c'est qu'on n'y découvre au- l'immoralité et de 1 inintelligence. L'au-
cune trace des idées chrétiennes sur la teur s'y environne de tant de précau-
création de l'homme et la nature de tions aratoires, qu'on ne saurait le su p-
Dieu. Si elle était l 'ouvrage d'un aussi poser un néophyte.
fervent catholique , il eût été bien diffi- ( 3) Le Vafbrudnû-wuU. Sa forme est
cUe que les préoccupations de sa foi, les certainement moins ancienne ; mais on
associations habituelles de son esprit, reconnaîl des lraces de plusieurs ré-
peut-être aussi ses intérêts de prêtre, ne j u successives .
les y eussent point fait pénétrer comme (4) fl ne g , u ici de , a forme
dans la compilation de Snorn , qui n e- ^ par i e rons longuement ailleurs de
^ e ^ a " 1 P n ec< ^ e8l T a 1 8l ^ qUe • ,o- succession des cycles et du dévelop.
(2) l AEgu-Drecka.l\ n'y a certai- t d idée8 p J é tiques.
nement neu de chrétien. Loki ne contes- F ' w r *
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— 42 —
à Ker les idées; mais ils veulent déjà leur donner, Binon une
raison et une cause , au moins une signification morale qui
satisfasse les usages et la civilisation du temps (1). L'es-
prit de ces deux classes est si différent, que leur rédaction
primitive ne saurait appartenir au même scalde ni à la mê-
me époque; par ses précautions morales et ses intentions
littéraires , celle des chants historiques indique évidemment
un temps plus moderne (2). Il en est deux (3) qui , à moins
d'un mensonge que rien n'autorise à supposer (4) , n'au-
raient pas non plus la même patrie que les autres; ce n'est
point en Islande , mais dans une province éloignée de la
Suède, qu'ils auraient été recueillis.
Quoiqu'on manque dé raisons suffisantes pour assigner une
date précise à l'Edda(5), les plus fortes présomptions obli-
gent de lui reconnaître une haute antiquité. L'esprit exclu-
sivement historique que la poésie Scandinave prit dès le 10 e
siècle eut pour conséquence nécessaire l'importance que les
scaldes attachèrent aux formes de la versification ; leur ima-
gination s'y appliqua tout entière ; le reste n'était qu'un
fonds commun, qui appartenait à la prose comme aux vers.
On vit dès lors s'introduire dans la poésie des habitudes
(1) Ainsi le trésor de Fafois porte langue Scandinave , et nous inspire quel-
malheur, parce qu'une malédiction y ques doutes sur l'exactitude au titre,
est attachée ; la cruauté de Gudrun est quoiqu'on le trouve aussi dans celui du
motivée par le devoir de venger ses pa- Uarbar%-liod.
rents, etc. (5) Les chants historiques qui, comme
(2) On ne parle qu'en général; le Hraf- noug i' avong VUj son t postérieurs aux
na -galldr Obins, le Grou-galldr et le autres, n'en remonteraient pas moins au
_ . ... * . . . • 1 ~„ I Ci «IAiiIa . /loîmm T\m*it tl*Ks> t¥*lAnÊkaA~
et le Gudrunar-qvida III. dentage, p. 426, dit môme, nous ne sa-
(3} L'Atla qcida in GrcBnlenzka et vons sur quelle autorité , qu un de MM.
VAtla-mal in Grœnlenxko. Grimm suppose V Alla-mal du 6«. Non
U) Sœmund ne prit aucune précau- seulement les critiques ne s accordent
lion pour répandre sa collection et fai- sur la fixation d'aucune date, ils ne peu-
re croire à son authenticité , et les hom- veut s'entendre avec eux-mêmes ; on
mes du onzième siècle étaient trop sim- des plus graves et des plus savants,
pies pour imaginer les roueries littérai- Suhm, a supposé le Rigt-mal tantôt du
res d'un Chatterton ou d'un Survilie. 8« au 9« siècle, Hittorie af Danmark,
Nous devons ajouter que le Z de Grœn- 1. 1, p. 81; et tantôt du 6« au 7% CrilUk
lenxka n'appartient pas à l'ancienne Hiilorie af Danmark, t. VU, p. «4.
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— 43 —
dé -style où le bouleversement des mots semble lutter contre
l'ordre des idées, des tours de phrase qui mettent toute
leur ambition poétique à s'éloigner des formes accoutumées
du langage (1) . Dans l'Edda au contraire la construction
est simple , les mots suivent presque toujours Tordre de la
logique et de la grammaire ; ils n'accumulent point à plaisir
des figures sans nécessité et sans but ; l'obscurité qui enve-
loppe la pensée ne tient point à l'affectation d'expressions
recherchées, mais au sens mythique >que recouvre chaque
image. Cette simplicité relative permettrait déjà de reculer
son âge , et de nouveaux rapprochements donnent à cette
vraisemblance l'autorité d'une preuve. Il nous reste des
fragments de Bragi l'ancien et .de Biark (2) , qui écri-
vaient probablement au commencement du 9 e siècle (3);
ce sont les plus vieilles poésies qui nous soient parvenues
{Starkath est plutôt un personnage mythique qu'historique),
et on y retrouve , quoique déjà à un bien moindre degré,
le tour simple et naturel qui distingue les poëmes recueillis
par Sœmund de tous les autres (4). Elles étaient certaine-
(1 ) Nous en citerons un exemple qui
remonte déjà au 10 e siècle ; pour préve-
nir tout soupçon sur l'esprit systématique
de notre interprétation , nous nous en
sommes rapporté à celle de Thorlacius
(Thorkelin). Nos chiffres indiquent la
construction qu'il a adoptée. Nous avons
suivi aussi son orthographe, quoiqu'elle
nous semble fautive en quelques en-
droits ; nous avons seulement supprimé
les accents.
Ifon-drapa parEilif Gudrunarson ,111*
Strophe; Àntiquitatutn Borealium ob-
servationet mitcellaneae . specim. VII.
p. 18.
x5 467 5
Gerr vard 1 favr fyrri
» 3 a
Fannr meinsvarans arma
iti 9 8 KO
Soknar happs med svipti
i3 it ta 14
Sagna galdvrs enn ravgnlr.
J>yl ek grannstravma grimais
an 19 aS
Gall mannuelor hallar
a6 ai aa
Opnis ilia gavpnvm
a*< 87 bis ao )
Endills amo spendv.
Il faut supposer pour le sens une vir-
11
ule après g al durs , et aller chercher,
ans le premier membre de la phrase ,
i5 16
gerr et soknar , qui appartiennent au
second ; quoique séparés par deux vers ,
37 37 bis
gall et amo ne forment ici qu'un seul
mot.
(2) Skalda, p. 98, 101 , 102, 145, 175
et 186.
. (5) Millier, Sagabibliolhek, 1. 1, p. 124 .
(4) Nous en pourrions dire autant des
vers de Starkath que noûs a conservés
le Gtfyrek ok Hrolfsaga ; pl 11 sieurs cri ti-
Sies les fout remonter jusqu'au 6 e siè—
e ; mais leur opinion est trop conjeo-
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ment postérieures, puisqu'elles sont pleines d'expressions
dont l'Edda seule peut donner l'explication et apprendre
l'origine (1). Il fallait même qu'elle fût bien plus ancienne j
si la tradition ne l'eût déjà universellement répandue, des
poètes qui écrivaient pour le peuple (2) se fussent inter-
dit des métaphores et des allusions qu'il n'aurait pas com-
prises (S).
Un caractère si marqué , qu'il peut sembler particulier à
la poésie islandaise (4) , c'est un idiome qui n'appartient
qu'à elle , des expressions qui ne se rencontrent jamais dans
la prose, des images dont les hardiesses les plus étranges
ont pris , pour ainsi dire , un sens usuel (5). Souvent un
dialecte s'est séparé d'une langue et s'est développé à côté;
l'ignorance n'observait plus les règles de la grammaire ,
une prononciation vicieuse corrompait la désinence des
mots et défigurait leurs radicaux; l'introduction de nou-
turale pour servir de base à un raison-
nement. Starkath , comme nous venons
de le dire, appartient bien plus aux my-
thes qu'à l'histoire ; on voit dans Saxo ,
p. 103, queThor lui coupa quatre mains,
et le Hervarartaga, p. 412 et 513, éd.
de Copenhague , lui en donne huit. La
compilation de Snorri assure seulement
que ses vers sont les plus anciens que
Ton connaisse \ Hanns quœdi ero fornust
J>eirra er menn kunna.
(1) Elles appellent l'or t Rinarrau])-
tnalr ,1e métal brillant du Rhin , Snorra-
Êdda t p. 154 ; rogr Niflunga, l'envie du
tiibelung; /d.,p.l55.
(2) Biark composa même un chant de
bataille qui conserva une longue célé-
brité.
(3) La versification de l'Edda est aussi
bien plus simple que celle des poésies
dont Tâffe et l'auteur sont connus, ce
qui semble] encore un indice d'anti-
quité. Elle est la même pour tous les
chants, sauf les deux Alla, oui, n'ayant
point la même patrie, ont dû avoir un
rbythme un peu différent ( il se rappro-
che plus du Galdralag que du Fornyr-
dalag), et quelques autres, généralement
moins anciens (Je Grou-galldr, le Solar-
ftod, etc.), qui sont écrits en Liodahattr;
mais la différence consiste bien plus
dans la longueur de la strophe que dam
la structure du vers.
(4) Toutes les poésies populaires con-
servent des expressions et des tournures
tous les jours ne la dépoétise pas , et
qu'elle laisse plus de liberté à la pensée
et de choix à l'expression. Aristote fait
même consister la poésie dans l'emploi
de formes insolites et de mots étrangers
à 1* prose ; De Poetica , c. XXII. On
trouve déjà dans la poésie hébraïque des
restes d'une langue tombée en désuétude,
homme; H^K, sentier; nf\K ,
venir, etc. Si elle fut beaucoup plus é-
tendue en Scandinavie que partout ail-
leurs, cela tient à la grande quantité des
poésies populaires , et aux changements
Sue l'esprit politique , qui se développa
e si bonne neure , fil subir à la langue
pour l'approprier à la discussion des af-
faires.
(5) Voyez Rask , Anviming till /«-
landtkan eller NordiskaFornspràket, c.
XXV , p. 281 : Det aldsta och poetiska
SprSket , et Olafsen, OmNordetu garnie
Vigtekonrt, c. IV, p. 73-159.
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/
— 45 — .
velles idées dénaturait leur première signification ; mais rien
de semblable n'eut lieu en Scandinavie. Le? mots ont gardé
leur acception primitive, la syntaxe est restée la même ; il
n'y a de différent que des périphrases poétiques devenues
de véritables noms , et de vieilles expressions retenues par
la poésie et oubliées par la prose. Parfois aussi les hommes
lettrés ont voulu raffiner sur l'idiome vulgaire pour le
mieux approprier à toutes les délicatesses de leurs pensées
et aux mille besoins de leur fantaisie (1): Mais cette expli-
cation ne Sferait pas* moins inadmissible ; la langue des scal-
des est la plus vieille ; ce sont ses archaïsmes qui lui donnent
sa couleur et son éclat. Sans doute le besoin d'expressions
commençant par une même lettre obligeait l'allitération de
conserver une foule de mots tombés en désuétude dans le
langage usuel (2) ; mais les formes de la versification
étaient si inconstantes , elles se prêtaient si facilement aux
innovations, qu'elles n'eussent point suffi pour amener un
fait aussi contraire* à cette unité où tendent fatalement les
peuples. D'ailleurs, l'importance (pie. devait acquérir l'art de
la parole dans un pays où toutes les affaires se décidaient
par l'assemblée du peuple força les hommes qui aspiraient
. à quelque influencé à rejeter de leur style les tournures et
les images, qui auraient nui à la clarté de la phrase ou des
idées. Pour qu'une langue poétique pût exister à côté de la
langue du poiivoir et des affaires , il fallait qu'elle lui fût
antérieure (3) . et se rattachât à des croyances profondé-
(1) L'arabe vulgaire et l'arabe lit- litération- s'est Maintenue , dans P.ierce
téraire. .Dans presque tout l'Orient les Plovmcm, par exemple , on trouve
Îrêtres avaient nue langue tbéocratique. également une foule de mots qui n'ap*-
es Chinois ont trois langues différentes partiennent qu'à la langue des siècles
pour la politique (le kouûnhoa), la litté- précédents. Percy cite même, Rclique$ y
rature (le wên tchhàng ) et la conversa- t. II, p. 29, une ballade sur la bataille
tiou (le giao choue) ; voyez Wendisch- . de Floddenfield , qui a par conséquent
mann , Philosophiq im Fottgang. der 160 ans de moins, et la langue est à peu
WeltgetchicMe , t. I, p. 319-324 , 330- près la même.
346. Il y en a même à proprement par- (3) La conservation des langues par
1er une quatrième; le kou tcên , style la tradition n'est point une supposition
antique. si dénuée dè probabilité (ju'on a voulu
(2) Dans les poésies, anglaises où l ai- le dire , pour nièr l'antiquité des poésies
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— 46 —
ment enracinées dans le pays. Jamais on idiome «fessi riche
ne serait sorti de la poésie décolorée qui versifiait servile-
ment des lambeaux de chronique; jamais il në se fût déve-
loppé au milieu d'hommes politiques qui recherchaient un
langage , convenable à la foule et aux discussions prati-
ques de rAlthing (1). Les derniers scaldes se servaient ainsi
de locutions qu'une tradition poétique leur avait transmises.
Pour comprendre leur vocabulaire et leurs tropes , il faut
recourir à l'Edda et en apprendre les événements auxquels
ils font allusion (2). Il est donc certain <#*e ses idées sont
antérieures à tous les autres poèmes Scandinaves, puis-
qu'elles seules donnent à leur langage une signification et
une base. La poésie n'aurait point employé des expressions
que l'idiome usuel avait ' délaissées (3), si leur sens n'eût
été universellement compris , si la diffusion de vieux
chants populaires et une longue tradition n'eussent répanda
et perpétué leur intelligence. Ces mots frappés de péremiH
tion par la prose appartenaient nécessairement à une langue
plus ancienne ; ils se retrouvent tous dans l'Édda , et , com-
me elle n'a pu les emprunter à aucun des poèmes qui nou$
sont parvenus (4) , ils nous fournissent un nouveau rensei-
gnement sur son âge. ' %
ossianiques. La publication des chants ESdu-list , ap. Arna Jonson , Cad-
populaires de la Grèce moderne en a wand-Helga Drapa ; Eddu reglar, an.
fourni une preuve sans réplique, et ce •EisteînArngrimssoh,£t7ia-/ay; et d'après
n'est pas la seule. On a retrouvé dans le Arna Magnusson, on trouve une expres-
coptela plus grande partie de la langue sion semblable dans le Drapa de Hall
employée dans les hiéroglyphes ; et quoi- sur saint Nicolas. Peut-être faisaient-ils
que séparés par des gouvernements , des allusion à l'Edda de Snorri ; mais , coro-
Teligions et des climats différents, les me une grande partie serait inintelligi-
Slaves, qui ne connaissaient pas l'écri- ble sans le recueil de Sœmund, qui lui
ture, ont conservé dans tous leurs dialec- est évidemment antérieur, notre raison-
tes les caractères de leur langue primili- nement n'en conserverait pas moins lou-
ve ; on les retrouve jusque dans celui des te sa force.
Slovéniens ( habitants de la Carniole , (3) Ce sont presque tous des noms
delà Carinthie et de la Styrie ), qui n'ont substantifs, et il y a bien des conséquen-
commencé à écrire que vers le milieu ces à en tirer pour l'histoire et la phi-
du 46« siècle. losophie du langage.
(1) C'est le nom que l'on donnait aux (4) Les poèmes qu elle aurait imités
assemblées populaires. n'eussent d'ailleurs été qu'une rédaction
(2) Les scaldes chrétiens eux-mêmes antérieure des mêmes idées i l'Edda don-
appelaient la poésie l'art de l'Edda : ne un sens aux images de lalaogue poé-
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— 47 —
La chronique saxonne nous apprend, à l'année 449,
qn'une des peuplades septentrionales qui s'emparèrent de
la Grande-Bretagne Tenait de Scandinavie les Angles
qui en composaient la plus forte partie (2) étaient sortis du
Hotetein et de la partie méridionale du Schlesvig (3) , et les
Saxons qui formaient le reste étaient leurs plus proches voi-
sins (4). Les idiomes de ces différents colons avaient une
grande analogie , sinon ils ne se seraient pas amalgamés
promptement en une seule langue , et aucun témoignage
ne permet de supposer qu'on en parlât plusieurs en Angle-
terre* L'aoglo-s^xon qui se forma sur-le-champ ne put ain-
si , au moins dans son vocabulaire, différer beaucoup des
dialectes du Nord. Les Jutes*, qui habitaient seuls la Scan-
dinavie , ne retournèrent point dans leur patrie j les res-
semblances du Scandinave avec l'anglo-saxon ne sont donc
point un fait accidentel , produit par le contact de nations
étrangères ; mais le résultat 4e rapports qui existaient avant
l'émigration des Saxons et des Angles (6). La plupart des
tique, et nous n'attachons aucune irapor- et les désinences ( peut-être *' sons ce
tance à l'âge de la forme sous laquelle point do vue n'en est-il pas une seule
cette explication nous est parvenue. qui en diffère davantage ) , mais dans les
(1) Of Jutum ( les Jutes ) comon Cant- « di <»ux, et c'est l'indice le plus certain
*are ( les habitants du comté de Kent) à ™* 0T A 1 ^ commune. Les apôtres an-
and Wihtware ( les habitants de, 111e de glaisprêcliaient en Suéde sans interprète.
Wïeht). •** 1 Nous Pavons déjà monlre, les Franks
étaient d'origine Scandinave, et lorsque
saint Augustin s'embarqua pour PAn—
(2) Of Angle, East-Angle, Middel-An- r „„_
fie, Mearce and ealle Nordymbra (les gleterre, ilprit un interprète fran^Beda,
habitants de la Merciè et de tout le Hiitoriaecclesiastica gentit Ânglorum,
Northumberland). [, I y cn . 25. L'histoire nous a conservé
(3) Betwix Jutum and Seaxum. Ethel- plusieurs témoignages positifs, de cette
wera confirme ainsi cette indication : unité des langues. Trois siècles après la
Anglia vêtus sita est inter Saxones et conquête , le roi saxon Alfred avait une
Giotos , habens Oppidum capitale, quod connaissance assez approfondie du da-
sermone saxonico Sleswic nuncupatur^ noispour oser pénétrer dans le camp de
ap. Savile, Rerum Anglicarum $crip- *» ennemis, déguisé en ménestrel (Gui,
tores p. 474. Malmesbur., lib.II, c.4, et Ingulphus, p n
/11 a#h u'o '• o \ 869), et plus tard encore le Danois Ankf
(4) Of Eald-Seaxum (les vieux Saxons) ne pa8 non plus de venir épier
comon East-Seaxan, and Sud-Seaxan, le8 s a3C * ns da £ leur cam ; £ ,
and West-Seaxan. * Malmesbur. lib. II, c. 6. Le Snorra-Edda,
(5) D'ailleurs, aucune langue teutoni- p. 275-276, dit môme en termes exprès
que n'a plus d'analogie avec l'islandais que les Anglo-Saxons et les Islandais,
que Panglo-eaxon-, non dans la syntaxe parlaient la môme langue : ver enwn,
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— 48 —
mots qui ont disparu de l'islandais usuel et ne sent restés
que dans la.langu* de l'Edda se retrouvent dans l'anglo-
saxon(l). Une telle coïncidence semble autoriser à conclu-
re qu'ils étaient aussi vulgaires dans l'idiome Scandinave au
milieu du 5« siècle., Les poèmes de l'Edda, ou ïes chants
qu'elle a imités, sont donc de beaucoup antérieurs à tous Ira
ouvrages où ces expressions ne se rencontrent plus ; ce sont
les changements que le temps amène insensiblement dans
les langues quil es en ont écartées (2).
Les historiens s'accordent à faire venir Odin d'Asie, et
quoique leurs raisons ne soient pas aussi positives que le
désirerait une Critique sévère ,. on,doit les trouver suffisan-
tes si Ton ne se résout point à retrancher tous tes temps my-
thologiques de l'histoire (3fr. Cet Odin n'est point le Dieu ter-
rible , toujours armé de l'épée et de la lance ; que célèbrent
tes scaldes , mais te supérieur d'une mission religieuse, qui,
proscrit sans doute par un cult$s rival, vint jusqu'en Scandi-
navie chercher un abri pour sa tète , et des autels pour ses
croyances. Aucune force n'aidait ses prédications à vaincre.
lingua (Norvagîca seu septentrion alis )
usurpabatur per Saxoniam, Damam,
Sueeiam, Norvegiam et partem Angliae
diepnanus.
' (3) 11 faudrait un ouvrage exprès pour
démontrer l'origine asiatique de l'Odi-
nisme ; uqe analogie pourrait n'être
qu'un hasard , c'estia quantité qui fait
la force , et il resterait encore éprouver
que ce ne sont point les habitants anté-
rieurs de k Scandinavie qui auraient
apporté avec eux ces souvenirs de TO-
nent. Nous ne citerons ici qu'Un fait
pbilologigue assez remarquable pour ne
pas être passé sous silence : les Scandi-
naves n'avaient pas d'occasion de no.m—
mer un éléphant; ils ont nécessairement
emprunté le' nom qu'ils lui donnaient ;
étendis que tous les peuples européens
(sauf les fusses, qui l'appellent CAOHJ>)
avaient conservé le ndm grec ou latin *
ils l'appelaient. JU comme les Persans
les plus vieux saga , dans le Niala, le
Viga Glumstaga et le Hungurvaka;
mais plus tard on.ne les entendait plus;
Saxo était obligé d'expliquer celles dont
H se servait; Kb. I, p* 6 et 27, éd. de
Stephanius.
(1) Voyez l'Appendice du Beowulf dé
Thorkelin (De Danorwn rébus gestit ,
Meculi III et JF,Copenhague,l8l5), p.269-
299. Au reste, il ne faudrait pas donner
trop de généralité à' ce rapprochement :
les roots de la langue poétique avaient
des origines différentes, ainsi que ceux
du langage usuel , et ne pouvaient se
trouver dans tous les idiomes teutom-
ques. Olafsen, Om Nordens garnie Dty-
? . . • i« oa T nn\ vonnionl
du grec , p. 83-4 au iaun , p. oi-w ~*
celtique , p. 88-89 du finlandais ; mais
il ne savait ni le persan ni le sanscrit ,
et nous sommes loin d'adopter toutes ses
étymologies.
iiviiioiugics.
, (2) On en retrouve quelques uns
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— 49 —
les résistances (1) : aussi n'eurent-elle* ritn de violent ni
d'inflexible ; elles transigèrent avec les habitudes et les idées
qui leur opposaient trop d'obstacles (2). Ce caractère conci-
liateur semble même n'avoir conservé de la religion asiati-
que que ce qu'il, en fallait pour assurer une influence politi-
que à ses prêtres , et bientôt ces derniers ressouvenir* de
son origine s'effacèrent à leur tour et disparurent. Dès le
10 e siècle il ne restait plus dans le culte public (3) que des
faits purement Scandinaves qui se rattachaient à la divinisa-
tion d'Odin et de ses collègues, les Ases (4). Les idées orien-
tales témoignent ainsi d'une haute antiquité, et il en est
beaucoup dont on reconpaît les vestiges dans HEdda (5).
C'est le panthéismç naturel du Zendavestar<6) , la même a-
(1) Ce n'est ni la puissance ni la fdrce
que lui attribuent les plus anciens mo-
numents historiques, mais la sagesse et
la science. On lit dàn&Xz Heimikringla:
Enn fyrir ]m at O^inn var forspar ok
filttkunnugr.
(2) C'est ainsi, par exemple, qu'Odin
donne une place dans son .Asgard à
Thor, qui était certainement un des an-
ciens Dieux du pays; voyez Abrabamson,
Thor og Odin, ap. Skandinaviske Mu-
séum 1802, cah. I , p. 49 , et Thorlacius
Notget om Thor og hans Hammèr ; Id.
cah.IHettV.
(3) Il est probante que les prêtres
avaient conservé, comme en Orient, des
croyances secrètes; nous ne pouvons
parler que de ce que nous ont appris
Adamus Bremensis, Saxo Grammaticus,
les deux Eddas , leajrgmenls des scaldes
recueillis dans le Heimskringla et les
premiers saga.
(4) Cette divination tient elle-même
à l'influence de l'Orient . et ce n'est pas
le seul exemple qu'on en trouve chez les
peuples du Nord. Voyez Subm , 1. 1, p.
75 et 277 (traduction allemande deGri-
ter), Landndmàbok, P. I, c. 14. Jor-
nandes dit expressément : Jannasin re-
gem Gothorum mortuum.inter numina
«oi populi coluerunt. ; -j\
tf(5) Il ne faudrait cependant pas "se
hâter d'en conclure , sans aucune autre
preuve, une communication directe et
immédiate, h» culte du feu existait en
Italie , car Ovide
libe* U :
a dit , Fastorum
Facta Dea est fornax, laeti fornace colon!
Orant ut fruges temperet flla suas.
Caesâr disait des Allemands, De Bello
Gallico, 1. VI , c. 21 : Deorum numéro
eos solos ducunt, quos cernunt , et quo-
rum opibus apèrte juvantur, Solem et
Vulcanum et Lunam. Et on lit dans
YEvangile des Quenoilles , mercredy,
C XIX : Celui qui souvent bénit le so-
leil, la lune et les étoiles, ses biens lui
multiplient au double. Au reste , les
Persans n'adoraienf pas primitivement le
feu , comme on le voit dans ces vers du
Schahname\;' r
*»* v'jlj^e ****
« Il y passa une semaine entière avec
eux (les mobèdes). On ne croyait pas
dans ce pays-là que Ton dût adorer le
feu : il ne servait alors que d'autel (mih-
rab , c'est encore le nom de la chair en
turc ) , lorsque les yeux du sacrifica-
teur étaient pleins de larmes. » Ce fut
Pschemschid^qui introduisit le culte do
(6) Au reste, on trouve aussi des tr a-
4
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— 50 —
doration spirituelle des éléments (1) , le même culte symbo-
lique de la lumière et du feu ; rien n'est changé que l'esprit
dominateur du prêtre et la forme de ses dogmes. Ce ne sont
plus des vérités légales qui ^'imposent d'autorité à la foi,
mais des mythes poétiques qui s'embellissent dés plus bril-
lantes couleurs pour séduire les imaginations et les ouvrir
aux idées qu'ils enveloppent (2).
La plupart de ces poèmes mythiques paraissent remonter
jusqu'à ces temps de confusion qui suivent l'introduction
d'une religion nouvelle , où les croyances différentes se
rencontrent et se mèleilt sans s'être encore ni combinées,
ni classées (3). Les anciens Dieux que vont remplacer les
Ases s'associent à leur action , <>u luttent contre eux de
puissance à puissance , et si le succès ne répond point à
leurs efforts, au moins ils le disputent long-temps et ne suc-
combent pas sans gloire (4). Il y amême un chant (6) où figu-
rent cinq espèces d'êtres supérieurs à l'humanité (6), ayant,
chacune, leur existence indépendante et leur langue (7).Peut>
ces de panthéisme dans la philosophie Diedx, et dans le temple d'Upsal il cède
r < à Thor la place d'honneur ; AdamusBre-
grecque : sv to irav. mengig De fUu Daniae c 233 éd , de
(1) Hlodyn, la terre; *W"»J» Lindenbrog. 11 est le plus poissant des
Kar, l'air; Loki, le feu; Bavamal, st. dieux ? et le skirnitjVr, st. XXXIU,
LXVI1I et CXL. r A ff A n A. appelle Thor Atabragr, le bort-drapa,
Œs)^mbo°lL^la pnissanceCThorî, SnorrarEdda Asa^a Framastrel Ster-
la sagesse (Odin) et la Wté (Freyr), la kaslr allraùoda ; «ne inscription citée
^Tlarésnrreetion desDieox, ap- PJ^iind, Telletnarteni Betkrtvelse p.
SrVenaient aussi certainement À PO- »i, ^onne le titre à!Almegan-Gud.
VoVe» sur les rapports de l'Odr- \oyezFmn Magntfssen , Skandtnamtke
ÛOTME LiUeraturSelsk^Skri^ 1813, p.
Gsrres , Myttongetchithte der asiatît- 172-190.
ehen WeU; Hallenberg, Disquisitio de (4) Le Grimnû-mal, le Vaffrudni^
nominibug tn lingua $viogolhica f«*c*« ma j # jj oug devons ajouter que ce ce>
et Visut , cultusqtie tolaris wttigiit ; ractère est encore plus marqué dans
et Finn Magnussen , Den Mdre Edda; l'introduction du DœmisOgur, qui est
Bddalœren og dent Oprindelfe, et Lexi- certainement bien postérieur.
con mythologicum. (5) VAlvis-maL
IZ\ Odin , VcdfVdur, le père de tout , (6) Les Dieux, les Jautun, les Dyerg,
est annelé , dans plusieurs traditions , le les Alf et les Vane.
descellant de Thor ( Snorra - Edda , (7) Les Homéndes distinguent aussi la
nréf ) • dans le VMu-spa , st. L , il est langue des Dieux de la langue des hora-
son nère,etsonfils dans le Rimbeigla; mes. La critique a^ dédaigné jusqu'ici
il est regardé comme le premier des les nombreux renseignements que ren-
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— 51 —
être la forme seule de I'Edda eût-elle révélé son antiquité ;
elle se rapproche plus que tous les ouvrages des scaldes pos-
térieurs de la dernière forme où arrive l'esprit poétique d'up
peuple (l); elle est plus dramatique par la nature des sujets
et parla manière dont elle les développe ; il faut nécessai-
rement y reconnaître une influence étrangère, et les idées
esthétiques des nations voisines de là Scandinavie n'étaient
pas assez avancées pour permettre de la leur attribuer. Odin
et ses Ases ont pu seuls l'exercer, et l'on doit d'autant moins
hésiter à l'admettre que le dialogue reproduit souvent ces
luttes de l'intelligence , si communes en Orient, où le vain-
cu payait sa défaite de sa liberté ou de sa vie (2).
Nous n'avons parlé jusqu'à présent que de l'esprit de
I'Edda, et, nous devons le dire, dans un intérêt d'archéolo-
gue bien plus que d'historien ; sa rédaction actuelle est
certainement moins ancienne que ses idées (3). Tous ces
Pfaff Âmys; Legenda Âurea, c. 2; IT<f—
pen-Martin par Maerlant; Sven Swa-
nehvit,ap. Svenska Folk-Visor, t. II, p.
138; Sven Svonved, ap. Danske Viser
fraMiddelalderen, 1. 1, p. 84; A Riddle
wittily expounded, ap. WH and mirth,
or pilli to purge tnelancoly, t. II, p. 129;
Heiraths AntrKge, ap. GOtze, Sttmmen
de$ russischen Volkes , p. 164, etc.
Voyez Suhra, Ifordische Fabelzeit, t. I,
p. 129; Thorlacius, Antiquitates Bo-
re aleg, gpecim. I, p. 43; Koberstein,
Uèber den wartburger Krieg, p. 55;
Douce , Illustrations of Shakspeare ,
t. II, p. 136, et Ritson, Select collection
ofEnglish songs, t. II, p. 317 :
And if thou dost not answer thèse questions
Tby head shall be taken from thy body^
qulte.
(3) Plusieurs «ayants avtknt déjà
pensé que d'anciens chants ont servi de
base aux fragments qui nous sont par-
Tenus; Stephanius, ifotae uberiores in
Saxonem, p. 16, et il cite à l'appui de
son opinion Magnus Olaus et Brynjolf ; x
Grirara , Deutsche Heldensage, et MUl-*
1er, Sagabibliothek, t. II, passim.
ferme ce poëme sur l'histoire et la si-
gnification des idées mythologiques ; elle
ne s'est encore occupée que de leur va—
lenr archéologique ( Sunm, Om Odin
ogden Hedenske Gudelœre) , ou poétique
(Grundtvig, Nordens Mylhologi ,2 e éd. et
Oehlenschlëger, Nordens Guder), et de
leurs rapports avec l'Orient ( Finn Ma-
gnussen et les ourrages cités, note 2 ,p 50),
ou avec les croyances ; de la Tieille Aile-,
-magne ; J. Grimm , Deutsche Mythologie*
(1) Nous ne parloriS pas de ces atta-
ques et de ces ripostes en vers improvi-
sés que l'on retrouve H l'origine de plu-
sieurs littt ratures , et que le carnaval
nous a conservées dans toute leur gros-
sièreté primitive ; mais d'une composi-
tion réfléchie , animée d'un seul esprit
et se proposant un but littéraire. Au
reste la plus grande partie de I'Edda
n'est pas dialoguée.
(2) Salomon et Hiram ; le Sphynx du
Cythéron; l'épisode de Vandi et de Ka-
hora dans le Maha-Bharata ; la vie
d'Esope , faussement attribuée a %tnu-
de , etc. Cette forme poétique fut sou-
vent imitée en Scandinavie, Getspeki, ap.
Hervararsaga, c. XV, et se répandit dans
le reste de l'Europe, Tr agençantes Lied,
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-Sa-
chants, qui se ressemblent par l'esprit , la versification et la
langue , qui s'appuient sur une même histoire , se répètent
dans maint détail etf se contredisent dans quelques acces-
soires, sont évidemment détachés d'un grand cycle natio-
nal. Eussent-ils été l'œuvre d'une intelligence individuelle ,
travaillant sur ses propres inspirations , leur antiquité (1) ,
peut-être même les usages Scandinaves (2) , les auraient em-
pêchés de se conserver autrement que par la tradition, et les
eussent soumis aux destinées de la poésie populaire (3).
Chaque génération en rejetait les images et les idées qu'elle
ne comprenait plus ; sa fantaisie y encadrait toutes les im-
pressions nouvelles dont elle était préoccupée ; sans ces re-
maniments successifs (4) l'esprit poétique qu'ils entrete-
naient dans la foule se fût exercé sur des sujets plus à sa
convenance , et la tradition les aurait délaissés. L'antiquité
relative des différents poèmes est par conséquent impossible
à déterminer j il n'en est probablement pas un seul qui n'ait
subi les embellissements de plusieurs rédactions. Si ration-
nelle que fût une opinion , elle ne s'appliquerait qu'à l'idée
et au passage qui l'aurait motivée. La forme elle-même n'est
point un indice auquel on doive une confiance plus entière.
Sans doute, si la poésie d'un peuple restait indépendante de
toute influence étrangère , une histoire des développements
de l'homme et de ses idées esthétiques permettrait d'as-
(1) Du temps de VAlla-qvida l'usage caractères runiques , et Ari Frodr, qui
de récriture u existait probablement pas, écrivait vers 1134, dit positivement
puisque Gudrun y rend ses idées avec avoir composé son histoire d'après
aes signes symboliques , un anneau en- d'anciens livres, fornum bokum.
touré de poils de loup , strophe V1U. (3) Les infidélités de la mémoire les
Mais on lit déjà dans une interpolation eussent nécessairement altérées. Le scal-
du Hel-gaqvidalll, ap. Edda> 1. 11, p. 97 : de Stufur récita au roi Harald Hardrad
Sinfiôtli sigmundarson svarar oc bat 60 poëmes , et outre cela il savait 120
enn ritab ; Sinfiotii , fils de Sigmund, fit * oc $ r * 1 ^ d ï apa 5 Be . imtkr e in f a ^ î;
. * ' t . •%.»«» a § P- xvn « A la. longue, la confusion était
une réponse et la mit par écrit. inévitable.
(2) D'après YEdda, prèf., 1. 1, P- 12, (4|^1 n'y a plus dans les romances
il serait fort incertain qu'on eût jamais espa^tfes aucune trace des formes Dri-
employé les runes pour écrire des livres, mitives , telles <jue l'emploi des prénxes
Worm dit cependant, Literaturarunica, M, T, S, qu'on trouve encore dans la
S. 154, qu'il avait un Code de lois sué- collection de Sanch^ez et même dans la
oises, écrit pendant le 14* siècle, en prose du 13* siècle.
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— 53 —
signer un ordre chronologique à toutes ses modifications;
mais à moins d'un désert, il n'y a point d'isoloir pour
l'intelligence ; une originalité absolue n'est qu'une abstrac-
tion. D'ailleurs, lesAses, qui n'avaient que la poésie pour
propager leurs croyances, ne durent point renoncer aux
formes plus avancées et plus puissantes où elle était parve-
nue dans leur première patrie. Une tradition trop répandue
pour qu'on lui conteste toute espèce de valeur ajoute à cette
supposition, déjà si vraisemblable, une autorité que n'aurait
jamais une simple conjecture. Une des formes lyriques qui
se présentent les dernières à la pensée ésj certainement la
prophétie mythologique ; à la connaissance du sens de tous
les mythes il faut réunir une intelligence complète de leur
esprit et de leurs tendances, et le Vôlu-spa, celui de tous les
poèmes auquel on attribue l'antiquité la plus reculée , a pré-
cisément cette forme prophétique. Dans la compilation de
Snorri , Odin en parle comme d'un document qui lui est
antérieur (1), et des savants qui avaient fait une étude ap-
profondie des antiquités Scandinaves n'ont pas craint d'a-
vancer que les Ases l'avaient apporté d'Asie (2). Si une cri-
tique circonspecte ne saurait, dans l'état actuel des connais
sances historiques, accorder son assentiment à une telle
assertion , au moins doit-elle reconnaître qu'il n'est aucun
des chants de l'Edda où les souvenirs de l'Orient soient plus
nombreux et plus apparents.
D'autres écrivains ont prétendu discerner l'âge des diffé-
rentes parties du recueil de Sœmund par des formes de
langage ; à les en croire , les poèmes où Odin parle et agit
lui-même seraient plus anciens que ceux où il ne figure
que dans un récit , et l'on devrait regarder comme posté-
(1) Il est déguisé sous le nom et la concedentibusantiquiusesse... atquehos
forme de Hocyi ; peut— être ainsi expri- talecarmen ex Erythreae Sibyllae (quae
me-t-il moins son opinion qne celle du ante trojani belli tempora floruisse cre-
peuple. ditur) ore uaturn, ex Àsia hue secum
(2) Runol f Jouas dit formellement :!«»- transportasse. C'est aussi l'opinion de
guae deptentrionalis-elementa, Copenha* Gudmund , VVlu-spa, éd. de 1673, préf.,
$ue, 1651 : Ipsis Asiaticis hue terrarum p. 3, 4.
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— 54 —
Heures à toutes les autres les parties qui ne sont point les
dépositions d'un témoin , mais la répétition d'une tradition.
C'était supposer que l'imagination du scalde n'avait pas la
puissance d'innover dans le tour de la phrase, et il y a un
chant doqt la seule lecture renversait ce système : on y
trouve renies deux formes qu'il déclarait appartenir à des
époques différentes (1). Il en est un autre que l'introduction
d'un personnage postérieur de sept générations à Odin (2)
a fait juger plus récent que les autres ; mais cette conclusion
ne serait logique que si tous les poëmes où parait Odin lui
étaient contemporains , et nous avaient été transmis dans
leur rédaction primitive , et ces deux suppositions contredi-
raient également tout ce que nous savons sur l'histoire de .
la poésie populaire (3).
Il est donc impossible de ranger les odes de l'Edda dans
un ordre chronologique ; en les classant d'après la progres-
sion que les idées auxquelles se rattachait leur première
version nous semblent avoir dû suivre dans leur dévelop-
pement , nous ne pouvions avoir la pensée de rien préjuger
sur la date relative des textes que la tradition nous a con-
servés.
Poésies mythiques.
Grimnis-mal.
Skirnis-mal.
(1) Le Vafyrudnit-mal. C'est un dia- flydi utan 0]?inn 8r Asia, ok hingati
logue entre Vafthrudnis et Odin, et l'on nordr halfuna. Arngrimsson Jonas la
trouve, dans la strophe Y, le récit au croyait bien postérieure : In cujus (GyU
passé : For *ba Opinn... at haullo ban Sueciae régis) tempore incidit Odi-
com... inn gecc Yggr >egar. nus, Asiaticae immiirationis, factae
6 66 r ^ b anno 24 ante natum Christum, antesi-
(2) De pareils raisonnements devraient gnanus; Crimogaea, 1. 1, c. 4.
au moins s'appuyer sur des dates posi- (3) Le ffindlu-liod, où figure Ottar,
tires, et on n'en a môme pas d approxi- i e foU) qui descendait, au 7e dégré, de
malives; on ignore jusqu'au temps de N rus,éponyme de Norvège {OlafTrygg-
l'arrivée d'Odin en Scandinavie. Dans va sonar$aga* P. 2, p. 351-35, éd. de
la préface de VEdda, Snorri prétend skalhot), et ce Noms était môme pos-
que ce fut pendant que Pompée rava- lérieur a odillj ^^ii avait époa9é sa
geait l'Asie. ])a er Pompeius , einn hof- tante; Snorri, Heimskringla t tA, p. 19,
dingi Romveria beriadi i aust halfuna, éd. de Copenhague*.
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— SB —
Harbarz-liod.
Hymis-qvida.
ÀEgis-Drecka.
}>ryms-qvida,
Alvis-mal.
Fiôlsvinns-ma!.
Vaf)riidnis-mal.
Poésies mythico-prophétiques.
VSlu-spa.
Hyndlu-liod.
Vegtams-qvida.
Hrafna-galldr 0)>ins.
Poésies mythico-morales.
Hav a-mal.
Grou-galldr (i).
SoIar-liod{2).
Poésies mythico-Mstorigues (3).
Qyida HelgaBtadding*iata.
Qvida Helga Hundingsbana I.
Qvida Ifelga Hundingsbana IL
Gripis-spa.
Sigur]>ar-qvida Fafnisbana I.
Sigurj>ar-qvida Fafnisbana II (4),
Brynhildar-qvida L
SigurJ>ar-qvida III.
(1) On pourrait le ranger également Edda, t. Iï, p. 980, nous semble ainsi
parmi les poëmes historiques. qu'à M. Mone, Teutsche Heldentage, p.
(2) Retouché par un chrétien. *v>^«nnnent postérieur. Nous avons
( ,.„ . t ^ omis le Sin/lMa-tok et le Drap Ni/lun-
(3) Nous suivons 1 ordre thronologi- go, dont il ne nous est parvenu que l'a-
que des événements, excepté pour Y AU nalyse.
la-mal, qui, malgré la haute antiquité (4) On le trouve aussi indiqué sous te
que lui attribue M. Tinn Magnussen, nom de Fafnis-mal.
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— 56 —
fc Brynhildar-qvida II.
HeJreid Brynhiidar.
Gudrunar-qvida I.
Gudrunar-qvida II.
Gudrunar-qvida III <1).
Oddrunar-gratr.
Atla-qvida
Gudrunar-hvaut.
Hamdis-mal.
Volundar-qvida (2).
Àtla-mal. t
Poëme mythico-politique.
Rigs-mal.
Une énumération çte tous les scaldes n'offrirait aucun in-
térêt (3); peut-être en connaît-on déjà deux cents dont il
nous reste à peine quelques vers , et la liste demeurerait né-
cessairement incomplète. Il n'est point de saga dont la pu-
blication ne nous apprenne quelques noms nouveaux. Nous
nous sommes dtmé décidé à n'y comprendre que les auteurs
de poésies assez célèbres pour que les historiens notis aient
conservé leur titre. Dags notre ignorance de la forme , et
même du sujet de plusieurs poèmes , la seule classification
rationnelle était l'ordre chronologique , et quand l'incerti-
tude du temps où vivaient plusieurs scaldes ne l'eût pas ren-
due impossible , on n'y aurait trouvé aucun des avantages
qu'on lui doit d'ordinaire. Le but philosophique que nous
nous étions principalement proposé nous permettait de
réunir, dans une seule vue d'ensemble , l'histoire poétique
de toute la Scandinavie ; mais , dans la réalité , cette unité
n'existait pas (4). La Norvège, la Suède, le Danemark, et
(1) H nous semble postérieur aux au- Skaldatal imprimé par Worm, LUera—
très chants historiques. tura Runica , p. 220, et par Perings-
(2) Il est étranger au cycle; nous en kiold, à la fin du t. II de son édition de
parlerons longuement plus tard. Snorri.
(3) On peut d'ailleurs consulter le, (4) Il semble impossible qu'une poé-
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— 67 —
plus tard l'Islande, eurent des scaldes qui leur appartenaient
exclusivement. Si l'Edda leur servait à tous de fond com-
mun et de modèle , chacun ç'en avait pas moins un esprit à
part, qui tenait à sa patrie autant qu'à sa personne. Il n'y
avait de rapport entre eux que par une tradition toujours
lente et incertaine , souvent interrompue par des guerres et
des haines, et l'on ne pourrait, sans injustice, les faire pro-
céder les uns des autres , suivant l'ordre des temps. Il fallait
ainsi nous résigner à une liste alphabétique ; et , malgré quel-
ques répétitions, nous avons préféré le titre des poèmes au
aom des auteurs. Il en est que les recherches dm savants
n'ont pu découvrir (1), et cet arrangement s'accorde mieux
avec celui que nous avions été obligé d'adopter pour les
chants anonymes de l'Edda.
Àrinbiarnor-drapa, par Egil Skallagrimssoji , mort de 988 à
998 (2.
Banda-drapa, par Éyolf Dadaskald , sous EirikHakonarsôn,
jarl de Norvège , dans la première moitié du II e siècle.
Belgskaga-drapa, par Thormod Kolbrunarsk^ald, sous Olaf
Tryggvason. < \
Bersôglis Visur, par Sighvath Thordson , sous Olaf Tryggva-
son, tué en 1000, et Magnus Gpd~, mort en 1047, rois de
Norvège.
Beru-drapa , par Egil Skallagrimsson , sous Eirik Blodex, roi
de Norvège , chassé en.936.
Biarka-mal , par Biark hinn gamli (3).
aie dont la liaison avec la religion était (l)Le Grotta-saungr, le Gunnar-slagr
si étroite ne fût pas modifiée par des di- le (reitpeki Heidrekskcmung* , etc.
versités de croyances , jet l'on sait qne (2) Egiïaaga, p. 147 et 764.
Freyr était plus particulièrement honoré (5) C'est un chant militaire dont l'âge
en Suède , Thor en Norvège , et Odin n'a pas encore été déterminé d'une ma-
dans le reste de la Scandinavie. Il y nière précise, et qu'on n'a pas en entier,
avait même de profondes différences Les historiens nous apprennent aussi
dans les mœurs : ainsi le respect de la que le même se al de avait fait un poë-
famille était répandu partout , excepté me sur Ragnar Lodbrok, qu'ils appel-
en Suède , où le concubinage et l'achat lent Biarka-mal ; c'est probablement
delà femme étaient dans les lois; Stiern- le même ouvrage. Ragnar méritait
htfttk , De jure Suenonum et Gothorum bien le rôle qu'on a si long-temps at-
veiusto, p. 167." tribu é à Roland.
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— 58 —
Btagagta-drapa , par Arnor Jarlaskald, sons llagnus <۔od,
roi de Norvège.
Bragar-bot, par Snorri Sturlason, assassiné en 1240 ou 1241.
Bva-drapa, par Thorkel Gislason, sons Olaf Tryggvason,
roi de Norvège.
Eiriks-drapa , par Hallfred Vandrœdaskald , sons Eirik Ha-
konarson , jarl de Norvège à la fin da 10* siècle.
Eiriks-drapa Hakonarson , par Thord Kolèeinson, sous Eirik
Hakonarson , jarl de Norvège (1).
Êiriks Eongs Goda Drapa , par Markus Skeggiason , sons
Knut Helg, roi de Danemark , tné en 1086 (2).
Elfar Visur, par Einar SJculason (3).
Erfis Drapa Harald Hardrad , par Arnor Jarlaskald , sous
Magnus God, roi de Norvège.
Erling-drapa , par Sighvath Thordson , sous Olaf Tryggva-
son , roi de Norvège,
Fyrst Stefia-mal , par Egil Skallagrimssbn , sous Eirik Blo-
dex, roi de Norvège.
Geisli , par Einar Skulason (4).
Getspeki Heidrekskonungs (5).
Glym-drapa, parîhorbiôrn Hornklofi (6).
Glœlogns-qvida , par Tborarin Loftunga , sous Svèin Ulfson,
roi de Danemark , mort en 1076.
Grafeldar- drapa, par Glum Geirason, sous Harald G rafeW,
(ï)Ce poSme est connu aussi sons le en Islande vers 1090 , voyagea beao-
nom de Belgtkaka-drapa , et a peut-ê- coup , fut ordonné prêtre vers 1137, et
tre été confondu avec le Belgskaga- mourut probablement en 1161 ; au moins
drapa de Thormod Kolbrunarskald. l'histoire n'en parle pas plus tard.
(2) Un autre Bcalde antérieur avait le ^ Q e p 0éme eB \ connu au88 i gtfus \é
même surnom. Hialti Skeggiason fit en nom d'Olaf-drapa, ap. Beimskringla,
999 une chanson contre les Dieux scan- t m p< 287 et de Vattar-drapa ; Id., t.
dinaves, rapportée dans le Ntalssaga , jj^ p. 408.
P '<3) Heimékringla , t. m , p. 392. Il y „ W *<$ m * politique et moral , dont
célèbre la victoire que Gregor rempor- 1 *8 e et 1 ««leur sont inconnus,
ta sur le rot Hakon vers 1159. Ses au- ((Q C'est un chant sur la victoire de
t£es poèmes sont cités dans le Êeimt- Hafursfiord que Harald Harfag rem»
kringla, t. III, p. 284-286 , 300 , 305 , porta sur les habitants des Orcades. Le
316 , 351 , 360-361 , et par Torfaeus , Fagurskitma nous a conservé plusieurs
Historia liorvegiae, P. III, Uh. VIII , p. strophes d'un autre poôroe, où le même
465 et 486; lib. IX, p. 525. Il naquit scalde décrit la cour de Harald.
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— 89
roS de Norvège, tué dans la dernière moitié du 10
siècle.
Gramaga(l).
Grotta-saungr (2).
€rudmund-Hélga Drapa , par Arna Jonsson (3) .
Gmmar-slagr(4).
Ha%erdinga-drapa (*)•
Hakonar-drapa, par Guttorm Sindri , sous Hakon God, roi
de Norvège, tué en 963.
Hakonar-œal , par Ey vind Skaldaspildir, mort en 963 (6).
Hakonar-qvida , par Sturli Thordson , sous Hakon flakonar-
son , roi de Norvège , mort en 1263.
Haleygia-tal, par Ey vind Skaldaspildir, sous Hakon fiod,
roi de Norvège.
Haralds-drapa , par Thiodoif Arnason, sous Harald Har-
drad, roi de Norvège , tué en 1066.
Haralds Sigur>arson Visur , par; Harald Hardrad , roi de
Norvège (7).
Hatta-lykiU, par SnomSturlason, sons Hakon Hakçnaison,
roi de Norvège (8).
Hatta-tykill, par Baognvalth sons Éirik Helg, roi de Suède ,
tué en 1161(9).
ldl!l!!.! a ! i • ,Ine, d ° n n ! ' âge el lw n i «>n âge; nous ênpposons^aprèg
[1a! U i n ° U8 80Di ,nconn,M ; 11 w tron- Einarus , Sciographia kittorûle Wle-
dMtt 8 ^w a ?;i Cn ! ï de £ ôrn HiU r * iae qpe c'est une deacrip-
«lakappe;M*riler,^éer^l7flprim^ Uon.de 4a mer dù feroënland. P
&/lîte^ (6) 0„ sait qu>«n troiaiê m e scalde,
puisau'il est rimé. ° ien ' J h b ° rd Siarekson , l'avait également
(S? C'est un poëme mythico-prophé- ,- x " . . . „ ,
tique , dont l'âge et l'auteur sont incon- « { V * m é * Norrége , Magnos
nus. Barrod^ ejait aussi scalde; Snorri ,
fi) Nous ignorons le temps où il Vivait: Barfodsêaga, c, XVffl. La pre-
nons lé croyons postérieur à Arnor Jar- m «è re strophe d'un chant d'amour, a-
nous le croyons postérieur à Arnor Jar- j Vv, P p, un cnani a ara °« p > a-
laskald, qui portait probablement le , d / e9 w à la «|l e d'un Empereur, appe-
méme nom. " lee- Mathiide , a été imprimée dans le
(4) Son âge et son auteur sont incon- ^àmpeffiser f p. 416.
nus; c'est la mort de Gunnar qui joue ( 8 ) Ce poëme est appelé aussi/
nn si grand rôle dans VEdda et le iVt&e- Visur.
15) Nous ne connaissons m son au- Bref Ml Sven Lagerbring, p. 6.
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— «0 —
Hofod-tausn, par Egil Skaliagrimsson, sous Erik Blod«,J-oi
de Norvège (1).
Hôfud-lausn , par Thorarin Loftunga , sous Knut God, roi
de Danemark , mort en 1202.
Hostlaungr, par Thiodolf Hvinverski, sous Thorleif Spake»,
jaii de Danemark.
Hrafns-mal , par Sturli Thordson , sous Hakon Hakonarson,
roi de Norvège.
Hrafns-mal , par Thormod Treflilsson (2).
Hund, par Erpur Lutandi, sous Biôrn ad Hauge, roi de
Suède (3).
Hus-drapa , par Ulf Dggason , sous Olaf Tryggvason , roi de
Norvège.
Jarls-nid , par Thorleif Jarlaskald , sous Hakon Hardjnad,
roi de Norvège.
Jamsvikinga- drapa , par Biarn , évèque des Orcades , mort
en 1222.
Kalfs-flockr, par Biarn Gullbrarskald (4).
Knuts Rika Drapa , par Ottar Svarti, sous Knut Jlik, .roi de
Danemark , mort en 1036.
Knuts Rika Drapa, par Sighvath Skald , sous Knut Rik (5).
Konar-visur, par Thorleif Jarlaskald, sous Hakon Hardrad,
roi de Norvège.
Kraku-mal (6).
Lilia-lag , par Eystein Arn^rimsson , mort en 1361 (7).
Lioda-lykill , par LoptGuttormsson, qui vivait au commen-
cement du 15 € siècle.
(1) Nous suivons l'orthographe de (4) Probablement le Biarn Skald que
YEgilssaga, p. 427. le Skaldalal place sous Olaf Tryggva-
(2) Son temps est inconnu ; il est pro- son.
bablemeut plus récent. (5) C'est sans doute le poëme que
(3) Sa descendance d'un personnage Stephanius appelle Hernadar-drapa, et
aussi mythique que Lodbrok ne permet attribue à un Sigrald dont le nom ne se
pas de déterminer son âge d'une ma- trouve pas dans le Shaldatal.
mère précise. Voyez le ^MgaUU , (g) L , et Vaulear gont mcerlaios
~ ferons ailleurs,
qu'il vivait dans les premières années du O) Son poëme (le$ Ly$), est un hymne
10« siècle. * la Sainte Vierge. Un proverbe islan-
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— 61 —
Sfagùus-drapa , par Arnor Jarlaskald, sous Magmis God,
roi de Norvège.
Magnus-drapa , par Biôrn Krepphendi, sous Magnus God,
roi de Norvège.
Hagnus-drapa , par Thorkel Hamarskald, sous Magnus Bar-
fod, roi de Norvège , tué en 1103.
Magnus-flockr, par Thiodolf Arnason , sous Magnus God,
roi de Norvège.
Merlins-spa, par Gunlaug Leifson, mort én 1219.
Nizar-visur, par Stein Herdisarson, sousHarald Hardrad,
roi de Norvège.
Olaf-drapa, par Hall fred Vandradaskald, sous Olaf Tryggva-
son , roi de Norvège.
Olaf-drapa , par Stein Herdisarson , sous Olaf Kyr, roi de
Norvège, mort en 1093.
Olaf-drapa Tviskaelda , par Hallarstein , sous Olaf Tryggva-
son , roi de Norvège.
Rekstefia , par Hallarstein , sous Olaf Tryggvason , roi de
. Norvège (1).
Roj/a-drapa , par Thord Siareksson , sous Olaf Tryggvason ,
roi de Norvège.
Sendibit , par Jorunna Skaldmœr (2) , sous Harald Harfag,
roi de Norvège, qui abdiqua en 931.
Sigurj>ar-balkur, par Ivar Ingemundarson , sous Ey stein
Magnusson , roi de Norvège, mort en 1122.
Sigur]>ar-drapa 9 par Kormak Ôgmundarson , sous Harald
Grafeld, roi de Norvège.
Sonar Torrek, par Egil Skallagrimsson, sous Eirik Blodex,
roi de Norvège.
Stuttfèldar-drapa, par Tborarin Loftunga, sous Olaf Helg,
roi de Norvège , chassé en 1028.
dais dit que tous les poètes voudraient me que l'on a attribué par erreur à
avoir chanté les lis. Markusj&eggiason.
(1) C'est probablement le môme poô- (2) Le Kristnisaga , p. 60 et 62 , cite
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— 62 —
Sveins-flockr, par Thorleik Fag, sôus Harald Hardrad,
roi de Norvège.
Tug-drapa, par Thorarin Loftunga, sous Olaf Helg, roi de
Norvège.
Uppreistar-drapa , par Hallfred Vandrœdaskald , sous Olaf
Tryggvason , roi de Norvège.
VeMekla, par Einar Skalaglam, sous Hakon, jarl de Hladnes.
Vestur-farar Visur, par Sighvath Skaid, sous Svein Tiuskeg,
roi de Danemark, mort en 1014 (1).
Vikars-balkur, par Starkath (2).
Ynglingatal , par Thiodolf Hvinverski, sous Thorleif Spake,
jarl de Danemark (3).
Jwalfs-drapa, par Thord Siareksson , sous Olaf Tryggvason ,
roi de Norvège. *
)>ors-drapa, par Eilif Gudrunarson, sous Hakon, jarl de
Hladnes (4).
Outre ces vieux poëmes , perdus en grande partie , il y a
une foule de poésies, tant sacrées que profanes, qui sont
plus récentes et pour la. plupart anonymes; nous citerons
les plus importantes (5) : Hugsvinns-mal et Liuflings-liod,
deux poëmes moraux ; Gimstein , filomaros, Krists-balkur ,
trois poëmes sur la vie du Christ ; Léydar- visan , un abrégé
de la Bible ; Heilags Anda Visur, Adams Odur, SeJ>s-qvaedi ,
trois poëmes bibliques ; Bodordo Dictur, Catechismus- visur,
Hugraun, Solbra, D&glur, Fridarbon, Nadarbon, Skaldbel-
ga-rimur, Skida-rima , Rimur af Cari og Grim (6) , Rimur af
des vers d\me autre femme scalde , ap- Skaldatal place sous Harald Hardrad,
peHe Steinun. {A) On ne sait si c'est le même qu'un
(1) Je ne sais si c'est le même que Eilif Kulnasvein , dont H nous reste
Sighvath Thordson. quelques fragments à la Louange du
(2) Nous ne savons quel est ee Star— Christ.
kath; on en. connaît juqu'à trois. Nous (5) D'après Hafdan Einarus (Einarsen\
ayons emprunté cette indication à M. Sciographia historiae lilterariae ItlaW-
Legis (Gluckselig), Fundgruben der al- diaef p. 56 ; Millier, Lexicon Mandieum
ten Nordens , 1. 1, p. 198. Bi(frnoni$ Haldorsvnii, préf., p. XXI;
' (3) Peut-être le mèn e que Thiodolf Henderson , Iceland, t. II, appendix,
ui vivait sous Harald Harfag , Thio- etc.
olf Skalë , contemporain de Magnus (6) Apud Bidrn , Nordùka Kâmpà
God , eu Thiodolf Arnorson, que le Dater.
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— 63 —
Sigurde Soarfare (1), Rimur af Hervoru Angantirs dot-
tur (2), et de nombreux drapa sur la Sainte Vierge , et une
foule de saints. Les deux scaldes religieux les plus célèbres
depuis la réforme sont Jon Thorsteinson et Gudmund Er-
lendson ; nous citerons encore, parmi les poètes plus moder-
nes, Jon Arason , Steffan Olafson , Sigurth Peturson , et Jon
Thorlakson , dont la traduction du Paradise lost est remar-
quable.
DE LA VERSIFICATION SCANDINAVE (3).
Les langues qui ont de nombreuses flexions accordent à
leurs radicaux une importance que ne leur reconnaissent
point les autres. Ce sont eux qui expriment l'idée , et la pro-
nonciation les distingue des désinences et des augmenta, qui
n'indiquent que ses modifications. L'esprit humain ne se
crée pas des difficultés pour le plaisir de les vaincre (4). A
défaut de la linguistique comparée , la philosophie nous eût
appris que les plus vieux idiomes étaient les plus simples, et
(1) Hrappsey, 4779.
(2) Hrappsey , 1777.
(3) Une prosodie complète où seraient
énumérées toutes les spécialités techni-
ques de la poésie Scandinave ne pouvait
convenir au point de vue historique sous
lequel nous l'envisageons ; nous nous
sommes borné à une exposition succinc-
te de ses principes généraux , et à leur
application dans les rhythmes qui nous
semblent résumer tous les autres. Des
savants en avaient distingué jusqu'à
156 ( Worm , LUeraiura Runica , p.
165) ; mais leur nombre, leur ressem-
blance et la faculté d'improvisation que
l'histoire attribue a presque tous les
scaldes, nous ont fait penser, ainsi, qu'à
Olafsen (OmNordens garnie Digtekontt )
et à Rask (Ânviming till Islàndtkan
ellerNorditka Fom«pr&*e/,.p.249 275),
qu 'ils n'étaient que des variétés d'un pe-
tit nombre de mètres différents. Olaf-
sen en reconnaissait quatre espèces , et,
après avoir adopté cette opinion dans
l'édition danoise de sa grammaire islan-
daise, Kask n'en distingue plus que
trots dans la traduction suédoise. Les
scaldes appliquaient quelques principes
invariables suivant les besoins de leur
pensée ou leur fantaisie du moment, et
plus tard des théoriciens et des imita-
teurs érigeaient en un genre à part , dé-
terminé par des règles positives, un
produit du hasard. Ces classifications
sans intelligence et sans base se retrou-
vent dans présente toutes les littératu-
res atteintes de décrépitude , et tombées
dans la recherche du bel esprit.
U) Nous ne parlons pas de l'esprit des
individus, qui souvent joue avec lui mê-
me , et se complaît an spectacle de sa
force. • • r
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— 64 —
commençaient leurs vocabulaires par des monosyllabes (1).
Lorsqu'ils étaient forcés d'en réunir plusieurs pour rendre
une pensée ou un sentiment plus complexes , le premier do-
minait le sens du mot ; les autres lui donnaient une accep-
tion spéciale ; ils étendaient ou resserraient sa signification
propre ; ils n'étaient que les accessoires d'une idée princi-
pale. La grammaire ne faisait qu'obéir à une demande de la
raison , en appelant plus particulièrement l'attention sur le
radical , en le marquai^ d'un accent. Il lui fallait en donner
un à tous les mots qui avaient un sens indépendant , et ne
servaient pas seulement à établir une liaison entre deux
idées, et à désigner leur rapport (2). .Chaque mot n'en devait
avoir qu'un seul , et il portait toujours sur la première syl-
labe , quand un augment ou une préfixe ne reculaient pas
soâ radical à la seconde.
Il n'est aucun idiome où ces règles primitives soient plus
générales et plus frappantes que dans l'islandais (3); elles
obligeaient sa versification de çe baser sur l'accent , si elle ne
voulait pas être une jouissance de l'oreille , étrangère à l'es-
prit de la langue. Son but , le seul du moins que l'esthétique
avoue, est de resserrer en un tout, par la forme, tes mille
parties d'une œuvre que l'imagination avait déjà liée par les
idées (4), et il n'y a que deux moyens d'y parvenir : lui
(1) Ce caractère primitif est resté cément ou à la fin des mots dont elles
tellement marqué dans le" chinois, que dépendaient ( les articles, et les préposi-
"des philologues distingués ont regardé tions qui' entrent dans la composition
les polysyllabes assez étrangers au fond des verbes).
de la langue pour n'en avoir tenu au- (5) Elles sont aussi invariablement
cun compte, entre autrëfc le P. Basile observées dans la langue lettonne. La
de Glemona dans son dictionnaire. Ce- prononciation chantante de nos provhi-
pendant, dans les langues sémitiques, et ces*, leur accent , celui de la Normandie
plus particulièrement encore dans le surtoutrn'est certainement qu'un accent
malais, les racines ont fort souvent deux prosodique, qui a sa raison dans l'histoire,
syllabes. (4) Comme il ne s'agit ici que /tu
(2) Aussi, dans les langues forte- rhylhroe prosodique, on peut se con—
ment accentuées, de pareilles particules, 1 tenter de la définition d'Aristides Quin-
n' ayant d'importance ni pour l'essence tiliarfus:Kby thmus est qui constate! tem-
de Tidée, nt pour la prononciation,, poribus aHquo ordine conjunctis. Peut—
s heureuse il eut:
ps dés parties au
* définition qu'il
pouvaient se supprimer "( les pronoms , être le définirait-oii plus heureusement :
les prépositions , les conjonctions ) , ou L'harmouie dans le temps dés parties au
se réunir indifféremment au commen- tout. Il résulte de cette défi—'
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— 65 —
donner un rhythme assez sensible pour qu'on lé perçoive aus-
sitôt, et que l'on reconnaisse, dans chacune de ses répéti-
tions , un autre membre d'un seul ouvrage (1); ou enchaîner
les vers par un système métrique , qui oblige l'oreille et l'in-
telligence à les associer tous, dans une indivisible unité (2).
Lorsque chaque syllabe marque le rhythme et contribue à
son expression, on peut allonger le vers, et continuer indéfi-
niment les périodes, l'attention ne s'en détourne jamais;
mais quand des mots entiers, ou seulement des syllabes, res-
tent en~ dehors des règles de la versification , elle est foreée
d'ajouter le rhythme de la phrase à /harmonie des vers.
Les Scandinaves ne connaissaient que l'accent du radical (3);
n'y a pas de rhythme naturel ; la harpe
éol tienne ne plairait pas sans les idées qui 1
s'y associent : il n'y a que la révélation
de l'intelligence qui frappe l'intelligen-
ce ; le reste n'est qu'un son purement
sensible et une impression nerveuse.
(1) C'est sur ce principe qu'était fon-
dée la versification des Grecs et des
Romains. La quantité des syllabes de
toutes les places importantes du rhy-
thme était déterminée ; pour les autres ,
elle restait facultative. Elle Tétait dans
toutes les espèces de vers pour la der-
nière syllabe ; le rhythme était si près
derecommencer, que l'oreille ne pouvait
{>lus ( méconnaître la liaison des vers et
'unité du tout. La même raison per-
mettait d'ajouter au commencement des
vers des 'syllabes qui n'entraient pas
dan| le rhy thmo; on les appelait ^amç
ou «vaxpotKTtç en grec , et •ma/fj/f-
ling en islandais. Mais comme le rhy-
thme Scandinave était beaucoup moins
sensible que celui des vers grecs , on ne
pouvait y ajouter indifféremment toute
espèce de syllabes ; cette licence ne s'é-
tendait qu'à celles qui n'étaient pas ac-
centuées.. Dans les vers français, où le*
rhythme est encore moins marqué , il
deviendrait nuf si tessyllabesde l'ana—
crouse n'étaient pas muettes , et ne ve-
naient pas immédiatement 'après qu^il
s'est fait sentir. L'ancienne versification
autorisait l'addition d'une syllabe muette
après chaque hémistiche; mais cette
licence rendait le mètre trop insensible.
Bientôt on ne la toléra plus qu'après la
rime , et on finit par la faire entrer el-
le-même dans le rhythme ; on fit alter-
ner les rimes masculines et féminines.
Bans le vers héroïque anglais , l'anacrou*
se est à la fin; le poète peut ajouter une
ou même deux syllabes après la dixième,
qui est toujours accentuée.
(2) C'est ce que se propose la rime
sous toutes ses formes , malgré l'usage
que quelques poètes, qui ne la compre-
naient pas , ont pu faire des consonan-
ces que les auteur» de métrique appel—
lent rime intérieure ou léonine.
(3) Quoique sous- une influence des
souvenirs de la versification ancienne ,
dont se gardent difficilement les auteurs
de métrique (les plus anciens critiques
ont voulu la retrouver jusque dans la
poésie hébraïque; Josephus, Àntiquita—
tes juddicae, l. U , c." 16; Origènes,
Chronicon Eùsebii, prolog. ; S. Hyero-
nimus, Epist. ad Paul., XXX), Rask ait
découvert aussi dans la poésie Scandi-
nave des trochées et des spondées , rien
ne nous semble autoriser ce rapproche-
ment. Il n'est pas une seule place du
vers que n'occupent les syllabes accen-
tuées, surlesquelles porte l'allitération ;
elles en changent indifféremment dans
la même pièce , et jusque dans la même
strophe. Quand le mot était long, la
prononciation pouvait le diviser en tro-
chées'; mais c'était une recherche de
'5
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— 66 —
la plus grande partie des syllabes n'avaient aucune valeur
prosodique déterminée ; loin de concourir au rhytfime , elle*
y jetaient dû désordre et de l'incertitude : il fallait dope
qu'il se reproduisit souvent , et qu'il trouvât dans la coup*
du style un peu de cettç précision et de cette force que lui
refusaient des mots sans expression et sans mélodie. D'ail-
leurs , seit que l'islandais eût retenu de son origine orien-
tale (1) une indifférence à peu près complète pour les
voyelles (2), soit que sa prononciation fût trop fortement
accentuée pour se préoccuper des émissions de la voix , la
quantité y était nulia; le son des mêmes voyelles était trop
dominé par la consonne qui les précédait , pour marquer
suffisamment le mètre ; le génie de fa langue forçait la versi-
fication de s'appuyer sur la liaison et l'harmonie des con-
sonnes (3). Sa forme primitive, parce qu'elle était la plus
simple , fut dône le vers court , que la répétition de deux
consonnes semblables liait au vers suivant par une troisième,
et qu'une série de distiques, moins «fermés encore par la
langage que nîont jamais connue ni la et l'allemand n'avaient primitivement
prWni U glaire. R^* bJK
(1) En hébreu il n'y a réellement Spracklehre, p. 26* ,etc.
Î[u'une seule voyelle Paleph K ; la dif- (2) L'E , le son le pïos commun de la
érence de ses quatorze sons n'est indi— langue islandaise, manquait dans l'ancien
quée que par aes points , et il semble alphabet runique ; on l'exprimait par
certain qu'ils n'ont été introduits que i \ |s
Vers fa fin du 5« siècle, tfélif J des Ara- l'is I , et quelquefois par Vu*Ti 1 mLL
bes et des Persans exprime aussi toutes exprimait à la fois 1*0 et TY. Les carac-
les voyelles ; le vau ^ , qui peut ex- tères des consonnes pouvaient ainsi ser-
primer TU, et le ji , j , qui indique quel- vir à désigner des voyelles : ainsi le hagl
quefoisH, * exprimait quelquefois l'A et FE, le
nés ; on pouvait même , en persan , sup- y ni »
primerl'élifaucommencementdesmots^ reid 1% et le fé Fies diphthongnes
ainsi on écrivait indifféremment a**» ^ ^ et ^y.
ou aXw! pour ischikem. Dans l'alpha-^ ^ Ce ne fut que lorsque la poésie fut
bet mongol les voyelles A, OU, E et I, tombée dans la recherche artistique ou
manquèrent jusqu'à Khaïsoun Killik, qui l'imitation des littératures étrangères 4 ,
vivait dans les premières années du 44* du temps d'Egil , et même d'Einar Sku-
siècle; et dans son dictionnaire copte, lason, que les voyelles y prirent une im-
11. Peyron n'a tenu compte que des porlance qui ne leur appartenait pas;
voyelles qui commencent les mois. D'à- Botin, Utkast till sventka Folketé HiUo-
pres les pluB savants philologues, le grec rta, p. 229.
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communauté du mètre que par l'unité de la pensée , grou-
pait dans une strophe symétrique (1).
-Cette similifade de consonnes dans les radicaux s'appelle ,
dans les traités de métrique , allitération ; fce mètre primitif,
les Scandinaves le nommaient fornyrdalag, rhythme ancien,
ou starkatharlag , rhythme dé Starkath. La strophe XXXVII
du Vôlu-spa peut servir d'exemple :
Fylliz Fiorvi
Feigra manna
Rydr Ragna siot
, Raudom dreira.
Stort verda Solscin
of Sumor eptir.
Vedr oll Valynd
Vitod er enn edr hvat ?
On appelait les deux consonnes qui àllitéraient dans le
premier vers, liod$tafvr> lettres versifiantes (2), et celle du
(1) Dans un ouvrage d'une érudition
remarquable , Poèmes islandais tirés de
l'Edda , M. Bergmann pense que l'on
doit réunir deux vers islandais en un
seul; la seule raison sérieuse qjb'îI en
donne est que l'allitération indique les
membres qui composent le vers ; p. 140,
145. C'est supposer ce qui est en ques-
tion , et si la liaison faisait l'unité , il
faudrait réunir en un seul vers toutes
les ligues qui riment ensemble, y en
eût-il cinquante de suite, comme dans
nos vieux poëmes. La seule utilité du
rhythme est la Hais on du tout par le pa-
rallélisme- de ses différentes parties, et
cette réunion le rendrait moins sensible;
elle le briserait quand des syllabes ex-
pié tives (malfylling) se trouveraient au
commencement du second hémistiche.
Ce système ne pourrait d'ailleurs s'ap-
pliquer qu'à une des formes de la versi-
fication (fornyrdalag) A M y en a qui veu-
lent une assonance intérieure , et cha-
2 ne hémistiche en ausait de différentes;
'autres n'admetymt que des strophes
de six vers, où Je troisième et le sixiè-
me ont une aHitération indépendante de
tous les autres, line licence de cette es-
pèce de vers (liodahattr) explique le
rhythme de» autres , et montre combien
la réunion serait contraire & son esprit.
Les deux premiers vers àllitéraient en-
semble par une, seule lettre? et le troi-
sième en avait deux déférentes ; le pa-
rallélisme existait , puisqu'il y avait
également deux lettres versifiantes dans
chaque membre de Ta strophe; mais
comme on ne se proposait que de faire
sentir la liaison des trois vers, une seule
lettre sufflisait au dernier lorsqu'elle
était la même que dans les autres. Va
exemple rendra cette licence plus sen-
sible.
Heilljm farir!
Hefll j>u aptr komer!
Hefll J)u asynnom ser.'
raftrudnis-mal, st. IV.
Si le H du troisième vers n'eût pas été
la lettre versifiante des deux premiers,
le poëte entêté obligé de l'y faire en-
trer une seconde fois. On trouve d'au-
tres exemples de cette irrégularité dans
YAEgis-Drecka, st. IV, etc.
(2) Moi à mot lettres du ehant ; 1*
versification est un» mélodie. On les
appelait aussi studlar , soutiens, étais.
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— 68 —
second , hôjudstofr, lettre dominante (1). Pour marquer la
succession du rhythme , la théorie exigeait que l'allitération
du second vers tombât sur le premier mot; mais les poètes
ne se conformaient pas à ses exigences ; souvent le second
vers commençait par une particule , quelquefois même par
un mot accentué, qui ne concourait pas au rhythme. Les
nuances du son des voyelles étaient si peu sensibles , leur
prononciation tranchait d'une manière si frappante avec la
forte articulation des consonnes, qu'on les faisait indifférem-
ment allitérer ensemble (2). Par une conséquence du même
principe , quoique dans la règle une seule consonne indiquât
suffisamment l'allitération , lorsque les radicaux- commen-
çaient par deux, consonnes, et que le son de la seconde do-
minait celui de la première , comme SK , ST, SP , on voulait
qu'elles fussent toutes deux répétées (3).
Des poëtes plus récents ajoutèrent l'assonance intérieure
des radicaux à l'allitération; on l'appelait hending, et il
suffisait que les syllabes assonantes finissent par la même
consonne (4). Il fallait seulement que les deux mots asson-
nants ne se suivissent pas immédiatement , et que le dernier
mot du vers en fût un. Parfois l'assonance s'étendait aussi sur
les voyelles, et alors elle se nommait adalhending, assonance
parfaite. Plusieurs espèces de vers l'avaient admise, et on
(1) Aucun autre radical ne devait Celte Yègle n'est cependant pas sans ex-
commencer par la même consonne. Boi- ception.
leau parlait comme un scalde quand il (4) n wmhXe que , lorsque le radical
disait de commencer par le second vers. ne finigsail poillt H par dci i collg oimes ,
(2) On en trouvera plus bas des n exigeait qu'il y eût deux voyelles où
exemples. Les scaldes allaient jusqu'à . * 3 \. „ /x
changer les voyelles quand d'autreTen- nne des doubles voyelles & et ; mais
traient mieux dans leurs convenances. cette rè g} e , ne sera ?, t P as Mn * exception,
Olafsen en cite de nombreux exemples, et nous hésitons d'autant plus à la re-
Om Nordem garnie Digtekonst, p. 127- connaître, qu'elle n'a été remarquée par
1^8. personne. La versification des Gallon
(3) Ainsi les scaldes disaient: adopta les mômes règles ; ces vers d'A*
sœr S Kiolldungs nidr SKurum neurin nous en Unissent la P™ 1 ™
SKftpt darradar lyptaz.
a i„ _ j.. c Al „„. . „ - , Gwyr a aeth Gàtraelh buant enwawc ,
Au contraire, le sou du S étant plus fort Gwm a med o eur vu eu (Jwtfrawt ,
que celui du N, ils n'hésitaient pas à dire : blwydyn eu Erbyn Urdyn deuawt ,
SNara bad Segl vid buna tri wyr a thri Ugeint a thry chant Eurdor
SigvaUdibyr-loado. «tawc.
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— 69 —
leur donnait à chacune un nom particulier, suivant des dif-
férences qui ne tenaient pas à l'essence du mètre. La plus
commune était le drott-qvœdi, chant héroïque ou populaire.
Une strophe citée par Olafsen, p. 60, donne un exem-
ple de la simple assonance :
STtori vcnzt at STœra
STorverk duno g*tra
HaJWa kann med Eilldi
HialWr-tyr und sic folldo.
Earri slitr i Hv*rri
Htamndo tôt snerro
FoWa )>ar til FyHar
Fta/£-vargs joro-]>oMar.
Dans la strophe suivante du Hatta-lykill de Snorri, toutes
les assonances sont parfaites.
Alraudom drifr Audi
Oga-rockr firum hlacfar N
\eU ek hvar Vais a ro'fd
Yerpir hring-dropa siurpir.
snia//a lœtr a Fit Fatta
T&gr-regn jôfurr ]>sgnum
Ogn-fty<um rer Y mm
Arm mardallar hvarma (1).
Les Scandinaves connaissaient aussi no|re rime finale, et
lui donnaient le même nom qu'à leur assonance ; elle ne
dispensait pas davantage de l'allitération. La seule diffé-
rence , c'est qu'elle portait sur la désinence des mots au lieu
de porter sur leur radical , et sur les voyelles au lieu de
porter sur les consonnes. Ces deux vers du Skaldhelga-
rimur, cités par Rask, en sont un exemple :
Ferdast vill hun Flaustri t
Farmann tok ei skjott a J>v*.
Mais les flexions étaient si nombreuses , elles rendaient
cette harmonie des désinences si facile, que les scaldes
(1) Celte strophe fournît aussi des exemples de l'allitération des voyelles.
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— 70u —
employèrent aussi la rime de deux syllabes; la dernière de-
vait être identique , et la pénultième se terminer par la
même voyelle, comme dans cette strophe du Hôfud-lausn
d'EgilCl):
HIam Hryns-odt*J
vid Hialm-rodui
Beit Ben-gr<?/îM
)>atvar Blod-re/KI.
Fra ek at felli
Fyri FetilsswW
0]>ins Eiki
i Iarnlii&*.
On appelait cette espèce de versification runhenda , vers
rimants ; c'était le mètre populaire. Les érudits n'auraient
pu approuver ses bases, et il restait plus libre que les deux
autres; quoique les vers eussent une syllabe accentuée de
plus que dans le fornyrdalag , il se contentait d'une seule
lettre versifiante.
Une autre propriété de la poésie Scandinave, que semblent
lui avoir empruntée toutes les littératures du moyen âge ,
c'est le refrain. Tantôt il revient au commencement de cha-
que strophe (2) j tantôt il se reproduit au dernier vers de
chacun des deux quatrains (3) , ou ne reparaît , qu'à la fin
dû couplet (4). Enfin, il y avait une reprise, appelée ste/* et
vid-qvœdi , qui , comme le chœur, ne faisait point partie de
la strophe , et se répétait périodiquement pendant toute la
pièce (5).
Si succinct que soit cet exposé , il exigerait encore une
classification de la poésie Scandinave, et l'explication des dif-
férences de tous ses genres ; mais leurs noms sont tellement
nombreux , et il nous est parvenu si peu d'ouvrages entiers,
(1) La vn«.
(2) DansleJTr aku mal, \cKnuts-drapa.
(3) Dans le Banda- drapa.
(4j Dans YAEfi Noregs Konunga et le
Harald Sigur^arson Visur*
(5) Le Htifud-laum, le Geitli, etc. On
la trouve aussi dans quelques ballades
anglaises et dans plusieurs romances es-
pagnoles.
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— 71 —
qu'on en est réduit à des suppositions à peu près sans bases.
H faut s'en rapporter à des étymologies quelquefois démen-
ties par les poèmes que le hasard nous a conservés , à des
inductions toujours incertaines , ou à l'autorité de savante
qui ne possédaient pas de renseignements plus positifs , et
manquaient de cette critique sévère qui n'appartient qu'à
notre époque. On ne doit donc chercher dans une pareille
classification rien de complet ni de précis ; ce qu'elle ren-
ferme de plus certain ne repose encore que sur des conjec-
tures.
Verki et yrki signifient un ouvrage quelconque, et se di-
saient également de la prose et des vers. Un poëme en géné-
ral s'appelait diktr, et forn-qvœdi quand il était devenu po-
pulaire; s'il était fort considérable, on l'appelait brôgd oU
brayr, et sticki ou visur lorsqu'il ne comprenait que quel-
ques strophes. Une poésie destinée à être chantée s'intitu-
lait liod , saungr ou odr, et slagr quand il lui fallait un
accompagnement. Le qvida ou tjvœdi était tragique (1); le
gratr, élégiaque j'ie mansaungr, amoureux (2); le spa,
prophétique , et le galldr, magique ou merveilleux (3),
Quand un poëme était dialogué , ou rapportait les paroles
de quelque personnage ; quand il avait une forme dramati-
que, il s'appelait mal, et comme ce genre de poëme était fort
ancien , et , à ce titre , presque toujours écrit en forhyrejar
lag , on finit par donner son nom à tous les chants écrits dans
le même rhy thme. Une poésie louangèuse était désignée sous
le titre de lof ou de lirodr; quand elle était courte , on la
nommait flockr, et drapa lorsqu'elle célébrait des rois, des
(1) Il y a de nombreuses ex cep- voyei Olafsen, OmNordent garnie Dig-
tipns. tekontt, p. 250-251 ; Thorlacios, Anti-
(2) Ce mot vient probablement de quitates Boréales , Spécim. 1 , p. 39 , et
taungr, chant, et mon homme (comme Grimm, AUdeutêche Meislergesang , p,
marnai , vente d'hommes) ; c'est le chant 167.
<l'un homme, et non celui d'un poëte. (5) Peut-être cependant sigiiifie-t-il
Peat-êlre le Minnetang des Allemands quelquefois simplement un chant, com-
est-il sa corruption. Nous devons dire me dans Hana-galldr, le chant du coq,
qu'on a proposé d'autres étymologies ; et HiOrva-galldr, le chant de bataille.
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— 72 —
héros ou des martyrs : alors son vers ordinaire était le droit-
qv&di. Les noms de plusieurs autres genres de poèmes nous
sont connus (1), mais il nous a été impossible de rien recueil-
lir, même de vraisemblable, sur leurs traits caractéristiques,
ou ils appartiennent à des temps plus modernes dont nous
n'avons pas à nous occuper (2).
s Il ■ S 1 1
DE LA TRADWCTION DES POÉSIES SCANDINAVES.
JJne tradùction qui ne se proposa que d'exprimer les pen-
sées d'un livre dans une langue différente a bientôt rempli
sa tâche ; il lui suffit de répéter le sens matériel de chaque
phrase, de les reproduire toutes dans leur ordre primitif, et
d'empêcher la clarté des idées de disparaître sous l'obscurité
de leur nouveau langage. Mais si l'on se préoccupe aussi de
la forme , si on en attend des connaissances et des sentiments
qu'on n'obtiendrait pas de la pensée, les points de vue
sous lesquels on l'envisage peuvent être assez différents
pour qu'une traduction qui se rend compte de son but des
moyens d'y atteindre doive changer de caractère et de
système.
Quand elle cherche des enseignements sur le développe-
ment de la civilisation d'un peiiple et de son rôle dans l'Hu-
manité , il lui faut exprimer le génie de la langue , Repro-
duire jusqu'à ses idiotismés , et calquer les images avec le
même soin que la pensée; leur origine et leur raison se rat-
tachent à des traditions historiques ou à des habitudes de
l'imagination , qui sont des manifestations de l'esprit et de
la vie des nations. Le premier devoir de pareilles traduc-
(1) Le )>*la , le Gwla , le Hattr y (2) Les Salmar, poèmes sacrés, et les
etc. Rimur, poèmes profànes.
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— 73 —
tions est une fidélité littérale, et, pour ainsi dire, plastique,
une fidélité qui ne recule point devant la bizarrerie, et ne
s'arrête que là où l'incorrection commence. Cette imagina-
tion générale des langues , ces figures amassées pendant le
cours des siècles, qui n'appartiennent plus à personne, parce
qu'elles sont devenues une sorte de fonds commun et de vo-
cabulaire à l'usage de toutes les intelligences , les traduc-
tions les doivent effacer lorsqu'elles se proposent la peinture
caractéristique d'un écrivain; on attnnuerau a son origina-
lité les conséquences de son idiome et les répétitions de sa
mémoire (1). Quand au contraire c'est l'expression d'une
époque que l'on cherche , la fidélité ne doit s'attacher qu'à
ce qu'il y a de général et de contemporain dans le style ; elle
deviendrait un mensonge si elle reproduisait les excentri-
cités de l'auteur, et les tropes, jadis créés par l'imagination,
mais décolorés par un long usage , et réduits au prosaïsme
d'un mot usuel.
Ces différents systèmes de traduction ne sont point appli-
cables aux vieilles poésies Scandinaves ; leur temps et leurs
auteurs sont également inconnus, et, malgré de savantes
investigations. (2), trop de ténèbres couvrent l'histoire de la
langue pour permettre d'en rien conclure. D'ailleurs > là
poésie n'estjpoint envisagée ici comme un renseignement à
consulter sur un fait qui lui soit étranger, mais comme une
révélation immédiate de l'esprit seaùginave , dans ce qu'il
avait de plus intime et de plus'pûr: La tâche du traducteur
est ainsi de manifester sa beauté, d'initier à une intelligence
complète de sa valeur, et ses moyens de succès sont aussi
différents que le but qu'il se propose. C'est dans l'idée elle-
même que la beauté repose , mais l'esprit ne la perçoit que
par l'intermédiaire des sens j si sa forme ne l'exprimait pas
(1) Toutes lès spécialités de langage (2) Rask, UndcrsVgclte om d*t gam-
3ui ne seraient pas communes aux le nordiste eller islandske Sprogt 0-
eux langues feraient croire à quelque prindelse ; Petersen, Det dantke, nor$-
effort de l'imagination et à sa puis-, ke og êvenske Sprogs Historié under
sance. deres Udvikling afStamsproget.
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— 74 —
d'une manière frappante, si elle en détournait l'attention
par Une préoccupation quelconque , l'intelligence ne la sai-
sirait plus. Ce ne serait donc rien pour la traduction d ? «n
poëme que d'avoir découvert ridée sous les obscurités dont
1- enveloppait l'idiome étranger; il lui faut la rendre aussi
sensible , et elle n'y parvient qu'en maintenant entre le fond
et la forme la même harmonie que dans le langage du poëte.
Tous leurs rapports sont essentiels à la fidélité de l'expres*-
sion , ils contribuent tous à l'évidence et au pouvoir de la
beauté ; tous \ls éclairent l'intelligence et émeuvent le sen-
timent ; les supprimer ou les obscurcir, c'est annuler te ta-
lent du poëte , et étouffer sa pensée dans son germe,
Quoique , par une indifférence dédaigneuse , la plupart
des écrivains "négligent la musique des mots, les sons ont
une certaine liaison avec les sentiments (1); lé langage n'est
pas seulement une convention , c'est aussi nne expression
involontaire de la pensée (2). Souvent, il est vrai, on est trop
préoccupé du sens rationnel de la parole pour songer beau-
coup à son rapport sensuel avec les idées qu'elle exprime, et
les objets qu'elle représente; mais les intelligences naïves y
restent toujours sensibles, et sans se rendre un compte exact
de la puissance des sons , le sentiment ne se soustrait jamais
entièrement à leur influence (3) . Cette harmonie ne serait
(4) Chez presque tous les peuples les «u(k>v et poSov ; en italien, en porta-
interjections, les cris du sentiment gais, en espagnol , etc. Les mots persans
les mots naïfs, sont les mêmes ; mais .
quelques philologues n'en ont pas moins cP et ( il est plus souvent redou-
singulièrement exagéré la valeur intel- blé J^aAj) ont aussi une analogie frap-
fecluelle des sons : voyez , entre autres , pante ' c ômme Téolique yoùavoç et Tat-
^itthe D i» v irr^pr M MMri 9 p.80el ^ ? VMmmA gtllen et
(2) Nous ne parlons pas seulement des bellen , le vieux français gaudir et &ou-
onomatopées, qui sont beaucoup plus dtV, etc.
multipliées qu'on ne le pense , mais des (3} On sait que les enfants changent
mots dont le son rappelle la liaison de toujours le nom des personnes qui leur
leurs idées. Tels sont , par exemple, la inspirent des sentiments prononcés d af-
et le rossignol ( rose chantante , fection ou de haine , et que des sobri-
da gothique siggan , du vieil aile- quels qui ne présentent aucun sens ra-
mand singan ou de l'islandais tingla). tionnel ne leur en semblent pas moins très
Le même rapport se retrouve en gaèl expressifs. Cette grande délicatesse d o-
rot-an eeol (musique des ro^es); en grec reille devrait rendre plus attentif aux
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— 78 —
complète que dans une langue arrivée à la perfection ; mate
le poète, qui ne parvient à son but qu'en y intéressant le sen-
timent, choisit dans le vocabulaire les expressions dont le
son s'accorde le mieux avec l'idée qu'il vent éveiller. Une
traduction littérale n'aurait de fidélité poétique que s'il
y avait , dans les deux idiomes , le même rapport entre les
pensées et les mots , et un tel hasard .est impossible. Les ra-
dicaux fussent-ils communs , les mêmes idées ne s'y associe-
raient pas ; ils auraient des rapports différents avec F en-
semble de la langue et les habitudes de l'oreille (1). Il n'est
pas jusqu'à la longueur des mots, et la répétition des sons les
moins significatifs , qui ne donnent au style une expression
de gravité et de mélancolie , que ne reproduira jamais un
idiome sautillant , plein de monosyllabes et de voyelles.
Bans les temps d'imagination et d'ignorance , où se for-
ment les langues , la parole est plutôt pittoresque qu'alpha-
bétique ; c'est une figure encore plu s qu'un son (2). Mais bien-
tôt , pour se plier à de nouvelles idées , les mots se corrom-
pent , leur sens primitif s'efface , leurs couleurs pâlissent ; la
langue se subtilise et s'empreint de métaphysique. La poésie,
qui ajoute des figures aux expressions et des sentiments aux
idées , recherche les mots dont le frottement de tous les
prénoms qu'on leur donne. S'il était ses ; Rossiiii lui-même, dont le sentiment
permis à Tauteur de se citer comme une musical est si développé , a transporté
preuve de ses idées, et de croire aux dans ses opéras français des fragments
observations d'un temps où il avait plus entiers de ses partitions italiennes , et
d'habitude de rimagination que de l'a- il s'est trouvé des musiciens qui ont as-
nalvse, il n'hésiterait pas à dire que ce socié la musique de Mozart à trois idio-
qu'il y a de grave et de fortement arti- mes différents.
culé dans son nom n'est point demeuré (2) C'est dans ce sens que Platon a
sans influence sur le développement de dit aans le Cratyle : Suum a natura re-
son caractère et de son intelligence. bus inesse ^nomen.... quamdam nomi-
(1) L'italien et l'allemand, qui ont un num proprietatem ex rébus ipsisinna-
certain nombre de mots communs , en tam esse. Voyez aussi De Brosses, De la
sont une preuve convaincante ; c'est la formation mécanique det langues ;
grande raison de la différence du systè- A. Gellius, Nocles AÎticae , lib. X, c. 4;
ipe musical des deux nations. Leur in- Anton, Ueber Sprache in Rucktichl auf
stinct a devancé la théorie. Elle est si Geschichte der Menschheit, et Olivier ,
inintelligente, que les meilleurs corapo- Ueber die Urstoffè der mentchlichen
siteurs écrivent indifféremment leurs Sprache , etc.
notes sous des paroles de langues diver-
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— 76 —
jours n'a point usé les images , et les langues n'en sont pas
symétriquement riches. La partie du vocabulaire qui con-
serve sa valeur poétique dépend de la civilisation du peu-
ple , de ses habitudes et de son histoire ; en exprimant
chaque mot par le mot analogue , la traduction ne serait
plus figurée ; la poésie y deviendrait de la prose. Il n'est pas
jusqu'aux expressions qui ont gardé toute leur vivacité,
qu'elle ne soit souvent obligée de remplacer par des équi-
valents ou des périphrases. Leur hardiesse les ferait remar-
quer au milieu de cette langue devenue si timide et si terne ;
l'attention s'absorberait dans la considération de détails iso-
lés , et l'imagination ne saisirait plus l'harmonie de là forme
et son unité avec la pensée. Les mots les plus semblables dans
leur principe auraient dévié de leur signification première,,
ou une étymologie diverse éveillerait des idées différen-
tes (1) ; le matériel de l'expression serait exactement copié,
mais sa vie poétique aurait disparu en passant d'une langue
dans une autre. Parfois même il y a des irrégularités (2) et
des imperfections grammaticales (3) qui paralysent les idées,
(1) Ainsi , par exemple , Yotvrpoimi
des Grecs rappelle le zigzag de réclair
(oTjoeyetv), le fulgur des Latins (fulge-
re), et notre éclair son éclat, et leBlitz
des Allemands sa rapidité ( blicken on
blinzeln).
(2] Ainsi, par exemple, chaque genre
éveille des idées différentes ; au mascu-
lin s'attache un caractère de primauté et
d'activité ; le féminin indique une exi-
stence moins persistante et moins indé-
pendante; le neutre, une conception plus
générale et plus incomplète (▼oyez M. J.
Grimra, Deutsche Grammatik, t. 111, p.
359). Cette différence n'est pas toujours
sentie , quoiqu'elle le soit plus souvent
qu'on ne le pense ; mais personne ne
contestera que femmelette appliqué à un
homme ne doive à son genre une grande
partie rfe son énergie, et que virago
n'en eût bien davantage s'il était mascu-
lin. Non seulement ces règles né sont
1>as également observées dans toutes les
angues ( nos substantifs en eur sont
généralement féminins, et les noms la-
tins en or, dont ils sont dérivés, étaient
masculins, et le sont restés en italien ;
figue est féminin en français et en pro-
vençal , et masculin en italien et en
espagnol; soleil est féminin dans les
langues germaniques et sémitiques ) ;
mais les mots changent de genre dans
le même idiome {affaire, ipigramme,
étude, étaient autrefois masculins , el
honneur, malheur, seigle, serpent, fé-
minins), ou n'en ont point de déterminé ;
{aigle, enfant, foudre, gens , hymne,
sont des deux genres ) ; et plusieurs lan-
gues ont perdu leurs genres primitifs : le
français n'a plus de neutre, ni le danois
de féminin , et il n'est resté à l'anglais
qu'un seul des genres de l'anglo-saxon.
{ï ' "" "~ " " * —
san .
latin, , __ r ___- x
§Iais, etc.), de moyen ( le français, etc.),
e duel (presque toutes les langues mo-
dernes), de nombres ; à proprement par-
ler le magyar n'en a pas, puisque, pour
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— n —
et empêchent la traduction de reproduire les sentiments
qu'y associait leur premier langage.
Il n'est pas jusqu'à la mobilité des mots , jusqu'à cette fa-
cilité d'inversion que les langues doivent à leurs flexions (1),
qui ne permettent d'ajouter à l'expression en appelant sur
le premier plan les idées dominantes (2) 9 ou en rejetant à la
fin le mot sur qui repose tout l'effet de la phrase (3). D'ail-
leurs, l'ordre naturel des mots satisfait trop pleinement l'in-
telligence pour éveiller son activité et lui faire devancer la
pensée ; sa clarté ne laisse rien à désirer ni à créer. Ces lan-
gues si logiques et si transparentes , qui se plient à toutes les
convenances du raisonnement et à toutes les recherches de
l'analyse, sont de mauvaises traductrices des sentiments pas-
sionnés de la poésie ; la raison les a jugées avant que l'imagi-
nation s'en soit émue. Leurs formes sont trop précises pour
jamais sembler belles, trop préoccupées de leur correction
et de leur exactitude pour exprimer le désordre du cœur et
l'emportement de la pensée (4). Il n'est pas sans doute un
former son pluriel, il affixe an singulier .C'était probablement aussi l'opinion
soft, plusieurs ; le malais .est plus pauvre d'Addison , qui a .traduit ce vers dan* le
encore : il n'a ni ffenre, ni nombre, ni ôuardian, n° ÇXYII :
cas. Le plus riche de tous est probable- Abner ! I feàrmy God and I fear none
ment le sanscrit; il a trois genres, trois ' but him.
nombres, huit cas, trois voix, six modes _ , . . , .
et six temps Ce* deux critiques voulaient avec
(1) Elles ne sont pas absolument né- <l ue ,a P hrase commençât joar U
cessaires ; mais alors ,. comme en aile- désignation de la personne à qui elle s'a-
mand,oùilnes'en est conservé que fort drewe \ c e £ ** rè * le - î?" '.« r * 00 •
peu, qui sont m*me presque insensibles, J inversion. Racine a sacrifié la logique à
le style devient lourd et embarrassé. Un a . P° ésie .i l ! a P° «PPeler l'attention sur
antre avantage des flexions, c'est de ! ldee principale, Je craint Dteu, et re-
montrer dans les mots le rapport des J«*« r ; en arnère une interpellation qui
idées, et de terminer les phrases par des n elaii V une «P** de remplissage,
sons en harmonie avec la pensée prin- (5) Levers d'Horace
cipale. Sous ce rapport, le latin est une Parturi unt montes, nascetur ridiculus mus ,
bonne langue littéraire , quoiqu il man- . *
que presque entièrement d'augmentatifs doit 8011 expression à l'arrangement des
et de diminutifs , et ne se prête pas à la J? * 8 • . si l « mut n ' élail P oinl rejeté a la
composition 4* nouveaux mots. fin de . la Phrase, et précédé d'un long
(8) Un exemple fera mieux compren- ^ rimant de ouatre syllabes, tout son
dre notre pensée. Lord Rames, Elemenit effet serait perdu. ^
of Criticitm, t. II , p. 223 , blâme Raci- (4) Ces réflexions s'appliquent parti-
né d'avoir dit dans Alhalie : culièrement à la langue française ; pour
Je crains Dieu, cher Aimer, et n'ai pas comprendre tout ce qu'elle a d'ingrat et
d'autre crainte, de rebelle à la poésie , il faut avoir von-
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— 78 -
fiÈUl peuple eu la poésie ne se soit réservée des expressions
et des tournures que le langage usuel n'ait pas décolorées ;
c'est à l'imagination qu'elles s'adressent, et l'imagination
s'en saisit sitôt que l'oreille en est frappée. Mais le rapport
de cet idiome poétique à la langue de la prose n'est le même
dans aucun pays : ici ; toujours pittoresque et abondant , il
suffit aux mille caprices de la fantaisie ; là , il s'est tellement
appauvri , qu'il n'en reste plus que quelques expressions trop
surannées ou trop rares pour ne pas sembler ambitieuses et
bizarres jusqu'au ridicule; ailleurs , il s'est conservé pur de
tout contact avec les pensées vulgaires, ou déjà tombé dans
les locutions familières de la foule, il ne garde plus qu'un
souvenir lointain de sa signification figurée. Ce rapport, qui
concourt si puissamment à l'effet de la poésie , on ne peut
le reproduire dans une langue étrangère ; il sera fatalement
remplacé par quelque autre , qui exercera une influence
différente qu'il ne dépend point du traducteur de resserrer
ni d'étendre.
La versification ne méritait point les dédains que lui ont
prodigués des écrivains qui se croyaient philosophes , peut-
être parce qu'ils ne se sentaient pas poètes ; elle a sa raison
dans la nature de Ja poésie et de la langue. II existe une
liaison nécessaire entre le fond du langage et sa forme ; lors-
que la pensée s'élève et se passionne, son expression doit
sortir aussi des conventions habituelles de la langue ; si le
poète ne lui donnait un accent plus marqué et un rhy thme
plus sensible , l'esprit serait frappé de ce qu'il y a d'insolite
dans les hardiesses de la pensée , et l'étonnement l'empêche-
rait de se grandir et de s'émouvoir avec elle. Cette nécessité
générale de la versification a tellement frappé des philoso-
fa traduire non des rhéteurs latins, dont langue adoptée comme une sorte de
le bon sens pratique et moqueur se sauvegarde par la diplomatie des deux
rapproche tant de ce qu'on appelle notre mondes? Il ne lui reste guère qu'à sui-
esprit poétique >f mais de vrais poètes vre l'exemple de Gringore, et prendre
dont l'imagination s'est développée à pour devise : « Raison partout, rien que
son aise, dans un idiome aussi riche que raison. »
flexible. Que peut faire la poésie d'une
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— 79 —
phes (1), qu'ils ea ont conclu la parenté métrique de tousles
idiomes arrivés à leur état de perfection. Sans doute cette
harmonie de la poésie avec ses formes établit , entre elles et
l'ensemble de la langue , un rapport qui se reproduit inévi-
tablement dans les langages les plus divers. La passion ne
change pas d'un peuple à un autre , et sa nature n'est pas
plus immuable que l'accent qui la manifeste ; mais elle se
conforme au génie de la langue comme à son vocabulaire ,
il lui faut arriver au même but par des moyens différents.
S'il n'est aucun rhythme qui ne parvienne à exprimer
l'enthousiasme du cœur et l'élévation de la pensée , chacun
s'associe plus étroitement avec un certain ordre de senti-
ments et d'idées ; il ne se plie aux autres qu'en leur fai-
sant une sorte de violence , qui détruit, sinon leur beauté
réelle, la vivacité de son expression, et la sympathie qu'elle
inspire. Lorsque le rhythme repose sur la succession des
brèves et des longues (2), lorsque toutes les syllabes y
concourent sans que l'attention s'arrête particulièrement
sur aucune, la poésie est plus appelée à peindre la dignité
de l'ensemble que le relief des détails j elle exprime mienx
la beauté calme et plastique que le pittoresque et la vie (3).
Quand $u contraire la prosodie devient yne espèce de mé-
lodie qui ne consiste que dans l'alliance des sons , la poésie
s'agite , commé la musique , dans le vague ; il lui faut des
impressions plutôt que des pensées, un. état contemplatif
de l'âme plutôt que l'énergie du cœur et l'élévation de la
nature humaine (4). Lorsque enfin 4a versification s'appuie
(I) Entre antre* Weisse, System ^dé? métrique qui ont voulu là baser sur
Aetthetik, t. H, p. 256. l'accent méconnaissaient aussi compléte-
(3) Les plus anciens systèmes .de ver- ment son génie -que celui de la langue,
sification étaient basés sur la quan- (4) . Tel est le caractère de la poésie
tité : ce ne fut qu'après de longs progrès arabe et provençale , de presque toute
que l'esprit de la poésie domina son la partie naïve de la poésie italienne, et
principe musical et sensuel; dans la de ces malencontreux essais, si multi-
vieille poésie pèrsaune on trouve encore pliés en France depuis quinze ans , où
l'alliance de la quantité et de la rime. Von a sacrifié systématiquement la pen-
^ (3) C'est là une des causes du carae- sée à l'harmonie du style et à la ricnes-
tère de la poésie grecque ; les auteurs de se de la rime.
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— 80 —
sut l'accent; lorsque, en appelant l'attention sur certains
mots, elle fait ressortir letors idées (1), ce qui convient à
sa nature, c'est dtf mouvement, de l'imprévu, des senti-
ments jqui se développent et se heurtent, des, pensées qui
se succèdent , toujours mobiles et toujours diverses ; c'est
un drame, et non une situation (2). Ces fanges de versifica-
tion, si intimement liées avec l'esprit de la poésie, et si es-
sentielles à sa puissance, sont inhérentes à la langue; dans
une autre, les mêmes sons n'éveilleraient pas les mêmes
idées; les mots les plus identiques seraient différemment
accentués (3), et la diversité de leur prononciation produi-
rait des sentiments différents.
Il y a, d'ailleurs, réaction de la langue sur la pensée;
après avçir été créés par les idées, les mots les modifient à
leur tour; ils le? sollicitent à se développer par les facilités
d'expression qu'ils donnent à toutes leurs nuances, ou les
obligent à se restreindre et à se résumer dans des généra- %
lités (4). Avant de manifester ses idées au dehors, l'homme
les parle dans l'intérieur de sa pensée ; son attention ne s'y
fixerait pas si elles ne s'étaient matérialisées dans des signes.
Le vocabulaire d'un peuple devient ainsi une des causes de
sa civilisation et (Je sa poésie; on ne pourrait les importer
- (1) Aussi est T il d'une indispensable tin lénâtfr, et en français sénateur. II
nécessité de faire concorder l'accent est inutile de faire observer que K sauf
prosodique avec l'accent oratoire;- on des cas extrêmement rares , cette diffé-
obtiendrait les mêmes avantages de la rence d'impression ne peut êtreprodui-
rime et de l'allitération si on ne les re- le que par le mouvement différent de la
gardait point TComme des difficultés fde phrase.
versification, sans rapport avec l'exprès- (4) H n'est, par exemple, aucune lan-
sion*des idées: Cette nécessité a déjà été gue qui puisse exprimer avec là même
pressentie par les auteurs de prosodie , 'perfection que l'allemand les mille dé-
'qui ont proscrit la rime des, particules et taifs d'une description matérielle; aussi
des épithètes. Htfller s'est-il complu à peindre la natu-
(2) C'est sur ce principe que se base la re au microscope. Il usait dé son instru-
versification de presque toutes fes poé- ment en artiste, et peut-être ce qui
sies romantiques ; nous expliquerons nous 'semble du raffinement et de Yeu-
ailleurs les exceptions. Elles tiennent à pheuitme danrohakspeare tienl-ijmoins
ce que toutes les classifications ntont à son esprit qu'à l'anglais de son temps,
rien de réel ni de tranché ; f e sont des qui abondait naturellement dajis toutes
transitions dans l'unité. _ les subtilités de la pensée*
(3) On dit en anglais tênâtôr > en la-»
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chez aucun autre dont la langue ne serait point disposée
par signature à les reproduire (1). Or ce parallélisme de
deux idiomes est impossible ; il leur faudrait une origine
et une histoire communes,. et alors ce ne serait pas même
deux dialectes, mais un seul langage dont l'unité resterait
aussi sensible à l'oreille qu'à la pensée.
Les mots ne sont point créés d'un seul Jet , pour toute la
durée de la langue ; à peine le peuple a-t-il vécu que leur
étymologie est faussée. Tantôt l'idée qu'ils étaient chargés
de rendre s'est modifiée dans les révolutions de l'histoire
et des mœurs , et ils ont changé avec elle ; tantôt on étend
leur signification pour exprimer des pensées nouvelles qui
ne trouvent pas dans le vocabulaire de signes à leur usage.
Dans deux idiomes où se rencontreraient des expressions
matériellement identiques, elles n'auraient déjà plus la
même signification littérale ; d'Une civilisation à une autre,
la synonymie est impossible. D'ailleurs, les mots ne présen-
tent pas à l'intelligence l'idée abstraite qu'y attache le dic-
tionnaire ; leur son , leur racine , les images et les souvenirs
qu'ils rappellent , servent de premier chaînon à des séries
de pensées que détermine la manière dont le peuple envi-
sage le monde et comprend la vie (2). Dans les civilisations
primitives, le culte de la Nature donne à tout ce qu'elle
embrasse de la noblesse (3) et de la beauté (4) : une simple
expression -semblerait trop incomplète et trop vague , la
jpbésie montre les choses et les modèle comme ferait la
sculpture; c'est la réalité sensible qu'elle s'eflfcrce de re-
produire. Plus tard, quand l'imagination ne saisit plu» l'u-
nité de la Nature , quand an n'y voit que des utilités maté-
(1) Le critique qui méconnaîtrait les dical de tala on vola, femme inspirée ;
conséqu ences ae différences aussi'essen- en Orient, la folie est une cause de res-
tielles ressemblerait & uu musicien qui pect.
Toudrait que lion jouât sur la flûte une (3) Les Homérides comparent les héros
sonate composée pour un instrument à à des moucherons et à des ânes,
corde. * (4) L'Iliade fait un titre d'honneur à
(2) L'islandais fol n'éteille pas les Junon d'at oir des yeux de bœuf,
mêmes idées qu'en français ; c'est le ra-
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— 82 —
rielles, avilies par un usage vulgaire, il faut remplacer le
style pittoresque par des conceptions générales et abstrai-
tes (1). Entre deux langues aussi opposées d'esprit et de ca-
ractère , la fidélité serait un travestissement ; à moins de se
résigner à la platitude et aux plus choquantes trivialités ,
l'expression du traducteur se doit mettre en contradiction
avec la pensée du poète. La beauté des images est soumise à
des conventions encore plus locales (2) et plus passagères;
ce sont les mœurs du pays et les préjugés du temps qui font
leur signification et leur valeur. Tant que les premiers per-
sonnages de l'État se délassèrent des fonctions publiques
dans les labeurs de l'agriculture, tant qu'elle resta une ocr
cupation aristocratique , elle embellit toutes les figures qui
s'y rattachaient; mais quand les travaux des champs furent
abandonnés à la dernière classe du peuple , et ne réveillè-
rent plus que des idées de salaire et de servage , la poésie
se hâta de renoncer à des allusions désormais sans noblesse
et sans dignité; la traduction qui reproduirait leur sens lit-
téral serait un contresens réel. Il n'est pas jusqu'à des ca-
prices ou des hasards qui ne modifient profondément, d'une
langue à une autre , la puissance esthétique des mots ; ainsi,
par exemple, chez les peuples qui se voilent de rose en signe
de deuil , il ne peut exciter les mêmes sentiments que là où
l'imagination n'y voit qu'un soutenir de la plus belle des
fleurs, ou qu'un emblème du retour de la lumière (3).
Pour méconnaître l'impossibilité de traduire réellement
des vers dans une langue étrangère, il faudrait ignorer-que
leur beauté résulte bien moins du fond des idées que des
images sous lesquelles elles se produisent , et des sentiments
(1) En français , par exemple, le gen-
re est toujours plus noble qne l'espèce ,
et le général plus poétique que l'indivi-
duel ; la poésie n'y connaît que des cour-
siers, des demeures, des armes, etc.
(2) Les poètes persans comparent sou-
yent les jeunes nlleg au buis : c'est en
Perse un arbuste élevé et gracieux ; maïs
dans nos climats, où il rampe à terre ,
rabougri et difforme , il éveillerait des
idées opposées.
(5) En persan jjj , qui se prononce
roz, signifie jour.
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qui s'y associent (1). Cette impossibilité, qui tient à la na-
ture de la poésie et à la différence des langues, s'accroît,
pour la poésie Scandinave, de nouveaux obstacles plus
insurmontables encore que les autres. D'abord, le sens ma-
tériel, l'idée elle-même est souvent douteuse et toujours
difficile à saisir*. Les vocabulaires, déjà fort insuffisants pour
la prose (2) , reconnaissent eux-mêmes qu'ils n'expliqueut
point la langue de la poésie, et, malgré l'érudition des glos-
saires particuliers, ils reposent sur des conjectures tellement
vagues et des exemples si peu multipliés, qu'on y trouve
plutôt des suppositions pour donner un sens à une phrase
que l'explication rationnelle d'une expression ou d'une
image. Dans les idiomes où les mots suivent l'ordre des
pensées , la ponctuation n'est que d'une utilité secondaire
pour l'intelligence , c'est plutôt une espèce de notation pour
la lecture; mais quand de bizarres inversions bouleversent
la construction naturelle, sans des signes qui séparent les
phrases et distinguent leurs différentes parties , le désordre
des mots porterait la confusion dans les idées. Cette ponc-
tuation , indispensable pour la clarté de l'islandais , n'est pas
seulement nulle comme dans presque tous les manuscrits du
moyen âge ; elle s'y rencontre çà et là (3) , si inintelligente
et si irrégulière , qu'elle ajoute encore à l'obscurité du sens.
A ces difficultés purement accidentelles, que pourraient
(1) Chaque système de versification
donne aussi au rhytbme une expression
différente qu'on ne peut traduire dans
uue langue étrangère. La poésie grec-
que, qui a communément plus de sylla-
bes brèves que de longues , ne saurait
reproduire d'une manière complète l'im-
pression de la poésie arabe , où les lon-
gues sont plus nombreuses que les brè-
ves.
(2) Le meilleur est celui de BiiJrn Hal-
dorson, publié par Rask en 1814; ceux
. de Gudmund Andreson et d'Olaus Vere-
lius nous semblent remplis d'erreurs ,
et sont encore plus incomplets. Le dic-
tionnaire de Magnus Olavius n'est , à en
croire le titre , et c'est tout ce que nous
en connaissons , qu'un spécimen , elle
glossaire étymologique dlhre est incom-
plet, et ne peut compter parmi les lexi-
ques islandais. Il y a encore un livre ci-
té par Adelung , Mithridatet , t. II , p.
307 : Lexidion lalino-islandicum gram-
maticale , Copenhague, 1734, 8° ; mais
nous ne savons ce que c'est.
(3) Nous devons aire que nous n'avons
eu aucun manuscrit ancien à notre dis-
position ; nous ne parlons que de la
malencontreuse ponctuation oue de
fausses interprétations ont fait adopter à
la plupart des éditeurs.
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écarter la découverte de manuscrits plus soignés et des tra-
vaux lexicographiques moins incomplets , se joignent celle*
qui tiennent à la nature de la langue (1) et à l'esprit de la
poésie.
Dans nos idiomes positifs , chaque tfkot a un sens précis ,
il répond exactement à une idée ; les philologues reconnais*
sent à tous les synonymes une nuance à part et une significa-
tion distincte (2). Le poëte n'est pas libre , ses expressions
lui sont imposées par Ses pensées. En islandais , les mots
expriment plutôt des images que des idées ; les synonymes
s'y multiplient sans que le vocabulaire les distingue par au-
cune diversité d'acception , et la poésie doit à leur son et à
leur étymologie la puissance de créer des associations dif-
férentes de sentiments et d'idées. Si riche que soit le lan-
gage usuel , elle en sort à son gré dès qu'il ne se plie plus
assez complaisamment à sa fantaisie, et trouve dans la lan-
gue qu'elle s'est faite le3 moyens de varier, presqu'à l'infini >
les nuances et l'impression de la pensée (3), Parfois même
cette inépuisable abondance ne lui suffit plus , et elle joue
sur les mots ; quand ils ont plusieurs acceptions , elle les
remplace indifféremment dans toutes par des expressions
qui n'étaient leurs synonymes que dans une seule (4). L'effet
(1) Non seulement l'islandais était sin-
gulièrement riche en noms et en pro-
noms , mais, sans être marquées, ses
flexions étaient fort nombreuses; il pou-
vait affixer l'article défini, réunir en un
seul mot les pronoms et les verbes , et
donner aux pronoms , aux verbes et à
différentes particules, une terminaison
qui équivalait à une négation.
(2) Les synonymes latins de Popma ,
Doderlein , Ramshorn et l'abbé Gardin-
Dumesnil ; les synonymes français de
l'abbé Girard, Beauzée et M. Guizot ; les
S) nonymes italiens de Kabbi et Bartdiera ;
les synonymes anglais de Piozzi, Hedley,
Grabb , et les synonymes danois de Spo-
rop. On a aussi une synonymie grecque
( A fAfiwvtot» Trsjot ôastwv xai Sia-
yopwv ^eÇswv ) ; mais , malgré la si-
militude du titre , elle est conçue dans
un esprit différent. Quant aux synony-
mes allemands d'Eberhard, Stosch,Gen-
tbe, Mayer, Maass et Gruber, c'est plu-
tôt une comparaison du vieil allemand
avec la langue actuelle, et la supposi-
tion de nuances d'après l'autorité des
écrivains , qu'une explication rationnel-
le de différences essentielles à la lan-
gue.
(5) Le Kenningar indique jusqu'à 50
expressions pour vague , 115 pour Odin,
121 pour lie , 130 pour épée, etc.
(4) Un exemple rendra cette singuliè-
re faculté plus intelligible; la poésie
pouvait s'autoriser de la double signifi-
cation de brand (épée et flamme) pour
désigner une épée par tous letittnots qui
exprimaient la flamme.
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de ses ellipses si concises , de ses inversions si pittoresques
et si vives , disparait dans les langues qui exigent une foule
de mots complémentaires , et séparent ainsi des idées et des
images qui devaient à leur rapprochement presque toute
leur puissance. La poésie Scandinave reste au moins mytho*
logique dans sa forme , lorsqu'elle n'est pas mythique dans
ses idées; sans un commentaire qui ralentit le style et le dé-
colore, des croyances religieuses, aujourd'hui oubliées,
donnent de l'obscurité à l'image la plus simple , et , du
temps du scalde , elles étaient si présentes à l'esprit, que les
allusions qui s'y rattachaient faisaient comprendre les pen-
sées les moins claires. Les métaphores se renfermaient com-
munément dans un seul mot qui réveillait les idées néces-»
saires pour son intelligence , et un idiome différent oblige de
les étendre dans de longues périphrases , et de les expliquer
par de lourdes gloses ; le traducteur est forcé de choisir en-
tre les idées et les images, il lui faut sacrifier la poésie au
sens grossier du vocabulaire. Souvent son embarras est plus
grand encore : beaucoup de tropes avaient été dépouillés ,
par le temps , de leur signification figurée , ils étaient de-
venus de véritables mots , et il est exposé , sans que rien
l'avertisse de sa méprise , à prendre une figure dans un
sens littéral, et un nom substantif pour une audacieuse mé-
taphore. Toutes les langues ne supportent pas la même quan-
tité d'images ; le style , qui semblait pâle et maigre , devien-
drait, dans un autre idiome, d'une abondance et d'un
coloris fatigants (4); par d'habiles retranchements, la
traduction doit alors concilier l'esprit de l'original avec les
exigences de son nouveau langage.
Le lecteur se tromperait donc s'il s'attendait à trouver ici
une fidélité judaïque ; on a cherché avant tout à reproduire
le sentiment poétique du scalde, et l'esprit du peuple auquel
il s'adressait. Pour réussir complètement il eût fallu réunir à
(1) Âfeisi par exemple nos langues en- redondance d'expression habituelle aux
ropéennes no prjrrdient supporter la langues orientales.
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un vif sentiment de la poésie une connaissance fort étendue
de la civilisation Scandinave , et si ces deux nécessités ne
s'excluent pas , au moins est-il fort difficile de les concilier
dans la pratique ; quand l'intelligence est préoccupée de la
justesse d'une pensée et de l'exactitude d'une expression ,
l'imagination devient moins sensible à leur beauté. Quel-
que libres que doivent sembler des traductions qui déclarent
s'attacher beaucoup plus à l'esprit qu'à la lettre , peut-être
auraient- elles plus dë droits à se prétendre fidèles qu'une
fctple d'essais conçus dans un système différent ; mais on te-
nait à dire que c'est de la poésie que l'on s'est efforcé de
rendre en français pour servir de base , non à des recherches
d'érudition , mais à une -histoire littéraire.
LE CHANT DE LA SIBYLLE (*).
Silence ! filles de Heimdal (1), grandes et petites intelli-
(1) Le Dieu blanc, suivant le ]?rym«-
qvida, st. XV.L'étymoIogie de son nom
est Port incertaine ; il parait cependant
Su'il était le Dieu du jour : voilà saus
oute pourquoi le poète appelle les In-
telligences filles de Heimdal. Peut-être
cependant cette expression se rattache-
l-elle au rnvthe qui faisait sortir les trois
castes ( serf, plébéien et noble ) delieim
dal , sous le nom de Hig ; la Sibylle
s'adresserait alors à tous les hommes.
Heimdal était aussi la sentinelle des
Dieux, comme nous le Terrons plus tard;
il avait neuf mères, Hyndlu-liod, st.
XXX III , XXXIV. Probablement ce
dernier mythe signifiait que tous* les
êtres avaient voulu contribuer à la st-
reté des Dieux.
(*) VOlu spa , probablement de FôV-
«?a, génitif VGlvu, nom générique de
toutes les magiciennes qui prédisaient
l'avenir ; Vatntdœlasaga , p. 44; Fomal-
dar SVgur, t. II, p. 165, 506, etc.;
Dans la ballade suédoise intitulée Rid-
daren Tynne, Sventka Folk Visor, 1. 1,
p. 32, il y a encore, st. II, la fille d'un
naiu qui s'appelle Ulfva. Aussi Kask,
Bi'ôm Lexicon, t. II, p. 464, écrit-il
VOlvuspa ; mais cette orthographe n'est,
à notre connaissance, justifiée par aucun
manuscrit. Les éditeurs de VEdda sem-
blent n'avoir pas eu d'opinion arrêtée;
ou trouve VOlu spa, t. I, p. 312; F0-
luspa, t. III, p. 191 et 1132; Vôlo-
spa, t. III, p. 25 et seq. ; VOlospa. id.
p. 774 et 775. Nous avons adopté celle
de ce3 variantes qui se rapprochait le
plus de la forme régulière du génitif et
de notre système sur l'orthographe des
mots composés. Nous avonï'traduit sur
l'édition in-4° de VEdda , t. III, p. 23 ;
si nous nous en sommes écarté deux ou
trois fois pour la ponctuation , c'est
qu'elle manque à peu près complète-
ment dans les manuscrits et que les
éditeurs la font concorder avec leurs
interprétations. VOla semble avoir
quelque rapport avec VÂriminiensis
Folia dont parle Horace , la Buleam de
Guillaume Herman :
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— 87
gences qui peuplez l'univers !
La disme Sibilla
En mains lius conversa.
E BuJeam nomerent ,
Geste fiste escriptures.
cl la Balaam, que Ton trouve dans Vincen-
cios Bellovacensis, Spéculum hiêtoriale,
f. XX, c. 20. Son nom semble venir de
l'éolien GvIy) ou 6ov).ïj» conseil, qui se
retrouve dans Si-bylle*, la première syl-
labe est peut-être une abréviation de
Tiioç pour 0soç. En islandais, comme
en celtique et en français, /b/ signifie privé
de son bon sens , et les Orientaux pensent
encore que les fous sont les bien-aimés
de Dieu.
Il furent dis Sibiles ,
Gentils dames nobiles,
Ki orent en lur vie
Esprit de prophecie.
Sibfle erent nomees
E sages apelees,
Tûtes femmes savantes
Ki erent devinantes.
Guillaume Herman, Régine Sibille , M8.
de l'Eglise de Paris , n. 277 , fol. 160,
col.B. , verso.
Les prophétesses étaient fort ré-
pandues et fort célèbres en Scandina-
vie; Odin lui-même en consulte une dans
le Vegtams-qvida r on les appelait à la
naissance des enfants pour prédire leurs
destinées; Helgaqvida Hundingsbana I,
st. I ; Saga af Ifoma Geslr, etc. ; pour
se faire mieux récompenser elles prirent
l'habitude de ne plus dire que le bien ,
et parurent douer les enfants : de là
viennent sans doute les fées du moyen
âge. On les trouve c'iez tous les peuples
germaniques; Tacitus, Ger mania , c.
VIII; Historia, 1. IV, c. 61, 65; Dio
Cassius, 1. LXV1I1 ; Munster, Cosmogra-
phia> 1. II, c. 50; Gregorius Turonen-
sis, Opéra, p. 216 et 568, éd. de Rui-
nart ; Jornandes, De GothorumOrigine y
e. XXIV, eic. ; l'histoire en mentionné
encore une en 847 ; Annales Fuldenses,
ap. Perlz, Monumenta Germant ae his-
torica, t. 1, p. 565. Co qui prouve en-
core mieux la popularité, dont elles jouis-
saient , c est l'importance que les premiers
chrétiens attachaient à leurs prédictions
pour étab ir la vérité du christianisme.
Celse leur reprochait d'avoir falsifié
leurs vers, ap. Origenes, Cf/ntra Cel-
Je vais raconter les œuvres du
tum, 1. VII, p. 568, et saint Augustin
convient que ce n'ert pas impossible,
De Civitate Dei, 1. XVIII, c. 47. Voyex
les vers grecs de la Sibylle d'Erythrée
sur le Christ dans le Théocrite des Ai-
des, 1495, et l'Hésiode de Florence, 1540,
et de Venise, 1545. On l'invoquait dans
les mystères religieux :
V ère pande jam Sibylla
Quae de Ghristo praescis signa.
Mysterium faluarum Virginvm , ap.
Wright , Early Mysteriet , p. «.
Helie, suz l'auctorite
Devons entendre Sébile,
Qui fut royne moult nobile ,
Et dtst q'uns naistroit de flamme*
Sanz corrupcion , sans diffame ,
Lequel Dieu et homme serait ,
Mort et passion -souffreroit
Nativité de N. S. Jésus-Christ, ap. Jubhial ,
Mystères inédits, t. II, p. 14.
Le jour de Noël on chantait leurs pro-
phéties dans les églises ; naguère en-
core dans la prose du Jour des Morts on
invoquait leur témoignage: Teste David
cum Sibylla, st. I, et on les peignait sur
les vitraux des temples; voyez la Des*
cription historique de l'Eglise de
Saint- Ouen, par Gilbert. Les manu-
scrits de la Bibliothèque du Roi 6987 et
7656 contiennent des prédictions de la
Sibylle ; parmi les manuscrits de la Bi-
biothèque Christine, M. Greith, Spicile-
gium Valicanum, p. 106, cite Sibyllae
verba et carmina ; Sibyllae Cumanae
praedictiones ; Svbillae Lrythreae Vati-
cinia; SybillaeHispanicae Valicinia; Sy-
biilae Tiburtianae Praesagia, et dans le
11 e siècle Marbod rendait les prédictions
de laSibylledansdesverslatinsquehous
au rons plus d 'un e occasion de citer .V . aus-
si Weidler,l)f ffertafûi ad locum Sibyllae
Erythreae, et Birger Thorkelin, Libri
Sibyllistarum veleris eccletiae erisi,
quatenus monumenta christiana sunt ,
subjecl «/Copenhague, 1815. On sait quelle
réputation eurent pendant le moyen âge
les prophéties de Merlin, de saint Hilde-
gart, de sa id te Brigitte, de Nostradamus
et de Joachim le Calabrais, que Dante
place daus le 4 e cercle de son Paradis:
Rabano è qui e lucemi da lato ,
Il Galavrese abate Giovacchiao,
Di spirito profetico dotato.
Paradiso, c. XII, v. 139.
Ou mettait aussi en Allemagne la pré-
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— 88—-
père des mondes (1), et les premières traditions de l'Huma-
nité qui me soient restées dans la mémoire.
Je me souviens des Géants, qui furent créés les premiers ;
ils m'ont jadis transmis leur science; je me souviens des
neuf mondes, des neuf cercles du ciel (2), et des temps où
l'arbre qui supporté l'univers gisait encore dans la pous-
sière (3).
Au commencement des siècles régnait Ymer (4) ; il n'y
avait. ni sable, ni mer, ni eaux dormantes; partout man-
quaient la terre et le ciel qui la couvre ; l'espace était vide ;
l'berbe ne poussait nulle part (5).
diction de la fin du monde dans la bou-
che des Sibylles; nous citerons seule-
ment deux ouvrages qui étaient tous les
deux populaires : ZwVlf Sybillen Weit-
gagunpen , viel wunderbarer Zukunfl,
t>om Anfa^g bit %um Ende der Well be-
mgend; Coin und Niirnberg, sans date,
et Von Sibilla Weissagung und vom.
Kdnig Salorninis fVeissheil , teai Wun-
ders getchehen Ut, und noch getchehen
toll vor demjUngsten Tag ; Niirnbtrg,
1518. Le TGlUf - tpa n'est pas le seul
poëme dè l'Edda qui prédise la fin du
monde ; elle est annoncée en termes plus
ou moins clairs dans le Vegtamt-qvida,
s». XIX, le Hyndlu-liod, st. XXXIII-
XL et le Hrafna-galldr Ojnns, st. III
et V. M. Mone, Getch. d. Heidenlh., p.
440 regarde ce dernier poëme comme
l'introduction du VOlu-spa; mais il nous
a paru, comme aux éditeurs de VEddo,
t. I, p. 200, et à M. Finn Magnussen ,
MldreEdda, t. II , p. 218, qu'il avait
plus de liaison avec le Vegtqjns-qvida, et
nous ne l'avons point traduit.
(1) Orphée donne à Uranos le titre de
K09'fA07raTfr>p, TrayyevsTwp, et ^ratos
celui d'àpppi? 7ravtwv; Jupiter est éga-
lement appelé TraTïî/) , Suppl. , y. 809 ;
Septem e. Theb., v.117, et 7raT>7/> ô-twv
QkvyLTrwv, Choeph, , v. 780. Virgile a
dit aussi , eclog. III, y. 6 :
Àb Jove prlncipium, Musae, loris omnia
plena
(2) La pluralité des mondes est dans
presque touf es les cosmogonies; on la
retrouve jusques au Mexique ; de Hum-
bold, Vues des Cordilièret, t. II, p.
119; et Aristote parle des neuf sphères
du ciel. Cette pluralité est la consé-
quence d'un parallélisme entre le ciel et
la terre dont nous retrouverons bien
d'autres traces; Vaffrudnit-mal, st.
XXXXIII; Alvit-mal, st. IX ; Skalda,
p. 222. Virgile dit aussi, AEneit , lib.
VI, v. 459 :
Fata obstant , tristique palus inamabilis undâ
Alligat, et novies Styx4nterfusa coeraet.
On sait que les anciennes mythologie*
tenaient pour sacré le nombre trois, et
par conséquent neuf, son carré.
(5) Nous renvoyons à la st. XVII nos
explications- sur l'arbre cosmogonique.
(4) Le chaos, d'ymr, tumulte confus;
y ma, combat ; ou plutôt hyma, dormir.
(5) Ou retrouve le chaos dans tontes
les cosmogonies; Sanchonia thon, ap.Eu*
seb. De Praep evangel. ; 1. II, c. 10;
Berose ap. Syncel. Chronog. M tinter,
Relig. d. Babyl. , p. 38- 47 ; Manava
Dharma-Sa*lra> 1. I, st. 5; Hésiode,
Theogonia,v. 116-125 ; Apollon. Rhod.
Argonauticon, 1. I, v. 496-499; Euri-
pide, Fragm., t. II, p. 454, éd. de Beck;
Ovid. , Metamorphoseon, 1. 1, ?. 5.
Ante mare , et terras , et , quod tegit omnia ,
coelum ,
Unus erat toto naturae yultus in orbe ,
Quem dixe^e chaos, ruais indigestaque
moles ;
Nec quidquam nisi pondus iners.
Platon l'appelait, d'après le Scholiast*
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— 89 —
Avant de créer l'immense habitation des hommes , les fils
de Bur (1) s'élevèrent un palais : le soleil étineelait au midi
sur le mur de la salle; alors la terre se couvrit de plantai
verdoyantes.
Suivi de la lune , le soleil franchit au midi les portes du
ciel , et s'élança à droite (2) ; il ne savait point où trouver
son palais; les étoiles ne savaient où chercher leur demeure;
la lune ne savait point quel serait son empire (3).
Alors tous les Dieux montèrent sur leurs trônes , et les
plus puissants tinrent conseil ; ils nommèrent la nuit et le
jour; pour mesurer le temps, ils donnèrent leur nom à
l'aube et au milieu du jour, au crépuscule et au soir (4).
Les Ases (5) se réunirent dans la vallée d'I-
d'Hésiode , p. 840 , iravfcyjn
Voyei aussi Btnckor, Hitt. erit. Phil. ,
t. 1, I. 2, c. 5. Les mêmes idées se re-
trouvent dans un fragment en vieux
haut allemand du 9* siècle :
... Ero ni uuas
Noh ufhimil,
Noh paum nohheinig
Non peregni uuas;
Ni ...
Noh funna ni scein
Noh mano ni liuhta
Noh der mareoseo.
Wè$$6brunner Gebet, ap. Wackernagel,
AUdeuitchet Lesebuch, col. 67.
V) Le fils , de l'hébreu 13 (l'alba-
nais dit encore ittpps ) ; sou père Buri
n'avait été engendré par personne. On
retrouve la même idée chez les Assy-
riens : Ninus signifiait également fils, de
E2. Bur épousa Bestla , fille du géant
ilthorn, et en eut trois fils : Odin, Ho-
dur ou Ve , et Hamir ou Vili. Odin ne
naquit ainsi qu'après la Nature, et il en
est de même de Jupiter, de Brahma ;
Mangea, I. I,- st. 9, et de JMithra; Jus-
tin, Diaiog, cum Triphon. p. 305.
(2) L'origine de cette idée est évidem-
ment orientale : pD* en hébreu, et qjÇ
en persan, signifient tout à la fois Fa
droite et le sud. Les Grecs supposaient
«aussi au ciel une droite et une gauche :
to 8s foÇttV Uf OV, (ïj XtVïîO-tC ) ...
Ô9ev «t «vato).a£7wv àorpwv, Àrist. ,
De Coelo, II; to Viit tSsÇia yvyvstrQtù
to npoç ew: Platon, DeLegibu$, VI , p.
760. Le cheval du soleil s'appelait Sfctn-
faxi { qui a la -crinière lumineuse ) , et
celui de la lune Hrimfaxi (qui a la cri-
nière couverte de givre) ; la rosée pro-
vient de l'écume qu'il laisse tomber de
son mors tous les matins.
(5) 11 y a dans l'islandais ane amphi-
bologie qu'on a cherché à c6nserver.
(4) Dans les lois de Manu; 1. 1, st. 24,
Brahma crée aussi le temps et les divi-
sious du temps.
(5) As, Ass; au pluriel JSsir , Esir,
les Dieux. Ce nom reparaît dans pres-
que toutes les mythologies : les anciens
Indous avaient leur Isha ; les Egyptiens
appelaient Aphrodite SMïOJp > d'a-
près un passage formel d'Orionie gram-
mairien, xeu tïïv A'fP^irmv oi At~
yvnrtoi. xoXovçiv A. % Qwp » c'est cer-
tainement le radical d'Osiris , en hébreu
"TDK , et dans la langue vulgaire actuel-
le,' tUCJJ signifie encore grand ; et
Ton trouve Oùdwoç dans Sancbonra-
thon, et lut dans Bérose. Les Arabes
avaient une idole qu'ils appelaient jPjl.
Hesichius nous apprend, s. v. A* «rot ,
que les Étrusques nommaient leurs Dieux
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— 90 —
A Est, AEsar;et, selon Diodore de Si-
cile , lib. V, les Crétois appelaient Jupi-
ter As, Assus. Les Celtes adoraient un
Dieu nommé Hésus , Esus , et on lit dans
Servius, ÂdAEneid. , 1. VIII, v. 660 :
Viros fortes Galli Gaesos vocant. Ce nom
était trop répandu , et l'ancienne his-
toire des Scandinaves est trop incertai-
ne, pour qu'il soit possible de chercher
une explication historique au nom de
leurs Dieux. D'ailleurs, presque toujours
les noms mythologiques ont une signifi-
cation philologique ; la difficulté est de sa-
voir a quelle langue on doit en demander
l'explication , et ici elle n'existe pas ; un
passage du Rimbeigla est positif. Nous
citerons la traduction de Bartholinus ,
Anliquilates Septentrionale» , p. 651 :
Principium omnium historiarum lingua
Norvagica (seuSeptentrionali ) compo-
sitarum , quae veritati congruunt , ab
illo tempore deducitur , quo Turcae
( ]>/rkir ) et Asiatici Septentrionem in-
habilare inceperunt. Itaque in veritate
asseritur, linguam quam nosNorvagicam
dicimus, cumillis simul in Septentrio-
nem invectam. C'est ainsi à la langue
' turque que nous devons demander l'ex-
plication de tous les noms dont les radi-
caux n'existent pas dans l'islandais : en
turc , ^| signifie feu , et suivant Xy-
lauder, SprachgeschlecM der Titanen,
p. 356, alschich, lumière; le nom des
Ases se rattache ainsi au culte du feu.
Le même radical se trouve d'ailburs
dans presque toutes les langues : kVN ,
hébreu ; NffN , chaldéen ; htl*t* , é-
thiopien ; ^JbJ , sanscrit ; (jSô'l , pehlvi
et persan ; JU*x>l , arabe ; oiiBoç -,
grec; aestus y latiu; essa, vieil allemand ;
et probablement le mandschou esen et
le tonguse etschen, maître, seigneur,
ont le même radical. Au reste c'est une
coïncidence singulière que les Asur, qui ,
dans la mythologie indoue, sont des intel-
ligences supérieures à l'Humanité , et en
hostilité avec les Dieux, aient pour mère
Danu , et que les Ases ( £sir ) , qui sont
évidemment arrivés d'Orient en Scandi-
navie , lui aient donné le nom de Dane-
mark (terminus, limes). On le trouve pour
la première fois dans Proeope , et l'on se-
rait tenté de croire que d'hérétiques sec-
tateurs des Asur auraient été expulsés de
l'Indoustan et seraient Tenus établir
leur religion dans le nord de l'Europe.
La strophe XY1 de YAlvis-mal semblé
confirmer celte opinion ; elle distingue
la langue des Dieux de celle des fils des
Ases , et un passage de Jornandes est
plus remarquable encore : Tune Gothi ,
magna potiti per loca Victoria , jam pro-
ceres suos, quasi qui fortuna vince—
bant , non puros hommes , sed semi-
deos , id est Anses vocavere ; De Gotko-
rum origine, c. XIII. On confondit
les prêtres de la nouvelle religion avec
les Dieux dont ils étendaient le culte par
la force de leurs armes. Cette confusion
fut d'autant plus facile qoe le nom des
Scandinaves avait une grande ressem-
blance avec le mot qui signifiait Dieu ,
god , gud ; et qu'on ne leur donnait ni
en islandais ( Gautar) , ni en gothique
( Gautos ) y le même nom qu'aux autres
Goths ( Gutar en islandais et Gulans
en gothique). Plusieurs savants ont pré-
tendu que le nom des Ases était celui
d'un ancien peuple qui avait émigré en
Scandinavie ; et leur conjecture n'est
Eas non plus dénuée de toute vraisemb-
lance. Josaphat Barbaro, qui voya-
geait dans la première moitié du 15*
siècle , a dit , Viaggi falti di Venilia
alla Tana , etc., fol. 4 : La Alania e de-
rivata da i popoli delti Alani , li qualî
nella lor lingua si chiamano As ; Ka-
ramsin les appelle, d'après les ancien-
nes chroniques, Jassen ; Gesch. d. rut—
sisch. Reichs, t. 1 , p. 224, trad. alle-
mande ; il existe encore une peuplade
caucasienne que les Tartares nomment
Oss et les Russes Osselet ; Klaproth ,
Reise in d. Kauk. , t. II , p. 586 ; et
Y Annales Fuldenses , ad annum 715 et
719, appelle lesCirabresdela Propontide
Hessii, Hessuarii. Il se trouve d'ailleurs
une singulière analogie entre le nom des
Dieux et celui des hommes , er , tr, ère
dans les langues tartares , vir en latin ,
fer en magyar, fir en islandais qui n'e: t
p!us usité qu'au pluriel firar, et les Dieux
s'y nommaient aussi vear. Notre mot
Hasard , Azar en provençal , en espa-
gnol , en portugais , et azzardo en ita-
lien, nous semble venir des Ases; à»
moins n'en avons-nous vu nulle part une
étymologie satisfaisante , et le Hasard
est personnifié dans ces vers de Gavau-
dan le Vieux :
Ane nulbs azars ab dats galiadors
Ni lunbs poder, no saup tan d'avef traire.
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da (1) , et se bâtirent , dans les airs , un dô-
^Peut-être aussi dans la locution gros-
sière Que VÂze vous... Aze signifie plu-
tôt le diable qu'un fine. A%ur semble
avoir la même origine; le nom du soleil,
le symbole du feu ( en arabe^£j£ ; les
Persans appelaient Mars la plus éclatan-
te des planètes ^vl.) s'est donné par
extension au ciel , au milieu duquel il
brillait.
(1) C'est bien là le Tredeov I o^wv d'Ho-
mère ; on trouve également lia chez les
Thibetains, Ide chez les Mongols, et /n-
dea chez les Birmans ; Lucrèce a dit
De Rer. Natura , 1. II , y. 610 :
Hancvariae gentes antiquo more sacrorum
ldaeam vocitant matrem.
Ida peut venir d'Ida ou Yda , marcher
Tite ; la vallée d'Ida serait ainsi le
champ de la promenade; les Scandi-
naves avaient le repos en horreur, et ils
donnaient nécessairement leurs idées
aux Dieux. D'après Xylander, p. 333,
Odun, Idun signifierait bois en turc (en
grec iSa), et la plaine d'Ida serait alors
la plaine du bois; on sait que les bois
étaient consacrés partout aux Dieux.
M. Bergmann, Poèmes Islandais, p. 224,
a proposé une autre étymologie ; il dit,
nous ne savons d'après quelle autorité,
quldi était une personnification du
vent, et que la plaine d'Ida ou d'idi si-
gnifiait le champ de l'air. Peut-être au
reste la croyance de presque tous les
peuples Européens à une origine troyen-
ne n'était-elle que le dernier souvenir
d'une tradition réelle, et doit-on voir
dans cette vallée d'Ida un souvenir de
la mythologie phrygienne. Cette tradi-
tion était bien vivante a Home, puisque
Virgile en fit la base de son Éneide, et
que Lucain disait des Avernes, une na-
tion celtique, Pharsalia, 1. I, v. 427 :
Ausi Latio se fingere fratres
Sanguine ab Iliaco populi.
On lit dans le premier chapitre du Ges-
taFrancorum, dont l'auteur vivait avant
720 : Alii autem de principibus ejus ,
Priamus et Antenor , cum aliis viris de
exercitu Trojanorum, XII millia fuge-
runt cum navibus, qui introduites ripas
Tanais fluminis per Moeotidas paludes
navigayerunt et pervenerunt ad termi-
nos nnitimos Pannoniarum. Hagen, qui"
joue un si grand rôle dans le cycle des
Nibelung, est appelé Hogni af Troja dans
le Niflungasaga , cap. 568, 381; et le
Waltharius dit de lui, v. 27 et 28 : Ha-
gano... veniens de germine Trojae. Un
autre passage, v. 726, est plus positif en-
core; il s'agit de Werinhardus, d'un
Frank :
Quamltbet ex longa generatus stlrpe
~ . . nepotum ;
u vir dare ! tuus cognalus et artis amator,
Pandare, qui, quondamjussusconfundere
» j. . foedus,
m medios telum torsisti primus Achivos.
On lit dans Pépitaphe de Rothaïs , fille
du roi Pépin :
Est abavus Anchise potens, qui dudt ab illo
Trojano Ancbisa longo post tempore nomen.
Icist Daneis , cist Dacien
Serapeloent Troien;
E dirrai vos en l'achaisun.
Quant craventez fu Ylion ,
Si 'n fu exxillîez Antenors ,
Oui mult enporta granz trésors ;
Od tant de gent cume il out ,
Sigla les mers que il «e saut.
Mainte feiz i fu asailliz
E damagiez e desconfiz,
Tant que il vint en cel pais
Que vos oez dunt jeo vos dis :
Ci prist od ses genz remasance.
Unç puis tolte ne desevrance
Ne 1 en fu par nul home fait ;
E de lui sunt Daneis estrait.
Benoit, Chronique rimée, v. 645.
Originem autem regni Francorum hanc
esse notificemus ex relatu fideli oiajo-
rum. Post illud famosum et cunctis se-
culis et genlibus notum, Trojanae civi-
tatis excidium, victoribus Graecis ce-
deutes reliquiae Trojanorum, pars eorum
cum Enea ad Italiam perrexit ; pars
una , scilicel XII milia, duce Antenore ,
in fiuitimas Pannoniae partes , secus
Meoltidas paludes pervenit, inique ci-
vitatem edificaverunt, quaiu, ob sui me-
moriam, Sicambriain vocaverunt; Vin-
centius Bellovicensis . Spéculum Histo-
riée, 1. XVII, c. 5. Le Snorra-Edda,
p. 10, dit même de PAsgard, la ville
des Dieux, qui était auprès de l'Ida : J>at
kavllum ver Troia , nous l'appelons
Troie ; mais ce passage ne se trouve pas
dans tous les manuscrits. Dans YExul
Hibemicus , adressé à Gharlemagno , le
poète lui fait dire :
O Gens regalis profecta a moenibus altis
Trojae, nam patres nostros his appulit oris,
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me (1) et des autels; leur puissance tenta tout et réussit
dans tout ce qu'elle avait tenté (2) ; ils allumèrent des
fourneaux et forgèrent les métaux , fabriquèrent des te-
nailles et inventèrent les arts.
Ils jouaient au disque avec les astres (3); l'or se multi-
pliait sous leurs mains. Rien ne manquait à leur joie, jusqu'à
ce que les trois puissantes géanes (4) fussent sorties de la
terre des Jotes (5).
TraAdit atque illis hos agros arbiter orbis.
Ap. Mai , Clastiei Jucl. en rot., t. V, p. 408.
Dans le manuscrit n° 196*4 de la bib.
Chistine , on trouve une généalogie des
rois de France depuis Anchise jusqu'à
Charlemagne , et il est daté de 976 ; ap.
Greith , Spicilegium Valicanum, p. 1 ii .
En 1501 , 4ans la lettre qu'Edouard 1
et ses barons écrivirent au papeBoniface
pour justifier leurs titres à la possession
de l'Ecosse, ils les appuyèrent sur leur
descendance des Troyens ; ap. Camden ,
Ânglica , Normannica , Cambriea a Ve-
teribus tcripta, p. 492. Voyez, sur ces
traditions pendant le moyen âge , le
Romani de Brut, éd. de M. Leroux de
Lincy; le Romani de Rou, t. I, p. 8;
Hunibaldus , ap. Schard, Script ores re-
rum Germanicarum, 1. 1, p. 504 ; She-
ringham, De Origine Anglorum, p. 116;
Pasquier, Rechercha de la France, 1. 1,
c 4; Geîjer, Svea Riket U&fder, t. I,
p. 395, 417, etc. ; Eslrup, BidraglHil
fiformandiets Culturhislorie, p. 44-45 ;
etc.
(1) Le texte dit temple; mais j'ai cru
<Kfil faisait allusion à la forme arrondie
on ciel.
(2) J'ai cbangé deux vers de place.
(5) Le texte peut s'entendre de toute
espèce de jeux ; mais il semble évident
que le poëte a voulu parler de la régu-
larité que les Dieux imprimèrent en se
jouant au cours des astres.' M. Villot a
publié en 1825 un livre qui peut se rat-
tacher à cette idée ; je n'en connais que
le titre, cité par M. Fi nn Magnussen dans
son Lexicon èfythologicum : Origine
astronomique du jeu des échecs , expli-
quée par le calendrier égyptien. Lenom
le plus commun de Buddba est Schekia,
Skaka, et Hésychius nous apprend que
l'étoile de Mercure s'appelait en Babylo-
nie2s£?ç. (VoyezHyde, Deludis Orien-
talibus; le mémoire de Fréret , Mémoi-
res de l'Académie des Inscriptions
et celui de W.Jones, Asiatic Researches,
t. n. ) ; sehab mat signifie en persan : Le
roi est mort. Peut être est-ce à l'tn-
fluence du jeu des échecs qu'il faut at-
tribuer un usage singulier dont nous
n'avons vu d'explication nulle par*.
Lorsqu'un roi Scandinave venait è être
tué sur un champ de bataille , le com-
bat s'arrêtait à l'instant , comme la par-
lie finit quand le Roi est mort.
(4) Nott, la nuit ; Angurbod, la dou-
leur; Hela, la mort.
(5) Les Jotes, probablement Getae
des Romains, semblent avoir précédé
en Scandinavie les sectateurs des Ases
(laCimbrie s'appelait .lotland). 11 s'atta-
che à leur nom des idées si diverse?,
qu'on est porté à croire qu'il était éga-
lement appliqué à tous les peuples qui
n'appartenaient pas à la même famille.
Dans le Vaf)>rudnis-mal Odiu lui-même
leur donne lepilhète de savants, et le
Skalda, p. 108, les appelle Hundvisir
Jotnar, Jotes qui savent cent choses;
mais ils étaient avant tout les Titans Scan-
dinaves, la personnification des forces
ennemies de la Nature. Eolen en anglo-
saxon , eyltyn en écossais , elen en vieux
saxpn, signifiaient géant ; eten s'employait
dans le même sens en vieil anglais , Sir
Trislrem , c. I, st. 87 ; c. III, st. 17 ; et
ou lit dans une chronique anonyme, ap .
Warlon, flislory of english poeiry , t. L,
p. 98 , éd. de Price :
And ffor Englond dede batayle
With a mygti gyaritte, wîthout faylej
His name was noteXSolbroDd.
Colbrond était un géant danois , sur qui
on avait fait des chansons populaires. Il
y a dans le Tyrol une tradition sur une
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Alors tous le» Dieux montèrent sur leurs trônes, et le*
plus puissants tinrent conseil j ils décidèrent qui créerait la
foule des esprits avec le sang et les ossements bleuâtres du
géant des mers (1).
Lorsque , au sortir de l'assemblée , trois Ases des plus
puissants et des plus bienfaisants (2) rentrèrent dans leur
palais (3), ils trouvèrent sûr la terre Ask (4) et Em-
reinede géants, appelée Huit, ap.Grimm,
Deutsche Sagen, t. 1, p. 376, trad. franç. ,
qui doit se rattacher à cette signification.
Voyez Torfaeus, Hiit. reg.Norv. , t, 1 , p.
413, 117 et seq. Une méchante femme,
dont on faisait peur aux enfants en
Westphalie y était connoe sous le nom
d'Elheninne. Les poètes appliquaient le
nom de Joies à tous les ennemis ( Einar
Skalaglara, ap. Snorri, Olaf Triggve-
sonarsaga, c. XVI) , à l'hiver (ap. Bus*,
ching, WOcKentt. Nachrichten, t. I,p.
133 et seq.) et même an mal moral (Jot-
naheiti... er]?at flest had e]>a lastmœli,
Skalda, p. 127). Ailleurs il est employé
comme terme de mépris ; au moins il
peut l'être dans le cîiânt anglo-saxon du
Voyageur, v 52 ; et il Test certainement
dans Pier$ Plowman, fol. 52, éd. de
1550; et dans le Reinék de Vot eu prose,
la femme du Carpenler est appelée Vrw
Tu$f0 9 \ib. I, c. 9. Son étymologie reste
ainsi nécessairement bien incertaine : il
peut venir de , fort, beau ; d'àirwv t
d'où A iOioty > brûlé par le soleil , ou du
mauvais génie des Persans que les
Indous appelaient Dejodae, Djutas ou
Jui$, suivant Rilter , Erdkunde, t. 11,
p. 802,K)4.
(1) Ymir, l'Océanos des Grecs; les
Dieux avaient fait la mer avec son sang,
la terre avec sa chair, les pierres avec
ses os, le eiel avec sou crâne et les nua-
ges avec sa cervelle. Voyez 'sur la créa-
tions des esprits, Pherecydii fragmenta,
p. 157, éd. de Sturz. On a passé les
strophes X-XV, qui contiennent une
énumération des esprits et ne présentent
qu'un intérêt mythologique.
(2) Hésiode appelle aussi les Dieux,
Theogonia t r.A6ei 111 : ôWïî/wjç sawv.
(5) L'Asgard; Ilymii-qvida, st. VI;
]>rym8^qvida f si. XVIH? voyez s* de-
scription Grimnit-aMt, tt. IV et seq. ;
Snorra -Edda, p. 42-44. II y avait aussi
sur la terre un As-gard (irvpyoç ,
burg), Ynglingataga, c. II, probable-
ment près du Gancase , où Pline place
Uicarâia ; Tacite, Germon., c. 3, parle
d'un Aiciburgiut que Hadrianus Ju-
nius pense être un bourg du duché de
Glèves, appelé encore aujourd'hui A$+-
àurg. Strabon, 1. XI, c. 2, nomme A$-
purgient les habitants d'une contrée à
Test du Bosphore cimmérîen ; on lit dans
Etienne de Bysance : kanoMpytavot
èBltOÇ TWV TtBpl T*ÎV MaitOTïîV >ipwjv ,
et Bactrc était , comme en Orient , sous
le nom d'Aigah^La même confusion
avait lieu chez lesurecs; ils regardaient
à la fois le ciel et la terre comme l'ha-
bitation des Dieux :
Ta eupuoTèpvoc, 7rà*r&>v èBàç
àtjffoiXiç ait c p
A Ôavarwv ot iyQvai xap>j vtyosvro?
Hésiode, theogonia, v. 117.
Zsvç 3s 06«u à-yopyjv ttooicgcto
A'xpoTocnî xopuyii 7ro^i»8sepa8oç ,
Où).up7ro;o»
Iliaâ. L VIH, T. 2.
Ce que ce passage pourrait avoir d'ob-
scur serait complètement expliqué par
la comparaison des vers 25 et 19 du
même chant. On trouve même dans un
scholiaste de Gicéron : Est placitum
Btoïcorum mnndutn esse civtttftem Deo—
rum et horçûuum, cui praesi» summus
Deus creator : De Nalura Deorum, p.
766, éd. de Creuzer.
(Â) V>A$k, frêne; mais ce mytbétp«it
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Wa ( 1 ) , . vivant
— 94 —
presque sans force
et sans avenir.
Aucune âme ne les animait; ils n'avaient ni raison ni
mouvement , ni couleur dans la chair- Odin (2) leur donna
I
avoir une raison philologique , et en
turc, signifie amour; Xylander
dit aussi, p.328, quWfc signifie chair ; %
nous ne connaissons que ^L^». Le
Snorra-Edda, p. * 10, dit formellement
Joe le premier nomme avait été fait avec
u frêne, et il en lire son nom , comme
Adam , DW, de HD*TK , l'argile rouge-
avec laquelle Dieu l'avait créé. Dans la
cosmogonie grecque, les hommes étaient
aussi faits avec du frêne : Hsltaç
ytoipicoç fo twv àvGpw7rwv ytvoç ;
Hesychius, Lexieon t t II, p. 365. Le
même mythe se trouve dans Hésiode,
Opéra et Die$, v. 127-129 , et on voit
dansCallimaque, Hum. ad Jov.j v.47,
AcxraiGet Ms>tat ; ad Del. y v. 80,
Avto;>c0wv Me>aî , et dans Apollonius
de Rhodes , Argon. , 1. IX , v. 4 , BiOvviç
Nzlm. Les hommes étaient aussi sortis
d'un arbre , d'après la cosmogonie per-
sane; Gôrres, Mylhengeschichle der a-
iialischen Welt , t. I, ç. 233; et il est
probable que la même idée avait péné-
nétré en Allemagne ; au moins, Rollen-
hagen disait dans son Froickmeuteler,
p. 1 , c. 2 :
Darauf so bin Ich geeangen nach Sachsen
Wo die schonen Magdelein auf den Baumen
wachsen.
Et Aventin, Bairitehe Chronik , p. 186,
dérive le nom des Germains de germi-
nare.
(1) L'étymologie de ce mot semble
tort incertaine. On a voulu le dériver
de l'islandais elrir , aune, et de jxe>ia
frêne, par métalhèse emlia ; peut-être
Tient -H plutôt de l'hébreu DX , mère ,
que Ton retrouve à peu près dans toutes
les langues ; vieux persan , ^JJjî éthio-
pien, îlpD; albanais, Iptfxs; latin et
espagnol, amma ; finnois, ema , etc , ou
du turc Jott , désir , Jlaytt , biens,
«dut) , serrante» D'après le Snorra-
Edda, p. 10, Embla serait un arbre du
bord de la mer. Dans la langue aware
( caucasienne ) , ebel signifie mère, et il
se trouve dans la , langue des Çigains,
qui a, comme on sait, des rapports d'o-
rigine avec les langues de l'Indoustan,
une analogie remarquable. Kuni , qui
ressemble tant à yuvrj femme , et à
l'islandais Koni , signifie en cigain aune ;
malheureusement le vocabulaire cigain
de M. de Kogalnitchan, auquel nous em-
pruntons ce fait, n'explique point si c'est
alnm ou ulna , et nous n'avons pu nous
procurer le livre de M. Graffunder.
(2) Dieu suprême du ciel et de la ter-
re. Si Odin était un mot fait en Scan-
dinavie, il viendrait de ô*J>t, afyi y odr f
qui signifient esprit. M. Grimm écrit
Odhin et Buddhah ; Buddhih a la mê-
me signification en sanscrit. Nous ai-
merions mieux le faire venir du turc
j feu , ou , lumière ; l'é-
tymologie expliquerait alors sa con-
nexitè avec les Ases. Au reste , Odin
avait une jfoule de rapports avec Mer-
cure , que les Grecs appelaient O$ioç ,
et il y a dans la mythologie cingalaise un
démon appelé Oddy ou Sooniyan Yak-
shaya , que l'on représentait à cheval ,
un livre à la main ; Yakkun Nattanna-
tea, p. 43. Le culte du soleil était établi
dans le nord de la Tbrace depuis une
grande antiquité ; Pausanias, 1. 1, c. 31 ;
Hérodote, l. IV, c. 11, et les Thraces
s'appelaient très anciennement tfàwvsç ;
Thucydides, 1. 1, c. 4; Strabon,l. X, p.
1*9; Pline, 1. IV, c. 11. Il ne serait donc
pas impossible qu'Odin signifiât simple-
ment le Died de la T h race. Quoi qu'il en
soit, on ne saurait méconnaître l'analo-
gie avec le nom de Dieu si répandu Got t
God , 1<X^; G est un signe d'aspiration,
et in , hin , l'article affine. Le culte
d'Odin était répandu dans une grande
partie de l'Europe ; la formule de pro-
fession de foi si souvent citée en est une
preuve positive.
Forsachistu diabolae ?
Ëc forsacho diabolae.
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— 9S —
Tâme , Hsenir (1) la raison; Lodur (2) leur donna du sang
et des couleurs de pourpre (3).
Je connais l'immense frêne , qui s'appelle Yggdrasill (4) j
sa cime feuillue baigne dans une onde bleue ; il distille la
rosée qui tombe dans les vallées, et couvre de ses branches
toujours vertes la fontaine d'Urda (5).
Les trois doctes vierges sortirent de la mer qui baigne sès
racines ; les Dieux en appelèrent une Urd , une autre Ver-
End allum diabol-gèlde ?
End è*c forsacho diabolae.
End allum diabole-vuercum ?
End ëc forsacho allom diaboles-vuè'r-
cum end vuordum , Thunare ende Vuo-
den end Saxnote end allem them unhol-
dum, thè hira genotas sint.
Ec gefobo in got almechtigan fadaer
end in Christ godes suno end in balo-
gan gast.
II reste encore une foule de traces de
son culte ; celles que l'on trouve en Al-
lemagne sont trop nombreuses pour que
nous les citions. Mais il y a dans le Wilt-
sbire une montagne appelée Woden's
4 Beorth ; voyez M il ton, Uittory of Engl. 9
anno 588 , et la Chronique saxonne , p.
27, 62, éd. d'Ingram. U y a dans le
pays de Galles Gàlht yr Odyn, Pant yr
; Odyn; ap. Camden , Britannia , col.
747 , trad. de Gibson. Peut-être Oath ,
serment, vient-il de son nom ; au moins
disait-on Othe en vieil anglais ; Canter-
bury Taies, Prol., v. 126; et un des jours
de la semaine lui est consacré. A Sem
genealogia ducitur usque ad Voden , oui
tantae auctoritatis fuit apud suos , ut fe-
riam quartam , quam Romani geniiles
diem Mercurii appellabant, ejus nomine
consecrarent ; quae consuetudo ab An-
glis hodiecjue servatur : vocant^nîm
eumdera diem vodnesday , id est diem
voden; Ailred, ap. Twysden, Scriptores
anglici Decem, p. 351. D'après Grimm,
Deutsche Mythologie , p. 103, Vaude-
mont en Lorraine (Wacfanimons) en ti-
rait aussi son nom.
(1) Dieu de la lumière; voyez Finn
Magnussen, Eddalœren og dens Oprin-
dette, t. II, p. 60 , 235 et seq. , proba-
blement de hœdnir , le très haut , oo
de heidnir, le brillant , l'étbéré.
(2 J Dieu du feu , de Jod, feu; voilà
pourquoi ce fut lui qui donna le sang ,
la chaleu£ au premier homme.
(3) Orion avait aussi trois pères:
Jupiter , Neptune et Pluton ; Meursiui ,
Comm. in Lycophron, p. 175.
(4) Qui supporte le monde : d'Yggr,
nom d'Odin , et draiill , portant ; por-
tant Odîn , Tâme et la symbolisation
du monde. Peut-être a-t-on fait de son
cheval la colonne de l'univers. Il ne se-
rait pas non plus impossible qu' Yggdra-
sill vînt d'y, pluie,ûypov, et de xlrasill ;
il distille la rosée qui tombe dans les
vallées , dit le VOlu-tpa. Les Indous a-
vaient un arbre mythique (un pépala ,
bananier), appelé Ashvata, dont le nom
a ainsi de grandes ressemblances avec le
mot islandais du frêne, Atkvid; voyez
VOupnekhat, t. I, p. 318 , 325, 338; t.
II, p. 118, et Gôrres, Mylhengesch., t. 1,
Ï). 72, 81 , 83. Il était représenté dans
e temple de Salsette; Transactions of
thelit. Society of Bombay, t. I, p. 50.
Il y avait également un arbre mythique
dans la religion persane, le Ribas dn
Bundehesh, et les prophètes hébreux en
ont aussi fait mention ; Ezéchiel, XXXI,
v. 10-16; Daniel, IV, v. 10 et seq.;
voyez sur ce mythe oriental Pallas, Bei-
ten durch verschiedene Provinzen de*
ruts. Beieht , 1. 1 , p. 335. L'arbre du
monde se retrouve encore dans la cos-
mogonie grecque ; Phérécydes ap. Beau-
sobre , Hist. du manichéisme , 1. 1 , p.
329 ; et le frêne y était un arbre sacré
d'après Pausanias; Graeciae Description
Achaïe, p. 406.
(5) La fontaine de prescience, àWrd,
la première des Nomes , ou , d'ùâeuf $
au moins les Grecs avaient-ils une fon-
taine semblable ; Pausanias, Graec. Des,
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— 96 —
dandi, Sctild fut le nom qu'ils choisirent pour la troisième ;
ce sont elles qui gonvernenfle monde et mesurent la vie; ce
«ont elles qui font la destinée des enfants des hommes (1).
Je me souviens du premier meurtre que les peuples com-
mirent sur la terre : ce fu| quand ils percèrent Gullveigde
leurs traits;' trois fois ils la brûlèrent dans le palais des
Pieux (2), trois fois elle renaquit de ses cendres; souvent
ils la brûlent encore , et cependant elle vit toujours (3).
Ils l'appelaientFortune. Elle dompta jusqu'aux loups, et les
hommes la reçurent dans* leurs maisons comme une messa-
gère de bonnes,nouveries; elle savait la magie et se plaisait
dans ses opérations (4) ; elle fut toujours Ja passion des cri-
minels.
Alors tous les Dieux montèrent sur leurs trônes, et les
pins puissants tinrent conseil; ils délibérèrent si les Ases pu-
Voyez aussi Hésiode, Theog. v. 244-225;
Her cul. Seutum, y. 248-260, et l'hymii e
homérique Ad Mercur. y. 550. Dans les
premiers temps on ne connaissait non
plus* que trois muses ; Heine, De Mutit 9
p. 35. Les Gaulois avaient neuf Nomes
(5X3)ï Pompon. Mêla, De Si tu Orôû, lib.
I, c. 65, et leur donnaient les mêmes at-
tributs ; Gamden , Britannia , t. II, p.
1*259. Suivant \e Snorra-Edda, p. 39 et
242, la INorne Skuld était la Valkirie du
môme nom, et l'on retrouve le même
rapport entre les Moepoct et les Kupeç»
(2) Ainsi que nous l'avons déjà dit ,
on regardait le mondé comme le palais
de» Dieux.
(5) G ult el veig signifient également
or ; cette strophe est une aliégorîè du
même genre que la ballade de Burnssur
John Barleycorn, él la chanson écos-
saise , plus populaire encfre , intitulé?
Allan a mâut.
(4) Soit à cause des opérations chi-
miques' nécessaires pour la mise en
œuvre des métaux, que le vulgaire ne
Comprenait pas ; soit .parce qu'on sup-
posait dans les temps reculés que la fer-
tune ne pouvait ^acquérir que par des
moyens magiques. La fin de la slrophe
rappelle :
Quid non potuit suadere majoras
Auri sacra famés 1
Achaïe, p. 440. Peut-être la locution
vulgaire du puits de la vérité se ratta-
che-t-elle à ce mythe.
(4} Urda* Ordin, de wrjia, le passé;
"Verdandi, de verda , l'arrivant, le pré-
sent; Skuld signifie l'avenir. D'après
quelques savants, on les aurait appelées
Nornes de wora, ronger, retrancW;
<nari t donnant la mort; ou de Nara,
l'esprit de Dieu dans la religiou indoue;
mais nous aimerions mieux faire venir
nom de naudhr, nécessité, comme de
fatum on a fait le bas-grec ^af*, l'ita-
lien fata, l'espagnol hada et le français
fée. On retrduve les trois Nornes dans
presque toutes les mythologie»; elles
s'appelaient aussi Mœr et avaient déjà
une grande ressemblante de nom avec
les Moepat des GrecB et les Mœredes
vieux Allemands. La Maya des ludous
est également divisée en trois personnes
métaphysiques : celle qui produit, celle
qui conserve et celle qui détruit. La res-
semblance avec les Moe^ai est plus
frappante encore ; l'hymne Orphique
L1X nous les montre, y. 2 : *
è7Tt 'kipwç
Ovpavta? iva>cvxov tôMpvvyjuç
vrro èeppnç.
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niraient le crfmie , ou s'ils accepteraient en composition des
sacrifices (1).
Ôdin leva le bras et lança ses traits sur les nations : cela
fut la première guerre qui ensanglanta le monde; le rem-
part de la yille des Ases fut forcé , et îes Varçes (2) chan-
tèrent la guerre sur un champ de bataille (3). *
(1) L'expiation par des sacrifices était
nue idée repandue*chez tous les peuples,
ainsi que M. de Maistre l'a prouvé dans
son Estai sur les Sacrifices ; niais peut-
être la croyance à leur efficacité et le
dédain de la vie humaine ne furent por-
tés nulle part aussi loin que chez les
Scandinaves. Sacrificium itaque taie est ,
ex omni animante quod masculinum est,
novem capita offerunt, quorum sanguine
Deos taies pracari mos est... Ibi etiam
(a Upsal) canes qui pendent c*m no-
mmions , quorum corpora mixlim sus-
pensa narravit mihi quidam Christia-
norum, seLXXH vidisse; Âdamus Bre-
mensis, De situ Daniae, p. 163. In pago
qui Selon dicitur, post novem annos,
mense januario... omnes conveniunt et
ibi Diis suismet LXXXX et novem hojni-
nes et totidem equos cum canibus et
gallis pro accipitribus oblatis immolant;
Dtlmari Chronicon; ap. Leibnitz , Ker.
Brunsv. Script, t. I, p. 327. Probable-
ment d après Dudon de Saint-Quentin
Pe Moribus Normannorum 4 ap. Du
Chesne , Script. Normann. p. 62), Vace
a dit dans le Romans de Hou, v. 190 :
Çeujx (les Danois) sont unes gens moult di-
?a'ffi8oloieml\rteMeler,
qW l'attotenf, muH se noient j
omnes vis h aacrifioient, .
Du sanotde Tomme s'arrosoîent. *
Sacrefioent a fln De
Qui Tbur ert entre els apele. *
Ainz sachiez tien que sâné* humain
ÏEspandeint el sacrifice.
Cn jug de boes pernêit as main, *
E cels dunt il esteit certains
Que l'om deveit sacrefier,
A un sol coup, senz recovrer.
Li espandeit tut le cervel
Quant n'i folleit; multl'en ert bel;
MortalaterreFestendeit,
La veine del quor li quereit,
Par cele l'en traeR tit fors
Quanqu'il poeitlesanc del corst
Odunc erent li exxillie,
A céo faire joius e le ;
Lur vis, lur chiefs, ceo qu'il aveient - -
En adesoent e teigneient.
• Benoit, Chronique rimée, v. OTfc
Thor'était, comme noua le verrons, le
dieu Taran, et Lucaîn disait, Pharsàk
1. 1, v. 446: "
Tharanis Scytbiae non mitior ara Dianae,
Saxo Grammaticus, lib. 111, p. 42, at-
tribue aux Ases l'introduction des sa-
- crifices humains en Scandinavie ; ce qui
certainement n'est pas, mais prouve au
moins qu'ils «n avaient étendu l'usage
et que leur religion les connaissait.
(%) Les habitants de l'atmosphère sui-
Yant Finn Magnussen , de van vide , es-
prits du vide ; mais peut-être se trom-
pe-t-il; d'après le Snorra-Edda, fab.
XXIII, ils seraient bien plutôt les Dieux
de reau,et Niord, le chef de leur race, est
représenté comme un Dieu poisson; Skal-
da , p. 103. Il me semble que les Vanes
signifient ici tous les ennemis des Ases ;
il se pourrait, comme Ta dit Geiier, que
cette hostilité eût un fondement his-
torique ; d'après Schbnîng , Om Norskeg
Folks Oprindelse, p. 84 et seq., le pays
des Vanes aurait été situé entre le Ta-
naïs et le Volga. Dans la mythologie in-
doue Vahni était un des noms d'AgnL le
Dieu dja feu. 6 *
(3) La prise des villes , qui apparte-
naient aux Ases comme le reste de la
terre, peut n'être ici qu'une périphrase
de la guerre; peut-être aussi le poète
a-t-il voulu indiquer que ce fut la fin
de 1 âge d'or, et que les Ases quittèrent
la terre. Le style du Fëluspa va deve-
nir de plus en plus apocalyptique ; nos
notes ne seront plus des explications,
mais des conjectures.
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- 98 -
Alors tous les Dieux montèrent sur leurs trônes, et' lefr
pïus puissants tinrent conseil; ils se demandèrent qui pâlis- .
saitla lumière des astres , et s'il» livreraient aux Géants Té-
pouse d'Odin (1>
Thôr (2) ôtodt là, le # front gonfléde colère. A une tellef pro-
position , le sang lui bout dans les veines ; le^ serments fu-
rent oubliés; les anciens pactes, les engagements solennels
furent tous rompus (3).
(1} La fin.de l'âge d'or était funeste à
toute la nature ; les astres eux - mêmes
palissaient. L'épouse d'Odin était Frig-
ga, h tertre ; leur mariage est le hpoç
yçfrQÇ , celui dont Virgile a dit , Georg.
MI, T. 324:
Tum pater omnipotens , foecundis imbribua.
aether
Copjugis in gremium laetae descendit, et.
omnes
Magnas atit. magno commiitus corpore,
foetus.
• (2) Personnification de toutes les for-
ces de la nature ; voyez Uhland , Jfy-
ihus ton Thôr. 11 avait la puissance et
l'a force de vaincre tout ce qui est vi-
vant ; Dœmis, IX. Son nom est certai-
nement d'origine orientale. D'après Ce-
drenus, Thor ou Thurus succéda à Kinus
et fut divinisé ; G'6tres t Myihmgesch. f t.
I, p. 271 et 290. Osiris s'appèllajt aussi
TThor, Êaihor , et cette coïncidence est
d'autant plus remarquable , que Tbor
était quelquefois nommé Àsathor, On
ne peut douter qu'il ne fût , ainsi que
Jupiter, la personnification du tonnerre;,
son marteau sans manche n'est pas au-
tre chose que la foudre. Dans la mytho-
logie étrusque, l'ange exterminateur est.
représenté aussi un marteau à la main ;
J. von Hammer, JakrbtockerderLitera-
lur, t. LIX , p. 58. Un passage de Vir-
gilius Haro Grammaticus jette un nou-
veau jour sur la signification de son
nom; Quod graece dicitur thronus ; un-
de et qui in eo sedet Thors , id est rex ,
nominatur ; ap. Mai, Clastici Auctoret,
Monwnenla Vaiicam , t. V , p. 9. Sui-
vant Grimai, Deut. Gramm., t. HI, p.
353, Tbor est une contraction dbthorr,
JAoro», que l'on trouve dans presque
toutes les langues. Tonare .13^, proba-
blement l'hébreu , tfarabe j^jS ,-
et le persan f&3 , se rattachent au
môme radical. Mallet, Edda , p. 88-89,
nous apprend que ihorom en phénicien
et toron dans, la langue des montagnards
écossais, signifient tonnerre ; en breton
c'est tara». Le Dieu principal des Let-
tons s'appelait Thorapilla ou Thorawi-
vita : c'était le Tonnant ; il était invisi-
ble et avait les ailes d'un oiseau. Jupiter
était, comme on sait , symbolisé par un
aigle, et l'on a souvent représenté lay
foudre avec un aigle. Le Sedura majtrs ,
dout le nom vulgaire est Joubarbe, Jo-
vis barba , s'appelle en allemand Don-
nerbart, Barbe de Tbor , et Jupiter est'
nommé yaç irouç [Suppl ir r. 897),
comme Thor dans lé VMu*sj>a, st. L :
Mavgr Hlodyniar. Il reste encore hors,
dé la Scandinavie quelques traces du
culte de Thor ; le Thursday de* An-
glais lui était certainement consacré, et
il y a dans le Westmoreland un endroit
appelé Kirbithure , que Pan nommait
autrefois Kirk by-Thor. On y a trouvé
une médaille sur laquelle était gravé
Thor gut luetit y l'image du dieu Thor;
Gamden , JBritannia , col. 692; trad.
deGibson.. r
(3) On serait tenté de croire à une la-
cune; le Snorra-Edda } p. 45 et .seq.,.
nous apprend que , pour sortir d'un
grand danger qui n'est pas exprimé , le*
Dieux avaient promis aux Géants de;
leur livrer le soleil, la lune et la terre*
Il est probable que ce mythe signifie
Î[ue les Ases violèrent un traité de pair
ort onéreux que leurs; ennemis leur a-
vaient imposé. D'après Servius ,adAe-
neid., 1. VI, v. 58€, les Titans auraient
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- le sais que la trompette de Heimdad retentira aow l'arbre
sacfré , habitué à la paix (1). J'ai vu un torrent emporter lu
parole du père des mondes , et se briser comme une cata-
racte écumante. — Comprenez-vous ma pensée (2) ?.
- Je serai seule , assise à la porte du palais , quand viendra
tout pensif le vieillard des Àses (3) , et je le regarderai au Vît
sage. — Pourquoi m'interrogez-vous ? Pourquoi me tentez-
vous ? — 3e sais tout 9 Odin ; je sais où tu caches ton œil
dans la fontaine de Mimer; un jour viendra où il en avalera
les eaux avec la parole du père des mondes. — Comprenez*
tous ma pensée (4)?
! Le Dieu des armées (S) m'a donné des anneaux et des ta-
lismans ; il a mis la sagesse dans mes discours et l'esprit de
prophétie dans ma pensée; mon regard perce au loin. à tra-
vers tous les mondes.
' J'ai vu les Valkyries accourir des pays lointains , prêtes à
s'élancer à cheval à travers le peuple dés Dieux ; Skuld te-
nait son bouclier; Skaugul, Gunnur, Hilda, Ganndul et
Geir-Skaugul étaient couvertes de leurs armes. Déjà les
nymphes d'Odin se sont passées en revue ; elles sont prêtes
à s'élancer sur la terre , — les Yalkyries (6).
su aussi des vengeances à exercer ton- une ressemblance de mots; auga signifié,
tire les Dieux , et ils auraient été appe* œil fin islandais, et plusieurs des popula-
fés Titans 4e t utiç » vengeance. tionsdu Caucase, qui ont des rapports bis*
4 (l)L'Yggdr«Ul > (ionHaoiiiiocûQTrait ^rimiea aree lés anciens Scandinaves,
le ciel appellent le soleil eqci et ôga. Le père des
(2) Le poëte semble ici vouloir établir p »**» «*} <> d \ n ' Ç c 1^ e ro ^i e 5ÎP ro "
une liaison morale entre le parjure des k*M«n«t sur ridée qu avait déj&ex-
une liaison morale entre le parjure . . , . , , - . , . ». „
Dieux et leur ruine. pnmée dans U aftoplie. nvécédefite?
(3) Dans l'antiquité les vieillards é- ws te texte n'est pas ela« , et les da-
taient les chefs; la gérontocraUe était «J»**? 16 ktoorra-W*,} 17, a
une nécessité et un fait. refeuèfflie*, sont teHement confuses ,
< (4) Géant dont le nom me semble Te- fl* on ue Ç** en «Rendre aucune exph-
nir a4fhébreuÛ*D,eau. M. Finn Ma- catl0n ï ^ *™ ce ™I ih * Fmn %-
gnussen reconnaît ;Lexic.myth,. p. 511, g us *L n ' ~EiJ Si *i*Bdda , t. I, p. 41,
qu'il symbolisait quelquefois l'océan , et t » r?k T\? et "SS? '«t C J[ euxer »
Sous croyons que tetfe est sa significa- Symbohk , t V , p. 360 Peot-Ôtre , au
lion ordinaire. L'œil d'Odin est le soleil; " 8te j J e rattache-t-il à la fable que
eette image se retrouve dans toutes les Hérodote raconte des Arimaspiens , qtf|
mythologie: voyez, entre autres auto- certainement adoraient le soleil (Omn) ;
filés , Macrobe, Saturn. , 1. 1, c. 21 . Si » k* appelle fxouvoyGatyoe.
cette fljgute n'était pas aussi naturelle , . £5) Deus Sabaoth. to
on en powrMàr tfacsfcer l'origine dans ' (6) SkuM, Uavenir ; Skaugul, la sudH-
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J'ai vu quelle destinée attend Baidur, le fils d'Odin, le
Pieu au visage de pourpre (1); flexible encore et luisante ,
la branche de gui couvre déjà la campagne de son om-
bre (2).
Un jour, je le sais , cette branche deviendra un trait mor-
tel , et Haudur le lancera (3).
me ; Gunnur , la bataille ; Hilda, l'écla-
tante (personnification delà bataille chez
les poètes); Gaundal, la discorde; Geir-
Skangul , celle qui élève la lance. Les
Valkyries conduisaient les morts au Val-
halla ; leur nom vient de «a/, corps sans
vie, et de kiora , choisir. 11 y en avait
treize suivant le Grimis-mal, st.
XXXVI , et toutes celles que nous ve-
nons de nommer n'y sont pas comprises;
le Skalda , p. 212, en désigne encore da-
vantage. On les appelait Nymphes d'O-
din, parce qu'il était le Dieu des batail-
les. Dans les Homérides, les VLepeç sont
quelquefois de véritables Valkyries; II. .
1. IX , v. ill ; 1. XVIH, v. 535-540 ; 1.
XXII, v. 210, etc.
(1) Baidur ou Balldur, second fils d'O-*
din et de Frigga, soleil , Dieu du soleil;
son nom peut venir de balldr , puissant ,
beau, ou de bal y flamme, quoiqu'une
origine, orientale nous semble plus pro-
bable. Les Phéniciens adoraient le so-
leil sous le nom de Baal ; d'a-
près le scholiaste d'Eschyle et Hesy-
chius , ap. Vossius , De origine et pro-
gressa Idolotriae, Ballen signifie roi en
persan , et cette explication est confir-
mée par Sextus Empiricus, 1. 1, c. 13
(je ne connais que Jy, prince) ; Baidur
serait alors une contraction de Baal-adur,
•VTN hébreu , oujyl persan , noble,
brillant , le brillant roi, le roi du feu ; il
pourrait venir aussi du sanscrit
être fort , ou du persan «Xjt^ , fils. Un
autre fait prouve la liaison entre le culte
du soleil en Orient et celui des Scandi-
naves. Ils célébraient le solstice d'été ,
comme les Persans, en allumant d'im-
menses bûchers ( c'est là probablement
l'origine des feux Saint- Jean ) , et Ton
sait par le témoignage de Diodore de
Sicile, 1. 1, p. 99, que les Egyptiens im-
molaient des hommes rouges [nvppoi :
de là sans doute l'épithète de Baidur ,
blodgrom tinor ) à Busiris , c'est-à-dire
sur la tombe d'Oeiris ; Jablonski, Lexi-
eon voeum aegypt. , p. 54 , et Zoega ,
De Obeliscis, p. 288.
(2) Les Dieux avant pressenti la mort
de Baidur, sa mère fit jurer de ne lui
faire aucun mal à toutes les créatures
du ciel , de la .terre et de la mer ; elle
n'oublia que le gui , et ce fut avec une
branche de gui que Haudur le tua. Voi-
là sans doute pourquoi le gui était le
symbole de la nouvelle année ; il avait tué
l'ancienne, représentée par la soleil. Au
gui l'an neuf, disait-on en France , et
cette signification du gui se retrouve aus-
si en Angleterre ; ap. Robert , Cambrian
Popular Antiquitiet ; voyez aussi Pline,'
1. VI, c. 44, et Geijer, Svea Rikes HUf-
der , 1. 1, p. 330 et sea. Le rameau que
Virgile met à la main a'Énée pour péné-
trer dans les enfers n'était autre chose
Îjue du gui ; il le dit lui -môme sous la
orme d r une comparaison ; Aeneid., 1.
VI, v. 205:
Quale solet sylvis brumaU frigore viscum
Fronde virere nova, quod non sua seminat
arbos ,
Et croceo foetu teretes circumdare truncos ;
Talis «rat species auri frondentis opaca
Ilice, sic leni crepitabat bractea vento. ,
Ferdusi raconte du prince Asfendiar
une histoire absolument semblable à
celle de Baidur ; ap. GtJrres , Heldenbuch
von Iran , t. Il, p. 324 , 327 et seq. Un
épisode de l'histoire, de Baidur exerça
une influence incontestable sur les idées
poétiques du moyeu âge. Le Snorra-
Edda nous apprend que les Dieux mi-
rent son corps sur un vaisseau appelé
Bringhorni , qu'ils lancèrent en pleine
mer , à la merci des vagues, et dans
Lancelot du Lac, p. 147 , éd. de 1591 ,
le corps d'un chevalier est déposé « en
une nef richement équippée , qu'on laisse
aller au gré du vent , sans conduite.»
(3) Fils d'Odin, SfcoMa, p. 105. U
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Le lendemain matin naîtra le frère de Baldor (1) ; avant sa
seconde nuit , ce fils d'Odin aura déjà vengé son frère. Il ne
sè lavera les mains ni ne se rasera la tête avant d'avoir
étendu sur son bûcher le meurtrier de Baldur. Mais Frig-
ga (2) pleurera, dans les plus profondes cavernes, la perte
du Valhalla (3). — Comprenez- vous ma pensée ?
était aveugle et te Dieu des ténèbres ,
suivant M. Finn Magnussen ., EddaUeren %
t. in, p. 12, 29 et 40. Peut-être son nom
Tient -U de haudr , haudur, terre, corps
opaque. Chez les Grecs, Kàqç était le
nom de Pluton.
(1) Son nom vient probablement do
Cflfin, Téta, Je beau, ou du persan a,
le noble, le sublime. On reliouve
un Bali dans la mythologie cingalaise;
voyez Upham, Illustrations ofBudhitm,
n. 28-45.
(2) Déesse de la terre et de la volup-
té ; elle était fille de Fidrgvin et femme
d'Odin. Son nom peut venir de l'islandais
freya, la féconde ou la fécondante. Un
manuscrit du Skalda parle d'un oiseau
qui lui aurait été consacré (Lex. mylh.,
p. 576) ; peut-être est-ce le friquet , es-
pèce de passereau dont la lascivité est
proverbiale en Normandie. Ce mythe se
retrouve chez une foule de peuples; Isis
pleure Osiris, Vénus Adonis , Cybèle At-
tinis; voyez Diod. Sicul. , lib. IV. La
Mort avait consenti à rendre Baldur à
Frigga si toutes les créatures le pleu-
raient. U n'y eut qu'une vieille femme'
qui s'y refusa : aussi Baldur est-il ap-
pelé le Dieu des larmes ; Skalda, p. 105.
En anglais, le vendredi est consacré à
Frigga, Friday ; elle a remplacé Vénus.
(5) Son nom vient de val , choix , et
Mll t hall , palais; le palais des élus , et
les élus étaient les plus braves. Il avait
d'assez grandes ressemblances avec Vâ-
c ail on des romanciers du moyen âge, où
habitaient aussi après leur mort les é-
lus de la chevalerie, pour qu'on puisse
assurer qu'il n'y avait de changé que
quelques lettres de son nom. Ses mu-
railles brillaient au loin comme de l'or;
Grimnù-mal , st. VIÏI; il avait cinq
cents portes et quarante de plus, /<*.,
*t. XX III; son toit était formé de bou-
cliers dorés; Thiodolf Hvin, ap. Snor-
ri, Heimtkringla t t. I, p. 93; et un ai-
gle faisait la garde sur le faite; Grimni$.
ma/, st. X : et en lit dans la description
d'Avallon que nous a laissée le Romank
de Guillaume au cornet , Ms. du Roi
6085:
Ades reluit corn fournaise embrasée
If i avoit pierre ne fust a or fondée /
.V.C. fenestes y cloent la vespree.
La couverture fa a or tregeteej
Sus .j. pomnet fu l'aygletfor fermée.
Une autre description de We d'Aval-
lon montre encore plus évidemment que,
dans l'esprit du moyen âge , c'était un
paradis que chacun concevait à sa ma-
nière :
Taprobana vîret fbecunda cesplte «ratai
Bis etenim segetes anno producit ïn uno
Bis gerit aestatem : bis ver, bis colligit uvas
Et fructus aJios ; nitidis gratissima gemmis ,
Atflis aeterno producit vere virentes
Flores et frondes, per tempora cuncta
. . • vfrendo.
Insula pomorum quae fortunata vocatur
fix re nomen habet, quia per se singula
Non opus est illi sulcantibus arva colonisé
Omnis abest cultus nisi quem natura
, Tl4 m , ministrat:
Ultro foecundas segetes producit et uvas,
Nataque poma suis praetonso germine
sylvJs:
Omnia gignit humus vice graminis ultro
redundans.
Galfrid de Afonemuta, Fila MerUni, v. 905.
Il n'entrait dans le Valhalla que les
guerriers morts dans les combats; F*-
ylingasaga , c. X , jet on retrouve une
croyance semblable, qui n'était proba-
blement pas générale en Scandinavie ,
dans les religions indoue et persane;
voyez leJVa/a, p. 254, trad. deKosegar-
ten; le Hitùpadesa (Londres, 1810), v.
68, et le Schahnameh , ap. Gtfrres, t. H,
p. 97. Dans le Jardin des, roses de la
religion persane, les héros vident éter-
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— 102 —
J'aî ?u dans lés fers, m mBieu du làc defeu, tme forme
semblable à Loki habile à les prendre toutes ; là s'as*
*ied Sigyna (2), et les souffrances de son mari lui remplissent
l'âme de douleur. — Comprenez -vous ma pensée?
* Un torrent descend de l'orient , roulant de la vase et de$
épées; il empoisonne au loin les vallées : son nom est S&*
thur (3). Au nord , sur la montagne des Ténèbres , s'élève
nellement des coupes pleines devin sans
pouvoir jamais assouvir leur soif, e|
dans le Valhalla Scandinave ils vident
joyeusement leurs coupes d'or tant que
dure la journée; Grimnis-mat , st. VU.
Si les Ases reçoivent ainsi les braves
dans leur palais , c'est qu'ils comptent
sur eux pour la grande bataille avec les
Géauts, et Ton voit dans Saeountalà ,
acte. VI, que dans leurs dangers les Dieux
indous appelaient aussi des héros à leur
secours.
- (1) Il étaitfilsdugéantFarbauti etdeNa-
la, que d'autres traditions appellent Lau-
feya ; son nom vient de loki, fourbe, ou
de log, feu. C'est l'Ase déchu , le Satan
de la, mythologie Scandinave ; son his-
toire est racontée dans VMgis-Drecka.
En irlandais , loj signifie à la fois dieu
et feu ; c'est évidemment un souvenir de
sabéisme, et peut-être ne peut-on le
rattacher qu'à la religion Scandinave.
Au reste, ce ne serait pas le seul ; dans
le roman en vieux français que nous ci-
tions tout à l'heure , Loke s'appelle Lo-
qulfer , et a conservé le caractère sata-
nique que nous lui voyons dans YEdda :
. Dit Loquifer : De ça vous ai veu ;
Relinquis Deu, le malves roi Jhesu,
Et si aore Mahomet et Gahu.
. En Norvège, le Diable est encore ap-
Selé Loke , et les paysans du Julland
onnent à l'ivraie le nom de Lokens
Havre, avoine de Loki. Le feu avait
«assi deux caractères différents dans la
religion Scandinave , et Loki était deve-
nu un personnage double, dont on con-
fondait quelquefois les deux rôles , Loki
d'Asgard, l'Ase, et Loki d'Otgard , le
Géant, le Démon. On retrouve aussi cette
.distinction dans notre vieille poésie :
Un vix prestre la porte garde,
Maus fus et maie llambe Tarde.
Lais de Gugemer, v. 540.
Voilà le marnait feu, bien distingué d'un
autre , et cette expression n'est pas iso-
lée ; on la trouve aussi dans le Tristan
de M. Francisque Michel , v. 5791, dans
le fabliau Do Maignien et de la Dame ,
v. 55, et dans plusieurs autres , t. 111,
p. 2$7 et 297 , éd. de Méon. Il est im-
possible qu'elle ne se rattache pas aux
traditions ou aux souvenirs d'un peuple
qui avait rendu un culte au soleil.
(2) Sigyna est uue déesse; Snorra-
Bdda,?. 79 et 212; elle eut de Loki
deux enfants , Nari et Narti. L'étymolo-
gie de son nom est incertaine. Pour
punir la perfidie de Loki, les Dieux
rattachèrent comme Ahriman , Promé-
thée et le Satan du Cœdmon :
Ac licgaS me ymbe
Iren benda
RideS racentan sal.
Puis ils suspendirent sur sa tête un ser-
pent. Sigyna reçoit dans un vase le poi-
son qui distille incessamment de sa gueu-
le ; mais lorsque le vase est plein , et
qu'elle le retire pour le vider, le poison
tombe sur Loki , et ce dont les efforts
qu'il fait pour changer de place qui oc-
casionnent les tremblements de terre. -
(3) De slita, détruire ; le destructeur.
Il y a un fleuve dans la mythologie in-
doue qui répond à la description du
Slithur , d'après M. Finn Magnussen,
Lex. myth. , p. 712 , et on lit dans le
Voyage de saint Brandon au Paradis
Terrestre :
Enfers jetet fus et fiâmes ,
Perches ardanz et les lames.
Il y a aussi dans le Purgatoire de saint
Patrice, v. 1257, un fleuve
Horrible ; e parfund, e puant ;
La oit criz e noise grant.
Cele ewe estoit toute embrasée
De flame sulphrme od fumée.
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— 103 —
}e palais d'or Je la race au cœur 4<e pierre j un autre «'élève
dans la contrée que n'ont jamais désolée les frimas : c'est
Brimir(i), la salle de réjouissance des Gréants.
J'ai vu dans la terre des Funérailles la demeure qui ne con-
naît point la lumière du soleil ; ses portes sont ouvertes au
vent du nord j une pluie de poisons tombe à travers les fe-
nêtres; ses murailles sont bâties avec des serpents entre-
lacés (2).
J'y ai vu rouler, dans l'écume des torrents , le parjure >
l'assassin et celui qui souille l'oreille, d'une épouse de paroles
adultères (3). Là ; l'insatiable Nidbauggr (4) suce le cadavre
(1) De brimi, feu, chaleur; on dé-
tail là placer . parmi les grands bon-
heurs de la vie dans un pays aussi froid
crae la Scandinavie.
(2) D'après Hyde , De religions vete-
rum Pertarum , p. 399, 404, les enfers
des Persans ressemblaient au Nastrond
des Scandinaves. Son nom vient sans
doute de «or, cadavre , et slrond , riva-
ge, la Terre des Morts. Dans la poésie
anglo-saxonne , les serpents figurent
aussi dans le supplice des damnés; Cœd-
mon, v. 270,271, et Dante a dit, Infer-
no,*ç. XXIV, v. 82-85:
E viéivi entro terribile stipa
Di serpenti, e di si diversa mena ,
Che la memoria il sangue ancor mi scipa.
Voyez aussi c. XXV* v. 1-9, etc. La mê-
me idée se retrouve dans le Purgatoire
de saint Patrice, par Marie de France ,
T. 996 :
Sur els veeit draguns ardanz,
8ui les poieneient e turmentouent,
d denz ardanz les devouroueni.
Et dans la Danse des Morts de Holbein,
n° 53, le serpent figure parmi les armes
et les attributs de la mort. Un autre
passage de Vlnferno, c. VI, v. 7, con-
corde parfaitement avec la description
du VWu-spa :
Io sono al terzo cerchio detta piova
Eterna, maladetta, fredda e grève :
Regola, e qualité mai non l'è nuova,
Grandine grossa, e acqua tinta, e neve
Per l'aer tenebroso si riveraa :
Pute la terra che questo riceve.
(3) La vénération dont on entourait
les femmes en Scandinavie faisait at-
tacher la plus grande importance à
leur chasteté. Dans le Bava-mal, st.
CX XX III, il est recommandé d'avoir la
Ïilus grande circonspection avec la
èmme des autres, et la strophe €XVH
«avait déjà donné le môme conseil. La
femme adultère était enterrée vive : Ko-
ni undi griut; StiernhiSOk, De jure flb-
thorum vetuslo, p. 356. Peut-être sont-
ce les souvenirs de la poésie-islandaise
qui firent supposer à tant de poètes du
moyen âge une loi qui punissait de mort
les femmes qui avaient péché contre la
chasteté. G'estoit la coustume , en ce
temps, telle que quand une femme estoit
grosse, que ce n'estoit de ?on mari, où
qu'elle ne fùst mariée, on l'ardoit ; JWa-
toire plaisante du noble Siperis de Ft-
nevaulx et de ses dix-sept fils. La
femme d'un paysan s'écrie , en trouvant
chez elle le cadavre d'un moine que des
voleurs y avaient apporté :
Sue ferai lasse!
demain arse,
Et vous serez pendus, biax sire,
- Demain porra li siècles dire
K'o moi rave trove gisant.
Safnte-Palaye, Glossaire, col. 282.
Dans le roman de Tristan, il est con-
damné à mort pour adultère, aiusi que
Ysolt, et un des plus touchants épisodes
de V Orlando forioso est basé sur l'as—
pra legge di Scozta, empia e se ver a.
(4) De nid, ténèbres, et hauggva, dé-
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des morts, et dépèce lea vivants. — Compre&çz-vous ma
pensée?
Jadis elle se retira à l'orient dans la forêt de Fer (1), et
elle y allaita les enfants de l'abyme ; le plus grand de tous a
la taille d'un géant : c'est lui qui dévore la lune (2).
Il se rassasie de la vie des hommes , et rougit d'une pluie
de sang le trône des Dieux } l'été suivant , la lumière du so-
leil est plus sombre, et les tempêtes sont déchaînées. —
CQmprçnez-vous ma pensée ?
Alors Egdir (3), la sentinelle des Géants, s'assied, plein dé
joie , sur la montagne , efciait vibrer sa harpe ; sur sa tète ,
chante, dans les airs (4)^Fialar, le coq aux couleurs de
feu (5).
C'est lui qui porte sa crête d'or au milieu des Àses f son
chant réveille les guerriers du Dieu des armées. Il en est un
chirer; c'était le dragon qui déchirait dare, l'Aquilon, Borée, est le roi des
les damnés dans les ténèbres du Tar-» Vents ; Pylhia, ode IV, t. 321-26 : àsToç
tare. signifie à la fois aigle et vent ; dans les
(1) Il y a également dans la mytholo- chants de la Grèce moderne c'est un
gie indoue une forêt de Fer ; Finn Ma- vau t our) Ê s paÇ , qui préside aux vents;
gnùssen, Vôlu-spa, n. 59. Fauriel, t. 2, p. 256, et le vulturnus,
(2) Les anciens peuples croyaient quo i e % enl de 8U d-est des Latins, vient cer-
les éclipses étaient produites par un f lainemeilt de vullur.
monstre qui voulait dévorer les astres ; (4) Le texle dit . | a f or èt des oiseaux .
elles leur semblaient un présage de c , egt une périphrase qui désigne sou-
grands malheurs, comme l'étaient na- vent j, air dans les poésies Scandinaves ;
guère encore les comètes. Le monstre e lle nous semble trop recherchée pour
qui 4évorera a lune lors de la fin du ne ètre uue interpolation,
monde s'appelle Manigarmur, le glou- Le coq éta f t le SY mbole du feu
ton de la lune. On trouve encore des dans l'Orient (Rois, 1. Il, c. XVII, v.
traces de ces idées en France; La Mon- ^ Creuzer, Symbolik, t. Il, p. 90 ) , et
noye nous apprend, Noet Borgmgnon, hez feg auc i ens Scandinaves, proba-
p. 242, que l'on dit en Bourgogne, pour ^ lement ;parce qu 'ji aim once le retour
braver des menaces dont les effets, sont ^ u - oùf C e9t à cetle signification mé-
éloignés : Dieu garde la lune des loups; t ap horique qu'il doit sans doute le nom
et dans la chauson populaire sur Henri r lui J onne ïe poëte> piallat, de fiOlr,
IV Jusqu'à ce que l'on prenne la lune rauUitu d e , qui a beaucoup de formes
avec les dents signifie la fin du monde. différentes. Dans plusieurs de nos pro-
(3) Géant dont le nom vient d'egdir, vince8 , e coq es t resté une figure de
aigle; probablement le môme que le pi ncen die ; les habitants dés campagnes
Hraesvelgr du Vafprudnis-mal , st. n'osent pas refuser les mendiants, parce
XXXVII, v. 5, Géant sous la forme d'un que, disent-ils, le coq rouge chanterait.
aigle ou couvert des dépouilles de l'ai- La môme expression existe en D» 1 } 6 -
gle. On reconnaît Yaquilo de3 Latins : mark ( Edda, t. I, p. XXXli ) et en Alle-
Ventus,dit Festus , a vehementissimo magne ; Keysler, Antiquilates ieplen-
volatu ad instar aquilae. D'après Pin- trionales, p. 162.
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— 108 —
«titre, aux phimes couleur de suie (1), qui chante sous la
terre , dans les cavernes de Hela (2).
Les aboiements du chien des enfers (3) retentiront [devant
la porte , le Loup rompra sa chaîne et courra à travers le
monde (4). Mon œil a lu dans l'avenir, il a vu plus loin en-
core la dissolution des puissances , et le crépuscule des
Dieux (8).
Les parents mépriseront les liens de la parenté, le frère
combattra son frère , et tombera mort sur son cadavre. Le
crime sera dans le monde, l'adultère datas tous les lits; ce
sera le siècle des tempêtes et des loups, le siècle de la hache
et de l'épée ; le meurtre brisera tous les boucliers; avant que
l'univers entre en fusion , le dernier homme aura péri frap-
pé par son semblable (6).
(1) Ces deux coqs reviennent sou-
vent dans la poésie du moyen âge, en-
tre autres dans les strophes XIII et XIV
de la ballade danoise Aage og Else ; et
nous aurons l'occasion d'en parler ail—
leurs. On ne pouvait donner à la lu-
mière bienfaisante du soleil le même
symbole qu'aux feux souterrains, qui ne
paraissent qu'en déchirant la terre et
en répandant dans Pair des vapeurs mé-
phytiques.
(2) Fille de Loki et d'Àngurbodi , la
plus terribles des Furies ( Uyndlu-liod,
st. XXVI), la Mort. Otf lit dans Leyces-
ter, Hittorical antiquities, p. 141 : Ro-
ger Lacy, sirnamed Bell, for his jierce
spirit. Hela avait un cheval blanc, ap-
pelé Helhestr, qui rappelle celui de \ A-
pocalypte, c. VI, v. 8; on reconnaît 'le
Ralighi des Indous, et l'A^aoTwp dés
Grecs.
(3) 11 s'appelait Garm, et son nom ve-
nait de Qerr; vorace. On retrouve ce
chien dans la mythologie de presque
toutes les nations; chez les Grecs, les
Indous (Moor, Hindu Panthéon, p. 304) ,
les Slaves (Mone, Geschichte des Hei-
denlh/im nord. Europa , 1. 1, p. 210),
etc. ; les Egyptiens avaient aussi un loup
mythique : Creuzer, Briefe ûber ilomer
und Hetiodus , p. 183.
(4) Le loup Fenrir , do /en , fenri ,
abyme; il ava éta engendré par Loki
et Ângurbodi. VJBgi$ - Drecka , st.
XXXVIII et XXXIX. et le Gilfagin-
ning , p. 32 et seq., racontent com-
ment les Ases étaient parvenues à le
lier dans l'île de Lyngvi.
(5) Il y a dans le texte des expres-
sions mythologiques, qui auraient exigé
de longs commentaires; on a sacrifié la
fittélité des mots à la clarté des idées.
(6) On a cru devoir changer deux
vers de place. Ovide a dit, Metam., I. I,
v. 128 :
Protinus erumpunt venae pejoris in aevum
Omne riefas; fugerepudor, verumque,
ûdesque.
Viveur ex rapto, non hospes ab hospite tutus,
ftonîocer a genero ; fratrum quoque gratta
rara est.
Il y apra sur la terre, a dit cet homme
sagô (Merlin), un long âge de guerre, de
cruelles épouvantes, de meurtres et de
perfidies; un âge de bêtes féroces, un
âge de combattants. La froideur glace
tous les cœurs. Un temps pire encore
s'empare du monde ; le pére ne connaît
{dus son fils, les parentés sont rompues ;
es fils s'élèvent contre les pères; Mer-
lins-spa, ap. Finn Magnussen, Lexieon
mylhologicum, p. 658.
Biedecrvt vnbovm
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40 ■
— 106 —
IxOTqueflàtoÎMsrararbre qtii supporte lemonde, tes «M de
Mimir joueront au bruit éclatant du cor 4e Giallar(i); Hetah
^1 élèvera sa trtfmpette dans les airs, <rt ses sons reteati-
roiit au loin (2); la mer élèvera jusçi'aû del la cime mugis-
sante de ses vagues (3).
snr les moyens de sauver. l'imfoeta, me-
nacé de périr par le feu. Au reste , il y
avait dans la religion Scandinave un au-
tre Mimir, dont le nom venait sans
doute de mimir , qui a de la mémoire,
de l'expérience; il semble une person-
nification de la jsagesse ; ce fut lui qui
rendit le JJrenrier oracle, qui apprit à
Odin à connaître les lettres , et dans le
Brynhildar-qvida I, st. XIV, Odin
loi coupe la tête ; ce jfui ne peut s'enten-
dre que dans un sens métaphorique :
T M . ... ~ . Mm Odin mit hérité de sa sagesse. Consul*
roU ^îi^:Snîr ( îwalrîî «" **• de Mimir Unifierait 4pnc
ra avec la tôte de Mimir (1 océan) ; il 8eulement réD échir ; la fontaine de Mi-
mir , la source de la sagesse , serait la
réflexion. Si notre interprétation n'était
Gewinnent blvdigin tovm ,
Sie werdint gar blvtvar.
Iles oeMnam dagis dftz Ist war.
Enkerirt, ap. Hoftinaim, ^m^«*oe»,
t. II, p. 188.
Voyez aussi Hésiode, Opéra et Bt'et, t.
463 et suiv»; S. Mathaeus , Bvrng.,
c.xxrvr,v.io,i2. 9 wt
(1) Géant dont le ntm vient de y ♦«ttr,
retentissant.
(2) Pour appeler les Dieux au com-
bat,
lera
a paru peu probable que, ainsi que l'ont
crut plusieurs commentateurs, Odin de-
mandât conseil à Mimir, qui est un Géant
et par conséquent son ennemi ; en ajou-
tant que les fils de Mimir se réjouissent
du danger qui menace les Âses, la même
strophe le rend encore plus invraisem-
blable. Notre interprétation se fonde
sur la strophe XXXVIII du Hyndlu-
liod (La mer élèvera ses vagues fu-
rieuses jusqu'au sommet des cieux ) ,
et une figure assez commune dans la
poésie orientale ; le poète nous a semblé
avoir voulu dire que le ciel sera assez
près de la mer pour pouvoir parler avec
elle. Nous citerons pour exemple ce
passage si célèbre du Sehahnameh où
Ferdusi décrit la gloire de Feridun :
Jones, Poeseos Âtiaiicae Commenta-
rii , p. 206, en traduit ainsi deux vers :
Cura ad elatam illam regiam accessi, ca-
7ut ejus cum stellis arcana iniit consi-
ia. On doit cependant reconnaître que
dans le Snorra-Edda , p. 72 , Odin va
demander conseil à la fontaine de Mi-
mir. Si peu décisive que soit l'autorité
de cette compilation, il est probable
3 ne ses idées avaient quelque fondement
ans les traditions du temps , et le poë-
te a pu supposer assez naturellement
qu'Odin consultait le Géant des mers
F
vas juste , il y aurait une lacune dans
& Wlu-spa ; presque toutes les prophé-
ties sur la fin du monde parlent de ré-
lévatîon des eaux de la mer. Dans une
traduction des prophéties de Merlin,
faite dans les premières années du tret-
zième siècle par nn moine nommé Gun-
laug Leifson , on IH :
Geysar geimi,
Gengr hann upp i lopt.
La mer se gonfle, elle s'élève rers le
ciel.
Bsti sera el uno de los signos dubdades,
Subirà à las nubes el mar muchos estados ,
Mas alto que las sierras ô mas que los
n coftados ,
Tanto que en sequero fincaran los pescados.
Berceo, Signot del Juieio, st. V.
Nous croyons qu'on sera bien aise de
•trouver ici la traduction que MarbodO
fit en vers latins de la prophétie de la
Sibylle :
Judicii signum , telhis sudore madescet.
Exurêt terras ignis, ^ntumquepoluinque,
Inquirens tetri portas efTringere Averni.
Tunc'elrit eYluctus,' stridebunt dentibus
omnes.
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— tm —
L© frftne Yggdraaai s'agitera $«r se» ravinas (i) j %
craquera comme s'il était atteint de pourriture, et Loki
rompra ses liens ; les morte eux-mêmes trembleront dans le
royaume de Héla ayant que la flamme de Surtur ne le
dévore (2).
Le yoile de Hrymur (3) paraîtra à l'orient , la mer gon-
flera sés èaut devant lui ; le serpent du monde se déroulera
avec la force d'un géant (4), il serrera l'Océan dans ses
Eripitur solis jubar et chorus interit astris.
Salvetur coelum, lanaris splendor obibit ;
nejkieieottes. valles extolletab irao.
Non erft m rébus bominum sublime Tel
M akum;
Nam aequautur montes campis, etcaerula
^ pontu
Onmia cessabunt, tenus contracta peribit.
8iopariter fontes, torrentes, fluminaque
Et tuba oum sonitum tristem demiUet aï™
alto
Orbe , gemens facinus miserum, variosque
Tartareumque Chaos monstrabit terra
_ déhiscent ,
Et coram hoc Domino Reges sistentur ad
unura.
Decidet e coelo jgnisque et sulphureus
amnls.
Ap. HildeberU Opéra, col. 1630.
(1) Les tremblements de terre sont in-
diqués dans toutes les prophéties comme
un des signes précurseurs de la fia du
monde :
En el octavo dia vernâ otra miseria ,
Tremera todo el mundo mucho de grant
■ m manera,
«on se terna en pies ninguna calavera ,
Que en tierranon caya, non serà tan ligera.
Berceo , Signas del Juieio , st. XV.
Nec tremor est terrae , judiciive dies.
Beinardus Fulpes , 1. 1 , v. 780.
(2) On fait venir son nom de surir,
obscur; si celle étymologte était vraie ,
elle pourrait s'expliquer de la môme
manière que le nom des astres en persan
OjU*¥, yoile. LeKal, ou Kala deslndous,
jui doit aussi consumer le monde, a une
étymologie semblable , et Ton ne peut
s'empêcher de remarquer la liaison de
son nom avec l'islandais Kol, l'allemand
Kohierei l'anglais eoal, charbon. 11 sem-
ble d'ailleurs assez naturel d'attribuer
la couleur noire aux intelligences les
plus redoutable» et les plus méchantes ;
les mauvais Génies de l'Orient , le Sa-*
tan du moyen âge chrétien , le Saman*
Dewa cingalais et le Gzernebog Tschart
des Slaves , étaient également noirs; en
turc le même mot, signifie noir et
méchant. Cette étymologie ne nous sem-
ble cependant pas la plus probable;
dans une mythologie où le feu était
Dieu , les mauvais Génies devaient per-
sonnifier le froid et les ténèbres. Surtur
nous semble avoir des rapports d'origi-
ne avec le grec raoTaptçgev , trembler
de froid, et le mandschou tourtar, qui
a la même signification ; il y a en Islan-
de une grotte pleine de glaçons , que
Ton appelle Caverne de Surtur (Surtar-
hellir). Lorsque -plusieurs systèmes reli-
gieux se sont mêlés et qu'on a cru àla des-
truction des Dieux par le feu, Surtor a prit
un rôle entièrement opposé à son carac-
tère primitif. Il est d'ailleurs remarqua-
ble que seoir, froid, et svalg, consumer,
aient le même radical. Nous ne croyons
•pas que VObicUr puisse signifier ici l'in-
compréhensible , comme i'Aman des É-
gyptiens et l' Ayvworoç, ap. Ad. Apo$t.>
c. XVII, v. 23.
(5) Géant, dont le nom vient de hrim,
gelée blanche; celui qui apporte le froid.
(4) Il s'appelle JQrmungand , le
monstre terrestre ; Midgardsorm , le
serpent qui entoure le monde. C'était
d'abord la personnification de l'océan ,
qui enveloppe la terre et rejoint sa tète
avec sa queue; dans l'écriture allégori-
que des Egyptiens, l'univers était repré-
senté par un serpent. Les Indous
croyaient aussi à ce monstre , qu'ils ap-
pelaient Vasuki; voyez le Maha-Bhara-
ta; Esaie , c. XXVII, v. 1 , en parle
sou* le nom de Léviathan. Àhriman , le
Génie du mal des Persans, était éga-
lement représenté sous 5 la figure <rua
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— 108 —
nœuds; l'aigle battra de* ailes , son bec pâle déchfrera tes
cadavres (1), et le navire de la mort forcera le passage (2).
Il paraîtra à l'orient : Loki tiendra le gouvernail , et les
flots apporteront les messagers du destin (3). Tous les mons-
tres de la Destruction suivront Fenrir -, réuni à leur armée,
le Démon de la nuit les devancera tous.
Que feront alors les Ases? Que feront alors les Alfes (4)?
serpent ; GBrres , Mythengeschichte ,
t. I , p. 227. Seshanaga , le souve-
rain de Patala , l'enfer de la mytholo-
gie indoue, est le roi des serpents;
voyez aussi Yakkun Nattanavoa , p. 40.
Le Diable était connu dans le moyen âge
sous le nom de serpens , anguit ; Gre-
gorius Magnus, Opéra, t. I, p. 111;
ffellewurm, ap. Eschenbach, Lohen-
grin 9 v. 141. Dante dit :
Difendimi,Ço Signor , dallo gran vermo.
Et Ton trouve la môme expression dans
l'Arioste , Orlando For. , c. XL VI , st.
78. En cigain le même mot benk signifie
à la fois diable et dragon. jVoyez aussi ,
sur la Vouivre, Mémoires des Anti-
quaires, t. VI , p. 217. Voilà pourquoi,
dans les vieux romans carfovingiens
qui étaient composés dans un esprit chré-
tien , c'était un dragon qui servait de
ralliement aux Sarrazins :
De davant sel fait porter sun dragon ,
E l'estandart Tervagan e Mahum ,
E un Ymagene Apoïin le felun.
Chanson de Roland, st. CCXXXVII , v. 2.
Sun dragon portet a qui sa gent s'alient.
/<*.,st.CXH, v.2.
Le slgnors d'aus qui porte le dragon.
Romans de Garin le loherenc, v. 27,405.
Et il y avait un dragon sur l'étendard
magique que Merlin avait donné à
Arthur :
Merlin bar her golnfanoun ;
Upon the top stode a dragoun.
Romance of Arthour and Merlin.
On retrouve aussi le dragon chez Stric-
kœre , p. 104' , et Chuonrat , p. 217 ,
v. 21, etc. Au reste , tant de nations
avaient adopté le dragon comme signe
de ralliement, qu'on aurait probable-
ment tort d'en tirer aucune conséquence ;
voyez Vegetius, 1. 1 , c. 23 ; Claudianug,
passim ; Guiart, 1. 1, p. 303, et du Gange,
t. II, col. 1642 et suiv.
(1) Hrœsvelgr, mangeur de charogn e;
le nom de l'aigle en sanscrit, Gf)06(|^ * ,
a la même signification.
(2) Le Naglfar ; de nagl , ongle, et
far , navire ; vaisseau fait avec les on-
gles des morts , suivant le Snorra~Ed-
da , p. 71 : aussi la superstition recom-
mandait-elle de les couper pour retar-
der l'arrivée du Naglfar.
(3) Muspellz ; ce mot présente de gran-
des difficultés. M. FinnMagnussen l'ex-
plique par les Génies de l'empyrée ;
mais on ne comprendrait pas alors pour-
quoi le FVlu-spa , st. XLV , les ferait
arriver sur les flots , et Y JEgis-Vrecka ,
st. XLII r à travers les bois. M. Grimm,
Deutsche Myth. , p. 466, assure que ces
Muspellz ne peuvent être que les Génies
du feu , quoiqu'il fût fort extraordinai-
re que le VVlu-spa les fît arriver par
mer et du côté de l'orient , tandis que
Surtur, qui est bien certainement Je
feu , vient du midi. Il nous a paru qu'ils
devaient signifier le Destin ; dans un
fragment, d'une harmonie des Évangiles
en vieux saxon , Mutspelli a certaine-
ment cette signification ; ap. Docen ,
Miscellaneen , t. II , p. 18 ; et les deux
passages cités par M. Grimm à l'appui
de son opinion donnent une nouvelle
force à la nôtre. Le mutspelli tiré de
la traduction de Pétri Ep. II , c. III,
v. 10, est le dies Domini de l'interprè-
te latin , et Mudspelles megin obar mon
ferid d'Heljand signifie : La force du
Destin domine les efforts des hommes.
Il avait primitivement la même signifi-
cation que Surtur; £JUwwt signifie , en
turc, obscur, manquant de lumière.
(4) Puissances élémentaires , infé-
rieures aux Ases et supérieures à l'Hu-
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— 109 —
Le monde dés Géants retentit dejoie , les Ases se réunissent
à la bâte ; les Génies terrestres gémissent devant la porte de
leurs cavernes ; ils savent que les entrailles de la terre ne les
protégeront point. — Comprenez-vous ma pensée?
Surtur s'avance au midi , poussant devant lui la flamme
4u feu ; le soleil resplendit dans les reflets de son épée (1) y
les montagnes dé rochers fondent, les géantes courent éper-
dues , les hommes se précipitent dans les voies de la mort,
et le ciel se fend.
Alors une autre angoisse frappera la Déesse. — Odin en-
gagera le combat avec le Loup , et l'éclatant vainqueur da
Beli (2) avec Surtur. — Alors tombera le Dieu le plus cher à
Frigga(3).
inanité; peut-être leur nom vient-il
d'ulyoç , blanc , par opposition aux
mauvais Génies , qui étaient noirs ; il se
retrouve dans plusieurs langues ; Mlf en
anglo-saxo , Elf en anglais et en sué-
dois, Elbe en allemand , Elv en danois ;
la féerie du moyen âge s'y rattache en
grande partie. Les Alfes étaient un an-,
eien peuple de la Scandinavie ; FOlun-
dar-qvida , st. X , XII , XXX.
(1) Je n'ai point traduit Valtifa; Je
ne comprends ni sa déclinaison , ni sa
signification , et les manuscrits ne sont
point d'accord. Il me semble impossible
d'appliquer au destructeur Surtur le mot
dont se sert la st.LV ppur désigner les
Dieux régénérateurs du monde. M. Finn
Mnçnussen , qui croit le contraire , parce
qu'il fait de Surtur le Dieu suprême , ne
peut appuyer son opinion que sur la st.
XL du Hyndlu-liod : alors, dit-elle, alors
viendra celai qui est plus puissant que le
plus puissant, celui que je n'ose pas nom-
mer. Mais l'auteur de la version actuelle
du Hyndlu-liod était certainement chré-
tien et écrivait dans un tout autre esprit
qne celui du Wlu-spa. 11 y a une opposi-
tion entre Surtur et suasogo]?» les divini-
tés bienfaisantes , dans, le Vafyrudnis-
mal , st. XVII!; et le SkcUda^. 209, met
Surtur au nombre des dénominations poé-
tiques des Jotes,qui sont presque toujours
désignés par des noms odieux. Ce qui a
pu contribuer à l'erreur de M. Finn Ma-
guussen, dont la grande érudition cher-
che à rapprocher toutes les idées de
YEdda d'une religion quelconque , c'est
que, suivant la mythologie indoue , Vis-
chnu devait porter une épée flambante
comme une comète et dévaster le mon-
de afin de le régénérer ; Moor , Hindu
Panthéon , p. 188. BÏ . Berçmann a adop-
té une autre interprétation , qui nous
semble fort douteuse.
(2) Géant ; de bélia , rugir ; il fut tué,
Sar Freyr avec une corne de cerf;
nvrra-Edda, p. 41. Freyr semble le
Dieu de la lune, Qsoç Mtov» Deus lunus ;
c'est à lui que l'on demandait la pluie ,
les beaux jours, et la fertilité de la ter-*
re. J'ignore si l'on doit expliquer par
cet attribut ou l'existence d'un culte se-
cret ; ce qu'Adamus Bremensis dit de lui,
lib. IV : Cujus etiam simulacrum fingunl.
ingentiPriapo.
(3) Odin. Les trois grands Dieux indous,
Brahma, Vischnu et Mahadeva , meurent
aussi ; Jones , Works , t. II , p. 242.
Dans le Protneiheus Vinctus, la destruc-»
tion de Jupiter est prophétisée , v. 907-
927 , 95*7-59 ; Sénéque dit également ,
Hercules Oeleus, v. 1112 :
Omnes pariter Deos
Perdet mors auqua.
Un passage d'Hérodote , 1. I , c. 91 ,
n'est pas moins remarquable : t»jV
irsTrowftsvnv poipjv àâvvara iarr*
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Alors viendra Vidar, le puissant fils du père dès Victoires,
combattre la Bète dévorante (1); le glaive que sa main tas**-
m Renfoncera jusqu'au cœur de l'allié des géants*
Alors accourra l'illustre fils de la Terre (2) ; le premier né
d'Qdin viendra «ombattre le serpent , et te serpent succom-
bera sous lea coups du défenseur de Midgaprd (3) ; 'tous lea
hommes disparaîtront du monde; le vainqueur s'éloignera
$i monstre en chancelant ; il marchera neuf pas et tombera,
semblable au vaincu (4).
- Le soleil commencera à noircir, la terre s'affaissera dans
la mer, les étoiles tomberont du ml pleines de cendre
(1) De Vedr , vent ; Vidar était l'Ase
muet , le Dieu des tempêtes :
Typhon 1 ,
Igne siraul ventisque rubens.
Valerius Flaceus, JrgonauUeon,.
1. III ,v.i3û.
la Bête dévorante est le loup Fenrir.
" m Thor.
; (3) Midgard, la terre du milieu, la
terre des Hommes ; il y avait au dessus
PAsgard, la terre des Dieux , et au nord
l'Utgard , la dernière terre, l'habitation
des Géants. Dans un sens figuré , Isaïe
met aussi les Démons dans le nord ; XIV,
1. 16. Ce nom de la terre se trouve aussi
en angle-saxon , Middangeard, Cœd-
tnon , y. 12 ; en vieux saxon Middilgard,
Bel j and > v. 88 , éd. de Scbmeller ; eu
gothique , c'était Midjun-rgards* La vje
d'Alexandre , que Warton semble avoir
attribuée à tort à Davte , commence
WWlemdekeswelylerfd
Faird y-dight this my ddelerde ,
And cfepid hit m here maistrle
Europe , Affryke and Asyghe.
On en trouve on autre exemple dans
Warton , 1. 1, p. 35 ; et dans la ballade
écossaise Child Rowland , la terre est
encore apnelée middle enrd; Northern
Illustrât. , p, 399-
(4) Cette strophe est la plus obscure
de tout le poème ; on a supposé qu'il
rexhala tant de vapeurs méphytiqnes
du. cadavre du serpent , que tous lea
hommes en furent asphyxiés et que
Thor lui - même tomba* mort après
avoir fait neuf pas pour s'en éloigner.
Ou ne sait si c'est a la tradition du
serpent du Midgard ou à des observa-
tions réelles d'histoire naturelle que la
poésie du moyen âge devait l'idée do
ces immenses serpents marins cra'on y
retrouve si souvent ; nous n'en citerons
que deux exemples;:
Insnla non longe est praemoltibus édita
olivis»
Collibus aera tegens et ophnae conscia
praedae;
Hic tenet eximinm montisposseasor
acervum »
Implicitus gyris serpens, crebrisque reflexua
Qrbîbus, et caudae sinuosa volûmina ducens,
Multiplioesque agitans spiras, viru ^ ue ft ^ eM
Saxo GrammaUeus, lib. IL*
Veint vers eals un marins serpenz,
Qui eochaced plus tort que feni )
Li fus de lui si embraise
Gume bûche de foraaise ?
Sanz mesure grant est li cors
Plus braiet que quinze tors;
fur les undes que il muveit,
ar grant turment plus s'estuveit.
Voyage de saint Brandon au Paradis
Terrestre.
Dans le Schahnameh , il est aussi
question plusieurs fois du serpent des
mers; voyez Gorres, Heldenb. von Iran^
1. 1, p. 25$, ete.
(5) Des8ibiodmdagesdagetda*ges*ir» w
Daz an dem firmamento gat irre ,
raemiegeUchbym«flwhl r
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— 111 —
le feu se roulera en sifflant autoutvdeTaxfr du monde , Ifes
colonnes de flamme s'élanceront jusqu'au ciel (1) .
Un autre jpur/j'ai vu une terre verdoyante sortir du mi-
lieu des flots. — Les cataractes rentreront dans leur lit,
gJe planera (2), et détruira tes poissons qui nageaient sur les
montagne* (3).
Les Ases se réuniront dans les champs de rida ; ils parie-
ront dfe l'immense serpent qui entourait la terre et se ressou-
viendront des grandes œuvrer et de» anciens mystères du
Très-Haut.
Ils retrouveront une seconde fois , daps la verdure, ces-
merveilleux globes d'or, qu'avaient déjà possédés , au com-
mencement des siècles, le prince des Dieux et le fils du pre-
mier Créateur.
Daz fabletjt lançir nit , Uret cum terris, uret cum gurgite oonU .
; AbimflpringitoWviw. Gommante munio superestroCTs ffiuii
Entecrût, ap. Hoffmann, Fundgruben,
t.I|,p.lS8. ' Itisturus
Non serâ el doceno quien lo osd catar, LucalI^ Phar9al - > VU, v. 819.
Ga verân por el Çielo grandes flamas volar, Çax **** imbrlmet vor siner gesihte i
Veran à las estrellas caer de su Togar, AJs© beginnit da» gerihte,
tomo caen las.foja* quando oaen del êg&t. ffymel vot erdesanent brimiet.1
Berceo , Signo$ del Juicio , st. 19. Entecrût, ap. Hoffinann, Fundgruben,
tta^jtz atâiX ^^^^^ "
OrkneryngaSaga>v.90. ' p. 130, v. 16.
0) La oroyance à la. destruction de ?l^W^ de ^seràfieraliarato^
runiYerff par le feu et à sa régénération Ardra toto « mundo.
était égyptienne , persane , orphékfue, Bèreeo, Signo$ delJuécio, st. U~-
Mam ^ a ». , c. XIII , v * 25 ; Apocal. , ^ T ,
c VI, v. 12 et 15; rrt'Amfe» iïwAnd- ffl < 2jfeS»3F l . *f*> R<* «unevolata,
enhetl,p. 179. m ra P iQnt pkces ut poscit origo natau,tisl
H*e qneque in fati/reminlscitur affore t „ „ ^ mUni^.im,
tL**^ tempus «J»o*eron^ aux analogies in-
"a^i tetitis, correptaque regia diqnées dans la note précédente Rhode
Ortfc, JftftntiotyA., ffi>. I; y. ffce. neca, tfjrfrf. IX ; Quaett. Mur. I. Ilf ,
goaCaenr popdpt si nnnr mnrewttignfc, »*4*><»fc,«.3HU nïT \ :
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— 112 —
Le blé croîtra flans les cbamps sans culture ; tous les maux
s'évanouiront ; Baldur reviendra et habitera dans une paix'
éternelle, avec Haudur, le palais d'Odin.— Comprenez-vous
ma pensée ?
Alors Haunir acceptera le sacrifice du sang , et les des-
cendants des deux frères habiteront la vaste région des airs.
— - Complrenez-voûs ma pensée (1) ?
- Je vois s'élever au haut des deux un palais couvert d'or
et plus resplendissant que le soleil; les hommes pieux l'ha-
biteront et y vivront dans la joie jusqu'à la consommation
des siècles (2). ^
Alors viendra à l'assemblée des Dieux le Tout-Puissant
qui régit tout du sommet des deux; il prononcera ses juge-
ments, apaisera les désordres du monde, et établira une'
sainte harmonie que rien ne détruira plus.
Là viendra le noir dragon qui prend son vol de la mon-
tagne des Ténèbres j il planera sur le monde portant la mort
sur ses ailes. — Alors il sera précipité dans l'abyme (3).
TROISIÈME CHANT DE HELGI (4).
La première partie n'offre aucun intérêt poétique ; il ne
(1) Cette strophe est fort obscure; il sen a adopté, en reconnaissant que l'a-,
nous semble que Haunir , Hamir , la tu- bréviation des manuscrits autorisait éga-
mière , signifie ici le feu ; qu'en accep- lement les deux leçons. Voyez VApocal. ,
tant le sacrifice du sang, la composition ' c. XII ,v. 9.
que lui devaient tes Ases , il renonce à (4) Helga-qvida Hundihgsbana II , le
troubler désormais l'univers, et que les second chant de Helgi meurtrier de'
deux frères sont Vidar , qui a échappé à Hunding ; les héros indous portent très
la destruction des Dieux, et Baldur, qui souvent le surnom dé ha , meurtrier ,
est revenu. précédé du nom de l'ennemi qu'ils ont
(2) Âpoeal. , c. XXI , v. 18, 26. On a vaincu. Ce poème historique est un des
cru voir dans cette strophe des idées plus vieux et des plus importants de
chrétiennes qui prouvent évidemment l'Edda ; malheureusement c'est aussi un '
son interpolation ; mais la récompense des plus corrompus , et nos idées sur la
et la punition des âmes se trouvent dans poésie populaire ne nous permettaient *
Pindare , Olymp. II , v. 101-149 , éd. de pas de hasarder aucune restitution. Nous
Heyne, et dans Euripide , Hippol., v. avons traduit sur le texte de Tèdition
748 et suiv. in~4, t. II, p. 86. Le nom de Helgi sem-
(3) J'ai préféré hann , la leçon de ble venir de l'islandais Helgr , sacré,.
Resenius, à Aon» que M. Finn Magnus- VEdda connaît trois hérea de ce nom:
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Helgi , fils de Hiorvath , Helgi Haddin-
giaskati et Helgi Hundiiigshani. L'histoi-
re de ce dernier, dont il est question ici ,
est racontée par Saxo Graramaticus ,
Historia Danica, 1. II, p. 28-29, et par
Suhm, Kritisk Historié af Denmark, t.
II , p. 182-223. Le Helga-qvida Hun-
dingsbana I rapporte ainsi les circon-
St. h Un matin que les aigles bat-
taient des ailes , et que les montagnes
du ciel versaient leurs eaux sacrées sur
la terre , Borghild mit au monde à Bra-
lund Helgi au noble coeur.
St. V Epiant sa proie de la cime
élevée d'un arbre , le corbeau a dit au
corbeau : Je sais une nouvelle.
St. YL Le fils de Sigmund se plaira
sous la cuirasse; né de cette nuit, il
fixe déjà la lumière ; son regard est dé-
jà animé de la fierté des guerriers ; il
travaillera pour les oiseaux de proie :
réjouissons-nous.
On retrouve la langue des oiseaux
dans le Helga - qvida Haddingskiata I ,
st. I, le Brynhildar-qvida JJ, st. XI,
et dans le Sigur)par-qvida Fafnisbana
//, 2 m « partie , st. XXXII-XXXVIU et
XLl-XLIV ; mais déjà le peuple ne la
comprend plus; Sigurlb doit sa scien-
ce au sang de Fafnir qu'il a mis sur sa
langue. Adamus Bremensis dit des
Saxons païens, Historia Ecclesiaslica ,
t. I, p. 6 : Avium voces et volatus inter-
rogare proprium erat illius gentis;
mais le et volatus interrogare prouve
3u il ne s'agissait c(ue d'auspices. L'idée
e la langue des oiseaux était probable-
ment d'origine orientale ; au moins la
trouve t-on dans le Zendavesta , t. IÏI ,
p. 92, éd. de Kleuker, et dans le Koran,
c. 27; voyez aussi d'Herbeîot, Bibliothè-
que Orientale , p. 182 , 442, et Schmidt,
Mtthrchentaal, p. 2S8. Jaroblichos, Vita
Pythagorica , p. 126, raconte que Py-
thagore savait se faire entendre des ani-
maux , et qu'un ours lui promit par ser-
ment de ne plus attaquer les hommes et
les troupeaux; mais il n'en est plus
question dans l'antiquité grecque et la-
tine a*ant Apollonius de Tyanes. Il sem-
ble ainsi que les croyances populaires
du moyen âge sur la langue des oiseaux
y furent répandues par l'influence Scan-
dinave ou teutonique ï
Et H oisiaxahautealaine,
Li lais fu moult bon a entendre;
Exemples y pourroit-on prendre
Dont on vaurroit miex a la On.
Lais de VOiselet.
Dius, dit H père au damoisel,
*>ue dire ore cil oisiel ?
i enfes respont : J'entenc bien.
Romans des sept Sages, y. 4700.
There fg no foule thàt fleelh under heven
That she ne shal wel understond his steven.
Chauôer, Squier's Taie.
En vieil espagnol, présage, augure,
se disait avuero, Cid, v. 2624; aves
buenas o maïas , H., v. 867. Plusieurs
témoignages de cette croyance sont en-
core plus formels. Eo in tempore quo
humanae copia eloquentiae cunctis în-
erat animantibus terrae; Aimoin 1 , 10;
ap. Grimm, Beinhart Fucks, p. 379. En
ce temps que les bestes parloient; Chro-
niques de saint Denis, ap. D. Bouquet,
t. III, p, 165 ; Et encore dient li pèlerin
qui par cette voie vont en Jérusalem ,
qui ils oient aucune fois les oiseaux du
pais parler en telle manière, Id. , t. V,
p. 272. Dans plusieurs provinces de
France , la superstition populaire croit
encore que les animaux parlent la nuit
de Noël ; Mémoires de l'Académie Celti-
que, t. IV, p. 93; Pluquet, Contes po-
pulaires de l'Arrondissement de Bayeux,
p . 58. Jag horde en fogel sa sjunga, en
fogel var hâr, och sade fdr mig det el-
ler det; Ihre, De Superstition» , p. 51 ,
àp, Grimm, Deutsche Mythologie , p.
656; et on lit dans un sermon de saint
Eligius, mort en 659, ap. Dachery, Spi-
cilegium, t. V, p. 215 : Similiter et au-
guria vel sternutationes nolite observa-
re, nec in itinere positi aliquas aviculas
cantantes altendatis. On retrouve la
même idée parmi les populations slaves , '
comme le prouvent les chansons popu-
laires de la Bohême, le Chant des Hi-
rondelles ( Wenzig , Slawische Volkslie-
der, p. 59 ), et le Petit Oiseau menteur
(Id. , p. 40). Les Bulgares ont aussi une
chanson où une jeune fille charge un
oiseau de ses commissions pour son a—
mant; Wenzig, Slawische Volsklieder ,
p. 239. Cette croyance est également
fort répandue parmi les Grecs; Fauriel ,
Chants populaires de la Grèce moderne,
t. II, p. 324, 344, 392, etc. ; on la trou-
ve encore en Allemagne en 1624; Mi—
craelius, Pommer. Gesch. , p. 159; voyez
aussi Paul Warnefrid, L VI, e. 55; Gat-
8
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— 114 —
commence que lorsque Dagr (1), frère de Sigrun (2), vient
lui annoncer que , pour venger la mort de leur père, il a tué
d'un coup de lance son mari Helgi (3).
C'est à regret, ma sœur, que je t'apporte une douleur; la
nécessité seule pouvait me contraindre à faire couler les lar-
mes d'une femme. Ce matin, est tombé, dans le bois de
Fiotur (4), le meilleur roi qui fût au monde , celui qui cour-
bait le front de tous les guerriers.
— - Puissent retomber sur ta tète les serments que tu avais
prêtés à Helgi, par l'eau ou se reflète la foudre , et le ro-
cher que blanchissent les vagues (S) !
frid de Monemnta , Bittoria Britonum,
1. IT, c. 9; Petrufl Blessensis , Epittola
LXV, etc.
(1) Dagr, le jour; son nom se retrou-
ve dans notre Dagobert et le Daçitheus
des Goths. Si nous donnons l'explication
philologique des noms de la poésie po-
pulaire , c'est qu'ils sont ou deviennent
Sresque toujours la personnification
'une idée.
(2) Sigrun, de tig , victoire, et runar,
lettres , science ; on appelait tig-runar
des caractères magiques qui assuraient
la victoire; Sigrun signifie ainsi qui don-
ne la victoire. Peut-être dut-elle son
nom à la circonstance mentionnée dans
l'interpolation en prose qui suit la stro-
She XII de ce pobme : Helgi fut fatigué
e tuer ses ennemis , et il s'assit sur la
pierre de l'Aigle. Sigrun y accourut à
travers les airs, et le serra dans ses
bras en lui racontant les événements de
la bataille, ainsi qu'il est raconté dans
l'ancien Volsunga-qvida.
(3) Noire traduction commence à la
strophe XXVIII ; mais les strophes
XXII -XXVII appartenaient certaine-
ment à un autre chant , probablement
au Sinfiûtla-qvida.
(4) Mot à mot, le bois des liens , peut-
être, par une de ces figures si communes
dans la vieille langue Scandinave, le bois
des embûches ; il paraît que Helgi y fut
tué par surprise, avec la lance d'Odin.
(5) Ce serment par les éléments sem-
ble emprunté à l'Orient; on lit dans le
Manava-Dkarma-Saslra, 1. VIII, st. 86:
lies Divinités gardiennes do ciel , de la
terre , des eaux, du cœur humain, de la
lune , du soleil, du feu, des enfers, des
t>ent$, de la nuit , des deux crépuscules
et de la justice , connaissent les actions
de tous les êtres animés ( Trad. de M.
Loiseleur Deslongchamps). Dans l'Ilia-
de, 1. III , v. 277 , on jure aussi par les
éléments :
H*^toç G*, oç iravT lyopaç xat wave*
«iraxovetff ,
xat IIOTajxoi xat rata , xat oê
wrivepTe xajAovraff
av0pa>7rouç TivvçOov, qtiç xat
èVtOpXOV ÔjXOffffQ f
TjfxsiC paprvpot sers , fvkatrasr*
Sôpxta irtarra.
Une autre formule de serment, qui se
trouve dans le VVlundar - g vida , st.
XXXI , se rattache aussi probablement
à des traditions orientales ; c'est V&lund
aui parle à Kiduth , roi des Alfes (sans
oute des Finlandais), et par conséquent
un guerrier : Prête-moi auparavant un
serment solennel par la proue de ton
navire et le rebord de ton bouclier, par
les jambes de ton cheval et le tranchant
de ton épée. Le Manava- Dharma - Sat-
tra, 1. VIII, st. 113 , fixe la forme du
serment légal en ces termes : Que le ju-
{;e fasse jurer un Brahmane (homme de
a caste sacerdotale) par sa véracité ; un
Kchatrya ( homme de la caste royale et
guerrière) par ses chevaux, ses élé-
phants ou ses armes ; un Vajsya ( homme
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Poisse ton vaisseau dévier de sa roqte quand le vent que
tu désireras soufflera sur sa poupe ! Puisse ton cheval restèr
immobile quand, pour éviter la poursuite d^tes ennemis»
tu exciteras sa course ! Puisse Tépée que tu brandiras re-
bondir toujours émoussée , à moins qu'elle ne retentisse sur
ton crâne !
La mort de Helgi ne sera assez vengée que lorsque , ne
connaissant plus ni fortune ni plaisir, tu erreras dans les fo-
rêts sous la forme d'un loup (1), lorsque tu n'apaiserais ta
faim qu'avec des lambeaux de cadavres.
delà caste agricole et commerçante) par
ses yaches, ses grains et son or; un
Soudra (homme de Ja caste servile) par
tous les crimes. Le rapport qui se trou-
ve dans les langues teutoniques entre le
mot d'épée et de serment doit tenir à
cet usage; en islandais sverd et star,
anglo-saxon tweord et o$-*weord, etc. ;
▼oyez Dachery , Spieilegium , t. I , p.
383. Probablement ces idées ont influé
sur la forme des serments du Conter-
bury Taies ; le Maistir Outlawe jure par
the gode rode, le Sompnour par Goddit
armit two , et l'hôte par cockis bonis.
(1) Nous ne voudrions pas assurer que
la croyance aux métamorphoses des hom-
mes en loup soit Tenue de la Scan-
dinavie : on la trouve déjà chez les Grecs
( Hérodote , IV, 405 ; Esope , 425 , etc.) ,
et chez les Romains (Virgile, Bel. Vin,
V. 97; Pétrone, Sat. 62; Pline, Hist.
nat. , 1. Vin , c. 34. Voyez aussi Pompo-
nius Mêla, 1. H , c. 1 , et I. III, c. 6, etc.).
Mais peut-être ne serait-il pas impos-
sible de donner une grande vraisemblan-
ce à cette opinion. D'abord , elle y é-
tait fort répandue , Helga-çvida ïi , st.
XXn-XXVII; Volsungasaga, c. 12;
Fomaldar SOgur, 1. 1, p. 130, 131 , et
l'histoire de Biorno , dans Torfaeus ,
Hisloria Hrol/l Krokae y elU croyance
que les sorcières se changeaient en ani-
maux peut s'y rattacher; Toyez le F0-
lundar-qvida ; Danske Viser, 1. 1, p.
184 ; Sommerfelt , Saltdalens prœste-
gield, p. 84 ; The witch Cake , ap. Cro-
mek, Bemains of Nilhsdale gong, p.
283; Grimm, Deutsche Sage», n. LXXV;
Deutsche Mythologie, p. 623, etc. La
superstition classique semble accorder
à ces métamorphoses un caractère vo—
1 on taire, au moins dans le principe, et
il n'en est plus ainsi dans le moyen âge.
(On trouve encore dans le traité De Mon-
striset Belluis, dont le manuscrit est du
10 e siècle : Quas ferunt in omnium bestia-
ruro formas se vertere posse; ap. Berger
de XiTrey, Traditions Tératologiques f
uf/r signifient loup,et l'expression danoise
du loup-garou est tarulv, gothique eai-
raeulfs, et allemand werwolf. On lit dans
le Bornons de Gorin : Leu warou, san-
glante beste ; et le mot varou s'est con-
servé dans le patois normand pour dési-
gner un homme de mœurs farouches et
d'habitudes vagabondes. Le vargr islan-
dais a de grands rapports avec le nom dq
Diable en polonais, wrog (par métathèse),
et en slovinien, vrag; les Anglo-Saxons
rappelaient quelquefois wodfreca were-
fulf; Schmid, Leges Canuti, 1. 1, p,14fc ;
et le nom de Beowulf, le Tainqueur de
Grendel (un mauvais génie d'une nature
supérieure à l'humanité ) , signifie le
Tainqueur du loup. Dans les Loups ra-
vissons ou Doctrinal moral, de Ro-
bert Gobin (Ters 1520), le Diable est
un arcti-loup ; et on lit dans la Vie
de saint Bildefons , par Gauthier de
Goinsi; Ms. de Bruxelles, n* 636, ap.
Mone , Beinardus Vulpes , p. 307 :
ÇA lou desve , cil lou garol 9
Ge sunt deable , que saul
Ne puent estre de nos mordre.
On sait que le V ou W des langues teu-
toniques s'est fort souTent changé en G»
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— Ta fureur est insensée , ma sœur, quand tu voues ina
tète à ^affreuses destinées : Odin seul çst responsable de
tous nos maU^urs j c'est lui qui ^ semé la discorde dans
notre famille (1).
Ton frère t'offre de brillants anneaux et toutes les térreâ
de Vandil (2) et de Vigdal (3); pour racheter la douleur qu'il
et Marie de France dit , Laiidu Biscla-
veret , t. 3 :
Bisclaveret ad nun en Bretan
Garwall l'apelent li Norman.
On semble ainsi autorisé à dériver les
noms de la Gargouille de Rouen et du'
-Graouilly de Metz ( deux dragons qui ,
comme nous l'avons déjà tu , représen-
taient le Drable pendant le moyen âge),
de varg ou garg , et à <ne voir dans les
loups-garous que des possédés du dé-
mon, qui couraient comme des loups.
-L'histoire peut même donner l'explica-
tion de cette superstition : vargr signifie
également proscrit; et on lit dans Plu-
quet, Contes populaires, p. 15 , que les
'anciennes lois normandes disaient, en
parlant de la punition de certains cri-
mes, que le coupable soit loup, wargus
estor c'est-à-dire qu'il soit proscrit. En
Angleterre , où les Scandinaves avaient
introduit leurs lois et leurs mœurs, on
disait également d'un proscrit (utlagh ,
outlaw) qu'il portait une tête de loup; Pal-
grave, JttM and progrès* of the Ènglish
commonwealth, 1. 1, p. 2l0,et t. II, p.142.
Le loup-garou était un sujet fort com-
mua dans la poésie française du moyen
âge; nous avons encore les lais de
Mélion et du Bisclaveret ; et la vieille
romance anglaise Wittyam and the Wer-
wolf, ap. Hartshorne, Âncient mctrical
> Talet , p. 256 , est traduite du français :
For he of frenche this fayre taie ferst dede
translate ,
In ese of Englysch men in englysch speche.
Cette croyance.était expressément con-
damnée par l'Église pendant le iroyen
âge : Credidisti quod quidam creaere
soient ut... homo... inlupum transfor—
mari possit , quod vulgaris stultitia wer-
iroZ/vocat? ap. Burchard (mort en 1024),
cité par Grimm , Deutsche Mythologie,
app., p. XXXIII.
Jadis le poet-hum oir
Et souvent suleit avenir,
Humes plusurs GarwaH devindrenf
E es boscages meisun tindrent.
Lais du Bisclaveret, v.6*.
Gervasius Tilleberiensis dit , dans son
Otia Imperialia : Yidimms fréquenter
in Anglia per lunationes homiBes in to-
pos mutari, quod hominum genus Gerul~
fos Galli vocant. Voyez aussi Brceuner,
Curiositates , p. 252 ; Remlgius , Dœmo~
nologia, p. 263; Pueerus, De Divina-
tions, p. 170, etc.
(1) Ce passage est fort remarquable, et
l'on retrouve cette idée exprimée deux
ibis d'une autre manière dans le mêaae
poème:
Èo qve]? éo nocqvo
ornir valda.
St. XIX, v. 3.
Var]>at]>erscapaJ>.
StXX,V.6.
Âgamemnon s'excuse également sur la
nécessité :
lyw $'o0x ahioç sfyu,
cùla. Zsajç xat Motpa xai mpoyoïyiç,
Èptwç j
otrs pot itv àyopn Ypsaw èjz£a>ov
àypiov octiqv 9
ijptaxt tû), Ôt * AxÙIiqoç yspoLÇ avroç
Alla, rt xev peÇae/xi, Osoç 5ta rcavra
xsWra.
htaç , l.XIX^v.86.
(2) Sans doute Vendryssel dans le
Jutland.
(3) Domaine situé, suivant VBdda, t.
II, p. 107, note 48, dans l'Ile voisine,
Thioda , aujourd'hui Thya ; il y a ce-
pendant encore maintenant un Viborg
en Jutland, suivant M. van derHagen,
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t'a feite , il t'abandonne la moitié de sa fortune; tu en joui-
ras en paix avec tes enfants, comme de tes autres ri?
chesses (1).
Jamais le soir ni le matin ne me reverront sur te n*ont
Seya (2) assez heureuse pour me réjouir de la vie , à moins
que l'étoile royale ne rallume encore ses rayons sur le peur
pie ; à moins que le belliqueux coursier, accoutumé au frein
d'or, n'ait rebondi sous son maître, et que je n'aie reça
mon bien-aimé dans mes bras.
Helgi avait frappé d'épouvante ses ennemis et leurs alliés;
ils fuyaient tous devant lui , comme ces chèvres qui , dans
le yertige de la peur, se précipitent de la cime des monts
quand un loup les poursuit.
Helgi domina les autres héros , comme le frêne au magni-
fique feuillage domine la ronce ; comme le jeune daim , ra-
fraîchi par la rosée des montagnes, s'élève au dessus des
bêtes fauves de la vallée (3).
On éleva ensuite un tombeau à Helgi ; mais lorsqu'il vint
Voltungasaga, note, p. 168. Peut-être la ballade danoise Gr*nhildt Hem, p.
est-ce la vallée de Vig, idole dont on 1", st. 12, le poëte dit de Haagen, qui
retrouve ailleurs le nom; wig-weor- Tenait do tuer le batelier:
Oanga, Beowulf, y. 350; Viborg, Vila
S. Canuti, c. 23, etc. Han streg Guldringen af m Arm ;
de ses plus proches parents avec du For Fœrgemands Liv.
sang ; iVûrfa, c. 42 ; Viga Œumuaga,
c. 8 ; Valnsdœlasaga , c . 24 ; la loi fai- Dantke Fiterfra Middelalderen, 1. 1, p, Hl.
sait même de la négligence à remplir ce
devoir un motif de déshérence. Aussi H est difficila de ne pas croire à l'origine
était-ce une grande preuve de courage Scandinave de cette coutume; le même
que de se refuser à composer avec les pa- mot gildi signifie en islandais talion et
rents du mort. Dans Millier, Sagabiblio- composition ; c'était le rachat de la
thek y t. I, p. 40, Viçastyr se vante de peine du talion , que Ton avait encou-
n 'avoir jamais payé de composition, et il rue.
nous semble avoir lu qu'il avait tué jus- (2) Montagne de la Gothie suédoise;
qu'à trente- trois personnes ; toujours aujourd'hui Sawe, Seve. On trouve dan*
est-il qu'il devait être fort renommé Pline le mont Sevo.
pour ses meurtres, puisqu'on avait (3) Ces trois strophes nous semblent,
changé son nom d'Arngrim en celui de ainsi quVux éditeurs de l'Edda, t. n, p.
guerre à mort (vtg, meurtre, et styr, 107, n. 51, appartenir à un autre chant;
guerre). La composition sembla plus nous avons laissé de côté les deux der-
tard , comme ici, une espèce de justice niers vers, qui sont évidemment une ad-
ôu de Consolation à laquelle on ne dition, et que nous ne croyons susceptt-
croyait pas devoir se refuser : ainsi, dans bles d'aucun sens.
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dans le Valballa, Odin lui offrit de partager l'empire avec
lui (1). Helgi chanta (2).
Ayant d'aller dormir, Hunding (3), il te faut préparer un
bain de pied à tous les habitants de la terre; il te faut allu-
mer du feu , attacher les chiens , visiter les chevaux , et don-
ner leur breuvage aux cochons.
Un soir que l'esclave de Sigrun passait auprès du tombeau
de Helgi, elle le vit venir achevai avec une foule de guer-
riers (4).
Est-ce une illusion qui ahpse mes regards , ou sommes-
(1) C'est probablement à cette cir-
constance, ou à la croyance à sa régéné-
ration , dont rinterpolateur parle plus
bas, que Helgi doit son nom de saint on
sacré.
(2) Dans les premiers temps d'une lit-
térature , les chantres expriment naïve*-
ment ce qu'ils sentent, ils entrent brus-
quement en matière, et le peuple les
comprend parce qu'il partage leurs sen-
timents et leurs pensées ; mais lorsque la
popularité d'un sujet s'est affaiblie, ou
2ue le poêle, devenu artiste, veut avoir
e l'imagination individuelle , il y a un
temps où la théorie de la composition
n'est pas asses avancée pour qu'il ne
soit pas obligé de préparer son auditoire
par des explications préliminaires. Cette
remarque ne s'applique pas directement
aux interpolations de l'Edda ; elles sont
évidemment postérieures aux vers et
n'ont eu pour but que de suppléer à des
lacunes et à des connaissances que le
temps avait effacées. Nous avons seule-
ment voulu montrer par l'exemple de
toutes les poésies $emi-populaires que
le besoin d'être compris obligeait les
poètes ou les rhapsodes de recourir à
des explications étrangères à leurs
chants. Les sir ventes de Bertrand deBorn
sont précédées d'un razo en prose qui
chants une introduclion en prose. En-
core maintenant dans les montagnes de
rÉcosse, en Irlande, dans l'Ile de M an et
le paya de Galles, on fait précéder les
ballades de l'annonce du sujet; puis à la
fin on le reprend en sous-œuvre, et on
le raconte de nouveau dans toutes Ses
circonstances ; Norihem Illustrations ,
p. 239. Lorsque les idées esthétiques
sont plus développées , ces explications
sont fondues dans le poëme. Souvent
dans les ballades danoises et dans le
Nibelunge Kot on voit d'abord annon-
cer en quelques vers ce qu'on va lire en
détail. Le prologue, l'épilogue et les
nombreuses explications qui nous impa-
tientent si souvent dans la comédie la-
tine n'ont pas d'autre motif; il n'y a
rien de pareil dans le drame populaire
de Sophocle et d'Aristophane.
(3) lielgi l'avait tué ; Helga Hun-
dingsbana /, st. X ; Helga Hundings-
jana //, st. IX. Quoscunque in hac vita
caederent, eorum in altéra servitio essO
potituros ; Bonfinius, Rerum Ungarica~
rum Décades I, 1. 10.
(4) Peut-être est-ce à cette tradition
Scandinave que sont dues les croyances
populaires sur le Chasseur sanvage , si
répandues dans toute l'Europe ; J. Ca—
merarius, Horae Subsec. : Imo visa sont
phantasmata et in terra et in nubibus
intégras venationes...instituere, p. 390.
Guihelmus Àlvernus, De substantif* ap-
parentibus in timilitudine equitanlium
et bellalorum, p. 1065. On lit aussi
dans VÂlbania :
There oft is heard, at midnight or at noon,
Beginning faint, but rising sull more loud,
And louder, voice of hunters, and of
hounds,
And horns hoarse-winded, Wowing far and
keen.
On trouve des détails circonstanciés sur
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nous à la fin du monde ? Les morts montent à cheval ; pour
presser ainsi vos coursiers de l'éperon , est-il accordé aux
héros de revenir dans leurs demeures (1)?
Helgi chanta.
Ce n'est point une illusion qui abuse tes regards ; tu nous
vois réellement , et cependant ce n'est pas la fin du monde;
quoique nous pressions nos coursiers de l'éperon , il n'a pas
été accordé aux héros de revenir dans leurs demeures (2).
L'esclave s'en retourna, et dit à Sigrun :
cette superstition ap. von Dobenek, Des
âeutschen MittelaUen Volksglauben, tf
1 , p. 62 ; MM. Grimm , Deutsche Sa-
gen, 1. 1, n° 308 ; von Boozko , Legenden
und Volkssagen, t. II, p. 161 ; Mémoires
de la Société des Antiquaires, t. VIII,
p. 458 ; Journal des* Savants , 1852 ,
p. 496. M. J. Grimm, Deutsche Mytho-
logie, p. 95-97 et 51&-517, pense que le
Chasseur sauvage ( Wutendes Heer ) se
rattache à Odin (Wuotan); d'assez nom-
breuses analogies reçoivent une nouvelle
force d'une forme de ^conjuration qui se
trouve dans un poëme inédit de Rudiger
von Munir : Bî Wuotunges her.
(1) Rien ne témoigne dans les Homé-
rldes de la croyance à l'immortalité de
l'âme ; on peut seulement l'induire de
la tristesse qu'ils leur donnent dans les
enfers; voyez Halbkart, De Psychologia
Homeri, p. 91-98, et Voss, Antisymbo—
lik , n. 226. On Ut dans un fragment
d'Euripide, qui nous a été conservé par
Plutarque, De Consolatione ad Àpollo-
nium : Laissez la terre recouvrir les
morts ; quelle que soit son origine, c'est
là que toute chose vient aboutir, l'esprit
retourne au ciel et le corps à la terre.
Mais c'était une opinion philosophique
3ui ne passa que beaucoup plus tard
ans les convictions populaires , tandis
qu'elle était déjà fort répandue par-
mi les anciens habitants de la Scandi-
navie ; Strabo, 1. IV; Pomponius Mêla,
I. III, c. 2; Ammianus Bfarcellinus, I.
XV, c 9, etc. Peut-être même l'a-
vnient-ils apportée d'Orient ; on lit dans
le Bhagavad-Gita: L'épée ne coupe pas
l'âme , la flamme ne la résout pas en
cendre, les eaux ne la font point tom-
ber en pourriture , le vent pe la dis-=-
perse point dans les airs; et dans le
Bundckesch, p. 92 : L'âme, formée par
** le ciej, anime le corps humain ; auand
l'homme est mort, le corps retombe en
poussière, et l'âme retourne là d'où
viennent toutes les bonnes pensées 9
toutes les nobles actions et les nobles
paroles.
(2) Dès qu'on eut admis que la mort
ne détruisait pas tout l'homme, on dut,
par une conséquence inévitable, croire
à la possibilité et bientôt à l'existence
des revenants; Samuel, I, 28; Eusta-
thius, TIap£x/3o>at t do*u<7<x. 1. XI, pas-
sim, et p. 335, 408; Plutarque, De Serm
Numinis Vindicta, p. 555 et 560; Thu-
cydide» nous apprend, 1. I, p. 47, qu'il
y avait dans la Thesprotieun oracle des
morts ( Ncxjouojzavnjiov ) que l'on
consultait (voyez aussi Strabo, 1. VII,
p. 324 ) , et Phlegon de Tralles a inséré
plusieurs histoires de revenants dans
son Tlepi 9aup«<nwv ; c'est même là
(dans l'histoire dePhilinnion)que Gttthe *
pris le sujet de son Braut von Korynth-
Nous n'attribuons donc pas aux Scandi-
naves nos croyances aux revenants ; elles
sortent trop naturellement d'idées ré-
pandues dans l'Humanité tout entière,
pour leur supposer une origine exté-
rieure , résultant de développements
particuliers à un peuple ; mais on n'en
doit pas moins reconnaître que nulle
part les revenants n'ont été aussi com-
muns ni aussi terribles qu'en Scandina-
vie (voyez, entre autres, VEyrbuggiasaga 9
le Hervararsaga, \e Gretla, ap. Millier,
Sagabibliothek, t. I , p. 251 ; le fftfr-
des ok Holmveriernessaga, ap. Millier,
Jd., p. 275), et qu'il est impossible que
l'idée qu'on s'y en faisait soit restée
sans influence sur les imaginations cré-
dules et impressionnables du moyen
âge.
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— 130 —
Quitte , Çigruiji l quitte le mont Seva, si tu .veux rencon-
trer le chef du peuple j le tombeau est ouvert , Helgi arrive ;
les traces du meurtre saignent picore , le prince te prie d'al-
ler étancher le sang qui coule de ses blessures.
Sigrun s'en alla au tombeau de Helgi , et elle chantait :
Voilà que mon cœur est aussi joyeux de notre rencontre
que l'insatiable vautour d'Qdin 9 quand il sait que sa proie
fume encore sur le champ de bataille, ou que, trempé de la
rosée du matin , il voit poindre la lumière du jour.
J'aimerais mieux n'embrasser qu'un cadavre que de te
voir toucher à son sang et déboucler sa cuirasse (1). — La
sueur de l'agonie a roidi tes cheveux , Helgi ; le meurtre t'a
couvert tout entier de la rosée des batailles ; les mains du
gendre de Haugni sont humides et froides. Gomment pour-
rais- je , 6 Roi , apporter quelque soulagement à tes maux?
— Du sommet du Seva , toi seule es cause , Sigrun , de la
souffrance qui s'est répandue sur Helgi (2) ; lorsque, cou-
verte d'or et plus resplendissante qu'un soleil sans nuage , tu
exhales de cruels regrets avant de t'abandonner au sommeil,
chacune de tes larmes tombe sur ma poitrine comme une
goutte de sangglacé, et pénètre à travers, gonflée de douleur.
, Quoique nous ayons perdu la fortune et la vie , nous n'en
(1) On a cru par obéissance à la let- St. XIV. Chaque larme qui tombe de tes
tre devoir rapporter ce passage à l es- „ v „ J eux mou . iïle mon linceul de sang,
cl.ve deSigruo ; si Voïn Jl consulté «■ XY ' £^1 ^^ïîtSiï.
que la vraisemblance du sens., on r
aurait traduit : Je veux reposer daus J' a i laissé les deux vers de refrain
tes bras avant que tu ne te dépouilles de Hyem b }6tvem ^ H ^ d ?
ta cuirasse souillée de sang. Au reste, 1 frbjden eder alla dagar.
ainsi que Ta remarqué Moue , Teutsehe
Hetdensagey p. 110, celle strophe est qui ne s'entremêlent dans chaque stro-
fort corrompue; les quatre derniers pbe que pour la musique; ils sont com-
vers appartenaient primitivement à une plétemeut étrangers au sens. La même
autre strophe. idée se retrouve , avec des expressions
(2) On retrouve dans une foule de entièrement semblables, dans une bal-
traditions du moyen âge la croyance que lade danoise , Aage og Else, st. XI et
des regrets trop vifs étaient une cause de XII, Danske Viser fra Middelalderen,
souffrance pour les morts : ainsi, par éd. de Nyerup, t. I, p. 212. Voyez aussi
exemple, dans la ballade suédoise, Sor- une tradition allemande rapportée par
gens Magt,Sw?iwÀM» Folk Visor af Geijer MM. Grimm, Kinder-unA Uausmbr-
i>4* Afzcliui, 1. 1, p. 29 : chen, t. II, p. 1 18.
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buvons pas moins jdu vin précieux dans le Valhalla (!) ; que
personne ne étante l'hymne de deuil en voyant les blessures
qui m'ont ouvert ta poitrine 5 il y a des femmes qui s'enfer-
ment dans les tombeaux ; pour être morts , les héros ne sont
pas privés des beautés de la terre.
Sigrun dressa un lit dans le tombeau.
flelgi , je t'ai préparé une couche que le descendant des
Ylfingues (2) ne trouvera point dure; viens , ô mon prince >
je désire aussi ardemment reposer dans tes hras que si la mort
ne les eût pas glacés.
— Jamais , fille de Haugni , tu ne rediras , le soir ou le
matin, sur le mont Seva , qu'il fout désespérer de l'avenir.
Voilà que, couchée dans un tombeau, tu reposes en paix
auprès d'un mort, et cependant la fille des Rois est encore
au nombre des vivants.
L'aurore rougit la route , il est temps de par-
tir; il me faudra presser mon pâle coursier sur le
sentier vaporeux; je dois quitter l'Occident et tra-
verser le pont céleste (3) avant que le chant du coq (4)
(i ) Ce passage prouve qu'Odin avait en Normandie et te trouve dans une
réellement partagé avec Helgi l'empire foule de vielles ballades. On lit dans
et tontes ses prérogatives : car, d'après. Àage og Eise, st. XIII et XIV :
le Snorra Edda, le vin était exclusive- - . „ . .
ment réservé à Odin. (êl^Sdââfi^? '
(2) On lit dans l'introduction en prose TUJorden skulle aile de Bede ,
de ce chant : Le roi Sigmund et ses Thi maajeg tolge med.
descendants furent appelés Vaulsungues , „ ,
et Ylfingues ; le premier nom s'explique Nu $a}er Hanen den sorte,
^ftrr* U ^&**^& Nuaa^HiZVr^pJrle
pelait Vaulsung. Les éditeurs de lEdda j eg nwa jegda flux afsted.
d'u//r, loup, et que ce nom leur avait *•
été donné parce que deux des chefs de Then up and crew the red red cock 9
la famille, Sigmund et Sinfiautli, avaient m And up then crew the gray :
été^chaiigés en loups; VoUungasaga , fc^.* ^I^^ 9
' (3) Dans la mythologie Scandinave , S ^ e * ^"î? 1 ' 8 ^î 81 ' v .- 8 ?^ T » flfc
l'arclen-ciel était la vo?e de commuai* ?afnT , n ftî^ ,, §mgiuk
cation du ciel à la terre ; le poëte l'ap- rmry ' L m » p * w
Selle pont à cause de sa forme arron- DerHahn derthatschon kr&hen;
ie. Er sinrt uns an der Tag :
(4) L'idée que le chant du coq fait Nicht «"W mehr WeibeI1 ma *
évanouir les fantômes s'est conservée Des Knaben Wundtrhorn, %. II, p. 19,
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fie rappelle les héros aux combats (t).
Helgî et les guerriers à cheval continuèrent leur route , et
elles retournèrent à leur demeure. Un autre soir, Sigrun
envoya son esclave veiller dans le tombeau ; lorsque la nuit
fut arrivée , elle y alla elle-même , et l'esclave chanta :
Le fils de Sigmund (2) serait déjà venu du palais d'Odin ,
s'il avait voulu venir ; je crois qu'il ne reste plus aucune rai-
son de l'attendre; les aigles reposent déjà sur les branches
d'arbres, et tous les hommes voyagent dans l'empire des
songes.
Ne sois pas assez imprudente , 6 royale guerrière , pour
errer ainsi solitaire autour de la demeure des morts; les
esprits malfaisants qui en sortent ont plus de puissance pen-
dant la nuit qu'à la clarté du jour (3).
Sigrun mourut bientôt de douleur et d'amour. On croyait
dans les temps reculés à la régénération des hommes (4) ;
et l'on citerait beaucoup d'antres exem-
ple* :Meinert, Voîtklieder in der JHtm-
dart des KuMlindchent , t. I , p. 14 ;
Danske Viter fra Middelalderen , 1. 1 ,
p. 205 ; Svenska Folh-Vitor , t. III, p.
o3 ; etc.
(1) Chaque jour les Einheriar (nom
des élus dans la religion scandinaye )
recommencent des combats à outrance
dans l'arène d'Odin ; chacun se choisit
son ennemi , et, le combat fini , ils re-
tournent tous à cheval au palais boire
de la bière avec les Dieux et se nourrir de
la chair du sanglier Sœhrimnir ; ils s'as-
soient le coeur rempli de pensées d'amitié;
Vafyrudnië-mal , st. XLI ; on retrou-
ve les mêmes détails dans le Snorra-
Bdda, fable XXXV. Cette croyance
singulière ne resta pas sans influence
sur les superstitions populaires ; on sup-
posa que des guerriers se relevaient ,
quoique morts , pour recommencer le
combat; Snorra- Edda , éd. de Rask,
p. 163 ; Saxo Grammaticus, 1. Y, p. 90,
éd. de Stephanius ; Olaf Tryggvaso-
nartaga, éd. de Skalholt, t. Il, p. 49 ;
et le vieux poëme allemand de Ku—
tran.
(2) Sigmund , don de la victoire ;
c'était an des noms d'Odin, et il est as-
sez remarquable que les Celtes appe-
laient le Dieu de la guerre Sigemon.
Le Vilkinaiaga, c. 131, fait régner Sig-
mund dans le Jarlungaland ; le Nibe—
lunge Not , st. XX , dans le Niderland;
et l'appendice dn Heldenbuch , dans le
Nybelunge. La poésie des différents peu-
ples a , comme toujours , localisé les
traditions, et rapporté les mêmes événe-
ments à des personnages différents.
(3) On retrouve la même idée plus
développée , Helga~qvida /, st. XXIX
et XXX. Cette superstition s'est conser-
vée en Normandie ; l'obscurité rend la
peur plus forte, et Ton juge la cause par
l'effet. Cette superstition était assez
générale Dour avoir été condamnée
d'une manière expresse par les conciles
du moyen âge. Credidtsti quod quidam
credere soient... , (rood ante galh can-
tum egredi non hceat et periculosum
sit , eo quod immundi spiritus ante gal-
licintum plus ad nocendum potestatis
habeant; Burchard ap. Grimm , Detot.
Myth., app., p. XXXVIII. Cela nous ex-
plique reflet que l'on attachait au chant
du coq, dont. nous avons parlé dans
une note précédente.
(4) Ce passage n'est pas le seul où il
f oit parlé de la régénération des héros ;
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— 133 —
dès lors cette superstition était reçue. Le brait courut que
Helgi et Sigrun avaient été régèûérés ; lui s'appelait Helgi
Haddingiaskathi , et elle Kara , fille de Haffdan , ainsi que
le rapporte le poème de Karo, et ce fut encore une Val-
kyrie (1)-
Édda , t. II , p. 52 ; Hervararsaga ,
c. VII ; Hromundt GreipianasagU , c.
6 et 7 , ap, Bittrner ; voyez aussi les
notes de Yelerias au Bervararsaga , p,
96; et Tan der Hagen , Sddalieder von
der Nibelungen , p. XXX. On y croyait
aussi (lans les Gaules :
Vobis auctoribus umbrae
Non tachas Erebi sedes, Ditisque profundi
Pallida régna petunt: refit idem spiritnsartus
Orbe alio longae, canins si cognlta, vitae
Hors média est.
Lucanus, Pharsatia, 1. 1, v. 454.
avaêitoOctoç ; Appien d'Alexandrie ap.
D. Bouquet , t. I, p. 46 , et Diodore
de Sicile, 1. V, p. 306. 11 est pro-
bable que les Bretons-Anglais avaient
la môme croyance , car on lit dans
Guilielmus Neubrigensis , Rerum an-
glicarum libri F, 1. III , c. 7 , qu'ils
exigèrent que Henri II nommât son pe-
tit-fils Arthur , et non Henri , parce
qu'il pourrait bien être le prince de ce
nom qu'ils attendaient.
(1) Les Yalkyries furent d'abord pro-
bablement tes messagères des Dieux ,
et comme la religion d'un peuple aussi
belliqueux que les Scandinaves devait
s'occuper presque exclusivement de la
guerre , on ne les voyait paraître que
sur les cbamps de bataille ; ce fait et
la préoccupation générale des esprits en
firent bientôt des nymphes guerrières.
Par une conséquence facile , les ama-
zones furent appelées des Yalkyries , et
auoique le nom ne leur en fut d'abord
onné que dans un sens figuré , on ne
tarda, pas à les investir de tous leurs
attributs , d'une force , d'une prescien-
ce supérieures à l'Humanité (alvitr Hel-
ja-qvida III , st. XIX ) , et de la puis-
sance de traverser les airs:Hon var
Valkyria oc rei]> lopt oc laug ; c'était
une Yalkyrie , «t elle traversait les airs
et les mers ; Edda , t. M , p. 90 et pas-
sim. Ou crut ainsi que les magiciennes
pouvaient traverser les airs; Hava-mal>
st. CLYIII ; Subm , Om Odin, p. 376.
Sous ta figure d'un sorcier tu (Odin) vo-
lais sur la tête des bommes; JSgit-Drecka,
st. XXIY. De là vient sans doute cette
croyance si répandue pendant le moyen
âge , qu'un concile de Konen défendit en
termes exprès de voyager à travers les
airs ; Burcbard , Conc. Rothom. ,1.1,
c. 94, g 44. Nos sorcières semblent, sous
ce rapport, d'origiue Scandinave ; peut-
être aussi le bouc noir oui joue un si
grand rôle dans leurs têtes est-il le
bouc de Thor. L'interpolation en pro-
se qui suit la strophe XXX du Helga-
qvida 1 est fort remarquable sous ce
rapport : Ce soir-là, on se lia solennel-
lement par des vœux imprécatoires ; le
bouc sacré fut amené , tous posèrent la
main sur sa tête et jurèrent solennelle-
ment par la coupe de Bragi. On trouve
d'autres détails dans le Hervararsaga ,
c. XIV ; mais le traducteur n'a pas en-
tendu tonar-gaullr. Mous devons ce-
pendant reconnaître que, dans le àpoc-
jxoeTtxov de Jamblichos, ap. Photius, Bi-
blietheca , on trouve déjà un démon re-
présenté sous la figure d'un boucrfayoi»
Tt yafffAa. La croyance populaire est
plus logique qu'on ne le suppose : elle
attribuait la force supérieure des Yalky-
ries à leur plus noble nature ; quand
elles partageaient les faiblesses dè l'Hu-
manité , elles redevenaient des femmes
ordinaires ; ainsi la Brunhild du iVtôc-
lunge Not perd sa force avec sa virgini-
té ;' et quoique le récit ne soit pas fort
clair , il semble que cela arriva aussi à
Gyne Dryda, femme d'Offa ; Beowulf,
v. 3887 et suivants.
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— 124 —
TROISIÈME PÔ3$HE DE SIGURTH (4).
Il arriva un jour qu'après s'être acquis un nom par sg|
exploits, Sigurth (2), jeune homme de la famille des Volsung,
(1) Sjgur|>ar-qyida tfafnbbana III ;
«p. Grimca, Qvida 8igurj>ar ; ap.
fiask , Brynhitdâr-qvida II. Les beautés
poétiques de ce chant ne nous semblent
pas fort remarquables ; nous ne l'avons
traduit qu'a cause de ses rapports avec le
ftibelunge Nol, et de la liaison qu'il éta-
blit entre la poésie Scandinave et la poé-
sie allemande. Si nous en jugeons par sa
forme , beaucoup plus épique que celle
de ta plupart des poëmes ae l'Edde , il
doit remonter à une haute antiquité;
mais il est impossible de n'y pas
reconnaître la trace de remantments
bien postérieurs ; il v a des expres-
sions empruntées de l'allemand (OM/-
giarn , st. XX , v. 2 et 8 ) ; d'au-
tres indiquent déjà une civilisation a-
tancée ( Konungdom , st. XIV, v. 5),
ou les recherches du bel esprit et de
l'art des soaldes {mal-fan, st. IV , y. 5;
lia oh jQMa,$l. VIII , 3 ; JKnar-
tnalmi, St. XVI « v. 4 ; Kyn-Birt , st.
XX , v. 11 ; etc.). Peu de héros ont in-
spiré autant de chants que Sigurth; peut-
Ctre n'est il pas une seule n a tion d'origine
teutonique où il ne soit devenu populai-
re ; nous n'en excepterons que l'Angle-
terre , où son histoire n'était pas même
inconnue , comme on le voit par le
chant de Hrodgar dans le Beowulf ,
•c. XHI. Le poëme allemand (fltor-
nén Scyfried ) est du t3« siècle , et un
moine disait encore , à la fin du 16* :
Ut quendam perhibet 8ey fridum Martiatellus
Vangionum, cui sunt cornea membre viro.
Mone, TeuUche Heldentage, p. 288.
Bigurth est resté populaire en Danemark
pendant tout le moyen âge (voyez Sivard
Snarensvends Endeligt ; Dantke Viter
(ta Middélalderen, t. I, p. 96 ), et le
peuple de l'île Féroé le chante encore de
nos jours ; Faeroiske Qtader om Sigurd
Fofnertbane og haut Aet, 1822. H paraît
même qu'il aurait été aussi populaire en
France^ car Gttrres cite, Te^scfienVolkfr
bHcher, p. 93 ; Ein içundertckVne Hi*-r
iorie cou dem gehdrnten Siegfried....
ohm dem FranzQ$Hchen int Teutsçhe
Ubersetzt , und von nemm iimder wf-
gelegt ; peùt-Ôtre cependant n'esf-ce là
qu'un de ces mensonges littéraires de-
venus depuis si communs; an moins ne
connaissons-nous pas l'original. La poé-
sie ne devient populaire que lorsqu'elle
exprime des idées générales , et raconte
des événements présents à toutes les ima-
ginations; elle a nécessairement une si-
gnification philosophique et une base
historique ; mais l'incertitude de son fi-
ge , souvent même de sa patrie , ne per-
met pas de dégager l'idée première de
tous les accessoires une groupent autour
les remanîments successifs; on ignore jus-
qu'à son principe, et l'on est exposé, sans
que rien avertisse de son erreur, à expli-
quer l'histoire bar le mythe et le mythe
par l'histoire. Nous nous sommes donc
abstenu d'explications trop conjectura-
les pour nous satisfaire ; seulement ,
comme il est impossible que la poésie
populaire ne s'approprie pas insensible-
ment les faits qui modifient la vie des
peuples, nous avons cru devoir citer
quelques ouvrages qui ont indiqué de
nombreux rapprochements ? quoique
peut-être avec plus d'érudition que de
critique; Mone, Quellen nnd Fonchun-
0m, t. I, p. 3-108; Ruckert, Unter-
tuchungen ttéer den Urtprung der flibe-
tongen$age;WÛL\er y SagabibUothek, t. II,
p. 52-430 ; et surtout Gottling , Ueber
das Getchichlliehe im Niebelttngenlied.
M. J. Grimm, Deptëche Mythologie , p.
707, croit môme retrouver dans l'histoi-
re de Sigurth les traditions grecques
d'Hercule , de Persée et de Jason.
(2) Sigurth de $igr, victoire ; le iv*<*
beiungiîfot l'appelle SifrU, le Helden-
bueh Seyfrit , et d'autres poëmes Sey-
fried et Sigfrid. Il doit son surnom de
Faihiab*niajniictoire sur le dragon Faf-
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s'eû vînt à la coûr de Giûkl il répit la foi de deux
nir, qui gardait un trésor considérable.
Des traditions répandues dans l'antiquité
grecque (entre autres celle de la foi-
Son d'or) ne nous permettent pas d'at-
tribuer exclusivement aux idées Scan-
dinaves la croyance si commune pen-
dant le moyen âge que les trésors étaient
gardés par des dragons; Beowulf, y.
4420-S*, 4458-40 $ft on Ht dan* 17m«-
§e du Monde :
La sont les grans montaingnes d'or,
De pieres et d'autre trésor :
Mais n i ose aprochier nus bons
Por les dragons et les grifons.
Le Roux de Lincy, Livre des Légendes,
p. 308.
Ll Serpens lidone mut d'or
_ fie (si) lui ensengna sun trésor.
Marié de France, OSùvree, t H, p.d6&
Milton a dit aussi :
As when a Gryphon , tbrough the wflderness
with winged course , o'er mil or moory
qale.
Pursues the Àrfroajpian wtao by steafth '
Had from his wafceàd enatody purloined
Tbe guarded gold.
On anteur mort dans la première moi-
tié du 5* siècle, Philippns Preebyter,
disait dans ses commentaires sur Job,
1. m : Dicuntur dracones in loois secre*
tiset terrarnm abditis sinibus, vel maxi-
me commorari , ubi metallnm auri
sit et stabulari maxime justa aurifodi-
nas. Ces idées n'étaient pas étrangères
à l'Orient; un serpent garde aussi des
trésors dans le Pantcha-Tan(ra% c. III,
faj). 5. Il semble même que ta croyance
populaire avait donné le même rôle à
d'autres animaux; dans le traité De
MoMtrH et Belluis, publié parJU. Berger
de Xivrey dans ses Tradiltont Téralo-
logiques , on voit , p. 259 y des fourmis
•qui gardent de l'or. Mais nulle part elle
ne fut aussi répandue qu'en Scandina-
vie ; la tradition y allait jusqu'à dire
que l'or croissait arec le dragon : Ofc
gutlh ol nndir honuin jafnt sem ormrinn
sjalfr; Ragnar Lodbrokarsaga , For-
naldar Stigur, t. 1, p. 237. Le nom
de Hôrnerne , que les poètes allemands
donnent h Signrth , vient de ce qu'après
s'être baigné dans lé sang de Fafnir, sa
pean était devenue aussi dure que de la
corne. La chanson allemande fit :
Erlstemhurfimftann
Und hett er aucb fleisch uadBlut.
Voyez aussi Nibelunae Not r st. 101 ; Vil-
kinagaga, c. f66. Sigùrtb était un fil»
posthume de Sigmnnd et de Hiaurdfc;
la tradition anglo-saxonne Ta déjà con-
fondu avec son R&re; Beowulf, y. 1742-
50; 176&-6T; 1779-88.
(i) Le royaume dé Giuki n'est pat
nommé dans les poésies Scandinaves}
le FHkinataga l'appelle Jarlungaland ;
le Nibelunge Not, st. H, Burgonden,
ainsi que le Kl âge, v. 11 , et on lit dans
l'appendice du Heldenbuch : Wurmsuund
das and darumb hiess etwen Bnrgun. In.
dem iras Gibich eyn herr vnd fraw
Crymhilt syn tochter ; le Rosengarten fait
aussi régner Gibich à Worms. D'après
le Kjœmpeviter, ce serait dans l'île de
Hyen , qui appartenait autrefois, au Da-
nemark ; StephanioB, Notae adSaxonem^
p. 230. Sa femme' s'appelàit Grimhild ,
mais il est assez difficile de concilier le»
renseignements divers que Ton a sur sa
famille ; d'abord le Hyndlu-iiod, le Vol-
$unga$aga,m aucun des Stgwtyar qvida,
ûe connaissent de sœur à Gudrun, et
le Gudvunar-qtida /, st. XI, lui en
donne une qu'il appelle Gullraund; le
Snofra-Edda, p. 13&, parle «Tune autre
qu1l nomme Gndny. Si l'on s'en^tenait
au sens littéral , ses fils présenteraient
encore plus de difficultés; on lit dans le
Hyndlu-liùd, st. XXV : Gnnnar et Han-
ff ni, fils de Giuki j ainsi que Gudrun,
leur sœur ; Guttorm n'était pas du sang
de Giuki , cependant il était aussi leur
frère. D'après le Sigwfyar-qvida 111 1
st. XIX , Guttorm était le pins jeune;
ainsi il ne pouvait pas être né d'un pre-
mier mariage de Grimhild , ni d'un se**
contf avec quelque autre , puisque Gu&i
vivait encore; Sigurtyr-tyida /, st.
XÏV. Il ne devait pas non plus être ad-
ultérin , puisque la tradition n'en parle
Sas, et qu'A était élevé chezGiuki; if faut
onc supposer que Giuki avait eu d'une
première femme Gnnnar et Haugni , et
qu'avant de l'épouser Grimhild était mè-
re de Guttorm ; cette conjecture s'accor-
de fort bien avec le 9norrà-Edda t fabî.
65 , qui rappelle beau-fils de Giuki ;
mais nous aimerions mieux expliquer
ces contradictions pat l'esprit de fa poê-
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— 126 —
de ses fils. Gomme lai , ils ne recalaient devant aucune en-
treprise; ils échangèrent des serments d'amitié (1).
Ils lut offrirent la jeune Gudrun (2), fille de Giuki , et d'a-
bondantes richesses; pendant de nombreux jours, le jeune
Sigurth et les fils de Giuki burent et conversèrent en-
semble (3).
Lorsqu'ils allèrent demander Brynhild (4) en mariage ,
Sigurth les accompagna à cheval. Le jeune Volsung était ha-
bile dans les combats ; il l'aurait épousée s'il eût encore été
libre.
aie popuhiïre. Elle veut trouver dans
les éléments de la tradition, et pour
ainsi dire dans son extérieur, l'exptica-
tipn des événements et des idées : ainsi
Haugni ( Hagen ) , qui , dans les tradi-
tions allemandes, prend tant de part aux
malheurs de Gudrun (Chrimhila) , n'est
pfaisson frère; pour rendre raison de sa
cruauté, le Niflungasaga le fait naître
d'un Alf (espèce de démon), et le Wal-
thariut Manu fortis lui hérisse le poil :
Hic tandem Hagano spinosus, v. 1421 ,
éd. de Griram. Il nous semble probable
qu'on a donné ans» à Guttorm ùn autre
père qu'à Gudrun , parce qu'il tuait son
mari.
(!) On mêlait son sang ensemble :
Blendom bîodi saman ;
Mgis-Drecka t st. IX , v. 3.
Brynhildar-qvida JJ, st. XVII; Ste-
phanius, JSotae ad Saxonem, p. 254.
Voilà probablement l'origine de la fra-
ternité d'armes de la chevalerie ; cepen-
dant nous devons dire qu'elle était en
usage chez les Scythes et beaucoup d'au-
tres peuples; Hérodote, 1. I, c. 74;
Tacite, Annales, 1. XIII» c. 8; Join-
ville, Histoire de saint Louis, p. 104,
éd. du Loutre, etc. Les Arabes sanc-r
tionnaient aussi les alliances en mêlant
leur sang ; Hérodote , 1. III , c. 3. L'Orro
Storolfssonarsaga , c. 6, dit que cette
fraternité était un ancien usage , Al for-
num sid ; mais il ne fut rédigé que dans
le 14* siècle d'après Millier, Sagabiblio-
thek, 1. 1, p. 353.
(2) Gud r un , inspirée de Dieu ; son nom
changea avec son caractère ; dans la tra-
dition allemande, elle s'appela Khriem-
hilde, guerrière farouche. Le Voltun-
gasaga , c. 35 , semble avoir voulu pré-
parer ce changement : Sigurth , dit-il ,
fit manger à Gudrun du cœur de Fafnir,
et elle fut depuis beaucoup plus farou-
che.
(3) C'était par un breuvage magique
que Grimhitd avait décidé Sigurth à é-
pousir Gudrun, Gudrunar-qvida II,
st. XX-XX1V; Volsungasaga , c. 55.
Peut-être le boivre amoureux avec le-
quel Tristan se fait aimer d'Yseult a-t-il
été emprunté aux scaldes ( minnisveig ,
Brynhildar-qvida /, st. II, interpola-
tion en prose); au moins ne nous sou-
venons-nous d'avoir rien rencontré de
semblable dans l'antiquité classique ;
nous avons seulement vu dans l'*l7r7ro-
Xvtoc , v. 478.
etaiv 8' 67Tû>8ai rat >oyot Qehirypiou
L'antiquité classique connaissait aussi
des potions aphrodisiaques , dont Ovide
disait :
Philtra nocent anirais , vimque furorfe
habenft.
Tous les écrivains oui se sont occupés de
médecine, depuis Pline jusqu'au petit Al-
bert, en ont donné des recettes ; mais ce
n'est point un philtre magique comme
celui de Sigurth et de Tristan. Ce breu-
vage est appelé le boire amoureux : car
si tost corame le Roy Marc en aura heu
et ma fille après, ils se aymeront si
merveilleusement que nuls ne pourroient
mettre discord entre eux: Tristan , P. I,
fol. XLI.
(4) Brynhild , ou Br ynhildur, guer-
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Sigurth, le Teuton (1) , mit entre Brynhild et hri une épée
nue, un glaive étincelant (2) ; il ne lui donna aucun baiser
conjugal 5 il ne l'enleva point dans ses bras ; malgré sa jeu-
rière en cuirassé ; elle a conservé son
nom dans les traditions allemandes,
Brnnhild.
(1) Le texte dit Su^rceni, le méridio-
nal : on* désigne ainsi ordinairement les
Saxons ; mais , comme nous aurons oc-
casion de le montrer, on ne peut accor-
der qu'une confiance bien restreinte aux
indications géographiques des écrivains
du moyen âge.
(2) Cette tradition et l'idée qu'on y
attachait étaient fort répandues pendant
le moyen âge.
Tristran se couche et trait l'espee,
Entre les II chars l'a posée.
Michel , Tristan, 1. 1 , p. 88.
Se il s'amassent folement,
Ja ni eusent vestement ;
Entre eus deus n'eust epee ;
Autrement fust cest asemblee.
Idem, p. 97.
On trouve aussi dans la version an-
glaise :
Yif thai weren in sinne
Nought so thai no lay,
Lo , \\o\x thai live atvinne ;
Thai no hede nought ofswiche plsy,
Ywis.
The knightes seyden ay,
For trewe loue it 6.
Sir Tristrem, c. III , st. 22 et 23.
Dans Amis and Âmelion , Amis , qui
passait pour Amelion, est obligé de cou-
cher avec sa femme. Le poète dit :
When thei were togither v-layd ,
Seoir Amis bis swerd out oraid
And layd betvix hem tvo.
Le même incident se trouve dans la ver-
sion française, Miles et Amis , Bibliothè-
que des Romans , décembre 1778 ; dans
le conte de la Prédiction accomplie, que
contiennent quelques manuscrits du Ro-
mans des sept Sages ; Loiseleor Deslong-
champs, Bttai sur les Fables indiennes,
p. 164 ; et il semble d'origine orientale.
Au moins le retrouve-t-on dans Aladdin
et la Lampe merveilleuse des Mille et
une Nuits, et l'auteur ajoute qu'Aladdîii
mettait un sabre entre la princesse et
lui pour marquer qu'il méritait d'être
}>uni s'il attentait à son honneur. Dans
es mariages par procuration on plaçait
{rendant le moyen âge une épée dans le
it, etqu temps d'OlausMagnus, lib. XIV,
c. X, un usage dont nous ne connaissons
pas la raison obligeait en Danemark les
jeunes époux de mettre une épée nue
entre eux les premières nuits de leur
mariage. En Normandie, on attache
derrière la coiffure des jeunes filles ,' le
jour de leur mariage, un rond de la gran-
deur d'une pièce de cinq francs , tout
couvert de verroterie , de ftîs d'argent
et de fausses fleurs, que l'on appelle
chapeau d'honneur; cette coutume, qui
se rattache à deux traditions orientales,
a dû être apportée par les Scandina-
ves, si , comme nous le croyons , elle
n'existe pas dans les provinces voisines.
Chez plusieurs anciens peuples , les fem-
mes ne se couvraient la tête qu'après leur
mariage; les Hébreux ont conservé en-
core des souvenirs de cet usage; Buxtorf
dit, Synagoga Judaica 9 p. 629 : A mu-
lieribus auoque et virginibos in pecu-
liare cubiculum (sponsa) non velaio c&-
pite, passis capillis deducitur. Cela
explique la petitesse du chapeau. Quant
à son clinquant, il semble un souvenir du
diadème que portaient les jeunes filles,
soit parce que la lune était le symbole
de la chasteté, soit parce que, le jour
de leur mariage , elles offraient une cou-
ronne à la Déesse de la Fécondité. On
voit dans une épigramme d'Agathon une
jeune fille consacrer sa couronne à Yé—
nus, parce qu'elle est enceinte :
T« Uafvo oreyavovç , tw UcùlxSi
t»jv 7r^oxcc|uda
*AoTSfu5t çûmjv àvôero KaMipon.
Ev/>sto yoip f*v»joTï7/>a , tov «OsXe,
xat ).a^sv ïj&jv
Zayoova, xai rsxewv àpo'ev Itixts
ytvoç.
M. Jamieson, Nortkem Illustrations,
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— 128 —
nesse et sè beauté , efltfétatt encore vierge quand il la remit
aufflsdèGiuki(l).
Le remords d'aucune -faute n'avait jamais atteint sa vie ,
jamais la pensée d'un crime ni de ce qu'elle croyait un crime
n'était entrée dans ses desseins; cè fut une implacable Norne
q^cdMirisWtou^^
À la tombée âtt ^oûr, Brynhild recherchait les lieux soli-
taires , et se parfait ainst à haute voix : Il faut que je presse
dans mes bras Sigiirth, de vaillant guerrier à la fleur de son
âge , ou j'en mourrai.
Je viens dé prononcer dés paroles dont je me repens
maintenant : il est le mari de Gudrùn, et je suis la femme de.
Gunnar ; une infâme- destinée nous a tous condamnés à de
longues douleurs»
Souvent elle erre dans sa demeure , le cœur pleiù de souf-
france; lé soir, son sang se glace dans ses veines quand Gu-
drun et son mari regagnent leur couche ; quand , laissant
tomber les rideaux , Sigurth, le roi des Huns (3) , couvre
sob épouse de ses caresses.
p. SS5 , cite im proverbe livonien. : elles désirent , on leur demande : Com-
bien le bouquet?
Kurrai meitai m&sehka gabrâ (1) La même tradition se retrouve Si-
TaJrrveeiwmauka. * g»r)>ar-qvidm J, st. XU, et Helreid
(La jeune fille qui porte un cbapeau fermé Brynhildar, st. XI ; mats le Vôltwkga-
est une femme perdue); et, dans une taga^c. 36 1 dit que Brynhild avait eu
ballade danoise , on voit uné jeune fille , de Sigurth une fille qui s'appelait Aslaug,
obligée de reconnaître qu'elle est mère , et que nous retrouverons dans d'autres
poser sa couronne sur la table : poésies populaires. Toutes les traditions
accusent Sigurth d'avoir violé les pro-
messes qu'il avait faites à Brynhild ; Si-
Foruden bm stotten fru Elise
Hun satte sm Krone pas Bord. - __. VT .
UngAxelvord,st.XVI^*a Finr ^7^1'% *
fra Mxddelalderen, t. IV, p. 8. Brynhtldar-qvtda IT, st. II ; Volsunga-
isga, c. 30 et 32 ; elles ne l'excusent
Par une idée encore plus poétique, le que paris breuvage magique que Grim—
diadème des vierges devint une couronne hild lui avait fait prendre,
de fleurs , et c'est là sans doute l'origine (2) Nous avons déjà remarqué une idée
du bouquet d'oranger que les jeunes ma- semblable dans le Helga-qvida UL
riées portent sur la tête. A cette tradi- (3) Il est difficile d'aeeorder une
tiou doit se rattacher aussi un usage gé- grande importance aux noms que l'on
néral en Normandie : les femmes qui donnait aux peuples pendant le moyen
veulent se louer à l'année comme ser- âge , quand on voit une glose anglo-
. vantes 4e ménage tiennent des fleurs à saxonne du 10« siècle, ap. Mone, QuW~
la main, et, pour savoir quels gages len und Fonchungen, t. i , p. 442 et
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Je suis privée des jouissances de l'amour et de celles du
mariage ; on me force à chercher le bonheur dans le plaisir
de la vengeance. *
443 , expliquer Teutoni par Gens Gai-
Jiae ; mais le nom des Huns a été si ré-
pandu , il a laissé tant de souvenirs dans
la langue et les traditions de plusieurs
nations européennes , qu'il n'est pas
sans intérêt d'en rechercher la cause.
On s'accorde à les faire tenir d'Asie, et
Ptolémée est le premier c>ui les établisse
dans la Sarmatie européenne^ Suhm ,
KrilUh Historié af Danmark , t., II ,
p. 207 , les fait habiter en Saxe ; Ein-
hard , Vita Caroli Màgni K ap. Pertz ,
Monumenta Germaniae Historien, t. II,
page 448, dit : Hunra qui Baioariis
sunt conter mini. La glose interprète
Huni par Ungari ; et l'appendice du
Heldenbueh confirme son explication :
Unger das stosset auf Osterreich byess
etwen der Hunnen landt in dem iras
Kunig Etzel ein herre. Ailleurs ils sont
confondus avec les Avares et les Van-
dales: Einhard, ap. Pertz, t. II, p. 449, f
et Thunmann , J$orditche Vtflker , p.
129. D'autres auteurs les mettent en
Norvège (Northmanni procedentes de
Scanzia insula quae Nortnwepa dicitur ,
in aua habitant Gothi et Huni atque
Daci ; Gesta Iformannorum in Francia,
auct. incerto, ap. Du Chesne, 1. 1 , p. 857-
896), dans le Jutland ^Finn Magnussen,
Bdda, t. II , p. 86, note 4), eUen flus-
sie : Rutia. .. dicitur etiam Chunigard , eo
quod sedes Hunnorum primo ibi fuerii;
Chronica Schlaviea, ap. Lindenbrog,
Scriptoreg rerum Germaniearum Sep-
tentrionalium , p. 189. Cette confusion
était déjà signalée par Jornandes : Gothi
plerumque nojnen Hunnorum mutuan—
tur, c. IX. M. Geijer reconnaît en termes
forroelsque leur nom a eu plusieurs accep-
tions différentes; Schwedens Urgeschich-
te, p. 102 , note 9, traduct. allemande.
Hunnen , dit Scherzius sub v° , édit.
d'Oberl in, sensu lato et vago; et M .G ri mm
le déclare avec plus de force encore ;
Deutsche Mythologie , p. 300 : Offenbar
sind nun dièse Huni nach Ort und Zeit
ein httchst schwankender Begriff. L'éty-
mologie probable du nom et plusieurs
rapprochements historiques et littérai-
res nous semblent ^pouvoir expliquer
cette confusion et ces contradictions.
On écrivait indifféremment Huni et
Chuni , *et en slave Mun , Kon , .Kong
signifient cheval; en persan, c'est <JJL^;
en saxon , Ehu ; en francique, Hui%, et
nous avons encore hongre. Les Grecs
appelaient les guerriers Èir7roT«t, les
. coureurs à cheval ; V Iliade , 1. XIII ,
v. 5 , cite une peuplade scythique nom—
mée ticTtTtifioïyot (/xotyoç» méchant), et
Ton trouye également dans Plndonstan,
à Test du Patopamisus , des Aspiens ,
dont le nom vjent très probablementda
persan ^wmi!, esp ou asp, cheval;
voyez ScSlegel , lndi#he Bibliothek, t.
1 , p. 323. Le nom des Goths vient
Sans doute de l'islandais Goti , cheval ,
et celui des Scythes de Skioti, qui avait
la même signification et se retrouvait
probablement dans l'ancienne langue
asiatique. Nous hésitons d'autant moins
à assigner une étymologie semblable au
nom des Huns, qu'ils étaient renommés
pour leur dresse à monter à cheval:
Hunnos equis pene affixos; Ara. Marcel-
linus, 1. XXXI, c 2, et Claudien dit
•d'eux , In Bufinum , 1. 1 :
Nec plus nubigenos duplex natura bîformes
Cognatis aptavit equis.
Cela peut d'ailleurs expliquer deux pas*
sages auxquels on n'a pas accordé assez
d attention. Scythiam soliti sunt vocare
veteres omuem regionem borealem ubi
sunt Gothi et Dani; Anastasius Sinaita ,
quest. XXXVIII. Scythorom nomen us-
quequaque transiit in Sarmatas atque
Germanos ; Plinius , Ht st. Raturai. , 1.
IV, c. 12. Sarmatae vient de sar, bles-
sure , et mata, affigere; Germani signi-
fie également nommes de guerre : Rixas
et dissension es quas vulgusto6rra«nomi-
nat; Capital ar. Caroli Calvi XXIV, 15.
La langue des nations peu civilisées s'a-
dresse plus à l'imagination qu'à la pen-
sée ; au lieu de généraliser les idées et
de* donner un sens abstrait à ses expres-
sions , elle les individualise et fait des
noms communs avec des noms propres:.
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— 130 —
la colère hil a inspiré des pensées <te meurtre. Il te faut ,
Gunnar, renoncer à ma personne et à me» trésors; désor-
mais je ne jouirai plus des caresses du Roi.
Je m'en retournerai où j'étais naguère, chez mes plus
proches parents; je m'assoirai auprès d'eux et je mènerai
unei vie tranquille, si tu ne fais pas mourir Sigurth et ne de-
y\tJ\S point le plus grand des rois.
Qnë le fils accompagne le père au tombeau ; gardons-nous
de nourrir le loup lorsqu'il e$t encore jeune. Je le demande
à tous , quand la composition fut-elle plus facile > parce
qu'il restait un fils pour poursuivre la vengeance?
En proie à l'incertitude et à la colère, Gunnar roulait
dao& son esprit une foule de pensées; il restait assis des jours
entiers ; il sentait qu'il n'était pas facile de discerner le parti
le plus convenable ou te plus avantageux ; il savait quels ser-
vices il pouvait attendre de Sigurth, et quelle perte lui ferait
ça mort.
Pendant un long temps , des desseins opposés se succédè-
rent dan» sa pensée; ce n'était pas une chose si commune
ainsi les Scandinaves ,qui eurent à lutter
long-temps contre les anciens habitants
da pajflrdfesignèreBtpar leur nom Jautun,
toutes les puissances ennemies, et les
Lapons appellent un ennemi tschude,
{>arce que les Tachudes furent long- temps
èurs ennemis ; Wachsmnth , EuropM-
$che Sillengeschichte, t. II, p. 6. Les Huns
«ternirent aussi tous les guerriers étran-
gers; un passage du Chronieon Bruns-
ticeme de Bothon en donBe une preuve
qui semble irrécusable : Die Hunnen ka-
men mit einer grossen Armée die bes-
taud aus Wenden, Daenen und Behemen.
Comme en latin, où hottes se disait pri-
mitivement des étrangers et desennemis,
Hun signifie simplement en islandais un
étranger; tantôt du midi, Sigurfyar-
qtidaUI, si. IV, tantôt de l'orient,
Oddrunar-gratr, st. 1 et IV. Quand la
patrie du poëte tient à changer, il ne
donne plus le nom de Hun aux mémos
personnages; ainsi, généralement dans
HiflM», £igortb est un Hun , et dans
VÂtla-qvida in Grœlenzka y st. XJJ, c'est
Gunnar qui est appelé Hun. Pans le Gu-
drunar-qvida I, st. 24, d'est Atli qui est
un Hun , et d'après le Helreid Brynh tldar,
st. II , il aurait habité les Gaules, Fa/*
land; ce qui s'accorde fort bien avec les
rapports qu'on a cru reconnaître entre
Brynhild etBrunehaut. Une interpolation
en prose {Edda y i. II > p. 118) appelle aus-
si Frakland la terre habitée partes Huns.
Le Gudrunar-qvida if, st. XXVI, se sert
même de l'expression Huhikar Meyiar
pour désigner de jeunes filles étrangères.
La tradition de luttes dangereuses avec
des étrangers attacha en allemand à Bun 9
Heune , Biune , l'idée d'une force supé-
rieure, d'un géant; encore maintenant,
les tombeaux ou autels de pierre qui se
trouvent sur plusieurs montagnes s'ap-
pellent Bunenbetten et Riesenàetten. C'é-
tait sans doute parce que l'Angleterre
avait été si souvent conquise que Hun*
signifiait roi en anglo-saxon \ Bedi , 1. 1,
c. 15.
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— 131 —
que l'abandon d'une femme abaissât la dignité royale (1); il
appela Haugni à nne conférence secrète : c'était le pluf
fidèle de ses conseille».
Brynhikf , dit-il , m'est à elle seule plus chère que le reste
du monde ; la fille de Buthli est la première de toutes les
femmes ; je perdrais la vie plutôt que de renoncer à ses ca-
resses et à ses trésors.
Veux-tu nous emparer des richesses de Sigurtb? Il est bon
de posséder le métal que roulent les fleuves (2) ; il est bon
de jouir en repos de la fortune et d'atteindre le bonheur
sans courir après.
Haugni se borna à lui répondre : Ce n'est pas à nous de
suivre tes pensées ; il ne nous conviendrait pas de trancher
avec le glaive de solennels engagements , des engagements
et une foi solennellement jurés.
On ne trouverait nulle part plus de bonheur qu'ici , tant
que nous gouvernerons notre royaume tous les quatre , et
que nous pourrons compter sûr le bras de ce Hun, si puis»
sant dans les batailles ; l'univers entier n'aurait pas de plus
belle famille si nous nous conservions long-temps tous les cinq,
et transmettions notre noble sang à de nombreux descendants;
Je sais fort bien d'où provient cette discorde. La douleur
de Bry nhild va trop loin dans sa vengeance j nous chargerons
du meurtre notre jeune frère Guttorm : il est plus imprudent
que noua , et resta étranger à nos solennels engagements ,
aux engagements et à la foi solennellement jurés (3).
Il était facile de pousser au meurtre un esprit aussi ft-
(1) Ce passage est fort obsenr; il UnseotgéiiéraletsignifotûOjlf#aettT09.
peut signifier qull est rare qu'une fem- (3) JUa tradition a voulu donner une
me renonce à la dignité royale , ou raison matérielle l'action de Gultorm.
qu'elle l'abaisse en privant lé roi des Probablement il manque ici nne en
trésors oui lui servaient à la soutenir ; deux strophes ; le VoltuflgaiOQa, c. 58,
dans le doute nous avons cherché à con- aj oute : Gunnar dit ; Sigurth mourra , eu
server l'amphibologie. c'est à moi de mourir. Et il engagea
(2) M. Finn Magnnssen traduit litté- Bry nhild à se relever et à se cûneoler.
vnleœent : le métal du Rhin, ce qui Pe- Elle se releva, mais elle dit qne Çunnar
blige <f accuser le poète d'anachronisme ne rentrerait point dans IOA 1&, at*nt
oudeprelepee;le lthfnesiprisieidans 40e tout n'etyfc ètt ftmttn*»
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— 132 —
roce (1); son épée pénétra jusqu'au cœur de Sigurth. Tout
couché qu'il était, le héros ne voulut pas mourir sans ven-
geance; comme son meurtrier se retirait, il leva un bras
animé par la ragé, et l'acier luisant s'enfonça dans la poi-
trine de Guttorm (2).
Son ennemi est tombé , coupé en deux ; la tète et les bras
ont roulé d'un cAté, les pieds et le reste du corps se sont
renversés de l'autre.
Sans inquiétude pour Sigurth , Gudrun s'abandonnait près
de lui au sommeil ; quand elle s'éveilla, il n'y avait plus de
jouissance pour elle, elle nageait dans le sang de l'ami de
Freyr(3).
Alors il s'appuya sur ses mains défaillantes , et , après de
courageux efforts , se leva sur son séant : Ne pleure pas si
amèrement, Gudrun , ma jeune épouse; tes frères vivent
pour punir tes larmes.
Notre fils est trop, faible, pour défendre mon héritage ou
«'échapper de cette maison ennemie ; sans doute leur féroce
avidité aura résolu aussi d'attenter à sa vie (4).
(1} Ce n'est pas ce que dit le Brynhil- quent de la volupté, de frœ, graine, se-
Jar-çvida //, st. IV. 11 fallut rôtir un mence:
loup , dépecer un serpent, et nourrir , +j 2 & \
Guttorm de leur chair avant de pouvoir y oira 3 aj> ae0e/>, erri év 0aÀa<xfft«
(2) Les circonstances de la mort de
Sigurth sont bien plus détaillées dans le
Volsungasaga, c. 59 ; les points essen-
tiels sont les mêmes, mais ils diffèrent
beaucoup dans les autres traditions. D'a-
près le Brynhildar-qvida //, st. VI, il
aurait été tué à cheval , et c'est proba-
blement ce qu'on doit conclure aussi des
strophes IV el V du Gudrunar-qvida
• //. L'interpolateur en prose du Brynhil-
dar-qvida //dit à la un : Cependant les
hommes de l'Allemagne racontent qu'il
fut tué dans les bois. C'est la version
du Mbelunge Not, st. 859-917, et du
Vilkina$aga t c. 322, 324; voyez aussi
VOlaf Tryggvaionartaga, t. Il, p. 142,
éd. de Skaïhot.
le décider à prêter son bras à ces pensées
criminelles.
Chez les anciennes populations des
bords du Borysthène, on répandait des
grains de toute espèce sur la tête des
nouvelles mariées; Thorlacius, Antt-
guiiatum Borealiutn Spécimen ZK, p.
(4) Sigurth ne se trompait pas : Sig-
mund son fils fut tué aussi par ses
beaux-frères, comme Brynhild le leur
avait conseillé; Gudrunar-qvidaIII t , st.
; Voltungataga , c. 41. Il M***
ruu enceinte 4e Svanhild (Sanieln ;
(3) Dieu de la fécondité et par censé-
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— 133 —
Qu&nd tu enfanterais sept autres neveux à tes frères , ils
ne leur rendraient pas autant de services que moi ; je n'i-
gnore point la cause de ma mort , Brynhild seule a tout fait.
Cette femme m'aimait plus que le reste des hommes j mate
je ne me suis rendu coupable d'aucun crime envers Gunnar,
j'ai respecté notre alliance et nos engagements solennels , je
me suis souvenu que j'étais l'ami de son époux.
Gudrun fondit en larmes, et le Roi expira (1). Alors sa
douleur éclata en si violents sanglots , que les dents des che-
vaux en claquaient , et que la cour retentissait du cri des
oies.
Le cœur plein de joie, Brynhild , fille de Buthli , éclata dè
rire sitôt qu'elle entendit de sa eouche les bruyants gémis-
sements de la fille de Giuki,
Alors Gunnar, le premier des rois , lui dit : Ne ris pas de
sa douleur, femme abandonnée à la colère! Quel bonheur
t'arrive-t-il pour te réjouir ainsi? Pourquoi renoncer à ton
masque de candeur? Pourquoi te complais-tu dans nos dou-
leurs? Peut-être ta mort est-elle plus proche que tu ne le
penses.
Ce serait justice à nous, femme, de frapper Atli (2) sous
*p. Jornandes ; dans le manuscrit de la de toute nature. Les commandants de
B. R. n° 1890, Suanibilda ), qui épousa pirates s'appelaient Viking, rois de la
Jormunrek , Sigurhar-qvida III , st. raer » el il semble probable que c'est ft
Ln.LlX;Ed<io,t. II,p.286 et520.Il 'T U £ 68 / tt
la nt écarteler, e4 rouler sous les pieds m °y en . â « e : r A 01 d ««f > ™ des ** rde8 '
des chevaux, pour la punir d'une înu- des archers des ^
délité donl elle éuit innocente; Gu- de l'espmette, d'Yvetot, de la fève, etc.
drunar-hvaul , st. XV; Hamdis-mal, (2) Etzel, dans le Nibelunge NoL
st. III. Comme Attila était aussi roi des Huns ,
(1) Roi doit s'entendre en islandais et qu'il semblait probable que son sou-
dans le sens restreint qu'il avait pen- Tenir s'était perpétué dans ta poésie po-
dant le moyen âge : le premier ou le putaire, on a supposé qu'il était l'Atli
chef d'une société on confrérie, le de YEdda,el malgré les invraisem-
seigneur d'une terre, etc.; Roquefort, blances de tout genre qui condamnaient
Glo. taire, s. v° Roi. Kon (coms, quens), cette opiuion , les savants se sont accor-
Konung (comme Ber, qu'on employait dés à l'adopter. Le seul rapprochement
encore dans le vieux français, et qui est qui lui donnait quelque apparence de
devenu baron ), ne signifiaient d'abord vérité, c'est qu'Attila était souverain des
qu'homme; par une conséquence na- contrées qu'arrose le Volga, qui s'appelle
lurelle ils ont indiqué le chef de la fa- eu tartare Etzel , dans la géographie
mille, et plus iard celui des associations d'IdrlûAtM, et dans les écrivains by-.
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— 131 —
tes yeux, et de te forcer à contempler les plaies morteltes de
ton frère , à étancher toi-mtyne le sang de ses blessures.
Biynhild, fille de Buthli , lui répondit : Personne ne t'ao*
case 9 Guuuar , d'avoir été trop lent à le tuer. Atli redoute
peu voîte haine ; il prolongera sa yie plus long-temps que
vious , et sa puissance restera toujours supérieure à la vôtre»
Je te le dirai , Gunnar, et tu le sais bien toi-même , voilà
déjà long-temps que vous vous êtes engagés dans le crime.
Quoique d'âge nubile , je vivais au milieu des richesses à la
cour du toi mon père.
Jamais je n'avais voulu me donner à un mari avant votre
«rivée dans se demeure. Vous étiez des rois illustres , fils de
Criuki , tous montiez de beaux chevaux ; mais rien ne vous
forçait à venir troubler ma tranquillité.
Alors je me fiançai à un rot célèbre , qui possédait des tré-
sors et pressait les flancs de Grani (1). Entre vous et lui l'ail
Sautins Mil, dont on eût fait facilement ( fort , courageux ) , et Ton nommait la
ÀHiy le prince <lu Volga, et cette suppo- mer Atallsgrund, le patrimoine d'Atall,
«tion se trouve confirmée par le té- du brave. Il ne faut donc pas s'étonner
moignage de Michael Ritius, De Rébus si, dans un temps où la tradition et la
Hungaricig, ap. Sambuc, 1. 1, p. 385. poésie populaires recherchaient iesnoras
Nous aurions cependant quelque peine significatifs , tant de rois étaient appelés
à admettre sans une preuve positive que Atli ; il y en a trois seulement dans VEd-
l'on ait donné à un souverain le nom da f celui que nous venons de citer , un
d'une localité ou djun fleuve ; c'est le second qui est nommé dans le Helga—
contraire qui arrive ordinairement. Nous ftida //, st. XL VIII , et celui qui
ne connaissons d'exceptions que pour joue un si grand rôle dans le cycle des
marquis (en allemand Markgraf), qui Nibelung. Dans VEdda, Brynhild ne
n'est pas un nom propre, et Rheingraf, parle que d'un frère , et Jornandes , De
dont le titre de dignité, Graf, n'a point Gothorum origine, c. 36 , en donne un
été séparé. D'ailleurs , la langue et la à Attila, qu'il nomme Bleta; il donne à
poésie Scandinaves nous fournissent une son père le nom de Mundzuk, c. 55, et
explication beaucoup plus naturelle.
Aj>la , Adla ou Edla , signifiaient juge,
noble, père, et c'est un nom qu'on a dû
donner souvent aux princes. Voyez
Egilttaga, c. 68 ; Adelung, ÂeUeste Ge-
$chiehte der Deutscken, p. 525, 329;
Jornandes, c. \£ ; Paulus Warnefrid, c.
25; Deutsche WUder, t. I, p. 201-205.
La strophe XV du Helga-qvida / nous
fournit une autre interprétation :
le père d'Atli s'appelle Budli dans le St-
gurthar-qvida /, st. XX VII, et Bote-
lung dans les traditions allemandes; Ni-
belunge Not, st. 1254 et 1512 ; Klage, v.
30. Le Fléau de Dieu, que la tradition
populaire aurait dà encore grandir et
rendre plus terrible , serait devenu un
avare imbécile, sans puissance, sans
volonté et sans courage ; une semblable
interprétation nous semble inadmissi-
ble.
Atli ek heiti
(1) Nom du cheval de Sigurth ; Gra-
ni, de grar, gris pommelé ; c'est eu-
eore ainsi qu'on appelle en islandais le#
Alan* skal ek J?er vera.
le m'appelle AUi , tu me trouveras A tall
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^apercevait aucune ressemblance; il n'était rien ou tons
ne lui ressemblassiez moins encore que du visage; cepea*
4ant vous voiis croyez de grands rois.
Un jour que j'étais seule, Atli me dit que si je *é consefr-
lais à me marier il était résolu à ne partager avec taoi ni
«es trésors ni ses terres , et à me retirer Jusqu'aux richesse*
aux esclaves (1) qu'il m'avait donnés pendant mon en-
fance.
Je roulai dans ma pensée si je retournerais courir les ba-
tailles , ou si , couverte d'une cuirasse , je me vengerais cou-
rageusement de l'insulte de mon frère , si je la rendrais
fameuse dans la tradition des peuples, et la ferais retomber
sur bien des tètes.
Nous fîmes célébrer nos fiançailles ; il m'avait souri da-
vantage de partager les trésors et les anneau* d'or (2) du
- «chevaux de cette couleur; Êdda , t. II ,
p. 874. Le cheval de Siegfried est van-
té dans le Nibelunae Ifot , st. 877 , 878 ,
880, 887 $ mais il n'est pas nommé.
Noos ne voulons pas affirmer que l'usa-
ge du moyen âge de donner un nom an*
chevaux vienne de Scandinavie, car
nous le trouvons déjà dans les Homéri-
<iesî ttiof , I. Vm, v. 185 ; 1. XIX, v.
295. Quoique dans la tradition de Per-
sée Pépée de Mercure soit appelée Har-
pe , l'usage de nommer les épées sem-
ble avoir été si peu répandu dans l'anti-
quité classique, et si général parmi les
Scandinaves , que nous hésiterions
moins à reconnaître l'influence qu'ils
ont exercée à cet égard. L'épée de Si-
gurth s'appelle Gram (terrible) dans le
&gwtyar-feida JJ, 1*« part., st. XXV,
et dans le Vilkinasaga, e. 147 ; Saxo
Çrammaticus nous a conservé une foule
d'autres noms d'épées} Lovi > 1. II;
Skrep, 1. IV ; Liusingug et Buvytinguê^
I. VII, etc. ; celle qu'Artnbioru donna à
Egil, on 936, s'appelait Dragwmdil ;
Egiluaga, p. 464.
(1 ) La leçon ara nous a semblé pré-
férable à aura.
(2) L'expression Panneaux pour rf-
'Cheste se trouve déjà dans les écri-
vains latins i Deeedens suos annotas
perinde atquo nnlco haéïedi tradidit;
Valerius Malimus , 1. TU , cap. 8. Dans
P Oddrunar-gratr, si. XïX, on voit
payer une composition avec desanneaux,
et on les prend dans le même sens ; VVlu-
tpa , st. XXVII ;So«nar Torrek, st. XV.
M. Finn Magnussen est allé jusqu'à dire ,
Edda, t. II, p. 965 ^ que les Scandina-
ves n'avaient pas d'autres monnaies.
Dans le WaUhorim manu FùrHt , les
anneaux ont certainement ta même si-
gnification :
Armfllaseentum de rubro qnlppe métallo
Factas.
V.6I5.
Toyez aussi v. 662, Î193, etc. :
Armfllaâ, grandi gemnwrum pondère et auH,
Offertur sonipes auri sub tegmlne fbjgens.
Sxul Bybèrnieus; ap. Mai, Mtowmettfa
/ r «i*co*a,t.V,p i 408.
Chez les Auiglo-Saxons on récompensait
avec des anneaux :
Beagasdnlde
Sine ait symle»
Beowulf, v. 160; /cf., 16i, été.
Et le vieil anglais donnait au même mot
une signification semblable ;
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aimai d'au-
— 136 —
fris de Sigmund ; je n'enviais la fortune d'aucun autre guer-
rier ; mon amour lui appartenait, j
tre; les femmes qui
amours inconstants.
Àtli le comprendra en apprenant ma triste destinée; il
saura si Ton doit souffrir qu'une femme d'un esprit bas passe
sa vie avec le mari d'une autre , et alors mes infortunes se-
ront vengées (1).
PREMIER CHANT DE GUDRUN (2).
Il Ait un temps où Gudrun était résolue à mourir (3) ; na-
Who yaï broche aflfi beigho ?
wbo bot Douke Morgan ?
~Sir Triitrem, c. I, st. 35»
Dans les ballades danoises du moyen
âge on voit encore payer une composi-
tion avec un annean d'or :
. Jeg ghrer Dig min gode Guldring
Han vejer vel femten Pond.
Danshe Viser fra Middelalderen , i. 1, p.
. JiOj Jd.,133, etc.
On sait par l'histoire de Tarpéia que les
anneaux avaient la môme signification
chez les anciens peuples de l'Italie.
(1) Le poërae a 66 strophes ; mais il
suffisait à notre but de traduire les tren-
te-huit premières.
(2) Ce poëme nous semble un des plus
l>eaux de l'Edda , mais nous ne pouvons
lui attribuer la même antiquité qu'à
beaucoup d'antres ; la composition est
plus savante; le refrain que le poëte ra-
mène dans les strophes II , V, XI et XV
n'appartient déjà plus à la poésie naïve,
et certaines expressions, hug-borg , st.
XIII, v. 7 ; eld ormtbed , st. XXIV, v. 9
et 10, trahissent l'art recherché des
Scaldes. L'esprit de la composition n'est
pas lui-même antique; ce n'est plus un
■impie récit uniquement préoccupé de
la vérité et de l'exposition des événe-
ments ; l'intention d'émouvoir est visible *
et fait de ce chant une pièce à part dans
la. poésie Scandinave.
(5) Gudrun ne voulait pas survivre à
son mari ; c'était l'usage chez les Thra-
ces : Ne faeminis quidem segnis est ani-
mas ; super mprtuorum virorum corpD-
ra interuci , simul que sepeliri voium
eximium habent; Pomp. Mêla , II , 2 ; et
Hérodote dit la même chose, I. V. Lau-
dabilis mulier inter Vinedos esse judica-
tur, quae propria manu sibi mortem in*- '
tulit , ut in una strue pariter ardeat cura
viro suo ; S. Booifac. Epist. XIX. C'était
une coutume encore plus générale chez
les Polonais : Unaquaeque mulier post
Viri exequias sui igne cremati , decollata
subsequitur ; ap. Ditmar. La loi des Hé-
rules faisait aux veuves un devoir du
suicide; Procopius, De Bello gothico, lib.
Il ; et Saxo Grammaticus en cite deux
exemples en Danemark : Gunhilda, 1. I, t
et Signa, 1. VII; il raconte même, 1. V,
p. 91, qu'Asraund s'était fait enterrer
avec son ami Asvit; voyez aussi YOlaf
Tryggvasonarsaga , c. 2, et Keysler,
Anliquilatet teleclae Septentrionales, p.
147. Probablement cet usage était venu
de llndouslan; le Manava-Dharma-
Sastra ne l'ordonne pas ; il défend seu-
lement aux veuves de prononcer le nom
d'un autre homme , L V, st. 157 ; mais
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- 137 —
vrée de douleur, elle était assise auprès du cadavre de Si-
gurth ; elle ne se tordait point les mains comme les autres
femmes , sa» bouche n'exhalait ni gémissements ni plaintes.
Il vint de nobles guerriers , aux sages paroles , qui la dé-
tournaient de sa cruelle pensée $ mais Gudrun ne pouvait
verser aucune larme ; son âme était si agitée par la dou-
leur, qu'elle semblait au moment de se briser.
Près de Gudrun étaient assises de nobles et belles femmes,
ornées d'or ; chacune lui racontait quelles amères souffran-
ces l'avaient frappée.
Giaflaug , sœur de Giuki , disait : Nulle femjne ne fut plus
cruellement déchirée que moi dans ses affections; j'ai vu
mourir cinq maris , deux filles , trois soeurs , huit frères , et
maintenant je reste seule au monde.
Mais Gudrun ne pouvait pas pleurer, tant |e meurtre de
son mari l'avait plongée dans la douleur! tant la douleur des
funérailles du Roi lui étreignait la poitrine !
Herborg reine de la terre des Huns, disait : J'ai de plus
cruels chagrins à raconter; mes sept fils et m on huitième mari
sont tombés sur un champ de bataille dans la terre du Midi.
Mon père , ma mère et mes quatre frères furent surpris en
mer par la tempête ; les vagues ouvrirent le tillaç de leur
vaisseau.
Je fus forcée de les ensevelir moi-même; je fus forcée de
creuser moi-même leur fosse ; je fus forcée de rejeter moi-
même la terre sur leurs cjidavres; j'ai éprouvé toutes ces
souffrances dans une seule année , et personne au monde fte
m'offrait de consolations.
J'étais alors captive , prisonnière de guerre ; avant la fin
du même sémestre , j'étais forcée , tous les matins , de parer
la femme du Chef des guerriers , et de nouer les cordons de
ses sandales.
1« code des antres législateurs est beau- getl of ffindu Law , t, II , p. 451 , et sur-
coup plus explicite; voyez Rémuzat, tout Cotebrooke, Asiatic Researches , t.
Mélanges Aùaiiquct, t. I , p. 586ç Dt- IV, p. 209-219.
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— 138 —
Ette me menaçait par jalousie, et me meurtrissait de coup* ;
jamais je n'ai connu de meilleur maître , jamais de plus mé-
chante maîtresse.
Mais Gudrun ne pouvait pas pleurer, tant le meurtre de
son mari Pavait plongée dans la douleur ! tant la douleur des
funérailles du Roi lui étreignait la poitrine !
Alors Gullraund, fille de Giuki , prit la parole : Malgré ton
expérience , tu t'entends mal , ô ma nourrice , à alléger la
douleur d'une jeune femme ; elle évite de regarder le cada-
vre du Roi.
Soudain «Hé enleva le drap mortuaire de Sigurth , et tour-
na sa tête du côté de sa femme. Regarde ton bien-aimé ,
lui dit-elle , appuie ta bouche sur ses lèvres comme s'il était
encore en vie.
D'un seul regard Gudrun l'embrassa tout entier ; eHé vit
sa chevelure parsemée de sang, ses yeux fixes , blafards, et
sa poitrine déchirée par le glaive.
Alors la tète de Gudrun s'est affaissée ; elle s'est renversée
sur sa couche , ses cheveux sont tombés sur ses épaules ; la
pourpre a remonté sur ses joues , et une pluie d'orage a ruis-
selé sur ses genoux.
Alors Gudrun , fille de Giuki , pleura ; des larmes intaris-
sables lui jaillissaient des yeux, et la cour retentissait du
«ri des oies qu'elle nourrissait pour leur beauté (1).
Gullraund , fille de Giuki, prit la parole : Je sais que, par-
mi tous les hommes qui ont couvert la surface de la terre ,
pal amour ne fut semblable au vôtre; jamais , ma sœur, tû
ne trouvas loin de Sigurth de bonheur dans ton cœur, ni
de jouissance dans ta fortune.
Alors Gudrun, fille de Giuki , s'écria : Mon Sigurth sem-
blait, au milieu des fils de Giuki, comme l'ail qui élève sa
(1) Le poëte suppose , suivant M. Ma-
gnussen , que les oies de Gudrun parta-
geaient sa douleur ; nous ne le pensons
pas : Il a voulu dire que la douleur de.
Gudrun était devenue si bruyante , que
les oies en criaient d'effroi; ce sens nous
semble résulter de la st. XXVU du Si-
gu*yar-<p)id(* /II, ci-dessus, p. 133.
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— 139 —
Céte aa dessus du gazon (1) ; ma pierre précieuse brillait par-
mi les rois, comme le diamant éclatant .qui fait l'ornement
d'un collier.
Moi aussi je semblais aux guerriers plus digne de leurs
hommages que les nymphes d'Odin , et maintenant que mon
roi est mort , me voilà abattue comme la feuille que les vents
roulent dans la forêt.
J'attends vainement sur mon «iège et dans ma couche le
confident de mes pensées : les fils de Giuki me l'ont ravi ; les
fils de Giuki ont causé l'infortune et le cruel désespoir de
leur sœur.
Vous n'avez pas mieux tenu vos promesses de rois que vos
serments de frères d'armes. Tu ne jotiiras pas long-temps de
ses trésors, Gunnar; ils deviendront la cause de ta mort,
parce que tu avais juré amitié à Sigurth .
L'allégresse était plus grande dans la ville quand mon
Sigurth passait , monté sur Grani j quand il allait avec eux
au devant de Brynhild , cette exécrable furie, née pour no-
tre malheur.
Alors Brynhild, fille de Buthli, prit la parole : Que cette
mégère reste sans mari et sans enfants, puisqu'elle me charge
de ses malédictions , et oublie ce matin le respect qu'elle me
doit.
GuUraundlui répondit : Retiens tes imprécations, odieuse
créature ; tu fus toujours le fléau des princes; il n'est pas un
être vivant qui ne s'éloigne de toi avec horreur ; une infâme
destinée t'a choisie entre toutes les femmes pour le malheur
de sept rois et la mort de tous tes amis (2).
(il On retrouve la même idée G*- tance pendant Je moyen âge , eu» dans
4r*nar-qvida II, st. II» L'ail était une la ballade danoise Herr Ribolt (itentfca,
plante fort poétique chez les Se and in a- Viter fra Middëlalderm , t. III, p. 527),
Tes, probablement parce que sa saveur on lit, st. 8 et 9 : Là ne pousse aucune
la faisait rechercher ; le VVlu~tp* , gt. autre plante que l'ail ; là ne chante au-
IV, désigne toutes les plantes par son cun autre oiseau que le coueou ; là ne
nom, et, au lieu à' JEttar-blomi , la coule aucun autre liquide que le vin.
fleur, l'honneur de la famïUe , on disait (2) Ce passage nous semble une inter-
l'ail de la famille, Mitar-laukr. Il paraît potation évidente ; quand même on snp-
méme qu'il n'avait pas perdu son irapor- poserait qu'en sa qnatité de Valkyrie,
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r
~ 140 -r
Brynhild , fille de Buthli , reprit la parole : Mon frère
Atli , fils de Buthli , est le seul auteur de toutes nos infor-
tunes; depuis qu'à la cour du roi des Huns Sigurth m'a
abusée par un mariage perfide , ce dessein n'est jamais sorti
de ma pensée. Sa présence me couvrait d'une insupportable
honte (1).
Alors Brynhild , fille de Buthli, s'appuya sur le bûcher
elle le serra convulsivement dans ses bras; ses yeux jetaient
des flammes , et le poison lui suinta de la bouche quand elle
aperçut les blessures de Sigurth.
Gudrun se retira ensuite dans les forêts et dans les lieux
solitaires ; elle arriva jusqu'en Danemark , et elle y vécut
pendant sept semestres avec Thora , fille de Hakon. Bryn-
Gnllraund pouvait deviner l'avenir, il
n'ett pat un être vivant qui ne t' éloigne
de loi avec horreur se rapporte néces-
sairement à des événements passés, et
rien n'indique que Gullraund fût une
Valkyrie , sinon la signification de son
nom , bouclier d'or, qui n'est pas une
raison suffisante. D'ailleurs, ces paroles
ne sont vraies que d'après la tradition
allemande ; selon les poètes Scandinaves,
ce n'est pas le meurtre de Sigurth , mais
l'avarice d'Atli, qui causa la mort des en-
fants de Giuki.
(1) Ces deux vers sont fort obscurs;
ils signifient mot à mot : depuis que nous
avons vu la flamme sur le roi du lit de
serpent ; Magnaeus et M. Finn Magnus-
sen ne nous semblent pas les avoir en-
tendus. Par allusion au trésor de Faf-
nir, le lit du terpenl pouvait signifier
l'or, et la flamme exprimer son éclat;
maisa/0/W, sur ou dans le roi , se con-
cilie difficilement avec cette interpréta-
tion , et eHe donne un démenti formel à
toutes les traditions sur Brynhild. Au
lieu d'avoir aimé Sigurth pour sa force
et son courage , c'eût été par avarice ,
pour jouir de ses trésors, nous oserons
donc hasarder non pas une explication
différente, mais une supposition. Plu-
sieurs traditions du moyen âge racon-
taien que des héros jetaient du feu par
la bouche quand ils dormaient ou se
mettaient en colère; nous citerons entre
autres Servius Tullius et Dieterich ; Lau-
rin A , v. 2049; Biterolf, v. 1H23 ,
11129 ; Entra en l'église j>ar Puys de der-
rière ung Juif qui ad visa la manie de
l'empereur Charlemaigne et de ses XII
pers, et vit en la bouche de l'empereur
reluire une lumière en la forme de
rayes de soleil moult clere ; Galien Ret-
fore, Ms. du Roi , n° 7548, etc. Aucun
document positif ne le dit de Sigurth y
mais peut-être le Lait de Bavelok le Da-
noit permet-il d'en douter. M. Madden
a prouvé , dans une introduction que
M. Fr. Michel n'a malheureusement pas
reproduite tout entière , qu'il était fondé
sur des événements ou au moins des
traditions historiques, et Havelok y est
reconnu de la famille des rois de Dane-
mark à la flamme qu'il avait sur la
bouche pendant son sommeil , v. 71 :
Totes les houres qu'il dormoit ,
Une flambe de lui jssoit ,
Par la bouche H venoit fors :
Si grant cbalur avoit el cors.
Gela se rattachait certainement à une
croyance populaire, qui avait dû être
bien générale, puisqu'elle était encore
répandue en Normandie pendant le
13* siècle , et Sigurth était un prince
danois dans plusieurs traditions. Quant
au lit de serpent , c'est un lit de perfi-
de , et Sigurth avait trompé Brynhild
en se faisant passer pour Gunnar.
(2) L'usage de brûler les morts avait
été introduit en France , car on lit dans
Baluze, Capitul. Reg. Franc. , t. 1 , p.
253 : Si quis corpus defuncti hominis
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hild ne voulut pas survivre à Sigurth. Ette fit tuer huit es-
claves mâles et cinq femmes (1) , puis elle se traversa la
poitrine d'un coup d'épée, comme il est raconté dan» le
petit poëme de Sigurth.
CHANT DE KRAKA (2).
Nous avons combattu avec l'épée ! Il n'y a pas bien des
années que nous sommes allés combattre un énorme serpent
secundum rilum paganorum cousumi
fecit, capite punietur. ''
(1] Les anciens Scandinaves croyaient
que les honneurs dont on jouissait après
sa mort dépendaient de la hauteur où s'é-
levait la flamme de son bûcher, et des ri-
chesses qu'elle consumait ; Ynglingasa-
ga , cap. X, XXVII, etc. L'usage de
brûler des choses précieuses avec le
corps des héros se trouve déjà dans les
poèmes homériques; Iliade y \. XX1I1,
v. 166-177; Odyssée, 1. XII, v. 13. Sans
doute les Scandinave^ pensaient qne les
morts retrouvaient, dans l'autre vie les
esclaves , les chevaux et lés armes qui
avaient été brûlés avec eux ; Godru-
twr~ hvaut , st. XVII; Hakonar-mal,
st. XVII. Cette opinion , dont on trouve
déjà quelques traces chez les Grecs ,
Nexvf Sî^afxatarrpwTOUf C7ux>tvac
svpsvnç oTtéecSof 9 Trposôijy.' avrotat
Saixa, iroTïîPtaTE. etc.
irortiota TÊj
cmaionis, _
êophistae, LUI. V.46Q.
Alcmaionis, ap. Athénée, Deipno-
était fort répandue dans tout le Nord :
Pu tan tes hos eisdem erga inferos servi-
turos et commissa crimina apud cos
Elacaturos ; Dilmari Chronicon , ap.
eibnitz, Scriplores rerum BrunsDica-
rum , 1. 1 , p. 537 ; voyez aussi Brohm ,
GeschicJUe von, Pohlen und Lilhauen ,
1. 1, p. 242; Verkeî, Vorzeil Lieflands,
1. 1 , p. 129 ; Filin Magnussen , Edda ,
t. H, p. 9*3.
(2) &raku-mal ; Aslaug , dernière
femme de Ragnar Lodbrok , qui s'était
appelée dans sa jeunesse Kraka , parait
lui avoir donné son nom; peut-être
voulut-elle faire allusion à sa douleur
de veuve ; kraka , en islandais , si-
gnifie corneille. On a supposé qu'elle
chantait cette ode à ses enfants pour
les exciter à venger leur père. C'était la
fille de Sigurth Fafnisbani et de Bryn—
tiHd. Ragnar appartient encore, comme
on le voit , aux temps mythiques ; l'his-
toire sait seulement qu il était fils de
Sigurth Hring , et son successeur sur
le trône de Danemark. L'époque de sa
mort est fort incertaine ; Subm , Kri-
lisk Historié , t. III , p. 677 , la place
en H58 ; Torfaeus, Séries DynasL, jk
577 , en 845 ; et les textes islandais
obligeraient de la reculer jusqu'en 790.
Ses circonstances ne sont pas mieux
connues. Torfaeus , Ht**. Norv., P. I,
p. 51 , raconte ainsi la bataille où il fut
fait prisonnier : Modicae erant Ragnaris
copiae, quae , multitudinis impetum
haud diu sustinentes , passim caedeban-
tur ; is vero quoque se vertebat , obvios
prosternendo , aciem saepius perrnm-
pens , slragem edebat ingentem ; nam
ictibus ejus praevalidis nihil resistebat.
Ipse contra, ad versus ferrum obfirmatus,
singulos eludebat; tandem, orbe cly-
peorum undique circumfusus , capilur.
Quaerentes quinam esset, nec nominis
professione , nec responso dignatus. Ce
récit n'est point confirmé par tous les
historiens , et loin de lui donner une
mort héroïque ^ plusieurs le font se ré-
signer à l'esclavage , et mourir assassi-
né par un domestique jaloux de son ta-
lent de fauconnier. A servo Edmundi
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— 142 —
dans la terre de» Gothsj Thora fut men salaire (1), el les
guerriers m'appelèrent Lodbrok , en souvenance de ma vic-
toire (2). Alors je triômphate, l'acier luisant de mon sabre
frappa le dragon de plusieurs blessures mortelles (3).
Nous avons combattu avec l'épéé ! J'étais jeune encore
doraeslico, accipitrum domitore , qui ,
invidia motus , quod se peritiorem au-
cupii Regnerum animadverteret , pèr
insidias mteremptura , dit Pontanus,
BiU. Dan. , L IV , p. 103 , et sa rela-
tion s'accorde avec cette de Polydore Vir-
gile % Mût. Ângl. , 1. IV, et de Bromton ,
Chron. , p. 801. Plusieurs strophes de
cette ode avaient déjà été traduites en
français par Mallet , à l'appendice de
son Edda, et en latin par Torfaeus.
Nous citerons quelques vers de sa ver-
sion pour montrer avec quelle réserve
on doit juger les littératures étrangères
d'après les traductions des hommes les
plus consciencieux et les plus doctes.'
Torfaeus dit avec une singulière vanité:
Métro latino ad verbum fere exprimera
curavimus :
Caetera quid referam ! mine me Plutonis ab
aula
Emissae Eumenidesin sua jura frahunt.
Ergo ublvis aiumae moribundos tiquent
artuf,
Iverit et felix umbra per Elysium ,
Sedibus optatis, epulis et nectare Divum
Inter Asas sanctos , ambrosiaque fruar.
lté , voluptates ! melioris faptor amore
Sortis; ad hancridens transeo. Terra ,
vale.
Le texte dit : Il faut finir , voici les Dy-
sir qu'Odin m'envoie pour me condui-
re à son palais ; joyeux , je m'en vais
avec les Âses boire l'hydromel à la
place d'honneur ; les heures de ma vie
sont comptées , et mon sourire brave la
mort. Cette traduction a été faite sur
îe texte publié par Worm, Runica
Uteralura, p. 182 ; si l'on s'en est écarté
dans deux ou trois passages , c'est que
Ton a cherché à suppléer à l'édition de
M. Rafn, qu'on n'a pu parvenir à se
procurer par la traduction allemande
que M. Legis en a donnée ; Fundgriïben
aet Alten Nordens,y. 150.
(1) Thora Borgarhiort, fille de Her-
rauth, jarl de Ootaland d'après le Land-
namabok, p. 384; ou roi de Suède sui-
vant Saxo Gram., 1. IV, p. 169. Le sen-
timent de Lodbrok est empreint de ce
qu'on a appelé l'esprit de chevalerie.
(2) Lodbraskur, culotte velue, Ragnars-
taga, c. 3; villosa femoralia, dit Saxo,
I. c ; peut-être , au lieu de rappeler une
peau non tannée dont il se serait couvert
pour attaquer le serpent, n'est-ce là
qu'une de ces appellations poétiques, si
communes chez les Scandinaves, qui si-
* gnifie peau dure.
(5) Dans l'antiquité classique les héros
combattaient aussi des monstres et des
brigands; mais leurs dangers avaient un
but utile. En Scandinavie, au contraire,
ils semblent se proposer plus particuliè-
rement de faire montre de leur courage,
et les poëtes durent exagérer le péril, et
rendre les monstres plus terribles. Le
rôle des serpents dans la mythologie
Scandinave, les souvenirs de la Genèse
et les légendes de saint George et de
saint Michel , où Satan paraît sous la
forme d'un dragon , concoururent sans
doute à la préférence que lui accordè-
rent les poëtes sur les autres monstres;
on retrouve presque toujours quelques
traits qui rappellent le démon :
He was to loke on, as I you telle,
As yt nad bene a fiende of belle.
Syr Degoré.
His neke is greter than a bote ,
His bodi is swarter than ani cole.
GyofWarwike.
Swiche bataile ded never non
Gristene man ofBescb and bon —
Of a dra£oun tbar beside ,
That Beves slough tber in that tide t
Save Sire Launcelot de Lake ,
He fought v/ith a fur-drake ,
And Wade dede also
And never knightes boute thai tov
Syr Bénis.
Voyez aussi Galfrid de Monemuta , |Jû-
loria Britonum, 1. VIII, c« 4; 1, X,
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— 143 —
quand, à Portant, du» le détroit d'Eiràr (l) , nous avons
créé pu fleure de sang peur les loups , et convié l'oiseau aux
pieds jaunes à un large banquet de cadavres; la mer était
rouge comme une blessure qui vient de s'ouvrir, et les cor-
beaux nageaient dans le sang.
Nous avons combattu avec Tépéel Au sortir de L'enfonce,
je tenais déjà ma lance haute; à peine comptaia-ja vingt hi-
vers, que l'épée frissonnait dans ma main. Vers l'orient, à
l'embouchure du Tbinii (2), nous avons vaincu huit puis-
sants Jarl ; ce jour-là , l'aigle trouva une ample pâture (3) ;
la sueur tombait dans des flots de sang ; Héla levait sa faux
sur ton» lea guerriers (4).
Nous avons combattu avec l'épée ! Nombreux furent nos
L'arabe Ljy* signifie l'occident ; c'esj
le nom que les Cbaldéeas donnaient au
pays. à l'ouest de l'Euphrate crue nous
appelons l'Orient. Une autre raison ren-
dait dans les vers la confusion encore-
plus inévitable ; le nom propre de cha-
que montagne et de chaque fleuve y de-
venait un substantif commun, qui dé-
signait indfiféremment toutes tes mon-
tagnes et tous les fleuves.
(2) Probablement la Duna ; Tes an-
ciens Scandinaves appelaient la mer
Baltique mer Orientale, Helga-qvida II %
st. XXXf, y. 7f Helga-qvida IfT, st. V,
y. 7. Worm traduit par Danube. C'est le
môme nom : don, fleuve; peut-être eût-
il été plus juste de traduire: à l'embou-
chure du fleuve.
(3) Noua n'avons powit cherché à tra-
duire le nom des différents oiseaux de
proie comme pour un ouvrage d'histoi-
re naturelle. Noua aurions trouvé uns
guide fort érudit dans le travail de M.
Faber , Ueber das Leben der hochnor-
dischen Wgel ; mais les habitudes de la
poésie et de la langue Scandinaves nous
rendent sa synonymie fort proMémati*
que. Nous ne voyons pas , par exemple »
comment il a pu savoir que YOem était
le Falco albi cilla; tous les oiseaux de
proie étaient désignés par le nom et la
couleur d'un seul. Dans le Helga-qvida
/, st. VI, le nom des loups est donné
aux corbeaux , et dans le BOfod-laum ,
refr. III, aux poissons.
(4) Le texte dit : La soeur tomba
(i) Aujourd*hjii0resund, le détroit de
Helsing; ap. Saxo. , 1. IX, p. 472* etc- ,
Hellegpontus Danicus. Rien n'est plus
difficile que.de; déterminer la position
des. lieux géographiques , cités par les
auteur* du moyen âge ; leur ignorance
était si grande , qu'ils plaçaient le mont
Vésuve en Afrique, Je Danemark dans
les Palus MéO$de* „ et appelaient la Mé-
diterranée la mer Océanique. En leur
qualité ae navigateurs , les Scandinaves
devaient avoir plus de connaissances, et
attacher plus ct'importance aux indica-
mai* au lieu de
désigner Tes lieux par leur situation
réelle, chacun ae. les considérait que
relativement a son pays r ou même à la
position passagère où ft se trouvait , lui
ou lus personnages qu'il faisait parler et
agir. Ainsi l'on trouve dans le Landna-
mabok, p v î28 : Byvindr var |>vi kalladr
austmadur > at hann. kvam austan af
Svîrarike ; on t'appelait l'oriental, par-
ce qu'il venait de Suède en Islande;
voyez aussi Spelman ; Vita Mlfredi, app.
VÎ , et Pexplkatieu. de la prophétie de
Met lia gar Jean é» CornubW i Eure per
Borna* signifrcantor Saxones qui véné-
rant ab Àuro , per Avstrua* Normanni ;
ap. Greith , Spicikyium faticonum ,
p. W„ Egil , quiawi«itdWande en An-
gleterre* dit arfagosaisr vers du fflfod-
/aua» j Veatu* lté* ef-um ver, je suis
venu \to*dm*& tM** U Belga-
ot^I/lfctW&jMl, i»^Bndinavie est
appelée FOccident : Seal ec fyri veatan.
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— 144 —
faits d'armes guand nous^nvoyâmes an palais d'Qdin les ha-
bitants de Helsing (1); nous remontâmes Tes eaux de Vlfy (2).
Alôrsle sabre mordait profondément dans les efcairs ; le fleuve
roulait des vagues de sangy la terre était rouge et fumait ,
l'épée se brisait sur les cuirasses , sous l'épée les boucliers
tombaient en pièces.
Notfs avons combattu avec l'épée ! Personne , je m'en.soii-
viens , ne quitta le combat avant que , frappé d'une blessure
mortelle, Hérauth ne fut tombé sur son -vaisseau (3) ; depuis
que les longues barques sillonnent la plaine des Mouettes,
jamais plus noble Jarl ne redouta moins les rochers ; son cou-
ràge brillait au premier rang dans toutes les batailles.
Nous avons combattu avec J'épée ! L'armée jeta son bou-
clier, les lances s'enfonçaient en sifflant dans la poitrine des
guerriers ; la hache d'armes eût brisé les masses de fer de
Skarfva (4); quand le roi Bafn tomba, les armes étaient
teiût^ dé sang; la sueur du front des guerriers roulait,
eneorç chautïe , sur leur cuirasse.
'Nous avons combattu avec l'épée ! Le cliquetis des armes
retentit au loin avant que le roi Eistein suecomba dans la
plaine d'UUar (5) ; attirés v par la vapeur du sang , d'avides
Suçons planaient sur la bataille ; le glaive lançait les éclairs
4e la mort , il traversantes bouclîers, fendait les casques, et
le crâne ouvert répandait la cervelle sur les épaules.
^ Nous avons combattu avec l'épée! Là, près de l'île
4'Innthur (6), les corbeaux purent se rassasier dans un
splendide festin ; nous y préparâmes au coursier de Fa-
dans tin* océan de blessures ; l'armée muni cruore prias tinxisset rictus ceri-
perdit son Age. sebatur; Arugrimus Jonas, Rerum It-
(1) Les guerriers tués sur un champ land. Mb. I, c. 9. C'est là certainement
de bataille étaient admis dans le parais l'orisine de nos duels au premier sang.
d'Odin : suivant quelques poètes, la moi- (4) Skarpey en Norvège.
tié appartenait à Freyr; mais nous n'ayons (5) Ullar akur : ull, laine , et otr,
tu nulle part qe qu ils devenaient. - champ ; c'est le Laneus camjms dont
(2) L'Yby, ou , selon Worm, la Vistule, Saxo Grain/ parle 1. IX. Worm le met
(3) La bataille cessait quand un des* en Suède, et M. Legis en Norvège,
chefs était tué; dans les combats par- (6) Hinteren dans le- golfe de Dr on-
ticuliers, une blessure suffisait. Qui hu- theim. *
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— 145 —
la (1) une large pâture ; tous étaient braves , i) était difficile
aux plus braves de se faire remarquer à la clarté du soleil ;
les arcs se bandaient seuls, les traits perçaienfd'eux-mêmes
les cuirasses.
Nous avons combattu avec l'épée ! Devant Borguntbar-
bolm (2) , nous avons rougi nos lances et couvert nos bou-
cliers de sang; un nuage volant de flèches brisa jusqu'à fa
boucle des cuirasses, il fendit jusqu'à l'acier des arcs (3).
Volnir tomba à la place d'honneur: c'était le plus puissant
des rois , il avait exhaussé de cadavres le sol des rivages et
rassasié le bec des vautours.
Nous avons combattu avec l'épée! La bataille s'épaissis-
sait depuislong-temps , quand le roi Freyr tomba sur la terre
de Flemingia (4), dégouttant de sang ; la pointe bleue de l'a-
cier se rompit sur la cuirasse d'or de Haugni (5) ; ce matin-
là , Hild déplora la proie dont les loups s^ répurent (6).*
Nous avons combattu avec l'épée! J'ai vu près d'Aein-
glane (7) d'innombrables cadavres charger le pont des vais-
seaux j nous avons continué la bataille six jours entiers sans
que l'ennemi succombât ; le septième , au lever, du soleil ,
(1) Fala ou Hala ( probablement de
fœla , épouvanter ) , géante qui montait
un loup ; son nom devint commun aux
ogresses et aux vampires ; Helga-qvida
/, st. XVI. Peut-être est* ce de Fala
3 n'est venu Valant , nom du * diable
ans le vieil allemand ; Nxbelunge Not ,
v. 1334; Wigal., v. 3994.
(2) L'île de Bornholm, suivant M. Le-
gis; cette indication nous semble fort
douteuse. Ptolémée appelleWorms Bop-
SsTOfiayoç ; Peutinger* Bofgetomàgut,
et il y avait auprès , dans la marche de
Hephenheira, un endroit appelé Burgun-
ihart; Grimin,. Deutsche Heldentage ,p.
66.
43) Il y a dans la Chronique de Tho-
mas ofwalsingham, une expression du
même genre , mais encore plus poétique ;
il fait briser le fer des lances et traver-
ser la lame des épées. 1;
IO
(4) La Flandre. "
(5) C'était, suivant les commenta-
teurs , un ancien pirate dont les armçs
restèrent célèbres dans tout le Nord ; la
cuirasse de Haugni signifiait chez les
poètes une armure que le fer ne pouvait
entamer. Nous ne savons quel est ce
Haugni , et nous serions tente de le rem-
placer par Hamdir, dont le nom a la
même lettre allitérante et se trouve déjà
dans la langue poétique. Sa cuirasse é—
tait impénétrable d'après le Volsunga—
saga , c. 51 ; et dans lOlaf Tryggvato-
narsaga, c. 21 , les cuirasses sont appe-
lées les vêtements de Hamdir.
(6) La Déesse des batailles regrettait
la mort des guerriers , parce que Ra—
gnar fut battu.
(7) Aeinglane était probablement en
Angleterre. M. Legis en fait un pro-
montoire du Renlshire , nous ne savons
d'après quelle autorité.
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— 146 —
nous célébrâmes la messe dés épées (1); Valthiof fût forcé dé
plier sous nos armes.
Nous ayons combattu avec l'épée ! Des torrents de sang
pleuvaient de nos armes à Barthafyrth (2) ; l'autour n'en
trouva plus dans les cadavres ; l'arc résonnait et les flèches
se plantaient dans les cottes de mail j la sueur coulait sur la
lame des épées ; elles versaient du poison dans les blessures,
et moissonnaient les guerriers comme le marteau d'Odin.
Nous avons combattu avec l'épée! Sur le rivage de Hiath-
ning (3), nous avons élevé le bouclier dans les jeux de Hifd;
on nous pouvait voir, à travers le frémissement des lances ,
aplatir lés casques et déchirer la cuirasse des guerriers :
c'était un aussi beau jour que si ma fiancée âvait abandonné
sa' bouche à mes baisers.
Nous avons combattu avec l'épée ! Dans les plaines de
Northhumra (4) une grêle d'acier s'abattait sur les boucliers ;
les guerriers chancelaient et tombaient. Le matin il ne fallut
pas réveiller leur courage ; sous le tranchant des sabres , les
casques avaient perdu jusqu'à leur forme ; quand le soleil
(1) Çelte expression a semblé à quel- ration du bûcher de Balder, avant I'in-
ques critiques une preuve que ce poème Iroduction du christianisme en Scandi-
ne remontait pas au temps de Ragnar ; navie. Dans une glose du commence-
plusieurs partisans de son antiquité se ment du 9 e siècle, ap. Greith, Spicile-
sonl même crus obligés de supposer que ' giurn Valicanum, p. 32 , Guesasli min
le copiste avait écrit oddamessa au heu erro ze mesina est expliqué par vidisti
d'oddagenna , qui se trouve dans la seuiorem meum ad matutinbs ; ainsi
strophe XVII, el a la même significa- jnesîna signifie matin, et il esl fort pos-
iton. Il ne serait cependant pas èton- sible que l'islandais messe ait la môme
nant que les contemporains de Ragnar, signification. Àu lieu de messe des é-
qui avaient des relations constantes avec pées , il faudrait traduire : Nous fêlâmes
les habitants de l'Angleterre, où le chris- te matin (le jour) des épées; peut-être
tiantsme était connu depuis le 8 e siè- messe a-t-il la même origine que maft-
clé , y eussent fait des allusions hostiles nés, office du malin , comme vêpres est
à la fin du 9*. Dans le Thord Hredes- l'office du soir.
saga, que Millier, Sagabib., 1. 1, p. 270, (2) Probablement près de Perlh , aa-
dit du siècle suivant , on trouve Pex- trefois Berlha en Ecosse.
pression vapnamessa, la messe des ar- ( 3) m. Legis, à qui nous empruntons
mes ; voyez le Nockrer margfroder S0- pre8que toute s ces indications gèogra-
gu-pœltar de Mareusson. On a même phiques, suppose qu'il s'agit de Had-
prélendu que le Ryndilmetsa ( festum dingtonbay en Ecosse.
facuiarum ) se célébrait en commémo- (4) Le Northumberiaad.
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— 147 —
revint éclairer la bataille , il n'éclaira plus que des cadavres.
Nous avons combattu avec l'épée ! Il fut accordé à Her-
tbiof de triompher de nos braves dans les îles du Sud (1); au
milieu de la tempête d'acier, Raugnvallth (2) tomba sous ses
coups y jamais le cliquetis du glaive n'avait été aussi fatal
aux héros ; ses traits ailés faisaient jaillir le sang à travers les
casques.
Nous avons combattu avec l'épée ! A Vethrafirth (3), les
cadavres tombaient entassés sur les cadavres; les petits du
milan comptaient sur une abondante pâture après la ba-
taille ; l'acier se heurtait contre le fer ; Marstan , le prince de
l'Islande , reput la faim des loups de sa chair royale ; le butin
fiit riche pour les corbeaux.
Nous avons combattu avec l'épée ! J'ai vu tomber bien des
guerriers quand les traits se croisaient aux premières lueurs
du matin ; les lances déchiraient bruyamment les vêtements
de Hamdir (4) ; les étendards resplendissaient ; la faux des
batailles traversa la poitrine de mon fils; ce fut Egil qui ar-
racha la vie à l'intrépide Âgnar (8).
Nous avons combattu avec l'épée ! J'ai vu les braves ,
fidèles à leur serment , abattre avec leur sabre d'abondantes
moi|3ons pour les requins; dans la bafe de Skada, le Ullac de
nos vaisseaux reluisait de pourpre comme si déjeunes filles
y avaient répandu du vin y il n'était pas de si impénétrables
cuirasses que n'entamât le bras des Skiolthung (6).
Nous avons combattu avec l'épée! Devant l'Ile de Lin-
fhis (7), nous avons provoqué trois rois au jeu delalance (8);
(1) Les Hébrides. il paraît même que Ton nommait Skiol-
<â) Fils de Ragttar et d'AsIaug. * un g l , 0Us lw .| ue r r " er f i% ™ Ce r0ya !f *
f*\ MT-«„.r«^ Q „ ,, 1o „j ô Le Belga - qvida III , st. XLIX , appelle
(3) Waterford en Irlande. Sigron SMoW«v; Toy le BeoJLlf et
(4) Les cuirasses; yoyez la note 5, l'introduction du Grolta-saungr.
P- (7) Lindisfarne, sur la côte duNor-
(5) Un des deux fils de Thpra. . thumberland, près de l'Ecosse. Elle joue
(6) Ragnar et ses enfants, qui avaient un grand rôle dans les poésies galloises;
juré de Tanger la mort d'Agnar. Les yoyez l'appendice de Nennius, ap. Gale ,
rois de Danemark prétendaient descen- et le Myvyrian Archaiology, t. V, p. 104.
dre de Skiold ou Skiaulth, fils d'Odin; (8) Les Anglo- Salons disaient aussi
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— 148 — -
il y en eut peu qui purent s'en glorifier sous leur toit; des
rangs entiers tombaient dans la gueule des loups ; le bec çle
l'autour se lassa de dépécer sa proie ; tant que dura le com-
bat , le sang des Iris (1) grossit les vagues de l'Océan.
Nous avons combattu avec l'épèe ! A la clarté du matin ,
j'ai vu s'éteindre , à Alasund (2) , le héros aux beaux che-
veux (3), le favori des vierges; mon cœur battit de joie
comme si la Déesse m'eût tendu elle-même du vin fumant
dans la coupe. Plus tard, le roi Oern tomba aussi : alors le
jour me devint aussi beau que si je l'avais embrassée au
haut bout d'un festin (4).
Nous avons combattu avec l'épée ! Le sabre fendait l'air et
découpait les boucliers , la lance étincelante résonnait sur
les cuirasses; de longs siècles n'effaceront pas la trace du
le jeu de l'épée, Beowulf , v. 2073; le
jeu de la guerre , Id., v. 2142 ; le jeu de
la lance, Id.> v. 4074. Le vieux français
avait une foule d'expressions du même
genre : jouer des mains pour se battre ;
les arbalétriers qui faisaient pleuvoir
une grêle de traits jouaient leur jeu. Jeu
sarrazionois signifiait une bataille, :
Tholomer le regrette et le plaint en grijois,
Et dist que s'il eussent o eulz telz vingt et
trois,
H nous eussent fet un jeu sarrazionois.
Romans d'Alexandre.
L'épée de Cbarlemagne s'appelait Joyeu-
se ; mais peut - être ce nom vient - il de
joyau , car on lit dans la Chronique de
Robert de Brunne , ap. Lyttelton , Hi$-
tory of Henry II, vol. IV, p. 361 :
And Richard at that time gaf hîm a faire
juelle,
The gude swerd Caliburne which Arthur
luffed so well.
Les combats étaient si bien regardés
comme des jeux que , dans un manu-
scrit du 9 e siècle, ap. Endlicher , Ca-
talogué Codicum philologicorum lati-
norum Bibliothecae Palatinae Vindo-
bonensis , p. 296, on appelle Âgonelhe-
t* (d'A*7&>vo06T>îÇ, officier qui pré-
sidait aux jeux publics des Grecs ) le
commandant en chef d'une bataille ; et
on lit dans le Waltharius , v. 186 , une
expression gui se rapproche encore plus
de l'islandais :
Fraxinûs et cornus ludum miscebatin unum.
Fraxinus et cornus désignent des lances
qui étaient ordinairement en frêne ou
en cornouiller. Dans le Nibelunge Not ,
st. 3249 , on trouve aussi Kampfspil.
(f) Les Irlandais , ou, suivant Wilde,
les chrétiens du Northumberland , qui
ont donné leur nom à la province de
Deira et à la ville d'Ireby.
(2) Alasund a conservé son nom.
(3) Ce ne peut pas être Hàrald Har-
fag ainsi que l'ont prétendu plusieurs
commentateurs, puisqu'il ne mourut
qu'après ftagnar , en 934 , et qu'il avait
abdiqué en 931. M. Price, Warton'i Hit-
tory ofthe english poetry, 1. 1, p. LXX,
pense qu'il s^agit d'Aurn , prince d'une
des Hébrides ; il l'a certainement con-
fondu avec le roi Oern , dont le poëte
parle dans la même strophe ; mais peut-
être y était -il autorisé par une ponc-
tuation différente de celle que nous a—
vons cru devoir adopter.
(4) Je n'ai pu entendre le texte de
Worm ; j'ai traduit en grande partie sur
l'allemand.
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— 149 —
tombât des Rois dans l'Ile d'Onlug(l); l'épée volait comme
un dragon , et l'herbe rougissait tout autour.
Nous ayons combattu avec l'épée ! Pourquoi la mort n'est-
elle pas plus près du guerrier qui se précipite sous le tran-
chant des sabres? Celui qu'ils ne frappent point regrette
souvent d'avoir trop vécu , et cependant il est difficile d'ex-
citer le lâche à la lutte du cimeterre ; le cœur lui bat en vain
dans la poitrine.
Nous avons combattu avec l'épée ! Je tiens pour juste que
dans la rencontre des glaives un homme seul s'oppose à un
homme , et que le guerrier ne recule point devant un guer-
rier : tel fqt l'usage des héros. Qui mérite l'amour des
jeunes filles se jette hardiment dans la mêlée des sabres ;
qui mérite l'amour des jeunes filles se jette hardiment dans
la mêlée des sabres (2).
Nous avons combattu avec l'épée ! Il m'est prouvé main-
tenant que c'est le Destin qui nous mène ; nul n'enfreint les
décrets desNornes. Je ne pensais pas que ma vie appartînt à
Ella (3), quand, à demi mort , % je baignais dans mon sang;
quand je poussais mes vaisseaux sur les vagues , et que
je laissais derrière moi , dans les mers de Skotland , de la
curée pour les poissons.
Nous avons combattu avec l'épée ! Cela me réjouit l'âme ,
que le père de Baldur m'ait préparé un banc dans sa salle de
banquet (4) j bientôt nous boirons la bière dans le crâne de
(1) Anglesey.
(2) Les scaldes répétaient ^assez sou-
vent le dernier distique quand il conte-
nait une pensée remarquable ; on en a
un antre exemple dans la dernière stro-
phe.
(3) Roi du Northumberland , qu'il avait
conquis sur Osbrith ou Osyrith. Ce fut,
d après la Chronique saxonne , à l'em-
bouchure du Weare qu'eut lieu le sup-
plice de Ragnar, et, suivant Simeon Du-
nelm, à l'embouchure du Tyne.
(4) On trouve également dans le Ro-
mans de Rencevax, Bis. duR. n« 254/21,
v. 3751 :
Eh paradis o sunt 11 aumosnier
Sunt li Ut fait o nos devons chocier.
Quant à l'expression de banc pour ta-
ble , elle était fort répandue pendant le
moyen âge; seulement le progrès du
eomfort obligea de la modifier par une
épithète. On couvrit les bancs de pein-
ture et de coussins; de là vient l'expres-
sion des ballades suédoises, Sitta pâ bol-
strama bla> s'asseoir sur les poutres
bleues.
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— 150 —
nos ennemis (1) ; le héros ne déplore point sa mort dans le
palais du Père des Mondes ; il n'arrive point à la porte d'O-
din des paroles de désespoir à la bouche.
Nous avons combattu avec l'épée ! Bientôt les armes acé-
rées des fils d'Aslaug (2) recommenceraient de sanglantes
batailles s'ils savaient quels tourments me déchirant quand
çe$ mille serpents enfoncent leurs dards empoisonnés flans
mes chairs. La mère que j'ai donnée à mes fils leur a trans-
mis un noble coeur.
Nous avons combattu avec l'épée ! La mort va saisir mes
héritiers ; la morsure des vipères a été mortelle , je sens
leurs dents au fond de ma poitrine. Bientôt, j'espère, le
glaive me vengera dans le sang d'Ella ; mes fils pâliront à la
nouvelle de ma mort; la colère leur rougira le visage;
d'aussi hardis guerriers ne prendront point de repos avant
de m'avoir vengé (3) .
Nous avons combattu avec l'épée ! Cinquante et une fois
j'ai planté ma bannière sur le champ de bataille ; au sortir
de l'enfance , j'appris à rougir ma lance ; jamais je n'ai craint
que les guerriers retrouvassent un chef plus vaillant. Mainte-
(1) Nous n'ayons pas cru devoir nous
écarter d'une tradition trop générale
pour être sanrvaleur ; mais nous devons
prévenir que notre traduction ne rend
.pas l'expression du poëte. II dit mot à
mot : Les arbres courbés de la tète ; ce
qui nous semble , ainsi qu'à M. Finn
Magnussen, ne pouvoir signifier que la
corne à boire ; voyez Millier, Sagabib., t.
II , p. 479. Les anciens Gallois buvaient
amsi dans des cornes. Il y a un poërae
d'Owain Kyveiliog intitulé Hirlas ; c'é-
tait, comme il le dit lui-même, une
corne de bœuf, enrichie de vieil ar-
gent ;
Hirlas buelin breintuchel benariant.
On sait au reste que les peuples septen-
trionaux et même celtiques se faisaient
une coupe du crâne de leurs ennemis ;
Warnefrid , lib. I , c. 27 ; 1. U , c. 28 ;
Gotfridus Viterbiensis, p. 508. Silius
Italiens dit , lib. 13 :
At Geltae vacui capitis circumdare gaudent
Ossa (nefas !) auro , et mensis ea pocula
servant.
Voyez aussi le Vôlundar-qvida,St. XXII,
V Alla-mal, st. LXX.VUI, elle Gunnars-
stagr, st. XVIII ; peut-être même l'an-
glais seuil, crâne, vient-il de l'islandais
skal, coupe. Voyez Platon, Eulhydemut,
et Aristote, Respubl., I. VII, c. 2.
(2) Ragnar avait eu cinq fils d'Aslaug :
Yvar , appelé aussi Hingvar; Biaurn;
Hvitserk, le même probablement que
plusieurs historiens nomment Hubba et
Uppe; Rauguvallth et Sigùrth. Huit-
felaus, thron. Dan., p. 45, lui en don-
ne dix.
*
(3) Ragnar ne se trompait pas ; ses
fils vengèrent-sa mort en 867; Mathaeus
Westm. Flor. HiH., p. 314; Siraeon
Dunelm, ap. Twysdenj p. 14, et Brom-
tom, lbià. } p. 802.
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liant les Ases m'invitent à leurs banquets , ma mort n'est pas
à plaindre.
Il faut finir : voici les Dysir (1), qu'Odin m'envoie pour me
conduire à son palais (2); joyeux , je m'en vais avec les Ases
boire l'hydromel à la place d'honneur ; les heures de ma vie
sont écoulées, et mon sourire brave la mort (3); les heures de
ma vie sont écoulées , et mon sourire brave la mort (4),
(1) ta mythologie Scandinave appe-
lait Disir on Dysir toutes les intelli-
gences supérieures aux hommes qui
avaient des rapports constants avec eux.
Les mêmes idées se trouvent dans nos
vieilles poésies :
Droit en paradis remportèrent
Les Anges qui le couronnèrent,
Et a Dieu puis le présentèrent
Et mouit grant joye en démenèrent.
Passion de saint Etienne, ap. Jubinal, Mys-
tères inéditê, 1. 1, p. 360.
(2) Nous avons déjà vu, st. IV : Nous
envoyâmes au palais d'Odin les habitants
de Helsing, pour signifier : Nous les tuâ-
mes. Des expressions semblables se trou-
vent dans les écrivains chrétiens du
moyen Age : Pater itaque ejys defectus
senio migra vit ad Christum ; Vincent ,
Diicovery of errors in Brooke's Nobi-
lity, ap. Percy, t. J, p. 88. *
(3) On retrouve le raêitfe fait ou la
même fiction dans une foule d'histoires
et de poésies Scandinaves. On lit dans le
Bodvar BUrkataga : Hneig Àgnarr nfdr
hlœiandi a jord , oc do sidan ; Agnar
tomba en riant, puis mourut ; dans le
Hulfsrickcuaga :
]>at manu seggir at sogum giora
At Halfr Konungr- hlœiandi do.
On lira désormais dans l'histoire que le
roi Halfr est mort en riant. Voyez aussi
le Greltittaga, c. 71. Saxo, 1. Il, dit de
Biark :
Hercule nemo fflo visus mihi fortior onquam:
SemivigH subsedit enim, cubitoque reclinis,
Ridendo excipit lethura, mortem que
cachinno
Sprevlt, et Elysium gaudens successit in
orbem.
A' ces idées se rattache la supposition
de héros chantant leurs exploits au mi-
lieu des supplices ; Hallmund , ap. Gret-
tisiaga , c. 49 ; et Asbiorn Prudi, ap.
Orm Storolf$o*ariaga; Bartholinus, p.
158-15^, et le Gun»ar$-slogr, à Pappen-
dice de VEdda, t. U. Ce mépris de la
mort n'était pas au reste particulier aux
Scandinaves. On lit dans Quinte Curce,
l. VII, c. 10 : Ex captivis Sogdianorum
ad regem XXX nobHissimi, corporhm
robore eximio, perducti erant; qui, ut per
interpretem cognoverunt , jussu régis*
ipsos ad supplicium trahi , carmen lae—
tantium more canere... coeperunt. M.
de Chateaubriand nous a appris aussi
que les sauvages de l'Amérique du nord
chantaient dans les supplices; voyea
Âtaia et les Nalchez.
(4) Plusieurs critiques ont cru que
Ragnar avait composé lui-même son
chant de mort, sans doute parce qu'il
y parlait à la première personne. D'au-
tres ont reconnu que si le courage pou-
vait donner la force de paraître impas-
sible il ne rendait pas 1 -intelligence
assez indépendante du corps pour lui
permettre de versifier au milieu des an-
goisses d'un supplice atroce; ils ont
senti que, lors même que Ragnar aurait
conservé, dans les convulsions de l'ago-
nie, une imagination assez active et .
assez dégagée pour improviser 290 vers,
il n'eût pointlrouvé au neuvième siècle,
chez des ennemis qui le faisaient déchi-
rer tout vivant par des serpents, un
sténographe assez habile et assez atten-
tionné pour les recueillir, et n'ont plus
réclamé pour son œuvre que les vingt-
trois premières strophes, qu'ils lui font
composer avant son. expédition en An-
gleterre. Mais l'esprit et le style sont les
mêmes pendant toute la pièce ; on n'a
aucune raison, bonne ou mauvaise, pour
supposer deux auteurs différents. w '*^r
leurs, dès qu'on admet que la fin doit
être d'un autre poète, U est plus naturel
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— 1S2 —
de Jut en attribuer le commencement serve deux fragments d'un chant de
qu'à Ragnar; il faudrait une autorité Bragi sur la mort deRagnar, et ils ne
quelconque pour lui faire ainsi sa part , se trouyent pas dans le Kraku-mal.
et Jui accorder six strophes , ni plus ni Nous ne pouvons admettre sans preuve
moins;. et on n'en peut alléguer aucune, que Bragi ait traité deux fois le môme
Saxo, qui a écrit le roman de Vhistoire sujet de la même manière, quand son
du Noru, Saxo, qui a recueilli les tradi- premier travail était cité comme mo-
tions populaires avec le même soin que . dèle. Si un tel hasard n'est pas impos-
tes autres > annaliste» les repoussent, sible, au moins ne doit-on pas supposer,
Saxo, lui-même, ne -contient pas un sans qu'aucune raison donne quelque
mot dont on puisse induire la colla- vraisemblance à sa conjecture , que le
bof ation de Ragnar. Il dit : Om- plus célèbre de ces deux poëmes ait été
nem operum suorum cursum animosa perdu , et que l'autre nous ait été
Tocë recensait. Recensuit n'indique pas transmis. Deux choses seulement sont
un poète, ni animota voce un chan- constantes : c'est que la langue du Ora-
teur ; c'est le sauvage qui brave ses ku-mal est ancienne, son enthousiasme
ennemis au milieu des tortures , et vrai, sa poésie vivante; c'est qu'on y
s'excite II supporter courageusement trouve beaucoup moins de ces images
la doqfeur en. se rappelant ses hauts recherchées et de ces phrases contour-
faits, f ï 4 plus, le texte de Saxo nées à plaisir, qui chargèrent de plus
prouve, que ce n'est pas le Kraku-mal en plus la poésie des scaldes ; c'est que
q%é* r récjfta Ragnar ; il ajoute : Supe- l'assonaùce , qui était si commune dès
riori rerum contextoi hanc adjiciens le 11* siècle, y manque entièrement;
clausulam : si succulae verris supplicium toutes les raisons intrinsèques témoi—
scirent, haud dubio, irruptis haris, af- gnenl d'une haute antiquité. D'un autre
Sictum absolvere prôperarent ; et rien côté le Scalda ne le cite pas , et si Olaf
e pareil ne se trouve dans l'ode qui Thordson l'avait connu , il est probable
nous est parvenue. M. Grâter ( Nord, qu'il en eût tiré des exemples comme de
Plumeri, 4> v 28) l'attribue à Àslaug ; il toutes les poésies estimées qui nous sont
est bien vrai que le Skaldatal la compte parvenues ; il semble certain qu'un hom-
parmi les poètes , et que plusieurs de me aussi \ersé dans l'histoire littéraire
ses vers nous sont parvenus; ap. Bittr- de son pays n'aurait pu ignorer un
ner, Nor^iska K&mpa Dater , p. 41. poëme qui eût joui de quelque célébrité
Mais 4° £ e qu'elle pouvait faire des au commencement du 13 e siècle. Si l'on
vers il ne résulte pas nécessairement ajoute à ces considérations Tâge du plus
qu'elle ait fait le Kraku-mal; son nom ancien manuscrit, qui ne remonte qu'au
n'es^pas une preuve plus convaincante : 15 e siècle , on sera forcé de convenir
le galç(mar-nial , dont nous allons don- que les présomptions externes ne sont
ner 1* traduction > porte bien aussi le pas en faveur d'une antiquité fort ré-
nom de JSakon, et cependant il est d'Ey- culée. Il n'est qu'un moyen de concilier
vind. Une autre opinion attribue le cette contradiction, c'est de supposer
chant de Ragnar à Bragi l'Ancien (Bodd- «qu'un poëme ancien, peut-être celui de
sonj^ mais ni Suhm(£Tt«J. af Denmark, Bragi ou de Biark, serait devenu un
t.^»r514J,ni Thorlacius(Jn/tg. Borea- thème populaire sur lequel se seraient
/tttfcvSpeCita. VII, p. 70) , ni M. van der exercés les rhapsodes, conservant, com-
H&en pf%,;»t* ipJltupgQMga , p. 46) , me toujours, ce qu'il y avait de frappant
n'ont d'auwî^'eUf^le cjroire que leur dans les leçons antérieures, et recher—
cr^ance elïe^mefàtf^ûk ;FmnJfagnus- chant d'autant plus soigneusement l'u-
sen v^mêi nj || BB qffi une nité de la langne, du style et de la
Éionde TaWus grande vrjlsejttbjance, versiGcation, que c'est Ragnar qui parle.
ôu'U ne lui cOim^!|^an^ r uT^e*flîfi- . On comprendrait alors ces versioUs dif-
Çfren v^r efter ; Suhnft tôet^^^ férentes du mê.ne sujet, ces dénomina-
clfi^Hwut^ar ^en^si qui changent de manuscrit en
Kf|5|4 l *lp&-^ manuscrit (on en connaît jusqu'à trois,
densrÈlae^ SïofS^ Biarka-mal et LodbrokgBL.
Siî^^taX^p.Sm'^ppfS^és qvida), et lihceriitude qui couvà!»
les faits, cette opinion ne semble pàs nom de l'auteur. Cette hypothèse seul*
probable ; le Kewnîngar nous â con- ble d'autant plus"probable, que,, encore
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LE RACHAT DE LA TÊTE (1).
Je suis venu à l'Occident
dans ma poitrine l'inspiration
aujourd'hui , Ragnar est resté un sujet
fle chants populaires dans les îles Féroë ;
Muller, Sagabibl., t. II, p. 481. La tra-
dition de Lodbrok était connue des
trouvères Normands ; il semble même
assez probable que les compagnons de
Rollon l'avaient apportée avec eux , car
nous en trouvons le souvenir dans un
de nos plus vieux poêles.
Cil Lothebroc e ses treiz fiz
Furent de tute gent haiz;
Kar uthlages f) furent en mer ;
Unques ne fuierent de rober.
Tuzjurs vesquirent de rapine;
Tere ne cuntree veisine
N'est près d'els ou il a larun
N'ensent feit envasium (•*).
De ceo furent si enrichez,
Amuntez et amanantez,
Su'ils aveient grant année (armée)
* © fif en *» et niult ffrant assemble(e) j
Qu fls aveient en Tur companye
Kant erron(ei)ent oth leur navye*
Destrut en aveient meint pais,
Meint poeple destrut et occis :
Nule contrée lez la mer
Ne se put d'els ja garder.
Denis Piram ap. Shâron-Thurner, Hittory
efthe Anglo-Saxon, 1. 1, p. 476, note 41.
Il écrit Denis Pyramis; mair c'est pro-
bablement une erreur. IVk de la Rue,
Muait historiques sur let bardes, t. III,
*>. 101, écrit Piram; on trouve aussi
^ramusc
li
James ne me burderay plus;
Jeo ai noun Denis Piram us.
Mais probablement la rime lui aurait
fait latiniser son nom.
(i) Hofuthlausti , suivant Worm; Hd-
fut-Iausn , d'après le manuscrit de I'Ed-
da , connu sous le nom de Luxdorphia—
nus; Hofod-lausn, dans VEgilssaga.
Egilskallagrimsson avait insulté grave-
J # ) Pirates, voleurs, ordinairement écrit
agues. -
Cl Ces deux vers sont certainement cor*
rompus.
à travers la mer (2); j'apporte
dupoëte. Tel fut mon voyage:
mont Eirik Blodex, ou Blodaux'et tué
Rauguvalith ( Rognvald ) , sou fils , âgé
de onze ans; le roi et la reine Gunnhild
avaient juré de ne lui accorder ni paix
ni trêve. Le hasard l'ayant fait tomber
dans leurs mains, il fut condamné à
mort , et l'heure avancée de la journée
put seule retarder son supplice. Par le
conseil de ses amis, Egil employa sa der-
nière nuit à composer ce poème , et le
récita le lendemain matin à Eirik. La,
date du Rachat de la tête est certaine ;
les événements qui amenèrent le danger
d'Egil la fixent en 936, dans l'année
Sui suivit l'expulsion d'Eirik du trône de
orvége. Nous avons traduit sur le texte
de l'Egilssaga ; p. 427-456; mais nous
devons dire que l'islandais est tellement
surchargé de figures et de recherches de
toute espèce , que nous avons été obli-
gé de ne nous attacher qu'au sens, et
encore les hommes les plus versés dans
la connaissance de la poésie Scandinave
ont adopté des interprétations si diffé-
rentes , que nous n'osons accorder aux
nôtres une confiance absolue.
(3) C'est encore là une de ces indica-
tions qui jettent tant d'obscurité sur la
géographie des Scandinaves. Egil était
venu de l'Islande dans le Northumber-
land , et par conséquent au sud-est. Son
expression ne serait vraie que s'il était
, arrivé du Danemark ou de la Norvège ,
et Isa brot ne peut s'entendre que de
l'Islande ou peut-être de la mer {Gla-
ciale. On a proposé, Egilssaga, p. 427,
note*q ,«ie lire veston , de l'occident , au
lieu dfàeitr, à l'occident ; mais les deux
derniers vers de la strophe XIII :
Frett er austr um mar
-Kiriks af far,
(.le bruit des exploits d'Eirik a passé en
Orient à travers les mers), rendent cette
leçon inadmissible. Peut-ôtre pour expli-
.quer -ces contradictions faut-il supposer
que dans )a poésie des scaldes , si char-
gée, comme on le sait, de figures et
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— 184 —
j'ai poussé mon canot (1) dans les flots près du pays des
glaces , et j'ai chargé de poëmesles ailes de ma mémoire.
Le Roi m'a comblé de sa clémence (2), il me permet dè lui
réciter des' vers. J'apporte le breuvage d'Odin (3) dans le
pays des Einglas (4); la louange est le sujet de mes chants ,
ils s'adressent à un prince digne de louange. Nous lui de-
mandons le silence , j'ai trouvé des vers dignes de lui.
Ecoute donc , Roi : à présent c'est ton devoir. Si j'obtiens
le silence , je pourrai réciter mes vers. Rien des hommes ont
entendu quels guerriers le Roi avait tués, mais Odin a vu
tomber les cadavres.
L'écho des boucliers a redoublé le bruit des épêes ; le
combat s'est épaissi autour du Roi ; le Roi s'est jeté au milieu
de la bataille; là, on entendait le sifflement des flèches pro-
phétiser la mort j la pluie d'acier résonnait au loin comme
un torrent impétueux (5).
Les rangs étaient pressés sur le pont , bardé dé fer (6); pas
un guerrier du Roi ne s'ébranla , et cependant sa flotte rou-
d'allusions de tonte espèce, les points car* 3 : Gall y-bogï , tare a chanté. On trou-
dinaux. avaient une signification poéti- ve dans le fragment anglo-saxon snr la
«me, et étaient devenus de véritables mort.de Byrhtnot : La cuirasse a cfcanté
images. Ce qui nous en a donné la pen- un chant de terreur :
aée , «'est un pa88 ag e du Chronica Schla- ^ b
vtca , ap. Lindenbrog , Scriptoret Sep- £™Til *L a „«T
tentriokales, p. 159:Rutia a Danis Os- «*ryre leo&a sum.
tragard, id est in oriente posita, affluent Ap. Hearne , Johannis confrairis Glo*-
omnibus bonis , vocatur. toniensis Chronicon , à Tapp; Dans son
{l)Eik> chêne. Dans ValeriusFlaccus, . Bighlander, Macpherson s'est souvent
quercus signifie également navire , mais servi d'expressions semblables :
le plus souvent c'est abies; Virgile,»»* — . . . ... _j
iim; chez les Anglo-Saxons c'était he4m, v The gleaming Journey of the sword
try, note, p. 229. (6) Ce passage est le plus obscur de
(2) Le texte dit : m'a fait une abon- tout le poème; il est possible qu'il fasse
dance de grâce. allusion à l'usage de décorer les vais-»
(3) La poésie , ou plutôt l'inspiration seaux de boucliers ; le Gr-eUissaga dit du
poétique ; voyez le Snorra-Edda , Brag- navire des Berserk : Skipit var alskarat
arœdur, c. IV; Olafsen, Om garnie Nor- skidldum; le bord était tout couvert (mot
dçns Digtkonst, p. 110, et Finn Magnus* à mot, imbriqué ) de boucliers. Tout en
sen , Diglerdrikken , en oldnordisk Jfy- cherchant à conserver ce qttfl y a d'am-
\e mêd tilhorende Forklaring. phibologique dans l'expression , nous a-
(4) Les Anglais. vons préféré croire qu'il s'agissait des
(5) On lit aussi dans la st. XVII , t. armes des combattants.
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lait sur une mer furieuse, au milieu de* cadavres , et les
blessures résonnaient au loin.
Le pied des combattants ne bougea que lorsqu'ils tom-
baient sous le cboc des épées j Eirik conquit là un immortel
renom.
Je continuerai si les guerriers font silence j la renommée
nous a raconte plusieurs de leurs exploits (1). Sur le passage
du Roi les blessures bouillonnaient , les sabres volaient en
éclats sur le fer des boucliers (2).
Sous la bâche , les cuirasses s'ouvraient en retentissant ,
et le feu jaillissait des casques; le glaive creusait de larges
(1 ) Egil craignait que le Roi ne refu-
sât d'écouter ses vers, et que le tumulte
des hommes d'armes ne couvrît sa voix.
(2) Le texte dit :
Brustu brandir
VMMarrandir.
(Les épées se brisaient sur les boucliers
bleus.) Les boucliers forent d'abord d'un
bois léger, recouvert de cuir; en islan-
dais et en anglo-saxon , lind signifie à
la fois bouclier et tilleul. Plus tard , on
les borda d'un cercle de fer (Bauy-
skilldir); celui d'Ajax , Iliade, 1. VII,
T. 245 , avait sept peaux Tune sur l'au-
tre , et était recouvert de lames d'acier.
De semblables boucliers étaient si com-
muns en Scandinavie , qu'on les appelait
Suelquefois Jarnrendir , Jarnvardir
ïilldir. Blar ne nous semble désigner ici
que la couleur bleuâtre du fer ; nous ne
connaissons aucune raison qui autorise
a penser que les boucliers de toute une
armée auraient été peints en bleu ; le
métal arec lequel on les faisait générale-
ment peut seul expliquer cette unité de
couleur. Au reste , c est à tort qu'on a
voulu rattacher aux croisades l'origine
des armoiries ; elles existaient bien au-
paravant. Des vers de Bragi ( 8» ou
9* siècle ) que nous a conservés le
SkaHa , p. 145 et 162 , parlent déjà de
boucliers peints; dans le Walthariut
manu Partis (Fischer le croyait du 6 e siè-
cle, mais il n'est que du 9 e ou môme du
10«),on1it, v. 356:
. . . . galeeam Haganonis
Aspicit et noscens.,..
et v. 1270 :
Cujus si faciès latuit, tamen arma vklebas
Nota satis.
On trouve aussi Parma picta , v. 798 ,
et dans un poème encore plus ancien ,
celui d'Abbo , Bella Parisiacae Urbis,
paria as pictas, 1. 1, v. 119 ; picta seuls,
Idem , v. 266. Une foule d'histoires du
Nord font mention des dessins variés
3 ai ornaient les boucliers : c'est un lion
ans le Laxdœlasaga , la représentation
des exploits de Skallagrim dans VBgili-
taga, et on lit dans Saxo Grammat. , 1.
VII:
Ad eaput amxus dypeus mthi suecicus adstat
Quem specular vernans varii caelaminis
ornât,
Et miris laqueata modis tabulata coroaant.
Mis confectos proceres, puçilesque coactos,
Bella quoque et nostrae facinus speotabile
dextrae
Multicolor pictura notât
Il semble même, comme cela eut Heu
plus tard dans l'épopée chevaleresque^
que les peintures n'avaient aucun rap-
port aveç la famille , et qu'on les chan-
geait à son gré; Suhm, Norditehe Fa-
beheit , t. II, p. 44; W. Grimm, AUda-
niiche Heldenlieder, p. 495. Nous hési-
terions d'autant moins à croire que les
usages du Nord ne restèrent point étran-
gers aux armoiries que le reste de l'Eu-
rope adopta pendant le moyen âge, qu'en
Angleterre le chef des hérauts d'armes
s'appelait Roi d'armes de North ; Anstis,
Beguter of the Order ofihe Garter, U
II, p. 300.
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— 1S6 —
blessures, c'était une pointe et un tranchant; la tradition
m'a redit que , dans ce jeu des épées , le froid de leur acier
glaçait le sang des braves.
Alors les flèches s'enlaçaient, les armées se mêlaient; Ei-
rik conquit là un immortel renom.
Le Roi teignit de pourpre son épée , les corbeaux pou-
vaient se rassasier tout autour; ses traits volaient dans le
sang, chacun frappait à la vie ; l'intrépide vainqueur des
Skots (1) donna aux loups leur pâture; la faux de Héla ap-
prêta aux aigles leur repas du soir (2).
Les dards volèrent comme des oiseaux de proie autour
d'une longue rangée de cadavres ; leur bec , altéré de sang ,
se rassasia de carnage ; quand l'épée étincelait , la mort ou-
vrait les blessures , et les corbeaux croassaient sur leur
proie.
Les vaisseaux s'enfonçaient sous le poids des cadavres ;
les cadavres qu'Eirik jeta dans la mer rassasièrent les re-
quins (3).
Les javelots acérés avaient des ailes ; la mort planait sur
tous les rangs ; les arcs restaient bandés, les loups en hur-
laient de joie ; les lances frémissaient , leur fer traversait les
armures ; la corde des arcs ne cessait point de vibrer sous
les flèches.
L'Ordonnateur des jeux du glaive rejette son bouclier de
son bras gauche , il est prodigue de son sang; sa gloire s'en
est accrue. Mes chants sortent du cœur; le bruit des exploits
d'Eirik a passé en Orient à travers les mers.
Le Roi bandait son arc , la mort volait sur ses flèches (4),
les cadavres qu'Eirik jeta à la mer rassasièrent les requins.
Il me reste à élever la valeur du Roi au dessus du courage
des plus braves , mes vers vont couler plus rapides. Il fati-
(1) Les Écossais.
(2) J'ai changé deux vers de place*
(3) Une traduction littérale était im-
possible.
(4) Le texte dit : les oiseaux des bles-
sures volaient.
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— 187 —
gua la déesse du carnage sur son vaisseau , et fit craquer sa
quille au milieu des rochers.
C'est briser la courroie de son bouclier que de prodiguer
son or, quoique jamais l'homme qui tend la main ne vante
l'esprit d'économie ; un roi doit se réjouir d'amasser des
trésors ; l'or qui brille dans la main convient à la pompe
royale (1).
Le peuple ne s'émeut pas d'amour pour le sang qui coule
et les traits qui résonnent quand se heurtent des armées;
le roi qui dépose son épée et couvre son royaume de son
bouclier, celui-là s'assure une haute renommée.
Le Roi a bièn voulu accueillir mes vers , il m'a semblé d'un
heureux présage d'obtenir le silence. Odin a fait sortir du
plus profond de mon cœur les vers que ma bouche a chantés
à sa louange.
Pour publier l'éloge du Roi , j'ai rompu le silence ; je n'ai
pas craint de parler au milieu du cercle des guerriers. C'est
du fond de l'âme que j'offre au Roi un poëme digne de lui :
aussi beaucoup y trouveront-ils un modèle (2).
Puisse-t-il se réjouir de ses richesses , comme le poëte se
réjouit de son inspiration , le marchand de ses navires, et le
corbeau des combats (3).
(1) Il est probable qu'Eirik aimait
l'argent.
(2VEgil ne se trompait pas; son poë-
me aevint une autorité et an modèle.
(3) Quand Eirik eut entendu Egil , il
lui permit de se retirer. L'histoire cite
Bragi Skalld ( oui semble différent de
Bragi binn gamli) , comme ayant aussi
racheté sa tête ayec des yers; Egilttaga,
E. 418-49; le Hëfud-lausn de Thorarin
oftunga indique certainement un évé-
nement semblable ; et Ton voit dans le
Skaldatal , Heimskringla , t. If, p. 479,
éd. de Peringskjold , qu'un poëme de
Erpur Lutaudi apaisa également la co-
lère de Sor (alias Biôrn) ad Hauge, roi de
Suède.
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V
— 188 —
CHANT FUNÈBRE DE HÀKON (1).
Le Dieu des Goths envoya Gaundul et Skaugul choisir,
parmi les descendants d'Yngvi (2), un toi qui suivit Odin et
habitât avec lui le Vadhalla.
Elles virent le frère de Biaurn revêtir sa cuirasse ; sur son
front royal déjà flottait son étendard. L'ennemi baissait la
tète , les lances s'agitèrent , et HUd donna le signal (3).
Le chef qui conduit les habitants des îles (i) les excite de
la voix; ce destructeur des Jarl marche au combat; les Nor-
mands , que sa renommée a réunis , sont nombreux ; terreur
des Danois , il s'est déjà couvert de son casque.
Le Roi avait quitté son bouclier ; avant la bataille il avait
débouclé sa cuirasse $ lui qui avait son trône à défendre , il
jouait avec ses soldats ! Alors , le cœur joyeux , il se couvrit
de son casque d'or (5)*
Dans la main du Roi, l'épée coupait les armures de fer,
comme si elle n'eût fendu que 4e l'eau (6) ; les sabres se
(•1) Le Hakonar-mal avait déjà été était son cousin, et assistait à la bataille
publié en français par Mallet ( Edda , p. où il fut frappé.
305 ) ; mais son système d'arrangement (2) Le poète ne voulait pas désigner
ne respectait pas même la pensée. Nous ici un descendant d'Yngvi , mais un Roi ;
ayons traduit sur le texte de S choniu g , Yngvi, Ynglingr, figurent parmi les
Heim$kringla t 1. 1 , p. 456-64. Il y a noms poétiques d'un roi; Skalda, p.
deux passages que nous ne sommes pas 194 ; c'est dans ce sens que Sigurth est
sûr d'avoir entendus ; les versions latine appelé Yngvakonr , Sig*rbar-*>ida JT,
et danoise sont trop infidèles pour qu'il s % xiy
™«aTJ%™}* m l i 6Ur acco f der . une '(5)UHd, déesse delà guerre, signi-
£Si JS?î m ï ' l ? I 6 " f. CS V eUX qtfefqiefoii fe guerîe et même la
poètes sont si embarrasses de métaphores bataffle • voit* le» tcm d'Ulf Uffjrason
sur leur sens; al. Finn Magnussen lui- VTTr ' r ~ , , ■ V.
même leur a souvent donné deux inter- XIJI ' v * 6 : H,,dur F roaz » Ie comb * 1
prétations différentes. 11 a publié en 1817 «'épaississant. Martem est employé dans
une traduction du Hakonar-mal que le même sens; ^en., 1. XII, v. 711, ainsi
nous n'avons pu parvenir à nous procu- qu'àpnç , lliad., 1. II , v. 58.
rer. Hakon était fils de Harald Harfarg ; (4) Le texte dit Haleyg.
c'est celui que l'histoire a surnommé (5) Comme, pendant 1
» . , - (5) Comme, pendant le combat, il
God et Adalsteins-fostri ; il mourut servait de but aux flèches ennemies,
ver* 960, des suites d'une blessure. L'au- Ey vtnd Finoson le couvrit d'un bonnet:
teur du poème, Eyvind Skaldaspilldir, (6) Elle s'appelait Kvernbit, et était
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— 169 —
heurtaient en sifflant , les. boucliers tombaient en pièces , leà
bacbes résonnaient sur le crâne des guerriers.
Les hacbe§ volaient en éclats (1); sons leur tranchant d'a-
cier se brisait aussi le crâne des Normands ; la bataille s'en-
gagea dans Une île (2); le bouclier éclatant des rois ruisselait
du sang des combattants.
Les épées s'échauffaient dans le sang 1 des blessures (3) ; la
mort des hommes volait sur les traits ; le glaive s'ouvrait un
passage à travers le milieu des boucliers; il tomba une grêle
de flèches sur la plage de Stortba (4).
Des boucliers aux anneaux d'or étaient ramassés, couverts
de sang; le sang roulait à travers la bataille, murmurant
comme un torrent ; des rangs entiers tombaient , fauchés par
l'épée.
Alors les chefs s'assirent , l'épée nue à la main ; leurs bou-
cliers étaient fendus , leurs cuirasses percées à jour * il n*y
avait {dus dans l'armée de héros qui enviât les combats du
Valhalla. *
Maintenant , dit Gaundul , appuyée sur sa lance, mainte-
nant c'est le tour des Dieux ; ils invitent Hakon à venir danâ
leur palais avec de nombreux guerriers (6) .
Le Roi entendit l'appel des Valkyries. Montées sur lèurt
d'une si bonne trempe que Hakon fendit l'épée est le feu des blessures. Nous ne
d'an seul coup le casque et la tète d'Ey- sommes pas sûr que le poëte y ait fait al-
vmd Skreya. & lusion ; nous croirions plutôt qu'il a vou-
(1) Il y a ici une périphrase que nous lu dire que l'épée s'était si souvent pion-
n'avons pas traduite : Fyrir Tys ok Bau- gée dans le sang qu'elle s'y était écnauf-
(2) Les combats qu'on livrait dans une (4) C'est dans l'Ile de Stortba ou Stor-
fle étaient plus sanglants que les autre», da que la bataille où périt Hakon eut
la fuite était impossiblè : aussi s'y bat- Heu.
tait-ôn ordinairement ; Bervararsaga , -(5} Ce fot après la bataille qu'en pour-
c. 19 ; Olaf Tryggvasonarsaga , c. 18. suivant les fuyards , Hakon fut frappé att
Appeler en duel se disait tkora a holm , bras , ou , suivant quelques manuscrits,
appeler sur un banc de sable , une petite à la main , par un trait de l'espèce appe-
lle. Quand on se battait en terre ferme, lée fleinn. ils ne s'accordent pas davan*
on fermait l'arène avec des baguettes de tage sur l'auteur de sa blessure ; les uni
bois de coudrier, que Top nommait ha*- Fattribuent à une main inconnue , les
to$te*g. autres à un esclave de GunnhiM, nomrnt
(5) Une des appellations poétiques de Kisping ou Kilping.
ka ; c'est le marïia tela de Virgile.
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— 160 —
chevaux , elles semblaient îéfléchir, la tète couverte de leur
casque , et le bouclier étendu devant elle. . *
Pourquoi, SkauguI, dit Hakon, as-tu partagé* ainsi la
fortune dû cotpbat? Les Dieux me devaient pourtant bien
là* victoire. Nous t'avons , répondit-elle , accordé un champ
dé bataille , et tes ennemis fuient.
A présent, continua Skaugul l'invincible, nous voulons
retourner à la verte demeure des I#eux , et annoncer à
Odin que voilà le puissant Roi qui vient lui rendre sa* visite.
Hermod et Bragi , commanda le Maître des Dieux , allez
au devant du héros ; voici que le roi le plus fameux par son
courage s'approche de ce palais.
Qu'Odin nous semble sévère ! s'écria le Roi, qui arrivait du
combat encore tout couvert de sang! Nous montre-t-îl un
esprit irrité (1) ?
Tous les Tinheriar te fêteront , Hakon , lui répondit Bra-
gi (2); maintenant , Vainqueur des princes , bois de la bière
aVec les Ases ; tu retrouveras huit frères ici (3).
Nous avons voulu , dit le bon Roi , conserver nous-
mêmes nos armes ; c'est un dévoir dé garder son casque et
sa cuirasse; il plaît à un guerrier d'ayoir son épée à la
main (4).
Aîors on connut de quelle piété la religion avait toujours
(1) Saus doute à cause de sa conver- comme on va le voir, pénétré dans la
sion au christianisme , mais il était mort Scandinavie. m
en païen; nous ne savons comment Rask, (5) Huit frères de Hakon avaient été
Grammar ofthe Anglo-Saxon longue , tués à la bataille de Stortha. ^
préf. p . XXXII, not. 4 , a pu parler (4) Probablement Hakon avait deman-
des reproches qu'Odin lui adresse. dé que Ton ensevelît ses armes avec lui.
(2) Les Dieux sont ici compris parmi C'était au reste un usage fort répandu ,
les Einheriar : einn , unicus, et heri, que les Scandinaves avaient pu apporter
héros; Héros d'élite; dans le Helga-çvi- d'Orient; Ezéchiel, XXXII, v. 1 7; le
da 11, st. XXXV, le Grimni$-mal, st. Snorra-Bdda dit que le cheval de-Baldur
XXXVI , et le Snorra-Edda, p. 72 , les et tous ses harnais forent brûlés avec
Ases sont séparés des Einheriar; peut- lui; fahl. XL1X. Voyez aussi Saxo ,
être, en les réunissant sous une seule et Bisior. Dan., 1. I, p. 8; EgtHtaga,
même dénomination , le poëte avait-il p. 300 , 399 ; Fornaldar SOgur, 1. 1 , d.
l'intention de ne plus assimiler les Dieux o87, etc. Les Anglo-Saxons avaient la
qu'à des héros. Le christianisme avait , même coutume ; Beowulf, y. 899 1 etc.
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— 161 —
animé Hakon ; les Dieux et toute Je^r cour se levèrent et sa-
luèrent sa bienvenue (1).
Pour mériter tant d'honneur, il avait dû naître dans une
heure fortunée ; Je siècle où il véfcut sera encore envié par
ses derniers neveux.
Avant qu'un aussi bon prince occupe le trône que sa* mort
rendit vacant , le loup Feprir rompra sa chaînç et dévastera
la demeure des hommes (2).
Les richesses s'évanouissént , les amis les plus chers meu-
rent', ïa terre et la mer sont ravagées (3), Hakon habite
avec les Dieux du ciel, et de nombreuses nations sont
désolées.
CHANSON DE HARALD LE VAILLANT (4).
Mon navire a fait le tour de la Sicile (5); nos armes étaient
brillantes; le navire brun (6), chargé de guerriers, fendait
la mer au gré de nos espérances ; avide de combats , je croyais '
(1) Cette strophe est fort remarqua- il ne nous en reste plus que six dont
ble ? Hakon était chrétien ; on ne peut BarChoIiuus a publié le texte ; Antiûui-
èe 1 expliquer que par une alliance entre tates Danicae^ p'. 154.
les deux religions , ou des croyances (5)Harald avait exercé la piraterie dans
mystiques qui s'élevaient au dessus, des la mer Méditerranée /et jusqu'en Afri-
formes. Dans le chant que Gunnhild fit que ; il fut pris , et retenu pendant quel-
faire sur la mort d'Eirik Blodex, son' que temps prisonnier à Constantinople.
mari, qui était chrétien comme elle, (6) Lépithètede brun , brown, 'se
Odua te reçoit dans le Valhalla ; Mtiller, trou™ souvent dans la vieHle poésie
Sagabtbliothek , t. II , p. 74. anglaise , brown brand , brown biU : Ifo
(2) Périphrase pour désigner la fin du ro " e with helm and sword browne : ta
monde. Voyez le VUlu-spa, st. XL, et Mort Arlhure.
Finn Magnussen , Leïicon Mythohgi- With blades both browne and bright.
cum , s. to Fennr. Robin HQod ^ ^ o/ > Qi9borH9t
(3) Au lieu, de lad ou la} , dont le 6 uy upstertas an eger Lyoune,
sens ne semblait pas satisfaisant , on a And drue hys gode sworde browne.
cru pouvoir se permettre de lire latr. Romance ofsyr Guy.
c (4) Il était roi de Norvège et fils de Brmde , de brand , épée , signifiait mê-
Sigurth, que plusieurs historiens ap- me en vieil, anglais bruni. On trouve
pellent Sigvard; il fut tué en 1066. Le aussi dans le Romani de Rou, v. 3981 :
fto^T. L 0Oi apj ? re ° d ' C * V. 61 K«mteslaiioesbruissier e sachier maint
1 01 y que sa chanson avait seise couplets; pers branc.
II
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que rieo ne s'opposerait jplus à mes vœux , et cependant une
fille de Russie me dédaigne (1).
Je nie suis battu ayejc les habitants de Tnfendir (2) j4eurs
troupes étaient plus nombreuses que les -nôtres; nous li-
vrâmes là un terrible combat. Tout jeune que j'étais , je lais-
sai lé cadavre d'un roi dans la vigueur de l'âge, sur le
champ de bataille , et cependant upe fiile de Russie me dé-
daigne. • *
Un jour, nous n'étions que seize sur lé tillac , une tempête
gonfla les voiles , le vaisseau .s'enfonçait sous le poids des
vaguës; seuls, ncfots les rejetâmes dans la mer ; avides de
combats, je croyais que rien ne s'opposerait plus à mes
vœux , et cependant une fille de Russie me dédaigne.
J'ai appris huit exercices (3) ; j'affronte hardiment tous
nsleif (Jari las). Les femmes scandina- Preul ethardizetmo uchevaferous ,
Tes estimaient plus le courage et la lynches , de tables fu molt bon jueors.
gloire miHtaire que la beauté physique; ■ ^ BéUwr , J*n*w# f
Saxo Gram., 1. V, p. 69} 1. vil, p. g
425; etc.
(2) Drontheim. Voyez aussi le lait âe Aftftm, t. 200;
(3yLes talents du héros Scandinave j e / ot - # aVEliduc, v. 485; Froissart ,
se trouvent plus au complet dans une i, c . 177; Lancelot du Lac, .P. II, fol.
strophe de Kaugnvallthr Kolsson , ap. 101 . $ir Trislrem, c. I, st. 29; Stric-
Bartholinus, p. 420. « Je suis habile dans t œre t Ruolandes Liet , 15* ; Ruodlieb *
neuf exercices : — je joue bien aux é- f ra g. \\ f v . 187-194 ; Riddaren Tynne,
checs > je sais tailler des lettres rum- ïl# xi, Svenska Folk Vitor \ t. I , p.
Îmes , je suis habitué aux livres et a la . refond , Collectanea , 1. 1 , p. 264;
orge; j'ai appris à courir sur la glace e t Wuralon, RerumltalicarumScriplo-
èn patins ,je manie également la lance nt f t# xil, p. 783. Un passage do
et la rame , je puis tout à la fois jouer ff uon de Bordeaux montre quelle esti-
de la harpe et composer des vers. » On me on avait pour les échecs : a Des tables
retrouve dans l'épopée chevaleresque el échecs en sais autant et plus que
tous ceux de ces talents qui n'appar- homme qui* vive. — Oh ! oh! se dit Y-
tehaient pas à la civilisation peu avan- vo i r i ns , ce ne sont mie la les faits de
cée ( la rorge ), la vie habituelle ( la Ta i e t de menes^ier , bien duiroient-ils a
rame) et le climat ( les patins) des gentil damoiseau. » La passion des échecs
Scandinaves. Les échecs faisaient le servait de ressort à rintrigue de deux
principal amusement des chevaliers : de nos vieux romans les plus populai-
. , „ . „ . A , res , Ogier le Danea , et Floires et Blan-
Lord and laojes went ^ play cheflors; et des expressions empruntées
Some to tables , and some to ehess. »° * ^ ^ ^ u j^g^^ifo .
Romance oflpomydon. échec, tenir en échec. Il est impossi-
As eschas joent li plusor , ble de ne pas reconnaître que ce sont les
Au geu dêl mot ou au mellor. Scandinaves qui répandirent en France
Brut, v. 10949. le goût des échecs : car tous les mots
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— 163 —
les combats , aucun cheval ne me désarçonné (1); je suis
étrangers a notre vocabulaire , que Ton.
emploie sont d'origine islandaise : ro-
quer ( remuer ) , pat ( obstacle ) , mat
(péril extrême) , échec ( butin ). Quant
à 1'instructiou et au talent de la poésie
et de lamusiaue, l'importance qu'on y
attachait pendant le moyen âge est trop
connue pour que nous ne nous bornions
point à un fort petit nombre de cita-
tions :
El padre a stete anhos metiole a leer.
Alexandro ,
ilexandro , poème espagnol du ni
du XIII e siècle, probablement de <
Lorenzo Segura de Astorga.
ol du milieu
nent de Joan
Segura de Astorga.
Qui sap ebanso ni fabla enquel la dir.
Girar de Roussillon , poème provençal.
B. H. Mb. 7991. F
Tech him of harpe and of song.
Romance ofKyng Hom.
Pues como en aquel tiempo era la poé-
sie una de las prend as de educacion
de los caballeros ; Conde , Historia de
la Dominacion de lot Arabe $ en Etpa-
»a,t. I, p. 94.
He taucb him ich alede
Of ich maner ofglewe.
Romance ofSir Trittrem.
He coude songes make and wel endite.
Chaucer , Canterbury Taies, portrait
du Squier, Prol. v. 98.
Le Gunnart-tlagr montre le cas que
les Scandinaves faisaient de la musi-
que dans la plus haute antiquité. Go
n'est pas au reste un fait qui leur soit
Savitculier ; les Homérides disaient d'A-
îitte , liiad. , 1. IX , v. m :
TOV S'sÛjpOV yOSVOt T6/97rOfASVOV
y.ahj , <Souàa\zv} im ô* àpyvpeov
t*îv àpir <Ç hapav, no\ï» ligTtwvoç
oke(T(ra.ç*
T3Q pyg 0v/xov èrepirev , àeeSe
(1) Chaucer a dit aussi pour louer un
chevalier : . .
Wel coude he sit on borse and falr ride. L'amour de la chasse était un plaisir
Nous avons déjà vu , dans une note du
Kraku-mal , p. 144, que Lodbrok était
un très habile fauconnier ; peut-être la
passion du moyen âge pour les faucons é-
tait-elle venue aussi du Nord. Ils y étaient
des oiseaux royaux.( Jontbok, c. et
conféraient une espèce de droit de jus-
tice ; .voyez Alteserra , De Ducibus et Co-
mitibus provincialibut Gailiae , p. 258.
Les nobles les portaient sur leurs épau-
les, Saga of Hrolfe Konge JTrofta,p.
141 , et juraient souvent par leurs fau-
cons. Ceux du «Nord avaient conservé
tant de réputation , qu'on lit dans Sir
Trittrem , c. I, st. 28
Ther corn a schip of Norway
With baukes wbite anjl grey.
Charlemagne avait si bien reconnu la
noblesse des faucons, qu'il ne permeltait
pas de les donner en composition : la
composilionem Wirigildi volumus ut ea
dentur quae in lege continentur, excep-
to accipitre et spatha; ap. Lindenbrog,
Codex legum antiquarum , p. 895. Il
n'y avait que l'épée qui jouit de la mô-
me prérogative. On ne se séparait pas
même de son faucon pour aller à l'é-
glise.
Another on his fist, a Sparbawke or fawcone ,
On else a cokow , and so wasting bis shone,
Before tbe aultars he to and frodoth wander,
With even as great dévotion, as a Gander.
Barclay, Ship ofFools.
Dans la tapisserie de la reine Mathilde,
Harold est représenté un faucon sur le
poing , et dans Gérard de Viane, Ro-
land dit à Olivier, qui lui a pris. son
faucdnz
Car me rant or mon faucon que j'ai chier,
Je te donrai XV livres d'ormier.
V. T! , ap. Bekker , Ferabras , p. XIII.
Strward. tac thou here
My fundling for to 1ère
Of thinemestere
Of wode and of ryvere,
Geste of King Horne ap. Warton, Hit-
tory of EngUsh poeWy , t. I , p. ,4* » éd.
de Price.
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— 164 —
fcabile à nager, je sais courir sur des patins; pour lancer un
javelot où manier une rame (1), je ne crains personne , et
cependant une fille de Russie me dédaigne (2).
f II n'est ni veuve ni jeune fille qui ne sache que dans tes ré-
gions du midi les premiers «ayons du matin me trouvaient
sur Le champ de bataille j je m'y suis servi bravement de
mon épie , il y resteMes témoignages de mes exploits , et ce-
pendant une fille de Russie me dédaigne.
Je suis né dans le haut pays (3), là où retentissent les arcs;
mes vaisseaux sont l'effroi des peuples; j'ai fait craquer
leurs quilles sur la cime cachée des écueils , loin de la der-
nière habitation des hommes; j'ai creusé de larges sillons
dans les mers, et cependant une fille de Russie me dé-
daigne (4).
ai noble , qu'on en faisait un titre
d'honneur.
14 rois pristpar la destre main
I/amiz Monsegnor Ivain,
Qui an roi Unens fa filz
St bon chevaliers et hardiz ,
Qui tant ama chiens et oisianx.
Du Court Mantel , Ms. du Roi, n.
7615, fol. 414, recto , col. 3.
- (1} Le talent de ramer était devenu
aussi populaire chez les autres peuples
So rewe the knightes trewe ,
Tristrem so rewe he ;
Ever asthai com newe ,
He on oghain them thre.
Sir Tristrem , c. H , st. 49.
(2) Les strophes perdues parlaient
sans doute de deux autres exercices ,
probablement le talent du joueur d'é-
cbecs et duscalde, car on n'en trouve
énoncés que six. A la fin du onzième
siècle ( on, suivant quelques écrivains,
dans les premières années du douzième),
les qualités d'un gentilhomme accompli
étaient a peu près les mêmes en Espa-
gne. Probitatates vero haesunt : Equi-
tare , natare , sagillare , cestibus cer-
tare, aucuparo ,. scacis luuere , versi-
ficari; Petrus Atfonsi, Disciplina Cle-
ricalis , p. 44 , éd. de Schmidt. On
trouve les mêmes idées dans The life of
Âlexander , qui fut composé dans les
premières années du 14° siècle ; l'au-
teur décrit ainsi son éducation :
Now con Alisaundre of skvrmyng ,
And of stedes disrayng ,
And of sweordis turnyng,
Apon stede , apon justyng ,
And saflyng , of defenayng,
In ffrene wode of huntyng
And of reveryng and of haukyng.
(o) La Norvège.
(4) Cette .chanson nous semble fort
remarquable par les sentiments tendres
qu'un guerrier ose y avouer ; la littéra-
ture d'aucun autre peuple ne nous avait
encore rien montré de semblable. L'a-
mour n'était qu'une faiblesse qu'on per-
mettait à peine aux femmes ( Méôee 9
Phèdre , Sapho , Didon ; pas un seul
homme, sauf peut-être Hercule, qui
n'était qu'un mythe ; l'Amour n'est, pas
même mentionné une seule fois dans les
Homérides ) ; c'était jusque là une es—
Sèce de possession , comme l'a si bien
it Racine , Vénus tout entière à su
proie attachée , une fuVeur hystérique
qui faisait courir presque indifférem-
ment après un homme ou après un
taureau. Le principe tbéberatique qui
dominait la civilisation orientale y a—
vait relevé la condition .de la femme ,
bien plus que dans les États purement
politiques des Grecs et des Romanis; la
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DES ORIGINES SCANDINAVES DES LANGUES
ROMANES.
Si quelques monuments de la langue primitive étaient par-
venus jusqu'à nous (1), et nous eussent appris quels sont les
sons et lés formes grammaticales les plus naturels à l'hom-
me (2), l'histoire rationnelle des langues aurait une base ; on
pourrait suivre à la trace, de vocabulaire en vocabulaire, les
modifications que les différents peuples ont fait subir à la
parole. Sans doute, les résultats n'auraient pas encore ce
caractère de certitude qui seul constitue une science , les
mêmes changements auraient pu se produire spontanément
dans plusieurs idiomes ; mais on ne s'éloigne qu'insensible-
législation , sinon les mœurs , l'avait
affranchie. La* strophe 51 du livre III
du Manava-dharma-gattra , défend au
père de recevoir aucun présent lors du
mariage, parce que ce serait une vente;
et on lit dans la strophe 56 du même
livre: Partout où les femmes sont hono-
rées , les divinités sont satisfaites ; mais
lorsqu'on ne les honore pas, tous les actes
sont stériles (traduction de M, Loiseleur
Delongchamps ). Le législateur n'était
certainement préoccupé que de la di-
gnité de la famille , il ne songeait pas à
celle de la femme , car on lit , liv. II ,
st. 215 : Il est dans la nature du sexe
féminin de chercher ici bas à corrom-
pre les hommes , et c'est pour cette rai-
son que les sages ne s'abandonnent ja-
mais aux séductions des femmes. Cette
chanson n'est point l'expression de sen-
timents particuliers à Ha raid ; si origi-
nale que soit l'intelligence , «lie ne se
met jamais en opposition avec son siè-
cle sur des points aussi importants , et
nous avons des vers encore plus an-
ciens, où des sentiments de la môme
nature sont exprimés avec toute l'auto-
rité de la religion. C'est Odin lui-môme
qui dit dans le Hava-mal :
St. XCIL Que celui qui jlésire l'a-
mour d'une jeune fille lut parle douce-
ment et lui offre k ce qu'il possède ; qu'il
vante son visage et son éclat : c'est
quand on aime qu'on est aimé.
St. XCIII. Que jamais an homme ne
s'étonne de l'amour d'un autre : souvent
le sage est séduit par la beauté d'un
visage qui n'avait point séduit un in«-
sensé.
St. XCIV. Qu'on ne s'étonne point de
voir qui que ce soit atteint d'une fai-
blesse si commune parmi les fils des
hommes; des plus sages cette puissante
passion fait des insensés.
St. XCVIILJe trouvai reposant sur son
lit la fille de Billing; sa figure resplendis-
sait comme la lumière du soleil ; je ne
croyais plus qu'il y eût d'autres plaisirs
dignes aes rois que de vivre avec elle.
(1) Le sanscrit est certainement une
des plus anciennes , et son nom signifie
concret, perfectionné.
(2) Nous ne croyons point à l'inven-
tion de la langue primitive. Sans la pa-
role , l'homme ne serait qu'un animal à
deux mains ; il faut des signes à sa pen-
sée, une délibération à sa raison; mais
cette conviction n'exerce ici aucune in-
fluence sur nos idées. Inventée ou révé-
lée, la première langue n'en fut pas
moins celle qui s'accordait le mieux avec
la nature de l'entendement et des orga-
nes-, l'intelligence divine et l'instinct de
l'Humanité ont abouti au môme résolut.
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— 166 —
ment de la nature, et si de faibles déviations communes ne
donnaient que de la vraisemblance à l'action de la langue
d'un peuple sur ùn autre, il serait impossible de ne pas trou-
ver une preuve suffisante dans la répétition d'écarts pro-
fondément marqués. Malheureusement rien n'indique que
tes rapports de deux idiomes ne soient pas les conséquences
d'une origine commune ; l'ignorance de la parole naturelle
réduit toutes les inductions à ne plus être que des hypo-
thèses. La langue primitive devait* être à la fois la plus ex-
pressive et la plus simple , et nous n'en connaissons pas une
geule où les noms soient restés des onomatopées,- et les mots
des monosyllabes (1). Tous les essais pour déterminer la
valeur rationnelle des sons manquent donc de base. Les
règles étymologiques ne s'appuient que sur les connaissan-
ces philologiques de l'auteur; et, si vastes qu'elles puissent
nous paraître , elles embrassent une portion si restreinte des
langues qui ont été répandues dans le monde , qu'elles n'au-
torisent aucune conclusion générale ; on ne sait si une éru-
dition plus étendue ne la démentirait pas.
D'ailleurs , depuis que la physiologie a démontré que le
climat, les habitudes et la civilisation, apportaient des
Modifications profondes dans les caractères extérieurs de
l'homme , il n'est plus permis de voir un fait sans portée et
sans cause dans l'influence qu'ils exercent sur les organes de
la voix et de l'ouïe. Chaque peuple attache une valeur par-
ticulière aux sons; les plus semblables dans leur principe
sont tellement changés par une aspiration et une accentué
tion différentes, que l'oreille ne les reconnaît pas. Leur si-
gnification ne se rattache plus qu'à un sentiment vague (2)
ou à des conventions arbitraires; nous n'attribuons de valeur
essentielle qu'aux onomatopées. Pour en donner une à tous
Içs mots, il ne suffirait pas de savoir la langue primitive , la
(i) M. A bel Rémuiat a prouve que le (2] L'expression d'un sentiment dé-
chinois lui-même , malgré son système pend môme beaucoup plus de la succès -
d'écriture , n'était pas monosyllabique, sion des sons que de leur nature.
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— 167 —
connaissance de sa prononciation serait nécessaire. Les sons
les plus différents, chez certains peuples, sont confondus
par d'autres (1), et il en est d'assez étrangers à leur vocabu"
îaire pour qu'il soit impossible de les exprimer avec leurs ca-
ractères ; ils sont si variés , nous dirions presque si contrai-
res , qu'on n'a pu parvenir à composer un alphabet général
qui suffise au petit nombre de langues dont la prononciation
nous est connue (.2). Aussi , quelque ingénieux qu'aient été
les efforts pour donner àl'étymologie une base systématique,
en assignant une valeur naturelle aux sons, on n'y saurait
reconnaître que de savants jeux d'esprit, qui ont jeté un
grand jour sur la formation de certains idiomes, mais sont
demeurés impuissants à expliquer la filiation des langues.
Si homogène que soit devenu un peuple par ses intérêts et
ses tendances, il reste à ses différentes parties un caractère
spécial qu'elles tiennent de leur passé. D'anciennes habitu-
des, des diversités d'organes, un esprit plus vif ou plus lent,
y modifient les inflexions de la voix , et les mêmes causes y
perpétuent ces différences. À côté de chaque langue il se
développe nécessairement des patois: les formes de la gram-
maire sont les mêmes , rien n'est changé dans le vocabu-
laire; la prononciation seule diffère (3). Cette diversité ne
tient pas toujours à des causes géographiques ; elle est quel-
quefois produite par une éducation qui n'apprend point à y
attacher la même importance : le patois n'est plus soumis à
des règles , il ne s'explique plus par un système différent ;
c'est une corruption incessante qui atteint la langue, sans in-
telligence, sans but, et, pour ainsi dire, au hasard (4). Dans
(1) Ainsi , par exemple , en sanscrit , (">) Le dialecte diffère aussi de la lan-
oT na est une palatale , JH na une lin- gne-mère par la prononciation , mais
guale . et cT na une dentale : nous ren- son orthographe et son vocabulaire ne
, & , ' , . sont plus les mêmes ; il n a conserve que
dons par le même caractère Irois sons Ia 8ynlax( ,, la pïrlio philosophique de
essentiellement différents. , langue, et s'en est trop séparé ponr
(3) L Académie de. Inscriptions a clo , cor * om ' pre ac ti v0 ,nent. P F
obligée de retirer la question du con- 1
cours, et certainement elle ne l'y aurait (4) 11 est fâcheux que le même mot
pas mise sansle testament deM.Volney. rende deux idées aussi différentes; la
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les idiomes qui expriment ie rapport des idées par la flexion
des mots, cette mauvaise prononciation n'altère pas seule-
ment la partie extérieure et matérielle Se la lançue*, elle
affecte le sens des. phrases (1), et force de recourir àrdes par-
ticules et des verbes auxiliaires, qui-rendentàia pensée une
clarté que les désinences ne lui donnent plus (2). Dans les
rtieilteurs écrivains latins, on trouve déjà des traces de cette
corruption (3), et, malgré les débats du Forum, qui devaient
donner au peuple des exemples et des habitudes de bonne
prononciation, il y avait, dès le temps de Cicéron , un pa-
patois populaire serait .mieux exprimé
par jargon. ^
(1) Soit qu'une plus grande habitude
de prononcer le rtfdical y appelle plus
l'attention , ou èjue la voix ait naturelle-
ment moins de tenue sur les désinences ,
la mauvaise prononciation s'attaque de
E référence* aux flexions. On en trouve
i preuve dans l'histoire de toutes -les
langues*; J le patois créole ne conjugue
plgs les verbes ; ils restent invariable-
ment a Pinfinitif.
(2) Dans son imitation du Roman de
Brut , Làyamon déclinait encore en 1180
l'article et les noms , comme en anglo-
saxon : .
Nominatif, TheKiog.
Génitif, thas^Kinges.
Datif, Than Kinge.
Et l'article devéhait Xha au nomioatif
féminin, Tbere au génitif, etc.; cinquante
ans après, toutes ces flexions «valent dis-
paru. Dans les lingues téutoniques ces
changements sont encore pins sensibles.
Le vieir allemand avait des flexions fort
marquées dans la déclinaison dtes noms;
celui de nos jours n'a conservé qu'un S
au génitif -singulier , et un N au datif
Slunel. Dans la langue .populaire, ces
eux dernières flexions ont disparu , les
cas ne sont plus exprimes que par l'ar-
ticle , et le patois du peuple hollandais
l'a rendu lui-même indéclinable ; il in-
dique tes cas avec lespropositionYiwv
et dan. L'article se déclinait aussi aur
trefois on- français; mais jl perdit- ses
flexions de fort bonne heure. Les exem-
ples les plus évidents que nous connais-
» se trouvent dans l'Hymne à sainte
Eulalie, qne M, Hoffmann voù^aHerste
ben vient de découvrir à Valenciennes ,
dans un manuscrit du 9* siècle , et que
M. Willems a publié ap. Elnonensia ,
p.6:
Li, nomin. singul. mascul. :
Aezos nosvoldret concreldre li rex pagienz.
V.M.
Lo au régime :
Oued elle fulet lo nom christiien.
V.14.
La, nomin. singul. fénùn. :
La polie sempre non amast lo deo menestier.
V.iO.
La également an régime :
Post la mort et a lui nos laist venir".
V.lfc
Li , nomin. plur. pour les deux genres :
Voldrent l'aveintre li deo mimi.
V.3.
LeS au régime:
Elle noneskoltet les mais conseillers.
(5) Ce n'est pas seulement Plante qui
dit : Àd carnificem dare et Àerumna me
exer v itam habet; on trouve dans Té-
rence* : Pars de bonis; dans Lucrèce :
Neque fulgorom reverentur ah auro, 1.
H] j. 245; dans Virgile : Dulcesque a
fôntibns undae>*Georytca , 1. n , v. 50 ;
et dans Cicépti % Fama de illo" , Pro Ift-
lone, c. 3; Somnium de , Simonide , De
Divinations , 1. 1 , c % 27 ; Quae cum ita
sint de Caesare*salîs hoç tempore dic-
tum habeo, Philippira V; Déporta tu m
habeas, In Verni* III; JteUum nescio
quod habet susceptum^ DôUge agrar**,
etc.
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— 169 —
toîs (1), que l'extension du titrtfde Gitoyen, les longues
guerres en pays étrangers; et l'enrôlement desJJarbares dans
les lésons, durent faire de plus en plus différer .de la langue
nationale*(2). ,
Par orgueil*, et peut-être aussi par politique, pour faire
mieux sentir leur prépondérance et soumettre les peuples
étrangers à leur civilisation , les Romains les obligeaient . tous*
à se servir du latin dans leurs relations avec eux (3). Bientôt
l'honneur qui s'attachait au titre de Citoyen , l'avantage
d'être jugé par la loi romaine , et les colons militaires, qui ,
\\ ) dpvitem futurum, id utrum ro-
mano more locutus sit, bene numma—
tum te fotaram; Cicerô , Epistolae ad
Familiares t I. VII, let. 16. Ce passage
ne nous semble pas cependant aussi
significatif qu'on ra prétendu. Gicéron
dit ailleurs : De quo tibi homine haec
spondeo , non illo vetere 1 verno meo ,
quod jure lusisti ; sed more romano, quo
modo homines non inepti loquuntur ;
Epistolae ad Familiares, I. VII , let. 5 ;
et la langue latine est appelée romana
par Pline, Hisloria Naturalis, 1. XXXI,
c. 2. Dès le temps de Polybe , la langue
avait subi de bien grandes révolutions,
puisqu'il nous apprend, Uittoriae, 1.I1I,
p. 177, que te traité fait avec les Cartha-
ginois l'année qui suivit l'expulsion de
Tarquin n'était plus intelligible de son
temps. L'existence» d'un patois formé
{>robablement des restes de l'ancienne
angue et des corruptions de la nouvelle
est attestée par des témoignages incon-
testables., Quintilien l'appelle quotidia-
mw, Végèce pedeiiris , Sidonins Apol—
linaris utualis, et une foule d'écrivains
ruslicus; Du C ange, Glossarium , t. I,
préf. p. XXIX , XXX et XXXl. Festus
avait fait un livre De Significationù Ver-
borum , et nous connaissons par Aulu-
Gelle le titre d'nn ouvrage de T. Lavi-
nius , De .ferbii sordidis. On trouve
d'ailleurs de fréquentes mentions d'un
patois populaire. Âpiàrfa vulgus dicit
loca in quibus siti sunt alvei apum; A.
Geltius, Noctet *ticae> I. II , c. 20 ; Ar*
boreta ignobiHus verbum est , arbusla
celebratius; Zd. , 1. XVtf-, c, 2 \ CaEtel-
lam pSrvuai quénj burgun» vocant; Ve-
getius, De Re Militari^ 1. IV, c. 10;
Crates quae occa vocatur a vulgo \ Idem,
De Arte veterinaria, 1. 1, c. 56; étc._
(2) Eço autem mit ifice "capior face-
tiis maxime uostralibus, prâesertim Cum
eas videam primum oblitas Latio , cum
in urbem nostram est infusa peregrini-
tas; nunc vero etiamBrachatisetTrans-
alpinis nationibus, nt nullum vetèris
leporis vestigium appareat ; Cicero ,
Epistolae ad Familiares, 1. VII, let, 15.
Latine loqui a Latio dictutn ; quae locu-
tio adeo est versa , ut vix ulla ejus pffrs
maneat in notitia; Festus, Qui obsce et
volsce fabulabantur , nam latine nes-
ciunt; Titinnius, ap. Festus. Quintilien
dit, en parlant des mots étrangers qui
s'étaient introduits dans la langue : Ta-
ceo de tuscis, sabinis, praenestinis quo-
Sue; Inslitutio oratpria, I. I, c. 9.
naqnaeque çèns facta Romanorum cum
auis*ipibus vitia quoque erverborum et
morunrRomam transmisit; S. Isidorus,
Origines , l. I,c. 51. M. Bèrnhardy a .
réuni de curieux documents sur cette
corruption du latin, Rdmitehe littera—
turische Geschichte , p. 136 ; voyez aussi
Schmeller *Baiernches Wtorterbuch.
(3) Quo scilicet latinae vocis honos
per omnes gentes venerabilior dHTunde-
retur ; Valerjus Maximus , Dicta Facta~
que memorakWa? 1. U, c. 2. Opéra da-
ta est ut imperiosa civitas non solum
jugum, v.erum etiam linguam suam do-
mîtis gentibus, per paçem sociatis, im-
ponéret ; S. Augustinus , De Cipitate
Dei , 1. XIX, c. T. Malgré la faveur dont
le grèc jouissait aupfès des lettrés-, il
n'était pas même permis aux Grecs do
s'en servir dans leurs rapports avec la
République.
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— 170 —
après avoir oublié leur idiome natal dans les armées de la
République , allaient fonder des familles jusqu'aux dernières
extrémités du inonde , propagèrent partout la connaissance
du latin , et en firent presque une langue universelle.
Nulle part ces circonstances n'agirent aussi puissamment
que dans les Gaules. Devenues, après de longues guerres sur
leur sol, provinces de la République, cette réunion ne fiît
pas , comme ailleurs , la destruction de leur indépendance ;
c'était un fait que leur voisinage de l'Italie rendit de jour en
jour plus réel (1). Le latin n'y était pas seulement la langue
politique ; la religion , qui défendait d'écrire l'idiome natio-
nal (2\ en fit aussi la langue des affaires. Le rôle des Gaulois
dans les derniers débats de la République, et la nécessité
d'entretenir une armée sur les bords du Rhin, le répan^
dirent si généralement dans les Gaules (3) , ainsi que les
mœurs et la civilisation romaines , qu'on ne regardait plus
leurs habitants comme des Barbares (4). Dès Je premier siè-
cle , les y ers de Martial étaient lus à Vienne par les vieillards,
les femmes et les enfants (S), et Pline écrivait avec orgueil
que ses œuvres étaient connues de toute la Gaule (6). Les
faveurs de Claude (7), le séjour des Empereurs , et les digni-
tés auxquelles on parvenait par la culture des lettres (8), y
rendirent la connaissance du latin encore plus commune et
plus profonde. C'était à Gaulois que Ton confiait l'éduca-
tion des Césars (9) , et que la Muse romaine transmettait son
(1) Cicero, Epistoîae ad Fûmiliares , T?ta . Strabon, Tewypaf «wv |3iQea
L IX, let. 15. | îfTa xat $ sxa , 1. tv.
(2) Nonnulh annos vicenos m dise;- Me legit ibi senW juYenisque parque
plina permanent , neque fa» esse existi- ^ > ** Et£oram tetrico qasta puella viro.
manl ea littens mandate; Caesar, De * i vu a« ©t
Bello Gallico, 1. VI , c. 14. Martiaks, Epigtammota. L VII, ép. 87.
(3) Il Pétait dès le temps de Cicéron ; (g) Epistôïae, 1. IX , tet. 2.
ci»*** p-/» r m / M '<i (7) H accorda rentrée du -Sénat aox
Cicero, Pro Fonteto. d& ^ CeHique . À ^
(4) OvSe Bapêccpovç srt o\ira.ç , les, I. XI, c. 24.
«tta ^raxsepsvo^ to 7r).eov dç tou 1*) Symmachas , Epistoîae , V. I , let.
Twv Pwpacwv 7to\> , xat ttj ylarm , Julc9 Tilfen ^ E * upère> Arbore ,
y.Ki toiç (3totç, Ttvaç 3s *at tw 7toV- Ausone.
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dernier héritage (1). Les premiers missionnaires prêchèrent
le christianisme en latin (2); à la fin du 4« siècle, on s'en ser-
vait pour écrire aux femmes (3), et on continua pendant le
5 e (4) et le 6 e (5). C'était l'idiome qu'elles-mêmes em-
ployaient (6) , et un chant populaire sur la victoire de Clo-
taire II montre que, pendant le 7 e siècle, il était aussi la
langue du peuple (7). Le vieux français ne fut que sa cor-
{i) Ausone, Fortanatus.
(2) Eusebius, Ecclesiastica Historia ,
l.V, c. 1, p. 161, éd. de 1659.
(5) S. Hieronymus , Epistolae ad He**-
dibiara, ad Algasiam, Opéra, t. IV. On
a aussi des lettres latines de saint Hilai-
re de Poitiers à Albra , sa fille ; de saint
Sévère Sulpice à Claudia, sa sœur, et à
Bassnla, sa belle-sœur ; Histoire litté-
raire de la France, t. VII, p. xv. Rien
ù 'indique qu'elles aient été plus lettrées
que d'autres Gauloises.
(4) Sidonius Apollinaris, Opéra , 1. II,
lettre 9.
(5) Venantius Fortunatus , Opéra, p.
184. Une nouvelle preuve de la diffusion
du latin se trouve, p. 89, dans ses vers à
Bertechramn , évêque de Bordeaux :
Per loca , per populos, per compita cuncta
videres
Currere versiculos, plèbe favente, tuos.
Sans un fond de vérité, ou du moins une
possibilité bieu reconnue, ce compliment
aurait été une impudence que Fortunatus •
ne se, fût pas permise.
(6) Martène , Thésaurus Âneedotum ,
t. I, p. 3; Labbe, Nova Bibliolheca ma-
nuscriptorum librorum, t. 1. p. 702.
(7) Mabillon , Acta Sanclorum Ordi-
nis S Benedicti T t. 1 , p. 617. Il était
chanté , suivant Sidonius Apollinaris ,
magna vociferatione. Dans la première
moitié du 9° siècle , Godescalc ut en la-
tin une chan£on destinée à devenir po-
pulaire :
Ut quid jubés, pusiole,
Quare mandas, filiole ,
Carmen dulce me cantare ,
Cum sim longe exul valdo
Intra mare ?
cur jubés canere ? etc.
Ap. Lebeuf , Dissertations sur
l'histoire, t. 1, p. 493.
Nous ne pouvons, an reste , trouver une
grande signification à ces chants ; il est
fort probable que l'air eut plus d'in-
fluence que les paroles sur leur popula-
rité ; les chants d'église et la musique
italienne montrent asses qu'il n'est pas
nécessaire de comprendre ce que l'on
cbaute. On lit dans Thomas Cantipra-
tanus , Bonum Universale de Apibus ,
p. 436 : Cantus turpissimus de beato
Martino, plenus luxuriosis plausibus,
per diversas terras Galliae et Teutoniae
promulgatus. Très probablement cette
chanson était en latin ; mais quelle que
fût sa langue , elle élait chantée en Gau-
le ou en Allemagne par des gens qui ue la
comprenaient pas. Béreuger reproche à
saint Bernard d'avoir publié Cantiuncu-
las inimicas et urbanos modulos, ap.
Abaelardi opéra , p. 302 ; et Ton ne sau-
rait croire que ces petits chants fussent
en roman. Saint Bernard faisait des vers
latins, puisqu'il a composé l'hymne :
Quura recordor moriturus
Quid post mortem sim futurus ,
Terror terret me venturus,
Quém expecto non securus.
et s'il avait eu une connaissance aussi
parfaite du roman, il n'eût pas constam-
ment prêché en latin , malgré les canons
des Conciles et les ordonnances des Rois
(ap. Labbe, Concilia ,1. VII, col.i256;
Caroli Magni Çapilularia, 813, art. XV;
Capitularia , t. 1, col. 1289), dans les
occasions où il avait le plus besoin d'ê-
tre entendu . ( Un de ses contemporains
fut même obligé de le traduire en ro-
man, ( t la traduction nous est parvenue;
plusieurs écrivains la lui attribuent,
mais sans aucune preuve. ).Héloïse dit à
Abaelard : Cura me ad temporales olim
voluptates expeteres, crebns me episto-
lis \isilabas, freqneuti carminé luam in
ore omnium ileloissam ponebas. Me pla-
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— 172 —
ruption (1), et il résulte des expressions employées par les
conciles et les capitulaires du 9 e siècle , pour prescrire les
prédications en langue vulgaire , qu'elle n'en était pas assez
séparée pour qu'il fût devenu impossible de l'entendre (2).
Les flexions du latin exigeaient une prononciation culti-
vée qui les indiquât soigneusement , et le peuple était gros-
sier j il était habitué à une prononciation et des formes gram-
maticales différentes (3). La langue qui avait été transportée
sur son sol était déjà un idiome corrompu, àl'usage de soldats
ignorants et de vétérans vieillis au milieu des Barbares. Elle
ne fut point imposée par la violence : ce fut insensiblement
qu'elle se substitua au gaulois ; long-temps elle subsista à son
côté , et dut en prendre une foule d'expressions et de tour-
nures (4). Pendant le 2 e siècle , on parlait une langue bar-
bare dans la Lyonnaise (5), et , deux cents ans après , le gau-
teae omnes , me domus singulae resona-
bant ; Epistola 1, p. 53, éd. de 1708. Et
les vers d'Abaelard étaient probable-
ment en latin , puisque rien n'indique le
contraire , et que M. Greith vient de pu-
blier, Spicilegium Vaticanum, p. 123,
des Planctui mesurés et pour la plupart
rimés qu'Abaélard avait certainement
composes pour être chantés. Il nous reste
ap. Ritson , Ancient Songs and Ballods,
t. 1, p. 3, une chanson à boire de Wal-
ter Mapes, qui, d'après Caraden, Romai-
nes, p. 19, in the tirae ofking Henry the
second (mort en 1189), filled England
witb his meriments , et cette chanson est
en latin. Nous en citerons le premier
couplet pour montrer son caractère po-
pulaire :
Mini est propositum in taberna mori ,
Yinum sit appositum morientis ori !
Ut dicant cum venerint angelorum cbori :
Deus sit propitius huic potatori I
Au reste, les Gaulois n'étaient pas le
seul peuple qui eût abandonné sa lan-
gue pour le latin ; Strabon, liv. III, rap-
porte le môme fait des Tourditains :
e ç tou Pot^atov fASTafe^vrae too-
ttou, ov$er>jç o*ia)isxTov tou cryerepocç
èxt uspvqpsvoe.
( i ) Cette origine est évidente dans les
deux plus anciennes pièces en langue
vulgaire qui nous sont parvenues ; leur
longueur a forcé de les rejeter à la fin.
(2) Quo faciliut cunctipossintintellige-
re quae dicuntur; Sacrotancta Concilia ,
t. VII, col. 1265.Quod bene vulgaris popu-
los intelligere possit ; Capitularia regum
Francorum, anno8l5, art. XV, De officio
praedicatorum. On trouve un passage
semblable sur Bechada , qui vivait dans
le 12* siècle , mais dans le midi de la
France , où le latin avait dû se mieux
conserver; il composa son poème : ma-
terna lingua, rhythnio vulgari, ut populos
pleniter inlelligeret ; ap. Labbe, JN-
bliolh. nova, t. II, p. 296.
t (3) Cela résulte nécessairement de la
différence des deux langues ; mais on ne
peut s'appuyer d'aucun fait positif, peut-
être ne connaît-on pas deux cents mots
dont l'origine gauloise soit constante.
Non magnopere mirandum si lingua na^
tiva in desuetudinem abierit , hodieque
qaalis fuerit quaeralur; Du Gange, Glot-
tarium , préf. f g 13.
(4) Un passage de VMgrieola de Taci-
te nous apprend, c. II, que le gaulois
était encore usuel de son temps ; il dit
Sue la langue que parlaient les habitants
e la Grande-Bretagne n'était pas fort
différente de celle des Gaulois : Sermo
non mnltum di versus.
(5) Ovx smçioTrHTStç 5s icpoç îîjaeav
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lois s'était conservé à Marseille presque aussi pur qu'à
Trêves (1). Au commencement du siècle suivant , on le par-
lait encore concurremment avec le latin (2) ; ce ne fut que
cinquante ans plus tard que la noblesse d'Auvergne , la par-
tie de la société la plus instruite , rejeta les derniers restes
de l'ancienne langue nationale (3); et si le peuple ne la parlait
plus , au moins en conservait-il encore des expressions à la
fin du 9« siècle (4). Peut-être même plusieurs langues bar-
t*>v h YLzkrotç 8taTpt6ovTft>v , xai
è*j£o>ovjxevtoV , Voyait ts/wjv ; saint
Irénée ; Èfoyxpv xat àvarpoTnjf tt?ç
^ eu 5 w vu pou yvo)7S(>iç ;préf., p. 3., éd.
de Grabe. Noos ne croyons pas que le pas*
sage du Digeste, l. XXXI , tit. I , g XI,
mérite l'importance qu'on lui a donnée.
L'empereur Sévère autorise les fidéi-
commis dans toutes les langues , et au
nombre se trouve lingua gallicana;
c'était une mesure générale, uu droit
accordé à tous les peuples de l'Empire,
de tester dans leur langue , et les Gau-
lois devaient en profiter comme les au-
tres ; le rédacteur n'en savait pas davan-
tage. Il ne semble pas possible qu'on ait
commencé à écrire une langue quand
on cessait de la parler. Mais une foule
d'auteurs attestent que le gaulois n'avait
pas entièrement disparu. Mulier Druias
eunti exclamavit gallico sermone : Va-
das, nec victoriam speres, nec militi
tuo credas ; Lampridius , Alexander.
Salve, urbis Genius, medicabilis baustu,
Divona Celtarum lingua, fons addite DiVis !
Ausonius, De clarté Urbibus, v. 186.
Voyez aussi AmraianusMarcellinus , Re$
gettae , I. XV ; Glaudianus , Bpigram-
ma de Mulier ibu$ Gallicie, etc.
(1) S. Hierottymus, Commentarii in
Bpittolamad Galatae, 1. II, c. 3. Il fal-
lait môme que les Gaulois fussent bien
attachés à leur langue, puisque, dans
les dernières années d'Auguste , Varron
les appelle Trilingues; Id. Opéra, t.
IV, p. 254, et que ceux qui s'étaient é-
tabhj en Asie 278 ans ayant l'ère vul-
gaire la conservaient encore dans le 4«
siècle.
(3) D'après saint Snlpice Sévère; nous
citerons tout a l'heure le . passage, remar-
quable à plus d|un titre.
(5) Geltici sermonissquamam deposi-
tnra nobilitas; Sidonius Apollinaris,
Epistolae, 1. III, let. 3. Au reste ce pas-
sage ne signifie pas, comme on l'a dit,
Sue la langue celtique fût encore parlée;
s'agit de ce que Sidonius appelle , 1.
IV, let. 10 : Ruoigûiem trlviafium bar-
barismorum ; nunc , ajoute-t-il , nune
oratorio stylo , nunc etiam camaenali—
bus modis imbuebatur.
(4) On trouve dans le moine de Saint-
Gai, oui écrivait de 884 h 887 : Duas
caniculas quas gallica lingua veltreg
nuncupant ; ap. Pertz , Monumenta Ger-
maniae Hittorico, t. II , p. 739 ; nuncu-
pant indique une langue vivante. L'au-
teur du Vatthariu$j qui fut composé
100 ans après dans le même monastère,
dit d'un héros du 5« siècle :
Celtica lingua nrobat te ex illa gente creatum
Gui natura dédit reliquas ludendo praeire.
V. 76B.
M. J. Grimm, Lateinisehe Gediehte de$
X und XI Ih. ; p. 86 , pense que celtica
lingua signifie ici langue étrangère;
c'était , comme nous l'avons remarqué ,
dans l'esprit du moyen âge ; mais le se-
cond vers ne permet pas de prendre
cette expression dans un sent général :
il précise sa signification. On lit dans
Sihus Italiens, De Bello Punico, 1. VII ,
v. 17 :
Vaniloquum Celtae genus ac mutabue
Dans le Carmen Caelitum , dont l'écri-
ture est du 10* siècle, ap. Endlicher,
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— 174 —
bares existaient-elles en mèjne temps que le latin (1); les ha-
bitants de la Lyonnaise avaient un nom particulier, ils s'ap-
pelaient Celtes (2), et , au commencement du 1î e siècle, le
celtique est positivement distingué du gaulois (3) : on les re-
connaît comme deux langues à part, restées toutes les deux
usuelles.
Tant de causes de corruption ne pouvaient rester inac-
tives. Les esprits les plus lettrés ne se préservaient pas eux-
mêmes de toutes les expressions barbares qui pénétraient
chaque jour dans la langue (4) , et une prononciation vi-
cieuse l'altérait plus profondément encore. Dès le temps do
saint Jérôme , ce n'était que par des efforts commencés de
jeune âge que l'on parvenait à conserver quelque pureté de
Catalogué Codicum philologtcorum la-
tinorum Biblioihecae Palatinae Vindo-
bonensis , p. 296-98 , les Gantois sont
encore distingués des Franks. Unde
g and en s letabatur imperator Karolus
cum Francigenis poetis corn Gallis biben-
tibus. 11 est difficile de ne pas croire que
cette séparation qui se maintenait de-
puis 500 ans n'eût pas son explication
et sa cause dans la nature du langage ;
la différence de législation s'effaçait tous
les jours, et n'eût pas été suffisante.
(1) Après avoir divisé la Gaule en
trois parties , Caesar ajoute : Hi omnes
lingua, institutis, legibus, inter se diffé-
rant. Virgile dit des populations de la
Gaule Belgique :
Ouam variae tinguis , habita tam vestis et
armist
Aenei$ f \.V\U.
Strabon, 1. IV, nous apprend que les
Aquitains avaient une langue différente
des autres Gaulois : tovç psv a'xovi-
yWrn? ffcovov.
11 y avait en Aquitaine jusqu'à seize
nations différentes ( I0v*î ) , et vingt-
cinq dans la Lyonnaise ; Marcianos He—
racléotos, TLzpuùxivç , ap. Geogtaphi
Minore», i. I,p. 48 et 49.
(2) A Scaldi ad Sequanam Belgica,
ab eo ad Gantmnam Celtica , eademque
Lugdunensis; Plinius, HUloria Tialu-
ralis, I. IV, c. 54 ; Caesar; Commentarii
de Bello Gallieo, 1. 1, c. 1 ; Mêla, 1. III,
c. 2 ; Ammianus Marcellinu» , 1. XV, et
le passage de saint Irenée , évêqne de
Lyon, que nous avons déjà % cité éy
Y^ùxoiç SiccT/uêovTwv. Strabon , 1. IV,
c. 4 , donnait le nom de Celtes aux po-
pulations qui s'étendaient de l'autre cô-
té de la Garonne entre la mer de Mar-
seille, la Narbonnaise et les Alpes; mais
cela semble une erreur de copiste , puis-
qu'il dit suivre la division de César.
Au reste , toute la Gaule s'appela long-
temps Celtique ; Gosse lin ap. Strabon,,
t. II, p. 37, trad. de TAcad. des Inscrip-
tions; et d'après Camden, Britcmnia ^
p. 15, Celtae, Galli et Gaflathae, se—
raient on même nom dérivé de gualt,
chevelure en breton.
(3) Sed dum cogito me hominem Gal-
lum iuter Aquitanos verba facturum ,
vereor ne offendat vestras nimium urba-
nas aures sermo rusticlor. Tu vero, in-
quit Postbumianus , vel celtice , aut , si
mavis , gallice loquere , duramodo jam
Martinom loquaris; Sulpittus Severus,
Opéra , dial. I , p. 440 , éd. de 1709.
(4) On trouve testa (tête) dans Auso-
ne ; radiatilis dans Fortunatus ; ftru-
teteo , populosu» , dans Sidonius ApolH-
naris ; retinax dans Symmaqne ; insen-
$atu$, tractaiut (traité) , dans l'inter-
prète de saint Irénée; birrhus, depu~
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tangage (1). Dans la dernière moitié du 5 e siècle, les savants
se plaignaient déjà de l'altération du latin (2) , et on en
trouve des traces dans les œuvres littéraires (3) et les or-
donnances de Chilpéric , qui affectait cependant de grandes
prétentions grammaticales (4). La fin de la domination ro-
maine précipita encore cette décadence (5); il se forma une
langue nouvelle, que l'on chantait dans les églises (6) , et que
tare , grossus , profunditas , dans saint
Sulpice Sévère , etc.
(1) Sequatur statim et latina eruditio ;
quae si non ab initio os tenerum compo-
snerit, in peregrinum sonum lingua
corrumpitur, et ex ternis vitiis sermo pa-
trins sordidatur ; EpUtola VII.
(2) Sidonius Apollinaris , Epislolae ,
1. ll,lel. 8; I. V, Jet. 10.
(5) Nous en avons cité une foule
d'exemples dans une note précédente,
et l'on en trouve de remarquables dans
les versets sur. la destruction d'Aquilée;
ap. Endlicher, Catalogué Codicum phù
lologicorutn latinorum Bibliothecae Pa-
latinae Vindobonensis , p. 298; Bella,
tumbis , repperit au parfait , innume-
rum eivium, ruslicorum tpeleut , aedes
iolitae nobilium turmis impleri, etc.
On ne connaît ni le nom ni la pairie de
l'auteur ; mais, s'il était Italien , comme
cela semble probable, les fautes prou-
veraient encore mieux l'altération du
latin , puisqu'il se conserva mieux en
Italie que partout ailleurs. Quelques
expressions ne permettent pas de le
croire postérieur de beaucoup aux évé-
nements qu'il rapporte : Vindictam ta—
men non evasit impius destructor tuus
Attila sevissiinus ; nunc fgni simul gehen-
nae et vermibus excruciatur.
(4) Àimo Monacbus, De regum proce-
rutnqua Francorum Origine el Gestis,
1. III, 'c. 10; Gregorins Turouensis,
Hisloria Francorum ,1. V , c. 44 et 45.
(5) Elle fut le résultat de la défaite
de Syagrius à Soissons, en 486.
(6) Non licet in ecclesia cboros sae-
cularium vel puellarum cantica exrr—
cere; Concile d'Auxerre tenu en 57^,
ap. Labbe. t. Y, col. 958. Celui de
Narbonne défendit en 589 : ut populi qui
debent officia divina attendere saltatio-
nibus et turpibus invigilent canticis;
ap. Labbe, t. V, col. 1015. Valde enim
omnibus noscitur esse indecorum quod
per dedicationes basilicarum aut festi-
vitates martyrum ad ipsa solemnia con-
fluentes* chorus femineus turpia quae-
dam et obscoena cantica decantare vi-
dentur ; ap. Labbe, t. VI, col. 591. Her-
bert, archevêque de Torres en Sar-
daigne , écrivait en 1178 qu'en Nor-
mandie les- femmes chantaient aux pro-
cessions nugacet cântilenat , tandis que
le clergé reprenait haleiue; Histoire
littéraire de la France , t. VIF, p. LI.
Ces cantilènes étaient probablement en
langue vulgaire ; long- temps après , il
y avait des fêtes où les laïques répé-
taient en français ce que les prêtres
avaient chanté en latin. On chercha a
régulariser et à restreindre cet usage;
ces gloses ne commentèrent plus que
les éfJtres, et Ton en chargea d'autres
ecclésiastiques ; il en reste encore quel-
ques traces dans le chant du graduel.
Plusieurs de ces interprétations en lan-
gue vulgaire sont parvenues jusqu'à
nous ; Lebeuf, Traité du Chant ecclé-
siastique, -p. 422, 138; D. Martène, Dean-
liquù Ecclesiae Ritibus, t. I , p. 281 ;
Choix des Poésies des Troubadours, t. H,
p. 144 ; Jubina), Mystères inédits, 1. 1, p.
X et 356. Leur nom seul à'épttres far-
cies indique quelle idée on y attachait :
Tu n'entens pas a droit de ceste riens la
glose *
La verge fu David et Salomon la rose.
Tais-toi, dist sainte Yglise, que ta langue soit
arsei
Trop as le cuer farsi et pkin dé fausse farse.
Desputoison de la Synagogue et de Sainte
i 9 li 9e ' 4$' Jabinal, Jfyftëm inédits,
H est au reste fort difficile de détermi-
ner la langue des chants populaires dont
parlent les anciens historien». Souvent,
comme nous l'avons déjà dit, le peuplé
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— 176 —
propageaient des orateurs populaires (1). Sou action sur le
latin était si forte , qu'en 880 on ùe suivait plus les règles
des genres et des cas (2). Le peuple l'avait assez oublié en
666 pour que la connaissance dé la langpe romane fût né-
cessaire aux évèquês (3), et que les missionnaires qui prê-
chaient en latin eussent à leurs côtés desr interprètes qui
expliquaient leurs paroles (4). Dans la dernière moitié du
8 e siècle , la langue vulgaire est distinguée de la langue lit-
la
«hantait dei paroles qu'il ne comprenait
pas, ei les poètes composaient* dada la
angue qui leur était le moins natu-
relle ; ainsi un Frank du 9* siècle avait
fait Ludicrum Carme* de convivio
Caelitum et ce poëme était en latin ;
ap. Endlicher , Catalogué Codieum , p.
£96-298. Les mêmes expressions s'ap-
pliquaient aux chants latins et en lan-
gue vulgaire. L'auteur de la Vie de saint
Faron appelle la chanson latine sur la
victoire de Clotaire H : Carmen publi-
cum juxta rusticitatem per omnia pene
volitabat ora ; ap. D. Bouquet, t. III, p.
505, et plusieurs savants ont regardé
3ue ces expressions indiquaient toujours
es vers en langue vulgaire. Tout ce
que l'on sait de positif, c'est que l'hym-
ne à sainte Eulalie , que nous réimpri-
mons à la fin de cet essai , est au moins
du 9 e siècle, puisque les caractères de
Pécriture ne permettent pas de lui sup-
poser une date postérieure , et que, dans
un autre manuscrit du 12 e , oh a trouvé
une glose Sub SUencio Légende (ap. El-
nonemia, p. 20-21), dont le roman est
si ancien, que presque tous les mots ont
déjà disparu des plus vieux monuments
qui nous sont parvenus. Il semble aussi
résulter de quelques vers du commen-
cement de VUnibot que pendant le 11°
siècle on racontait k la table des
Srands dès histoires dans une langue
ifférente du latin :
Ad mensam magni prineipis
Bst rumor unius bovis;
Praesentatùr ut fabula
Per verbajoculatoria.
Lateinitche Gedichie det X und XlJh., p.
354.
171 fabula indique certainement une
manière différente, plus répandue ; mais
nous ne savons si cette différence porte
sur la langue du récit ou sur sa forme ;
peut-être était- il ordinairement en pro-
se, comme tant de propoê de tablé que
nous avons encore.
(1) Le passage de Grégoire de Tours
est formel : Philosophantem* rhetorem
intelligùnt pauci, loquentem rusticum
roulti,
(2) Grégoire de Tours le dit positive-
ment ; Liber degloria Con/toorum ,jprol .
D'après Agathias (De Imperio et Rebuê
Juttiniani, 1. 1), il n'y avait aucune au-
tre différence entre les Français ei les
Romains d'Italie que leurs habits et
leur langue, et Latinus Pacatus dit dans
le Panegyricut Theodotii : incultum
Transalpini sermonis horrorem.
(5) Obiit (665) D. Eligius, Tornacen-
sis episcopus...^suffectus est episcopus
in locum ejus Momolenus, proplerea
quod vir esset sanctissimae vitae qui
romanam non minus quam teutoniCam
calleret linguam ; Meyer, Annal, Flan—
driae, p.. 6. Nous citons ce passage d'a-
près M. Raynouard, et nous n'oserions
pas affirmer que romanam ne signifiât
pas simplement latine.
(4) Dans, la Rhétie ; Aeta Sanctorum
Ordinit S, Çenedicti, Saeculi II (600),
p. 246. Plus tard la différence des lan-
gues est attestée par les conciles et les
synodes. Ut episcopi sermones et homi-
lias sanctorum Patrum, prout omnes
intelliaere possint, secundum proprie—
tatem linguae praedicare studeant; Con-
cile de Reims tenu en 813, ap. Lahbe,
Concilia, t. VII, col. 1256. Ut nemo a
sacro fonte aliqnem suscipiat, nisi ora—
tionem dominicain et symbolum juxta'
linauam suanrelintellectum teneat; Sy-«
node de 858, ajp. Capitularia, t, I, cot
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— 177 —
téraire (1); la âêparatityt était devenue tellement profonde ,
que le latin le plus simple et le^pliis familier au peuple, le
latin des prières journalières de ÎTÉglise, était lui-même cor-
rompu (2); et la corruption ôti* si générale (3), que, pour
rétablir son enseignement, Cbarlemagne alla chercher des
grammairiens jûsqu'à Rome (4). Cette langue vulgaire (S)
tétait pas le franciquè (6)"j elle était si différente , que les
(1) Lors de la translation du corps de
saint Germain en 754, un jeune sourd -
muet recouvra la parole, et l'historien
de ce miracle ajoute qu'il apprit non
seulement la langue rustique, niais aussi
les lettres; Mémoires-de l'Académie des
Inscriptions, t. XXIV, p. 661.
. (2) Du temps de Charlemagrie, le peu-
ple répondait aux litanies ora pro nos,
et aux prières pour l'Emperèur, tu lo ju-
ra ; Mabiljon , Annales prd. S. Bene—
dicti, t. II, p. 682-684; Analecta Vete-
ra , p. 170. Êinhard lui-même s'excuse
d'écrire, en latin : Non est quod admi-
reris, nisi forte quod homo Barbarus, et
romana locutione perparumexercitatus,
- aliauid me decenter aut commode latine
scnbere posse putaverim. Une sembla-
ble corruption n'a rien d'étonnant
quand on pense qu'avant Charlemagne
le latin ne s'enseignait point dans les
Gaules. Ante ipsum enim dominum *re—
gem Carolum, in Gallia nullum studium
fuerat liberalium artium ; Monachus
Egolismus, Vita Caroli Magni.
(3) Les dignitaires ecclésiastiques ne
f avaient plus parler latin ; Charlemagne
dit un jour à un de ses évéques: Bene
modo cantavit ille clericus noster, et le
prélat lui répondit : Sic omnes perri—
' parii possunt bubus agricolantibus ve—
trenere; Monachus Sangallensis , ap.
Pertz, Mon. Germ. Hist., t. II, p. 739. Les
écrivains qui faisaient profession de lit-
térature ignoraient eux-mêmes les règles
de la grammaire.' On lit à la fin des An-
hales de Regino Prumiensis : Haec quae
supra expresse junt, in quodam libello
reperi, plebero et rusticano sermone
eomposita , quae ex parte . ad regulam
oorrexi. Au concile dlngelheim en 948,
on fut obligé de traduire en francique-
des lettres oVArtaldus, archevêque de
Beims, que Louis V ne pouvait entendre
en latin; ap. Du Chesne, t. H, p. 615,
et D. Bouquet, t. VIII, p, 203. Cette
ignorance ne lui était pas personnelle ;
le latin disparaissait de plus en plus.
On lit dans les vers de Paulin, De He-
rico Duce, ap. Lebeuf, Dissertations
sûr* l'histoire, t. J, p. 447 :
Barbara Ungua*
Stratiburçol diceris,
OUm quod nomen
Amisisti célèbre.
(4) Latinam ita didicit , ut aeque ajc
Eatna lingua orare esset solitus; Ein—
ard , Vita Caroli Magni, c. XXIII, e|
Thegan, De gestis Imdoviei PU dit
également de son fils : latinam vero si-
cut naturalem aequaliter loqui poterat.
Il fallait que la connaissance du latin
fût devenue bien rare pour qu'on rap-
portât, comme un mérite digue de mé-
moire, que les deux empereurs savaient •
la langue de leur religion et de leur
gouvernement.
(5) Les historiens l'appellent romana
rustica, gallica, gallicaoa, simples, ru-
ral is /urbana , usualis, plebeia, laica ,
materna.
(6) On en trouve une preuve bien
frappante dans l'épitaphe de Bruno,
connu sous le nom de Grégoire V , mort
en 999 :
Ante tamen Bruno, Fraocorum régla proies,
Usus francisca , vulçari et voce latina ,
Instituit populos etoquio triplici.
Ap. Fontanini, Délia Eloquenxa ItaHana ,
p. 15.
Igitur primus Adelardut factns abbas
hujus loci anno DGGCGXCIX , nativam
linguam non habuit teutonicam , sed
quam corrupte Dominant romanam ,
teutonice vralloniam ; Chronicon Abou-
ti* sancti Trudonis , ap. Dachery, Spi-
eUegium, t. II, p 6W.
12
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— 178 —
sujets de Louis le Bébonnaûre ne s'entendaient pas (1); lors-
91' ea 842 ses fils prirent leur armée à témoin de leurs pro-
messes , il leur fallut s'adresser dans une langue différente
aux Fraaçais et aux AHemands^). Le roman ne fut d'abord
qu'un jargon populairë y formé du mélange des autres idio^-
mes (3); mais il grandit avec leur corruption , se développa ,
g^tendit de plus en plu* (4), çt finit par devenir la langue
nationale (5), Dès le 9° siècle , les conciles ordonnèrent de
s'en servir dans les prédications (6) , et lorsque plus tard les
ecclésiastiques, qui étaient presque les seuls lettrés dût
temps (7), furent obligés de traduire* en roman les sources
[1) Le tudesque était resté la langue
propre des rois ; on lit daus frédégaire,
c. 105 : Pepinus....genuit filial», voca-
vitque nomen ejus ïïngua propria Car-
lum ; et dans Einhard , c. XxIX , ap.
Pertz , Mon. Germon. Hist. , t. II-, p.
458 : Mensibus etiam juxta propriam
lingua m vocabula imposait , cum ante
id temporis apud Francos , partim latr-
nis , partim barbaris nominibus pronun-
ciarentur.
(2) Sacramenta qnae subter notata
sunt, Lodbuvficus romana , Karolus
vero teudisca lmgoa, juraverunt. Ac sic
ante circnmfusam plebem, aller teudis-
ca, alter romana lingua, alloquuti sunt;
Nithard, Historiae, T. m, c. 5, ap. Pertz,
Monument* Germaniae Historica, t. II,
p. 665; voyez aussi t. III, p. 472, et
Acta Sanetorum , janvier, 1. 1, p* 109.
(5) Ce caractère vulgaire se trouve
bien indiqué dans un passage de la vie
de saint Adalhard, né en 750, par saint
Gérard : Qui si vulgari , id est romana
lingua, loqueretur, omnium aliarum pu-
taretur inscius; si vero theutonica, eni-
tebat pérfectïus ; si latina, in nulla onx-
nino absolutius ; Acta Sanetorum, jan-
vier, 1. 1, p. 116.
(4) En 940, Adalbéron, évêque de
Metz, publia une lettre pastorale en lan-
gue romane , dont Borel a imprimé un
fragment ; en 972 , t^otger , évéque de
Liège, prêcbait en langue vulgaire, leo-
diensium Historia, 1. 1, p. 220 ; en 995,
l'ouverture du concile de Mouson-sur-
Meuse eut lieu par un discours roman :
Aimo episcopus.surrexit et gaUice con-
cinnatusest; Hafdouin, Concilia, t. IX,
p. 747. On y "reprochait à Arnulf d'a-
voir fait des pactes avec les ennemis du
roi en langue vulgaire. Addebant etiam
de partis et cônstitutis in vulgari lingua
cum eodem (Charles de Lorraine) habi-
tis; Depotitio Arnulfi, ap. DuChesne, t.
IV , p. 109. Les lois connues sous le nom
de Guillaume le Conquérant paraissent
du môme temps ; elles ont été recueillies
par Ingulph et par Littleton , et réim-
primées par Houard, Anciennes loi t des
François conservées dans les Coutumes
Angloises. Les Assises de Jérusalem sont
un peu plus modernes , et Pépita pBe de
Frodoard , mort en 966, ap. Mabillon ,
Acta Sanetorum Ordinis S. Benedicti,
saeculi V , p. 329 , a certainement été
composée quelque temps après sa mort.
(5; Sacramentum autem quod utro-
rumque populus quique propria lingqa
testatus est; Nithard, 1. c. En 957,
la langue vulgaire était assez développée
4>our être générale en France, er étu-
diée par les nations étrangères. Ex nos-
tris (les soldats d'Othon I) etiam fuere
Sli gallica lingua loqui sciebant, qui
amore in altum çallice levato , exhor*-
tati sunt adversanos ad fugam ; Ckroni»
con Abbatis Urspergensis, p. 156. Trom-
pée par ce stratagème,, toute l'armée
françaisè prit la fuite.
(6) Les conciles de Tours et de Reims
en 812, de Strasbourg en 842, etc. ; ap.
Labbe, Concilia, t. TU, col. 1249, 1256s,
1263; t.VHI,col. 42; etc.
(7) Voilà sans doute une des raisons
qui les rendirent si opposés aux langues
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du christianisme (1), il se dégrossit et se perfectionna si rapi-
dement, que l'on corrigea dans le 11 e siècle des ouvrages
rédigés cent cinquante ans auparavant (2). Il se substitua si
complètement au latin , que , pendant le 13« siècle , les no-
taires expliquaient leurs actes en langue vulgaire, et que ,
pour rendre la règle de l'Ordre de saint Augustin intelligible
aux moines , on fut forcé , dans le siècle suivant , de la tra-
duire en français (3),
vulgaires, et leur fit défendre de si hon-
ne heure les traductions des Livres
Saints ; voyei Martène, Thésaurus Anec-
dolum, t. IV, col. 12Ô4 et 1683. Dans le
prologue du Chastel d'Amour , poëine
français attribué à Robert Grosseteste ,
évêqne de Lincoln, qui vivait dans le
12* siècle, on lit encore : Et quamvis
lingua romana cbram clericis saporem
suavitatis non habeat, tamen pro lai—
cis qui minus intelligent , Ulud aptujn
est. "
(1) La traduction des quatre livres
des Rois et des deux premiers des Ma-
chabées, dont quelques fragments ont
été publiés par Lebeuf , Mémoiret de
V Académie des Inscriptions, t. XVII,
5. 720; une traduction des Psaumes,
ont on connaît quatre exemplaires en
Angleterre , et un èr la Bibliothèque du
Roi , Ms. 8177 , in-8<>. Le Cantique de
saint Athanase , conservé dans la biblio-
thèque de l'Arsenal ; différents ouvrages
de saint Grégoire. L'Histoire littéraire
de la France , t. XÏÏI , p. 6, en a publié
quelques fragments ; mais nous les
croyons plus récents. Nous avons déjà
parlé de> l'hymne à sainte Eulalie , qui
est du.9 e siècle. Saint Israël, un Limou-
sin qui mourut en 1014, avait fait en
vers vulgaires une vie de Jésus-Christ ;
Histoire littéraire, t. VII, p. xtvm;
malheureusement il ne nous en reste rien ,
et, en admettant la vérité de ce rensei-
gnement, qui n est pas appuyé de témoi-
gnages aussi authentiques qu'on pourrait
le désirer, la langue serait fort incertai-
ne* Mais on sait à rfen pouvoir douter
qu'avant 1053 Thetbauld de Vernon
composa des cantiques en langue vnl-
Saire sur saint Wulfran et sajnt Wan-
rille ; Acto Sanctorum Ordinis 5, B+~
«éd., t. m, p. 379 ; et Lebeuf, Disser-
tations sur l'histoire, t. II, p. 38 et suiv*
On connaît les chants de Taillefer à la
bataille de Hastings (1065), et les chan-
sons populaires des jongleurs en 1071 1
Leodiensium Bistâria, t. U, p. 561. Or-
derie Vital rapporte qu'en 1072 un poèV
te fut puni pour avoir chansonné Guil-
laume n ; ap. Lebeuf, Dissertation sut
l'état des Sciences sous Robert, append.
L'on, sait par Villelmus Pictavensis que
les exploits de Guillaume le Conquérant
serraient de sujet aux trouvères : Ipsum
Villelmum laetis plausibus et dulcibug
canticis efferebant, p. 193; et Raymond
d'Agiles nous apprend que pendant la
première croisade (1096) on fit des
vers vulgaires ( vulgares cantus ) contre
le chapelain du duc de Normandie; Get-
ta Dei , p. 180. La littérature commen*
ça à être cultivée pour elle-même ; un-
moine du Mont Cassin traduisit l'histoi-
re de Geoffroy de Malaterra , et la dé-
dia à Didier, son abbé , qui fut élevé an
pontificat en 1086 ; ap. Roquefort, Glo$r>
saire deJa Langue Romane, dise, pré-
lim., p. 1*5. 11 serait bien à désirer que
Ton publiât ce travail , qui est à la Bi-
bliothèque du Roi.
(2) Les actes de saint Étienne, entre
autres ; Lebeuf, Mémoires de l'Acadé-
mie des Inscriptions , t. XVII , p. 716.
Le roman ne devait pourtant pas être
encore très répandu à la fin du 10 e siè-
cle , puisque l'histoire dit que Robert H
aimait beaucoup la langue romane , et
que Thierry, duc de Lorraine, se servait,
dans ses relations diplomatiques aveç
lui , de Nanterre , qui devint abbé de
Saint - Michel , parce qu'il l'entendait
fort bien.
(3) Voyet la citation du frère Thomas
Benoit, ap. ChempelLion-Fige**, Jgsjfc*
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— 180 —
Toutes ces causes de corruption existaient en Espagne
plus puissantes encore ; plus de langues différentes s'y étaient
mêlées (1), et quoiqu'en adoptant le latin les Visigoths eus-
sent sanctionné sa suprématie , cette prééminence politique
ne pouvait conserver sa pureté. Aucun texte classique ne la
maintenait par l'autorité de l'exemple; c'était une langue
vulgaire , soumise à toutes les dégénérescences d'un idiome
qui ne vit que dans la bouche du peuple , et doit chaque
jour exprimer des idées nouvelles (2). Aussi j quoique la
conversion des Visigolhs ait répandu la connaissance des
textes chrétiens , et rendu indispensables des études litté-
raires, on trouve déjà au commencement du 7 e siècle, dans
l'ouvrage d'un philologue que la nature de ses travaux de-
vait en préserver plus que tout autre , une foule d'expres-
sions étrangères au latin (3), et , cent ans après , la corrup-
tion avait attaqué jusqu'aux premières règles de la langue ,
les noms ne se déclinaient plus (4). L'invasion des Arabes ,
les longues guerres qui la suivirent , et la supériorité de leur
culture littéraire , empêchèrent long-temps l'espagnol de se
former; peut-être même, pendant le 9 e siècle, où leur lan-
gue devint usuelle dans toute la péninsule (5), ses éléments
velles Recherches sur les patois , p. 43- madera ; S. Isidorus, Origines, passim,
44. (4)Nonrina lalina casus habentia eos
(1) Une foule de peuples différents s'y amittebant ; Mayans, Epistola ad Fro—
étaient établis : les Ibères, les Celtes, les benium.
Phéniciens , les Carthaginois , les Ko- (5) Saint Euloge s'en plaignait avec
mains, les Alains , les Suèves , les Van- amertume ; Benito de Sau-Pedro , Arte
dales, les Visigoths,, les Bysantins , les del Romance Castellano, t. I,p. 10. C'est
Scandinaves, et quelques uns de ces dans ce sens qu'Une vieille romancé^*
Seuples avaient sans doute plusieurs sait :
ialectes. D'après une histoire des Goths „ „ ,
attribuée à tort a Luitprand on aurait ^îScfeSs of Espana,
parle en Espagne , en 728 , dix laDgues y ofrecieron a Mahomo
différentes; Chronicon, p. 572, éd. de Las priraicias de sus gracias.
Les Goths avaient conservé leur TanSa Zavda y
religion et leurs codes ; ils avaient mê- L'arabe était devenu si familier aux Es-
me prononcé une amende de 30 livres pagnols, qu'ils se servaient de son alpha-
contre ceux qui citaient des lois romai- bel pour écrire leur propre langue. Le
nés; FueroJuzgo, 1. II, tit. 1. témoignage d'Alvar de Cordoue montre
(3) Ala , ama , astrosus , baselus , ca- encore mieux quelle prééminence Para-
ma , camisa , caravella , gatus , huron , be s'était acquise ; il dit daus son Iudi-
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— 181 -
étaient-ils plus éloignés de se coordonner dans un idiome
animé d'un seul esprit et régi par les mêmes règles. La lan-
gue nationale ne fut constituée que trois cents ans après,
lors de la prise de Tolède ; l'orgueil du vainqueur dédaigna
la langue des vaincus , et le fanatisme religieux , réveillé par
la prédication des croisades, celle des mécréants. Le plus
ancien monument qui nous soit parvenu, le poëme du Cid,
remonte à la moitié du 12 e siècle (1), et la langue est déjà
trop régulière pour ne pas s'être perfectionnée dans de nom-
breux essais (2).
Pendant long-temps l'orgueil jaloux de Rome interdit l'u-
sage du latin aux Italiens (3) ; mais le titre de Citoyens , qu'ils
conquirent les armes à la main , les investit de tous les droits
des Romains, et, sous les premiers Empereurs, malgré quel-
ques différences de dialecte (4), toute l'Italie parlait la même
langue. Elle s'y préserva mieux de la corruption que dans
le reste de l'Empire ; des habitudes de syntaxe et de pronon-
ciation différentes ne l'altéraient point tous les jours , et des
souvenirs d'orgueil national veillaient sur sa pureté avec
plus de vigilance. Mais, du temps de la République , il y avait
déjà un patois populaire, qui de plus en plus se sépara de
l'idiome littéraire , et finit par devenir une nouvelle langue.
culus luminozus , ap. Florcz , Espana Aldretc, Del Origen y Principio de la
Sagrada , t, XI : Gcnliiia eruditioue Lengua Castellana; Pelliccr, Poblaciony
praeclari, arabico eloquio sublimati Lengua primitiva de Esparia, et May ans,
linguam propriam non advertebant La- Origenes de la Lengua Espanola.
liai , îta ut ex o nni Christ» collegîo vïx (5) ïite - Livc , 1. XL, c. 43. M. de La
iuvenirctur unus in milleno hominum Rue s'autorise à tort de ce passage poi
génère, qui salutalorias fratri posset ra- soutenir que le latin ne fut pas très r
tionabiliter reddero litteras. pandu dans les Gaules. Lors de la con
(1) Il a été publié par Sanchez, Co- quête, le temps où la République crai-
leocionde Poesias Castellana» anteriores gnait de prodiguer le titre do Citoyen
al siglo XV, t. I. romain et tous les avantages qui s'y rat-
(2) Le Fuero de Cuença , qui fut écrit tachaient était bien passé ; elle cherchait
vers 1090, est en latin assez pur; celui au contraire à s'associer les peuples vain-
d'Ucles , qui le fut au commencement eus, pour conjurer ensemble les dangers
du 12* siècle , est mêlé de mots espa- qui la menaçaient.
gnols (mas, boda , morabelinos) ; dans (4) Il est fort probable que la distinc-
celui de Caceres, qui fut rédigé eu 1250, tiondcsltalicnsen Socii latininominis et
il y a des phrases entières espagnoles. Socii italici nominis se rattachait & des
L'histoire de la langue est encore à faire; différences de langage , qui durent in
*u latin.
ré'
m-"
ai-
^n
mais on a de précieux matériaux dans iluer sur la corruption du latin.
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Dès le 8 e siècle , oo reconnaît des formes de mots italien-
nes (1) ; un écrivain du siècle suivant cite une expression
vulgaire (2), et moins de cinquante ans après, saint Isidore
parle de la langue italienne (3). Quoique ses progrès fussent
bien lents, puisqu'en 871 on rédigeait en latin un chant des-
tiné à exciter l'intérêt public en faveur de Louis II , retenu
prisonnier par trahison , et qu'en 924 des soldats assiégés
à Modène chantaient, pendant leurs veillées, une chanson
latine que l'histoire nous a conservée (4) , l'existence d'une
langue vulgaire n'en est pas moins positive. L'Italien Gonzon
avouait, en 960, que, malgré son peu d'éloignement du
latin, elle avait retardé ses progrès dans les belles-lettres (5).
Mais les fragments antérieurs au 13 e siècle qui nous sont
parvenus (6) ne sont que du latin corrompu ; quand l'ita
(1) Lanzi, Saggio di Lingua Etrutca,
t. 1, p. 435 ; Cittadini , Dell» vera Ori-s.
gine e del proceao e nome délia noitra
Lingua; Ci a m pi, De Utu Linguae Itali-
eae $aUem a saeeulo V , dont nous ne
connaissons que le titre, et la dissertation
deMuratori, De Origine Lingnae ltalicae;
ap. Antiguitates ltalicae, t. II, col. 939.
(2) Duo lignea vascula quae yulgo
Qaseones vocantur ; Gregorius Magnus ,
Dialogi, 1. II , c. 18; il écrivait en 593.
(3) Gapus itala lingua dicitur a c api en-
do. Hune nostri falconem vocant eo quod
incurvis digitis sit ; S. ïsidorus, Origi-
nes, 1. XII, e. 7 ;i mourut en 635; Ca-
pus n'est pas latin , au moins dans ce
sens : ainsi Ton ne peut voir dans «ce pas-
sage une de ces inexactitudes de langa-
Se qui induisent' si souvent en erreur
ans les auteurs du moyen âge. Lydga-
te, par exemple , dit, Boehas , prol. , st.
III, que , dans Troilut and Cretteid* ,
Chaueer
made a translation
Of a boke wich called is Trophe
In lombarde tongue.
Chaueer reconnaît ,1. I , t. 395 , qu'il
imite un ouvrage de Lollins ; il dit, 1. II,
v. 13:
But eut of latin in my tongue it ynïe.
Et dans l'Index Auclorum de son glos-
saire latin , Da Gange nomme Lollius
parmi les ailleurs front il s'est servi.
"Lydgate appelle ainsi le latin lumbarde
longue. Hauteur du Reinardus Vulpet
semble même n'avoir pas distingué les
différentes langues vulgaires; il appelle,
I. II , v. 407 , la langue des Lombards
galla vox.
(4) M. de Sismondi a réimprimé ces
deux chants d'après Muratori ; Hittoi-
re de la Littérature du midi de l'Eu-
rope , 1. 1 , p. 23 et 27.
. (5) Falso putavit Sancti-Galli Mona-
chus me remotum a scientia gramma-
cae artis , licet aliquando retarder usu
nostrae vulgaris linguae , quae latinitatî
vicina est; ' ap. Martène , Velerum
Scriptorum amptis$ima Collectio, 1. 1 ,
CoL 298. Un passage fort curieux mon-
tre qu'en 1189 le latin n'était plus en-
tendu par le peuple. Cum praedictus
Patriarcha litteraliter ( en latin ) sa-
pienter praedicasset , et per eum ( pro
eo ) praedictus Gherardus Paduanus
Episcopus maternaliter ejus praedica-
tionem explanasset «et populum ibi
stantem amonuisset ; ap. Muratori , An-
tiguitalet Bitenset, P. I , p.35Ç.
(6) On trouve , en 753 , una torre de
aorô fabrita ; én 884 , fossatum de la
vite ; en 900 , ' in loco ubi dicHur lo ca— .
vo, tutto lo sùo circulo; voyez' Muratori*
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— 183 —
apparaît pour la première fois dans les poésies siciliennes(l),
c'est une langue déjà formée (2), qui diffère à peine de celle
de Dante. Un usage journalier avait dû le polir long-temps
avant que l'exemple des Provençaux ait engagé à l'écrire.
Dans toutes les contrées de l'Europe où le latin de-
vint également usuel, en Provence (3), en Portugal (4),
Italicae, t. II, col. 1047
(1) Quidquid praedecessores vulgari-
ter protulerunt , sicilianum yocatur ;
quod quidem retinemus , et dos , nec
posteri nostri permutare valebunt ;
î)ante, De vulgari Eloquio.
(2) Dans les poésies de Ciullo d'AÎ-
camo, san Fraucesco d'Àssisi , Guid«
Guiniceïli , Piero délie Vigne , Ranieri
da Palermo . Stefano da Messina , etc.
Recueillies d'abord par Allaei et Sal-
viati , elles ont été réimprimées en
4816 à Florence, sous le titre de Poeti
del primo iecolo delta Lingua 1 1. allaita.
(5) L'èpitaphe de Bernard , comte de
Barcelone et de Toulouse , que rappor-
te V Histoire générale du Languedoc ,
t. I , anno 844 , a certainement été
composée beaucoup plus tard. Les piè-
ces authentiques ne remontent qu'à 960,
ap. Rayuouard , Ckoim des Poésies des
Troubadours , t. II , p. 40 ; et ce n'est
encore que du latin mêlé d'expressions
qui devinrent cinquante ans après du
provençal. Nous ne le reconnaissons
comme langue que dans les 257 vers
qui nous restent du poëme sur Boèce.
Les vers de Guillaume IX , duc d'Aqui-
taine, appartiennent au 12* siècle, puis-
qu'il ne revint de Jérusalem qu'en 1 10 1 ;
lUiserias captivitalis suae retulit
rhvthmicis versibus eu m facetis inodu-
lationibus; Ordericus Vitalis , Hist,
EccL , 1. X, p. 793. Les sources ont
été publiées par M. de Rocbegude ,
Parnasse Occitanien, et M. Raynouard ,
Choix des Poésies des Troubadours ,
t. 11,111, IV et V , et Nouveau Choix,
t. 1. Malheureusement les manuscrits
n'ont pas été publiés en entier , et au
lieu de textes systématiques , où l'édi-
teur n'insère que les leçons conformes
à ses vues , il serait bien à désirer
qu'on imprimât une édition variorum ,
collationuée sur les manuscrits qui sont
en Provence et en Italie. Le Roman do
Ferabras , publié à Berlin par M. Bek-
ker , est complet ; mais il est évidem-
ment traduit du français, et en a conser-
vé trop de formes et d'expressions pour
avoir la moindre valeur grammaticale.
Quant à la Chronique rimée de Guillem
de Tudela, dont M. Fauriel a donné
une édition dans les Documents relatifs
à l'histoire de France, nous croyons
qu'on ne doit s'en servir qu'avec dé-
fiance ; c'est de l'esprit et du dialecte
vaudois. 11 re^te à publier le Roman de
Jîlandin de Cornvaîl , Las Rasos de
Trobar de Raymond Vidal , dout par-
le Bar bien , Dell' Origine delta Poesia
rimata , p. 28; la grammaire de Dona-
tus Provincialis et les autres ouvrages
lexicographiques nui se trouvent dans
les bibliothèques de France et d'Italie ;
Bandini , Catatogus Codicum Mst. Bi-
bliolhecae Laurentianae , t. V, p. 166.
(4) Daus une ordonnance qu'Ai Boa-
cen , qui régnait à Coimbre , rendit en
754, on trouve des mots latins corrom-
pus qui sont devenusdu portugais (Algua-
zils, juzgo, matabunt , moslrabunt ; , ap.
Rosseeuw Sain l-Hîla ire, Histoire d'Espa-
gne^. II, p. 506; mais les premiers monu-
ments vraiment portugais ne remontent
qu'aux dix dernières années du 12* siè-
cle ( 1228-1238 de l'ère portugaise) ,
Europa Portuguexa , t. III, p. 579 el
Ribeiro ,Observacôes hitloricas e criti—
cas para servirem de memorias ao syt~
tema da Diplomatica Porlugueza , p.
91. L'ouvrage le plus important a été
imprimé à Paris en 1825 ( à 25 exem-
plaires ) par lord Charles Stuart , sous
le titre de Fragmenlos de hum Cancio—
neiro inedito que se acha na livraria
do Real Collegio dos Nobres de Lisboa ;
une grande partie des poésies qu'il con-
tient a été composée vers le milieu du
15 e siècle. On a de précieux matériaux
pour l'histoire de la langue dans Leao ,
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en Vaittbfe (1) et en Rhétie (2) , il s'imprelgnit des lan-
gues avec lesquelles il se trouvait en contact ; et lors-
qu'une corruption qui s'accroissait tous les jours l'eut dé-
naturé , lorsqu'il fut assez grossier pour ne plus suffire à des
intelligences que les progrès de la civilisation rendaient plus
exigeantes, il se reforma en idiomes nouveaux (3), Les règles
de la syntaxe , l'ordre dans lequel la pensée avait l'habitude
d'arranger les mots, ne subirent que peu de modifications {4);
elles portèrent presque toutes sur le vocabulaire. Des ex-;
pressions tombèrent en désuétude j d'autres furent altérées
pàr une prononciation vicieuse ; pour rendre les idées nou-
velles, un grand nombre fut emprunté aux idiomes étran-
Origem da Lingoa Portuguexa , et sur-
tout Santa Rosa , Elucidario dat pa-
lavrat que em Portugal antiguamen-
U te usarâo e que ho je regularmenle te
ignorâo.
(1) Le premier livre valaque ne fut
imprimé qu'en 1580 ( la Bible est de
1688 ) ; mais il existait des chants na-
tionaux beaucoup plus anciens, qui n'ont -
Î>ag encore été recueillis- L'histoire de
a langue manque aussi des premiers '
matériaux , quoiqu'on ait un assez
grand nombre de documents et d'ou-
vrages lexicographiques. Nous citerons
entre autres eaux de Klein de Szad ,
ftfaeresis , Kolosy , Major , Rosha , Sin-
. kay , Toppeltini , le Dictionnaire publié
par l'Académie de Pesth, le Wiener
Jahrbuch , t. XL VI, et surtout la Gram-
maire d'Alexi.
(2) D'après Adelung, Mithridatét, t.
Il, p. 602, on possédait en rheto-ro-
man le testament de Tello, évêque de
Chur, qui mourut en 720, et uue an-
cienne traduction des quatre Evangiles,
qni aurait remonté jusqu'au commen-
cement du 7 e siècle ; mais ils ont péri
dans un incendie, en 1799. Le plus an-
cien monument que nous connaissions
est le Promluario di voci volgari ( du
patois Engadin) e latine, imprimé en
1565 ; le Catéchisme de Stephanus Mi-
chel est de 1611, et Ilg tiief-Tettament
da Niett Senger Jesu , traduit dn grec
par Luzi Gabriel, de 1648. Nous n'a-
vons pu nous procurer l'histoire de la
langue rumonsche par Planta (Chur,
1776 , in-8°) ; ma is la substance s'en
trouve probablement dans son Account
ofthe Romanish Language, inséré dans le
tome premier des Philotophical Trantac-
iions, 1776. De précieux renseignements
ont été publiés par Hormayr, Geschichte
der gefursteten Graftchaft Tyrol, et
Ton possède dés grammaires par Flami-
nis de Sale etConradi. Adelung n'a point
placé le valaque parmi les langues ro-
manes ; mais M. Raynouard a reconnu
son origine, quoiqu'elle fût tout à fait
contraire à sou système : il ne parait
pas avoir connu le rumonsche. Le
plus profond philologue de notre temps, t
M. W. von Bumboldt, a déclaré for-
mellement qu'ils dérivaient tous les deux
du latin; Ueber die Vertchiedenheit det
mentchlichen Sprachbauet, p. 291.
(3) Ce travail de composition et de.
recomposition est presque toujours im-
possible à suivre. Pendant la grande
corruption des langues et leur première
eufance, il est bien rare qu'une littéra-
ture soit possible, et que ses monuments
échappent à la destruction du temps.
Cela se trouve cependant dans le pas-
sage de l'anglo-saxon à l'anglais:
aussi a-t-on été obligé d'appeler semi-
saxon la langue que Ton parlait de
1150 à 1250; voyez Thorpe, Analecla
Anglo-Saxonica, préf.
(4) Auf den Wiederaufbau der zer-
triimmerten romischen Sprache, wenn
man allein das grammalische For maie
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geïs(l) , et chacune des populations qui se superposaient sur
le même sol en introduisit de différentes. L'Europe latine
avait été réunie à la République ; tous ses habitants avaient
été Romains , et , après la conquête des Barbares , ils gardè-
rent long-temps encore leur ancien nom, par vanité et par ha-
bitude (2). Dans une société où chacun avait conservé ses lois,
il était d'ailleurs naturel de distinguer les populations par-
leur différence la plus essentielle , et d'appeler romaines cel-
les qui étaient régies par la législation des Romains (3). Lors
de la formation des langues vulgaires, elles prirent le nom
des habitants qui les parlaient (4), et parce que, dans la
desselben ins Ange fast ; keïn fremder
Stoff irgend wesentlicb eingewirkt hat.
Die Ursprachen der Landcr, in welchen
die neueu Mundarlen aufbluthen , scheî-
nen durchaus keinen Antheil daran
gehabt zu haben ; W. Ton Humboldt ,
Ceber die Verschiedenkeit des mensehli-
ehen Sprachbauet , p. 286. Ou aurait
cependant tort d'en faire une règle ab-
solue; l'anglais, qui est dérivé des lan-
gues germaniques , et leur doit la plus
grande partie de ses radicaux , en diffère
singulièrement par la simplicité et la
pauvreté de sa grammaire. Le pehlvi ,
qui appartient par son vocabulaire aux
langues sémitiques, se rapproche beau-
coup des formes du persan , et le russe
a plus de rapports avec la grammaire
latine que n'en a l'italien,
(11 Voilà pourquoi les patois populai-
res du^moyen âge absorbèrent la langue
littéraire; elle était morte, et ne pouvait
se plier aux nouveaux besoins. Chaque
progrès était une cause iuévitable de
corruption.
(~) Si Romanus Francum ligaverit si-
ne caussa , MCC denarios, qui faciunt
solidos XXX, culpabilis judicetur.
Si vero Francus Romanum ligaverit
sine caussa, DC denarios, qui faciunt
solidos XV, culpabilis judicetur.
Lex Salica , tit. XXXVH.
Le second concile de Tours défend : Ne
quis Britannum aut Romanum , in Ar-
morico sine metropolitanorum coropro-
Tincialînm volontate, aut lilleris episco-
pormn , ordinare praesumat. Reginon
Romanae, Chronicon, I. II, p. 438, et
l'on trouve dans la chronique attribuée
à Luitprand , 1. 1 , c. 6 ; Franciam quam
Romanam vocant. Voyez aussi Mabillon ,
Àctus Sanclorum Ordinis S. Benedicti,
t. I , p. Ifi5 , 180 , et Du Cange, Glossa-
rtum mediae Latinitatis , t. V , col . 1486.
Il en était de même en Espagne ; Fuero
Juzgo t passim. Legero sua m nesciebant
et linguam propriam non advertebanl
Latini (les Espagnols); Alvar, Indiculus
lumtnosus, ap. Du Cange, 1. 1, p.xxxu.
Orderic Vital appelle même latin ilas tous
les pays où l'on parlait roman : Fama sa-
pientiao hujus didascali per totam latini-
tatem divulgata est ; ap. Du Chesne ,
ffistoriae Normannorum Scriptores an-
tiqui, p. 550.
(3) Une autre cause put y concourir ;
on appelait Romani tous les chrétiens :
Romanos enim vocilant homines noslrae
religionis ; Gregorius Turonensis , De
Miraculit, 1. 1, ch. 5.
(4| Quelques écrivains latins ont ap-
pelé leur langue romana lingua ; Pliniu^
Hist. Xaturalit, i. XXXI, c. 2; S. Au-
gustinus, De Civitate Dei, 1. XVII, c .7
et encore dans le 9» siècle Einhard la*
nomme romana etoeutio; voyez ci-dessus
Ï>. 177, n. i ; mais on ne peut douter que*
e romau n'ait signifié depuis , an moins
en France, une langue entièrement dif-
férente : Multos libros et maxime vitas
Sanctorum et actus Apostolorurn de la-
tino vertit in romanum ; Albericus ,
Chronicon, anno 1177. In romanica sen
Ordonnança des Rois de
12*
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France du Midi(l) comme dans celle du Nord (2), en Espa-
gne (3) comme en Italie (4), ils a¥aifcat to»s gardé les codes
La verte de l'estoire , si corne li roix la fist,
Un clers de Chateauduo , Lambert li Cors
Yesorit,
Qui de latin la trest et en romans la mist.
Bornons £ Alexandre.
Pur ceo commençai a penser
D'antenne bone estoire faire ,
Et de latin en romaunz traire.
Marie de France, Prologue des Lais,r.98.
> Mais ge sai ausi bien conter
Et en roumanz et en latin.
les deux Bordeors ribaus, v. 88.
(1) La langue des troubadoursm'est
appelée lengua proensal que pgr. excep-
tion : c'est presque toujours lengua ro-
mana , ou simplement romans.
(2) Aux passages déjà cités daus la note
S , p. 1 85 , nous ajouterons le témoignage
de Robert Mannyng (de Brunne) , Chro-
nical History, p. 9S, éd. de Hearne :
Frankis spech is cald romance ;
So sais clerkes and men of France.; v
Voyez aussi Philippe de Clairvaux , De
Miraculis S. Bernardi, c. IV, § 15 , et
La Ravalliére, Poésies du Roi de Navar-
re , t. II , p. 115 Snromaneer signifiait
même mettre en français :
Por s'onnor encomencerai ;
Ceste estoire enromancerai.
Herberz, Dolopathos, v. SI.
C'est là certainement Fétymologie de
roman , un récit en langue vulgaire ; on
l'employait en ce sens dés le commen-
cement du 15* siècle :
Ici commence un escrit
Ke seint Robert de Nichole fist ,
Romanze de Romanze (sic) est apele ;
Tel num a dreit li est assigne i
Kar de ceo livre la materie
Est estret de haute dérègle
Et pur ceo ke il pasco altre romans
Apele est romanz de romans.
4 Ap.Warton, t.I, p.8a,note.
Romans aves oi adies ,
Les uns boins, les autres mal vais,
De chiaus ki sont atrait de songes,
De losengeaet de mencoignes.
Romans des Sept Sages . v. d.
Les expressions du Dolopathos sont en-
core plus claires :
Et Herbers qui le romans fist
De latin en romans le traist;
et celles de la Vie de saint Thomas , par
Guernes , sont positives :
L'an secund queli sainz lu en jglise ocis,
Gomenchai oest romanz e moJt m'en entremis;
Deo privez saint ThomasJa vérité aprisv
11 semble cependant qu'une idée d'in-
vention , de fausseté , s attacha de bonne
heure aux romans, ; Chaucer parle
Of romaunces that ben féales.
Canterbury Taies, v. VSTTt.
et on lit dans le poëae anglais heain
and Gawain :
The maiden red . that thaï might here , *
A real romance in that place.
On a voulu expliquer ce real par royal;
mais Tien ne nous semble autoriser cette
interprétation : nous croyons que l'ou-
vrage italien I Reali di Franza signifie'
aussi lès histoires réelles de France,
quoique le litre du livre de Gui art, Bran-
ches desroyaux Lignages, puisse favoriser
un autre sentiment.
(5) Dans un édit (an. Du Cange) rendu
en 1213 par Jacques I , roi d'Aragon, on
lit : Staluimus ne aliquis libros Veteris
et Novi Testamenli in romancio babeat.
La même défense se trouve dans la Con-
stitution de Catalogne : Statuim que al-
guus no hajah libres dell Vell o Novell
Testament en romane, 1. 1 , tit. i, c. 2;
et dans l'édition imprimée à Sévilte eu
1516 , le Dictionnaire d'Antonio de Le-
brixa ( Nebrisscnsis) est intitulé Vocabu-
lariQ de romance en latin, Romanzar
signifiait aussi traduire , en espagnol :
De esta santa Virgen romanzar su dictado^
Berceo , rida de Santa Oria , st. S.
Quiero fer une prosa en roman paladmo ,
dit Berceo, Vida de Santo Domingo de
Silos, st. 2, et il entend par là une langue
usuelle, intelligible à tous. E las palabras
délias (leyes) que sean buenas è llanas è
Îialadinas ; de manera que todo nombre
es puede entender è retener ; Partidas,
1. 1, lit. i, loi 8.
(4) Romana lingua tclavonicaque lo-
«ii sciebat (Othon I); Witichind , ap.
Meibom , Res Germanicae , 1. 1 , p. 650.
La v,ie d'Othon ne permet pas de sup-
poser une autre signification au roman.
Scholastice ( Jaline) disputans , quasi
descripta libri^erba percurrit ; vulga-
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— 187 —
de leurs pères , on nomma également romanes des langues
qui n'avaient rien dé commun que leur base (1) .
L'origine des mots qui se sont mêlés au latin présente à
l'historien une grande importance ; mais pour le philologue
elle est à peu près nulle ; leur signification a reçu tant de
modifications par le changement des idées qu'ils exprimaient
d'abord , qu'il est impossible de la préciser par l'étymologie.
Ce qu'on lui doit demander, c'est de montrer, non par des
faits isolés qui pourraient n'être que des hasards sans cause,
et, eussent-Us une raison positive, n'en resteraient pas
moins d'insignifiantes rencontres, «mais par de nombreux
rapprochements , l'influence que les peuples ont exercée les
uns sur les autres (2). Malheureusement des vues philoso-
phiques n'ont presque jamais dirigé les travaux sur l'histoire
des langues ; on a fractionné les faits au lieu de les grouper
avec intelligence pour en tirer des conclusions générales ,
riter loquens romanae urbanitatis régu-
lant non offendit: Damianus, Oputcula
XLV, c. 7, ap. Muratori , Antiquitates
Italicae, t. II , col. 1037. Dans un avis
en tête de la traduction des lettres
de Senèque (Toledo, 1502) , Perez de
Guzroan dit qu'elles avaient été traduites
en langue florentine par Riccardo Pe-
dro , et qu'il les a mises en romance de
nucstra Espaha; elles étaient déjà en
laugue romance. Ce dernier témoignage
ne nous semble pas positif : l'espagnol
est souvent appelé romance cattdlano,
et nous devons dire qu'on ne trouve que
très peu d'exemples du nom de roman
donne à l'italien.
(1) Il semble même qn'on appelait
rémanes toutes les langues vulgaires ;
au moins ce nom est-il donné à l'anglais.
Ab aqua illa optima quae scottice (erse)
vocataesl frotb ; britannice (gaël) weird;
romane vero ( anglais ) scolte-wattre j
Giraldus Caifebrensis, ap. Walter Scott ,
Essayé , 1. 1 , p. 144. Hugues le Roux ,
évêque de Dol , fit à son sacre sa pro-
fession de foi in lingua romauaet latina,
ap. llartène , Veêerum Seriptorum am-
piissima Colleciïo, t. I , p. 118; il est
difficile de ne pas croire ^que romina si-
nifieicilejbreton,et le même nom a été
onné à l'allemand, car, d'après le
Chronicon Abbatit Urepergensis, p. 216,
Louis d'Outremer ne parlait pas d'autre
langue que le roman , et Frodoard , ap.
D. Bouquet, t. VIII, p. 205, dit que,
pour lui faire comprendre des lettres,
on lm en donna juxta tfreotiscam Un-
guam interpretationem.
(2) Ou a cru trouver dans l'étymolo-
gie des renseignements sur les habitudes
d'esprit d'un peuple et les développe- 4
ments de son imagination , et l'on au-
rait eu toute raison si l'on avait cherché
la valeur primitive des mots dans la
langue nationale , au lieu de la deman-
der aux idiomes étrangers. Les mots ne
prennent un sens figure que lorsque leur
sens simple est bien connu ; les méta-
phores sont des assimilations , des com-
paraisons en un mot, qui exigent la
connaissance des deux termes. Il en est
de même des expressions composées:
qaaud ce u'est pas seulement une chose
que l'on nomme , que c'est une idée que
l'on exprime , les mots dont on se sert
ont une signification connue y ils appar-
tiennent au vocabulaire usuel.
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où les eiréurs de détail auraient disparu dans l'ensemble*
L'étymologie n'a plus été une science d'idées , mais un agenv
cernent de lettres, basé sur des conjectures (1).
Informes et grossières pendant des siècles , les langues no
se polissent qu'avec le temps; elles ne se perfectionnent qu'à
l'aide des mille éléments que leur apporte l'histoire. Aucune
théorie ne peut donc présider à leur formation. Si quelque
loi systématique régularise leur vocabulaire, elle tient à la
nature de l'intelligence et des organes de la voix , et en face
de la diversité des langues (2), cette unité fondamentale des
(1) Nous sommes loin de méconnaître
les services que d'illustres philologues ont
su tirer de l'étymologie; ils n'auraient
pu sans son secours déterminer la signi-
fication des mots dans les idiomes dont il
ne reste plus que de rares monuments.
Nous regrettons seulement qu'au lieu de
perdre tant d'intelligence et de travail à
chercher des analogies dans le matériel
des langues , on ne se soit pas un peu
plus occupé de leur esprit. Une histoire
des idiotismes , des formes de la pensée
particulières à chaque peuple , en aurait
plus appris sur la formation des langues
que l étymologie du vocabulaire. Les
rapports de deux nations eussent été
bien mieux prouvés par la communauté
de leurs métaphores , et Ton eût décou-
vert une partie cachée du travail d'un
peuple qui se civilise , dans l'extension
de la valeur des mots et lu comparaison
de leurs différentes acceptions , dans les
tropes qu'un usage habituel a dépouillés
de leur sens figuré , et dans l'application
des objets matériels aux idées abstraites.
(2) Pour échapper à ses conséquences,
des étymologues ont inventé un ordre
de sous qui n'appartient à aucun voca-
bulaire. Leurs thèmes ou radicaux ne
sont ni des noms, ni des verbes, mais
ce qui les précède tous le? deux, l'expres-
sion d'une intuition à laquelle ne s'as-
socie aucune idée de genre ni de nombre,
de temps ni de mode. D'abord ce frac-
tionnement de la pensée est impossi-
ble; si ces radicaux ne sont point des
sons sans valeur, ils exprimeront un
sentiment par une interjection , une mo-
dification réelle de l'existence par un
verbe , ou iU désigneront une idée ; ils
seront des appellations substantives ou
adjectives. Leur ensemble formera une
langue , la langue la plus simple et la
plus naturelle. D'ailleurs, cette supposi-
tion de thèmes généraux ne s'appuie que
sur des analogies que devaient produire
les rapports des peuples et l'unité de
l'organisation humaine -, elle est démen-*
tie par une foule de faits contraires , et
il n'en fallait qu'un pour la détruire.
Aussitôt que ces thèmes manquent dans
une langue ou se trouvent dans des
mots qui ont une signification diffé-
rente , le système est renversé par sa
base; il n'y a plus de loi naturelle, mais
des hasards ou des emprunts fortuits , et
peut-être n'en est-il pas un seul qui
puisse soutenir celte épreuve. Le latin
démolir e signifie bâtir et démolir ; Tan-
glais diet , nourriture et abstinence de
nourriture, et notre dériver exprime
une idée d'éloignement et de rapproche*
ment; cru a pris le sens de cuit dans le
vieux français , wascru , cuit à l'eau ; el
le turc ^/ùi signifie noir et neige :
Hur hondys whyte as whallys bonne.
Romance ofErle of Tolout, v. 353.
Cette comparaison se reproduit fort sou-
vent dans les vieux poêles , et aujour-
d'hui îchalebane signifie une barbe de ba-
leine. Ces significations contraires sont
innombrables dans les langues différen-
tes; nous en citerons seulement quelques
exemples : yoù.a, , blancheur («yaXaxrt-
asiv)l celto-breton gell , brun : latin ca-
lidug; islandais kald , froid : latin cala-
rei portugais, cspaguol et italien, calar,
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— 189 —
mots est une insoutenable hypothèse ; où il faut admettre
que le hasard s'est partout chargé d'ordonner leurs moin-
dres développements , et de les subordonner à un plan phi-
losophique , à des règles fatales. Sans ce hasard , toute éty-
mologie scientifique est impossible; les raisonnements
manquent de base , et les inductions , de principes qui les
autorisent; tout devient arbitraire dans la dérivation des
mots , parce qu'elle ne se rattache à aucune loi générale.
L'étymologie est ainsi obligée de supposer sa vérité pour
point de départ; elle n'existe que par une pétition de
principe.
Une fois admise , elle prend au hasard des mots sans con-
naître ni leurs formes primitives, ni les circonstances de leur
introduction dans la langue ; elle les rapproche sans raison
du vocabulaire des autres idiomes , et lorsqu'elle a jugé que
la ressemblance des lettres rend leur filiation possible , elle
pose leurs différences comme un principe acquis à la scien-
ce (1). Ce qui même, en supposant que cette origine fût
vraie , ne serait qu'un accident produit par des cause» qui se
modifient chez tous les peuples , devient une loi qui légitime
toutes les dérivations semblables (2). Aussi les règles se mul-
tiplient sans terme ; chaque philologue en établit de nou-
velles et repousse celles des autres (3); on ne sait pas même
si le nom vient du verbe ou le verbe du nom ; on discute
taire : anglais mery , gai , content ; fran- (2) Rien n'est cependant pins irrégu-
çais mari : anglais sad , triste , m élan- lier que le changement des roots en pas-,,,
colique : persan &l*w (sad) gai : etc. sant d'une languf dans une autre : Lug-
/a\ n« ja ™ • „ «iio^rtVio». dunum est devenu Leyde en Belgique , et
a1 2*21 lf. r. n Tr.nÛ ™>„„i ™ F"»"* ; v '«™« *> nsère vient
ïwî lfl L™ A £ .±„ ?J. iZÏ d « . ei Tienne en Autriche de
^niM^tttl^ ^d^^ nndobona.'Rigidu, est devenu rege
^Z^^ltXuSZ: en proven Ç .., e^ f deen français. Cefie
tains. Souvent ils ont été traduits : C«.- Z^^t^S^^S^^'^
les langues, n'ont point tenu compte des
anciennes dénominations ; les Latins ap- (3) MM. J. Grimm, Graff, Bopp et
-pelaient Zuric Tignr, Strasbourg Ar*- Rask, diffèrent d'opinion sur des points
gtntoraium , etr. importants.
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jusque sur le cas auquel doivent se rattàcher les étymojo~
gies (1); tout est attaqué et défendu , parce que tout est mo-
bile et arbitraire. Les peuples ont des habitudes de pronon-
ciation qui leur sont devenues trop naturelles pour qu'ils y
renoncent afin de conserver leur son primitif aux expres-
sions qu'ils empruntent $ ils les assimilent au reste de leur
langue , et lorsqu'ils viennent à les écrire , la prononciation
influe sur l'orthographe , elle les rapproche de radicaux qui
leur sont entièrement étrangers , et les philologues appuient
leur système sur ces rapports fortuits , qui ne sont que <Jans
la forme apparente des mots (2). L'écriture ne reproduit pas
d'abord les lettres inutiles pour la prononciation (3); quel-
quefois même elle en néglige qui étaient nécessaires pour
déterminer le sens (4). Il est rare que la forme première des
mots se conserve à travers tous les changement *de la lan-
(1) On a proposé le nominatif, l'ac-
cusatif et l'ablatif ; le premier est géné-
ralement abandonné . et cependant faux
semble plutôt venir ae faix que de fal-
eem ou falce, ainsi que nota; de nux ,
paix de pax, voix dV vox ; caro, qui
signifie chair en vieux français {Chan-
son de Roland, st. XLIV , v. 5), n'est
pas dérivé de came. Mais si l'on géné-
ralisait ces cas particuliers, on se trom-
perait également ; paon , en italien pa-
vone et en yalaque paunv , ne vient
pas de pavo , ni Heur de flos ; regina
n'est pas dérivé ae rex. Tous nos noms,
qui se terminent en E marqué d'un
accent, aigu s'écrivaient autrefois par
ET, bontet , clarlet , et l'on doit plutôt
* chercher leur origine dans un des cas qui
Î Tenaient le T que dam le nominatif. Les
laliens et les Espagnols paraissent avoir
formé le singulier de leurs noms de l'abla-
tif, rota , bono et bueno ; au pluriel les
P remiers ont adopté le nominatif rose ,
ont, et les autres l'accusatif rosas, bue-
nos. Il est impossible de déterminer des
règles générales , parce que la corrup-
tion des langues n'est pas rationnelle,
ni le hasard systématique.
(2) La connaissance de la prononcia-
tion est donc une des premières nécessi-
tés de l'étymologie, et elle manque|pres-
que entièrement , même pour les lan-
gues les mieux connues. Les savants
disputent encore sur la prononciation
du grec et du latin; rien n'indique que
celle du norse se retrouve dans l'islan-
dais de nos jours, et que, malgré les al-
térations delà langue, la prononciation
du provençal se soit conservée dans le
Ïiatois du Languedoc. Celle du vieqi
rançais lui-même n'est pas plus certai-
ne ; les trouvères faisaient rimer des
sons que nous prononçons d'une manière
tout à fait différente , et M. Roquefort ;
Etat de la Poésie Françoise dans les XII'
et XIII* siècles, p. 20, prétend , nous ne
savons d'après quelle autorité , qu'or se
prononçait our.
(5) Nous savons ? par exemple , que
les Romains ne prononçaient pas toutes
les lettres ; Suetonius , Augusli Vita ,
c. 88. Quand ton est venu à écrire les
mots qui s'étaient conservés dans la
langue vulgaire, on leur aura donné
une orthographe conforme à la pror-
noncjation , et plusieurs auront paru
ne pas venir du latin.
(4) Notre à préposition est Vad et
Vab des Latins ; le #* du vieux franoMS
leur si et leur sic ; il est fort probable
que la prononciation distingua long-
temps des acceptions aussi différentes* .
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gue , et lorsque sa connaissance manque aux étymologues ,
leurs suppositions sont d'inévitables erreurs (1). Souvent
c'est l'acception elle-même qui s'est modifiée (2), et en cher-
chant une origine à la signification actuelle , ou se trompe
malgré les plus savantes déductions (3). Les manuscrits sont
trop peu nombreux pour qu'il soit possible de corriger les
fautes de copistes avec quelque certitude (4). Des diversités
(1) Etienne, par exemple, "vient cer-
tainement de Stephanus; si ce n'était
Sas un nom propre , et que l'interméd-
iaire Esteven , Estivenne, fût per-
du , son étyraologie serait fort incertai-
ne. Il fallait le vieux français stanpen-
dant pour expliquer cependant, isto
tempore pendente ; sans domnitelle on
ne saurait peut-être pas que demoiselle
est un diminutif de domina, et Ton
doit l'étymologie d'avenir à un vers du
traducteur de Marbode :
Ki sunt en Tan a devenir.
(4) Vir'us signifie courage en latin ,
force en vieil allemand , travail en é-
oossais, et abstinence en français. Bellus,
avait le sens daptus dans la vieille
langue romaine , plus tard il prit l'ac-*
ception de p%Ucher, et devint synonyme
de hardi en islandais. Giri f jeune
fiHe en anglais moderne , se disait au-
trefois des deux sexes, et ne s'appliquait
qu'aux hommes en anglo-saxon (ceorl)
et en haut allemand (Karl). L'opposition
est encore plus frappante en gallois et
en islandais : le môme mot jarl s'appli-
quait aux jeunes filles dans une des deux
langues , et aux guerriers dans l'autre ;
\ùsaner signifiait autrefois imiter le cri
de l'âne. Palmer , un des noms de la
vigne en vieux français, désigne aujour-
d'hui un arbre tout différent. Peut-être ce-
pendant cette double signification vient-
elle du latin (on trouve palmes dans Co-
Jumellepourettt*); elle a été cause d'une
traduction ridicule dansleiYoiweau-re«-
tament : des branches de palmier ; com-
me les autres raonocotylédones , les pal-
miers n'ont point de branches.
(3) Quelquefois même la nouvelle ac-
ception est tout à fait Contraire à l'an-
cienne : ressentiment "a long-temps ex-
primé la reconnaissance; rien signifiait
chose en vieux français.
La plus dolente riens qui vive.
Dolopaihos.
Vos m'aves tolu la riens en cest mon!
que je plus amoie ; Aucasin et Nicolete.
C'est la riens en cest mont
Que j'ai plus désirée.
Thibaut, roi de Navarre.
Voyez aussi Charlemagnes , v. 247 et
409. ]I1 avait la même signification en
provençal et en vieil espaguol ; Berceo ,
Milagros de nuestra Sehora , st. 195
et 293.
(4) D'ailleurs ils suivent presque Ion-
jours un système d'orthographe diffé-
rent. Escript li uns en une guise et H
autre en une altre, et tout ensi est-il
dou lire ; Ms. du 14 e siècle , ap. Ro-
quefort, Glossaire , t. I , p. 492. Les
copistes les copioient, non selon la
naïsve langue de l'autheur , ains selon
la leur; Pasquier, Recherches de la
France, l. VIII, c. 3. J'ai quelquefois
compté jusqu'à trente variantes ortho-
graphiques, et ces variantes se trouvent
dans le même ouvrage, souvent dans
la même page ; Roquefort , Etat de la
Poésie Françoise , p. 404, II indique
trente-huit manières différentes dé-
crire ains , avant , p. 422-425. Le mot
islandais eftir ( après ) est écrit sur les
pierres runiques de vingt-huit manières,
et l'on trouve, dix-sept autres formes
dans les manuscrits des 13* et 14 e siè-
cles; Svensk Spraklara, ulgifven afSvens-
ka Akademien , p. IX The first Anglo-
Saxon writers having no guide but the
ear , followed each bis own judçment
or fancy , and bence a great portion of
saxon words are w ri tien wîth différent
letters, by différent authors; most of
tbem are wrilten two or three différent
Ways and someof them fiveteen or twen-
ty ; Webster , English Dictionnary ,
introd. , p. XXIX.
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— 192 —
de dialecte (1), des licences poétiques (2), des idiotismes
d'orthographe ^3), on une prononciation différente (4), mo-
difient incessamment la manière d'écrire , et ces change-
ments fmisseitt par réagir sur la prononciation et sur la lan-
gue (5). Des érudits veulent la régulariser (6), la subordon-
(4.) Philippe , abbé de Bonne-Espé-
rance , disait dans le 1 4 e siècle : Ita ut
si cuilihet oui gares linguae praesto sint
caetera e , non latina , ipsius pace dixe-
rim, bebetùdo cum teneat asinina; ap.
Lebeuf , Dissertations sur l'histoire ,
t. II , p. 43 ; et le témoignage de saint
' Bernard , dans les prepières années du
42 e , est plus précis; il écrit de Clair-
vaux aux moines d'Autun : Nec tamen
mirum quia- et multis terrarum spatiis
et diversis provinciis et dissimilibus lin-
guis ab invicem distamus; Epistolae,
fet. LXVII , t. IV , p. 473 , éd. de
4642.
Mas ieu non ai lengua friza, ni breta,
Ni non parli norman, ni peitavi.
.Peire Cardinal: ap. Raynouard, choix
des Poésies des Troubadours, t. V,
p. 304.
Li latin wairde ces figure de graimaire ,
ses caliteis, ses personnes , ses nom-
bres , ses declineson, genre et cause que
en romans on ne puet proprement war-
deir pour les variefeil des linguaiges ;
Ms. du 44 siècle", ap. Roquefort ,
Glossaire , 1. 1, p. 492. On sait que les
dialectes de notre romance étaient diffé-
rents selon les divers pays , dès la pre-
mière formation de la langue; D. Rivet,
Histoire littéraire de là France, t. VÎT,
p. XLVIII ; voyez aussi Sainte-Palaye ,
Mémoires de l'Académie des Inscrip-
tions , t. XXIV , p. 67 1 , et la traduc-
tion de la parabole de l'Enfant prodi-
gue en cent patois différents ; Mélan-
ges sur les langues, dialectes et patois,
Paris, 4834.
(2) Per aver mais d'entendemen , vos
vuoil dir qe paraulas i a don hom pot
far doas rimas com Ical , talen , vilan ,
canson , fin , qe pot bom ben dir si
vol : liau , talon, vila , canso , fi;
Ram on Vidal, ap. Bastero, Crusca pro-
wnzale. 11 en était de même en fran-
çais ; on n'exceptait pas même les
noms propres ; dans le Romans d'Âgo-
lant , Worel , le cheval de Naymes de
Bavière , et saiut Gabriel , sont appelés
M oriaux et saint Gabriax , v. 453 ,
454 ; ap. Bekker , Ferabras.
(3) Le français ne souffre pas de Jï
devant les autres liquides, il les re-
double : illisible , immodéré , irrésis-
tible. En islandais l'U se change en Y
quand la syllabe suivante commence
par un I : ainsi sunr , autrefois fils ,
taisait au datif syni ; depuis que l'or-
thographe s'est modifiée et qu on écrit
sonr, cette irrégularité ne se comprend
plus.
(4) On trouve .en provençal fuelh et
folk , plueia et ploia , volh et vuelh.
Beaucoup fie manuscrits italiens rera-
• placent te J par le Z ; ils ont zoi pour
joi, etc. C'est devenu un des caractères
*distinctifs du bergamesque , du génois ,
et surtout du vénitien. La dentale T de-
vient en français une sifflante lorsqu'elle
est suivie d'un I et d'une autre voyelle.
Le V et le L , qui étaient aspirés en is-
landais et probablement en anglo-saxon,
sont devenus dans les langues germa-
niques actuelles une labiale et une li-
quide. Le J, qui est une labiale dans les
autres langues européennes, est une
gutturale en espagnol.
(5) Quintilien l'a reconnu en termes
positifs : Quod maie scribitur, maie
etiam dici necesse est. L'E que prend le
verbe faire dans quelques unes de ces
flexions a certainement sa cause dans
une prononciation plus sourde.
(6) Quelquefois la prononciation et
l'orthographe sont changées par les
causes les plus misérables : ainsi Régnier
dans ses Satyres , et Eslienne dans son
Apologie d'Hérodote , p. 574 , se mo-
quent beaucoup des contre feseurs de pe-
tite bouche qui disaient Francès pour
François , et l'Académie vient de sanc-
tionner leur prononciation > et d'en ad-
opter l'orthographe.
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— 193 —
ner à leur théorie , et leur réforme efface les dernières traces
qui auraient conduit à l'origine du vocabulaire (1) . Toutes
les lettres peuvent être également supprimées, ajoutées ou
changées de place , et les linguistes supposent a priori des
contractions, des additions ou des métathèses ; pour trouver
une étymologie , ils la préjugent. Il y a des mots dont l'âge
et la patrie sont inconnus ; on est exposé , sans que rien
avertisse de sa méprise , à déduire les radicaux de leurs
dérivés (2). D'autres sont mal faits ; leur signification appa-
rente induit en erreur (3) , ou elle est restée incertaine, et
l'étymologie n'a pas même une base quelconque où elle puisse
appuyer ses déductions (4). Les sons que les organes produi-
ts) Les réformes de l'Académie de
Madrid, de Rask en Danemark, de Vol-
taire et de M. Marie en France , ren-
draient la philologie encore plus conjec-
turale ; celles de M. J. Grimm sont
conçues dans un esprit contraire.
(2) On ne sait si compas , courtoisie ,
sont dérivés de l'islandais, ou si les Scan-
dinaves les ont empruntés au français.
Ce ne serait pas le seul emprunt que les
langues teutoniques auraient fait aux
langues romanes. Fillhl Tient du pro-
vençal filhol; charhella de l'espagnol
carcel; piligrim de Vilalien pellegrino ;
abentheure , priester, du français aven*
ture, prêtre, etc. Voyez Grimm, Deut-
sche Grammatik, t. n, p. 96, 328 et 378.
Les Arabes ont aussi emprunté aux lan-
gues romanes des expressions que Ton
a crues d'origine orientale ; voyez Mon-
ti, Correzioni al Vocabolario délia Crys-
ca, t. II, p. 306. Budget semble venir
de l'anglais , et c'est un mot du vieux
français qui était tombé en désuétude
après s'être naturalisé en Angleterre.
(3) Uoàtvuhiv , se rétracter , de-
vrait signifier répéter ; ou croirait à tn-
natus le sens de non natus que lui don-
ne Tertullien, et les auteurs de la bonne
latinité l'emploient pour insitus; dé-
glutition vient de glutire , avaler glou-
tonnement, et exprime une idée contrai-
re.
(4) On ne connaît la valeur des mots
d'une langue morte que par les phrases
où ils sont employés , et lorsqu'elles sont
peu nombreuses , leur signification peut
rester assez arbitraire. Quelquefois deux
mots différents s'écrivaient de la même
manière , et , avant de les avoir distin-
gués, en ne saurait déterminer leur
sens : ainsi, par exemple, tre ou tref si-
gnifiait à la fois en vieux français poutre
et voile ; ce sont deux mots différents
qui viennent tous deux de l'islandais tre %
lignum, et tre, linura. La discussion qui
s'est engagée sur le sens d'antif nous
semble porter sur une confusion sem-
blable. Il a évidemment le sens de vieux
(antiquus) dans les passages suivants :
Uns bersïu ja en l'antif pople Deu.
Livre des Rois J, au commencement.
Bonne chanson qui est vjeillè et antie.
Girars et Jourdains, Ms. du Roi, 7227.
En l'antif tans avolt à Romme.
Romans des sept Sages, v. HC3 et 2108.
>ui vauroit beaus vers oir
si déport vies et antif.
Jucasins et Nicoletes, ap. Méon, Fabliaux
t. III, p. 380. '
Fromons le viel dans le Romans de Ga-
rin li Loherenc, v. 9583 et 88 , est ap-
pelé Fromons l'antif, v. 9599. Mais on
ne peut lui supposer la même significa-
tion dans plusieurs autres passages*
Ll os dura sept Hues et demi,
8'ourent chevaus grans et fors et antis .
Gstrin li Loherenc , t. I, p. 99.
i3
Qui
Bel
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_ 194 —
Val grans et antis.
Idem, t. 1, p. 205.
Escu ot d'or a un lion anti.
Idem, t. II, p. 161.
Droit vers Lusernes , tout un antin chemin ,
S'en vont Français , li Baron de bon lin.
Romans tfJnseis.
Fiert le paien qu'il l'i perce l'entraîne ,
Mort le trebuce del bon destrier antaine.
Roman$ <¥Anieit.
Le sens de haut, profond, est probable,
et aniif viendrait alors du latin altus ou
du vieil allemand endic. Quant à l'ac-
eeption à'antif dans tour antive , mur
aatif , citet antie , etc. , un passage du
Romans de Gérard de Viane , v. 1743,
ap. Bekker, Ferabras, nous fait croire
que c'est ancienne :
Cuidiez vos panre par force la citey,
Et les haus murs ke sont creneley ,
Et tes fors tors ke sont d'antiquitey ,
Ke paian firent par lor grant poestey ?
On attachait ainsi une idée de solidité
aux vieilles constructions , et les poètes
avaient une raison en appelant les tours
et les murailles anciennes ; la fort cilet
antie, dit le même roman, v. 1603. Celte
croyance vient peut - être de Ta solidité
des constructions romaines , ou de ce
que les païens étaient antérieurs aux
chrétiens, et passaient pour avoir eu
de grands rapports avec les Diables, aux-
quels on rapportait la magie et tous les
pouvoirs supérieurs à l'Humanité. La
romance anglaise de syr Guy dit d'un
palais magique :
Within thatplacethere j wasa pallaice,
Closed with wales of heathenesse.
Peut-être aussi cette expression vient-el-
le 4e l'influence Scandinave ; l'islandais
fomeskia, antiquité, signifiait également
magie, enchantement. Pour donner plus
de poids à son opinion, M. Raynouard a
dit, Journal des Savants, 1834, p. 108: Je
ne crois pas que, dans les diverses trans-
mutations de lettres , le L se change ja-
mais enN, et une foule de philologues ont
reconnu le contraire : Rask, Undersôgetse
om det garnie Nordiske Oprindelse , p.
51 ; Schmitthenner, Ursprachlehrè , p.
77 ; Diez, Grammalik der romanischen
Sprachen, t. I, p. 241. Nous en citerons
seulement quelques exemples empruntés
à différentes langues : en hébreu on di-
sait ynS et yrW; en grec \ixpov et
vtrpov, iftOov et Mov, yàztç et ç>iv
rtç , 7T>su|xwv et ttvsojxwv ; en latin ner-
solata et personata , vallus et vannus;
en islandais samla et samna; en vieil
allemand anluzzi et annuzi; en alle-
mand klUuel et knauel , klifppel et knup-
pel; en vieux français pecol etpecun :
Le lit son ami a trove,
Li pecol sunt d'or esmere.
Lais dïronet, v. 384.
Enmi la nef trouvât un lit,
Duntii pecun e 11 limun
Furent al overe Salemun.
lais de Gugemer, v. 172.
Orphelin et orphenin (Roquefort, Glos-
saire ) ; en portugais mulgir et mwn-
gir; en italien alla et auna. Les deux
diminutifs* latins inus et illus n'étaient
probablement dans le principe qu'un©
seule et même forme. Cano semble venir
de y.a^ew , et numen de lumen; philo-
mela s'écrivait souvent philomena; voyea
VEcbasis, passim, et beaucoup d'exem-
ples cités , Laleinische Gedichte des X
und XI Jh., p. 322. Le vieux français pend
vient de pellis, et niveau de labellum;
envélimer est devenu* envenimer, elpele 9
pêne; en italien nullus s'est changé en
niunoy mélanchoUa en maninconia,
mugil en mu g in e , et mulgere en mun-
gere. Le vieil allemand ander est pro-
bablement dérivé d'aller , et le valaque
funingine de fuligo ; l'islandais afall est
devenu afan en provençal, et afanno
en italien ; en espagnol mortandad vient
de morlalUas (on trouve mortaldat dans
VAlexandro , st. 937), nutra de luira r
conloyar {Cid , v. 3570) de collaudare;
al-fange de falce , ablatif de faix ; o/-
cance de calce, abl. de calx (al est l'ar-
ticle arabe, qui s'est ajouté au commen-
cement de beaucoup de mots espagnols).
Berceo , Vida de santo Domingo de 5f-
los, st. 119, écrit conna obediencia au lieu
de con la obediencia ; en patois galicien
on dit enna pour en la, etc. Le soleil
s'appelle sun en vieil allemand , sunne
en anglo-saxon , sun en anglais , sonne
en allemand ; l'islandais a les deux for-
mes sol et sunna ; l'anglo - saxon solen
est devenu sunny en anglais, et l'anglais
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— 198 —
srat sans efforts ae varient pas à l'infini (lj - l'intelHgwce
n'invente pas des formes grammaticales toujours noa-
velles (2), et l'on ne tient aucun compte des ressemblances
child vient du vieil allemand chint. Les
noms propres eux-mêmes sont soumis à
cette mutation : Antonio de Lebrixa la-
tinisa son nom en celui de Nebriuentii,
sous lequel il est connu ; Wolfram von Es-
ekenbaeh était nommé autrefois Esckel-
bac et Eichilbac.; Durandal, l'épée de
Roland, s'appelle en italien Durîtndana.
et Lincoln ée disait Nicole en vieux fran-
çais : drap blanc de Nicole.
(i) i Les tableaux de MM. Prichard et
Balbi ne sont pas aussi significatifs qu'ils
auraient pu l r être; il fallait en exclure
tes mots primitifs et nécessaires, que les
émigrations ont dû porter partout avec
elles, les expressions imitatives et les
sons si naturels et si simples , qu'ils de-
viennent les noms des objets qui frap-
pent le plus la pensée, parce qu'ils se
présentent les premiers aux organes.
On devait aussi préférer les- mots les
plus courte et dont les lettres ont les
sons les plus simples; la différence etr-
tre la prononciation et l'écriture est
moins sensible que dans les autres.
Forte nous a paru répondre à toutes
ces conditions, quoiqu'on ne puisse mé-
connaître des emprunts, puisque ses
deux formes principales se trouvent en-
semble dans plusieurs langues :
Albanais
Allemand
Anglais
Breton
Danois
Espagnol
Français
Hollandais
Islandais
Italien
Lapon
Latin
Portugais
Rumonscbe
Russe
Suédois
^Vèïtfqqe
Albatiafc
IIo/3Te.
Porte.
Port.
Porz.
Port.
Porta.
Porte.
Poort.
Port.
Porta.
Port.
Porta.
Porta.
Porta.
Bopoma,
Port.
Porta.
ThoiyThure.
Anglais
Anglo-Saxon
Arabe
Arménien
Bohémien
Breton
Caucasique
Chaldéen
Danois
Francique
Gothique
Grec
Hollandais
Islandais
Lithuanien
Livonien
Persan
Polonais
Russe
Sanscrit
Suédois
Syrjaque
Door.
Dor.
Dwere.
Dor.
Deri, Duar.
Der.
Turi.
Daur.
®vp<x,
Deur.
Dyr.
Durrys.
Durres.
iDrzwi.
ABepl>.
D8rr.
Plusieurs de ces langues ont d'autres
noms oui leur sont propres, comme, par
exemple, janua et ostium en latin, et une
foule d'idiomes en ont qui ne rentrent
dans aucune de ces deux formes :
en hébreu , en copte , en
turc , appa en curile , men en chinois ,
#$o*«n tbibétain,t*<Je en mongol, urkaea
mandschou, wudda en cigain, pila eu
provençal, etc.
(2) Rien , par exemple , ne semble plus
arbitraire que le changement que l'on
fait subir aux verbes pour exprimer les
modifications de temps , de nombre et
de personne, et cependant elles ont d'in-
contestables analogies ; voyez ap. Diefën-
bach , Ueber die romanischen Schrift-
sprachen, p. 5-9, un tableau des- conju-
gaisons de vingt-quatre idiomes diffé-
rents, et Eichhoff, Parallèle des Lan-
gue de l'Europe et de l'Inde, p. 440.
La grammaire turque a des rapports
frappants avec la grammaire hongroise ,
et on nev^&irt croire à on emfcftujft^
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spontanées; on attribue à des rapports accidentels de peu-
pie à peuple des analogies qui résultent de la nature hu-
maine elle-même (1) . D'ailleurs , les mots ne sont pas seule-
ment des sons, ils expriment des idées; l'intelligence parti-
cipe à leur formation comme les organes , et les philologue^
n'y voient que des lettres (2) ; ils sacrifient systématiquement
l'esprit du mot à sa forme (3).
S'
•uisqu'on soit leurs développements
ans l'histoire des deux langues.
(1) Voilà pourquoi tant de noms se
ressemblent : l'Adour, l'Oder, le Duero
et la Durance (d'vSwp ou du celtique
dour, eau) ; le Mein , le Miuho et le Min-
cie (du chinois min, eau; de l'hébreu
de l'égyptien X^pO» JEpOî voyez
Jablonski , Opuscula, t. 1, p. 94 et 444.
Le même mot existait certainement dans
l'ancienne langue persane , car ^l^t
est encore le mot de fleuve , et mak
devait signifier couler; on le retrouve
dans t^Lfl et sÙ^jym ; en cel-
tique , suivant Camden , Britannià ,
p. 15 v arar signifiait lent. Une foule
d'autres analogies ne peuvent s'expliquer
par des emprunts. Ainsi, en chinois, chi
signifie oui comme le si des Italiens, et
ihsiei, sœur aînée, ressemble beaucoup
à z t'a, "tante. En mandschou , moneta si-
gnifie argent, monnaie, et vase chaus-
sure, bas; en tsrhuktsche , pillmk > si-
gnifie guerre, pillage; en lithuanien,
c'est karras, et en albanais %tpz\ en
japonais, miru, voir, mirer, et fana,
fleur, fanne ; en péguain , komot , feu ,
comète; en mongol , chalun signifie cha-
leur, et l'on appelle chalun en patois nor-
mand les éclairs produits par la chaleur.
Le nom du sang^n siamois est ret , rod,
et rouge se dit red en anglais , rolhe en
allemand ; dalmatique ressemble beau-
coup au valaque dulmanu , tunique; co-
cher à cocieriu, et déblatérer à blaslemu,
injurier. ' On trouve surtout en turc
des rapports fart multipliés : Kirmizi
cramoisi ; bat butoàu j
omr ( j£) vie, homme ; aghri ( )
chagrin , aigri ; ai ( c*! ) cheval ,
semble le radical d'ateler, et kurre
i&jS') , qui a la môme significa-
tion , celui de curro , currus ; ^ buseh
(JUv^j) signifié baiser, et pourrait bien
être le radical d'épouser ; le j avait la
prononciation du P r
(2) Ils n'y tiennent même pas tou-
jours; M. J. Grimm a été souvent obli-
gé pour établir son système de s'écarter
de l'orthographe des manuscrits.
(5) Les montagnes sont des hauteurs,
dp» c-ollinet , àesf-alaises, du sanscrit
31 Cl , probablement le radical d'altus
et du gothique aliths ; les fleuves et les
rivières sont d^ l'eau qui coule , dù
sanscrit et ^rçÇî vaisseau expri-
me quelque chose de creux : un navire,
un vase, une veine, l'intérieur d'un
édifice ; l'islandais nor a aussi plusieurs
de ces acceptions. Aurum est probable-
ment dérivé de l'hébreu ( aur )
lumière , auquel les Latins ont ajouté la
terminaison neutre des métaux : c'est
un métal qui brille. Le provençal nota,
ennui , venait de noien , rien : s'ennuyer
était ne rien faire. Avers signifiait biens
en vieux français, et parce que dans les
pays agricoles la richesse consiste prin-
cipalement en bestiaux , il signifie des
animaux en patois normand. Lucus,
qu'on a si plaisamment expliqué a non
lucendo , vient sans doute du dieu Lucus
auquel les bois étaient consacrés, comme
nemus dé numen :
Hoc nemus , hune , inqult , frondoso
verucecallem,
( Quis Deus incertum est) habitat Deus.
Cette raison a sans doute fait donner
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Les voyelles sont les sons les plus simples, les émissions
les plus naturelles de la voix; elles dépendent des organes
beaucoup plus que de la pensée : aussi les sentiments irré-
fléchis sont-ils exprimés , dans toutes les langues , par des
voyelles plus ou moins aspirées , qui reçoivent également les
plus différentes acceptions (1). Il n'est donc pas étonnant
qu'elles changent souvent en passant d'une langue dans line
autre (2) , et que leurs différences n'arrêtent point les philo-
logues dans leurs déductions (3) . Il s'est cependant trouvé
des esprits plus systématiques qui ont senti qu'avec un arbi-
aussi au jour en allemand et en islan-
dais le nom (tag, dag) que les Turcs
donnent aux bois ( «^Uo Nous suivons
l'orthographe de Menmski , quoique le
ixa nous semble préférable au ta; il
Ht dagh, et le môme mot se trouve
dans ^t&fcAs^lèt , dont la signi-
fication est semblable ). Tromper -,
trompeur, dont nous ne connaissons
aucune étymologie satisfaisante, peu-
vent venir des jongleurs, joueurs de
trompe, qui , d'après les Establissements
des Mestiers de Paris , par Estienne
Boileau , ap. Roquefort , Poésie Fran-
çoise, p. 284, avaient l'habitude de
promettre plus qu'ils ne tenaient : De
quoy le peuple et les bonnes gens sont
aucunes fois deceus...., et lestesmoin-
gnent autres qu'ils ne. sont en décevant
les bonnes gens. Les Gigains , qui ne
vivent que de vol, appellent le butin
travail , etc.
(1) Ah! exprime à la fois la douleur,
la joie , l'admiration , la pitié , ri m pa-
tience et la surprise. Quelquefois même
ce n'est qu'un explétif, qui n'a plus au-
cune signification :
Ah ! si du fils d'Hector la perte était jurée !
Racine, Andromaque, act. 4 , scén. 2.
(2) Ces mutations ont lieu souvent
dan» la même langue; on écrivait en
vieux français avec , aveiques , aveoc ,
aveuc , avieuc , avoecq , oveoc , oveu—
ques, et l'on ne peut toujours l'imputer
a l'ignorance ou à la distraction de
l'écrivain. Le verbe voir change de
voyelles dans ses flexions : verrai , vis ,
vu , voyant. Les Gotha ne semblent
avoir fait aucune différence entre l'E
et 10 ; l'alphabet mongol n'a qu'un ca-
ractère pour TO et TOU , et les Scandi-
naves, qui n'avaient pas d'E dans Pal—
Îthahet runique, le remplaçaient indiff-
éremment par l'A ou par 11. Quand
la mesure le rendait nécessaire, les vieux
poêles anglais ajoutaient un Y au com-
mencement des mots ; on en trouve en-
core de nombreux exemples dan? Chau-
cer : Ywrought ; Canterbury Taies ,
prol. , v. 19»; Yshadowed , v. 609 ;
Ytaught , v. 757 ; c'est presque un û-
sage en Ecosse ( voyez Jamieson , Ety—
mological Dictionnary of the Scottish
Language , sub lit. Y ) , et beaucoup de
ces anciennes formes se sont conservées
dans les patois des comtés d'Angleterre.
Les poëtes hébreux avaient aussi la
licence d'ajouter un vau et un jod;
Glassius, Pniloîogia sacra , p. 269.
(5) L'A du gothique s'est souvent
changé en OA , UA et UO ( Bopp ,
Vergleichende Grammatik , p. 61 et
62 ) ; l'E en A ( Grimm , DeuUcÀe
Grammatik , t. I , p. 79 et 80 ) , et
toutes les voyelles deviennent qiielaue-
fois un E en passant dans le vieil alle-
mand; Bopp , Idem, p. 65. The change
of vowels is so comraon as lo occasion
no difficulty in delermining the same-
ness of the worlds ; Webster , Diction—
nary of the English Language, introd ;
voyez aussi Grimm , Deutsche Gramma-
tik , t. I , p. 114 , 2*3 , 580 ; t. II , p.
594; et Zatan , Ul/Uas, préf., p. 55.
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— 198 —
traire aussi large une science était impossible , et ils ottt voulu
soumettre aussi ces transformations à des principes. Hais la
prononciation habituelle du peuple qui emprunte, et le son
des mots étrangers qu'il assimile au reste de son vocabu-
laire , y exercent une influence si accidentelle et si mobile ,
qu'une foule de faits échappent à leurs explications. La dis-
tinction qu'ils ont établie entre les voyelles euphoniques et
radicales est une subtilité sans raison, dont aucun résultat
ne peut sortir. Il y a des idiomes où l'accumulation des
voyelles et le mélange de leurs sons empêchent de recon-
naître la plus importante (1) ; dans tous on ne détermine
leur valeur relative que par la prononciation, et fort souvent
on l'ignore ; lors même que la langue est vivante, elle reste
encore inconnue pour les temps où les mots sont entrés dans
le vocabulaire. Des règles basées sur des conjectures aussi
hypothétiques n'ont même rien de général : la voyelle du
radical des verbes, que ses changements obligent de regarder
comme euphonique en latin (2), devient essentielle en alle-
mand (3), et le contraire serait plus rationnel. Une langue
dont la versification repose sur la quantité des sons doit ac-
corder plus d'importance aux voyelles que celle où l'accen-
tuation des consonnes est dominante. D'ailleurs , après avoir
attribué aux sons une signification naturelle, et prétendu
que la prononciation des mots en détermine le sens , on ne
peut soutenir, sans une contradiction choquante , qu'il y a
des voyelles purement euphoniques , dont la prononciation
est sans valeur (4).
(OLegaël, par exemple; on ne sait règle de Saint-Benoît par Keros, on
quelle est la voyelle dominante dans trouve cependant qhved y dicens , qhvi-
cuaird, maoil , siuir , etc. dif, dicit , qhvad , dixi.
(2) On ne pouvait nier que cecini (4) Aussi tous les philologues n'y sont
ne vîut de cano , cecidi de cado , fefelli pas tombés. Un des plus savants , M.
de fallo; et le latin est trop connu pour Bopp , a voulu expliquer les change—
((m'ou osât, comme on l'a fait souvent menls de la voyelle radicale par Tin-
pour d'autres langues, inventer de vieux, fluence de la voyelle de la terminai-
verbes qui eussent expliqué ces irrégu— son; voyez Vocalitmut oder sprachver-
larités. gleichende Kriliken UberJ. Grimm's
(3) Dans la version interlinéaire de la deuttche Grammalik und Graff*$ ail*
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— 199 —
Les consonnes ne sont pas une émission instantanée de la
voix ; elles demandent un travail des organes , une idée pré-
conçue, et doivent ainsi persister beaucoup plus que les
voyelles dans les emprunts que se font les langues. Mais
cette conséquence relative de la nature des lettres n'est
point une vérité absolue qui puisse servir de principe. Sou-
vent des consonnes s'introduisent dans le radical des mots ,
ou en disparaissent sans apporter aucune modification dans
leur sens(l); elles changent jusque dans les flexions d'un
hochdeutschen Sprachichatz , mit Be-
grundung einer neuen Théorie det
Âblault. Quoique des accidents , sinon
des hasards , ne puissent être subor-
donnés à une théorie (Salutaire Tient
de salutaris , veine de vena ; ou a long-
temps écrit induement , vraiement , et
quelquefois PI suivi d'un L n'a pas de
valeur euphonique qui lui soit propre :
bouillir, iommeil), tout n'est pas er-
roné dans l'idée d'une voyelle sourde
(guna et vriddhi en sanscrit ) qui s'a-
joute comme un augment interne et
précède la voyelle radicale. Comme les
peuples ont des émissions de voix un peu
différentes , et ne créent pas de signes
pour exprimer les sons étrangers , ils
modifient la valeur de ceux qui s'en
rapprochent le plus en leur adjoignant
une autre voyelle. Lorsque deux conson-
nes se suivent , la première est presque
toujours dominante ; mais il n'en est
pas ainsi des voyelles : le signe radical
est le dernier, parce que la voix en dé-
pend davantage. Une preuve frappante
s'en trouve dans la versification espa-
gnole : l'assonance y porte sur le second,
et ne tient aucun compte de Pautre :
Victorioso vuelve el Cid ,
A San Pedro de Cardena
De las guerras que ha tenido
Gon los Moros de Falencia.
Il en était de même dans ces deux vers
de Dôlopaihos :
Et Herbers qui le romans fist
De latin en romans le traist.
et, le si des Latins, se prononçait i; le
son de PE est entièrement perdu dans
la dîphthongue eau, etc.
(1) La première lettre du radical elle-
même , qui semblait plus à l'abri des al-
térations que lès autres , est quelquefois
retranchée ou précédée d'une nouvelle
consonne , sans que la signification du
mot subisse aucun changement.
B. On disait en grec àyoç et /foyos",
puY.sta. et jSpaxîta; en latin ruuut et
bruscut , en français raire et braire ;
rugir e est devenu brugir en provençal ;
rugi tut , bruit en français , et laesare
bleiter.
C. 'ATrpoçet y.anpog , *Ai>>wvia et
Kav^wvia. On disait en islandais knapr
et napr, kvein et vein; iliytuv est de-
venu ealigare, érspoç ceterut, et area
carcasse; le valaque a rejeté le C dans
horè de chorus , el herlie de châtia.
D. En provençal , orp et dorp ; dignut
yient d'ixavoc , doré d'aureus , l'italien
donde d'un de , le portugais dorna d'wr-
na , le provençal dore À'urceus.
F. 'Option et yopua.L ; en espagnol aza
et faza , arropea et ferropea ; en islan-
dais orWg et forWg , en allemand lau
et flou; felis vient d'ôitaç , et frago
de joyjyw.
G. Auy.a et y^ajxcc y italien racimolo
et gracimolo ; islandais gnapir et napir, "
gnisti etnisti; le vieux latin gnoteo, gno-
bilig , est devenu noteo , nobilis ; de ra-
nicula le français a fait grenouille , et
l'italien gire (Pire.
H. Espagnol acha et hacha , abra et
habra; l'italien et le français Pont quel-
quefois rejeté ; ardito vient de l'islandais
tard , et aunée de helenium; l'espagnol
a fait haz (Cid , v*705) d'actes, huerco
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— 200 —
même mot , dans les idiomes qui ont le plus simplifié leur
grammaire (1). Les règles qui prétendent expliquer leurs
mutations sont si élastiques et si vagues , qu'elles légitiment
à la fois les origines les plus contraires (2) ; elles sont restées
d'orcu«,et le français huit d'octo, huître
d'ottrea , huile à'oleum , haut à'altus.
L. 'ixjxaw et >ixfAaw ; lierre, autre-
fois yerre, vient de hedera ; lendit, vieux
français, d'indictum ; lendemain d'tn-
dèmane, et landier se disait autrefois
andier ; le vent d r est s'appelle leste en
portugais , et unicomis est devenu lu-
nicomo en italien ; en hébreu on ajou-
tait même L aux noms propres
Samuel , 1. II, et Û^KOnS, Chronol.,
i. m.
M.*AfApcetpapjxa, r/.xo?et pty.y.off>
* Apriç est devenu Mars, el au contraire
de ptpyjywv les Latins ont fait imago.
N. En italien inferno et ninferno ,
aspo et naspo; en provençal ongan et
nengun; nombril vient d'omôiïtcwf , le
valaque naît à 1 al tu s , et les Allemands
disent ntissel pour Us tel.
P. Pudor vient d'cucW , et l'espagnol
Wono de planus, lleno de plenus; le la-
tin l'a rejeté dans latusde tù.olzvç.
Q. Ot£ est devenu quod, oc>o<.tt1k<tioç
qualuplex , ewç àv quousque; well en
anglais se dit guette en allemand.
R. Les changements du commence-
ment des mots sont rares, quoiqu'on
trouve en français assembler et rassem-
bler, emplir et remplir, enfermer et
renfermer, et qu'apaiser vienne du vieux
français rapesier, assortir do rassortir,
appareiller de rappareiller ; mais ils
sont si communs dans l'intérieur des
radicaux , que les philologues sont con-
venus qu'ils n'avaient aucune valeur;
trésor vient de thésaurus, perdrix de
perdix ; l'italien fronda de funda , es-
trella de Stella , etc.
S. KapccvSpoç et 2xa^av5/5oç > , pu-
y.poç et cfuxpoç ; en italien piaggia et
spiaggia; super vient d'Oîrsp,
d'ôtaoç , «eptem d'sTrra (le S était dans
le sanscrit ) > et l'espagnol «om-
ftra d'um&ra; probablement notre wm-
ère a le même radical. L'allemand a
quelquefois ajouté SGH: sehmelxen vient
de fjielSw , sehnur de nurus , sc&iir^en
v. ail. dî'urgere.
T. * Hyavov et rwyavov ; d'après Tat-
tam , Lexicon Aegyptiaco - latfmtm ,
Xttr^*, père en copte devient TOUI^
dans le dialecte sahidique ; en allemand
rilcken et trucken (patois do^sud ) , en
français anle et tante d'afnita; terra
vient d'èpot, tarir d'arire ; encre, ink
en anglais, se disait lencha en provençal.
Y. Op et vopn en islandais ; vetperus
vient d'è&izzpoç , ver d'ùp , vomere d'é-
ptiv ; l'italien vuapo vient d'apus; l'is-
landais rtfa se dit vritan en anglo-saxon,
et 0]>m s'appelait Ftioton dans les lan-
gues teuloniques.
( 1 ) Ferre , luli , latus; pingo , pixi ,
pielus ; aller, je vais , que ] aille (L
mouillé est véritablement une lettre
nouvelle qui s'exprime d'une manière
différente dans les autres langues) ; en
portugais ter , tendo , tido, tenho, tive ;
dux , du ci s; lex , legis; caro, carnis;
corpus, corporis; l'anglais mouse fait
au pluriel mice; Zzuç devient Ato? au
génitif, et l'irlandais bhean mna ; l'islan-
dais madr prend dans tous les autres cas
un N à la place du D.
(2) La simple comparaison des éty-
mologies les plus authentiques montre
qu'il est impossible d'établir ces règles
générales qui seules constituent une
science. Les philologues conviennent
eux-mêmes que lo F gothique remplace
le Tf sanscrit ; le F du vieil allemand le
cf , et le F latin le Vf , et quelquefois
le ^J. Les gutturales du sanscrit et du
persan se changent en V en passant
dans les langues européennes : f^c|
latin vivo ; ^jlfat , latin permis ;
^TJHt » v » eiî allemand waso ; persan
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— 201 —
assez inintelligentes pour ne pas même foire de distinction
entre les corruptions amenées par la prononciation et ^>ar
l'écriture (1). Tout diffère cependant dans les causes et Ja
nature de leurs altérations. Les unes résultent de certains
sons particuliers que l'alphabet des autres langues ne leur
permet point de reproduire (2), ou que l'habitude des orga-
nes oblige de modifier (3), quelquefois même de rejeter en-
tièrement (4) ; les autres sont produites par un système d'é-
^%jS7 allemand warm ; (j^j^, alle-
mand warten: , français aver-
tir; celte règle n'est cependant pas
mus exception : Guadalquivir est une
corruption éyidenle de l'arabe ^àl^
jJuXJI , la grande rivière. Au con-
traire, le Y zend est changé en gua
dans les transcriptions parses; note de
H.E.Burnouf,ap.Lepsius, Zwei spraeh-
vergleichende Àbhandlungen , p f 100,
et le V Scandinave , le W allemand et
anglais, deviennent un G dans les lan-
gues romanes. Guido est venu de Wido,
Gautier de Walter, Guillaume do Wi-
lhelm 9 Galles de Wales; le vieux fran-
çais Norguinge (Brut, v. 10050) de Nor-
vège , Gaie de la Wie , rivière 'du comté
d'Hereford :
Joste Gaie, une ère corant,
Gaie l'appelent li voisin.
Brut, y. 7798. ♦
Quelquefois cependant le contraire a-
vait heu :
Ains atendi le péril sans lui vuaitier anchois.
Adans d'Arras, Chronique rimée, v. 295.
Vuaitier vient de l'islandais gat, et en
Normandie deux gués (de l'islandais gâta)
à l'embouchure de la Tire et de l'Ai-
relle s'appellent Vey; on écrivait même
indifféremment en vieux français vivre
elguivre, vorpil elgorpil. Le V proven-
çal s'est^chaugé aussi en G; varah esi
devenu guéret y virolet girouette, vuilhz
gueux. Sûakspeare disait guàrd ét war-
der. 4Jn des philologues les plus réser-
vés ( M. de Mérian ) est convenu lui-
même de ce vague : Id manendi sumus
C, G, immo K, nonnunquani abire in
CH, hoc in H, et H in nibilum; Trt-
partitum, p. 79. Voyez Passerat, De
Litterarum inter te Cognatione ae Per-
mutation*; Vossias, De Litterarum Per-
mutatione Traclaius; Rask, UndersiS-
gelse omdet garnie Nordiske Oprindelse;
Pott, Etymologische Forschungen ; Mei-
dinger, Vergleiehendes .Wtirlerbuch;
Bopp , Vergteiehende Grammatik des
Sanskrit ; Eichoff , Parallèle des Lan*
guet de l'Europe et de l'Inde; Prichard,
On the easlem Origin of the Celtic Na-
tions , p. 27-91 ; Diez , Romani sche
Grammatik, 1. 1, p. 104-334; J. Grimm,
Deutsche Grammatik, 1. 1, p. 578 , 581,
584, etc.
(1) La roétathèse , par exemple, la
transposition des lettres , ne semble
avoir pu être produite de manière à
affecter la forme des mots que par l'é-
criture, quoiqu'on la trouve dans les
flexions d'un même verbe : spemere ,
sprevi ; tuli, latus.
(2) 11 serait impossible aux autres
langues de conserver la pronouciatiou
du TH et du CH anglais , de notre N
nasal, du J espagnol et du £ polonais.
(3) Les langues ont toujours des sons
qu'elles affectionnent, et qui leur font
modifier la prononciation des mots
qu'elles empruntent. Ainsi le latin et
l'éoliquc recherchent les palatales et le
R; le dialecte atlique aime les labia-
les et le S , l'espagnol les gutturales,
et le français le N, que le portugais re-
pousse. Dans la langue francique le Z
remplace constamment le T gothique ;
L devient souvent un I en italien , et un
R en valaque.
(4) En mandschou aucun mot ne
commence par un R , ni dans le teuton
primitif par un Pj le N ne précède ja-
mais un K en islandais , ni une liquide
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— 202 — '
cîiture qui rend faciles les erreurs (1) el les mépri-
ses (2) , par la ressemblance de la forme des lettres (3),
la différence de valeur que leur donne chaque peuple (4) ,
en français; le valaque change en P le
C sum d'un T ; il fait asteplu <f expec-
lo , fruptu de fructus , laptuca de lac-
tuca, luptu de luctor, peptine de pec-
ten , peplu de pectus.
(1) En hébreu np*W et fipny ; en
persan et g\3 ; en vieux français
monslier et mouititr, avenc et aveuc.
Les hommes les plus instruits peuvent
être trompés par ces négligences de
«cribe: M. Rilson a lu, Ktng Bom , v.
1301 :
The sbip
Thewind
ganto cronde,
wellonde...
an lieu de croude et loude. M. Méon a
lu aussi , dans son Nouveau Recueil de
Fabliaux , maufens pour maufeus :
Maufens et maie flame m'arde.
Mule tanz Fratn, v. 664k
ïl semble même qu'en vieux français ce
changement avait lieu pour la rime :
La sainte Pasque aproche mont (mont) ,
Vous devez estre tous semons
A ma cene ; n'y faHIiez mie
Que ne m'y teignez conpaignie.
Passion de Nostre seigneur; ap. Jubinal,
Mystères inédits, t. H , p. 168.
Et il cite un autre exemple semblable
tiré de la Chanson des Ordres, par Ru-
tebeuf.
(2) L'ordre des caractères- n'est point
partout le même ; on les lit de gauche à
droite , de droite à gauche , ou de haut
en bas.. Dans les écritures pélasgique
(la dernière disposition ne s' v trouve pas),
ru ni que, chinoise et égyptienne, ces di-
rections peuvent être adoptées indiffé-
remment; elles se trouvent toutes les
trois sur l'obélisque de Louqsor. Dans les
langues sémitiques les caractères sont
rangés de droite à gauche , et les peu-
Sles qui suivent un ordre différent ont
u les lire souvent en sensinversc.il est
par exemple difficile de croire que le y\
persan n'a pas été lu va, qui se trouve
comme radical dans l'islandais vat , l'al-
lemand toaster et l'anglais water. En
sanscrit l'I bref f^précède dans l'écritu-
re la consonne qu'il suit dans la pronon-
ciation ; U est probable que cette irré-
gularité a produit bien des méta thèses.
Le^ crochet qui exprime le N en polo*,
nais, l'anusvara sanscrit, et les points
de l'alphabet runique et arabe , ont dû
être quelquefois négligés par les copis-
tes , et amener une foule d'altérations.
-Ainsi l'on dit en persan Ç^jS et »
et ^%îj , et JOU^i;
en ganscrit '=g^ et 3^ et
(3) Dans l'alphabet éthiopien le H a le
son du Z; le rho P et le chi X de»
Grecs sont devenus notre P et notre X ;
leur B et le B copte avaient le son du V;
il y a dans le livre de Constantin Por—
phyrogenrièle , Dfi Caeretnoniis Âulae
Bysanlinae, t. I, p. 215, éd,de 1751,
du latin en caractères grecs, et vivito
est écrit ^ïj^nts ; le M copte JJ ressem-
ble beaucoup taptre U, et l'O long ÇJJ *
notrè M manuscrit. Cette différence dans
la valeur des signes amène des chan-
gements dans l'orthographe des idiomes
qui ont le plus d'affinité ; ainsi bataille
est écrit dans les autres langues ro-
manes bataglia , batalla et batalha.
(4) Le beth 3 a la signification du B
eldu V, le pé fi du P et du F, le tsadé y
de TS et ST, le pi copte I\ celle du *
et du B. Le gamma V changeait de
prononciation devant r, K,X et E. Le
Z islandais se prononce comme DS dans
islenzkz, TS dans veizla, DHS dans
gerzkz, 88 dans mi%a, et ST dans rtw-
faz; Bergmann, Poëmes Islandais, p.
93. Notre X a le son de C dans, la se-
conde syllabe de Xerxès, de GS daus
exercice, de K dans excès, de KS dans
luxe, de S dans six à la fin" d'un mem-
bre de phrase, de SS dans soixante , de
Z .dans deuxième , et il est souvent
muet à la fin des mots : paix , voix. Le
J et le V, qui étaient à la fois consonnes
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et la variété des sons qu'elfes ont dans la même lan-
gue (1).
Ces règles eussent-elles toute la rigueur nécessaire , les
faits qui leur serrent de bases fussent-ils d'une vérité incon-
testable , elles deviendraient fort souvent fausses par leurs
applications. Les peuples ne varient pas tellement leur vo*
tabulaire , que des mots presque identiques ne se trouvent
dans les langues les plus différentes , et ne se prêtent égale-
ment à des étymologies contraires (2). Les études qui ne
tiendraient compte que de la forme des mots n'aboutiraient
donc encore à aucun résultat ; au lieu de cbercber exclusi-
vement l'origine des langues dans le vocabulaire , il faut la
demander à l'histoire, à l'influence que chaque nation
exerça sur les développements et la civilisation des autres.
La difficulté serait fort simplifiée par le système de M. Ray-
nouard. Frappé de retrouver dans des pays différents le nom
de langue romane , des formes grammaticales semblables , et
des mots qui, quoique étrangers au latin, n'en ont pas moins
une même origine (3) , il ne s'est point souvenu que les
et voyelles, ont aussi causé des méprises déterminer si jupe, que l'on trouve dans
et amené des altérations) naguère en- les langues romanes avec un B et un P.
core Mi Shaton-Turner a lu dans le {Jubon en espagnol, jupa en provençal,
Brut de Layamon ulode (howled ) au lieu jubea en valaque; l'italien a les deux for-
dè vlode (flood). Ce changement était mes giuppa et giubba), vient de l'islan-
quelquefois adopté par la langue elle- àalshiup, du vieil allemand juppei, de
même inavita devenait nauta. l>arabe £^ QU du , alill iUpparU9?
(1) En sanscrit le visarga exprime Jeune peut venir de juvenis, du persan
de l'islandais /on, du vieil allemand .
vait qu'un seul caractère >*- f f pour junc ou de l'anglo-saxon yeong. Dans
, des vers de Gower, ap. Warton, t. II,
le R et le L. Le *§. arménien a le son du p. 536 , on lit joefne ; cela prouve au
T et duD, le -> njongol celui du G et moîns ( l ue le scribe cr °yai l * «ne ori-
gine latine.
du K , ainsi que le P" de l'alphabet runi- . (3) M. Raynouard a reconnu lui-même
3ue, qui exprimait aussi le son d'à P, et < l ue ce8 «nalogies n'avaient pas la valeur
u B par le biœrk. qu'il leur avait donnée pour, les be~
#Ck . * • soins de son système. Il s'opéra, dit-H,
(2)Lespeuplesontdesrapportsûvectrop du côté de J'Orient, mais avec d'autres
ne langues différentes pour que la plus résultats, le même phénomène gram-
grande partie de ces problèmes ne soient matical qui , dans l'Oi cident* produisit
pas insolubles. Gomment » par exemple, la langue romane primitive. Soit par
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idiomes^ermaniques ,qui avaient une foule de racines com-
munes, s'étaient répandus dans toute l'Europe à la suite
des Barbares , et il en a conclu l'existence d'une langue qui
se serait partout substituée au latin , et qu'aurait fixée la
littérature des troubadours. D'abord aucun témoignage di-
rect ou indirect n'atteste l'uniformité de la langue vul-
gaire (1) ; les faits qu'on a cités prouvent seulement que la
corruption était graduelle , et qu'if y eut un temps où elle
n'était pas assez profonde pour avoir rendu le latin inintel-
ligible (2). Et, ce système fût-il appuyé sur des témoignages
formels, l'histoire du moyen âge les rendrait trop suspects
pour que l'on pût les accueillir. Cette universalité d'un
idioiqe aurait nécessairement une cause f et l'on ne saurait
la rattacher à aucun fait qui l'explique : aucune conquête ne
l'imposa par la force des armes , aucune colonisation ne le
transporta dans toute l'Europe, aucune prépondérance po-
litique ou littéraire ne le rendit d'un usage général. Une telle
uniformité ne serait possible que si une langue , altérée dans
chaque pays parle mélange d'idiomes divers, n'en subissait
reflet du hasard, soit par la force même par Arnoul avec les ennemis de Hugues
des choses, l'idiome valaque retint ou Gapet , vulgari lingua ; mais on n'en
rencontra quelques uns des principes peut tirer aucune conséquence, puisque
qui ont constitué d'une manière si pré- c'était des Allemands et des Anglais, qui
cise et si analogique les langues de 10c- ne parlaient certainement pas le ro-
cident; Poésies des Troubadours, t. man.
VI , p. lxvii. (2) Le fait le plus spécieux se trouvait
(1) Nous venons de découvrir dans dans une Vie de saint Liobe , écrite par
du Cange, Glomarium, t. V, col. 1488, Rodulfe, mort en 865 ou 866. Il ra-
un passage de Lamberlus A rd en sis qui conte qu'un Espagnol, étant venuimplo*
donne à l'hypothèse de M. Raynouard rer sa guérison à Fulde, fat interrogé
une apparence de vérité qui lui avait parmi prêtre à qui il répondit... quo-
manqué jusqu'à ce jour. De lalino in niam linguae ejus, eo quod esset Ilalus,
sibi notissimara romanîiatis linguam notitiam habehat; ap. JUabillon, Acla
fida interpretatione translatam. Nous ne Sanctorum Ordinis S. Benedicti, Sae-
doutons pas que ces expressions no s'ex- cul. III, t. II, p. 258. Mais loin d'ap-
pliq uent dans un sens différent par la puyer l'opinion de M. Raynouard , ce
patrie de l'auteur, l'âge où il vivait, et passage nous semble la combattre. Il
la signification restreinte qu'il donnait à distingue la langue de l'Espagnol de
romanilas; mais le temps nous manque celle de l'Italien, et nolitiam habebat
pour nous livrer aux recherches née» s- n'indique même pas que leurs rapports
saires. Un autre passage (ap. DuChesne, fussent bien étroits. Le latin n'était pas
Hitê. Franc. y t. IV, p. 109) semblait encore assez corrompu dans les deux
aussi pouvoir confirmer l'hypothèse de pays pour empêcher les habitants de
M, Raynouard; il parle d'un traité fait s'entendre.
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205 —
pas moins partout les mêmes changements ; si des corrup-
tions , produites par des causes chaque jour plus différentes,
si des éléments de plus en plus contraires , formaient avec
le temps de nouveaux idiomes qui conservaient toujours
leur unité première. Énoncer les conditions d'une pareille
hypothèse, c'est rendre sa discussion superflue. L'altération
fut graduelle , locale (1) ; chaque peuplade harbare appor-
tait de nouveaux éléments de corruption , et ils se mêlaient
plus ou moins au latin , suivant ses rapports avec la popula-
tion primitive et l'analogie des langues (2). Une foule de pa-
tois s'étaient insensiblement détachés de la langue latine , et
se développaient à part, jusqu'à ce que l'un d'eux, plus fa-
vorisé par les circonstances , dominât , sinon absorbât , les
autres. Les trois plus vieux monuments de la poésie fran-
çaise sont écrits dans trois dialectes différents (3), et il nous
reste des ouvrages en plusieurs patois d'Italie, qui remon-
tent jusqu'au 12 e siècle (4). L'antiquité des langues de l'Eu-
rope moderne , et leur diversité d'origine , résultent même
(1) Saint Jérôme le dit positivement bïiées par Lebeuf, Dissertation» sur
dès le quatrième siècle : Ipsa laliuitas et l'histoire, t. H, p. 556-530.
regionibus quotidie mutatur et tem- (4) Le patois piémontais que Léger a
pore; Epistola ad Galatas, I. II. préf. inséré dans son Histoire des Vaudois 7
L'opinion d'un savant aussi distingué t. I, p. 40, est même des premières an-
que Maffei a trop de poids pour que nous nées. Sainte-Palaye a publié des vers de
ne la rapportions pas; il dit dans son Rambaut de Vaqueiras en patois génois
Verona lllustrata : Certa cosa essendo de 1226 ; Mémoires de l'Académie des
che i uostri odierni dialetti non ait: onde /mer., t, XXIV. Pietro da Bescape fit, en
si forinarono cbe dal diverso modo di 1264, une traduction du Vieux-Tesla-
prononziare negli aittichi te ni pi , e di ment en vers milanais; ap. Verri, Sto-
parlar popolarmentc il laliuo; a p. Mu- ria di Milano; et Sacbelti , qui vivait
ratori, Antiquitates Italicae, t. II, col. vers 1580, a inséré dans ses Novelle XC1I
1043.. et CXXXVII quelques passages en pa-
(2) Le même fait s'est produit en An- lois de Frioul. Voyez toutes les variétés
rendent e
dans des circonstances qui le de ces patois dans Adelung, JftfAri rfato,
encore plus significatif. Les t. II, p. 496-554; Perticari, Projpotita
causes et les éléments de corruption di aleune correzioni ed aggiunte al
étaient les mêmes, et cependant l'auglo- Vocabolario délia Crusca, et surtout
saxon a persisté dans le nord beaucoup Fernow , Romischen Studien, t. III, p.
Plus long-temps que dans le reste die 211*545. Il en existait déjà beaucoup
Angleterre ; voyez Thorpe , Cœdmon , du temps de Dante , car il dit, De Vulga-
préf. p. 12. ri Eloquio : Romanorum non vulgare,
(3) L'hymne à sainte Eulaiie, le poëme sed potins tristiloquium, Italorum vulga-
sur Boëce et les deux petites pièces pu- rium omnium esse turpissimum.
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— 906 —
de leurs vocabulaires (1); tontes o»t emprunté àèà mots à
des idiomes différents , et il ea est qai exercèrent sur leur
formation une incontestable influence , avec lesquels ^Mes
n'auraient pas eu de communication depuis leur séparation
du roman *(2). Il n'est d'ailleurs aucune langue assez anté-
rieure aux autres pour être regardée comme leur source
commune; le provençal, à qui on a voulu' attribuer cette
prépondérance, se fixa dans le même temps. Dante loue
Arnault Daniel d'avoir poli sa langue maternelle (3), et Pé-
trarque dit, en termes exprès, qu'il fit honneur à sa patrie
par son agréable et nouveau langage (4). Une coïnciden-
ce remarquable semblerait même prouver que la langue
d'oïl né fat pas gantf influencé sur la formation de là langue
d'oc. Dans toutes deux. <*& poqvait supprimer l'E des pro-
(1) Ainsi l'italien , plu* directement
émané du latin, n'a pas un dixième de
mots d'une origine différente^ Die/,
Grammalik der romanischen Sprachen,
t.I, p. 60. L'espagnol a beaucoup de mots
arabes; voyez Lopez, Compendio de*
algunos vocablos arabieos introducidot
en LenguacaUellana; Weston, itematna
of Arabie in the spanish and portuguese
Languaget (incomplet et plein d'erreurs),
et surtout Von Hammer, Ueber die Lan-
derverwaltung unter dem Chalifat , p.
75. Outre ses mots arabes ( Weston , et
Souza, Vettigxos da Lingua arabica em
Portugal) y le portugais en a beaucoup
d'origine française, qui y furent probable-
ment apportés par Henri de Bourgogne,
yer» 1090. M. de Souza en a donné une
liste dan» YEuropa Portugueza, t. m, p.
385, et Ton -en trouve une autre dans les
Memorias da Aeademia das Sciencias ,
t. IV.llyadanslerumonsche une grande
oùantité de mots allemands : Adler y Enta
flSnte), Giavel (Teufel), Gigia (Geige),
l^Œ\fn^),lMft,mvel(^e\) y Schna'
bel, Stork (Slorch), Taglier (Teller),
tschuncas (Schinken), Vaffen (Waffen),
Vonn (Wanne), Zeiber (Zuber), Zinn ,
etc. Le nom del'arc-en-cieljorc-d* pliev*
gia , est la traduction du nom allemand
Begenbogen. Le valaque a retenu une
foule de mots qui ne se trouvent pas
dans les autres idiomes romans. D'après
Thunmann , Untersuchungen uber die
Getehichte der VsUich. Europ. Volker y p.
339, une moitié de son vocabulaire
viendrait du làtin et 3/8 des autres mots
seraient dérivés, du grec, 2/8 du gothi-
que, dut slaVe et du turc, et 3/8 d'une
langue fort ressemblante à l'albanais.
Quelques uns de ces rapports ont été
indiqués par M. Diez, Grammatih der
romanischen Sprachen, t. 1, p. 66-»67.
(2) Tels sont par exemple l'islandais ,
dont les dérivés sont en si grand nom—
bre dans le vieux français , et le gothi-
que, dont l'espagnol a conservé quelques
radicaux.
(3) C'est au moins le sens que nous
donnons à ce vers :
Fu miglior fabbro del parlar matemo,
Purgatorio , ch. XXVI , st 115.
Malerno indique une langue, particuliè-
re oui n'avait pas la généralité que lui
attribàait Sf. Raynouard.
(4) Fra tutti il primo ArnaMo Danielo
Gran maestro d'amor, ch' alla sua terra
Àncor fa onor col dir nuovo e bello.
Trionfo d'Amore t ch. IV, st. M.
Nous devons cependant dire, qu'on trëu^
ve dans quelques éditions polito au Heu
de nuovo.
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— 207 —
noms me, te, se, et réunir la consonne au mot suivant (1).
Cette faculté n'est point naturelle àiin peuple qui accentuait
fortement les E (2) ; elle est plutôt empruntée à un idiome
où leur son sourd et presque muet obligeait souvent de le re-
trancher dans le langage (3), et permettait toujours de l'éli-
der dans la versification (4). Au moins n'est-ce point une
imitation du provençal , et , comme on l'a prétendu , une
preuve de son influence (5); cette élision se trouve dans des
poëmes presque aussi anciens que les plus vieux monuments
des troubadours , et leurs auteurs vivaient probablement en
(l)La Chanson de Roland en offre beau-
coup d'exemples, il n'y en a point dans
le Charlemagnes ; mais si cette différen-
ce ne tient pas à un dialecte particulier,
peut-être le scribe a-t-il rétabli les E
parce que de son temps ou ne les suppri-
mait plus. La longueur de plusieurs vers
le ferait croire.
Bf ult ert forz li reis Hugon , si il se metet
en avant.
V.473.
Dites al rei Hugun qui il me prest son
haberc brun.
V.535.
Cette suppression de TE muet était si
bieu dans l'esprit et les habitudes de la
langue, qu'elle s'est conservée dans la dé-
clinaison des articles; on disait en vieux
français al, dets, al s ; L a été changé
en U, comme dans une foule de mots,
excepté au génitif pluriel , où ;il a été
élidé. Quelquefois même on supprimait
TE dans les cas directs: en Ifou , dans le
feu ; Hymne à sainte Eulalie , v. 19.
, Si que ne Iporent esgarder
CH qui le champ durent garder.
Songe d'Enfer^. Juh\m\ , ^stères
De Imengier leenz atorner.
Id., p. 394.
(%\ On trouve cependant des élisions
du même genre dans les autres langues
romanes, mais ce sont des licences poé-
tiques qui n'ont point le caractère d'un
la mesure les syllabes sur lesquelles on
appuie le plus dans le langage usuel , et
les nouvelles langues qui étaient sorties
des patois du peuple avaient dû conser-
ver une partie de leurs habitudes. Au
reste , dans la poésie hébraïque on pou-
vait aussi affixer les pronoms ( suivant
Schultens, Jnstituiiones ad fundamenta
linguae hebraicae , et Michaelis, Notae
in Lowlh , Praelectiones de sacra poesi
Ilebraeorum , p. 4), et les conséquences
que Ton tire des formes grammaticales
et même des idiotisraes d'un peuple res-
tent toujours des suppositions; il pou-
vait imaginer les règles et les exceptions
qu'un autre a inventées.
(5) L'E se supprimait dans les pro-
noms suivis d'un verbe commençant par
une voyelle, m'aime, t'avertis, si une
fausse analogie étendit cette suppression
aux autres.
(4) Une des règles les plus générales
de la vieille versification française vou-
lait que la syllabe de la fin de chaque
hémistiche ne comptât pas dans ta me-
sure du vers quand la voyelle était un E.
Elle s'est conservée dans les rimes fémi-
nines.
(5) Il y a dans la Bibliothèque Françoise
de DuVerdier, t. III, p. 542, un passage
qui distingue le roman du vieux français,
et serait fort important si l'auteur était
plus ancien : Pierre Sala, écuyer (dans la
12* siècle ) , a traduit de rime roman-
de en rime françoise le roman do Tristan
et la belle roine Vseulte. Romande est
certainement romane, car on le trouvo
avec cette signification dans Fauchet ,
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Angleterre , où la langue, qui n'était parlée que par le vain-
queur, était, pour ainsi dire, morte , et conservait les formes
qu'elle avait au temps de la conquête (1). On ne saurait donc
dériver d'un roman primitif tous les idiomes de l'Europe
latine; c'est plus haut, dans des sources variées, qu'il faut
chercher leur origine , et l'on est forcé de borner ses inves-
tigations à une seule langue à la fois , parce que l'histoire
leur apporta à toutes des matériaux différents.
Il est d'abord un fait que les recherches de D. Rivet et
les travaux de M. Raynouard ont rendu inattaquable (2),
c'est que le latin est le point de départ du français et la base
de tous ses développements. L'examen des premiers monu-
ments de notre langue en eût d'ailleurs fourni des preuves
irrécusables (3). Les mots latins y sont à peine francisés \ les
noms restent souvent sans articles , la plupart des verbes
manquent encore des pronoms personnels, et sont rejetés à
la fin des phrases , suivant les règles de l'élégance latine (4).
(1) Cette différence de l'anglo-nor-
mand et du français est un fait trop na-
turel pour a\oir besoin de témoignages ;
mais il s'en trouve un bien formel dans
Chaucer. Il représente la Prieure comme
uue femme chez qui tous les genres do
distinction sont réunis , et ajoute :
And frenche she spake full fayre and fetisly,
For frenche of Paris was to hire unknowe.
Canterbury Taies , prol., v. 127.
Gower disait dans Le Creatour de toute
créature :
A l'uniyersite de tout le monde
Jôhan Gower ceste Balade envoie ,
Et si jeo n'ai de francois la faconde
Pardonetzmoiqejeo deceo forsvoie;
Jeo suis Englois, si quier par tiele voie
Estre excuse.
Ap. Tvrwhitt, Chaucer, t. I, p. 44,
éd. m-4°.
De le franceis vile , ne del rimer,
Ne me deit nuls hom blâmer,
Kar en Engleterre fu ne
E norri , e ordine , e aleve.
Guillaume de Wadington (Wadigton),
Manuel de Pechks (15« siècle).
(2) L'avant- propos du t. VII de V His-
toire littéraire de la France^ et les 1. 1
et VI du Choix des Poésies des Trou-
badours.
(5) Voyez à l'appendice de ce chapitre
les deux plus auciennes pièces en prose
et eu vers , et les remarques que nous y
avons ajoutées.
(4) L'article des langues romanes ne
nous sêml)le pas tenir <t£ l'arabe Aλ
comme on l'a prétendu ; celte étymolo-
gie ne rendrait compte que d'une de ses
formes, et l'espagnol, sur qui l'influence
de l'arabe a été plus, puissante , a pré-
fixé a/ à beaucoup de noms qu'il en a
empruntés ;* il le reconnaissait si peu
pour un article, qu'il le croyait une par-
tie intégrante des mots. Nous le ratta-
cherions plutôt à Ville des Latins, dont
chaque peuple aurait pris une syllabe
différente; Cette origine est d'autant
plus probable,' que l'article sarde su, sa,
sos ,sas y vient certainement d'ipse ( ipsus
se trouve dans Térence), ipsa, ipso s*,
ipsas. Cependant on lit dans Hilarius,
Versus et Ludi , p. 55 et 36 :
Ha ! Nicholax ,
Si ne me rent ma chose , tu ôl comparas.
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Aussi le latin deineàra-t*-ih pendant le moyen Acre, la lan-
gue par excellence (1) , la seule qui méritât d'être enseignée
dans les écoles (2), et ne fût pas un patois grossier, sans rè-
gles et sans grammaire (3). Quoique le gaulois ait trop Vite
disparu pour avoir pris une part active à sa corruption , il
est impossible qu'une foule de mots ne sewient pas conser-
vés dans la langue vulgaire ; mais un voile impénétrable ca-
che leur origine : l'idiome de nos premiers pères a si com-
plètement péri, que nous n'en possédons pas deux cents
Le pronom ol a une forme différente de
l'article, ce qni pourrait faire croire
qu'ils n'étaient pas primitivement le mê-
me mot. Au reste, malgré les exemples
que Ton trouve dans les écrivains latins,
remploi du pronom démonstratif comme
article serait dû vraisemblablement à
l'influence des Goths et des Franks* C'é-
tait une règle de, leurs langues , comme
on le voit dans l'Évangile d'Ulfilas et les
monuments franciques des 8* et 9 e siè-
cles , et ils la suivaient encore lorsqu'ils
écrivaient en latin ; voyez Mafculfi alio- '
rumque auetorum Formulas veteres
Jvers la fin du 7* siècle ) , et des titres et
îomélies qui remontent à 770 ; ap. Ec-
kard , Francia Orientait* , 1. 1, p. 610,
884, etc.
(4) Gascelm , l ot, et tint le chief endin ,
Dist à son oncle deus mos en son latin.
Romans iïAubri li Borgonnon.
Unes.
S'en rat mené a val les rues
Droit par devant Salehaidain ;
Si le salue en son latin.
Ordènes de chevalerie, v. 36.
Âlmiran, dislo Comte, éfatendetz mos
latis.
Ferabras, v. 2487.
Voyez aussi Voeabolario délia Crusca ,
y 9 Latino ; cela avait lieu même en an-
glais; Tyrwhitt, Cantetjury Taies of
Chaûcer, t. II p. 465. Voilà pourquoi
latinarius , lûttnier, signifiait inter-
prète.
L'archevesque Franches a Jumeges ala,
A Rou et a sa gent par latinier parla.
Romans de Rou.
Alexandre l'entend sans autre latinier,
' GardeplusieprsIaiigagess'estaitMalraitier.
;* ' . Romans o7 Alexandre/
*I1 semble avoir été pris aussi quelquefois
dans le sens de secrétaire x
' Ici! Moriceiert latinier *
Al rei Dermot ke mult l'ont cher.
Conquête d? Irlande, v. 8.
{£) Scholasticus signifiait même celui
qui sait bien le latin : voilà pourquoi on
avait nommé Fredegarius Scholasticus;
c'est là probablement l'origine du mot
anglais scholar. Sedebat antem sanctus
Martinus in sellula rusticana , ut est in
usibas servulorum , quas nos rustici
Galli Trepetias, vos vero scholastici,
aut certetu qui deGraecia venis, Tripo-
das nuncupatis ; Severos Snlpitius , Dé
Vita S. Martini , p. 443, éd. de 1709.
Scholastice disputa n s , quasi descripta
libri verba percarrit; vulgariter lo—
quens, etc.; Damianus, ap. Maratori,
ûintiquitates Italicae , t. II ; col. 1037.
Scholastice signifie en tatin ; son oppo-
sition à vulgariter ne permet pas d'en
douter, et le reste de la phrase le rend
encore plus certain ; on n'écrivait pas
d'autre langue que le latin. Le premier
livre qui fut imprimé à Utrecht est une
traduction latine du Nouveau-Testa-
ment par Petrus Gommestor , et il est
intitule : Seconda pars Historié scho-
lastice que est de novo Testamento, 1473,
(5) rjngarice,turce, grammaticeque
loquens,
Reinardus Vulpes{W siècle), l.n,v. 38».
Grammatice signifie en latin; Saio,
«4
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— 210 —
mots dont l'authenticité soit incontestable (1). Il est cepen-
dant probable que son influence sur la nouvelle langue ne
fut pas grande, car les Romains lui avaient emprunté quel-
ques mots, et la plupart ne se retrouvent pas dans notre
vocabulaire (B). Les Conséquences que l'on voudrait tirer
l'écrivain latin dei premières annales provençal , mais nous le croirions plutôt
des Danois, est appelé Grammaticus. une contraction d'aucilla ; Balma (grot-
Eînhard lui-même semble avoir partagé te, rocher) , Du Gange : il s'est conservé
les idées ordinaires sur la grossièreté dans la Sainte-Baumè ;£ar( flot, port),
des autres langages ; il dit de Charle- Vincentius Bellovicensis, Spéculum Hù-
magne rlnchoavit et grammaticam pa- toriale, Aeta Sanctorum, Avril, t. I,
trii sermonis, c. XXIX* ap. Perts, Index onomasticus; Bardi (poètes),
Monumenta Germaniae Hiitorica, U Diodorus Siculus , 1. V , c. 31; .Ba-
il, p. 458. tilea (chêne), Àmmianus Marcelli-
(IjNous citerons seulement les mots nus, 1. XXX; Beel ( sacré ), Vincentius
qui commencent par les deux premières Bellovicensis , Spéculum Hùturiale ;
lettres de l'alphabet : * Èelilole ( bardane ) , Àpuleius, Herba-
Mots devenus français: Ardesia, rium, c. 36; Bria ( ville), Strabon,
(Martinus, Vita beatoe Mariae de Mal- I. VII; Brigiut ( chasseur ) , Du Can-
Uaco, ap.Du Cange), ardoise ; Barra ge , peut-être le radical de brigand;
( Boxhorn , ùriginum Gallicarum £t- Briva (pont ou port) , Valois , Notitia
her), barre; Beceo (Suetonius, Vitellius, Gaïliarum , p. 100 et 101 ; Bro (terre),
C.18), bec; Bele ( Diez, Rom. Qram. , Adelung, 1. c, p. 50.
1. 1, p. 79), belette , peut-être un dimi- Mots devenus français , mais pouvant
natif de bellua ; Belinuneia ( Apuleius, venir aussi du latin : Alauda (alouette),
Herbarium , c. 4), jusquiame ; on disait Du Cange; Alauta (alosé) , Diez , t. I ,
belisa en y. fr. d'après Adelung ; veleno p. 80 ; Assectator ( sectateur ) , Qointi-
s'est conserve en espagnol ; Bereiolum lianus , 1. I , c. 5 ; Braccae ( braies ) ,
(Mabillon, Aeta Sanctorum, 1. 1, p. 573), Suetonius , Juliut Caesar , c. 76 ; Bul-
berceau; Brace (Plinius, 1. XVIII, c. 7), ga ( bougette , v. fr. ), Schmeller , floi-
brance , v. fr. , espèce de froment très ritehet WOrterbuch , 1. 1 , p. 182.
pur d'après Du Gange, s. v° Sandalis ; Mots devenus français, mais pouvant
comme les Gaulois s'en servaient pour venir aussi des langues tectoniques :
faire leur bière, il peut être le radical de Aber ( havre ,, abreuver ) , Adelung ;
brasser ( agiter avec les bras ? ) ; Br<*~ Baro ( ber, baron ), Scholiastus , ap.
jum (Du Ganse) , brai ; Bren ( Orde- Persius, SaL V, v. 158; Èastard
riens Vitalis, 1. III ) , bran ; Brutcut, (bâtard) , Wachter , Giou. Germa».
(Adelung, Mithridatet, t. II. Peut-être med. AEvi; Benna (banne, v. fr. banot),
cependant vient-il de Ruscus, que Ton Festus;Frodoardus, Historiée Eccletiae
trouve dans Calpurnius , Ecl, III, v. 4, Bemèntit 1. 1 , ç. 19.
et Pline , 1. XXI et XXIII , p, 50 ) , Au reste, de pareilles listes ne peuvent
brusc. avoir rien de certain; les anciens an-
Mots qui ne sont pas devenus fran- leurs àttacbaient des idées différentes
çaîs : Acaunumarga (espèce de marne), au nom de Gaulqii, et attribuaient aux
Plinius , I. XVI , c* 7 ; Albogon ( dente- mômes mots des origines diverses: ainsi
laire , conyse , herbe aux puces ) , Lancea .serait galUque d'après Diodorus
Adelung, Mithridates , t. II, p. 42; Siculus; étolien d'après Plinius , I.
Aliungià ( nard ) , Dioscorides , 1. 1 , c. VII, c. 56; espagnol d'après Varron,
7 ; Anepea (eflébore blanc ) . Adelung , ap. A. Gellius , 1. XV , c. 30 , et aller-
I. «.,dl.43; Arinca, (espèce de blé), Pli- mand d'après Sisenna, ap. Nonius ,
iu>is,i. XyiII,c.3:peuVétrelerigwt I. XVIII, c. 26.
au patois de liséré ; Auca (oie) , Capû (2) Alce, Caesar., I. VI , c. 26 ; Ho-
tuiare de ÏMi$, c. 62 : on le trouve en rtiut , Forceftini 9 1. I , p. 312 , col. 3 >
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— 211 —
des analogies du français avec les idiomes qu'on prétend dé-
rivés du gaulois seraient nécessairement bien hasardées (1).
Quand on admettrait cette origine, qu'aucune raison ne
prouve et qu'aucun témoignage n'atteste , leurs différen-
ces (2) montrent que les changements qu'ils auraient subis
éd. aliéna. ( d'origine orientale d'après
bidons, 1. XII, c. 2); Baseauda ,
Martialis, LXIV , ép. 99; Brita ttea,
Colnmella ,1. XU , c. 59 ; Camar ,
Quintilianus , 1. 1 , c. 5; Cateia^ Virgi-
lius, I. VU, y. 741 ( Servius ad v. c);
Caterva , Vegetios , 1. II , c. 2 ; <7ot>t-
nus , Lucanus ,1.1, v. 426 ; Culcila ,
Cieero , Tusculanae , 1. III, c. 19 ( d'o-
rigine gauloise suivant Adelun? , i. II ,
p. 54 ; on le trou? e cependant déjà dans
Plautus, Casina , act. II , se. IV, t. 28) ;
Cumba ( d'après Festus , de xuftéoç);
Gesum, Yirgilïus , ÀBneit , 1. VIII , y.
661 ; Glastum, Plinius, 1. XXII, c. $
(italien glatto , glattro ; noire guetde ,
gaude , semble plutôt Tenir de 1 alle-
mand; dans la glose, ap. Elnonensia ,
p. 20, Isatis est traduit par WaUdus;
mais on trouve glaston dans le Roman
de Perce for est , 1. 1 , fol. I , verso ) ;
Pêtorritum , Horatius , Bpisiolae , . 1.
H ,ép. I, y. 192; RKeda> Cicero, Pro
Milone 9 c. 20; Rheno , Caesar , 1. V ,
e. 21 ; Sape , Plinius, 1. XXVIII , c. 12)
Sparum, Sallustius, Catilina, c. 59;
Taniacae, Varro , De Re Rustica , 1 . IX ,
c. 4 ; Urus , Macrobius , Saturnalia ,
1. VI , c. 4 ; Viirwm , d'utfum d'après
Adelueg , t. U , p. 75.
(1) La position de l'Angleterre fait
croire que ses premiers habitants Tin-
rent des Gaules , et le passage où César
dit que l'on y allait pour Se perfection-
ner dans la religion deS'Druides le rend
plus probable encore ; nftiis on ne sait k
quelle époc( rte cette colonisation eut Keu,
et une langue oui n'était point fixée,
qu'on -ne pouvait même écrire, devait
s'altérer promptement et se. séparer en
dialectes&epluson plus différents. Ta-
cite le reconnaît «éj à dans la Vied'Agri*
cola i Sermo non mukum di versus, et
l'en ne doit point prendre ces expres-
sions à la lettre. Il fallait que la diffé-
rence fa gràsd&pour être sensible à des
étrangers. Députa, elle ne put que s'ac-
Qtf tU M , etenWS , lorsque les Bretons
revinrent s'établir dans les Gaules, ils
avaient lutté contre les Saxons, et leurs
rapports avec eux avaient dû encore al-
térer leur langue. D. Lobineau, Hit-
(oire de Bretagne, p. i , place le re-
tour des Bretons en 458 j mais la Chro-
nique du Mont- Saint-Michel le fixe d*nv
ne manière positive : Anno 513 venerunt
transmarini Britanni in Armoricam , fd
est Minorem Britanniam , et c'est aussi
l'opinion de Dubos, Histoire critique de
V Etablissement de» Fronçait dans le»
Gaules, t. H, p. 470. Au reste, quelle que
soit son époque, c'était après la conauete
saxonne; on ne peut révoquer en doute
l'autorité du poëte saxon :
Gumque novas Angti sedes sibi quaerere
veUent,
Saxonesque shnul banc fhvasere féroces ,
Expulsi statim veteres cesseret$olonL
Maxima pars quorum (ugiens mare transHt,
Gallia qua fines habet extremos, îbi tandem
Fluctibus Oceani quae proxima viderat arva
Detinuit, quibus in terris bue usquemoratur,
Indicium patriae solo dans nomme priscae.
Annales Caroli Magni, 1. II , ap, Du
Cbesne*, Historiae Ffancorum Scripto-
re#,t. 11,4). 148. \-
Les Bretons rapportèrent donc une lan-
gue bien différente de celle que leurs
ancêtres avaient emportée, et elle ne
put se retremper à sa source. Le latin
était, dans le 6 e siècle , la langue vul-
gaire des Gaulois, et rien n'autorise à
faire une exception pour les habitants
de PArraorique. Il est d'ailleurs proba-
ble qu'ils étaient trop peu nombreux
pour modifier la langue des conquérants,
ou qu'ils se retirèrent dans une autre
partie des Gaules , car aucun témoigna*
ge n'indique que les Bretons aient eu de
combats k livrer pour, s'établir dans leur
nouvelle patrie.
(2) Un exemple le rendra plus sen-
sible , quoique peut-être une pronon-
ciation différente -diminue les différences
de Pécriture.
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— 212 —
depuis leur séparation de la' langue-mère (1) ont été trop
profonds pour que leur état actuel légitime aucune conjec-
ture (2). Les relations des Français avec les peuples orien-
taux étaient trop rares pour influer sur la formation de la
ïanpue : elles ne furent directes qu'avec les Arabes , et leurs
invasions soulevaient tant de haines , que leur passage dans
le sud de la France ne put laisser de traces, même dans le vo-
cabulaire. Lors des croisades, quand l'estime que l'on portait
au courage força le fanatisme de transiger avec ses dédains ,
la langue était déjà trop riche de ses ressources pour réformer
sa syntaxe et se prêter à des formes nouvelles (3). Chilpéric
avait fixé des Hébreux à sa cour (4), et l'on a prétendu (8>«ue
trois des lettres qu'il voulut introduire dans l'écriture fcanéi-
que étaient empruntées àl'alphabet assyrien (6). Pendant le
10 e siècle , les juife furent extrêmement répandus en France;
leur langue n'était pas connue seulement des érudits (7) ,
Un homme avait deux fils; S. Luc,
c. XV, v. H. ' .
Celtique breton : Eunn dén en doa
daouvab; d'après le Tetlamant nevez
ho» aoirou Jezuz Kriit; Angoulôme,
Celtique gallois : Vr oed gan ryw wr
<tdau fftb ; d'après le Bibl Cyttegr-Lan ,
W.gr hen Dêitament a'r Newydd; Lon-
dres, 4769- * ..^
Celtique irlandais : Do bhàdar dias
mac ag daine àirighe ; d'après le Tiomna
nuadh ar dtigeama agut ar tlanut-
gheoraJota Criotd; Shacklewell, 1813.
Celtique erse : Bha aig duine àraidb
dilhis mhac ; d'après le , Ttomnadh
nuadh artighearna agus ar tlanutghtr
Jota Criotd; Edimbourg, 1813.
(1} Les Hibernions et ïesPictes étaient
probablement d'origine celtique ; mais
leur établissement en Grande-Bretagne
est antérieor a tous les documents his-
toriques , et leurs langues s'étaient cer-
tainement fort éloignées de celle que
parlaient les Gaulois : elles durent donc
altérer le celtique des Bretons. L'analo-
gie de la grammaire et du vocabulaire
rendait la corruption plus facile et plus
prompte. Les rapports des Bretons avec
es Scandinaves ne parent non plus res-
ter sans influence sur leur langue , et
nous savons par Tacite qu'ils se livraient
avec ardeur à l'étude du latin : Qui mo-
do linguam romanam abnuebant , elo—
quentiam concup&ceretft ; Jgricolae
Vita,c. 21. " .
(2) La plus grande partie des moto
gaulois que nous connaissons encore ne
se trouve même plus dans aucun de ces
prétendus dialectes celtiques.
(3) U est aussi bien peu probable que
les lettrés aient fait des emprunts aux
langues orientales ; en les ignorait si
généralement , que Pierre le Vénérable,
abbé général des Clunistes , n'avait per-
sonne dans son ordre qui sût l'arabe ;
Mabillon, AnnaUt Ordinis S.Benedicti,
t. VI, p. 343. * . .
(4) Prie, entre autres, y jouissait
d'une grande faveur.
(5) FauchetetPitbou.
(6) C'est le nom que les Hébreux eux-
mêmes lui donnaient, JVWMC ; on
trouve d'autres caractères sur les mon-
naies maccabéennes; voyes Çesenius,
Lehrgebaude der hebr&isehm Sprache,
_ g
(7) Sigon, abbé de Saint-Florent,
Sigebert de Gemblours ,*t Thiotfrid,
abbé a'Epternach, savaient l hébreu;
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— 213 —
elle devint familière dans les monastères (1), et plusieurs des
savants qui prirent la part la plus active au renouvellement
de la littérature étaient Israélites (2). L'hébreu ne dut ce-
pendant pas exercer beaucoup d'influence sur la formation
des idiomes romans ; les corruptions du latin n'avaient pas
été si savantes , et les lettrés ne firent qu'organiser les élé-
ments qui leur étaient fournis par le peuple. Sans doute leurs
connaissances servirent à remplir les lacunes et à effacer les
irrégularités; mais s'ils avaient introduit trop de mots ou de
formes nouvelles , ils auraient eu le même sort que l'école
de Ronsard : leurs inventions n'auraient point passé dans la
langue populaire , parce que le peuple ne les aurait pas com-
prises (3).
Fondée par une colonie de Phocéens , le grec était la lan-
gue maternelle de Marseille ; du temps de Cicéron, les fem-
mes le parlaient encore (4), et il se répandit dans une partie
des Gaules (5) d'une manière assez générale pour y être de-
venu la langue des affaires (6). Les. actes des premiers mar-
Mabillon , Annales Ordinis S. Ben., t. hébraïque que DonL attribue au rabbin
IV, p. 55 et 56. Qdou . abbé de Saint- Jjoël, etc.
Martin de Tournay, fit traduire le psau- /•>) Il y a cependant de nombreux
tier de l'hébreu ; ap. Lebeuf, Dit ter- héoraïsmes dans saint Sulpice Sévère ;
tations sur l'histoire, t. II, p. 53. il rend tuerait par sanguinem hominis
(1) Alvar de Cordoue dit, dans son In- eflunderet , Historia sacra , 1. 1 , c. 4 ;
dieulus luminosus , ap. Florez , Espaha c'est la traduction littérale de .l'exprès-
Sagrada, t. XI : Ex omni Christi colle- sion hébraïque "ïfclfif 0*wn D*l.
pio ( en Espagne ) vix hmneretur nnus, Demain „ siecleg ^
in milleno nominum génère, qui salula- k> mo i l'ave trove gisant
torias fratri possei rationabiliter redde- fiol „.^ 1>alavû ^ JnmM 4~* «m
re litteras, cïm reperirentur ahsque Un- Salnte-Palaye, Glossaire, col. 383.
mero multipliées turbae qui Crudité oVty signifie à la fois le temps et le
chalda : câs verborum explicarent nom- monde ( peut— être cependant cette ex-
pas. Il est probable que le même tait se pression est-elle d'origine teu tonique ;
reproduisit partout. dans le vocabulaire de Saint-Gai , aa-
(2) Fabricius , Bibliotheca Graeca, t. culum est traduit par tigard , et gara* si-
. XII, p. 254; Léo Africanus, De Medicis gnifiait monde) ; la négation avec le futur
et Philosophis Hebraeis. Pelrus Alfonsi , pour signifier une défense est aussi un hé-
auteur du Disciplina- Clericalis , était b raïs rue.
fsraëlite, et les livres les plus populaires (4) Suetonius, De Claris Rhetoribus ,
m répandaient par (intermédiaire do c. t.
l'hébreu : Les Paraboles de Seniabar (5) Histoire littéraire de la France ,
paraissent la source de YHistoire des t. VI, p. 47, 58-61, 138, 22$, 230, etc.
sept Sages de Rome; le livre de CalilA (6) Strabon, 1. IV, cl.
et Dimna*si été connu par la version
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— 214 —
tyrs de FEglise de Lyon sont écrits en grec j saint Irenée ,
qui en était évêque pendant le 2 e siècle , s'en servait pour
combattré les hérésies (1), et conserver la pureté de la foi
dans son' diocèse (2) j il dit , en termes positifs, se servir de
l'idiome du pays (3), et , quatre cents ans après , on chantait
encore , dans le Midi , les offices catholiques en grec (4). On
pourrait donc d'abord penser qu'il eut une large part dans
la formation du français , et que ce n'est pas sans raison que
plusieurs philologues l'ont regardé comme sa base (§) ; mais
un examen plus approfondi ramène à une opinion différente.
Sans doute la langue vulgaire avait dû conserver une faule
de mots grecs en Provence , mais rien n'indique que le peu-
ple des autres provinces ait jamais parlé grec j saint Irénée
lui-même , dont on invoque le témoignage (6), s'excuse des
fautes de son style sur la nécessité où il se trouvait souvent
d'employer un dialecte barbare (7). Les personnes lettrées,
qui , seules , savaient le grec , n'usaient point habituelle*
ment de la langue vulgaire , et ne pouvaient ainsi grossir
. {i) % Ëk&yXOv x*i àvnrpoimç Tflf cidia); ardiilon tfotpàiç ( proy. arda-*
^eu$&m>jxou yvaxTo-ewS". . Iho) ; bas de p<xQovç,qui fail au compa-
(2) Il dit môme, 1. I, c. 13 , avoir ratif /3a<j*ov (bassum est dans une glose
Cfemlet 011 P™ cl P aIement P our du 9- siècle, ap. Endlicher, Cotai. Cad.
**&y7ni*>Ç xat àlnOuc xae 2oW Vindob » P 296 >î bocal de P*™*»*
prtf.,p-4,*d l deOwbe;c'eilau ^ idoru8 » Glossae); bouteille de jWf
. . . j,,* . (prov. bota): bramer de Spsueiv (prov,
moins le seul sens dtSioTixwç qui nous v . . _. /"£ . 4
mble ossible bramar); entamer* Dit dou Soucretatn^
CompalU ut...... instar clerico- v ' 507 > «TCvrspvaiv ( prov; entemenar}}
rum, alii graece, alii latine, prosas an- migraine d'^^txjoavta (Isidorus Orig. f
tiphonasque cantarent; ap. D. Bouquet, 1. XII , ç. 5 ) , etc. Dan*%me glose dont
t. in,P- 384.. l'écriture estdu 12« siècle, Elnonciïti» ,
(5) Nous citerons entre antres Morin, p. 20, arbor est traduit [>ar botonariut,
dictionnaire étymologique des Mol* dé- de â 0Tav „j aiohàbet est aussi fort rè-
rtvés du Grec, en deux gros volumes m-8, *\ a ~\ i^.. a
etLevade, Recueil de Mots français dé- ™/Hri ° n ** U q
rivéidu Grec. Dans le discours en têtè de p e g ec<
sa collection de Fabliaux, Barbazansou- (6) 11 faut d'ailleurs .remarquer que
tient que, excepte au 16 e siècle, les mots l'ouvrage de saint Irenée fut traduit en
grecs ne sont passés dans notre langue latin dès le 5« siècle,
que par l'intermédiaire du latin. Cette
assertion est beaucoup trop générale : (T) ^pt fapÇapov OiaAeXTOv ra
Qçide, y* fr«> vient d'àx/ïStcc (prov. ac- tt),siotov à<T£?).oufA8v«v, préf.
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— 21.B —
soû vocabulaire, et, plus tard, lorsqu'elle fut adoptée par
toutes les classes , l'ignorance du grec était devenue si géné-
rale , que , dans les monastères , où se conservait toute l'éru-
dition du moyen âge , ses caractères eux-mêmes étaient
réputés indéchiffrables (1).
Dès le commencement du ^siècle , les Visigoths se fixèrent
dans le sud-ouest des Gaules, et peu après, les Bourguignons
et les Franks s'y établirent aussi, les uns au sud-est , et les autres
au nord. La langue de chacun de ces peuples exerça certaine-
ment une action différente sur le latin , mais il ne nous reste
rien de celle des Bourguignons, et les monuments franciques
sont trop peu nombreux (2) pour servir de base à une con-
naissance véritable (3). On est obligé de suppléer à leur perte
par l'ancien gothique , qui dérivait de la même langue, s'il
n'était lui-même leur source , et de juger, par la ressem-
blance que ces deux idiomes devaient avoir avec lui , de
leur esprit et de leurs formes. On ne saurait ainsi distinguer
d'une manière rigoureuse l'influence Scandinave des autres
influences teutoniques (4). Des mots communs à l'islandais
et au gothique peuvent avoir été rejetés par les Bourgui-
gnons et les Franks , et on ne saurait affirmer que des cir-
constances semblables ou des emprunts réciproques n'eus-
(1) Graeeum est, non legilur, disaient core forcé de recourir à des suppositions
les moines , et ils sautaient le passage. pour expliquer plusieurs passages.
(2) On a cependant quelques docu— (4) Un fait prouve que l'islandais exer-
meuts fort importants : une traduction ça uno grande action sur le français. H y a
des épîtres de saint Isidore , De Nalivi- dans le poëme d'Abbon une assez grande
taie Dominiy Passions et Remrrectione ; quantité de mots barbares empruntés aux
une version interlinéaire de la règle de9 différentes langues teutoniques : trois
Bénédictins, par Keros; voyez Gley, De seulement, gurdus , bar cas et dardos 9
la Littérature des Franks, et Lachmann, pouvaient venir de l'islandais; le fran-
Specimina Linguae Francicae. çats les a naturalisés (gourd v. fr.), et il a
(5) MM. Lachmann, Wackernagcl, J. repoussé tous les autres ; falas (turres) ,
Grimrti, et Hoffmann von Fallersleben , 1. 1, v. 19; parone [narigio), i, I, v. 250;
avaient, il est vrai, proposé des correc— chelis { brachtis ) , 1. 1 , v. 275 ; faselos
tions du. texte du Ludwîgslied y imprimé fnaves), 1. I, v. 292; kimbas (naves), 1.
dans le Thésaurus de Schiller , dont le I , v. 292; bostar ( stabulum ) , 1. I, v.
manuscrit original, que l'on croyait per- 656 ; elegi [ mtseri ), I. U , v. 91 ; garbis
du, a prouvé la justesse; mais aucun (mergitibus), t. II, v. 87; atlofilo (paga-
texte, aucune raison, ne les autorisaient., no), 1. 11, v. 150; calcio (lapide), h II,
Ce sont des conjectures encore plus y. 151.
heureuses qu'ingénieuses, et Ton est en-
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— 216 —
sent pas également ajouté à leurs vocabulaires des expres-
sions qui manquaient à la langue primitive. Le francique
était resté l'idiome des vainqueurs (1), et devint , jusqu'à
certain point , celui des vaincus. Un chant populaire sur la
victoire que lé roi Louis remporta sur les Normands en 882
est écrit dans cette langue, plus ou moins corrompue (2). En
948 , on fut obligé de traduire du latin en francique pour le
faire comprendre' à un de nos rois (3), et , dans le 12« siècle,
saint Norbert prêchait en tudesque à Valenciennes (4). Un
idiome qui s'est parlé aussi long-temps , au milieu de popu-
lations dont la langue se faisait tous les jours , dut nécessai-
(1) Les auteurs du temps rappellent
lingua propria , patrius sermo ; Fortu-
nâttffe, 1. VI, n. 4; Sidonius ApoUiuaris, 1. >
IV,let. 17; Einhard, c. 29; Fredega-
rius> c. 103; etc.
(2) Ekumentia, p. 7.
(5) Post quarara litterarum récital io-
nem et earum propter reges (Louis V et
l'empereur Othon l) juxta teotiscara lin-
guara interpretationem ; Frodoard , ap.
D. Bouquet, t. VIII , p. 203. On ne peut
douter que ces lettres ne fussent en la-
tin , car elles sont insérées dans le mê-
me volume, p. 170. Une preuve bien é-
vidente que dans le 11 e siècle on enten-
dait encore généralement le francique ,
si même on ne le parlait plus , se trou-
ve dans le canon V flu concile tenu à
Bourges en 1031 : Deo promittat nun-
quam se habiturum uxorem , et si tune
eam habuerit, mox ei abrenuntiet, quod
lingua Francorum gurpire dicimus ; ap.
Labbe, Nova Bibliotheca Manuscriplo-
rn*i, t. II, p. 786.
(4) A moins de prendre à la lettre les
expressions de ses actes, il est impossi-
ble de ne pas croire qu'en *1 119 on y
entendait encore le tudesque , quoi-
au'on eût cessé de le parler. Non aifli-
ebat quin si materna lingua verbum
Dei adorïretur, Spiritus— Sanctus, qui
ouondam cenlum viginti linguarum eru-
aierat diversitatem , linguae teutonicae
barbariem , vel latinae eloquentiae dif-
ficultatem, auditoribus habilem ad iu-
telligendum faceret; Âeta Sanctorum ,
Juin , 1. 1 , p. 827. Le Bollandisle qui a
publié ces actes a entendu ce passage
-comme nous; il a indiqué en marge :
Valencenis teutonice concionans intelli-
gitur. M. de La Rue a dit, Essai sur les
Bardes , 1. 1 , p. 29 , d'après lé témoi-
gnage de Hariulfus, que le peuple chan-
tait encore en Picardie pendant le 12*
s$cle le poème francique sur la victoire
de Louis IV. Il a voulu sans doute par-
ler du Chronieon Centulense , 1. III , c.
20; mais d'abord il fut achevé en 1083:
Complétant est autem istura opus hu-
manitatis filii Dei anno MLXXXVIII. 11
faut même remarquer que Hariulfus
n'avait fait que terminer : A domno
Saxovalo ante plures annos opus in-
choatum , et qu'il serait possible que les
chants populaires dont il parle eussent
déjà de son temps disparu de. la mé-
moire du peuple. Ët, de plus , Hariulfus
n'y dit pas un mot de la langue dans
laquelle on rappelait les invasions des
Barbares; rien même n'indique si l'on
chantait une victoire , ou si l'on déplo-
rait les malheurs d'une défaite. Ce fait
aurait tant d'importance pour l'histoire
de la langue, que nous citerons le passa-
ge entier : His ergo regnàntibus ( Louis
et Karioman), contigit Dei judicio innu-
merabilem Barbarorum multiludiiiem
limites Franciae pervadere sed ejuia,
quomodo sit factum, non solura histo—
riis, sed etiâra patriensium memoria
quotidie recolitur et cantatur ; nos
pauca memorantes, caetera omitlaraus ,
ut qui cuncta nosse anhelat , non nostro
scripto, sed priscorum auctoritate do-
ceatur ; ap. Dachery, Spicilegium, t. II ,
p. 322.
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— 217 —
rement l'enrichir d'une foule d'expressions (1),, de tournu-
res (2) et d'images (3) ; on ne trouverait plus aucune trace
de sou influence, les faits manqueraient entièrement, que le
raisonnement suffirait pour en convaincre.
À la fin du 4 e siècle , des pirates avaient déjà ravagé la
Normandie , et s'étaient établis sur le littoraK du Bessin en
assez grand nombre pour lui avoir fait donner le nom de
Saxe (4). On ne saurait douter qu'ils ne fus&nt Scandina-
ves (S) : les historiens appellent également Saxons ceux qui
conquirent une partie de l'Angleterre , et , cent ans aprèe ,
Sidonius Àpollinaris dit que les Saxons , qui continuaient à
piller les côtes de la France , habitaient des îles (6). Ils re-
(1) Arquebuse, de buhse, v. al , et ar-
cus; baisser , de beissen ; bouclier, de
buekelœre; brouhaha, de bruha (proba-
blement aussi bruit j ; causer, de chuson;
craquer, de krach (son) ; éc revisse, de
krebs; étonner, de staunen ; fourbir, de
vtorben. On en trouve même dans le pa-
tois normand : gamache, grande guêtre
de cuir, Tient probablement de gemach ,
commode, et coupet (sommet), de huppe.
(2) Le pronom possessif abstrait , la
composition d'un futur avec le yerbe
avoir; laisser suivi d'un verbe, em-
ployé dans le sens de faire. On est hom-
me > employé dans un sens indéfini,
comme le mon des Allemands :
Volentiers devreH-hum oir
Cose k'est bonne a retenir.
Marie de France , Lait de Gugemer, v. i.
On lit dans le traducteur en vers de
Marbode :
Lom la trove en Inde majur. '
De FJymant, v. 6.
De quinze lius en ot hom la rimur.
Chanson de Roland, st. L£IV, v. 4.
Volenters deveroit lom oir .
Et reconter et retenir
Les nobles fez as anciens
Et les prouesces et les biens.
Laie de ffavelok le Danois, v. I.
et le L que l'on peut ajouter est un vé-
ritable article préfixe.
(5) Runen signifiait en allemand par-,
1er* à l'oreilPe et conseiller; le vieux
français conseiller avait cette double^
acception. Wilt , étranger et sauvage;
ces deux sens se retrouvent dans le vieux
français, sauvage. Schouwen , regarder
et protéger ; regard a cette significa-
tion dans laisser tomber un m regard , et
quelques locutions semblables. Envieux
français, mirer signifiait à la fois re-
garder et ffuérir ; peut - être est - ce la
source de l'axiome politique que la vue
du Roi fait grâce. Le vieil allemand bise
signifiait vent de nord-est et noir ; il est
robable que cette double acception a
onné naissance à notre expression
froid noir,
(4) Notilia Dignitatum Imperii Ho-
maniy p. 58 , 64, elc. , éd. de Labbe ;
Grégoire de tours appelle les habitants
de cette partie de la Normandie Saxones
Bajocassini; Historia ecclesiastica Fran-
corum, 1. V , c. 27 , 1. X , c. 9; et Fré-
dégaire leur donne le même nom ; ap.
D. Bouquet, t. II, p. 409.
(5) 'Nous l'avons prouvé dans la pré-
face, p . 1 1 , n . 1 , et Dudon , ap. Du Chesne ,
S. 99 , nous apprend que la langue des
ormands différait peu de celle des An-
glo-Saxons.
(6) Praeterea priusquam de continen-
ti in palriam vela taxantes , hostes mor-
daces anchoras vado voilant, p. 185 ,
éd. do 1598. Un autre pat&age prouve
qu'ils étaient un peuple essentiellement
maritime : Est Saxouibus piratis cum
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aotlvelèreût leurs incursions pendant les siècles suivants (1),
et dès lors plusieurs mots de leur vocabulaire durent entrer
dans la langue usuelle. D'ailleurs, leur usage d'emmener avec
eux les hommes dont ils espéraient tirer une rançon ou des
services répandait partout la connaissance de leur idio-
me (2)^ Avant l'établissement deRollon, il y avait déjà dans
l'armée française des soldats qui savaient la langue da-
noise (3). Des nécessités politiques, et probablement aussi
l'influence des prêtres , qui craignaient que la langue natio-
nale ne leur rappelât les croyances païennes de leur pre-
mière patrie (4) , la firent tomber en désuétude (5). Mais le
discriminions pelagi non notitia golam,
sed familiaritas.
(1) Sidonius Apollinaris , 1. VIH , let.
6 ; etc. Us ravagèrent même le midi de
la Frauce en 813 et en 864 : 6e$ta iVor-
mannorum , ap. Du Chesne , Hùtoriae
Normannorum Seriptores^ p . i , et Frag-
menlum de incurtu Normannotum ih
Waseoniam i ap. Du Chesne , Hidoriae
Francorum Scriptoresj t. II, p. 400.
Un passage d'Ëinhard montre l'ancien**
nete et la gravité de leurs incursions :
Ultimum quoque contra Nord m an nos qui
Dani vocantur, primo piraticam exer—
centes , deinde roajori classe littora Gal-
liae atque Gerraaniae vastantes , bellum
susceptum est. On trouve aussi dans ces
expressions une nouvelle preuve de ce
que nous avons avancé dans la page pré-
cédente sur la patrie des Saxons» Des
rapports de tout geore avaient lieu ; on
sait même que Sigefrid, roi des Nor-
mands, envoya des ambassadeurs à
Charleraagne en 781 ; ap. Du Chesne »
HUtoriae Francorum Seriplores , t.
II, p. 32, et on lit dans les prières
grecques de Scotus : oùt<v> V7roTa?ov
papfjotpot, ^u).a ; ces barbares étaient
les Normands.
(2) Ainsi Herman , duc de Saxe , que
les Normands avaient fait prisonnier ,
avait appris leur langue.
Mais aux Herman.de Saines nez
A la danesche parlenre ,
Le comenca à aresnier.
Benoit, Chronique rimée, v. 10545.
Cetera gens , armis frigida , dueitur
captiva... omnisque gens désola ta ad
naves ducta est captiva ; Dodo , 1. I ;
ap. Du Chesne , p. 63. Captivos et spolia
conducite ad naves..... captm ad naves
ducuntur ; Id M p. 65»
(3) Raynaud voulant envoyer en dé-
putàtion à Rollon , qui ravageait le
pays, un Normand appelé Uasting, qui
s'était établi à Chartres : Anstignus
respondit : Non ibo soins; miseront au-
tem duo milites cum eo daciscae lingu'ae
peritos ; Dudo Sancti-Quintini , 1. II ;
ap. Du Chesne, Historiae Normanno-
rum Scriptoret , p» 76.
(4) Cela résulte d'un passage de la
Chronique- d'Ademar : Multitudo fidem
Chrlsti suscepit, et, gentilem linguam o-
rai tt eus, latin o sermone assnefaeta est $
ap. Labbe, Nova Bibliotheça manu-
êcriptorum Librorum , t. II, p.. 166.
Latin ne peut signifier que roman,
langue supérieure a l'idiome payen { le
latin n'était plus usuel en Normandie:
les passages de Dudo et de Benoît une
nous allons citer ne permettent pas d en
douter. * «
(5) On trouve dan? le Romans de
Rou, v. 3677 , la preuve qu'en 945
l'islandais était encore parlé en Nor-
mandie. Harald, roi des Danois , vint
au secours de Richard I , à qui Louis
d'Ontremcr voulait * reprendre Ion du-
ché; dans une conférence, un Normand
reprocha à Herloin , comte de Tonthieu,
de se trouver avec les Français.
Un Daneiz out de juste , kl ou» tôt escolte ,
Cornent li chevalier out Herloin blasme.
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changement ne put être que graduel (1). A défaut du mot ro-
man qu'on ignorait encore, on avait recours à l'islandais,
M. Raynouard a prétendu {Observations
sur le Roman de Aou , p. 20 ) que les
reproches avaient été faits en français ;
mais rien ne peut le faire soupçonner ;
c'est un Normand qui parle à un Nor-
mand , et qui est entendu par un Nor-
mand. Un passage de Dudon de Saint-
Quentin , qu'on n'avait pas remarqué,
est encore plus positif; il dit (an. Du
Ghesne , p. 99 ) que le normand res-
semblait beaucoup à l'anglo-saxon,
quoiqu'il en fût cependant différent ,
Sualem decet esse sororem , p. 100.
ien n'autorise à croire que Dudon eût
appris le normand ailleurs qu'en Nor-
mandie , et il loi avait fallu une raison
pour entreprendre cette étude. Dans
quelques passages le normand et le ro-
man sont cités comme deux langues à
part et se parlant concurremment :
Latinier fu , si sot parler roman ,
Englois* gallois , et breton et norman.
Romans de Garin*
Dans d'autres le normand est nommé
comme une langue usuelle en Norman-
die :
Gosne sout en tbioiz et en normant parler.
Richart sout endaneiz et en normant parler.
Romans de Rou , v. 2377 et 2509-
MM. Raynouard et Auguste Le Prévost
ont pensé que nommant signifiait ici le
roman ; mais nous ne connaissons au-
cun fait , ni aucun autre passage que le
vers que nous venons de citer qui puis-
sent justifier cette conjecturent quoique
les poètes et les historiens les aient sou-
vent désignés par le même nom, les
Normands étaient différents des Danois:
Haec ( Nordmania) a modernis dicitur
Norwegfa ; Adaraus Bremensis , De Situ
Daniae , c. 238,' ap. Lindennrog , p.
63.* (Dans Sigebert, Normands est le
nom commun de tous les habitants de
la» Scandinavie. ) Lès Iformands entre-
tenaient des rapports continus avec leurs
anciens compatriotes , et , môme en ad-
mettant '/comme on la un peu gratui-
tement avancé , qu'ils aient renoncé in-
continent a une langue à laquelle devaient
les attacher leur civilisation si différent
te des autres et leur amour de la poésie,
il né serait pas probable qu'ils l'eussent
assez complètement oubliée pour don-
ner son nom à on autre idiome. Dans
les premiers temps de leur établisse-
ment, ils restèrent des hommes du
Nord qui avaient conquis une province
de France.
Tant siglerent Daneiz k'en la terre arrivèrent»
Romans de Rou , y. 1338.
B Normaux^ Daneiz formentse desfendirent »
Romans de Rou, v. 1698.
Et cinq vers plus bas , on les désigne par
le nom commun de Normant-: *
Mil et vyit chenz Normanz k'al main , k'al
seir perdirent.
Ils se distinguaient soigneusement des
Français :
N'ouï ke trois chenz armez ke Normanz ,
ke Francheiz»
Romans de Rou, v. 2159.
Plus tard , loin de chercher à conser-
ver les souvenirs de leur ancienne patrie,
ils affectèrent de se dire Français : c'est
le nom que leur donne constamment la
tapisserie de la reine Mathilde.
(1) Quoniam quidem Rotomagensb
civitas romand potius quam dacisca uti*
tur eloqoenlia , et Bajocacensis fruitur
frequentius dacisca lingua quam roma-
na ; Dudo, 1. IU, ap. Du Ghesne, p. 112.
Beooit dit à la vérité dans sa Chronique
rimée, v. 11530, qu'à Rouen
Ci ne sevent rien forz romans.
Mais le témoignage de Dudo et la ré-
flexion prouvent également que c'est une
exagération de poète; il faut plus 4e
cinquante ans à des vainqueurs pour
oublier si complètement leur langue
dans le siégé de leur puissance. Les
Scandinaves auraient eu d'ailleurs un
attachement bien obstiné à leur langue,
si, comme le dit Muller, Lexicon Islan-
dicum Biômonis Haldorsoniij préf.,p.
4, l'ancien nôrse .s'était conservé assez
pur dans l'intérieur 4e l'Islande, où il
fut -transporté dans le 9" siècle.
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— 220 —
et la langue vulgaire, qui n'était pas fixée, restait ouverte
à toutes les expressifs nouvelles. Il y avait même une par-
tie de la province où. l'ancienne langue s'était conservée (1),
et les rapports incessants de ses habitants avec une popula-
tion soumise au même prince , régie par les mêmes lois , et
dont les intérêts étaient communs , formèrent un langage
intermédiaire où chaque nation apporta une partie de son
vocabulaire. Aussi retrouve-t-on dans le français des for-
mes grammaticales (2) , des expressions figurées (3) et des
(l) Mais a Baiues en a tanz
Qui ne sevent si danois non.
. Benoit, Chronique rimée, v. 11839.
C'est une exagération comme celle que
nous Tenons de relever , mais qui avait
un fond de vérité; voyez le passage
de Dndo cité dans la note précédente.
On a voulu expliquer ce fait par l'ancien
établissement des pirates saxons dont
nous venons de- parler; mais les habi-
tants de Bayeux opposèrent une éner-
gique résistance à Rollon, et on no voit
nulle part les traces d'une sympathie
qu'auraient nécessairement créée une
langue commune, et les relations hostiles
aii reste du pays qui en eussent été la
conséquence. Wace dit à la vérité: *
Li baronz deî palz toz a els allèrent.
Bornant de Rou, v. 1310»
Mais c'était par crainte, et non par af-
fection, comme le prouvent les deux
vers précédents :
Baex assaillirent, durement l'empeizeirent,
Totes les villes e la gent damagierent.
(2) Elles sont fort peu nombreuses.
Le moule delà langue existait lors de la
grande influence des Scandinaves ; peut-
être cependant l'acception des adjectifs
dans un sens adverbial, nouveau né,
court vêtu, etc., est-elle d'origine is-
landaise, ainsi que la réunion des pro-
noms démonstratifs ceci, celui-ci. L'hé-
breu disait aussi rttSfi et l'on trouve
quelques exemples semblables en la-
tin :
Hune illumfatis externa ab sede profeetum,
Portandi generum.
Virgilius, JEneis,\. VII, Y.28B.
Ad hune eum ipsum quaedam instilui,
Cicero, Âcademica, 1. 1, c. 1. Quoique
cette conjecture ne puisse s'autoriser de
la langue littéraire, il est probable que
les formes quatre-vingts, quatre-vingt-
dix, et le vieux français six-vingts, sont
venus aussi de l'influence Scandinave ,
car, à partir de cinquante , les Danois
comptent par vingt au lieu de se servir
du système décimal comme les autres
peuples Européens : Halvetrediesind-
styve, 50, la moitié de vingi moins de
trois fois vingt ; Firesindstyve, £0, qua-
tre fois vingt.
(3) Bita signifie à la fois couper et
mordre, et nous disons les dents dune
scie; ber je porte et je frappe, porter
un coup (en latin, fero eiferio avaient ce-
pendant une grande ressemblance); bitz,
vif et tranchant, comme vif, plaisante-
rie vive, vive arête ; bord, table et dex,
tables en vieux français ( peut-être de
tabula); liot, difforme et honteux,
comme vilain ; nafn, nom et réputation,
comme nom. Verk, travail, se prenait,
comme le mot français, dans l'acception
de douleur : être en peine , en travail
d'enfant.
A femme ke travalle aie
Traduction de Marbode.
Laboro. pouvait se prendre aussi dans* ce
sens , mais en le précisant par un autre
mot : laboTare ex intestinis, Cicero ; a
frigore, Plinius. Les fées s'appelaient
Spakonor, de spqkr, prudent, savant, et
on les nommait en viçux français Sa—
paudes, de sapere; Marie de France,
OEuvres, t. H, p. 585, et eu Normandie
le peuple dit encore d'une sorcière qu'elle
en sait long. Il est fort possible que l'i-
dée des romans si populaires du Henard
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— 221 —
locutions (1) qui sont évidemment d'origine islandaise (2).
Ayant l'organisation des langues, lorsque la parole n'est
soumise à aucune autre règle que celle qu'impose la nécessité
pour se faire comprendre , les expressions étrangères s'intro-
duisent facilement dans le langage usuel. Plus tard, dès qu'un
peu d'unité commence à régulariser le vocabulaire , il faut
qu'elles remplissent une lacune et ne soient pas trop en dés-
accord , par la nature de leurs sons , avec les habitudes de
l'oreille et de la voix. On ne les accueille qu'en les modifiant,
et lorsque les modifications ne les ont pas complètement assi-
milées au reste de la langue, elles ne tardent pas à tomber en
désuétude et à disparaître. Les idiomes qu'aucun monument
littéraire reconnu comme un modèle et un type n'«g>as encore
fixés demandent à l'écrivain des travaux philologiques conti-
nus; des tours de phrase plus clairs, des expressions plus si-
gnificatives leur deviennent incessamment nécessaires , et
chaque jour d'heureuses innovations les polissent et les systé-
matisent. Le besoin d'unité, que l'esprit de l'homme porte tou-
jours dans ses œuvres, conserve la langue primitive dans tofit
ce qu'elle avait d'essentiel. Les principes de la syntaxe sont
développés ou paralysés par- de nombreuses exceptions j des
idiotismes se mêlent aux formes naturelles de la langue , ou des
règles nouvelles étendent son pouvoir et la simplifient; mais
tienne aussi d'un jeu de mots islandais : malgré les travaux de M. Kopitar, la
Skolli signifie renard et diable. connaissance de ses anciennes formes
(1) Ok i augo leit, VQlu-tpa > st. est trop incomplète pour qu'il soit pos-
XXVI, y. 4, et lui regarda dans les yeux, sible d'eu tenir compte. Au reste , un
chercha à lire dans sa pensée, est passé passage de Paul Warnefrid , Be Geais
littéralement en français. L'épée s'ap- Longobardorum , 1. U, c. 26, montre
pelait, dans la langue des scaldes , le que les différentes nations du moyen fige
feu des batailles, et les poètes ont dit ont pu exercer de l'influence sur la laii-
branc d'acier ( de brand, tison, dont on gue des peuples auxquels ils paraissent
a fait brandon); Quatre fils Âytnon, y. être restés le plus étrangers : Certum
143$, ap, Bekker, Ferabras; Conquête est tune Àlboin multos secum ex diver-
se J f Islande, t. 989 ; branc de l'épée, sis, quas vel alii reges , tel ipse ceperat
Romang.d'Agolant y v. 388. gentibus, ad Italiam adduxisse; unde
m (^Plusieurs philologues ont parlé de usque hodie eorum , in quibus habitant
l'influence que le slave aurait exercée vicos, Gepidos, Bulgares, Sarmatas,
sur les langues romanes ; mais, excepté Pannonios , Suevos , Noricos , sive aliis
pour levalaque, les rapports ne nous hujuscemodinominibus appellamus.
semblent pas avoir été assez directs , et,
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— 222 —
son caractère ne subit aucune altération fondamentale; c'est
un travail d'organisation et dé perfectionnement : on ne la re-
fait point sur d'autres bases. La fixation du vocabulaire est
soumise à deslois entièrement différentes. La première langue
lui sert bien encore de fonds, et tous lès mots qui ne concou-
rent qu'à lier les idées et mettre de l'ordre dans les phrases
«ont presque toujours conservés (1); mais les expressions qui
rendent des pensées que la civilisation modifie (2) sont rem-
placées par de nouvelles , plus en harmonie avec les progrès
de l'esprit humain et les besoins du temps. Les dernières
langues qui apportent aux vocabulaires des matériaux y
exercent ainsi plus d'influence que les autres.
Lorsqu'un nouvel idiome se forme , on se préoccupe avant
tout de la commodité des mots , et Ton simplifie l'ancienne
langue en rejetant les lettres qui ralentissaient la pronon-
ciation ou l'embarrassaient. Quelquefois, pour donner aux
mots plus d'anafogie avec le reste du vocabulaire , on ajoute
des consonnes euphoniques, ou des voyelles qui séparent les
lettres que leur rapprochement rendait trop dures (3); mais
le premier caractère de la corruption d'une langue n'en est
pas moins une simplification tout usuelle. A cette altéra-
tion instinctive il y en joint une autre plus irrégulière et en-
core plus involontaire : celle qu'une mauvaise prononciation
introduit dans les mots, quand elle est devenue assez géné-
rale pour prévaloir, contre la tradition et l'écriture. Partout
(1) Les article*, les pronoms, les ver- touques. L'E initial que l'italien ajeat»
beg auxiliaires, les conjonctions, les pré- généralement aux moU commençant
positions et les adverbes qui ne sont pas par on S suivi d'one antre consonne
qualificatifs , viennent en très grande est une conséquence de ce principe. La
partie du latin. syllabe qui les précédait produisait quel-
(2) Les antres , celles dont les idées quefots un concours de consonnes trop
sont de tous les temps et de tons les rude à l'oreille, et d'une prononciation
lieux , appartiennent presque toujours à trop difficile. Le contraire a lien dans
l'ancienne langue. Père, mère, pain, eau, les langues fortement accentuées : la
fruit, Dieu, lune, soleil, un, deux, trois, contraction porte principalement sur les
etc., sont dérivés du latin. voyelles et les liquidés ; le francique
(5) On en trouve de fréquents exem~ Mtmimn est de? enu en allemand gfau-
pies dans les mots que les langues ro- ben ; uuerack$ > werk j duruh , crarcb ,
mânes ont empruntes aux langues teu- etc.
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— 223 —
elle corrompt les sons dont la prononciation, plus facile et
plus simple , n'a besoin d'aucun effort 4e pensée c'est aux
voyelles et aux liquides qu'elle » attaque de préférence ; mais
aucune règle ne peut déterminer son caractère : il varie chez
tous les peuples , souvent même à toutes les époques de leur
histoire (f). Le seul principe qu'elle reconnaisse , c'est de
changer des lettres dont le son se ressemble , et beaucoup de
langues leur en donnent de différents (2); c'est de rendre les
mots plus conformes aux convenances et aux habitudes de
l'oreille et des organes de la voix , qui ne sont les mêmes
chez aucun peuple.
Les autres corruptions de l'idiome primitif sont amenées
par l'introduction de mots nouveaux , et elle dépend de cau-
ses diverses dont on n'a pas assez distingué l'importance.
Quelquefois c'est une influence toute morale qui les amène^
et son action ne s'étend pas à toute la langue. En adoptant
une religion ou des lois étrangères, on accepte avec elles
tous les mots spéciaux qui leur sont nécessaires; d'autres
expressions ne rendraient pas complètement leurs idées ,
souvent même elles les fausseraient en y. mêlant les souve-
nirs de leur signification première. L'adoption des usages
d'un autre peuple a des conséquences plus graves pour la
langue : d'ordinaire elle n'accroît pas autant lg vocabulaire ,
mais elle altère plus profondément la signification des mots.
Elle leur donne des acceptions différentes , et associe à celles
qu'ils avaient déjà de [nouvelles idées qui dénaturent com-
plètement leur sena. Sans être aussi directes, les modifications»
que produit l'influence d'une littérature étrangère sont peut*
être encore plus nombreuses. La traduction littérale d'images
insolites étend le»sen& des mots , et leur introduction dansle
(1) Ainsi les corruptions amenées par par la quantité des voyelles des langues
la «navraise prononciation des Franks, celtiques , devaiem l'affaiblir,
qui remplaçaient presque toujours le (2) u c lîes fagno l change si
f gothique par le Z , notaient pas les souvent en G, a pris en italien le son du
memesquecèllesdesautresnauonsteu- €H etde?anl f E eU1 ce hii du S en
toniques, qui accentuaient fortement le f ran ç a ( g
latin, et 4e* Gaulois, qui, ai Ton en juge «v •
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— 224 —
langage usuel le défigure ; l'imitation des formes de phra-
ses et des hardiesses que se permet la poésie finit par deve-
nir d'un usage général, et par ajouter des idiotismes à la
langue.
L'action des langues apportées par de nouveaux habitants
varie aussi avec leur nature. Quelques unes sont si diffé-
rentes de l'idiome national , que tout mélange est pour ainsi
dire impossible ; un petit .nombre de mots passe dans le vo-
cabulaire , et , dès la seconde génération , la langue des co-
lons disparait. Leur nombre , la classe sociale qu'ils forment ,
leurs habitudes , leur genre de .vie , les idées qu'ils apportent
et qu'ils propagent , mille circonstances de l'établissement
d'uiï peuple au milieu d'un autre , agissent d'une manière
différente sur le développement <8es langues. L'étymologie
n'est pas seulement , coïnme»on l'a prétendu, une des don-
nées de l'histoire de la civilisation , c'est avant tout sa con-
séquence.
Les conquêtes ellçs-fnèmes ne sont pas un fait uniforme
dont on puisse déterminer philosophiquement l'influence.
Presque toujours, il est vrai, la langue mixte, qui sert
d'intermédiaire , participe plus d'abord de l'idiome du vain-
queur, puis se rapproche de celui des vaincus, et finit par s'y
absorber, en laissant des traces plus ou moins nbmbreuses
de son ancienne prépondérance. Mais ce résultat est soumis
à des exceptions si différentes , et s'explique si naturelle-
ment par des raisons qui ne se reproduisent pas toujours ,
qu-'il est impossible de le regarder comme une règle. Avant
que la guerre ne fût une science , lorsque la victoire appar-
tenait à la force des bras et au mépris de ta mort, les popu-
lations barbares devaient vaincre souvent celles que des
goûts plus paisibles et plus variés avaient' énervgçs ; mais
quand elles s'étaient établies sur la terre qu'elles avaient
conquise , l'influence du bien-être , et le besoin du progrès
que Dieu nous a mis dans la pensée , les attiraient à la civi-
lisation des Vaincus. Ils adoptaient leurs habitudes et leurs
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— 225 —
moeurs ; leur langue devenait impuissante à rendre leurs
idées ; elle recevait une foute d'expressions nouvelles , s'al-
térait chaque jour davantage , et disparaissait après quel-
ques années. Mais ce fait n'a rien de général (1); il dépend
de la civilisation des deux peuples et des rapports qui s'éta-
blissent entre eux , des antipathies et des distinctions politi-
ques qui les séparent, des analogies de religion et d'origine
qui les rapprochent. Quand la conquête est amenée par un
déplacement de population , la langue des vainqueurs exerce
une plus longue et plus profonde influence. Ils se suffisent à
eux-mêmes , et sont moins intéressés à se faire entendre dep
vaincus ; l'instinct providentiel qui pousse-Thomme à se rap-
procher de la femme ne les force plus de modifier leur
idiome % et leurs enfants grandissent sans que des m£res
étrangères leur apprennent une autre langue que celle de
leurs ancêtres. Le rôle qu'ils prennent dans la nation com-
mune influe aussi sur son vocabulaire ; les fonctions dont ils
se réservent le monopole , et toutes les idées qui s'y ratta-
chent , finissent par ne plus s'exprimer que par des mots em-
pruntés à leur langage (2). D'ailleurs, toutes les langues n'ont
pas des rapports aussi étroits avec l'histoire , les croyances
et les mœurs j il en est qui sont moins intimement liées à Ta
vie na^onale , et le peuple oppose une résistance plus faible
à l'action des idiomes étrangers (3).
À cette corruption aveugle, qui marche sans but , en suc-
(1) Les Gaulois adoptèrent le latin ,
les Bretons l'anglo-saxon , les Armori-
cains le breton ; le grec , le gallique, le
basque, se sont conservés au- milieu de
la langue des vainqueurs.
(2) Ainsi, par exemple, la plupart
des mots consacrés ^ la religion sont
restés d'oaigine grecque ou latine , et les
termes de guerre Tiennent en grande
partie des langues teutoniques : banniè-
re* baron, casque, épée, escadron, tra-
mée , gonfanon , guelde , hallebarde ,
haubert, heaume, lance, pique , rouda-
che, sabre , targe, etc.
(3) Le latin, qui s'était enté sur le
Î;aolois et n'avait pas de racines pro-
ondes, n'a point forcé les F ranks de re-
noncer à leur langue, tandis que les
Lombards, qui en parlaient une sembla-
ble, l'ont quittée en Italie, où il était na-
tional. Un fait pareil eut lieu en Espa-
gne ; la conversion des Visigoths leur fit
adopter le latin : aussi ne put-il se pré-
server de l'influence de l'arabe ; il em-
Ernntait souvent des mots à son voca-
ulaire, tandis que l'arabe, qui finit
par être la langue des vaincus, ne fit au-
cune concession à l'idiome du vainqueur.
i5
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. ~ 226 —
cède une autre , érudite et prétentieuse ; l'influence des gens
lettrés remplace celle du peuple. Quelquefois, il est vrai, ils
adoucissent la langue , la régularisent et la perfectionnent ;
mais souvent aussi ils dénaturent son caractère, et le but est
trop variable pour que l'on puisse présumer la nature de leur
action et en tenir compte dans une théorie. Tantôt, préoccupés
de l'euphonie , ils transforment les lettres , les ajoutent et les
retranchent sans autre raison que des vues arbitraires, qui
changeront le lendemain. Tantôt ils veulent rendre la lan-
gue plus expressive , et multiplient les flexions et les règles
de la syntaxe. Ailleurs , ce n'est point la perfection de la
langue qu'ils se proposent , mais son archéologie , et pour
que l'orthographe de chaque mot rappelle son origine, ils la
compliquent d'une foule de lettres qui ne restent pas tou-
jours muettes. Lors même qu'elle n'est au service d'aucun
système, l'écriture est une cause inévitable de corruption.
On cherche à reproduire les sons dont l'oreille est frappée ,
et ses habitudes agissent sur leur appréciation ; chaque peu-
ple les assimile à ceux qu'il connaît, et les entend diverse-
ment. La manière de les exprimer diffère plus encore (l) :les
alphabets n'ont pas le* mêmes lettres; les langues ne leur don-
nent pas lamème valeur, et l'on est souvent forcé de changer
les sons pour les approprier aux ressources vocales dont elles
disposent (2). Malgré ces différences, faire de l'étymologie une
science , lui donner des règles que l'on applique à tous les
idiomes , ou seulement à tous les mots d'un vocabulaire , est
donc une prétention qui méconnaît l'histoire des langues ;
c'est sacrifier des faits nécessaires à une théorie sans ufiRté
et sans base.
Lors de l'établissement des Scandinaves en Normandie ,
aucun monument important ne servait encore de critérium
(1) Les missionnaires qui ont traduit dans son Allas Ethnographique, il in-,
la Bible en chinois n'ont pu reproduire dique la patrie des voyageurs dont il
le nom d'Abraham qu'en récrivant À- reproduit tes renseignements lexicogra-
pou»l a-mou. phiques.
|2) M. de Balbi l'a si bien senti, que ,
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— 227 —
à la langue ; elle se prêtait facilement à recevoir des expres-
sions nouvelles , et le mouvement littéraire qui ne tarda
pas à la perfectionner et à la fixer, sinon dans la forme des
mots j au moins dans leur racine , ne leur laissa pas le temps
de tomber en désuétude. Les Français ne paraissent avoir
tenté, sous les deux premières races, aucune expédition ma-
ritime, et l'on doit croire que leurs connaissances nautiques
ne le permettaient pas ; les idées qu'apportaient des marins
ne trouvèrent pas ainsi d'expressions à leur usage , et conti-
nuèrent à être connues sous leurs anciennes dénominations.
Les Normands établirent en France la jurisprudence et les
formes judiciaires auxquelles ils étaient habitués , et dans les
Coutumes surtout l'importance du vocabulaire est grande :
c'est la tradition qui fait leur valeur et leur sens ; si elle était
interrompue par le changement des mots, les idées elles-
mêmes en seraient modifiées et cesseraient bientôt d'être
comprises (1). Rien n'indique qu'avant Rollon la littérature
française eût fait de grands progrès (2), et immédiatement
après , des ouvrages et des chants se produisent de toutes
parts : il est donc vraisemblable que la parole figurée des
Normands frappa les imaginations , et exerça une grande
influence sur leurs développements. Nous leur devons pro-
bablement une grande partie des tournures elliptiques et
des images qui sont passées dans le langage habituel ; re-
çues d'abord pour leur hardiesse , un usage journalier les a
insensiblement décolorées.
Le texte latin de la Coutume de guiae mmuseriptorutn amnis aevidi-
Normandie imprimé à Caen en 1510 ne plomatum ac monumentorum adhuc tW
diffère pas de celai qui avait été écrit ditorym, t. VI); voyez aussi J. G ri mm,
dans le 13 e siècle ; Martène , Thésaurus &eutJçhe Rechtsalterihumer,
Anecdotum , t. IV , col. 119. Il y aurait (2) L'insignifiauce des fragments de
nn curieux travail pour l'histoire de la chants populaires qui nous oiit été con*»
civilisation et du droit français , ce se- servés le prouve d'une manière irrécu-
rait de rechercher ses rapports avec le sable ; on sait cependant qu'il y avait eu
Gode des Gràgas. Ludwigt l'a fait en des poètes franks dont les Ganjois avaient
partie et d'une manière bien inCQPfc? connu les vers : Letabatùr iraperator
plète dans une dissertation intitulée ; Carolus cum Francigenis poptis, eu»
L&çi* normanicaefgW&ano-saxonicàë, Gallis bibentibus ; ap. Endlicber , CaU
cum nolii et commentariis , ap. Reli- Cod. Vindob., p, 296. M
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^ 228 —
L'adoption des antres mots dépendit de circonstances trop
spéciales et trop vite oubliées pour qu'il soit possible de
l'expliquer par des raisons générales ; il faut que la théorie
se borne à déterminer par quelques principes soumis à bien
des exceptions la préférence que Ton doit accorder aux éty-
mologierque fournissent également des langues différentes.
Les origines hébraïques sont trop peu nombreuses (1) pour
que l'on puisse les expliquer par aucune cause et les con-
trôler par aucune loi ; leur importance est nulle pour l'his-
toire de la langue , et leur vérité ne repose que sur des res-
semblances de lettres que devaient amener nécessairement
l'unité des organes de la voix, et le rapport des alphabets, qui
en ept la conséquence. De toutes les langues orientales, l'a-
rabe a pu seul exercer quelque influence (2), parce que
*eul il n'a pas eu d'intermédiaire ; mais son contact avec le
français n'eut lieu -que fort tard, et il ne dut lui commu-
niquer que des mots qui exprimaient des idées nouvelles,
étrangères aux autres langues (3). D'ailleurs, leurs rapports
furent de si courte durée et traversés par tant de motifs
d'éloignement et d'antipathie, que, lorsqu'une origine mé-
diate est possible (et peut-être n'est-il pas dix mots qu'on
ne puisse dériver de l'espagnol) , on lui doit donner la pré-
férence (4).
(1) Souvent môme les radicaux hé- (3) Nous ne faisons point venir bourg
braïques sont entrés dans le français par de ^ hé i er a e , ras de 41*! %,
l'intermédiaire d'une autre langue ;am- <LS* ^ ■■ - -
si nous ne les avons pas indiqués dans ew#
notre liste ; nous n'expliquons point cra- (4) Abricot, alezan, almanach, amiral,
quer par tflS » hacher ( chigailler) par bagatelle, bande , joyau , magasin , ma-
apH » secouer (eschacher) par pTW > «*c. telas , mesquin , tambour , sain , zéro ,
.(*) Ainsi nous n'indiquons point de etc Quelques mots ont pu être idncto-
v ' i on mea * empruntés au persan ; mais ils ont
radicaux éthiopiens (ama esp. de //l/' u > exercé trop peu d'influence sur une lan-
«rhe, de hlfii-, etc.) on .^criu J» «- ^^eX^IolSJ
(bander de SPsf , baron de fi|T ♦ , aoive en tenir compte. A la rigueur ,
, ^ „ . e , bande peut venir de «XJu coupe de
comme de ^T;,fange de 1^, foule ^ ^ ^ ~£ ^ dft
de ttZf , g«8l« de q^T, salle de ^ maire de ^ el ^ de ^
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La plupart des mots dérivés du grec ont été apportés par
le provençal; quand leurs radicaux ne s'y trouvent pas,
quand ils manquent dans la langue de la seule province où
le grec ait été usuel, une autre étymologie est plus vrai-
semblable. Nous ne croyons donc pas à son influence immé-
diate sur le français ; nous ne ferions d'exception que pour
les mots qui auraient été introduits par des savants, et expri-
meraient par conséquent des idées plus scientifiques ou plus
littéraires que celles de la foule (1). Quant au prétendu cel-
tique , il s'est trop éloigné de la source primitive pour que
l'on puisse y rattacher sérieusement les origines du fran-
çais. On ne saurait accorder de confiance qu'aux racines qui
se retrouvent dans tous les dialectes celtiques, et encore ce
concours ne serait point une garantie pour les mots qui
pourraient être dérivés du Scandinave (2), ou que l'anglais
aurait adoptés (3) ; il tirerait toute sa force de la bonté des
vocabulaires, et , dans l'absence de tout monument authen-
tique , on a pris pour base des poèmes , sinon entièrement
supposés , interpolés et refaits à l'aide d'expressions em-
pruntées confusément à tous les idiomes.
Le latin est le fonds commun des langues romanes ; l'his-
toire et la philologie le prouvent également (4). Les popula-
tions différentes qui se sont établies sur le sol de la France
l'ont corrompu par leur mauvaise prononciation , elles ont
ajouté à notre vocabulaire les expressions auxquelles elles
étaient habituées; mais sa masse est latine, tous les mots
(1) Cette exception nous semble môme Tient de rana ; pouls, bouillie, de pals;
si incertaine , que nous n'avons pas cru moure , fruit de la ronce , de morum
devoir omettre les mots qui se trouvent (dans la glose écrite dans le 12 a siècle ,
dans ces deux catégories. ap. Elnonensia, p. 20, morue est le nom
(2) Les Scandinaves ont en de nom- de la ronce); etrain, paille, de stramen;
breux rapports avec les trois popula- mais il pourrait venir aussi de l'islan—
tions celtiques de la Grande-Bretagne. dais rira, ou avoir été conservé du vieux
(5) Une foule de mots anglais ont français :
passé dans les dialectes celtiques. ....
(4) On en trouve même la preuve dans en l'estrain fu seul laissiez,
le patois normand : Reine ^grenouille, Romane de flou, v. 8010.
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— 230 —
Sont naturalisés que par des circonstances fortuites dont la
présomption est impossible. Lors donc que nous pouvions
choisir entre une origine teutonique et latine, c'est la seconde
que nous avons préférée (1). Nous ne nous sommes écarté
de cette règle que pour les mots étrangers aux idées que
notre civilisation hérita des Romains , qui ne se rétrou-
vent dans aucune des langues sur lesquelles le latin a exercé
la même influence , ou pour ceux dont la prononciation rude
et fortement aspirée indique une origine différente. Cette der-
nière raison ne présente même rien de certain. La corrup-
tion d'un mot latin a pu réagir sur son orthographe , et le
rapprocher d'une des formes habituelles aux Allemands:
aussi ne la croirions-nous suffisante que si les mêmes modi-
fications ne se retrouvaient pas dans les autres langues sor-
ties du latin (2). Des mots de forme à peu près semblable,
et de signiflcation essentiellement différente , ne nous ont
point paru non plus avoir une même origine ; nous les avons
rapportés à deux langues quand la diversité de leur accep-
tion pouvait être expliquée par celle des radicaux (3). Le
choix entre l'influence des différentes nations teutoniques est
encore soumis à plus d'incertitudes ; tout autorise à croire
que leur prononciation (4) et leur civilisation se ressem-
blaient beaucoup , et il n'est pas de pays roman où plusieurs
n'aient pu apporter les mêmes mots. Mais l'action Scandi-
nave a été plus puissante en France que toutes les autres j
elle s'y est manifestée en temps plus opportun ; et les mots
(1) Ainsi nous n'avons point admis ve de pins de deux étymologies diffé-
dans notre vocabulaire cellier, de Jetai- rentes. Le portugais huivar conôrrao
tari; cher, de kœr; claret, de klaret encore cette origine. Le L s'est , comme
(vinum) ; couteau , de kuti ; écrin , de on sait , fort souvent changé en I.
tkrin; fourche, de fork; peinture, de (3) Nous ne croyons pas la môme ori-
pent; pelle , de pall; peste, de pest; gine à rutlre et à rustique; l'un nous
roi, de hroi } etc. semble venir de l'islandais ruslr , et
(2) Ainsi , par exemple , hurler nous l'autre du latin rusticus. Nous avons
semble plutôt venir iïulfr , loup , que besoin de le répéter encore : pour nous,
dfcte/ora; l'U Scandinave était aspiré , qui ne voyons dans les étymologies que
et en espagnol c'est aullar, en proven- des conjectures, les vraisemblances sont
çal ttdofar, en italien fttotore. On y trou- des raisons suffisantes; cette catégorie
ve aussi urlare; mais s'il n'est pas cm- est au reste fort peu nombreuse,
prunté au français, ce serait une preu- (4) Sauf peut-être celle des Franks.
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— 231 —
que le français, et surtout le patois bas-normand , ont seuls
accueillis , nous paraissent plutôt d'origine islandaise (1).
Quant à ceux qui ont passé dans toutes les langues romanes,
l'influence que le français exerça sur leur vocabulaire nous
fait hésiter sur leur étymologie (2); mais nous préférons rap-
porter à un autre idiome gothique l'origine des mots qui n'ont
été adoptés que par le provençal ou les autres langues ro-
manes. Cependant , les relations des Scandinaves avec tous
les peuples européens ont pu les introduire aussi dans leurs
vocabulaires , et nous en avons cité quelques uns pour mon-
trer que ce n'est point le français qui communiqua aux au-
tres idiomes toutes les expressions d'origine teutonique qui
leur sont communes (3).
Il ne faut donc pas chercher, dans la liste suivante , une
certitude rigoureuse (4); beaucoup de ses étymologies nous
semblent avoir une grande vraisemblance ; mais nous ne
croyons qu'à la possibilité des autres. Si nous les avons ci-
tées, c'est que la plus grande partie n'en appartiendrait pas
moins aux langues teutoniques, et qu'ainsi que nous l'avons
dit , ce n'est point une histoire des idées nées sur le sol du
£1) La même raison nous à fait né- .«cn/ura, arrancare, arrosare, bïatmo ,
gliger toutes les expressions qui appar- dammaggio, meritare , pensivo, rosata,
tiennent exclusivement aux patois de la tognare, soffrettuso , treccheria.^ On eu
Lorraine et des Vosges. L'allemand y trouve ainsi beaucoup dans le vieil es—
exerce une influence trop directe pour pagnol, qui sont tombées en désuétude ;
ne pas reudre sa - prépondérance plus après, atender (attendre), besa (besace),
vraisemblable. Nous avons cru devoir endurar, gobe ( plaisant, de gaber ) ,
aussi indiquer les mots oui avaient pé- guarir, guisa , maison , maslo (maie) ,
nétré dans le latin, ou dans le langage menar, mienno (mien), moton (mou-
usuel des populations romanes , avant ton), orage, paraula, usage, etc.
rétablissement des Scandinaves en Nor- (o) Nous en avons aussi indiqué quel-
mandie, quoique nous n'y trouvions pas ques uns pour expliquer les change*
une raison suffisante pour rejeter leur inents que les mots Scandinaves ont eu-
origine islandaise. Les Romains entre te- bis en passant dans notre langue,
«aient des rapports nombreux avec les (4) Nous avons cependant cherché à
Pannonieus , les Cimbres et les Daces ; ne recueillir que des mots d'origine scan-
les' Lombards étaient Scandinaves , et , dinave ; notre liste eût été bien nlus cou-
dés le 3» siècle , les pirates du Nord ra- sid érable si nous avions voulu indi-
vageaient les côtes de la France; ils y quer les mots dérivés des autres langues
avaient môme , comme nous l'avons dé- germaniques; voyez le catalogue fort
ja dit, fait des établissements. incomplet de Stosch, KrUitche Anmer-
• (2) Nous citerons comme exemples kungen.
quelques expressions italiennes : alla
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— 232 —
Danemark et de la Suède que nous avons entreprise , mais
l'étude du développement de l'imagination du Nord en Eu-
rope. Notre but serait atteint si cette liste , quelque dou-
teuse qu'elle parût dans quelques unes de ses parties , fai-
sait croire à l'action des populations septentrionales sur la
formation des langues romanes (1).
«^s*
APPENDICE.
_
SERMENT FAIT EN LANGUE ROMANE A STRASBOURG , EN 842,
( Nithard , HUtortae y 1. III , c. 5 ).
D'après le fac-similé inséré par*Mh Roquefort dans son
Glossaire de la Langue romane , /. 1, p. XX.
Pro deo amur et pro Christian pobto et nostro commun salvament,
dist di (2) in avant, in quant (3) deus savir et podir (4) me dunat , si (5)
salvarai eo cist (6) meon fradre Karlo et in adjudha (7) et in caduna (8)
cosa, si (9) cum om per dreit son fradra salvar dist (10), in o (11)
quid il mi altresi (19) fazet (13), et ab Ludher nul plaid (14) nunquam
(1 ) Malgré leur mauvais latin , nous
ayons conservé, autant que nous l'avons
u , les interprétations du Dictionnaire
e BiOrn; il nous a semblé qu'elles
donnaient plus d'autorité à nos rappro-
chements. Pour les rendre plus sensi-
bles , nous avons retranché presque par-
tout la terminaison des adjectifs et des
noms.
(21 De ista die.
(5) In quantum.
(4) Posse; Térence a dit polesse y et l'on
trouve dans les écrivains du moyen âge
potere.
($) Sic, le oui des Italiens, est em-
ployé ici dans un sens explétif; on se
sert encore quelquefois de oui pour
donner plus de force à la phrase :
Oui, oui, vous me suivrez, n'en doutez
nullement.
Racine , Jndromaque , acte II , se. 3.
(6) Hune istum.
(7) Aide , d'adjuto ou d'adjuvo , qui
devenait aâjutus au participe; ajuia
avait la môme signification en provençal.
(8) 'Chaque ; eadun s'est conservé
long-temps dans le vieux français; cada
en provençal ; cada uno en espagnol ;
eadauno en vieil italien.
(9) Sic , ainsi.
(10) Doit , autrefois doist : de debere ,
comme le montre l'infinitif devoir.
(11) Eo.
(12) Aussi , alterum sic ; cette forme
était familière au vieux français; Con-
quête de V Irlande , v. 606; l'italien a con-
servé altresi; au lieu de tel on disait
autel , aliud taie, et altretani (autant) ,
d'alterum tantum; l'allemaud dit : in
thiu thas er mig to sama duo.
* (15>-Faciat.
(U)Pleito signifiait accord en proven-
çal, elplei avait la môme signification
en français. On lit dans Villehardoin :
L Einpereres , eu s'en retournant de la
gige (danse), en contra cele matinée Au-,
hertin, ki tout ce malvais plet avoit bas*
ti. Ils viennent probablement de placi—
tutn, lieu où l'on plaidait, où l'on fai-
sait les accords : voyez. Du Gange, s.
v°Placitum.
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- 233 —
prindrai qui mcon vol (1) cist meon fradre Karle in damno sit:
Si Lodhuvigs sagrament quae son fradre Karlo jurât, conservât, et
Karius,meossendra (2),de.suopart(3)nonlostanit (4), siioreturnarnôn
lint (5) pois, ne io ne neuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha con-
tra Lodhnwig nnn li iver (6).
HVMNE A SAINTE EULALIE,
D'après un manuscrit du 9" siècle, conservé dans la
bibliothèque de Valenciêntnesi Elhohkhsià , />. 6.
1. Buona pulcella (7) fut Eulalia ;
3. Bel avret corps , beilezour (8) anima ;
(1) Par ma volonté.
(2) Seigneur , de senior. *
(5) De sua parte , de son côté. :
(4) Le sens n'est pas douteux , non
lo stanit signifie ne le tient pas. L'air
lemand dit gesuor forbrihchit, viole son
serment ; mais l'étymologie , qui serait
ici fort importante , est difficile à dé-
terminer. Nous ne pouvons adopter ni
le grec ora&>, parce que le provençal n'a-
vait aucun mot semblable , ni le latin
sto , qui est intransitif et aurait pris dif-
ficilement un N. Le vieil allemand tien ,
stan, ne nous semble pas plus probable; il
n'est presque jamais pris dans un sens
actif, quoique M. Adolf Ziemann, Mit-
Ul-hoehdeutsehes WVrterbuch, p. 425 ,
cite einem einen kouf tien , qu'il expli-
que par die Bedingungen désselben ge-
gen inn erfùllen. Nous croyons que le S
est le pronom personnel se réuni au ver-
be tenir , et qu'il faut lire : non illo se
tinet , ne s'y tient pas ; on trouve dans
le vieux français mirer pour se mirer ,
smorir pour se mourir , et nous allons
voir tout à l'heure une réunion du mê-
me genre. Peut-être estut a-t-il la.
même signification ( se tenuit } dans la
Chanton de Roland, st. LDI , v. 3.
Sur l'erbe verte estut .devant sun tref ,
Suoique nous le fissions plutôt venir
'ester , être.
(5) Mura inde ppssum; le reste de la
Shrase, returnar int voit, montre évi-
eraWnt que c'est' l'article qui a été
réuni h inde.
(6) Irerimus , ou ivero tj'ifi) ; peut-
être faudrait-il lire ju er , juxU ero.
Auireste, on ne peut attacher une gran-
de confiance à l'orthographe de cefrag- f
ment ; les inexactitudes sont évidentes.
Jo (ego) est écrit aussi eo ; non , nun ;
nul , neuls ; Lodhuvig , Lodhuwig ; ad-
judha, ajudha, et cette variante est
d'autant plus remarquable, que le second
D avait été oublié comme le premier , et
qu'il est ajouté au dessus de la ligne. Il
n'y a pas encore d'articles, mais les pro-
noms personnels sont déjà presque tou-
jours exprimés. Les flexions des décli-
naisons sont supprimées en grande par-
tie , et on ne peut expliquer celles qui
restent par aucune raison quelconque ; on
trouve également à l'accusatif singulier,
fradre elfradra. Les plus régulières vien-
nent de l'allemand ; Lodhuvig prend un S
au géuitif et Karlus devient Karlo à l'ac-
cusatif, et Karle au datif ; mais il reste
aussi à ce dernier cas Karlo ^ Tous les
mots sont dérivés du latin ; il n'y a de
doute possible que pour stanit , dont
nous avons déjà parlé ; plaeitum , qui
est employé dans un autre sens par les
écrivains latins ; eosa (causa ? ) , avant
( ab ante ? ), et altresi ( alterum sic ? ) ,
que l'on ne saurait d'ailleurs rattacher
aux langues teutoniques , sauf plaeitum,
et eosa, qui pourrait venir, par métathè*
se , de l'islandais sok. Les verbes sont
constamment rejetés à la fin des pério-
des , conformément aux traditions cieç-
roniennes.
(7) Puella.
(8) Comparatif formé comme en la-*
tin , en ajoutant ou? au positif féminin.
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3. Voldrent l'aveintre (1) li deo inimi,
4. Voldrent la faire diavle servir.
5. Elle non eskoltet les mais conseillers
6. Qu'elle deo raneiet, chi maent (2) sus en ciel ,
7. Ne por or, ned argent, ne paramenz (3) ,
8. Por manatce , regiel (4), ne preiement ; .
9. Ni ule cose non la pouret omqi pleier (5).
10. La polie (6) sempre non amast lo deo menestier (7)
11. E por o (8) fût présente de Maximiien ,
12. Chi rex eret (9) a cels dis (10) soure pagienz.
13. Il li enorlet (1 1), dont iei nonqi (12) chielt (1 3),
(1) Peut-être séduire :
Quar tu penses que J'aim Tristraln
Par puterie et par avien.
Romans de Tristan , 1. 1 , v. &73.
Avien signifie plaisir charnel , et Ton'
trouve avoutire employé dans le sens
de fornication ; Ordonnances des Rois
de France , t. I, p. 252: Marlène , t.
V , col. 625. En provençal avoutfar si-
gnifiait commettre un adultère , et un
mot grossier , en usage encore parmi le
peuple , semble avoir le même radical.
Cependant nous aimerions mieux expli-
quer aveinlre par Vaventare ( eradica—
re ) que Garpentier cite dans son Glos-
saire. Dans le Mystère de là vie de Mon-
seigneur saint Martin , il y a un mot
dont la signification est devenue diffé-
rente , mais qui pourrait bien avoir le
même radical :
Malle mort te puisse avorter !
Ap. Jubinal, Mystèresinédits I,p. xlvii.
(2) Métathese pour manet ; mm , super;
il est encore usité dans courir sus.
(3) De parare, parures.
(4) De regaliter, impérieusement :
Precibusque minas regaliter addit.
Ovidius, Afetamorpho8.,\. II, v. 397.
Preiement de precamen.
■ (5) Unquam plicare.
(6) Puella semper.
(7) L'étyraologie nous semble fort in-
certaine ; peut-être faut-il écrire men
estier : men , moins (mens en provençal}
et estier que Roquefort explique par
choisir. On lit aussi dans le (Hossartum
iYVwiwdeCarpeotier : Estoier, garder...
Autre gent meteilt avant lor bon vin et
lo meillor. .. et tu as fait le contraire,
car tu as estoie lo meillor jusca bores ;
et dans le Charlemagnes, v.74 :
Pur set aunz en la tere ester u demurer.
Nous préférerions cependant le faire ve-
nir du vieil allemand wet'n, faussement,
elterron, offenser, renier ; mein-iat si-
gnifie crime dans le Wigalois, et Ober-
lin, col. 1021 , explique meinlœtic par
perjnrus.
(8) Pro eo, pour cela.
(9) Erat ; c'est une forme très fré-
quente , au présent ert. *
(10) Ab (pour in) istis diobus. Lors la
belle Euriant et toutte sa route se mi-
rent a chemin ; Romans de Gérard de
Nevers.
(11) Exhortabatar.
Pour eslrene je vous enbprte
Fuir d'amour la cru au lté...
Marot, Etrenne à Jeanne Paye.
Nous avons réuni enortet , quoique
M. Willeras en ait fait deux mots , et
Îue M. Jubinal ait écrit ; Mystères tué-
Us, 1. 1, p. xlvii :
Pour a mal fâire t'en orter
Je me suis tout brûle le cul.
(12) Ces Latins disaient aussi unquam
et nunquam ; oneques est encore usité
dans le style marotique, et nonca avait
la même signification dans la langue des
troubadours.
(13) De chaloir (calere) , importer, se
soucier :
De ço qui chclt, quant nul n'en respundiei.
. Chanson de Roland, st. CLXXIU, v. 57.
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14.
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17.
18.
19.
20.
21.
- 235 —
Qued elle fuiet lo nom christiien.
EU' ent adunet lo suon élément (1) ;
Melz sostendreiet les empedementz (2)
Qu'elle perdesse sa virginitet (3);
Por os furet morte a grand honestet (4) ;
Enz en lfou (5) lo getterent , com arde tost (6).
Elle colpes non avret , por o nos coist (7) ,
Aezo (8) nos voldret concreidre (9) li rex pagiens ;
v — / — - — v yuy ai i jMlJ-,lVH
22. Ad une spede (10) li roveret (11) tolir lo chieef
(1) IHa intus adunat suura animum.
Roquefort explique ent par plus tôt,
avant, et le fait venir à'ante; nous avons
préféré lui donner le sens qu'il a dans
le Charlemagnes, v. 114:
La ens ad un alter de sancte paternostre.
M. Willems, dansl' FAnonensia, p. 22, ex-
plique lo suon élément par illa sua ele-
menta; le sens est le même, elle réunit
toutes ses forces , tout son courage. Mais
nous ne croyons pas qu'elemenlum ou élé-
ment se soit jamais pris dans ce sens, et
la terminaison ainsi que l'article indi-
quent un singulier, comme le prou-
vent les empedementz du vers suivant.
L se changeait souvent en N : les Pro-
vençaux avaient fait aima d'an ira a
(voyez aussi almo, Lais d'Eliduc, v.
976), et la vieille traduction de la Bible
rend : Appellavitquo Adam nominibus
suis cuncla animantia, Genèse, c. II, v.
20, par : Et Adam apela par lour nouras
totes choses almeles; ap. Roquefort,
Supplément au Glossaire, p. 1$. Il ne
serait cependant pas impossible quWe-
tnent vînt du vieil allemand cite», fort, et
ïutôt, comme dans : j'aime mieux —
i il la perdidisset suam virginitatera ;
îité ne signiûe ici que vertu, inno-
cence.
(4) Per eos {empedementz) foret mor-
tua cum grandi bonestate ; à conserve
le sens d'avec dans plusieurs phrases :
soupe à l'oignon, tiré au cordeau , boîte
à double fond, etc.
(5) Sed tune in illura focum illam jece-
runt. Nous avons déjà cité, p. 207, d'au-
tres exemples d'articles affixes ; lo est
"""lu wai,iun,(
muot, courage. L'article devant lepro
nom possessif s'est conservé eu italien,
et il s'en trouve quelques exemples dans
a quelques
nos vieux poêles :
Un son compagnon.
Conquête de l'Irlande, v, 090
Li tiens Diex ne vaut pas plain bacin d'eve
chaude.
rison de laSinagogue et de Sain'e-
Desputoisi
rglise.
. (2) Melius sustinueret; empedementz
vient du latin impingere; empeindre
s'est conservé dans le Romans de Brut:
Tel i iot qui en escaperent
Et en lors nés fuiant entrèrent,
Et en mer se firent empeindre.
(3) Meh du vers précédent a le
8009
probablement une faute de copiste pour
fa; c'est la forme du pronom féminin de la
troisième personne dans les vers 4 et 9.
(6) Statim cum ardet ; on dit encore,
dans plusieurs patois : sitôt comme.
(7) IHa culpam non habuerat, pro eo
(cela) nobiscum est ; on dit dans le
même sens : Dominus vobîscum.
^ (8) Les Celtes avaient , comme nous
l'avons déjà dit , un dieu nommé Esus;
le poëte le met au datif. On déclinait
souvent en vieux français les noms qui
avaient une terminaison latino ou que
les écrivains classiques avaient déclinés ;
M. Fr. Michel en a cité de nombreux
exemples dans lo Glossaire de la Chan-
son de Roland, p. 218. Outre les Ases,
(iEsir), il y avait en islandais une déesse
appelée JEsa.
(9) Vellet ( voudrait ) nos concredere
(credere cum co, les auteurs classiques
ne remploient que dans le sens de con-
fier ) ille rex paganus.
(10) C'est le premier mol dont l'origine
teutonique soit certaine : il vient de
l'islandais spadi ou du vieil allemand
$2i ad estencore prisdaDS ieseus
(11) Rogaverat tollero illud caput.
Rover s'est conservé dans le vieux
français :
Si ne U comandai u no H ol ruvet.
f,v. t50.
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— 236 —
23. La domnizelle celle kose non contredist (l),
84. Volt lo seule (2) lazsier, si ruovet (3) Krist ;
85. In figure de colomb volât a ciel.
26. Tuit oram (4) que por nos degnet preier
27. Qued avuisset de nos Ghristus mercit(5).
28. Post la mort , et a lui nos laist venir t©
29. Par souve (7) clçmentia (8).
(1) Non contradicit, ne s'y oppose
point , ne fait aucune résistance.
(2) Du vieil allemand seula, Ame;
sott/en anglais ; teele en allemand mo-
derne ; les Latins disaient : linquere ani-
mant.
(3) C'est le même mot qoe dans le
Ter 5 22 , quoique la signification soit un
peu différente : commander et demander.
8'fl maint la ou ses cuers 11 rueve,
Petit d'amors dedenz 11 trueve.
Lais cTJriilote , v. 188.
(4) Toti oremus quod pro nobis di«
gnetur precari.
(5) Miserîcordiam.
(6) Le verbe allemand lassen, laisser,
prend la signification de faire devant un
infinitif : lassen ko m en , faire Tenir ;
lassen bauen , faire bâtir.
(7) Per suavem clementiam,
Si lor fist à tos commander
Que soavet a lui venissent.
Romans de Brut, v. 3802.
Suef se trouve souvent en vieux fran-
çais, et nous avons encore suave. Il se-
rait cependant fort possible que l'inter-
prétation de M. Wilfems, per suara cle-
mentiam, fût plus juste que celle que
nous proposons ; on lit dans la Despu—
toison de la Sinagogue et de Sainte-
Yglise :
Toutes autres figures vers la seue (sienne )
effaçon.
(8) Ce fragment est trop court et trop
rempli de fautes pour qu il soit possible
d'en tirer des conséquences positives
pour la langue. Roteret, v. 22, est écrit
ruottf* deux vers plus bas; Krist, v. 24,
devient Chrittùs , t. 27; le M à'omqi,
v. 9, se cbange eA N, v. 13; faxitar,
v. 24, perd son Z , v. 28 ; en , v. 6 , a
conservé la forme latine in , v. 25 ; les
verbes prennent comme en latin un.T
aux troisièmes personnes, et il y en a
deux qui n'en ont pas : pêrdesse , v. 17*
et arde , v. 19. L'article défini n'accom-
pagne pas régulièrement les noms : en
ciel , v. 6 , a ciel 9 v. 25, deo raneiet, v.
6; on ne peut croire à un fait ex-
près, car u est exprimé quatre vers
Ïtlus bas , lo deo menestier. L'emploi de
'article indéfini n'est pas plus régulier :
il manque dans le second vers, et se
trouve dans le vingt-deuxième. Nos in-
terprétations sont donc nécessairement
conjecturales. Nous avons séparé arbi-
trairement des mots qui sont réunis dans
le manuscrit, et nous en avons réuni qu'il
avait séparés. Les pronoms surtout pré-
sentent une foule d'incertitudes qui ont pu
nous faire tomber dans plusieurs contre-
sens; voyez les vers 13, 22 et 28. A cesirré-
Sularités, qui pouvaient tenir à l'enfance
e la langue, il faut ajouter ceUes du dia-
lecte local ; il est évident que la répétition
des voyelles avait déjà le rôle que depuis
le flamand lui a reconnu ; elle allongeait
les sons : Maxitniien, v. 11 ; christiien y
v. 14 ; chieef, v. 22. La langue n'était
{>lus aussi grossière qu'on aurait pu
e croire; il y a des intentions eu-
Ehoniques remarquables : on ajoute un
• final pour empêcber un hiatus ou
une élision, v. 7 , 14, 22 et 27. Dans
ces vingt-neuf vers, il n'y a que deux
mots, spede et seule, qui appartiennent
certainement aux langues teutoniques ;
l'origine de trois autres , aveintre , me—
nestier , élément , semble douteuse , et
un seul tour de phrase est allemand.
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, MOTS ISLANDAIS
ADOPTÉS PAR LES LANGUES ROMANES.
àbot ( supplementum ) , abo , patois
normand ; morceau de bois que Ton at-
tache aux pieds des chevaux pour les
empêcher de courir. 11 ne serait pas
impossible qu'il eût quelque liaison avec*
àb\t crai signifiait demeure en vieux
français; l'anglais t
encore plus,
\ abode s'en rapproche
Adalleg (nohilis), adelenc, provençal ;
illustre. Souvent , à la fin des mots ou
dans leur composition , les Grecs ajou-
taient un N, qu'ilsappelaient euphonique:
ainsi ilsdisaient «vaÇeo g au lieu d aaÇtoc.
On trouve de nombreux exemples d'une
semblable addition : lingo vient de Aet-
l'espagnol manea , de macula; le
Îrovençal penehenar, de peetinare ; ete*
•'addition du N semblait si indifférente,
qu'elle n'empêchait pas la rime :
A grant tort les apelons Princes :
Des estoupes et des crevices
Font mainz Empereors et Rois
Li Alemant et les Tiois.
Guiot de Provins, Bibles, v. 175.
Adan ( pridem , nuper ) , adies , adas,
Yieux français :
Romans aves oi adies
Les uns boinS, les autres malvais.
Romans des sept Sages , éd. de Keller , v. 9.
Et Gauvain tôt ades venoH.
Mulesanxfrain, v. 1064.
Il avait la signification de Vadesso des
Italiens , maintenant :
Por lui merci ades crierai ,
Tant que merci lui otiendrai.
Chasiels £ Amour.
Mais, comme Vades provençal, il signi-
fiait le plus souvent toujours :
Tuit li physicien ne sont ades bon mire :
Tuit clerc ne sevent pas bien chanter ni
bien lire.
1tomke8,riedesaûUThomas.
Ha bel oisel, versoui>on pensemeat
S'eu vole (s'envole) adez sans null
« contretenir*
Preu (pren) cest escript : car jeo sai
.... . . voirement,
U li coers est le corps fait obéir.
Gower, Ballade; ap. Warton, t. II, p. 330.
Un autre mot provençal, adenan , à l'a-
venir, semble avoir la même origine.
Afall (calamitas) , afan, provençal :
O es eferms o a afan agut.
Poème sur Boëee.
B pos lo mais aitan bos m'es,
Bos er lo bes après l'afan.
Bernard de Ventadour , Non es meranelka.
Ce mot se trouve dans toutes les lan-
gues romanes : afan, en vieil espagnol;
affan, en vieux portugais, et en italien
afa et affanno. Le français avait changé
le F en H :
Ce nonobstant , l'ai tant fait, trait a trait,
Que je vous en ai ce livre ici extrait,
Oui commence : Gomme le beau Tristan ,
Etant un jour en un grand triste ahan.
Pierre Sala, ap. Bu Yerdier, Bibliothèque
Françoise, t. III, p. 343.
Le vilain que je port m'a mis
fin grant travail , en grant ahan.
Romans du Renard, t. III , p. 338.
On en avait fait aussi un verbe :
Se joustice en terre n'estoit ,
Li mondes ahanet seroit.
Du Provoit cTAquilée, v. 3Bf.
Brantôme l'emploie encore , Dames Ga—
lantet, t. II, p. 42 , et enhaner est resté
dans le patois normand avec la même
signification. Il peut venir aussi de Pis-
landais ahrun, ruine, ou d'une espèce
d'onomatopée métaphorique. Les char-*
pentiers accompagnent leurs plus péni-
bles efforts du cri de han, et nous avons
la.que pendant le moyen fige on conser-
vait le han de saint Joseph dans une
bouteille. Nous avons déjà prouvé, p«
194, que le L se changeait souvent en N,
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Afalun (deciduus), avaler, vieux
français :
Bele Doettelesdegres en avale.
Romancero François, p. 46.
A la porte est venus, on li desverroulla ;
Le pont est avales.
Romans des fils Aymon, v. 559.
Dévaler signifie encore descendre, tom-
ber, dans le patois normand .Voilà pour-
?iuoi les Pays-Bas s'appelaient en vieux
rançais Aval-Terre : Li mandoit que il
venist a lui a parlement a Avauterre, en
la cité d'Utret; ap. D. Bouquet, t. VII ,
Ïi. 156: voyez aussi Mone, AU-nieder-
andische Voths-Liieratur,pM; Quellen
und Fonchungen, t. I, p. 97. Peut-être
cependant avaler vient-il de aller a val,
dans un bas-fond :
Aval s'avale de si a tire droit.
Romans deGarin li Loherene, ap-Monc,
Teutsche Hcldensage, v. 19104.
Et amont signifiait en haut :
Et moult dévotement a la terre balsie,
Puis s'est amont dreschies.
Romans des (ils Jymon, v. 825.
Avalanche a le môme radical.
Affell (deflorescere) , effeuiller.
Ai ( proavus), aïeul ; peut -être une
contraction dW.
Alfi (boni genii), alf, rumonsche;
blanc. Ces êtres supérieurs à l'Humanité
se trouvent chez tous les peuples de ra-
co teutonique : Etben, Mlf, Elves; mais
ils n'ont une origine historique que pour
les Scandinaves ; voyez le VUlundar-qvi-
da } st. X, XII, XXX. En Orient, comme
en Occident , les bons Génies étaient
blancs , et les autres noirs ; cette distinc-
tion s'est conservée dans la magie blan-
che et la magie noire. Il se, pourrait cepen-
dant qu'ai/ fût venu iïoàyoç , quoiqu'on
expliquât difficilement par quel inter-
médiaire il serait arrivé en Suisse.
Autleg (formosus) , alis, vieux fran-
Mout est bele, graile , gente et alise.
Bele Isabcaus, ap, Paris , Romancero
François, p. 9,
Ambl (vagus), ambler, vieux français ;
voler, enlover :
Ce est un leres, qui en est coustumiers
De pors embler et de fores cerchier.
Romans de Garin, v. 9570.
Emble-tril bien ? Dis ton avis —
Jade larcin ne fut repris.
Du Jongleur d'Ely,v.li.
C'est un jeu de mots : ambler, marcher
à petit pas , vient à'ambulari.
Ambt (ofticiuin) , ambassadeur. Am-
bactus était un mot gaulois : Plurimos
circa se ambactos clientesque habet, dit
Cae.ar, De Bello Gallico ^ VI , c. 15;
et l'on trouve dans la loi Salique, et les
additions à la loi des Burgondes : Am-
basciaDoroinica , Ambaxia. Mais proba-
blement ce n'est pas le même mot, quoi-
que Alteserra dise, Herum Aquitanica-
rum 1. II , p. 133, éd. in4°, qu'Ambacli
signifiait, chez les Gaulois , principum
comités bello et pace ; le passage de Fes-
tus est positif : Ambactus apud Ennium
lingua galïica servus dicitur, et il est
confirmé par les interprétations des an-
ciens lexicographes. Le vocabulaire de
Saint-Gai traduit Àmpaht par Villicus, et
Tatian , Ampakti Wordes , par Dicner
des Worts.
Amma (mater), aina, espagnol; nour-
rice. Ce mot existait déjà du temps de
saint Isidore : Stryx haec avis vul-
go amma dicitur ab amando parvulos ,
undo et lac dicitur praebere nascenti-
bus ; Origines , l. XII , c.7. Ama signi-
fiait aïeule en provençal.
Amot (confluentia), amotino , vieil
italien ; meule.
Andra. ( ire ) , andare , italien .
Anya (renovare), anouillèrc, patois
normand; vache qui a renouvelé son
lait , qui a vêlé
Ar (focus domesticus), aire, patois
normand; foyer.
k%L { impetus ) , erre , vieux français.
Mes saint Lois vint la grant erre
A belles gens qui le sivirent,
Et cil en reure s'enfuirent.
Guiart . Bramhes des royaux Lignages,
t. II ,v. 163.
On en avait fait aussi un verbe :
Erres et si soies haities.
Romans des sept sages, v. 663.
Le vieux français errant , sur-le-champ,
avait le même radical.
Aros( fons, os fluminis ), arroser ; les
fleuves arrosent les pays qu'ils traver-
sent.
As(unitas),as.
Asr (hasta), azeona , vieil espagnol :
Dexaronse matara golpes de azeonas.
Berceo , Vida de santa Oria, st. 81.
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— 238 —
Les lances étaient ordinairement en frê-
ne ; rien n'est pins commun dans la vieille
poésie française que lance fraisnine, et
on lit dans le Romans d'Àgolant .**
Et puis li ont son roit espie livre ;
Il fu de frêne , si ot fer aoere. ^ '
Â8C signifiait aussi lance en anglo-
saxon î
BordhAfenode
Wand wacne œsc.
Mort de Byrht-noth, ap. Thorpe,
Analeeta AngloSaxontca , p. 129.
Astonne , lance en vieux français , vient
probablement de hasta.
- Ata (vis caustica), atir, aatir, atai-
ner» atarier, atincr, alourner, vieux
français ; nuire, tourmenter, insulter :
Sire Bernars , vous m'avez aati
Que me damez viellart et rassotU.
Garins li Loherens. éd. de M. Paris,
t. II, p. 44.
Assesrïous ontcontralfes
Et aatis et manacies.
Romans de Brut, v. 11080.
On voit dans Sainte-Palaye , Glossai-
re , col. 6 et 7, qu'aatir s'écrivait aussi
par un seul A. Le vieil italien atassare
et le provençal antar ont le même radi-
cal.* Le vieux français hatie, impétuo-
sité , en est certainement dérivé :
Hoc esteit la melle ,
Del matin jusque là vespre ,
Del rei felde ôsserie
E des Engleis par grant bâtie.
Conquête de ï Irlande, v. 771,
C'est probablement aussi le radical d'à-
tiser.
Acdig (dives), autig, provençal ; hau-
tain ; otage. Rien n'est plus commun que
le changement du D en T. Les vieux Alle-
mands s'appelaient Teutsch et Deutsch;
ils disaient tal et dal, Àtorner , qui
s'est conservé dans dame d'atours : vient
d'adornare , et vert de viridis; il s'est
écrit long-temps avec un D , et il pre-
nait un T au féminin. On changeait ces
deux lettres quand la rimé l'exigeait :
Vous êtes Francs sans servitute ,
Plus que n'est le proit d'instituté.
Eustache Deschamtye. .
Quelquefois même on ne s'en donnait
pas la peine , et Vqû écrivait :
Ja n'entrerai en ceste porte,
Chevaliers qui vis en estorde.
Li Chevaliers afBspee.
Aoca (foramen), auge. Il Bignifle
aussi œil , et fait au pluriel auga ; pe u t-
être, malgré Yoculus des Latins et P a ù-
y en des Grecs , est-ce le radical de l'es-
pagnol ojo; dans le vocabulaire de Saint-
Gai, qui est du 7« siè.cle, oeulos est tra-
duit par augun , et fenesira par auga-
tora. *
Austam ( ex oriente), autan.
Babba (garrire), babiller. Apulée se
sert de babulus dans le sens de sot , im-
pertinent.
Baga (ex ordine turbare), bagarre.
Bagoi ( sarcina ) , bagage.
Bara ( dorso naviculam propellere ) ,
bac.
Bakbord ( sinistrum latus navis ),
basbord.
Bal ( fascis , 'sarcina ), balai; boni,
patois normand , faisceau de baguettes
pour corriger les enfants ; peut-être de
bouleau.
Balaz ( in altum surgit ) , balise , ba-
liveau. Vestibus igitur spôhatus cura suis
militibus, simili ter indumentis spoliatis ,
ferens in manu virgam quam vulgariter
baleis appellamus , intravit Capitulum ,
et confitens culpam sua ni.... a singulis
fratribus disciplinas nuda carne susce-
pit ; Mathaeus Paris, H i si or ta Major ,
ad an. 1252, p. 848.
Bali ( monticulus ) , baille , . vieux
français ; hauteur fortifiée, tour :
Les trois bailles du chastel
Ki sunt overt au kernel,
uia compas sunt envirun
défendent le dungun.
Chastels d? Amour, ap. Warton , 1. 1 , p. 88.
Et vile baille et le fosse
Tout environ parfont et le.
Bomanx dou Chevalier au Lyon, ap.
lfàbinogion t p.V36.
C'est là aussi l'origine de bailli , gou-
verneur ; bailler , donner ; et baillie ,
possession , puissance :
...MaisjMr tans fu en puer de sa vie
8e Dex n'en pense que tôt a en bautfe*
Romans tfAubrili Borgonnon.
Ces étymologies sont confirmées par un
mot resté dans la langue : entrebailler
signifie eu tr 'ouvrir ; bailler une ville,
c'était ouvrir , remettre sa citadelle.
Balk (septa) , balcon ; l'italien palco*
cloison , a la même origine y le Q sq
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— 240 —
changeait souvent en P: pasco vient de
fioçxro; *t*P° de ffTStftw ; le provençal
orp du latin orbus; le vieil allemand
peran du gothique bairan ; et les La-
tins confondaient souvent rabidus et
rapidus ; plebs est écrit pleps dans
Gruler, Inscriptiones Antiquae , p.
CCCLH, CCCCXXII, CCCCLX; et l'on
trouve plaisier pour blesser dans le
Bornons de* Saje* , v. 5995.
Ball( fortis) , vaillant. Sa pronon-
ciation e t si différente de valant , va-
leur , qu'on lui croirait difficilement la
même origine , et le B s'est changé sou-
vent en V : couver vient de cubare ,
ivre tfebriut , livre de liber , morve de
morbus , etc. ; d'ailleurs, les deux syno-
nymes vaillant , valeureux , doivent a-
voir un radical différent. Le vieux fran-
çais vallet , varlet , pourrait aussi être
dérivé du même mot :
Es°t?ez e , r et DeîdS haStes gfm.
De l'Empereri qui garda sa chaslee par
moult temptactons, v. 185.
Le Romans des sept Sages appelle le fils
de l'Empereur valeton , v. 353 , éd. de
Relier, el Benoît dit de. Lothaire, fils
de Louis d'Outremer , roi de France :
Baptetez fu li vasletons.
Chronique rimée , v. 107S9.
Balld ( strenuus ) , baldo , italien ;
baude , vieux français. Ordinaut super
se regem. Alaricum... qui dudum , ob
audaciam virtutis, Baltha, id est audax,
nomen inter suos acceperat; Jornandes ,
De Gothorum Origine, c. 29. Que trop
estoit baude et hardie , selon la coustu-
me de telle famé ; Chronique de Fran-
ce , ap. D. Bouquet, t. III , p. 208. Et
s'en vient baudement contre ces terri-
bles bêtes ; Merveilles d'Inde , ap. Ber-
ger de Xivrey, Traditions Tératologie
ques, p. 390.
Tais-toî , dist-elle , garce , trop es de parler
baude.
Desputoison de la Sinagogue et de Sainte-
rglite.
Baudur signifiait courage, ainsi que le
provençal baudesa :
Cum decarrat ma force e ma baldur.
Chanson de Roland, st. CCIV , v. II,
Band ( vinculum ) , bande , bandeau ,
bander, ruban.
Bàhdinci ( captivus, mancipîum ) ,
bandit. Le rapport entre la pauvreté et
la méchanceté se trouve dans presque
toutes les langues ; Trevtflt en grec ,
Ui en turc , pariau en malaye ; gre-
din vient du gothique gredus . faim , et
signifiait primitivement affamé, va-nu-
pieds , etc. On en trouvera tout à
l'heure plusieurs autres exemples.
Bann (auathema) , ban. In terra suae
ditionis bannum , id est interdictum ,
misit , quod est prohibitio; Dudo , 1. II.
Il n'est probablement pas d'origine is-
landaise , car on le trouve déjà dans le
Capitulare I Caroli Magni , an. 802 ,
c. 40. Il s'est conservé dans mettre au
ban de l'Empire.
Bann ( terra ) , ban-liene. De mea
mensula unam villam , Odonlem nomi-
ne , cum omni banno suo subtraho ;
Charte de 1085, ap. Du Gange, Glossa-
rium Med. Latin , t. I, col. 991. L'expli-
cation de ban-lieue se trouve dans une
Charte de Charles le Simple , qu'il cite ,
Id. col. 993 : Et circum ista loca quan-
tum unius leucae tetenderit spattum ,
neqiie Cornes, neque ulla judicaria potes-
tas , freda exercendi po testa le m habeat.
Bann a ( interdicere ) , bannir. On é-
tendit son acception à tous les ordres de
l'autorité : Exercitum in auxiïium Sise-
nandi de loto regno Burgundiae banni-
re praecepit ; Fredegarius , c. 73.
A cascuns rova et bani
Al termine qu'il establi ,
Venist cascuns a son navie
A Barbefloe en Normandie.
Romans de Brut , v. 14442.
On fait le ban que nus ne soit si hardis, -
hom ne feme , en tote ceste ville ; Ban-
des Barats de l'an 1257, ap. Boquefort,
Supplément au Glossaire , p. 36. Nous
disons encore le ban et Yarrière-ban ,
le ban des vendanges , et dans plusieurs
Ïiatois on appelle bans la manière dont
es tambours annoncent les publications
de l'autorilé municipale.
Baratta ( pugna ) , baurt , proven-
çal , joute ; borar , marcher à l'ennemi.
Le vieux français eu avait fait de&are-
ter , vaincre : ? »
A cele gent se combati ,
Sis debareta et venqui.
Romans de Brut , v. 3449.
Le même mot existait en provençal :
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— 241 —
ardi (clypens) , barde , vieux fran-
tis ; armure d'un cheval de bataille ;
on dit encore bardé de fer , et une bar-
de de lard. s ^ ^ >
Bar ( puer), Eignaz (consequi) , ba-
raigne, vieux fi ançais ; celle qui acquiert
des enfants , et, par suite , qui n'en avait
pas : Puisque la baraigne plusurs en-
fantad; Livre des Rois, 1. 1, c. 2, v. 5.
est aussi devenu en allemand drinken;
)>acka , danken ; etc.
Beiskiaz (acerbari), bisquer, patois
normand ; être vexé sans le faire paraî-
tre.
Belg ( saccus) , boulchet, vieux fran-
çais ; bougette , poche, patois normand;
boudget , vieux français , sac où l'on
mettait les comptes de l'administration.
Bariel ( vas teres } , banel , vieux L se change souvent en D; les Latins
Irançais; baril. disaient lacrima et dacrima , calami-
tas et cadamitas ; meditari vient de
fisÀSTav, moudre de molere; toldre ,
vieux français , de tollere. Ce change-
ment a lieu même dans les flexions du
même mot : vaudrai est le futur de va-
loir, voudrai de vouloir, etc. Au reste,
l'origine islandaise est fort douteuse; on
lit dans Festus : Bulgas Galli sacculos
scorteos appellant. *
rque. On trouve déjà
barca, hanL
Extat eas moris vulgo bareas resonare.
De Obsid. Paru., 1. I, v. 29.-
On disait aussi barge en vieux français:
Et si n'i trueve nef, ne barge ,
Ne nule planche , ne passage.
De la Mule sanz frm'n, v. 236.
Bart (barba), Aid (vacuus), ber-
taudez, vieux français :
Férus et batus et soillis
En eroiz tondus et bertaudez.
De ÏErmite que M'enivra, v. 360.
Nous suivons la leçon de M. Roquefort ,
Poésie Françoise dans les 12e et 13* siè-
cles ; M, Méon a imprimé bertoudex dans
le Nouveau recueil de Fabliaux,
Basa (interimere), basire, italien,
mourir ; passer a la même signification
dans le patois normand , et trépassé se
rattache probablement à la même ori-
gine ; très s'ajoutait aux verbes, comme
aux adjectifs, pour leur donner plus de
force ; tressaillir , tressauter, tressuer,
trestrancher.
Bastard (spurius), bastard, vieux
français.
Bast (textura), Enci (sepimentum) ,
bastingue ; terme de marine.
Bat (cymba) , bateau.
Baug ( annulus) , bague.
Bauta ( propellere), botar, espagnol,
lancer ; bouter, vieux français, pousser :
A deux mains loins de lui la boute.
Com plus la boute et plus revient.
Dolopathos , p. 176, éd. de M. Leroux
de Lincy.
Beck (scaranum), banc. Jamais en
islandais CR ne sont précédés d'un N ;
mais on le trouve dans les autres lan-
gues leutonîques : banlc en allemand,
bmc en anglo-saxon; drecka, boire,
Belia ( raugire) 3 bêler. On trouve ce-
f endant balare dans Ovidius , Fast., I.
V , v, 740 ; balans d'ans VirgHius ,
Georg. y 1. I, v. 272, et belare dans
Varro, De Re Rust., 1. II, c. 1. Peut-
être aussi est-ce une onomatopée natu-
relle; eu Normandie les enfants ap-
pellent les moutons des bais.
Belia ( vacca), veel, vieux français:
Mon veel le miex encressie
Tuerons por ta bien venue.
De Cor lois d'Arras, v. 672.
C'est le radical de vêler, mais il pour-
rait être une syncope de vitulus.
Bestia (brutura), beste , vieux fran-
çais; mieux que du latin bestia.
Beysta ( ferire ) , bastonner, vieux
français ; bestancier, disputer ; b estant,
guerelle ; baston ; le S s'est conservé
dans l'italien bastone, comme dans bas-
tonnade.
Bia (lallare), piailler, piaucer, piau-
ler, vieux français.
Bikar ( calix ) , bicchiere , italien ;
verre. On trouve , dans Festus, bacar,
vas vinarium, et, dans une glose écrite
pendant le 9« siècle, bacharium e t expli-
qué par vas aquarum ; ap. Endlicher,
Calai. Cod. Phil. lat. Bibl. Palat. Vin-
dobon., p. 296.
Ei nu ( ligare) , bander.
BioR ( cervisia ) , bière.
Bla { caeruleus), bleu.
16
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— ut—
Blad (folium), Madum , basse lati-
nité; bîed, vieux français; probable-
ment on lui donne ce nom parce qie
pendant long-temps il n'y a que les
\ soient apparentes. Dans le
int-Gal plat est expli-
. (aura levis), blague.
Blak ( alapa ) , beloce, vieux fran-
çais :
LE QUART EN FERANT.
Tien, vilain, tien ceste beloce.
Mystères inédits, 1. 1, p. 19.
C'est un jeu de mots, beloce signifiait
aussi une espèce de prune. Peut-être
bloquer, terme de billard, faire la bille
avec force, la frapper
a-t-il le même radical.
Blami (livor),
dans la blouse,
Blase, (altfus;, bb
Blanka (nitescere), blancor, vieux
français ; beauté ; Roquefort, Glossaire,
t. I, p. 158.
Blasvaut (Jividus), blafard.
Blaut (mollis), blette.
Bligda (nilere facere) , Mois, vieux
français ; luisant :
Chevex ot si blons et si blois ,
Com s'il en fust a lez a chois.
Rotnans de Parlonopeus de Blois.
Probablement éblouir a le môme radi-
cal.
Blota (maledicere) , plesser , vieux
français :
Vers dame Deu moult se plessa,
De ses méfies se confessa.
Du Provost d'Aquilée, v. 439.
Blôk (truncus), bloc ; billot.
Bofi (nequara, vanus), boufi ;
vieux français, orgueil ;
S'el tenoît-on moult a cortois ,
N'ert plains d'orgueil ne de bufois.
De la Borgoise d'Orliens, v. 19.
Probablement c'est aussi l'origine du
vieux français bobert , fier; boban ,
somptuosité ; bombance, et bufet, tape,
soufflet :
Du poing li donne tel bufet
Que il en ûst voler un pet.
Le second Renard, ap. Roquefort, 1. 1, p. 192.
Nous avons conservé rebuffer, rebuf-
Bok (liber), bouquin, Sa terminaison
est l'article affixe in; le vieil anglais
bok est également devenu book.
Bolli ( tin a ), bol ; le Dictionnaire de
l'Académie le fait venir de l'anglais bowl.
Bolti (clavus ferreus), boulon; peut-
être doit-on aussi en dériver bolzone ,
vieil espagnol et italien, trait d'arba-
. lète ayant un bouton au lieu de pointe.
Probablement c'est aussi le radical du
vieux français bouton, ebose de peu de
valeur :
He ! sire, imposez lui silence.
N'avons honte de tant débattre
A cebergier, pour trois ouquattre
Vieilz brebiailîes ou moutons
Qui ne valent pas deux boulons ï
Farce de Paihelin.
Bolverk (vallum), bolevercq,
français; boulevart.
Bondi ( colonus ) , bonda, bassi
nité.
Bor ( terebra ), burin.
Bora ( foramen) , bore, vieux fran-
çais, creux , trou ; borro , italien : cis-
terna, sive putea, quae dicitur Borra
de Monte; ap. Carpentier, Glossarium,
t. 1 , col. 596.
BoRo(ora, latus navis), bord.
Bord ( mensa ) , bourdes , propos de
table. Suivant Du Gange, les nourdeurs
(bordeors) estaient ces farceurs ou plai- -
santins qui divertissoient les princes par
le récit des fables et des histoires des
romans ; ap. Joinville , note , p. 166.
On sait que pendant les repas il y avait
des conteurs qui amusaient les sei-
gneurs.
Bordi (fimbria), bordure; probable-
ment broderie en vient par métathèse , L
qui était fort commune pour le R; cer-,,
no vient de y.ptvùi , circus de y.pv/.oç ,
et le français en a fait cirque et crique ;
l'anglais bright vient de l'anglo-saxon
beorht ; troubler de lurbulare, etc.
Boro ( tirbs) , bore , vieux français ;
bourg. Une origine grecque ne serait
cependant pas impossible; nvpyoç signi-
fiait quelquefois asyle , refuge fortifié,
et dans une glose (ap. Endlicher, Cod.
Vindob.) dont le manuscrit remonte
au 9 e siècle , burgus est expliqué par ;
castra. Le Vocabulaire de Saint-Gai Ira- ,
boreois vieux fran-
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— 24 a
fait. Nom ayons déjà cité le fabliau de
la Borgoise d'Orliens.
BOll (globus), balle, boule, boulet,
bille. ♦
Bra (moroenlo cessare), breniller,
vieux français; ternie de marine, car-,
guer ; on appelait broiols les cargues : >
Les broiols font lacier as mast.
Romans de Brut, v. 11M4.
Braga (iosolenter se gerere), bri-
cart, vieux français :
Qui parleroit, ce est la some,
En bauboiant a un haut home,
On le tenroit pour folbricart.
Ap. Garpentier, Glottarium, t.I,coî. 643.'
Bri gueux, vieux français, querelleur:'
Quoad fréquenta lis tabernarum et alios
rixosos seu brigosos; Id., col. 642. Le
provençal breguiol a la môme significa-
tion, et nous croyons que c'était aussi
celle du vieux français bragard, que
M. Roquefort, 1. 1, p. 178, explique par
gentil , aimable ; bragmarder , vieux
français, faire l'impertinent.
Bbagd (luctatio), brague, vieux fran- 1
çais ; divertissements
Brak ( oleum rancidom ) , brago, ita-
lien ; bray.
Braka (frangere), braquer, vieux
français , briser le lin ; brèche : patois
normand, bréke.
Braka (subigere), brancare, vieil ita-
lien, dompter. L'âne qui veut effrayer le
lion dans Straparola lui dit qu'il s'ap-
pelle Brancaleone.
Bbcabd (torris), brans, vieux français :
Plus hiist que brans en fornes embrasée.
Bornant SAgolant, ap. Bekker, Ferabrat,
p. HQ.
Brandon ; abrandar, provençal, embra-
ser. On ajoutait et l'o» retranchait in-
différemment les voyelles initiales : ten-
dre et étendre, muter et animer, ont la
même signification; colée est devenu
accolée; mer veiller, émerveiller; mirer t
admirer, et aceindre, ceindre; avisions,
vitiônt ; attairt, traire.
Brah* (temma ensfe),b*ani, vieux
français :
Traneiwfc^lufclatesteamapbrant acerin.
charlemagnet ,v. 745.
B^^ffrïèattft}, bressiu , ternie dë •
marine , cordage qui attache la vergue,
qui la soutient. D
fra ^"(audax, celer), braidif , vieux
Mais il furent trop voïantif
Et de fenr avant braidif.
Bornant de Brut, v.
rinAUT ( caUis), route. Le B s'élimine
quelquefois en p assa nt d'une langue
dans une autre : raucus vient de fy Ky -
yoç ; sublilis est devenu sutil en espa-
gnol; le.provençal a fait aondar à'abon-
date, et laorar de laborare ; en fran-
çais taon vient de tabanus, et viorne de
viburnum. D'ailleurs, le B suivi d'un R
au commencement des mots était souvent
ajouté par une mauvaise prononciation :
pvxvp s'écrivait 6pvnip dans le dialecte
éohen, et, en y ajoutant également un B,
nous en avons fait bride. Ce qui prouve
a justesse de celte étymologie, c'est que
les Latins appelaient une route rupta
fia, et que braut a une liaison évidente
avec bruia briser ; l'idée est la même,
parce qu elle tient à la nature des cho-
ses; notre adjectif frayé vient égale-
ment de fractut. 6
Bredda (culter brevis), brelte, patois
normand , terme de mépris pour dési-
gner une épée; brettenr.
Bref (epislola), bref. On trouve brève
dans Vopiscus , et plusieurs auteurs se
sont servis de brève»; mais libelli ou
scriptum étaient sous-entendus. Ce n'é-
tait pas des mots originairement la-
tins, tandis que les Scandinaves n'en
avaient pas d'autres , et que le vieux
irançais donnait ce nom à tout ce nui
s'écrivait : H
Quant les brefs esteientluz,
h la gent les unt entenduz.
Conquête de l'Irlande, v. 440.
N'oist de Chevalier parler,
Ke de proesce oist Ioer,
Ki en son brief escrit ne fust,
E ki par an del suen n'eust.
Bornant de Bou, v. 14492»
Dans le premier exemple il signifie lettre ;
dans le second , registre. Nous l'avons
conservé dans brevet , nomination écrite
et dans bréviaire , prières écrites; elles
étaient trop longues pour être apprises
par cœur.
Breka ( puerorum more rogitare ,
mendicare), brigare, italien ; briguer!
ou ,,n
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— 244 —
brîccone , italien , mendiant ; bricon ,
Vieux français, coquin :
> Moult a en toi, mauves bricon,
Quant tu me tenis por larron.
De saint Pierre et du Jugleor.
Peut-être est-ce aussi l'origine de bri-
gand ; cependant , d'après Adelung, Mi-
thridatesfl. II, p. 50, brigantii, bri-
gautes, aurait été le nom que les Celtes
donnaient aux troupes légères.
Bridda. (limbum assuere), border;
broder.
- Bringa (occlus) ,*brigandine$ vieux
français , entrasse : Eis qoi leyis^arma-
turae inecant in galeis, bracebiolis, cru-
ràlibus , ac sdavonica ( sclavina) quam
Brigandinam vocant; ap. Garpentier.,
Gloss. , t. I , col. 640. Si Vmdicatiori
d'Adelung était juste, les brigandines,
qui étaient plus légères que les autres
cuirasses, auraient pu être Parme dé-
fensive des brigands.
Brisiîig (prqna), braise.
Britia (in partes dividere), briser. Le
changement du T en S est fort commun :
les Kossini de Pytheas sont les Kottini,
d'après Adelung ; Geschichte der DeUt-
teken , p. 200; yuaaa , dans le dialecte
attique , se disait (parra dans tous les
autres; mesurer vient àe^metiri ; puis-
sant , de potens; rassàsier , de satiri ;
friser , du gothique frkan; glisser, de
l'allemand glitschen , etc. Broutille a
probablement la même origine.
Bros (risus), brioso, italien , joyeux.
Brogd (stratagema , fraus) , bauda ;
baudia, basse latinité; boisdie, vieux
français :
Boisdie et engin doit-on faire
Por destruirè son aversaire.
Bornons de Brut, v. 365.
On écrivait aussi voisdie , veidie :
Dune li reis se purpensout
De une veidie qu'a fere vout.
Conquête de V Irlande* y. 167.
Nous avons déjà parlé du peu" d'impor-
tance qu'accordent les philologues au
retranchement ou à l'add tion du Rj
nous citerons seulement quelques exem-
ples : sœur vient de soror ; d&s, *de dor-
sum; l'italien arato, d'aratrum ; pro-
pio, deproprius ; l'espagnol quemar, de
eremare; tetnblar, de tremulare. Quant
au G , il s'est souvent changé en I : et-
suyer vient d'estsugare; flairer, de /ra-
grare; païen, de paganus; plaie, de
plaga ; roi , autrefois rei, de reg-e.
Brud ( nova nympha ) , bru , patois
normand, nouvelle mariée.
Brudman ( conviva nuptiarum) , bru-
man, patois normand, nouveau marié.
Brccga (machinari, insidias struere),
brujear , espagnol , faire des maléfices ;
bruja , sorcière ; dans le patois de PAr—
riége, on appelle les sorcières brues-
ches.
Brun (ater), brun.
Bruni ( incendium ) , burnoier , vieux
français ; brûler. Le changement du N
en L est assez commun : orphelin vient
d*orphanus; licorne, d'unicomis, et le
vieux français disait aime d' 'anima;
gonfalon, de l'islandais gunnfani ; vé-
lin, de venenum. Le même changement
a lieu dans les autres langues, même
pour les noms propres. Les^ Normands %
s'appelaient Lormannos en vieux portu-
gais; Hieronymus est devenu Girolamo
en italien, et Bononia, Bologna. Peut-
être cependant brûler vient-il du vieux
latin perustulare , que l'on trouve dans
les fragments de Pacuvius ; l'italien eu
a fait brustolar , et , par une nouvelle
contraction , le vieux français put en
faire*ort**ter.
Brusk ( scopula ) , brusca , italien ;
brosse. Il signifiait aussi gramen exsuc-
cum, sabuletum, et le vieux français en
avait fait hruce :
En ceste bruce verraiment
Lur frez un enbuchement.**
Conquête de f Irlande; v. Ô97.
Brtggia ( pons) , brige , bruge , vieux
français, pont.
Brynia ( lorica), brnnie , vieux fran-
çais :
Il lur a cumandet que aient vestu brunies ,
E capes afublez , e ceintes espees burnies.
Charletnagnes, v. 635.
Bo ( boves) , bue , vieux français :
Li forestiers vos bues enmaine.
De Constant Duhamel, v. 317.
Bock (caper) , bue , vieux français :
S'el sang del bue chiald n'est tempree.
Traduction dé Màrèode.
Le vieil espagnol disait buco; bouc;
bouquin ; dans lé patois ie GourUaols
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— 24S —
( Marne), bica signifie chèvre. A ce mot
se rattachent probablement bucquer et
burgucr, vieux français : Lequel Thomas
en ce disant burga et bouta tellement
icelle femme, qu'il la fist choir a terre;
ap. Carpenlier, G/oMarium, t.I, col. 652.
Bucka ( subigere) , bouquer, vieux
français, embrasser de force.
Bud (tugurium), borda, provençal ,
chaumière; bourde, vieux français :
Ne trouverez meshuy ne bourde, ne maison.
Romans de Lancelot du lac.
On disait également bors, borie, buron,
petite maison; en basse latinité, burum
signifiait chambre. Buron , vacherie en
patois auvergnat , et buret, maison des
cochons en patois normand , ont pro-
bablement le même radical , quoiqu'ils
puissent venir aussi de bu ( pocora) , ou
de but (penaria). Eu vieil anglais , bure
signifiait aussi habitation , chambre.
Ther nis halle, bure, no bench.
Ap.Hickes, Thésaurus, 1. 1, P. 1 , p. 951.
Et byre est le nom des vacheries en ê-
cossais :
The croonin' kie the byre drew nigh ,
The darger left bis thrift.
Water Kelpie, ap. Scott, Minstrelsy oflhe-
Scoltish Border, t. III, p. 389.
Bu-fe (pecora), bulle, buglo, vieux
français :
Tu sanble un vilains bouvieis,
Ausi contrefez com un bugles.
Les deux Bordeor ribaus, v. 40.
De là vient beugler. L s'ajoutait quelque-
fois par euphonie : aller vient du grec irs-
poç (attique, âfspoç ; le provençal plas-
mar f de a"7r«<xt/.oç ; le français esclan-
dre, de scandalum, et l'on disait autrefois
soldomite au lieu de sodomile. Quant au
changement du F en G, il est assez rare,
quoique l'islandais ofn soit devenu ugn
eu suédois; mais le F se changeait fort
souvent en H , et le H en G. 11 y a eu es-
pagnol une permutation de même natu-
re : rafale s'y dît raeha; mais nous ne
voudrions pas assurer qu'il ait été em-
prunté au français.
Beat (sinus ) , bue, but, vieux fran-
çais ; on retranchait le G ou le T ; qucl-
uefois même on les rejetait tous les
eux :
De sur le bue la teste perdre en deit.
Chanson de Roland, st. CCXXXVIII, v. «.
Tote la teste If a du but sevré.
Romans d'Agolant, v.3T6.
Jà li eust le chief del bu sevré.
Chronique de Bertrand du Guesclin.
C'est l'origine de buste ; G se changeait
quelquefois en S : frissonner vient de
frtgere , et le provençal cossirar, de co-
gitare.
Bu* ( truncus), bûche. On employait
presque indifféremment C , CH, K et Q ;
on écrivait cachier pour chasser, cer-
kier pour chercher; Campania devenait
Champagne; cicer, chiche; roc et roche
sont le même mot ; écorce vient d'écor—
cher. La permutation avait lieu en pas-
sant d'un genre à un autre : franc,
franclie; sec, sèche.
Bult (tumor, d'après Diez, Grammatik
derromanischen Sprachen , 1. 1, p. 70),
bulto, espagnol , enflure.
Bora (toga rustica) , bure. Ce mot se
trouve déjà sous différentes formes (bir-
rus, burra, burrus, byrrbus) , dans les
écrivains de la décadence, Sulpice Sévè-
re, etc. ; c'était , suivant le Scholiaste de
Perse, pallium fimbriatum j voyez Vot-
sius, s. v° burrus.
Burdir (robur) , border , vieux fran-
çais, joûter.
Busk (virgultum), busqué, bosc, boa,
vieux français :
Le cerf aloit par bos , par près , par plains.
DicLdu Cerf blanc.
Bois, bosquet' bocage, bouquet de bois,
ont la môme origine.
Bossa ( navigiolum) , busse, busche ,
vieux français : *
Galies et barges et nés,
Esnesques et dromons fiers,
Koyes et busses et wissiers.
Philippe Mouskes, Chronique rimée.
Le provençal avait aussi bus ; voyez une
autre citation à Sneckia.
Buta ( truncare), buter, argot, déca-
piter.
Byti (praeda), butin.
Bttta ( situla ) , bota , vieil espagnol.;
botte, italien ; bouteille; pot.
Daggard (pugio) , dague.
Dain (cer vus), dain. «
Dal (vallis). Il s'est conservé en Nor-
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fttandie dans quelques noms de lieu :
Diepedal, Darnedal, etc. Le Vocabulaire
de Saint-Gai interprète walles par tal.
Dalr (uncia argenti), dallero, italien»
dollar, espagnol.
Dans (saltatio), danse.
Deila (dividere), tailler, tailleur, til-
le, tiller, tiltotte.
Demakt (adamas), diamant ; probable*
meut du latin, quoiqu'il ait plus de res-
semblance avec l'islandais.
Diup ^ proTundum ) , douve. Le P se
changeait souvent en V : episcûpus est
devenu en italien vescovo, et capta , en
français, chèvre; ripa, rive; saper e ,
savoir; etc. Grégoire de Tours emploies
doga pour signifier fosse ; mais ce n'est
pas dans ce sens que le prenaient les é—
crivains latins qui s'en sont servis. Yo-
piscus disait , Àurelian. , c. 48 ; Facta
crat ratio dogae , cuparum , navium et
operum. Dans le Vocabulaire de Saint-
Gai, profundilas est expliqué par diufi.
Docg (canis) , dogue.
Do rg a (captare, ambire), torca, pro-
vençal, et teurquette , patois normand ,
lien. Le G s'est souvent changé en G :
le vieil allemand gamz est devenu ga-
musa en espagnol , et camoccia en ita-
lien; le portugais lonc vient de longus,
et castic , de casligo ; le va la que caru ,
de gero. Le nom du geai est cayo en
espagnol ; argilla s'y est changé en or-
cilla , comme notre drague en drèche ,
et Von écrivait en vieux français hau—
berc et hauberg , go n fanon et con fa-
non , galice et calice.
Dosra (morariï, discolo, italien et es-
pagnol ; discolus, basse latinité; pares-
seux. On les a dérivés de iï\)(T*o\oç ;
mais discolus est souvent écrit par un I,
et sa signification dans VEcbasis, v. 125,
s'accorde bien mieux avec une origine'
septentrionale :
Sed dicere plura retardo,
Imberbis juvenis, Tullensis discolus urbis ,
Peccatum fateor.
Dotta (dormitarc) , radoter ; il pour-
rait venir aussi de Jmtii ( cogitatio ) ,
et aurait signifié primitivement penser
la même chose, se répéter.
Dôggya (rigare) , adagar , provençal ,
arroser.
QdR (hasU) , dard ; 41 se trouve 4*tt*
Àbbon,l.l, v. 259.
Draga (tfahere) , draguer \ il détail
conservé dans plusieurs patois, quoi-
qu'il ait été récemment emprunté à l'an-
glais. Dregg signifie en islandais fex ,
sedimentum.
Dratta (itîlare), trotter*
Drecka (bibere), trinquer*
Drepa ( percutire ) , draper i attra-
per, frapper. Cette dernière étymologie
nous semble fort douteuse ; nous ne
pourrions la justifier par aucune analo*
gic.
Dril (res abjecta), drille > vieux fran-
çais, chiffons.
Dromund ( navis) , drOmont , vieux
français :
Lors fait les charpentiers mander
Por cele barge commencer ;
De trente piez fu le dromont,
Li maz en fu droit contre-mont»
Romans de Blancandin, Ms. 0987, fol» 18*.
Peut-être cependant vient-il du grec
S/oo|xwv ; on trtfuve dans Fulgentius
Planciades, qui écrivait vers 500, dro-
rao, genus navicellae velocissimae.
Drygia (parcere) , 'druge, vieux fran-
çais, éjpargne :
Certes ce n'est mie de dru g es,
Que tu es si chetiz et las»
Les deux Bordeor ribaus, v. 41.
Dubba (instruere), addobbare, italien;
adouber , terme du jeu des échecs , irict-
tre les pièces en ordre ; adouber , vieux
français, faire chevalier :
Duc Ay mon nostre père tfautrier nous
commanda
Que venissions a court, et moult vous supplia
Que nous adoubissiez au jour qu'A vous
plaira.
Gharlcmagne répond :
Vous feray chevaliers, ne vous en douiez ja.
Romans de* Fils Jy mon, v.212.
Les autres laugues romanes l'avaient é-
galement adopté :
Todos son adobados ; quando mio Cid esto
ovo fablado
Las armas avien prisan é sedian sobre los
caballos.
Poema del Cid, v. 1008.
Mot fo lo Sarraxi ricamens adobeU*
Feroorat, Y.103&
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y
— 247
Adub signifiait aussi armes :
Cuntre le soleil reluisent cil adub ;
Osbercs ehelmesi getenl grant flambur.
Chanson de Roland, st. CXXXV, v. 2.
Nous avons conservé radouber.
Dverg (nanus), drage, vieux français:
Ceste fresaude, cestc drage,
Jetons en mer isn élément.
Ap. Carpentier, t. II , col. 163.
Voyez Gervasius Tillebericnsis , Otia
Imper ialia , ap. Leibnitz, Rerum Brun-
svicarum Scriptores, t. I, p. 987. T ras-
go si gni Oc lutin en espagnol. Le V a élé
rejeté , et le R transposé i on dit encoro
en Languedoc fa le drac, faire le diable ;
Roquefort , t. I , p. 410. Peut-être l'is-
landais n'est-il pas la source immédia-
te de ces deux mots; mais leur origine
tcutonique n'en est pas moins certaine ;
ils viendraient de l'allemand Drake. Ou
trouve Dracae dans Y Otia Imper ialia
de Gervasius Tilleberiensis.
Dcgca ( navis piscalorius ) , dogre ,
vieux français. Le R s'ajoutait quelque-
fois : ainsi ostreum vient d'oorsov , fron-
de de funda , perdrix de perdix , trésor
de thésaurus.
Dcxd ( coecus ) , duodo , provençal ;
doudo, portugais, inintelligent. Le L se
changeait fort souvent en U ; le proven-
çal avait fait animau d'animal , mau
de malum ; autre vient d' al ter , chaud
de calidus, vautour àevullur; sou, fou,
cou, s'écrivaient naguères avec un L. Ce
changement avait lieu jusque dans les
flexions du même mot : falloir, vouloir,
valoir, devenaient faut , vaut, autrefois
valt, veut, autrefois velt.
Ecki (non) , aucun , pas un; on trou-
ve aussi dans le vieux français nesum ,
nisum; c'est la même idée avec la né-
gation latine. Les Scandinaves disaient
eil M, non unum, et ils le contractaient
en eicki ; c'est certainement l'origine
d'onc, onques : il n'y a d'ajouté qu'un N
euphonique.
Eckill ( pirata j , exiller , essiller ,
cschiller , vieux français , ravager :
Las or verrai mon pais essillîer,
Et mes grans tors abatre et pecoier.
Romans de Garin , v. 0791 \ ap. Mono ,
Teulsche Heldensage.
Et li esches "fa molt tort assemblez
Et li avoirs qui la fu conquêtes.
i H Moinages Renouart.
Quant Gurloc ot pris son esceo
A terre volâst estre a sec.
Roman» de Brut, v. 99Bf.
Heroult e H Daneiz ont l'eschec despendu,
Et tant de l'ai tre aveir oomme il orent voulu.
Romans de Rou, v. 372T.
Le nom français du jeu des échecs cor-
respond ainsi à son nom latiu , ludus la-
trunculorum.
Egg (acies ferri) , aigu ; aiguilte ; ai-
guiser.
Eggia ( stimulare ), aiguillonner.
Elian ( impetus) , élan ; estes , vieux
français :
Graelent munte et valt après
Parmi le vile a grant eslev.
lais de Graelent, v. 649.
Ergi (nefaria libido), orgie.
Ermalaost ( colobium ) , armilausa ,
basse latinité. Isidore lui donne une au-
tre origine : Armilausa vulgo vocata ,
quod ànte et rétro divisa , atque aperta
est , in armos tantura cl a usa , quasi
arraiclausa , G litlera ablata. ; Origines;,
1. XIX , c. 22. On trouve déjà armilausa
daus l'interprète de Juvénal, Sat. VI.
Eyr faes), airain. Cette étymologie.
ne semble pas probable. Ou lit dans
Theod. Prisciaous, 1. 1, c. 9 : Ferri vei
aeraminis . purgamenta. Cet aeramen
doit être l'origine d'airain , en proven-
çal aram ; le rame italien , enivre ,
donne une nouvelle force à celte conjec-
ture. *
Eyst (oriens) , est.
Fadr ( orna tu s ) , faraud , patois nor-
mand ; le D et le R ont été transposés ;
le même mot existait dans le vieil an-
glap: .
And bis hatire was wele farand.
Rtfbert Mannyng , Chronical ffist. of
England.
Failen (imperilus) , faquin.
Fall ( lapsus ), dévaler , vieux fran-
çais:"'
Trois fois remonte et trois fois dévala.
Marot
. Falsa (adulierare)* falso, vieil ita-
lien, corrompu ; falsifier. On lit dans le
miges4., \. XXXXVÏlI r c. X , 1. Sfc: Qui
pondéra aut mensuras falsassenl.Falser,
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vieux français, a probablement 4a mê-
me origine :
Par mon des justice&rai
Ja por home n'en falserai.
Dolopatho*. *
Fausser j'emploie encore dans le senstie
l'islandais : une cuirasse faussée.
Famenn (rarus) , famine.
Fant ( fanaticus ) , fantasque ; fan-
tastique,; fanlaisie.
Fardi (fucus), fard.
F ata (vestire), fatiste, vieux fran-
çais , poêle.
F el a us ( indigus pecuniae ) , felun ,
yieux français , dangereux :
A deux sérpens félons et fiers
§ui sanG gietent de leus en leus,
t par la boche leur sait feus
Combattre te convient aincois.
Dê la Mule sont frain , v. 888.
Parmi une forest espesse,
Mult i ot voie felonesse ,
De verz ramz et d'espine pleine.
Romans dou Chevalier au Lyon, v. 136.
Se burte encontre le chevalier si felon-
neusement , qu'il lui convint vuyder les
arçons et tomber a terre moult rude-
njfent ; Romans de Girons le Courtois.
De là l'expression renfelonir la guerre ,
bellum acerbius getere; fel, félon , fi-
lou , en sont aussi dérivés.
* Fell (mons), falise , vieux français,
falaise; peut-être du vieil aUenfand fe-
lis. On trouve dans uue glose allemande,
ap. Docen , Miscellaneen , 1. 1, p. 240 :
Velisin , ingentissaxi moles.
FEN^palus) , fen , provençal, fumier
(quijient lui-même d'humus) ; fane,
vieux français , fange.
Ferbynd ( oves quatuor cornubus ),
farrain, vieux français :
Bien prept uns lièvres ou uns chevreuls
Farrains ou serCs, ou atres bëstes. *
Dolopaihos, p. ^03.
Fia (odio habere) , fi. On trouve phy
dans leS écrivains latins ; mais , d'après
Donatus(ap. Terent Adel., act. III, se.
III , v. 50) , C'était une interjection d'é-
tonneraent,ou d'admiration.
Fiad (dives) , faiticb, vieux français ,
riche, élégant :
D'onour, de sens si garnie
Et de si faitich atour.
Serventois couronné à Valehciennefa
st. J; ap. Roquefort, Poésie Françoise
On trouve fetis dans)^ Romans dè ta tysst.
Finn ( poïilus),.fini.
Fimma (jnjenire ) ,-finer , vieux fran-
çais : Bien voulons aucun peu de bonnes
viandes et de bons vins , si en pouvons
finer ; Le Petit Jehan de Saintré.
Fiolld (multitudo) , folta, folla , ita-
lien ; foule.
Fladra ( adulari ) , flatter.
Flaki ( planum quid et latum ), fla-
que d'eau j on trouve floc en vieux fran-
çais.
Flasra ( lagena ), flasee; flascon ,
vieux français ; flacon. Phlasca et fiasco
se trouvent dans Grégoire de Tours et
d'autres écrivains du commencement de
la basse latinité. Hesychius dit : <pAa<r~
*wv Sî èa-éi ztâoç ttot^oioi», et la môme
origine est indiquée par Isidore : Flascae
a graeco vocabulo dictae ; Origin. 1.
XX , c. 6.
Flata ( planus ) , aplatir ; aplanir
nous empêche de croire à une origine
latine , et le F s'est quelquefois changé
en P; l'italien Giuseppe vient deJosephUs,
l'espagnol soplar de sufflare , et le pro-
vençal solpre de sulphur.
Fletta ( diffindere ), flatir,' vieux
français ^ pousser, renverser :
Or escutez corne jo fud fous
E esperduz e entrepris,
JKe un plain bacin d'ewe pris
E^sus le perron l'a flati.
Li Torneimens Anticris t, Ms. de N. D.
n. 8, fol. 213.
Fletta signifie aussi nudare, el le vieux
français l'employait également dans cet-
te acception : ,
Merci crier ne li vaut rien ; *
Hors le traient corne un mort chien ;
Si l'ont sor un fumier flati.
De la Borgoise dïOrliens, v.497.
Flock (calerva), floc, flou, vieux fran-
çais :
Âpres un moult grant flou de pors ,
Grans ét peux et noirs et sors.
LiPovres Clercs , v. 148.
Le C se changeait quelquefois en U.
co i me dans louer de locare, jeu de /o-
cus t lieu de U>cu*,pcu depaucus; l'ita-
lien l'a conservé, poco t giuoco, loco,
• Flou ( turba ), flo ; flotte, vieux fran-
çais ; flot :
Grestiens leur eschieles drescent;
Le flo d'eus aus cresniaus tes plante.
Guiart, Branches des royaux Lignages.
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Snjori ot^negrantflote
e clerconciaus a la perote ,
Devant les portaus de l'içlise ,
Ou cele ymage esjtoit assise. >
Gantier deCoinsi, Miracles de Notre-Dame.
Flod (diluvium), floïs; peut-être ce-
pendant de ftuctus.
Flor (superficies), à fleur d'eau, à
fleur de terre ; effleurer^
Flot ( supernatatio navis in aqua ) ,
à flot.
Flot a, ( supernatare ) , flotter.
Floti (classis), flotte, flottille.
Flco (musca), felouque ; les Anglais
disent aussi fly-boat.
Fol ( stolidus ) , fol , vieux français.
Foll était un mot gaulois d'après Du
Gange ; le celtique breton l'a conservé ,
et on le trouve également dans le vieil
espagnol ; Milagros de Nuestra Senora,
St. 89, 195, etc.
Folk (populus ), folk, vieux français,
troupeau; afolcar, provençal , attrou-
per.
For, particule qui ajoutait une idée
de mal dans la composition des mots
islandais*: for-dœmi, for-leggia , /br-
rada t et que Ton trouve aussi ^u vieux
français : for "Conseiller , fof-faire,
for-fait y for-juger, for-mener, for-
tene , etc.
Forna (iramolare, offerre), fournir ;
offrir a subi le même changement. L'O et
l'OU semblaient si peu différents, qu'on
les faisait rimer ensemble :
Oies, signor, por Dieu le créateur,
Bone chanson, aine n'en oistes meillor.;
C'est de Guion a la fiere vigor
Qui de Hanstone tint la terre et l'onour.
Romans de Guy de Hanstone,
Fors ( furor animi ) , force ; forcia se
trouve dans la loi des Ripuaires et des
Bavarois.
Fraud (spuma), brô, patois normand.
On sait que le F se confondait souvent
avec le V, et celui-ci avec le B j mais on
a aussi quelques exemples d'un change-
ment immédiat. Le vieux français bevre
vient du latin jiber, l'italien bioecolo
de floccus , bonté de fons , l'espagnol
abrego à'africus, Estcban de Slephanus,
et le valaque bagu de ftgere.
FrbdinnF congelatus), freddare, vieil
italien, geler; fred, patoil normand,
froid vit froid te^rtaojwût autrefois
fred ; frais.
Fridill (amasius), drille, vieux fran-
çais:
_ De nos bons drilles
' Voilà tout le refrain :
J'aimons les filles
Et j'eimons le bon vin.
Chanson de Henri IF.
Frio (semen), friolet, patois normand,
haricots en grain.
Frisk ( receps), fresco, italien ; frais.
Frtgd ( voluptas ) , f regare , italien ,
caresser.
Frjrkna (strenuus), franc,.
Fur (ignis), feu. Son étymologie est
fort incertaine; c'est un mot primitif,
qui devait par conséquent être dérivé du
latin, et le provençal fioc, l'espagnol
fuego et le portugais fogo semblent venir
de focus; on trouve aussi en vieux fran-
çais fuec et foc : Glamaudo et alla voce
dicendo : à foc, à foc ; ap. Carpentier, t.
II, col. 458. Mais l'origine teutonique a
aussi de fortes raisons*en sa faveur. Fo-
cus est le radical defouer, et il est dif-
ficile d'admettre deux changements d'un
"même mot aussi différents. Le Vocabu-
laire de Saint-Gai explique ignis par
fuir; le Romans de Garin, v. 65U,
écrit fu> et Ton trouve dans^ Marie de
France v suivant M. de La Rue ( M. Ro^
quefort litfu), t. III, p. 54:
Fire etchaundeles alumez.
lais del Freisne, v. 819.
Lô radical de l'allemand feuerelâe l'an-
glais fire semble appartenir à l'islandais :
fura, firaf pin, y aura naturellement si-
gnifié torche, feu. ,
Fylia (pliea ) , falda , espagnol , bâs-
que^, pli d'un habit. Cette addition du D
y est assez fréquente : agréable est deve-
nu agradable; enseigné, ensehada 9 - etc.
Ga (respicere) , aga, patois normand,
tiens 1 fais attention.
Gabba ( deludere ) , - gàbber . vieux
français. Peut-être gobeliw en vient-il
aussi; on lit dans Orderic Vital : BaemQii
quem de Dianae phano expulit (S. Tau-
rinus) v hune vulgus Gobelmum appellat,
et dansnne description du pays de Galles,
insérée par Higden dans sou Polychroni-
con :
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— $50 —
Deth 8k#fl« fendes kyndc
ButdetbslewMertyn
Merlyn was ergo no goblyn.
Gobelin était ainsi un nom populaire du
Diable ( et cela empêche de loi supposer
«ne origine grecque , xoGoùoç)* comme le
Kobold allemand et le Bogie écossais (par
métalhèse du Bet du G). Le Diable était
souvent appelé magnus irritor gentium,
et il semble assez probable que gobelin
est ?enu de gdbba , comme lutin de /u—
dere; cela s'accorde avec notre Esprit
follet.
Gafa (donom , mtmus) , gabelle; en
anglo-saxon, gafal signifiait tribut.
Gafpall (furca), gaffe, vieux français :
Ung baston, nommé gaffe, ayant un
croc de fer au bout ; ap. Carpentier , t.
II, col. 560.
Gafl (transversum dorons), gafle,
vieux français, pignon.
Gàflok. ( spiculum ) , javelot.
Gacn (victoria, lucruro), gaigrfe;
gaain , vieux français, gain, gagner :
E por faire les goanz occises,
Les grans gaainz e les conquises.
Benoît , Chronique rimée, v. 348.
Noz officiers demandent et r' clament
aucuns droits , parts et portions , es gai-
gnes ou es pilles faites sur noz ennemis ;
Ordonnances des rois de France , t III ,
p. 55.
Gagusemi ( redtlus) , gagnage , vieux
français , revenu ; gaignage , vieux fran-
çais, pays ennemi que le droit de la guer-
re autorise à piller, «
Gala (canere) , galer, vieux français,
se réjouir : f
Despen a raison , ch'est savoirs : .
Car chil qui gastehtlor avoirs ,
Quant ils n'ont mais que galer,
Bmbler les fait besoin aler. ,
Adam de Guiency , Distiques de Caton.
On en avait fait aussi un substantif, gale :
Soft F aventure bonne on maie ,
Rire ,.plorer, courroux ou gale.
AlainChartier, Livre des quatre Dames,
GaHareYèst conservé en italien, et nous
ayons encore cigale et gala, qui semr-
blent dérivés du même mot. Gallare était
déjà connu du temps de Varron ; mais U
se prenait en mauvaise part , et ne s'em-
ployait, à notre connaissance* qu'au par-
ticipe présent : Et Deam ga Hantes varie
retinebant studio ç «p. Nomfus iïarceHn&,
Dé Propfietaie Sermonis; voyez auaai
Ânthol. Latin-, L I , p. 54.
Ga£a (clamare), héler. CeehMgemeBt
est assez rare, cependant en espagnol
kermano vient de germanus , hinojo de
geniculum, hielo de geiu (on écrivait
même autrefois gielo ; Âlexandro , st.
965 , ?. 4 ) ; on disait en islandais gloa et
hloa, et en vieux français gambais et
hambais, gouspiller et houspiller.
Galapim (pusillus), galopin,
Galeioa (navis aetuaria), galrote,
galion , galie , galee , galeace, galère , et
probablement le vieux français calaos ,
chalans :
Ghalans , banax , nés apresta.
Romans de Brut, v. 0686.
Le changement du G en CH a eu lieu aussi
dans ficher de figere , et chamois du
vieil allemand gamz ; nous en trouve-
rons d'autres exemples.
Galci (patibulum) , colgar, espagnol ,
pendre.
Galli ( naevus ) , galle»
Galsi ( effusa et proeax laeUtia } ,
gausser.
Gama (joculari), gui ma , provençal;
gambade; gambader. Le B s'introduit
souvent en français après le M ; nombre
Vient de numerus , le vieux français re-
membrer de memorari; asemler, qne
Ton trouve encore dans le Romans de
Rou, est devenu assembler, et cette ad-
dition avait eu lieu aussi en islandais ; on
disait également gaman et gamban\
ainsi que kumbl et kumi , audhumbla et
audhumla.
Gard (praedîutn), gsr , vieux fran-
çais, jardin. Il pourrait venir àn la-
tin ehors eu hortus ; mais une origine
teutonique nous semble plus vraisembla-
ble. On trouve cartin dans la version
interlinéaire de Kero , et garlo dans le
Vocabulaire de Saint-Gai ; le nom latin
de Montbelliard est Mons Belligardus ,
et plusieurs grosses fermes de la Basse-
Normandie , qui , suivant Dudon , avait
été partagée au cordeau entre les com-
pagnons de Rollon, portent encore main-
tenant le nom de Cour : c'est probable-
ment son origine dans les*aeceptions où
il ne vient pas de curia. Cortil en pro-
vençal signifiait un verger.
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Gard (fluctus pclagicus, dominium ),
gord , vieux français ; gordus , basse la-
tinité , espace où Ton a placé des filets
pour la pèche. Celte étymologie paraît
d'autant plus probable , que gardlendi
signifie locus circumseptus.
Garm (canis infernorum ), gourmand,
Mand signifie probablement homme ,
comme dans Normand et Allemand ;
gourmand est Thomme-chicn ou l'hom-
me yorace , car tous les animaux vora-
ces étaient poétiquement appelés garm;
FiMsvinns-mal , st. XIV.
Gas>i (anser), ganso, espagnol ; gan-
se à , valaque ; gans , gante , vieux fran-
çais. Le S suivi d'un autre S se chan-
geait quelquefois en N ; roncin est venu
de rosse ; ensemencer se disait en vieux
français es se mer, et ainsi , issî. L'oie
mâle s'appelle encore en patois normand
gars; le premier S a été changé en R,
comme dans orfraye , à'ossifragus, et
le vieux français desur pour dessus y
varlet pour vaslet.
Gâta (observare), guetter; agailar,
provençal ; gai* , vieux français , senti-
nelle ; catar vieil espagnol :
Abrio sos oios , catô â todas partes ,
En ti cravo alora, porend* es salvo de mal.
Poema del Cid, st. 3o3, v. 3.
Gâta ( semila ) , guet , vieux français ;
il a long-temps signifié eau courante ,
fleuve; on lit dans le Romans d'Ago—
tant, v. 555 :
........ Il otla grant eve passée
Qu einz ne passa nus homs de mere ne.
Et v. 360 et 580, il l'appelle le gue. Un
passage du Charlemagnes , v. 255 , n'est
pas moins positif :
Les reliques sunt forz , granz vertuz i fait
Deus,
Que il ne venent a ewe n'en partissent les
guet.
Le latin vadum s'employait dans le
même sens :
Ad vada Neptuni fontes et flumina currunt ,
Etquocuuque potest currere currit aqua.
Alanus, Liber Parabolorum, c. III, v. 13.
Mais nous croyons qu'on lui suppose à
tort une origine arabe ou ^^Ij ,
car Abbo lui donnait d^-jà celte .iccep-
tion :
Donec ad alla caput ftcxït Phoebus vada
L.I, v. 553,
Nous ne savons si ce changement de si-
gnification eut lieu parce qu'ainsi que
l'a dit Pascal , les fleuves sont des che-
mins qui marchent, ou parce qu 7 en hé-
breu le même mot T5PT signifie chemin
et fleuve. Le vieux français guion, guier,
£uide, guider, se rattache à l'acception
islandaise :
Guionsafaitde paîsans.
Romans de Brut, v. 3031.
La vie Saint-Morise leur conta uns jogler,
Qui uns emperere ot commande a guier
Une ost de chevaliers, ses anemis grever.
Bomans du Chevalier au Cygne; Ms. du
Roi , Sup. frauç. n. 640/8 , p. c, fol. 18,
verso; col. B, v. 7.
On disait aussi vaier :
Car nos vos vodrons convoier \
Ni aura pmost (?), ne vaier,
Qui volentiers ne vos convoit.
Bomanz dou Chevalier au Lyon; ap,
Mabinogion, p. 141.
GE[Ri(segrnentum panni triangularis),
gherone , italien , habit ; gerun , vieux
français :
11 garde avant, si a choisies
Desoz cel arbre les alies.
Il vint avant, si les quilloit
Et ses deux gérons en emploit.
Bomans des sept Sages, v. 1928.
La gunele fut senz gerun t
Mais desus out un caperun.
Tristan, t. H, p. 08.
On avait fait aussi un adjectif, gerone :
Et par desore un bliaut gerone.
Bomans d'Àuhri li Borgonnon, v. l!9 ;
ap. Bekker, Fer ab ras, p. LXVIII.
Gestr (hospes), gestre, vieux français,
allié.
Gifr (monslrum giganteum) , givre,
terme de blason ; griffon ; gifr fait gi-
from dans une de ses flexions :
Miok em ek gifrom gramastr.
Ifelga-qvida J, st XV, v. 5.
Le R a été transposé.
GtorA. ( fidicula ) , gigue , vieux fran-
çais :
Estives» harpes, et sautlers,
Vieles, gygues et rotes,
Qui chantoient diverses notes.
Bomans de la Poire; Ms. 7995, fol. 66, recU
Probablement le même nom a été donné
a une danse que l'on accompagnait or-
dinairement de cet instrument.
Gild (validus), gel de, gueude, vieux
français-, infanterie :
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— 282 —
Livra lui set cent chevaliers
Et de la gueude trois milliers.
Romans de Brut, v. 0516.
'Notre gelde e nos homs fêtes avant haster.
Romans de Rou, v. 4332.
On écrivait aassi joude, et sa significa-
lion semble plus générale :
Archers, serjans e joude a pe.
Conquête de ï Irlande, v. 2587.
^ Gcimpdr (genus quoddam fimbriaeves*
tiura ), guimple, vieux français :
Trueve la guimple ensangl entée
Gui de novet ert defoulee.
Fabliau de Piramus et Tiske, v. 067.
L s'ajoutait quelquefois, ainsi qne nous
l'avons déjà dit : sanglant vient de sang,
et l'on écrivait en vieux français riber
et rt'Wer, riffer et riffler. On suppri-
mait aussi le M, comme dans le vieux
français danzelle, donzelle de domini—
\ ce// a, l'espagnol otono d'aulumnus, le
portugais dano de damnum, sono de
somnus :
Et en vo chiersoit me guiple posée.
Romans d'Aubri H Borgonnon, ap. Bekker,
Ferabras, p. 1S9,
Guimpe, la forme actuelle , se rapproche
beaucoup plus du radical islandais. Le
vieux français en avait fait aussi guim-
pler :
Ele tumat de tut son atente
A H vestir e aturner
E a lacier e a guimpler.
Lais de Nabarez, v. 8.
G:nning (allectalio), enging, engigne,
engiguier, vieux français :
Ne li vaut en nule manière,
Enging, ne force, ne proere.
Dolopathos, p. 180.
En la ville loin du moslier,
Ont fait, pour la gent engignier,
Un hospital plain de contrais ;
Ainsu'ex barat ne fu mes fais.
Bible GuioL ap. Roquefort, Glossaire,
t. I„j>.458.
Il se trouve encore dans La fontaine, I.
IV , fab. II. Voyez aussi la citation au
mot Labba. L'espagnol a conservé in-
ganar, tromper.
Glad (splendens), éclatant, éclat.
Glosa (interpretalio) , glose. Yl^rjcra.
signifiait un mol d'une langue étran-
S ère, une expression poétique ou hors
'usage , qui exigeait une glose. Dès la
fin du 8* siècle , c'était unius verb'i
vel nominis interpretalio; Al coin , ap.
Du Gange, Glossar., préf.^p. xxxvm.
Gtmegesde gemissemens;
Tels ert la glose e li sens.
Benoit, Chronique rimée, v. 9H.
On en avait fait le verbe glosser :
Es livres que jadis feseient ,
Assez oscuriment diseient
Pur ceus ki a venir esteient
E ki aprendre les deveient .
Ki puessent Rosser la lettre
E de lur senle surplus mettre.
Marie de France , Prologue, v. il.
Glosa ( evulgare ), gloser :
Glum ( strepitus ) , gïume , valaque ,
joie.
Gljesi ( res polita ) , glace ; de là
peut-être la locution : poli comme une
glace.
Godi ( pontifex ), bigot , deux fois
prêtre, hyppocrite; ou peut-être du vieil
allemand ot, presque , presque prêtre.
Gola ( aura frigîda ) , galerne , vieux
français , vent du nord :
Si galerne ist de mer , bise, ne altre vent.
Charlemagnes , v. 38!.
Les Espagnols disent galerno , et les
Anglais galé. Cette addition de ne n'est
f>as sans exemple dans le vieux français:
a Chanson de Roland , st. CCXXlV ,
v. 5 , dit paterne au lieu de paler, et
nous verrons tout à l'heure morne venir
de mor. Il ne serait pas impossible que
galère vînt de gola, et signifiât un navi-
re allant à la voile. Nous avons déjà
indiqué une autre étymologie ; voyez
Galeida.
Gort ( jactator ) , gourd , vieux fraçr
çais :
Guerre est de Dieu le grand flaeil
Et le maillet de la justice ,
gui est aux bons paix et conseil
t terreur au gourd et au uice.
Robert Gaguin ; Passetemps de ? Oisiveté.
Gufdusse trouve dans Sulpice Sévère,^
dans le poëme d'Abbon , 1. 1 , v. 4».
Quinlilien dit, Jnst. , 1. I, c. 5 : Gurdos,
auos nVo stolidis accepit vulgus, ex
ispania duxisse originein audivi.
Giufa (scuîpere), graver; gravé , pa-
tois normand, marqué de petite vérole.
Gram ( ira tus) , grara, vieux français :
Gram et dolent en sunt et esbahi.
Romans de Garin li Loherenc , v. 9631.
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Gramoier et grains ont Je même radical :
Li suens maris l'entent, mout se gramoie.
t Bêle Emmêlas, ap. Paris, Romancero
François, p. 29. '
E quant il l'a oi , s'en fu grains et iriez.
Romans d'Alexandre.
Granni( vicinus ) , engraigner , vieux
français , approcher :
Li dus Rollans voit la mort qui l'engraigne.
Romans de Roncevaux.
H semble avoir une autre signification
six vers plus bas i
Sa dolors tote li espant et engraigne.
Peut-être vient-il de graignor , plus
grand : r
i terre , n'i out unkes grai-
gnor.
Romans de Rou, v. 1002.
11 signifierait alors devenir plus grand ,
s'accroître.Nolre première interprétation
a été adoptée par Borel. Quant à l'addi-
tion du G , on en connaît beaucoup
d'exemples : le portugais amargo vient
a'amarus , l'italien ignodo de nuâus , le
valaque curgere de currere, et étran-
ger de stranus. D'ailleurs; cette addition
ne fait ici que modifier le son du N, que
le mouiller ; c'est Tégné espagnol.
Gras ( leguraen ) , gràos, portugais ;
toute espèce de légumes farineux ; cette
origine nous semble plus probable que
le latin g r amen ou l'arabe tmyà par
métathèse , comme l'anglo-saxon gœrs.
Dans le Vocabulaire de Saint-Gai erba
est traduit par gras.
Grata ( lugere ) gritar , espagnol ;
reglîeTer! 1 5 Vie " X fraBÇaii î
Graut ( pulmentum ), grnau.
Gref ( caelare ) , greffer.
Greip ( ansa ) , grappin , grappe ,
griffe , agrafe ; grapa , provençal ,
fourche. Le changement du P en F est
assez rare, cependant on disait en per-
gan J^H e t J^» , en vieux français
gripum et griffon , et l'italien far f alla
vient du latin papilio , du provençal
parpalho ou du lombard parpalia.
Grila ( terriculamentum ) , grayle ,
vieux français , espèce de trompe :
'«U oissiez grayles soner
— ines et cors corner.
Romans dé Rou, v. 15135.
Grima (larva) , grimer.
Grimm f terribilis ), crieraer, cremer,
vieux français , craindre.
Beneit li biers qui crieme Nostre Seigneur .
Beatus vir qui timet Dominum
Comm. sur le Pseautier, ps. III.
Mult creim Normanz e mult les dot.
Romans de Rou , v. 13004.
On trouve aussi le substantif criesme,
ïdem, t. II, p. 44. Une origine latine
semble peu probable ; c'est trembler
qui vient de tremere.
Griot ( saxum ), greto , italien;
grès. 'Probablement l'espèce de cerise
dont les noyaux sont fort gros en tire
son nom de griotte ; dans le patois des
environs de Caen on appelle les noyaux
des cailloux.
Gr.p (raptus), grip, vieux français,
vol.
Gripa ( rapere ),.griper, vieux fran-
çais ; encore usité dans le mot grippe-
sou ; graper, vieux français :
Nef ni demeure qu'il ne preingnent ;
Tout est vendengie et grape.
Branches des royaux Lignages, t. II ,
V. 3770.
Grappare est encore usité en italien.
Gru (mulliludo), groupe ; le français a
également ajouté un P dans dompter de
domitare, et le provençal dans dompna
de domina , sompne de somnium. Dans
les inscriptions de Gruler on trouve eu-
phemerus , p. DCXXII , et kiemps . p.
cxxxvi. 1
Grufa (cernuare), grufolare, italien ,
allonger le grouin.
Grugca (faeces commotare) , grouil-
ler. Le G se changeait souvent en I ; es-
suyer vient A^ehmgare , païen de paga-
nus , plaie de plaga ; et quelquefois en
L, comme l'italien Baldacco de Bagdad,
l'espagnol esmeralda de smaragdus ;
Isidore disait déjà : Sagma quae cor—
rupte Yulgo salma dicitur; Origin,, I.
XX , c. ïb' ; et salma s'est conservé en
italien. Nous ne connaissons pas d'exem-
ples d'une autre permutation de GG ;
maisGL sont souvent devenus LL mouil-
lés : cailler vient de coagulare , étrille
de slrigilis , veiller de vigilare.
Gul ( flavus ) , giallo , italien.
Gcll ( aurcum ) , gueule , terme de
blason, rouge. L'or était rouge pour
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Googl^j
— m —
les Scandinaves : raudan skibld... ok
var dregit a Ieo med gulli ; Laxdœlam—
ga , c. XXI ; voyez aussi c. LXXVII ;
Sigur'fyar-qvida II, st. XX et XL ; rau-
dulï , rougeur, désigue même l'or; Vaf*
^rudnis-mal , st. XLVII , et Skalda ,
p. 223. On trouve aussi golt-rot dans lo
Nibelunge Not , et dans le Romans d'Ago-
lant , ap. Bekker , Ferabras , p. 185 :
Conquis i ont roge or et blanc argent.
Gulunn (aureus), jalne, vieux fran-
çais, jaune :
Calcédoine est piere jalne.
Marbode, Pierres Précieuses.
Il peut cependant venir do galbinus, qui
est devenu galbenu en valaqne.
Gunn-Fam (vexillum militare) , gon-
fanon, phanon, fennion, panon , penon,
penoncel , vieux français. On trouve
gundfauon dans le Ludwigslied, 1. 27.
Gjela { mulcere), cajoler , engeoler ;
probablement le vieux français galois et
galant ont la même origine; gaillard
nous semble plutôt venir de gala.
Had (contumelîa) , honte. Le suédois
en a fait han , et l'allemand hohne. Le
français a également pris le N ; mais il a
conservé le D sous la forme du T : honi
ne l'avait plus. Honida , qui traduit
contumelîa dans le Vocabulaire de Saint-
Gai, ne laisse pas de doute sur l'origine
teutonique de honte , honteux, éhonté.
Hafn (portus), hafnc, vieux français :
Braz fu de mer, hafne i aveit.
Lais de Gugemer, v. 182.
De là vient sans doute havre. Le change-
ment du F en V est trop commun pour
Sue nous en citions des exemples, et le
r «"est changé en R dans eofre , de co-
phinut ; diacre, de diaconus, et timbre,
de tympanùm. Cep ndant les Celtes
donnaient le nom d'Aber h l'embouchu-
re des fleuves : Aber hritannice dicitor
locus omnis ubi aqua in aquam cadit ;
Giraldus CambrensiS ap. Aaeiung, Mi-
thridatesyt. Il, p. 41.
Hafrar (aven a), havron, patois nor-
mand, avoine stérile.
Haci ( sep tu m ), haie. Nous nous en
rapportons à l'interprétation d'Ihre , car
nons n'avons jamais vu Hagi qu'avec le
sens de poictw ; mais il nous semble plus
qde probable qu'il existait en islandais
unmot à peu près semblable. HegninçéM
gni0e haie; hegna, entouré de haies, et
en patois normand , le fruit du mespi-
lus axiocantha , dont presque toutes les
haies sont faites, s'appelle hague. D'ail-
leurs on Ut dans V Annales Fuldenses, an-
no 891 ; ap. Du Chesne , Script. Norm.,
p. iS : Norman ni , devastata ex maxtma
arte Hlotharici regni regione, prope
uvium Clyla , loco qui dicîtur Lovon-
nium, sepibus (more e^rum) munilione
capta , securi consederunt; et plusieurs
endroits portent encore le nom de haie :
la haie de Valogne, la haie d'Ecquetot,
Saint-Germain-en-Laye (en la haie),
etc. On sait que les Normands campè-
rent à l'extrémité de la presqu'île du
Cotentin ; il reste même des traces de
leur fossé, nommé le Haguedik, et toute
la partie du pays comprise entre ce fos-
sé et la mer s'appelle encore maintenant
La Hague. Un passage de Benoît ajoute
une nouvelle force à cette conjecture :
Cum il ne fussent pas segur,
Firent une defension,
Grant fortelesce e grant cloisun.
Chronique rimée de Normandie, v. 1012.
Encore maintenant on appelle en pa-
tois normand un chan p un clos, parce
qu'il est fermé de haies.
Hagna (prodesse), mehagner, vieux
français, nuire :
Or en est cil saisis qui maint home en
mehagne.
Romans du Chevalier au Cygne, Ms. du
Roi, Sup. français, n, MO/8, p. c, fol. 53,
verso.
Il s'agit d une épée.
Hagr ( artiflcîosus), hechicero, espa-
gnol, sorcier. '
Hagr (.utjlitates), agrê*; ^ent^ètre'
aussi agrois, bijou* , en vieux frajucais :
Li.un orent biax palefrois,
Bêles robes et biaux agrois.
Romans de l'être périlleux.
Hall a ( inclinare aliquid ) , haler ,
vieux français , tirer".
Hallda (tenere), halte; on dit dans le
môme sens tenir ferme.
Hallda (iter dirigere ) , hel , vieux
français , timon , gouvernail:
Avant le hel si cort senestre ;
An sus le hel por corre destre.
k Romans de Brut, v. H 500.
Hals ( vir fortts ) t hailes, v ieux fran-
çais :
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— m —
Asez esteit manans e ri chez ,
Amale t francs, hailes, chiches.
Conquête de l'Irlande, v. 14.
Halsbiora ( collare loricatum ) , hau-
berg, vieux français; haubert. Dans le
Vocabulaire de Saint-Gai , cvllus ( col-
lum ) est expliqué par hais.
Hampa (manibus volvere), hampe.
Haxd (manus), gant; en islandais,
h and ski , soulier de la maiu. Dans une
glose du commencement du 9 e siècle, ap.
Greith, Spicilegium Valicanum , p. 31,
le vieil allemand anscoguanli est expli-
qué par manus. Le changement du G en
Il est rare dans les langues romanes ; ce-
pendant l'espagnol guerto vient de ftor-
tus (ou de gard); le français agacer,
de l'allemand hetzen (italien agazzare),
et arguer, du vieil allemand arihon ,
d'après Grimm , Deutsche Grammatik,
t. II, p. 311.
HandUxi (securis manuaria) , hansart ,
• vieux français , hache d'armes :
Mon hansart tenoie en ma destre,
Et mon lévrier a ma senestre.
Romans de Partonopeus de Blois.
i
çaïs
rait
Et H Provost le rooilla ,
Sans plus dire au cep Va assis.
Fabliau de Constant Duhamel.
Quoiqu'il n'ait plus cette signification ,
nous croyons que cep de vigne est le
même mot, et qu'il so disait autrefois
des vrilles; probablement happer et le
vieux français chiper sont aussi dérivés
de l'islandais. Le changement du II en G
ou K n'est pas fort rare : hagi et kagi ,
hnifr et hnifr ont la même significa-
tion en islandais; l'italien strucciolare
vient du vieil allemand struhhon, et ca-
zar, de hetzen; l'espagnol aniquilar
vient de nihil ou d'annihiler; le hol-
landais koussen, de l'allemand hosen ,
et naken , de nahen.
Hara (vilam aegre tolerare) , haron ,
espagnol, mou, paresseux.
Hard (strenuus), hardi , hardiment.
L'espagnol l'a aussi adopté :
Esto lidiare â tod' el mas ardido.
Poema del Cid, v. 3371.
On en a fait fardido ; mais ardimienlo
n'a point pris le h\ Le vieux français
hardement a d'abord exprimé le coura-
ge ou un acU de hardiesse :
Ma proesce et mon hardement.
Romanz dou Chevalier au Lyon,
Mabtnogion, p. 138.
Voyez aussi lo fabliau Du Chevalier a
l'Espée, v. 925, etc. Mais il a fini par
être pris dans un sens presque opposé,
par signifier un stratagème , une tme
de guerre :
Honnis sont hardemens , ou il n'a gentillesse.
Ap. Du Cange, Glossarium, t. I,coI. 674.
Ardid de guerra a le même sens eu es-
pagnol.
Hardneskia ( cataphracta ), harnais.
La syncope du D n'était pas rat e : cruel
vient de crudelis ; louer t de laudare ;
voir, de vider e, etc.
Harpa ( cylhara ) , harpe , harpeur,
vieux français :
Romanusque lyra plaudat Uni , barba rus
harpa.
Venantius Fortunatus , I. VII , ép. vu, v. 63.
Hasl ( ramus coryli, pertica ) , hoise ,
vieux français:
Ja ni querre baston , ne hoise.
De Conneberl, v. 228.
Nous avons conservé houssine; c'est
probablement le radical de la première
partie de houspiller ; la seconde vient de
spilla , dont nous parlerons plus tard.
Hasta (festinare) , haster , haste, has-
tif, hastis, hastivement, vieux français:
Diex! fetllains, com tu es hastive.
De sire Hains et de dame Anieuse.
Hata ( odio habere ) , heter , vieux
français, haïr.
Haug (collis), hogue , vieux français :
El sumet de une hoge.
In summitate tumuh unius.
Livre des Rois, II, c. h , v. 25.
Hogue s'est conservé dans Saint-Waast- k
la-Hougue.
IIaul
et le ha
(aula), halle ; l'aspiration du H
lia de la basse latinité ne per-
mettent pas de croire à une origine
latine. La halle était la maison de ville.
Haust (autumnus), aust, vieux fran-
çais, automne.
Hëfti (manubrium), hef, vieux fran-
çais , bâton ou faux à long manche. Un
baston dit hcf,,qui r-
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fauchon ; ap. Carpentier, t. II, col. 751.
L'apocope est une des corruptions les
plus communes î sœur vient de suror;
bras, de brachium; sol, de solidus.
HECRi(ardea), agro, espagnol; aigros
et agronat, provençal :
Vilans loncs agronats de ribeîra.
T. de Gui et B. d'Allamanon.
Qu'ieu aug chantar las guantas e ls aigros.
B. dcVentadour.
Hairon ; en danois, le G s'est également
changé en I. Dans la glose écrite dans
le 12« siècle, ap. Elnonensia , p. 20, on
trouve déjà hairum ; c'est aussi l'origine
d'aigrette.
Heid (serenus),haitie, vieux français:
\ Moult par est la dame haitie ,
Et bele chiere fet son oste.
De la Mule sanz frain, v. 950.
Ou en avait fait aussi les substantifs
hait et déliait : -
Dolens fu Oedes de la prise
Et de la honte et de l'occise
Ke Normantont des François fait j
. Tornelor est a grant dehait.
Romans de Rou.
N'en ourent pas tel hait en l'ost, ne hier,
ne avant hier ; Rois , I. I , c. iv, v. 8 :
non fuit tan la exultatio heri et nudius
tertius. , . : „
Heim (doraus), ham, vieux français;
hameau. Dans Ulfilas, heim a la signifia
cation de vieus,
Heita ( vovere ) , haiter , vieux fran-
çais, désirer.
Her (exercitus), here, vieux français,
armée.
Hebbergi ( hospitium ) , herberge ,
TÎeux français :
Li dus et H soen plus, n'i firent,
A lor herberges revertirent
Romans de Rou, v. l&Ûtë.
On disait aussi herbergage ; Romans de
la Rote, v. 13827 ; le français moderne
en a fait auberge.
Herbergia ( hospitari ) , herberger.
Charlemagnes , \. 550, 651, etc.; hé-
berger.
Herda (indurarc), herdeler, vieux
français, fortifier :
Un fosse tist jeter aitant
Haut e large, roist e grant,
Pus par a fin ficher
E par devant hpn herdeler,
%ir defendreTe passage.
Conquête de V Irlande, v. 101&
Hermam ( praeda ) , hernjus , vient
français :
Si aiderai le bernois a garder.
Romans d'Jymeride Narbonne.
Herrad ( dorainus)/here, vieux fran-
çais , seigneur
Hetra (audire), onyr, vieux français ;
peut-être une syncope du latin.
Hiala (fabulari), hâbler. L'accent
circonflexe indique une contraction , et
l'aspiration du H, qui n'a lieu que dans
les mots dirivés du grec ou des langues
teuloniques, empêche de le faire venir
de fabulari. Nous avons déjà cité plu-
sieurs exemples de Padditiou du J5 ; on
disait en vieux français flamme et flambe,
et le B s'est conservé daijs flamber,
flamboyant. %
HiAcw^galea), hialme, vieux français,
heaume.
fliALT (pomùm), hait, helt, vieux fran-
çais, pommeau :
Bu branc d'acier au helt d'argent
Romans de Perceval.
iPsignifiail aussi garde , et se rappro-
chait* plus du sens primitif de Malt, qui
vient "probablement de hallda, tenere ,
servare.
U est vostre espee ki halteclere ad num ?
D'or est li helz e de cristal li punz.
Chanson de Roland, st. CIV. v. 13.
Hiarta ( antmus ), hardiesse.
Hiord (grex), herde, fierté, vieux
français :'
Une herte de cerstroverent.
Romans de Brut, v. 140.
Nous avons conservé horde.
Hisa (funibus attollere), hisser.
Hiup ( linleuro female*), jdpe. Le H est
retranché , et 11 est devenu consonne.
Hiup se trouve 11 rarement en islandais;
nous ne nous rappelons l'avoir Vu que
dans des vers d'Aslaug , rapportés dans
le Ragnar Lodbrgkarsaga :
I heilagre hîupu . „
Yàr hun J>eim Go|?om signud.
Ap. BiOrner, tfordiska Rampa Dater, p. 41.
Hlut (pars), lot. Les langues romanes
n'avaient pas de son qui approchât du
HL des langues teuton rques ; elles re-
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— 367 —
jetaient le H, comme dans Ludovicus, de
Hiudowicy ou !e L; le vieil allemaud
hlancha est devenu hanche.
Hlutà (sortes jacere), lotir, vieux
français ; lotager, terme de pratique.
Loti est encore en usage dans quelques
phrases.
Hnacki (occiput), nuque. L'islandais
lui-même rejetait quelquefois le H suivi
d'un N; il disait indifféremment nyt et.
hnot, nesla et hnesla, niosa et hniosa.
Hneppa (vas rotundum), hanap, he-
riap, vieux français :
Devons plus volontiers séant
Que nous ne faisons en estant,
Et après manger que devant,
Plein le hanap gros et grant.
Du Jongleur S Ely, v. 202 .
Vez quel vuideor de broet
Et quel humerre de henas.
Des deux Bordeors ribaus, y. 160.
L'italien a rejeté le H, nappo; et le pro-
vençal le remplace par un £, enap. Ce
qui prouve son origine islandaise c'est
que dans un glossaire de 155:2, Ms. du
Koi,n° 4120, craneura (cranium)estex-
pliqué par hannepier; hneppa signiGe un
vaisseau rond.
Hnock (unciolus, uncinusï , nusche,
nosque, vieux français ; agrafe :
A vostre femme enveierai do us nuches
Bien i ad or, matices e jacunces.
Chanson de Roland, st. XL IX, v. 4.
Ri ces nosqucs, ri ces anîax.
Romans de Brut, v. 10690. '
Noscla signifiait collier, en provençal. Le
vieil allemand avait aussi retranché le H ;
il disait nusca ; voyez J. Grimm, Deut-
sche Grammat., t. III, p. 449.
Hol (cavitas), haule, vieux français,
fosse. Il y a encore maintenant en Basse-
Normandie la Ilaule de Surrain et la
Haule de Saint-Laurcnt-sur-Mer.
Hopa (recedere), hober, vieux fran-
çais:
En la ville entrent a grant Dresse
L'aïd"^
Branches des royaux lignages, t. ï, v. 1901.
Le changement du P en B est assez fré-
quent : pasco vient de Soa-xe* , et sHpd
de TTîtÇw ; abeille oVapicula , double
et le vieil allemand
burde;perg, berg; etc.
Hosa ( caliga ) , hoziaux , husiaux ,
hueses , vieux français :
Li rois se lieve par soi apparilier ,
D'unes grans hueses se fist le jor chaucier.
Romans de Gérard de Viane, v. 3480.
Et les husiaux en ses gaubes lacier.
Romans d'Jubri li Borgonnon , ap.
Bekker , Ferabras, p. i&4.
Hofud (caput) , chef, vieux français;
cefa , valaque; xefe, espagnol. L'aspi-
ration gutturale du X espagnol nous
fait croire à une origine teutonique,
mais le français et le valaque ont pu dé-
river également du latin; nous avons
déjà cité des exemples du changement
du Pen F.
Hônd (manus' , heu , heudure; poi-
gnée :
Et lou pon , et ton heu d'or fin.
* Li Chevaliers a VEspee, v. 534.
D'or fu li pons et toute la heudure.
Romans de Raoul de Cambray.
Le mot est mal fait , le N a été changé
à tort en U ; Ton ne peut supposer une
faute d'écriture puisqu'il y a dans d'au-
tres manuscrits enhoudée et enheudée :
Avec lui porta trois espeesj
Richement furent enheudees.
Romans des sept Sages t v. 2416.
Mais on trouve aussi enhendure , dont
l'origine est claire (inn hendur , dans
les mains), et hent d'espee , ap. Car-
pentier, s. v° Scapulus.
HdsLCR ( rami corylorum ) , coseal ,
vieux français :
Et lancèrent od côseals
Od ga vélos et od espees.
*> Romans de Tristan.
On donnait aux flèches, comme aux
lances (askona) et aux boucliers (lind) ,
le nom du bois dont on les faisait.
Hraufan (fissura , a^
vieux français; ternie "de m
Estrans trerre, hobans fermer.
Romans de Brut, y. 11487.
Hreim (sonus) , rime. Le vieux fran-
çais rime , rimur , grand brait , seaîblè
en dériver plutôt que de rumor , dont
ou a fait, rumeur, qui exprime une idée
contraire ;
De quinze lius en ot hem la rimur.
Chanson de Roland, &tLXlV,v.3. ,
«7
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î/apharèse du H était une conséquence
de l'adoucissement que Ton cherchait a
introduire dans le son des mots t on en
trouve des exemples jusque dans l'alle-
mand du moyen âge : le ^ieil allemand
hriwan et hriwison y étaient devenu
riuwen et riuwesen,
Hrbinn (rangifer), renne.
H reins a. (mundare) , rincer.
Hrim ( gelu ) , frimas. Il y a plus de
liaison qu on ne le croirait d'abord entre
le H et le F : hircus et fireus ont la mê-
me signification en latin ; hala et fala
en islandais ; hors et fors en français ;
hablar et fahlar, hacer et facer en es-
pagnol ; etc. Les changements que la
première lettre de ce mot a subis en
passant dans d'autres langues apportent
une nouvelle preuve à notre opinion
sur l'impossibilité de faire une science
positive de l'étymologie ; c'est un H en
islandais , un F en français , un R en
sanscrit, un C en grec (xpvjxo?), et un
B en albanais (/3ptf«)' Le ™ eux fran "
çais avait aussi le verbe frimer :
Au tel temps que vois frimer
Les arbres et blanchoier.
Gasse Brûlez.
Hrom (quisquiliae) , hiraudie , vieux
français :
Veez or en quel hiraudie
Il s'ist flueç, entorteQlez.
Des deux Boxdeors ribau$ , v. 32.
Hroki (superbia), rogue, vieux fran-
çais , rude , nautain.
Haoss(equa), rosse; roncin. Le Vo-
cabulaire de Saifit-ôaMnterprète equus
par hroi.
JHrôcka ( îugire ] , roquer , terme du
jeu des échecs , faire changer de place
au Roi.
Hr&ra (movere) , baire , vieux fran-
çais , émotion , peine :
Li mondes fust en grief haire ,
En Ynfier manans.
Sementoisà la Vierge t st. III , ap. Roque-
Xort, Poétie Françoise dans les 13« et
W siècles, p. 379.
HcFA<<pileus), buve, vieux français,
ooiffe :
Robe auroie de drap de soie ,
Fremax d'or , huves, corroies.
PajtoutéikjsL.w. Roquefort, t. /rf.,p* 391.
et lui tirèrent par forée sa oeifle ou hu-
yet, que elle avoit sur sa teste, hors de
son chief; ap. Carpentier, t. II, col. 792.
Bon (corbita mali), hune.
Hurdaras (indigesta moles) , hourder,
vieux français, maçonner grossièrement.
Hps (domus) , huoe, huge, vieux fran-
çaise butte.
Li Vilain droit à l'uis amaine
Entres i est et ist de naine :
Sar droit à la huce au Priex
[et le Prestre luxurièx.
De la longue Nuit, v. 893.
Il signifie ici cellule ; dan» le Vocabulai-
re de Saint-Gai domus est expliqué par
huus ; c'est le house des Anglais.
Hana ( gallina ), benne , vieux fran-
çais , poule.
ILêra (cilieiimv) , baire. »
JAGT(venatio),jangIar, provençal,chae-
ser. Nous ne pourrions justifiereetteé ty—
mologie par aucunëanalogie directe ; mais
le D, qui se confondait si souvent avec leT
(y agd en anglais), se changeait quelquefois
en L, et le N s'ajoutait fort souvent, sur-
tout avant les gutturales. D'ailleurs /««-
glar ne peut se rattacher à aucune origine
romane , et on retrouve dans les autres
langues teutooiquesjo^ et yagd. Eb. vieux
français jangler signifiait mentir : peut-
être est-ce dansée rapport au'iifatit
chercher-l'explication du proverbe : Men-
tir comme un chasseur,
Jagxs&ip (navis speculatoria) , yacht.
Jappa ( iterare ) , japer , répéter ses
aboiements ; peut-être aussi chapper ,
vieux français , répéter la même prome-
nade. Nous avons déjà montré la liaison
entre le CH et le G, et le J, qui se con-
fondait si souvent avec le G (jaiant et
géant , jet et get , jeler et geler ) , de-
vait permuter avec les. mêmes lettres.
En italien il se change souvent en Gl, qui
répond à peu près à notre CH, et en
sanscrit, «Taprès Bopp, Vergleichenée
Grammatik, p, 18 et 56 , en DSCH.
Jargan (taediosa iteratio , impuden-
tia ), jargon.
Jol (convivium splendiduin ), jolier,
yieux français, se bien divertir. Use
prenait plus souvent dans le sens de
luwuriari ; mais iolivete et jolis avaient
conservé la significaUon islandaise : Le
suppliant avoit oy dire <rue la paix esloit
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— 289 —
faite, et en éstoil bien jolis et bien aise ;
op. Carpcntier , t. II, col. 927.
Kagci (dolîuro) , caque.
Kal ( dissidium , offensa) , calange ,
chalonge, Vieux français, dispute :
Sanz chalonge et sanz contredit.
De la Mule sanz frein, v. 89 et 560.
On en avait fait aussi un verbe :
A mult grant tort mun pais me calenges.
Chanson de Roland, st. CCLXII , v. 4.
Calunjer est employé dans le sens de
combattre; Jd., st. CXLV, v. 8. Chal-
lenge, en anglais, signifie provoquer, dé-
fier au combat.
Kal ( olus), col, espagnol ; bricolis ;
cbou ; caul , provençal , légume.
Kala (damnum pati), caloir, chaloir,
vieux français :
vençal, amasser. Le S était souvent re-
tranché : âne vient d Wn«J , aumône
d'elemosyna , pâmer de spasmus. On
écrivait autrefois meslée, hasie, pasture,
et le P suivi d'un autre P ou d'un N se
changeait quelquefois en M ; les Latins
disaient somnus, au lieu de *o/m«#, de
sopire; $cappare et scampare, aggrap-
t la inèrr
pare et aggrampare ont
fication en italien.
ême signi-
Ne me calsist se puis moruse.
Tristan, t. Iï, p. 76.
De ço qui calt ? car ne lur valt nient ;
Demurent trop, ni poedent estre a tens.
chanson de Roland, st. CXXXVI, v. il.
Kalf (vitulus) , galb, vieux français,
gras. Peut-être est-ce l'origine de la lo-
cution proverbiale : Gras comme un
veau ; mais nous ne 'serions pas surpris
que galb fût d'origine gauloise. On lit
dans Suetonîus, Galba , c. 5 : Galbas
a Gallis appellari homines praepingues.
Il ne reste aucune trace de ce mot dans
le celto-breton.
Kani (cymba), canot.
Kanna (cantbarus), cannelte ; canne ,
patois normand, cruche.
Kapa (pallium), cape; capotte; capu-
chon.
Kapp (contentio), caple, capleis,
vieux français, bataille :
De dars i ot grant lancei9
Et de pierres grant jetées,
Et d'espees grant capleis.
Romans de Brut.
Peut-être aussi est-ce l'origine de coup
et de capucher, qui signifie frapper en
patois normand.
f Kapp ( fervor aniroi), scappata , ita-
lien; escapade.
Kappalar f fortiter pugnare), capo-
lar, provençal ; capler , vieux français :
De lur espicz bien i fièrent e caplent.
Chanson de Roland, st.»CCLIV, v. 23.
ï Kappsam finduslriùs), acampar, pro-
Kapun( gallus evîratus), chapon ; ca-
pou , patois normand , lâche ; scaponi-
re , italien , vaincre la résolution de
quelqu'un. Il esMifficile de révoquer en
doute l'origine Scandinave de chapon ;
du temps d'Isidore , on le nommait en-
core gallus (de y&.lloç, eunuque), a cas-
tratione vocatug ; Origines, 1. XII , c. 7.
Kargr (piger, ignavus) , cangre, can-
cre , vieux français , paresseux. Le R
s'est changé quelquefois en N : modorna
a la même signification en portugais que
modorra , et il en était de même pour J e
bas-latin conredium et corredium; te_
ner vient de tsjOïjv, donum de Sopwv,
et le v Maque cunune de eorona i rancu-
ne se disait en vieux français rancœur ;
Conrad , Cor ras ; et Ton trouve , dans
les Inscriptiones de Gruter, pendenda-
rum pour perdendarum , p. CXX1 ; fon-
tunatus pour forlunatut , p. CCXXII.
Peut-être , an reste , cancre vient-il ,
par une métaphore, de cancer; on lit dans
Henricus Septimellensis, Elegia , De Z)t-
versitale Fortunae , 1. IV, v. 75 :
Nam dator ablator cancrum gradiendo
figurât,
Quem cancrum faciatdedecus esse suum.
Probablement kargr est aussi l'origine
de carguer, raccourcir les voiles , leur
donner moins d'action.
Kassi ( scrinîum ) , cassette.
Kasta ( monere ) , castier, t
çais :
L'Empereriz, la saigedame,
Chastie l'a corn bone famé ;
Lou fol la saige chastie l'a.
De fEmpereri qui garda ta chaslee
par moult temptacions , v. 333.
Amis , dist-el , or vus casti ,
Si vus cumanoe e si vus pri.
Lais de Lanval, v. 141.
Kempa (pugil, athleta), campeon ,
espagnol ; champion.
Ki al (alveu
mat ) , cale.
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Eus (adulatio ) , giôs , agios , vieux
français, caresses pour tromper. Les
changements du K ou du C en G sont
fort communs dans les langues romanes :
en français, gonfler vient de conflare 9
église d'ecclesia , cigogne de cieonia;
en italien , gatto de eatus ; en espagnol ,
guitarra de eythara , Gallegos de Gai-
laici , etc.
Kip ( allercatîo), giffe, patois nor-
mand /soufflet.
■ Kiosa (eligere), choisir.
Kioll (carina), quille.
Klaxà (clangere), claquer.
Klampi ( fibula ) , clamp , terme de
marine.
Klapp ( palpus }, clappotage.
Klinka ( obex ) , clinche.
Klucka ( campana) , cloche ; le vieux
français disait cloke ; Romans des sept
Sages , v. 4650.
Knif ( culter ) , canif. t
Kock (gallus) , coq. Peut-être cepen-
dant est-ce une onomatopée naturelle ;
les Grecs avaient xoxoraç * et les Al-
banais disent aoy. ; en Basse-Norman-
die , les enfarits appellent une poule co-
cotte, et un œuf coco,
Kol (carbo) , houille. Ce changement
est rare dans les langues dérivées du
latin , à qui les aspirations sont antipa-
thiques; cependant le valaque hérite
^ient de charta , hore de chorus, et peut-
être houle est-il dérivé de kolga, fluc-
tus maris ; mais dans les autres langues
. le H a fort souvent remplacé le K ihiems
vient de ^stpa, et humi de pçapat;
le ' vieil allemand scalh du gothique
scalks , et jehan d'aikan ; scanco s'est
changé en scanho, etc. Le Vocabulaire de
Saint-Gai explique carbones par bholon.
Kola (lampas), choley, patois de
l'Isère, lampe rustique ; chaleil , vieux
français. Le bâton a quoy l'on pend le
chaleil ou crasset les soirs pour allumer
en la maison; ap. Carpentier, 1. 1, col.
4J87.
Ko m a (venire, appropinquare],cerain,
chemin ; acesmer, vieux français :
Dont ont grailles et cors sones
Et del ferir sunt acesmes. *
Romans de Brut, v.3185.
Le .vieux français confondait quelquefois
prêt (paratus) et prés ( propinquus ) ;
on en trouve encore des exemples dans
le patois normand. Acesmer avait une
autre acception; il signifiait aussi parer,
embellir ; voyez Shima.
Kompan ( socius) , compaius , vieux
français; compagnon. Festus nous ap-
prend que benna était un mot gaulois
qui signifiait une espèce de charrette ;
puis il ajoute : Hinc combennones di—
cunlur in eadem benna sedentes. Nous
ne savons cependant si c'est bien ik l'é-
tymologie de compagnon ; companium
est dans la loi salique LXVI , 2, et on
trouve eompaganus dans une inscrip-
tion , anno 946 , U. C. , ap. Gruter, In-
script. , p. CCIX.
KoMPANLEOR^familiaris), compagnon,
patois normand, aide à Tannée.
Kon (vir praestans), coms, provençal;
quens, vieux français; comte,
Kona ( foemina ) , gouine. Presque
tous les mots qui désignaient une femme
ont fini par devenir injurieux : pute f
garce, fille ; on ne peut l'expliquer que
par uue dépravation croissante ; ce sont
les mauvaises mœurs qui ont amené ce
changement dans le vocabulaire.
Konv rafe1 (effigies), contrefaçon.
KoR^exedra), chœur.
Kort (mappa geographica), carte.
Kosta (insumere) , costar , espagnol ;
couster, vieux français.
Krabbi (cancer), crabois, vieux fran-
çais; crabe.
Krabsa (rumpere, dîspergere), craba-
cer ; crevanter ; crasir, vieux français ;
écraser:
Tant en ocient et crabacent
Qu'en l'Aumacourre les rechassent.
Branches des royaux Lignages , t. II , v.
1168.
' Lors commanda c'on escfllat
Maupertuis, et tout cravantast.
Romans du Renari, t IV, p. 397.
Ne voz lairons né chaste!, ne citey,
Ne tor de piere, ne riche fermetey,
Que tuit ne soient par terre crevantey.
Romans de Ge rard de Fxane, v. 1219.
"On le trouve aussi en provençal avec le
même changement du s en T :
Pre esContastinoble eïs murs escrebantatx.
FBrabras, v. 117.
Qui la bucle porrat ovrir
Sans depescer e sans crasir.
fc Lai 's de Gugcmer, v. ÇT5.
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Peut-être crever en tient-il aussi, par
la syncope du S ; le sens qu'il a dans nn
de nos pins vieux poèmes le ferait
croire :
Se punie m'en escapet, ne altre en chet del
rin,
frunt.
Charlemagnes, v. 505.
Un passage du fabliau de Pyramus et
Tisbe le rend encore plus vraisembla-
ble !
Si escreva le murs fendans,
Ou la pucelle est enserrée ;
Fu la maisiere un peu crevée.
Kras (pulpamentom , mattya ) , cras,
vieux français , festin , réjouissances.
Peut-être est-ce là l'origine de l'exprès i
sion jours gras, jours de réjouissances.
On lit dans le Compte de Vhospilal de
Wez de 1350; ap. Roquefort; Supplé-
ment au Gloss.y p. 101 : 14 s. pour Pacat
d'un pourchiel, ( avoir ) fait seize jours
en février pour faire past le cras-delun.
Nous n'avons trouvé nulle part l'expli-
cation de ce delun; peut-être est-ce
lundi : une ordonnance des échevins de
Douay est datée du delun après le Te-
phane 1244 ; ap. /d., p. 58.
Krappi (subscus), crampon.
Kbassa (perfricare), gratter.
Kript (ansa), crestin, vieux français,
panier à anse.
Kria ( quaeri ), crier ; peut-être aussi
croasser et le vieux français croisser :
Tant les sousportoit maltalens
Qu'ensanle croissoient lor dens. *
Passion de saint Estevene , ap. Jubinal ,
Mystères inédits , i. I, p. 12.
Criaillerie, et le provençal crialha, que-
relle, ont la même origine.
Kria (petitio), crie, vieux français;*
criée.
Krino (gyrus},* crique.
Kaox (uncus), croc ; crochet.,,
Krccka (urceus), cruche.
Krulla (confundere), crouler.
Kryppa (curvamen), groppa, italien ;
grupa, espagnol ; crup, vieux français;
croupe.
Krjsf ( robustus , fortis ) , grifaigne ,
vieux français :
Gist amena riches compaignes ,
Fieres, hardies q griflaines.
t Chronique des Ducs de Normandie.
La terminaison aine , aigne , s'ajoutait
quelquefois dans la formation des mots
français; on trouve dans la Chanson
de Roland , st. I, v. 3, altaigne, qui
vient à'allus.
Kràlla ( movere ) , croller , vieux
français :
Il ne se crolle ne remue.
Dolopaihos , p. 183.
Sa çent fait la Uere croller,
Et lor armes resclarcir l'air/
Romans du Renart, t. IV, p. 144.
Kcmpas (mensura), eurapas, vieux
français , mesure , justesse :
E fut fait par cumpas e seret noblement. '*"
Charlemagnes , v. 348.
Compasser signifiait faire avec un corn-
{>as , et se disait par métaphore de tous
es ouvrages qui demandaient des con-
naissances et du talent;
Hautecleire avoit a non l'espee,
. Et dedans Rome fu faite et conpassee.
Romans de Girard de Viane.
Puis se vont loger sus le fleuve
Ou lendemain un pont compassent.
Branches des royaux lignages , t. II.
v. 1184.
Dans le dictionnaire de Biorn, Rask
donne à tort kumpas pour un mot nou-
veau; \\ se trouve dans le Snorra Edda,
La glose ap. Elnonensia , p. 20, l'expli-
que déjà par circinus.'
Kcnna (scire), connaître; l'origine
latine est plus probable : pattre vient de
paseere , et naître du latin barbare nas-
eere , que l'on trouve déjà dans Cato ,
De Re Rustica , 151. Le mot suivant
nous a déterminé à l'indiquer dans cette
liste.
Kdnnatt (scientia ) , conte ; conter;
raconter; cette dernière forme rend
cette étymologie fort probable ; racon-
ter signifiait apprendre ce que L'on sa-
vait : on écrivait autrefois avec un U.
Kupa (vas rotundum), coupe ; le vieux
français disait cope.
Korteisi ( urbanités ) , courteysie ,
vieux français-, courtoisie.
Kvndill ( lux ), candoille , vieux fran-
çais :
Virgile fist un nrireor ;
Molt Tôt très bien enlumine ;
L'en en veoit par la cite :
Li Serghant qui au vin aloient
Autre candoille ne portaient.
Romans des sept Sages, v. 3073.
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Eo Basse-Normandie , où les paysans ne
se servent guère que de lampes , on ap-
pelle la lumière de la chandelle , et Ton
dit de ces coups qui font passer une vive
lumière devant les yeux : J'en ai vu mille
chandelles. Kyudill est bien d'origine
Scandinave , puisque kendi signifie feu,
et kinda , nourrir le feu ; mais le fran-
çais a pu dériver candoille du latïu ; can-
dela était fort commun dans les derniers
temps de la langue latine ; ou trouve
dans Juvénal, Sat. III, v. 184 :
Me quem JLuna solet deducere vel brève
lumen
Candelae, cujus dispenso et tempero filum.
Labba (reptare), lober, vieux fran-
çais , ramper dans un sens métaphori-
que ; lobe, finesse , astuce :
Trop set feme d'engin . de barat et de lobe
Home qui la vuelt croire , guile , barate et
lobe.
Du chastie Musart, Ms. 1830, fol. 106,
recto.
Lag ( ordo , modus ) , laya , espagnol ,
nature, genre.
Lac (locus depressus ) , lai, vieux
français, souterrain , cave ;
Assez i ot kambres et lais.
Philippe Mouskes, Chronique tintée,
Land (terra coritinens) , landes; lan-
dages; terres indivises, communes i
Ke parmi une gaste lande
Me mena en Berceliande.
HuoudeHery, Tovnevmens Anticrist.
D'après Dudon de Saint Quentin, la Nor-
mandie avait été partagée au cordeau
entre les compagnons de Rollon; les
terres communes, landes, s'expliquent
par la coutume de rémunérer avec le re-
venu des terres consacrées à cet usage
les juges, que l'on appelait à cause de
cela Lendir menu. Il est probable que ,
comme dans l'Amérique du Nord , on en
réserva aussi pour les autres besoins de
chaque communauté*
Las (laqaeus), lacs; lacet j les se ;
lasso, italien; laza , espagnol; lascar,
provençal, lier. Le premier mot que nous
avons cité montre qu'une origine latine
est fort possible.
Lata (linquere), laisser; l'allemand
lassen a changé aussi en S le T du lelan
qui se trouve dans Ùlfilas.
Latun (orichalcum), laiton.
Lbuuri (lusor), lécher: lechcrie; vieux
français j
Et quant la gent lo roi ce *t
Si bâtent lor paumes et rient ,
Au roi Hanri trestut et dient
ue mais si haute lecherie
e fu devant haute home oie.
la Plantez, v. 196.
Eslecer, égayer, a la même ofigûs* :
E il vint as apostles pur euls eslecer.
Charlsmagnet, v. 474.
Lepia ( canino more lambere ) , laper.
Lest (mensura oneris nautici ) , lest ;
laste.
Lbstr ( laesus , yitîatus) , Iastar, vieil
espagnol , souffrir, être malheureux :
Gomo quier qUe algund poco en esto lastarâS,
Tu aima pecadora ansi la salvaràs.
Arcipreste de Hita , Poesias, st. BKXLfH,
v. 3.
C'est aussi l'origine du français ladre ,
ladrerie*
Leysinc ( solutio ), loisir.
Lidi (socius), leude. Peut-être cepen-
dant vient-il plutôt de lidda (servus);
on lit dans le Chron. Moissimeense f an-
no 780 : Tarn iugenuos quam et lides,
et l'expression franc-aleu pourrait jus-
tifier cette dernière étymologie. Dans le
Vocabulaire de Saint-Gai , membra est
expliqué par lidi.
Liot ( deformis ), laid.
Lista ( marginare), liste, vieux fran-
çais :
Vestes me robe qui tote est d'or listee
Bornant d'Aubri li Borgonnon, af>,
Bekker } Ferabras , p. 169.
Bpr est la bucle et de cristal listet.
Chanson de Roland, st. CCXXYIF, v. 15.
Le litlato italien, et le lisirat proven-
çal (Ferabrat , v. 1045 et 2738 ) , ne per-
mettent pas d'avoir de doute sur Sa si-
gnification ; mais il se prenait aussi tlanâ
une acception différente : on trouve son*
vent danjs les vieux romans palais liste.
On en avait fait au.*si un nom substantif :
Un corn prist dunt la liste est gemmée.
Romans du Roi fforn, ap. Ritson.
• Lofi (vola manus), lof , avant du vais*
seau.
Los ( pendulum quid) , loques.
Loka (obex) , loquet.
Lor a (claudere) , colloques.
Lt?t>(buccina) t laud , espagnol ; luth.
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— 263 —
M*»( lanre ) * mave , vîea* français ;
mauve.
Magr { macer >, magro , espagnol et
italien ; maigre. Peut-être cependant
vient-il du latin , comme macérer.
Mal ( fibula ) , rtialla ,. espagnol ;
maile, vieux français; maille.
Mali ( stipendiutn militant ) , raalbà ,
pfevençal; maailtie , vieox français,
espèce de monnaie.
Man (serve» ) , manant ; dans un pays
où la fortune consistait à avoir des es-
claves , des serfs , on la désigna natu-
rellement par un mot dont le radical
était le même :
Or et argent , et riche mananUe.
Romans d'Jgolomt, ap. Bekker,
Ferabras, p. 169.
Manen en provençal signifie riche.
Mar ( equus ) , mar , patois normand,
fumier de cheval. L'origine de ce mot
ne nous semble pas certaine ; marc si-
gnifiait chevaf en gaulois : Unusquisque
scit a Gallis equum vocari marcam ;
Pausanias, Phoc. CXtX; et on lit dans la
lot des Bavarois : Si quis aliquem de equo
sno deposuerit, quem marc Galli votant.
Mar ( vir nobilis ) , maire. Maor, dit
O'Brien, Facolôir GaoidhUge-sax-Bhéar-
/a, s. v°i steward ; among the Scots wasan-
ciently the same with Baron. Une origine
latine (major) n'est pas non plus impos-
sible ; le litre de maire est donné à une
femme dès le 12 e siècle :
Belle Doette prist s'abbaie a faire ,
Qui meut est grande et ades sera maire.
Romancero François ,p. 48.
Mara ( ephialtes ) , cauchemare , in-
corabeus daemo; l'expression anglaise
( nightmare } et allemande { nachtmar )
est aussi dérivée de l'islandais.
Mark (nota) , marque.
Mark (limes), marche, vieux français :
Ot el pais-trois chevaliers ,
. Larrons , robeours grans et fiers -,
Cele marche ore molt gastee
Et molt essilie et robee v
Romant des sept Sages , v. 3738.
De là viennent aussi l'espagnol comar-
ca, contrée, frontière, èt le français
marquis. è
Marra ( «ignare ) , marquer.
Marka ( observare ) , remarquer.
Marskalr ( magister eqnitum ) , ma-
reschal.
MARevuf ( ceta ) , mafsema.
Masa (nogari) , mmer; amuser ; nw*
sard ; il y. a en Basse- Normandie nue
montagne dont la vue est fort belle ,
que Ton appelle Museresse.
Massa (oceidere) , massacrer, massne,
ma«se d'armes ; matar signifie tuer eu
provençal et en espagnol.
Mastr ( malus navis ) , mastro , por-
tugais ; mastil r espagnol ; mast -, vieeX
français.
Mat (cibus), mets; mat, vieux f fian-
ça», lait caillé.
Mata (moderariy , fnâter. Probable-
ment le matée dont se sert Goiart a la
même origine :
Non pas comme personnes mates
Fièrent sus ecus et sus plates.
Branches des royaux Lignages, t. II, v<£30fc
Mata (capere), mat, vieux français *
Me mist ala terre lot plat,
81 me laissa henteue et mat.
. Roman* dou Chevalier au Lyon, ap.
Afabinoyion, p. 140.
C'est dans le môme sens que Lafontaine
a dit, Fables, 1. I, f. 18 :
Honteux comme un renard qu'une poule
aurait pris.
Nous y rattacherions aussi l'origine de
mat , terme du jeu des échecs , plutôt
qu'à mat, exlremum perictilum.
Matbnaut (nauta), matelot.
Mati (aequalb), maliego , vieil espa-,
gnol, grossier.
Mbid (arbor), mai.
JHengi (multitudo) , manti , vieil ita-
lien; maint; l'anglais a rejeté UQ sans
prendre le T, many.
Meria ( contundere ), merrer , vieax
français :
De ses denx noms son vis m erra,
Et tout son cors mist a essil.
De\l 'ermite fui s'enivra, v* ara.
Le participe prend un A et pourrait bien '
être devenu dans un sens figuré le radi-
cal de mari , main , marri :
Plus no puet l'on fait mairir
Quedo sa levriere ferir.
Romans des sept sages, v. 980».
Molt fu li rois corecous et maris.
Romans de Garin li Loherenc , v. 3041t.
Marido avait la même signification dans
le vieil espagnol, Fœma del CWd , v.
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ifcO, et maréd l'a conservée en an-
glais. Il ne serait cependant pas impossi-
ble que merrer et mairir fussent deux
mots différents, dont le premier serait dé-
rivé de L'islandais, et l'autre de moerere.
, Menn ( hommes ),meyne» vieux fran-
çais:
De la meyne e de sa gent.
* Conquête de f Irlande, v. 133.
Gnlrouve aussi maisnie -
Andoi orent rices maisnieS ,
• Lor terres ont malt àamagies*
Bornant de Rou , Ms. 698 ap« Raynouard ,
. Observation* , p. in. •
Mistr (maximus) * mestre de carap,
et probablement aussi mestre de cha-
pelle. Dons le patois normand , Maistre
s'emploie souvent au lieu de Monsieur.
Mestre, mestrie, signifiaient aussi, en
vieux français, savant , science :
Sul Deus esteachanz e mestre.
BenoH , Chronique rimee, v. 59.
Les set arts su , si en fut maistre.
tf&rbed, Pierres Précieuses.
L'adjectif s'est conservé dans maistre és
arts, et une expression absolument sem-
blable existait en islandais t Thoroddï ,
S* ni vivait au commencement du 11 e siè-
e , était surnommé runameistari ,
maistre ès runes.
Middegi (meridies), midi. La syncope
du latin semble aussi probable , quoi-
que dans les langues romanes le R se
retranche moins souvent que le G ; et
un passage de Varron donne une nouvel-
le vraisemblance à une origine latine :
D antiqui , non R , in hoc dicebant ,
ut Praeneste incisum in solario vidi.
Milt ( lien ) , milza , italien , rate. Le
changement au T en Z était assez com-
mun en italien : frinzare vient du go-
thique fritan ; stronzo , du vieil alle-
mand strunt , et tcotolare est un dimi-
nutif de scozzare. L'espagnol melza don-
ne une nouvelle vraisemblance à cette
étymologie. Meussa, patois du Jura, a
gris le S au lieu du Z , et changé le L en
MiKKV(minuere), mjgnarder. Le N et
le K ont été changés de place ; le pro-
vençal amigar a , suivant son usage ,
rejeté le N.
JIiocba (extenuare), mioche.
Mion (tennis), mîoot, vieux français t
gracieux :
Qant tout ceo voi , et que ieo penserai ,
Cornent nature ad tout le monde surpris,
Dont pour le temps se fait minote et gai.
Gower , Le jolif temps de Maij, ap. Warton,
t. II, p> 338*
Une fille ot de bel cors gent *
Qui molt estoit mignote et betai
De Us Pucelle qui abevra le polain, v. 19<
BfiONi (vir gracilis), mignon. En celto-
bretoo, mignoun signifie ami.
Mis avait la valeur d'une négation
dans la formation des mots : miselldri ,
misbruka , misgat , et nous avons aussi
mésallier, mésestimer y mésuser ; dans
plusieurs autres mots : mépris, mécomp-
te^ méconnaître, le S s'est perdu com-
me dans décréditer, qui vient de discré*
dit.
Mor (fruticetum) , morne.
MoRDR(caedesfurtiva), mordre, vieux 7
français ( Gaffe, V. 21901 ) ; meurtre \
on disait aussi mordrir, murtrir:
Mais Dex ne veutque je fuise mordris.
Romans cTJubri U Borgonnon, fol. XXL
On le trouVe aussi dans le Romans des
sept Sages , Ms. du Roi, 7069 , fol. 184.
Mot (concursus), émeute) se mutiner*
Môj; (filius) , mfgiu , mesciu , vieux
français, jeune homme robuste; ils
Ê ouïraient venir aussi de megin , forces
n* patois normand, ftlset signifie ufl
petit garçon.
Mugi ( multitudo ) , mucha, espagnol ;
mucchio , italien , beaucoup ; macca ,
italien , abondance ; amas, monceau.
Mcssa (eucullus), aumusse; almutias
est de la basse latinité;
Mustard ( sinapi ), moutarde. Peut-
être est-ce un mot nouveau; nous ne
nous souvenons pas de l'avoir reacontré
dans un vieil écrivain. . ' "
Mcstëri ( templum ) , rausler , mous- 1
tier , vieux français} mostero, vieil ita-
lien j monastère.
Nakinn (nudus), nacbe, naîges, vieux
français , derrière t
Fui deci , si feràs que saines ;
Ou tu auras parmi les naiges
D'une grosse aguille d'acier.
Les deux Bordeorsribaut,** 175*
Nudit s se prend quelquefois dans le
même sens.
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^•tfatfu ( nympha ) , nonnane , nonne ,
Vieux français, jeune fille consacrée à
Dieu.
Nb (non), ne; il peut venir aussi de
»«f , comme le « du vieux français ve-
nait de aie.
Nbbbi (rostrum aviûm) , nebbe, vieux
français, bec.
NBFi(ramus ramiltae), neveu. Nous
avons cité cette étymologie , parce que
le F se rapproche bien plus que le P du
son du V ; mais nous n'en croyons pas
moins que neveu vient de nepei. On le
trouve écrit nepveu en vieux français ,
nebt en provençal (Ferabrat, v. 2201), et
la forme latine s'est conservée tout en-
tière dans népotisme.
Nofto (septentrio), nord*
pBLATA.(pastillum), onlie, vieux fran*
ouïs; oublie.
Odal (praedium hereditarium) et àll
(totum), allodiuro, basse latinité; alleu ,
Tieux français , possession héréditaire.
TSP*./*? Sentit Màgni Régit, p.
458, ed. de Thorkelin, et Grimm, Deut-
ttohe Recnttallerthumer, p. 265 et 492.
On i a vouluy rattacher l'étymoïogie de hi-
dalgo ; mais il nous semble une abrévia-
tion de hijo de algo, ou de hijù dai Go-
dot, '
Orlog (fatum) , horloge.
Ol (cervisia), aile, bière sans hou-*
Wen.
^Packa (sarcinas colïigere) , empaque-
Pagki (volumen) , paquet.
Pakta, (pignoraxi) r panir, vieux fran-
çais , prendre des gages. Le T était fort
souven^éliminé : aiguë vient à'acutut •
chaire, de cathedra ; saluer, de salutai-
re ; vouer, de botare.
£antsari ( lorica) , panaera, italien .
cuirasse. '
Para (segmentnm carnis), braon,
Vieux français :
Un braon tranca de sa quisse -,
Larder le fist et bien rostir.
Romani de Brut, v» 14658»
Parruk (galericulum), perruque. Une
origine Scandinave nous semble fort in-
vraisemblable ; c'est une idée trop raf-
finée. ^
Part (proprium) , par**
PBROAHENT(membrana), parchemin.
Perla (margarita), perle.
Pi ara (stimulare), piquer.
Pilaqrins (peregrinus, religiosus), pè-
lerin. ' r
Pilts (s'tola muliebris), plisson, vieux
français; pelisse»
Pipa (fislula) , pipe.
Pissa (mingere), pisser»
Plao (emolomentum), placques, vieux
français , espèce de monnaie.
Plaoa (tract !çç) , plag, pleti , pleito,
provençal ; plaid , plet , vieux français ,
accord: .
Li reis al cunte asura
Que sa fille a lui durrâ,
Quant il lui veudroit en aie
En Irlande de sa baronie.*
Quant fini unt ioel pleit.
Conquête de Ç Irlande, v. 36§»
PlacUum a le même sens dans les lois
des Barbares.; on le trouve aussi dans
Pline, 1. XIV et XV; mais il y est em-
ployé dans une acception différente : il
signifie opinion, Soyjxa.
Plata (lamina), plate, vieux français i
Tuit cel espuer fud cuvert et adubez de
plates . d'or ki ert très fins e esmerez ;
Rois, \. III, c. 6. C'est peut - être aussi
l'origine de plastron , en anglais breast-
plale,ei de plat, quoique ce dernier
mot poisse être également dérivé de
rtlazvç, et que pla signifie uni en pro-
vençal.
Plats ( spatium ) , plaza , espagnol ;
place.
. ' Plocka (decerpere) , éplucher.
Pou (saccus) , poque , vieux français ;
poche.
Pris ( pretium) , prix.
Prisa (laudare), priser.
Prof ( probatio )., preuve. Ce mot
pourrait cependant être d'origine latine f
ptoba est pris dans cette acception par
Ammianus Marcellinus, c. XXI, et Qm'n-
tilien a employé probatio dans le même
sens : Haec omnja generaliter kioxîiç
appellanl , quod etsi propria interpre-
taiione dicere fidem possnmus, apertius
tamen probationem interprelammur ;
Intl. orat., I. V, c.10.
Prof (tentamen), épreuve; probatio
a eu quelquefois aussi cette signification :
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Atbtetar iim probetto ; Ciaero , DeOfflo. ,
1/ 1 , c. 40. Geiumae récusant limae pro-
bationem;Plitrius,ffûf. JVat t ,l.XXXv&,
«.13.
Prof a (experiri ) , éprouver.
Prud (urbanus) , preud , prus, vieux
français , vertueux, loyal. Quoique le
changera en t du B en D ne puisse être
Justifie par aucune analogie de pronon-
ciation ni d'écriture, une origine latine
ne- serait pas impossible ; pendant le
moyen âge on appelait les qualités d'utf
preux chevalier probitates; prend ,prude,
sé prenait- toujours en bonne part :
Si vous dirai tel es nouvel es .
Sui aus maies famés sont bêles,
t aus preudes famés pesanz.
De la Chinehefache , y. 3»
"Voyez aussi lé Fabliau de la malé fusette
qui conchia In preude Feme , ap. Barba*
«foy l - U» p. 92y éé. deMéon.
Pw*r (pnlvis-), poudre ; poudrière,
vieux français , tourbillon de poussière,
Pumpa (exantlare) , pomper.
Posa (sponsa) , épouse ; peut-être aussi:
du latin ; on trouve spuse dans le Lais
<f£Wduc,v. 1087.
Put a (raeretrix) , putain. 11 paraîtrait
««pendant , ainsi que noos l'avons déjà
dit , que ce mot aurait été pris d'abord
en bonne part : on trouve maie putain.
dans le Plutarque d'Àmyot, t. Il, p. 207,
éd. de Clavier.
Qveda (dicere) , quider , vieux fran-
çais , dire, d'après Roquefort, Glossaire
de la Langue Romane, s. v° Qaedende ;
t. II, p. 414. Nous ne l'avons jamais vu
dans ce sens, pas plus que le verbe qua-
der cfité par M. Bergmann ; nous ne le
connaissons qu'avec l'acception de pen-
ser, et nous le croyons une contraction
de cogitare. On trouve aussi çolo en vieil
italien ( mal eoto , ap. Dante ) , xucrv&p
en albanais, et cuida , soin , préoccupa-
tion, en provençal. Quota (disait) s est
conservé en anglais.,
' Qoitta (Kberare), qui! ter, vieux fran-
çais ; quitte, quittance, quitus, acquitter;
cbito, vieil italien., repos.
Rabba (joeulari) , rabbater, vieux
français :
O Esprit donc; bon feroit , ce me semble ,
Avecque» toy rabbater toute nuict !
Afarot , Epigramme XII.
Onappelaitleslutinsrabats.Voyez Gabba.
C'est aussi l'origine du vieux français
rabardel, tapage, cris de joie ;
Li chevalier Anticrist font
Le rabardel par grand déduit.
Li Tbrneimens Anticrist, fol. 217, r° t col. 2.
Racki (canis) , roquet ; racaille , com-
me canaille vient de canis.
Rackr (fortis) , rancar, vieil espagnol ,
vaincre , poursuivre l'ennemi :
Quando enlran in campo non se quîeren
rancar.
Poema de Mexandro, SU LIV, v. 4.
On en avait fait aussi un substantif , ar-
rancada, Poema del Cid, v.594, 1167.
Rad (ratio) , r adresse , vieux français ,
raison.
Rad (navis) , radeau. Nous n'avons
rencontré ce mot que dans VEgihsaga ,
p. 434 , et le vers est fort obscur ; il ne
serait pas impossible que radeau vînt de
l'allemand ruder, rame , et signifiât un
navire allant à la rame.
Radvis (prudens), ad visé, vieux fran-
çais, prudent; adviser, vieux français ,
réfléchir. Ce dernier mot s'est conserv
dans le langage constitutionnel de l'An-
gleterre : le Roi dit qu'il advisera au .
bills qu'il refuse de sanctionner. Raviser
s'est conservé comme verbe réfléchi.
Rafa (vagari) , raver, vieux français ,
courir, marcher au hasard.
Raka (radere), raguer, vieux français ,
encore usité au participe passé ; racler.
Ram (fortis) , aramio , vieux français.
Nous ne l'avons vu employé que dans
l'expression bataille aramie , bataille
rangée :
Ki son anemi trovo en bataille aramie.
Roman* 4e Bov,f.wg&+
Ram signifiait aussi rotuttus, et pour-
rait être l'origine de rari, nom du befter
en vieux français, qui s'est conservé
dans le patois normand; le Vocabd—
laire de Saint-Gai écrit ram, et l'on dit
encore dans la Hague: fort comme un
ran ; marran ( mauvais ran ) était hs '
nom que l'en donnait au mouton;
Ran (spolium), rançon. On ajoutait
quelquefois cette syllabe dans la forma-
tion de» noms français : hameçon vient
de kamue, enfançon d'enfant, cuisson
de cuire, etc. Le mot suivant ne permei
pas de conserver de doutes sur cette
étymologie.
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tUfttA* (praodalwmdus}, rançonner*
Ras (cursus), raise, vieux français»
incursion ; ras, bouillonnement de l'eau
produit par deux courants ou deux ma-
rées qui se rencontrent .avec force : ras
dé la Hague, ras de Rarfleur, ras de
marée.
Rata ( in aliquem casam cader e)* ra-
ter,
Racst (sonus clarus) et Hbugià (vi-
brare ), rotnhenge , rotruhenge , vieux
françaià, àir, refrain- :
Et« estait si affaitiez
De dire lais, et noviax sons,
Et rotrubenges et chansons.
Lais de f oiselet, v. 83.
11 avait pris aussi un R dans le vieil al-
lemand rotruwange ( Tristan, v. 807-7)".
Cette citation prouve que M. Zi émana,
Mittelkochdeutsthes WVrterbuch,?. 329,
s'est trompé; en l'expliquant par Sang-
weise znr Roten.
REFiAz(vulpinari), refaire, patois nor-
mand, attraper.
Rbgist (index), registre.
. Re da (moveri), rauda, espagnol, tor-
rent ; randir, vieux français :
Tan con chevax M pot randir.
Ià chevaliers a VEspoe, v. «f 0.
Le substantif randon était surtout fort
usité:
Têts lut en vint volant de grant ràndon.
Bornant d'Agolant,
II avait 1* même forme en proveuçal : ,
Pus tost cor de rando no vola esparvier.
Ferabras, v. 173.
On trouve aussi randonnée :
. Sanc issir de plaies ouvertes
A grant randonnée et agoutes.
Branches des royaux Lignages, t. II, y. 3619.
Roita (collectb) , rouie, vieux fran-
çais :
Maiz lunge esteit la rute arrière»
Romans de Rem, v. 10837*
Ainsi comme nous en alions a pie et a
cheval, une grant route de Turs vint
hurler à nous ; Join ville , Histoire de,
saint Louis. En slave rota signifie com-
pagnie.
. Renta (foenns), rente.
Rstt (jus), dret, vieux français; droit.
Sans le mot suivant , nous ne l'aurions
pas compris dans cette liste.
Retxa (jus in aHquwffl exeqni j, rei*
ter, viettx français;
Le fiz Estepbeneplfeya sun guant,
Al rot le tendi memtenant t
De quantque lui saverat reUer,
Lui vodrat Robert adresser
En sa curt mult volenters.
Conquête de- 1 Irlande, r. Ml/
Arrêter, faire arrêter, ont la même eri-*
gine, ainsi que le provencat reptar, -ne*
cuaer.
Rifa (lacerare), riffer, rifrer, vient
français : Cil crièrent a halte voix, si se
trenchrerent si came fud tur usages, de
cultels, e riflerent la charn jusque H fu-
rent sanglez (ensanglantés) ; Rois, 1. III ,
c. 18> v. 28.
Rifaz ( se invicem lacerari ) , rifar ,
espagnol, se disputer.
Rik (potens ), riche, vieux français i
IA amiralz est riches e puisant.
Chanson de Roland, st. GXXII, v, 9*
Et y eut maint riche coup feru entre
i celles parties ; Monstreiet, t; II, fol .'40,
v°. Rico bn espagnol et rie h en catalan
avaient quelquefois le même sens : Los
richs hemens eren aixi anemenats, no
perser rich&o tenir molts bens, sino
per esser. de clar liuatje y poderosost
Bosch, Titols de Uonor de dathalunya,
p. 320.
Ringull (homo mentis non compos),
ringaille, vienx français, gens inutiles,
valetaille :
Totes ses nez- a bien garnies;
De bonne robe et de vitaille ;
Dedens mis tote la ringaifiê.
Romans de Rrtst, v. 8M.
Ript ( stragulum ), rideau. Le P suivi
d'un T était fort souvent éliminé ; on
écrivait autrefois : ptisànne , achepter,
bapiesme t e script.
Rita (scripiura), dritat, provençal,
justice ; la Provence était un pays de
droit 'écrit.
Rock ( coins }, rocca , roccia , italien ;
roca, rueca, espagnol , quenouille.
ÏIocr ( amiculum), rochet. .
Rox (turbo), roce, espagnol, nté*
lange, frottement. .
Rolla ( volumeu ), rôle.
Rota (eruere), rot, vieux français :
Maint chevalier a le terre verse
Et maint haùberc et rot et desafre.
Romans tfÀubri li Borgonnon, for. 113.
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On disait aussi corroute:
L'estolre en ont corroute des bians dis
IBtlor mencoigne etadjouste et mis.
Roman* de Garin U Loherenc.
On en a dérivé aussi le provençal rota ,
et le français déroute, vau-de-route.
Rottâ (glis), rat.
ROnd (clypeus], rond; c'était la
forme ordinaire aes boucliers. Les Ci-
gains appellent un cercle rundo ; mais
on ignore trop complètement leur lan-
gue et son histoire pour en tirer quel-
ques conséquences. Le petit nombre de
mots que nous connaissons semble in-
Sigda (falcula gramen secare) , segar,
espagnol ; scier.
Sigla (navigare), sigler , vieux fran-
çais :
Tant siglereûtDaneiik'en la terre arrivèrent.
Romans de Hou, v. 1081 .
La gent Artur a joie aloient,
Bon vent avoient, bien sigloient.'
Bornant de Brut, v. 11533.
On disait aussi singler :
La neif Tirent qui vint singlant, .
Si cum li flos veneit muntant.
Lait de Gugemer, v. 909.
diquer des rapports avec le sanscrit et L'espagnol avait adopté aussi le N , sin
^français : aïisi schoc signifie chou; . ^ar , et nous disons encore cingler; le
barpy grand ; pommya, pomme ; etc.
ÏIOsk ( strenuus ) , risquer.
Rulla (cylindrus), rouleau.
Rumba (procella pelagicar), trombe.
Rgpla (spoliare), rallier.
Rqst (radis), ruiste, vieux français:
Sie ce se vient as ruistes cops donner
ait saurai bien paiens agraventer.
Romans d'Jymeri de Narbonne.
Il se prenait en provençal dans le même
sens :
A Golafre n'an mot gran ruste colp donat.
Ferabras, v. 4079.
C'est probablement aussi l'origine de
rustre tt de rustaud.
Rtlla (voiutare) , rouler.
Rtm (mugire), bramer.
Rx&i ( vindicta ) , racbe , vieux fran-
çais; rage.
Sa (is), ce; ça>
Sa* (succus), sève.
Saka (nocere), saccager.
"Sal (atrium), salle; salon.
Salât (lactuca saliva), salade.
Saup (jusculam), soupe.
Sauf (potus), super, patois normand ,
humer.
Selleri (apium), céleri.
S s'est changé en C , comme dans un,
exemple précédente
Signa (cruce signare),se signer. Cette
expression semble bien d'origine sep-
tentrionale : signad signifie benedictus ,
et signingar, characteres magici.
Signet (sigillum), signet.
S il a. (sulcare), sillonner; sillon.
Sin (suns) , sien.
Sir a (dominos), sire. Peut-être ce-
pendant sira n'appartient-il pas à l'is-
landais primitif, quoique nous sachions
par le témoignage de saint Augustin que
sihorra était un mot gothique, avec qui
le senher provençal semble avoir quel-
que liaison. Il faudrait- alors dériver
« sire de xvpioç ou de senior , dont le
français a fait sieur et seigneur. Cette
dernière étymologie parait d'abord peu
vraisemblable; il semble que Ton n'au-
rait point donné à Dieu le nom de Senior,
si Ton avait compris la signification que
les Romains y attachaient, et nous savons
par Joinville, p. 57 et 39, que saint Louis
invoquait Dieu en lui disant : Beau Sire.
Biais un passage de Gautier de Coinst
laisse peu de doutes sur son origine la-
tine :
La sainte famé 1er respent
Qu'ele n'aura james baron ,
Ami, n'espous, se celui non
Qui sires est de tôt lou monde.
De TEmpereri qui garda sa chastêe par
moult temptaetons, v. 2789.
c / .\ j »m> i m Voyez, sur l'origine de ce mot, Rask,
Sbm (ut), comme; devant IE et FI le Àn % itning m faandskan eller nor-
G et le S ont encore le même son , et la dUk Pornspr toet, p. 70;Zahu, Ul/Uas,
cédille n est pas ancienne. • - — • -
Sicd (faix), s ga, italien ; scie.
p. 80,'etGrimm, Gôtting. An%eig. y WS&,
p. 471.
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Skafin •( strenuos ) , scaphion, vieux
français , voleur de grand chemin.
Skâk (ludus latrunculorum), échecs.
Skaka ( quatire ) , escacher , vieux
français ; secouer. Il signifiait aussi no-
cere, et peut être, le radical de choquer:
le patois normand lui donne encore le
sens de heurter,
.Sraj. (paiera), esquele, vieux-français;
écuelle. '
Skamta (dividere) , escanteler , vieux
français, mettre en pièces :
81 valt ferir Escreiniz de Valterne,
L'escui del col li freint e escantelet.
Chanson de Roland, st. XCVIII, t. 4.
Skar (circulas qui uno ictu falcis me-
titur), escoirre, vieux français ; équerre.
Dans la glose, ap. Elnonensia, p. 20,
sçuera est expliqué par angularia.
*Skari (agmen), scarre, vieux français :
Bellatorum acies quas vulgari sermone
scaras vocamus; Hmçmar (mort en 842),
CPpera , t. II, T>. 1581 Peut-être cepen-
dant vient-il de scala. En valaque, le L
s'est changé en R, scari , et Ton dit en-
core échelonner des troupes. Escadron a
la même étymologie.
Skarn (sordes), escarnir, vieux fran-
çais , insulter :
Cil e celés qui l'esgarderent
L'escanûrent malt e gaberent
Lais de Gracient, v. 189:
Srarr ( gladius) et Ajbali. (usualis),
scarsahi , vieux français , rasoir.
Skebardi (navis), ga barre.
Skenkia £infandere vinum poculo),
chinquer, vieux français ; échanson.
Skera (scindere, mactare), squarcia-
re, italien ; eschequerer, vieux français :
Et li eus ert eschequerez
Autresi grant corne un portaus.
Du toi Chevalier, v. 278. •
Descirer, vieux français , déchirer ; de—
cireure, vieux français, blessure; peut-
être aussi escars.
Skilling (solidus), escalin, vieux
français , pièce de monnaie; il nous sem-
ble cependant probable que shilling est
on mot nouveau.
Fxima (splendere), ascemer, vieux
français , parer :
Einsi vestue et ascemee.
Dolopathos, p. 173.
A Skip (navis) , esquif; eschipper, vieu*
français , embarquer :
A Korkeran est eschippes ,
À Corkeran en mer entra.
Conquête de ï Irlande, v. 225,
Dans le Vocabulaire de Saint-Gai, nwis
est traduit par scef.
Skipa ( ordinare ) , esquipar, vieil es-
pagnol ; équiper.
Skira (abluere, mundare), écurer.
SxoPAZ*fmaIedicere, injuriari ) , esco-
pir, vieux français, couvrir de crachats :
Moult fu escopizetmoilKez
Feras et bâtas et soi! lis.
De F Ermite qui s'enivra, v. 559.
Escopir signifie encore ortwftvr, uuu ie
patois normand.
Skorda (fulcire), escorar, espagnol
et portugais , amarrer. . • •
Srot (diversorium, caupona), escot,
vieux franeais.
Skotta (currere), eskauz, vieux fran
çais, course, fuite :
Fui s'en sunt par la montâmes
Les Norwichefe e par la plaine;
Leseskauz as ne» turnerent ,
Conquête de l'Irlande , v. 2475.
Srrollt (strepitus), escroisj vieux
français, éclat, déchirement de tonnerre :
Quant il ot ce dit , si cria une voix ausi
corne une busine , et quant ele ot crie,
si vint uns escrois si grans de haut , k T il
me fust avisqne le firmament feust chus;
Romans du Saint- Graal.
Sxrufa (cochlea), écrou.
Srrjbmia (déforma re), esgrumer, vieux
français :
Lf heaumes fu de pierres durement aornez,
If an puet riens esgrumer, tant fu il plus irez.
Romans des Saisnes.
Esgruner avait la même signification , et
peut-être escremir, escrimer, ont la mê-
me origine :
Et le ber se défient, qui bien sceult escremjr
De son bon brancd acier.
Livres du roy Charlemaine.
Egrimer, en patois normand , signifie
égratigner.
S*VFA^rejicere) f eacouvers, vieux
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frauçais ; rester , criblures, Roque-
fort , Glostaire,t. I , p. 508.
Srum ( spuma ) , éçume.
Skuta (lifourmca ) , escoi , vieux fran-
çais :
La mer passèrent a nez et a escois.
Romans de Garin li Loherenc , v. 21665.
Le provençal escoi s'en rapproche en-
core davantage.
Slbncia (projicere) , eslingue, sieux
français, fronde, flèche ; élinguer, patois
normand, lancer, jeter.
Smak ( mm ) > aemague r pieu* &an -
çais.
Sweltà (fusio metallorum ), smalto ,
italien ; «smarlto, espagnol ; émail.
Snak ( anguis), chenille. On a séparé
les deux premières consonnes par une
voyelle , comme dans Kanut de Knut ,
. smaque de smak , et remplacé le son
dur du S par celui du CH.«Ce change-
ment ay ait lieu assez fréquemment:
tufan se disait chupar en espagnol;
tlahta, scJiiatla en italien; scintilla,
ichinleia en va laque ; en yjeqx français,
on écrivait indifférexnment dans quel-
ques dialectes des deux manières ; on
faisait même rimer le S avec Je <3H :
Su'il lor rendra lor serviphe
olt largbement a lor devisé.
Roma%$ des sept Sage* y. 457.
Snak a pu donc se prononcer chenok, et
en ajoutant un des diminutifs, qui étaient
alors beaucoup plus communs que main-*
* tenant, quoiqu'il nous reste encore fau-
cille, flottille, mantille et peccadille, on
a formé chenille. Peut-être Voruga pro-
vençal vient il aussi de l'islandais
orm serpent, et ruga ridé.
Snapi (gnatho), chenapan.
SNE.CX1A (Dristis), esneke, ssnesqye,
yieux français, vai$seau léger :
Es busches sont les chevaliers,
Et es galeesîes archiers,
. El les esnesqueset les nez
.portent les tentes et les trez.
Romans d'Jlhis.
JSiuall (celer ), sgello, italien r jgnnl ,
isnel, vieux français :
Ws serrai si légers e ignala e ates.
ChatUmagnes,\.6V& r
Saint Pois en ot raolt grant angoisse*
Tornez s'en est isnel le pas.
Du Vilain qui conquit Paradis par plel.
Dans le Vocabulaire de Saint-Gai, Snet
est expliqué par ropustus ; mais dans une
glose du 9* siècle, ap. Greith , Spicile-
gium Vaticanum , p. 52 , isnel canes
est traduit par velox vasallus. Il a dans
le Ludwigslied, 1. 54, le sens de fort:
Snel en koen : dat was hem aengeboren.
Sok (res), cose, vieux français:
Qui les viegnesekeure ains que li cose empire-
Adans d'Arras, Chronique rirnée, v. 269.
Une origine latine (causa) est fort pos-
sible ; mais cette transposition de let-
tres est fort commune dans toutes les
langues ; elle semblait si naturelle aux
Scandinaves , que les scaldes rem-
ployaient quand la versification le de-
mandait ; ils disaient sigyn pour signy,
stirdr pour stridr; Olafsen, Om garnie
Nordens Digtekonst , p. 126, Les noms
propres eux-mêmes n'eu étaient pas
exempts. Alexandrie s'appelait On sui-
vant saint Cyrille, Opéra, t. II, p. 274,
et No d'après saint Jérôme , Opéra, t.
III, c. 1294, Notre Roland est devenu
Orlando en italien, et Roldan en espa-
gnol. Argur et ragur ont la même si-
gnification en islandais, engrolar et en-
gorlar en portugais. Frasques et farces
sont évidemment le même mot; pot se
disait lopi en provençal; uopy-t} est de-
venu forma en latin ; ^ct^a , lac ; fo—
Hum ou fvWov leaf en anglais, etCiul-
lo d'Alcamo a écrit grolia pour gloria :
I slommi nella grolia.
Poeli del primo secolo, t, ï, p. 8.
Sortna (nigrescere) , sorn, proven-
çal, sombre.
Soknas ( desiderium ) , sogna , vieil
italien ; sogne , vieux français ; soin ; le
G a été conservé dans soigner.
Spa ( praesajïire ) , spiare , italien ;
espiar, espagnol ; espier, vieux fran-
çais; espionner. Peut-être leur origine
est-elle latine et viennent-ils de spicere,
que Ton trouve écrit dans Plaute , a spi-
cere , ou de spectare,
Spaoi ( ensis) , spada , italien ; spede
dans la glose, ap. Elnenensia; spee,
vieux français ; espadon :
Trancherai lux les testes od ma spee furbte.
charlemagnes, t. 633.
Spalha est pris dans ce sens par les
écrivains de FEmpire. Tacite' dit des
Bretens : Si aïKfiliaribus résistèrent,
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— mi —
gladiis ac pïiis legionariorum ; si hue
verterent, spathis et hastis auxiliarium
sternebantur ; Annal. I, XII, c. 25. Ce
passage nous apprend déjà que, sinon le
mot, au moins la chose qu'il désignait
n'était pas romaine ; mais le témoignage
de Vegetius prouve l'un et l'autre à la
fois. In prima acie dimicantes , prin-
cipes vocantur. Haec erat gravis arma-
tura ; qui habebant cassides , ocreas ,
scuta, gladios majores, quos spathas vo-
cant , et alios minores quos semispathas
nominant; De Re Milit. 1. II, c. 15. Les
Gaulois ne devaient pas connaître cette
espèce d'arme, puisque César n'en parle
pas ; le radical à'épée appartient ainsi
très probablement aux langues germa-
niques.
Spanna ( spithama raetiri) , espan ,
vieux français ; empan.
Spara (parcere), sparagnare, italien;
épargner.
Spaung (lamina), espingle, vieux fran-
çais.
Spengia (laminis confirmare) , espin-
gler , vieux français.
Sperra (repagulum), sbarra, italien ;
barre. Barra était un mot gaulois d'a-
près Du Cange , s. v° ; Pline parle d'une
ville de ce nom, HiU. iVol., 1. III , c. 17.
• Spialla (loqui) , épeler.
Spiallari (collooutor), piaillar4.
Spik (lamina) , pique ; piquet.
S pilla (depravare), piller; gaspiller.
Pilare est emplpyé dans ce sens par
Ammianus Marcel. , 1. XXXI, c. 2, et on
lit dans Festus : Pilare et compilare
sunt qui graecae o ri gin i s pu tan t. Nous
croirions volontiers à l'origine latine
de piller, car pUare se prenait quel-
quefois dans le sens de premere :
Pevcutit r atone hastam piknn prae pondère
frangit.
Hestius , ap. Serv. eAJeneid, h%U, v.t«l„
Et piler a cette signification dans le pa-
tois- normand.
Spillir ( praede*) , mlUrd ; on trouve
aussi piiatrix dans Titiuius* an. Nosnius,
p. 259.
Spiot (hasta) , spiodo , italien ; épient
Spiss (aromata), épice.
' Spori ( calcar ) , anoure , vieux franV
eais; éperon.
Sprirlà (membra conculire) , esprin-
guer , vieux français :
Chaseuns les sa tousete ,
Notant a la mosete ,
S'en vont espringant en housiaus.
Chanson, ap. Roquefort, Poéiie Fran-
çoise,?. 368.
Stada ( mansio ), estada , espagnol ,
habitation.
Stall ( sedes ) , stalle ; estai! , vieux
français ; étal ; faldestueil , vieux fran-
çais; fauteuil; le vieil allemand était
valt— stuol. Une origine latine semble
peu vraisemblable , quoique le Vocabu-
laire de Saint-Gai explique êtabulus
( stabulum ) par si al.
Stiara (deturbare) , asticoter.
Stiett (ordo , basis) , stietto , italien ,
race , espèce ; assiette.
Stiga (scanderc) , stage ; étage.
Stimpill (typus) , estampille.
Stimpla (imprimere) , stampare , ita-
lien.
Stiorborp (dextrum latus navis), tri-
bord.
Stiori (gubernator) , estriman , vieux
français , pilote :
E esturmans e nés faldront.
Romans 4e Rou,v. 1261i.
Souvent, en islandais, mon, homme,
termine les noms de métier. On trouve
aussi estirmens; Romans deBrut,y.U9à^
Stofa (coenacolum hypogeum), stufa,
Italien ; estuve , vieux français.
Stock (baculus) , stocco y italien i es-
taca, espagnol; estoc , estake, estache,
vieux français.
Veez-vus celeestache que le palais gustent ?
Charlemagnes , v. 521.
Puis le lièrent a l'estaicbe
Et lui erachierent au visage.
Passion de saint Etienne , ap. Jubinal ,
Mystères inédits , 1. 1 , p. 389.
Stoll ( multitudo ) , stuolo , italien ,
troupe, multitude. Nous n'avons vu stoll
pris en ce sens que dans la composition
des mots : skipa-stoll , navium multitu-
do , classis. En provençal et en portu-
gais sfal, et toi en naïade * lignifient
flotté.
Stolt ( aunerbus ) , estolt , estout ,
vieux français , hautain ; il n& vientpaa
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272 —
de ttuliui , la signification est trop diffé-
rente :
Et il respondi doucement ,
Non pas a voiz dure n'estoute
À mon cors, oe sai-ge sans doute ; >
Povez-vousbientolirla vie; ;
Mais l'ame n'ocir ez-vous mie.
Branches des royaux Lignages , t. II,
v. 1364.
Striali (radius) , strale , vieux fran-
çais , rayon ; strié ; peut-être cependant
Tient-il de striatus.
Strid (bellum), estrif , vieux français,
Combat :
Un poi loignet de Damiete,
Près de la devant dite illete,
Ou l'un des oz l'autre ataine,
Est grand l'estrif sur la marine.
Branches des foyaux Lignages ,i. II, v. 909.
Le changement du D ou du T en F ou
en V est fort rare; cependant lesÉolïens
disaient ylarou pour ©Aarat , ovyao.
pour oO0a/>. Les Latins ont fait fores de
Gupctt; assouvir peut venir du gothi-
ue gasolhjan; soif vient de sitis , et
ans quelques «manuscrits bled est écrit
bief. On trouve d'ailleurs écrit estri
sans F :
Tant i a guerres et estris
Et tant i avez anemis.
Partonopeus de Biens , fol. 131 , recto ,
col* S , v. 19.
Strid (angor animi), estri ver, vieux fran-
çais, être vexé , se fâcher. Doîgnes a'rfous
eawes que nous en beuvons. A ceci res-
pôndit Moyses : Pourquoi estrivez-vQus
.contre moi , et pourquei temptez - vous
. nostre Seigneur; Vieille traduction de
la Bible, Exod. t c. XVII, v. 2.
Mainfrois, qui descendi de lui, cuida régner,
Ensi qu'il avoit fait, et au pape estriver.
Adans d'Arras , Chronique rim$e, v. 283.
Faire estriver s'est conservé dans le pa-
tois normand. &
Stdr ( moeror ) , estur, estour, vieux
français, combat; on dit encore en Bas-
se-Normandie : faire de la peine , pour
faire du mal. Estour semble d'abord
n'avoir signifié qu!une attaque , un as-
saut :
A Rollant rendent un estur fort e pesme
(pessime).
Chanson de Roland, st. CL V , v. 7.
Benoît disait encore estor champel en
bataille; métis on a dit pins 'tard èsiàr
campai , et d'autres passages sont aussi
clairs:
Et Olivier et vos me serviroîs,
O mon neveu dan Rollan le Courtois,
Et m'oriflambe en estor porterois.
Romans de Gérard de Viane, v. 3603.
C'est probablement le radical d'étourdi :
les grandes douleurs accablent et étour-
dissent.
Stydia (fulcire), estay, vieux français;
étais ; étayèr. ^
Sud (meridjes), sud.
Sulla (miscere), souiller.
Scnd ( natatio ) , sonder. On sondait
autrefois en plongeant.
Sapa (sorbere), souper. ,
- Sur (acetum) , sur; suret, patois nor-
mand, oseille,,
Sûsfdolor), souci.
Svalla (profundare) , avaler ; on dît
encore de quelqu'un qui dépense sa for-
tune qu'il la mange.
Sveit (comitatos), suite.
Sverm ( tnrba ) , sciame , italien ; es-
saim.
Sari (juramentum), serment
Tabl (alea), tables , vieux français :
Allouant demandent dez et tables.
Bornons de Brut, v. 10836.
Grégoire de Tours et Frédéçaire parlent
déjà du jeu des tables , qui , ainsi que
nous l'apprend Joinville , se jouait avec
des dés. Une vieille romance , citée par
Cervantes, nous apprend que ce jeu était
connu en Espagne :
Jugando esté & las tablas Don Gayferos,
Que ya de Helisandro esta oblivado.
On trouve aussi en allemand %abel-spil;
Kuonrades von Yizzeburc, Trojanischer
Krieg , fol. 40. Nous disons encore les
tables de trictrac.
Tad (fumus) , tai, vieux français :
E l'a flatiesans délai
Enverse en un si poant tai.
Li Torneimens JnUcrist: .
Les changements du D ou du T en I sont
rares; cependant rayon vient de ra-
,dius;\e vieux français cratre, de cre-
dere ; le portugais pxaia , de prato ; le
provençal laire , de latro , et paire , do
I
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— 273 —
palet ; veriugei signifie vertu de Dieu ,
de l'allemand ou de l'islandais god, et le
vieux français beffroy s'écrivaU aussi
hejflroit. On disait en bas-latin belfredut
eiberfredut: Ingentem machina m quam
berfredum vocitaot contra munitiohem
erexit, et copiose béfiicis apparatibus
instruxit ; Ordericus Vitalis, HitU Ec-
oles. , 1. VU!. En italien, c'est baiti-
fredoj
Tar (nisus), tache.
Tak (plevritis), tac, patois normand.
U en meurt comme du tac est une locu-
tion vulgaire en Normandie, d'après
Pluqnet, Conte t populaires , p. 96.
Taha.( tangere ) , attaquer. Il pourrait
venir du latin , qui rejetait le N dans plu-
sieurs de ses flexions , du grec Gi<p&> ,
du gothique ieka , eu de l'islandais Ipoka.
TAP(vigor), taper; t*pe.
Taska (pera ) , tasca , italien , bourse.
t Tefia ( morari , impedire) ,. deveer,
vieux français , refuser; empêcher :
Tut en rang en après fu la harpe livrée :
A chescun pur harper la harpe est
. - , • commandée
Et chescun.! harpa s vileins soit qui devee.
Bornant du roi Hom.
Tbik (prodigium), tece, vienx fran-
çais, exploit :
Le» teces Artur vous dirai ,
Noiant ne vous en mentirai.
Bornant de Brut, v. 9280.
Tblgu (ascia), talloce, vieux fran-
çais, hache :
Depuis vèiz en Esposse
Le. roy Jacques meurdrir
D'espee et de talloce.
Ghastelain, Recollection, an, Riteon,
Ane. Songt and Bal. , 1. 1, p. U6.
Taloche signifie en patois normand un
coup vigoureux, et talhs, en provençal,
une faux ou une fourché. '
Telia (numerare), taglia , italien,
impôt, rançon; taille , vieux français;
taillable. Deiling ( distributio) pourrait
aussi être le radical.
Temia ( subigere ) ," timon.
Tiarga (clypeus) , tlrge. H
Toa ( laniâçium ) , toie, vieux fran-
çais ; laie ; toaille , toute espèce d'étoffe
de laine:
Et fut sa lete entortillée
Très ordement d'une touaille
Qui moult estoît d'horrible taille.
Bornant de la Bote , v. 141.
Mais cele fist avant covrir
Les pastez soz une touaille.
Du Pretire et de la Dame, v. 36.
En provençal , toalha signifiait un lin-
ceul. Chaucer s'est servi aussi detowaile
dans le sens du français, et Kuonrad von
Vizzeburc de Iwchele. Il ne semble pas
probable que tous ces mots différents
soient dérivés de lela.
Toga (ducere), louer, vieux français ; a-
toar, espagnol; conduiredans un meilleur
mouillage Le G a été syncopé ou changé
en U; nous en trouverons tout à l'heure
d'autres exemples. Si ce n'était un terme
de marine, nous regarderions comme
"i probable une origine latine; les
igements eussent été les mêmes.
Toli (instrumenta) , olil, vieux fran-
çais, outil; peut être d'utile , quoiqu'on
trouve en anglais tool.
Topp (cirus), toupet, touffe. Topp
signifiait tête en vieil anglais :
And hent the thefe by the toppe.
Metrical chronicle, ap. Warton, 1 1 , p. 99.
Torf (gleba), tourbe. Le même chan-
gement se trouve dans les autres lan-
gues : en espagnol , abrego vient d'a/W-
cut , trebol de trifolium , soplar de suf-
flare ; en italien , bonté de fonte.
Tortys (fax), tortis, vieux français;
torche.
TôFim (instrumenta magica), chif-
es. A l'exemple que nous venons de ci-
ir du changement du T en CH nous
ajouterons nocher de naula , et flèche
du vieil allemand flitz , l'espagnol mo-
cho de mulzen, et l'italien goccia du la-
tin gutta ; le C y a , comme Ton sait, le
son de TCH. Un changement presque
identique a eu lieu en anglais : l'anglo-
saxon tifer est devenu cipher. Le mot
italien est aussi cifera.
Trafali (labor), travail. La liaison
du F et du V est si étroite en français,
que plusieurs adjectifs terminés en F au
masculin prennent le V au féminin :
bref devient brève; captif, captive; vif,
lîu (se ostentare
eut est assez i
18
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en grec ttotï et îroxa ; en latin , foe-
tus et foecundus , î'raïtt* et iracundus;
en français, trou et creux; en valaque,
hebeulu et ftefceucw. Annoncer vient de
nunftart; l'italien poscia de posiea ,
dur ma de turma , faneiullo à'infantu—
lus; le provençaUWôttc de *rtftu(um;
le portugais arcere tfardere , et le vala-
que tecium de ftïio. Ce changement a
lieu jusque dans les inscriptions ; dans
G ru ter , Inscriptiones antiquae , Ifwna-
lïwi est écrit Munacius , p. DLIII1 , et
Domilius, Domiciui , p. DCLXXX.
Trappa (calcare) , treper, vieux fran-
çais ; trépigner ;
Mult les veissiez démener,
Treper et saillir et chanter.
Bomans de Rou.
Probablement c'est aussi l'origine du
vieux français trabecher, tresbuchier,
trubucer ; renverser.
m Vortf* orfcoll abatte et tree*to*ièr.
Aetna** de Gérard de fïane, Y. 1330.
Et le palais verser , vers terre trubucer.
f . Charlemagnes, v. 6Ww
Trabucar signifiait aussi en provençal
précipiter ; trébucher ne se prend pîvfe
«Uns ta même acception.
. Tràcll ( malum daemonium ), drôle ;
troler.
Tue (tignutn ) , tre , tref , très, vienx
français , poutre :
Relancent bat trez et chevrons
. Vers le flo de gent qui aproehe ,
' Et lessent courre aval le roche.
Branches des royaux lignages ,t. tl f
v. 168&
Et en ceîlui camp avoit nne egfize de
Saint-Nicholas , et moult de cens qui
fuyoient entrèrent en l'eglîze j et H autre
montèrent sur l'egfize tant qu'ils rom-
pirent H tref et chairent; Aime, Ysloire
dèli Notifiant , p. 305. En rumonsche ,
tre signifie un pressoir.
TREjnA(filum lineum), tref, tre, vieux
français , voile de vaisseau : ,
Tendez trefs et mata.
Le Malheur de la France.
Mariniers sallent par ces nés,
Et desplient voiles et très.
Bomans de Brut, v. «1488.
i\ signifiait aussi tente :
Vftudtttoute tfor i portent, e treiede sei»
blanc.
frap avait la infinie signification en pto*
vençal.
Trbfill ( lineum collare ), tret , vieux
français :
Tretotarrief son chaperon.
Dolopathos, p. 160»
C'était un ornement, une parure. Tre-
fiftïer, vieux français , ouvrier qpi fait
des chaînes ; nefille signifie encore ruban
de fil, en patois normand.
Tregi ( moerôr, irapedimentom ), tra-
cas*
Ïrita ( volutari), treti, vieux fran-
çais , arrondi :
Front ot plara et sorcils tretfs.
Dolopathos f p. 171.
TaocJUnter), truage, vieux français ;
trou \ trocar, provençal : trotter.
Tromit (litnus), trompette. Le P
s'ajoutait quelquefois après le M ; ainsi
dompter vient de domitare , et les Pro-
yençaux.disaient êompna pour domina,
sompnium pour somnium. Il ne serait
cependant pas impossible que IrompsU*
vînt de trumba 9
Tmj ( fidns ) , dm, vieux, franfaia >
ami :
S'avons perdu , et je et vous assez
Amf s et drus , et parens et privez.
Bomans de Guillaume au Cor Nés ,
Ma. du M y 6908.
Le Vocabolorio degli Âcademici délia
Cru'sca , 2* éd. , s'est trompé sur la si-
gnification de drvdo; il ne se prend f>as
toujours dans un sens désbonnôte.
Tru (fides) , trutset, vieux français ,
charge.
Trcïîla ( confuftderê) , trahie i vieux
français , et encore usité dans le pato»
normand , bêche pour tourner la terre»
Trctoa ( tympanum ) , trombone;
trompe ; toute espèce d'instrument
bruyant. Le P remplace quelquefois le
Ë ; on en trouve un exemple frappant
dans les flexions des verbes latins «crt-
bere et nubere ; eu provençal , subilus
est devenu soptes, et dubitare , doplar.
Txcss (sarcina), trousse; trousseau ;
trusset , vieux français, chargé :
Iâ mai e lisumer sunt garafz e trusse*.
Ghartmaanes, v. 240.
Détrousser, voler, a le même radical.
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— â7S —
Tvaga (mandaté, lavare), tovaglië,
italien; tohalla, espagnol; touaille, vieux
français :
Jupiter, ce dit , le tarait ;
Et Phebus la toaiile avoit
Et se penoitde l'essuyer.
Romans de la Rote, v. 6643.
La mère Dieu d'une touaille ,
2 ni blanche est plus que fleur de lys,
a grant sueur d entour son vis,
A ses blanches mains li essuie.
Gautier de Coinsi, Miracles, 1. 1, c. 10.
Voyez aussi Joa.
Tomba (cadere) , tomber.
Tumba (ruere) ^tomber, vieux fran-
çais , danser, sauter :
Veritez est , bien le savez ,
gu'on aprent la chievre a tomber
t les estorniax a parler.
De la Damiselle qui ne vol eneuser son
ami , v. 24.
'tomba re avait le même sens dans la
basse latinité : Joculator qui sciebat
tombarë; ap. Carpentier, Glossarium ,
s. v°., Tumban avait le même sens en
anglo-saxon , et Ghaucer a donné une
acception semblable à tombUtiere.
Tonna (dolium), tonne; tonneau; ton-
nelle.
Turna (invertere), tourner. Tornare
existait dans la bonne latinité , mais il
n'était pas employé dans ce sens : Idque
ita tornavit ut nibil effici pessit rolun-
dius; Cicero, Univ. VI ; on ne le iui
trouve que dans VEdicium Rotharis.
Vag (floctus) , vague. Le Vocabulaire
de- Saint-Gai explique gurges par uuag,
Vahri (cautela), arrhes. Le V était
souvent rejeté ; rivus est devenu ruis,
ruisseau , et pavone , paon ; i'itaUen
faenta vient de favenlia, et le vieil espa-
gnol paor de pavor.
Val (optio) , balance. En espagnol , et
peut-être même. en latin (on trouve dans
fes vieux monuments bendidit, boces,
berum , bixit\, il n'y avait entre le B et
le V qu'une différence purement ortho-
graphique, et, sans être aussi étroite,
cette liaison existe dans les autres idio-
mes : brebis vient de eerqfice , courbe de
«•weoj en italien on trouve aussi boce de
voce , boto de voto.
Tara (cavere), garer ; parer. Le Y is-
-taadaj» H k Vf goUlique > ayant un son
beaucoup plus aspire que^e T des Ian*>
gues romanes, durent être soumis à bien
plus de mutations que les lettres dont la
§ renonciation était semblable dans les
ifférents idiomes; ils sont remplaces
par le B , le F, le G , le H , le P, le V, et
quelquefois entièrement supprimés : ainsi
que nous l'avons déjà dit , leur change-
ment en G est plus fréquent que tous lea
autres, mais le P ne les remplace presque
jamais. Cependant l'exemple que nous
venons de citer n'est pas le seul : les La-
tins disaient calvilur et calpUur, et les
Italiens yespertilio et pipislrello; le pro-
vençal corp vient de corcut, et le vieil
espagnol eipdad de civitas.
Vard (custos), varde, vieux français;
garde.
Varg (lupus\ varou , patoisnermand ;
garou , vieux français; loup-garou. Il est
certain quevargut était un mot gaulois;
le témoignage de Sidonius Apollinarisest
positif : Unam feminam quam forte var*
gorum , hoc enim nomine indigenas la-
trunculos nuncupant ; Opéra, 1. VI, ép. 4.
Mais cette signification n'a rien de com«i
mun avec le garou du vieux français ;
au contraire , l'acception que lui don-
naient les vieilles lois des Barbares s"ë%
rapprochait beaucoup : Wargus sit , hoc
est expulsus; Lex Rtpuaria, tit. 87. $i
quis corpus jam sepultum effoderit, aut
expoliaverit , wargus sit; Lex Salica t
tit. 57 ; c'est une sentence de mise hors
la loi. La loi anglaise disait également
de certains criminels qu'ils avaient une
tête de loup. Cette origine scandinavé ,
ou du moins teutonique , est encore con-
firmée par un passage de Gervasius Til-
leberiensis , Olia Imperialia ; De oc u lis
apertis post peccatum, ap. Letbnifcz, Re~
rum Brunsvicarum Scr ip tore s :\ia\miA
fréquenter in Anglia per lunatione* ho-
minesinlupos mutari, quod hominum
genus Qerulfos Galli vocant ; Angli vero
Wer-wlfàkunl : wer enim anglice virum
sonat, trt/ lupum. Quant à celte duplica-
tion, loup-garou, croyait qu'elle don-
nait une nouvelle farce aux substantifs
et |es élevait à une sorte de superlatif;
on en trouve une preuve bien frappante
dans le Grimnis-mal , st. XXXI : les
Dieux y sont appelés menskir menn ,
hommes humains. Quelquefois ce n'était
qu'une simple répétition, J^io (en-per-
san) turtur Çen latin ) , mic-mâc ( dn
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— 276 —
sanscrit et fVf^, qui signifient
également mêler; c'est le mêli-mêlo
du patois normand). Mais on préférait
réunir deux mois différents ayant la mê-
me signification, comme l'islandais Gull-
veig ( personnification de l'or ; VOlu-spay
st. IX et X ) , y-bogi , kaldakul ; l'alle-
mand meisterges&nger (meistcr signifiait
aussi chanteur ; voyez G rira m , Ueber
Meister Gesang, p. 102-104); rontart-
sche , lind-orm , hagedom ; le français
habit-ve$te, etc. Ii arrivait même que les
deux mots appartenaient à deux lan-
gues : heimkynni (islandais et .ançlo-
saxon ) , capitaine ( latin et islandais ) ,
Meinardus Vulpes (français et latin), ver-
glas (français et allemand), fontaine
(arabe et latin). Ce mot ne signi-
fiait autrefois que de l'eau :
Vin ou fontaine i entrast plein galon,
Romans d'Agolant, v. 447.
En cigaîn , hani est le nom d'une fon-
taine, et fon se prenait en provençal dans
la même acception;.
V sr( fortis ) , vassal. Du Cange fait
venir vassal du celtique gwas , compa-
gnon, suivant ; ce mot ne se trouve point
dans la liste des mots celtiques qu'Ade-
lnng a insérée, MUhridates, t. II, p.
40-77 ; il y a seulement genatos , gnaws ,
auquel il donne la signification de fils et
qui ressemble beaucoup au knab des
Allemands. Quelques citations vont jus-
tifier , sinon notre étymologie , le sens
que nous donnons à vassal :
Apres parla Ogier , H bers al cor vasal.
Romans de Roncevaux, cité, Chanson
de Roland, p. L.
Devant as s'en aloit cantant
De Carlemane et de Rolant
Et d'Olivier et des vassaus
Qui moururent a Raînscevaus.
Romans de Rou , t. II , p. 214.
f Un haut baron courtois et sage ,
Et plein de si grant vasselage ,
Îue son cors et ses faiz looient
uit cil qui parler en ooient.
Branches des royaux lignages r t. II, v. 91 77.
Et avoec che qu'il eutcuer et cors de vassal ;
Me- vit onqnes de lui nus prmche plusloial.
Adans d'Arras , Chronique rimée , v. 4i.
Mes se je puis, sire Vassaux.
Romanz dou chevalier au Lyon, ap.
Mabinogion, p. 140.
Ferir irrum vassal ment
E checun communalment»
Conquête de f Irlande , v. 677.
Un vers du Romans de Rou est plus po-
sitif encore. Il s'agit "d'Alexandre et de-
César, et Wace les appelle :
Cil dui vassals ki tant cunquistrent.
Au reste nous ne parlons que du sens
que lui donnaient les poètes ; il en avait
un différent dans la langue de la féoda-
lité, que fixe un passage du Moine de
Saint-Gai : Quando vester eram vasajlus,
post vos, ut oportuit , inter commihto-
nes raeos steteram ; nunc aulem vester
socius et. commilito, non immerito me
vobis coaequo ; ap. Pertz, Mànum. Germ.
Hist., t. Il, p. 755. C'était le fils de Louis
le Débonnaire qui parlait à son père , a-
près que Charjemagne le lui avait de-
mandé et l'avait attaché à son service :
il est évident que Ton était vassal du
seigneur dont on relevait , et que tous
lés vassaux du même seigneur étaient
pairs, commrlitones.
Vat ( aqua ), Kridda (condire), was-
crus, vieux français, cuit à Peau :
Lor tierz mes fu de chos wascrus.
Du Provost d'Jquilee, v. 179. t
Veina (lamentari), geindre.
Veisa ( palus putrida), vase.
Veitsla (beneficium fiduciamm), vas-
selage.
• Vella (fervor), ola , espagnol ; houle.
Nous avons déjà indique une éty-
mologie de boule; mais celle-ci nous
paraît plus', probable. L'U, étant as-
piré en islandais , devait être souvent
précédé eu français d'un H : c'était le
seul moyen de reproduire sa prononcia-
tion. Vissant, port près de Calais, s'ap-
pelle Huisent dans le Romans de Garin,
et l'on a ajouté un H à huit, huître, hui-
le, huis, hurler ; œuvre s'écrivait autres
fois huevre, et œufs, hues. C'est une
{>reuve incontestable de l'influeuce des
angues teutouiques sur le français.
Vetia (consueludo) , winage, vieux
français , toute espèce de droit et d'im-
pôt; venoage, droit sur le vin ; venoube,
droit sur les marchandises; venue, sai-
gné», prise d'eau à uue rivière; ve-
nelle, sentier, droit de passage.
, Ver (raansio), veriel , vieux français,
pâturage. Cette étymologie nous semble
fort suspecte; elle ne conviendrait qu'à
un peuple pasteur. , -
Vfi& (pisçalorius) , Not (sagena), ver»
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— 277 —
not , vieux français , filet pour la pê-
che. * r
Ver (vir), bers, vieux français; baron.
On a voulu le faire venir du baro des
Latins; mais Cicéron lui donne toujours
le sens de fou ou d'imbécile; Fin. II,
25 ; Ad Famil. IX , 26 ; Ad Aliic. V, II.
Une origine gauloise est aussi impossible.
Nous «avons par lé vieux Scholiaste de
Perse, Sat. V, v. 138, que baro signi-
fiait en gaulois un domestique de sol-
dats, un goujat. Il est d'ailleurs certain
que baron a d'abord signifié homme : Le
bar no es criât per la femna , mas la
femna per lo baro ; Sauvages, Diction-
naire Languedocien , s. v?.
Et Richart le petit qui ot cuer de baron.
Romans des quatre Fils Aymdn, v. 403.
Poramor Deu, vos pri, saignos baron.
Si ce vous duit, escoter la lecun
De saint Esteuve leglorieus bar un.
Planctus sancti Slephani, ap. D. Marténe,
Deantiquis Ecclesiae Rttibus, 1. 1, p. 281.
Il prit facilement le sens d'époux :
Et a baron prengne son frère,
Qu ele a gete de tel misère.
De ÏEmpereri qui garda sa chaste par
. moult temptacions, v. 2784.
La sainte lame lor respont
Qu'ele n'aura james baron ,
' Ami, n'espous, si celui non
Qui sires est de tôt lou monde.
Gautier de Coinsi, Id., v. 2789.
Encore maintenant les femmes de la
Basse-Normandie appellent leur mari
leur homme, et la signification de fem-
me a reçu une extension semblable.
Tout porte à croire que baron ne devint
Un titre d'honneur que lorsque la féoda-
lité eut soumis les masses à un seigneur ,
lorsque le vassal ne fut plus sui juris,
mais l'homme d'un autre. Baronie se
prenait également dans deux sens diffé-
rents :
Li Reis al cunte asura
Que sa fille a lui durra,
Quant il lui vendroit eu aie
En Irlande de sa baronie.
Conquête de l'Irlande, v. 362. .
Francoiz sont fier et de grand baronie.
. Romans de Gérard de Viane, v. 3335.
Veria (tunica), verre, vieux français,
toison de brebis; verne , vieux français,
paré; ver; vair. On a supposé qu'il venait
de viridis, et désignait la couleur verte;
mais Huon Le Roy a fait un lai intitulé :
Le vairs Palefrois. D'autres savants le
dérivent de varias (Roquefort, Glossai-
re; Fauchet, Origine des Armoiries,
ch. 2) , et le vair est pour eux toute
couleur mélangée. Cela Semble encore
une erreur; on lit dans le fabliau De Gom-
bert et des deus Clercs;
Les iex ot vairs corne cristal.
Du Cange croyait que le vair était la
même fourrure que le gris , et Chaucer
a traduit le vair qui se présente si sou-
vent dans le Romans de la Rose par
graie , gris , y. 546, 862, etc. ; mais les
passages suivants prouvent qu'ils se sont
trompés :
A schip with grene and gray , •
With vair , and eke with gnis.
Sir Trislrem , c. Il , st. 24.
Faucons avez sus perche et vair ej gris.
Bornons de Garin li Loherenc , v. 9281.
Il nous semble probable que vair. dési-
gnait toute couleur qui servait à parer ;
voilà pourquoi dans le Romancero Fran-
çois, p. 47, la belle Doette .dit en ap-
prenant la mort de son ami :
Par vostre amor vesterai-j e la baire ;
Ne sor mon cor n'aura pelice vaire.
On l'aura dit naturellement de tout ce
3ui était brillant comme les yeux , ou
ont le mélange des couleurs faisait
ressortir l'éclat :
Les oelz ot vairs comme façons mue.
Romans de Gérard de Viane , v. 641.
De tantes colors i avaty
Que nus bons dire nel savo.it.
Dolopathos , p. 173.
Yersicoloribus et pompaticis vestibus ;
Viucentius Bellovacensis, Spéculum His—
toriale, 1. XXIV, c. 174; et l'on voit dans
Trilhemius qu'on imposait comme péni-
tence aux nobles : ut Variura, griseum ,
ermeliniun et pannos coloratos non por-
tent; Annalium Hirsaugiensium Tomi II
ad ann. 1202. Àu reste rien n'est plus dif-
ficile à déterminer que le sens des mots
qui désignent de* couleurs; bloi signifiait
blond, jaune , bleu et blanc :
Les iez ot vairs , les caviaux Mois.
Romans des sept Sages, v. 746.
Le ciel est cil qui nous rend
La bloe coleur qui s'estend
A mont en l'air , que nous veons
Quant airs est purs environ.
Osmond de Metz , Jmajes du Monde*
Comme vair , il avait pris un sens indé-
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pendant de la couleur , et signifiait lmV
sànt:
€bevex ot si Wons et si Moi*
Corn s'fl en fust alez a ebois.
Romans de Partonopeus de Blois.
Peut-être cependant , comme nous l'a»
vons déjà iodîquéj vient-il de bligda. Dana
les chants populaires suédois, le $char-
laçh est tour à tour rouge, vert et bleu;
1b pen était bleu et noir comme le blar
islandais. La pourpre est bise dans le
Aomans de Tristan y y. 2701 ; noire
dans le Romans de Perceval , verte dans
le fabliau de Gautier d'Arepais , et Ton
en trouve ailleurs de blanche , de grise ,
de rousse , de sanguine , de vermeille et
de bleue; le lupLTzpwç des Grecs et le
coceum des Romains avaient aussi des é-
pitbètes fort différentes. M. Ellis , ap.
Waf'ê Fabliaux , t. II , p. 227, a sup-
posé qu'il pouvait être question d'étoffes
à reflets (gorge de pigeon) ; mais Fin-:
dustrie n'était pas assez avancée pour
permettre d'adopter sa conjecture, et
Ton trouve, dans le Romans d'Aubri li
Borgonnon, un bon vert elme bis e|
l'esçu d'asnr bis.
Verpa ( conjtcere ) , gerpir , guerpir ,
vieux français :
Tant fu esbahie la simple
Que sous l'arbre gerpi sa gimple.
De Pyramus et Tube , v. 648.
On lui donna bientôt un sens métapho-
rique : Res proprietatis gurpivit atque
projecit ; Cane il. Francoford. , apno
794 , c. 3. Dans quelques locutions nous
prenons encore jeter et rejeter dans le
sens de repousser , abandonner.
Aler m'en vofl en France, la terre lor guerpiz.
Romans de Rou, v. 2192.
Si ont Humbert gisant guerpi.
Romans de Brut, v. 856.
Il est au reste fort possible que guerpir ,
S ris dans cette acception , ne soit pas
'origine islandaise ; ce passage semble
le prouver : Deo promitlat aunquam se
habiturum uxorem neque cooeubinaro ;
et si tune eam habuerit , mox ei abre-
nuntiel, quod lingua Francorum gurpire
diermus ; Concil. Biluric. , anno 103! ,
c. 6; ap. Labbe , Nova Bibl. manuscri.
Librorum, t. II , p. 786.
Vest (occidens), ouest ; le Y est deve-
nu voyelle.
Yettuc (re&niniU), vétille.
Vibl (fraus) , guille , guileor , guiller,
vieux français :
Guille n'est en nul leu tant ofciere,
Lasontcorone etseigiior,
Tuit li plus mestre guileor.
Guyot de Provins , Bibles, y. 924.
Pou de dames sevent guifler ,
Ains vueflent loiaument doner lor ancre*
Arts <F Amour.
Yigk ( hastae genus ) , vrigre , vieux
français :
H lor lancent e lances , e espiez ,
S wigres, edarx, e museras, e agiet, e gieser.
Chanson de Roland, 8A. GUI, y. 9.
V«da ( frustra laborare) , se guiuder.
Vota (ergata), vindas, vieux français;
guindeau, terme de marine :
U un s'esforeent al vindas:
Li autre al lof et al betas.
Romans de Brut, v. H 490.
Vinhà ( laborare ) , gain ; noua avons
indiqué une antre étymologie.
Vis (sapiens) , avisé ; aguisado , vieil
espagnol, juste, raisonnable :
£ nos vos ayudaremos queasi esagaisado.
Poema del Cid, y . 445.
On en avait fait aussi le verbe euveiser :
Un juvencels noroement
Resevera co nostre présent
Pur anveiser et pur aprendre
Quant il i pora m eux entendre.
U Donnât des Amans;*?. Michel, Tristan,
1. 1, p. 68.
Le Vocabulaire de SainL-Gal explique
sapiens par uuixxo.
Visa (carmen) , enveisure, envoisier,
vieux français :
Beaux m'est printans au partir de février,
Ke primerole espanit el boscafoe \
A -dont me vient fin talent d'envoisier
Plus k'en iver au félon tans sauvaige.
Gilles le Viniers, ap. Roquefort, Poésie
Françoise au 42* siècle, p. 78.
Il feist a envis deffendre ne deffaire
Tournois, f est es, ne jeus, ains les faisoit
a traire,
Menestreux envoisier, hiraus crier et braire.
Adans d'Arras, Chronique rimée.
Enveisure n'a pas conservé ce sens re-
streint ; il s'est dit par métaphore de la
joie et des divertissements de toute es-
pèce ;
Raconter vueil une aventure
Par joie et par envoiseure j
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Elle n'est pas vilaine a dire,
Mais moz por la gent faire rire.
De la Pucelle qui abevra lepolain , v. 1.
Visa (consueludo), guise.
Visa ( ostcndcre , alium raonstrarc ) ,
voiser, vieux français, faire des para-
des, donner des échantillons de son ta-
lent : Item , que nuls menestrours ou
iruneslreUes, ne aprentiz quelque il
soient, ne voisent aval la ville do Paris
pour soy présenter a feste ; Estienne
Ûoileau, Etablissements des mes tiers de
Paris. Montre se prend dans le même
sens. C'est probablement l'origine du
vieux français, degoiser :
Es haults rochers la Paisse solitaire
Habite et vît : que si on l'apprivoise,
Et nuict et jour, s' elle voit clair, degofse
Un chant fort doulx, et si ne se peult taire.
Oiseaux de Béton , ap. Roquefort, SuppL
au Gloss. p. no.
Il est resté dans le palois normand.
Visa (certitudo\ il m'est avis, vieux
français, il est à ma connoïssance ;Per-
ceforest , vol. II, fol. 93, verso.
Uns des marchies de Mes ce m'est avis.
Romans de Garin li Loherenc,v. 9929.
On écrit presque toujours avis ou advis,
et son acception s'est modifiée; on rem-
ployait ordinairement pour exprimer
une illusion ; luy fut advis était syno-
nyme de il lui parut : La Demoyselle fist
ung cerne autour du buysson et entour
Merlin... et quant il s'esveilla, il luy fut
advis qu'il estoit enclos en la plus forte
tour du monde ; Romans de Merlin.
Vur (sagax), guiscart , vieux fran-
çais. On lit dans Turpin, Uistoria de
vita Caroli Magni et Rolandi : Cui
propter sensus agiles, animique vigo-
rem, cognomen Guiscardus erat.
Vitt (vitio notatus), guito, espagnol ,
vicieux. Nous ne croyons pas à une ori -
gine latine, car il est fort rare que le V
latin se change en G; cependant on
trouve dans VAlexandro, st. 2005, v. 3,
golpe de vulpes ; agileto vient A'avus; et
l'on dit vomilo el gornita.
Ulfk (lupus), hurler. L'aspiration du
II nous empêche de rroireà une origine
la line ; ululare était d'ailleurs entré
dans le vieux français sous une autre
forme :
iilequis'enivra*v.W,
vcc luidemourerent si chien ,
t et braient coin fuissent enragict.
Bornant de Garin, v. 9700.
Ulpa (toga), houpelande.
Vofua (spectrum), vouvre.
Voga (audere), vogar, portug;
provençal; voguer. Sa premièro sï^
cation lui est restéo dans la locj
proverbiale : Voguo la galère.
VofiREK (maris rejectamenla ), va-
rech.
Voladr (egenus), voleur.
Upp (sursum), hop, vieux français.
Urri (canis) , ahuri ; aussi interdit quo
le serait un chien.
Usli (praedator), uslague, vieux fran-
çais :
El siècle n'a siforz larrons ,
Corn sont uslagues et galiot
Gautier de Coinsy, 1. II f c. 7.
Le G nous ferait croire qu'il est venu de
l'anglais outlaw; la signification qu'il a
dans les vers cités se rapproche plus du
vieil allemand uzliule , étrangers à la
commune, au pays.
Utar (extra) , outre.
Ygr (férus), ogre, vieux français :
E d'ogres sunges les defent
E defantosmes ensement.
Marbod , Pierres précieuses, vieille traduc-
tion.
C'est l'origine de l'Ogre , qui joue un.
grand rôle dans la poésie des eufants.
|?egn ( bellator, dux militum), thanus,
basse latinité; capitaine. Biôra l'expli-
que par homo liber, mais ce n'est cer-
tainement pas sa signification primitive;
on lit dans le Kraku-mal , st. XXIII :
Hrockve ei ]>egn fyrir ]?egn.
Que le guerrier ne recule devant aucun
guerrier; et une inscription, ap. Olaus,
Monumenta Danica t p. 203, laisse en-
core moins de doute : Oster J>i ris|?i stin
}?ensi oftir Guta fa^ur sin herjjen gujïen
]?iagn; Osterthi a élevé cette pierre à la
mémoire de son père Guta, habile chef
de son armée.
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JrtA&A (molestare) , taquiner.
1p\L (tabulatum), tuile.
Jnlicr (fori), tillac.
)?ora (movere) , toucher. B-a conservé
l'acception islandaise dans tocsin, qu'on
écrivait autrefois toc-teing ; la cloche de
H tour s'appelait iignum pendant le
moyen âge : son nom indiquait son
usage.
JtoftHA (prolixus senne), tirade.
Juiunc (tomtra, praeiîura), trumatu,
patois normand , tapage , dispote.
]>rykgia (trahere) , traîner ; le G a été
retranché > comme dans aouit d' augus-
tes, lier de ligtre , pareœ de pigritia.
]>RjBLA (servire) , travailler.
Sà (semper) , ae , provençal , toujours.
&DUR (anas), Dbn (plumée), édre-
don ; l'iEdar est connn en histoire natu-
relle sous le nom d'Eider.
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DES RAPPORTS* LITTÉRAIRES
DES POPULATIONS EOROF^ÉEWNES PENDANT LE MOYEN AGE.
Longtemps avant l'invasion de l'empire romain , les
Barbares célébraient dans des vers les exploits de leurs
aïeux (1) , et Ton ne peut douter qu'ils n'aient apporté avec
eux leurs traditions (2) et l'amour des chants populaires (3).
(1) Célébrant carroinibus an tiquis(quo-
rum unum apud illos memoriae et anna-
lium genus est) originem gentis condito-
resque; Tacitus, Germania, p. 1. Ca-
niturqoe ( Arminius ) adhnc barbaras a-
pud gentes , Graecorom annalibas iguo-
tus , qui sua tantum mirantur; id. , -4»-
nales, 1. II. Quemadmodum et in priscis
eorum carminibus pene bistorico ritn in
commune recotitur ; Jornandes , De Go-
thorum Origine , c. IV. Le témoignage
d'Elien ( Varias Historiae, 1. XII , c. 25)
n'est pas moins positif, et Ton pourrait
en citer nue foule d'autres. Les Gaulois
avaient aussi des poëtes nationaux :
BftjoSoe , àorôoe irotpa. Toùoitocç , dit
Hesvchius , s. v° ; et Strabo , L IV, c. 4 ,
parle également de leurs bardes.
(2) Barbara et antiquissima carmina ,
qnibus veterum regum actus et bella ca-
nebantur, scripsit memoriaeqne man-
davit ; Einbard , Vita Caroli Magni , c.
XXIX , ap. Pertz, t. U } p. 458.
' ...Quae veterum depromunt praelia regum
Barbara mandavit carmina litterulis.
Poeta Saxo , ap. Leibnitz , Scriptoreë rerum
Brunivicarum, 1. 1 , p. 168.
Voyez aussi Tbegan, ap. Schilter, Scrip-
ioret rerum Gennanicarum , c. XIX ,
p. 74. Asserius dit d'Alfred , dont il était
contemporain : Saxonjcos libros recitare
et maxime carmina saxonica memoriter
discere, alusimperare... non desinebat;
Annaletrerum gettarumAElfredi,p. 43;
un passage de Beovmlf , y. 1728, n'est
pas moins positif :
Hwilum cyninges ]?egn ,
Guma gilp-hl«den ,
Cridda ge-myndig , etc.
Voyez aussi Warnefrid, De Ge$tU fcm-
gobardorum, 1. 1 , c. XXVII ; Albéricus
Trium Fontium , Chronicon, anno 869.
(3) Ante quos etiam cantu majorum
facta, modulationibus citharisque cane-
bant ; Jornandes , c. V.
Nos tibi Versiculos, dent barbara carmina
leudos,
Sic variante tropo laus sonat une viro.
Venanttus Fortunatus, l.VII , ép.VHI.
Ludgero oblatus est coecus> qui a vici-
nis suis valde diligebatur, eo quod esset
affabilis , et antiquorum actus et regum
certamina beue noverat psaltendo pro-
mere; Altfrid, Vita S. Ludgeri , 1.11,
§ 5. Contigit jocùlatorem ex Longpbar-
dorum gente ad Carolum (magnum) ve-
nire et cantiunculam a se compesitam...
rotundo in conspeclu suorum cantare ;
Chronicon Monatlerii Novallen$i$ , ap.
Muratori , Rerum Italicarum Scripto-
re$, t. II , P. h, p. 717. In yulgari tra-
ditione, in compitis et curiis hactenus
auditur; Otto Frisingensis , Chronicon,
1. VI, c. 15. Populares etiam nunc ad-
huc notae fabulae attestari soient et caii-
tilenae yulgares; Norbertus, Vita Ben-
nonii, ap. Eckard,(7orptt« Uittoricum,
t. II, col. 2165. Suivant Aventinus, An-
nale $ Boiorum , p. 130 , Attila était en-
core, vers 1520, le sujet de. chants : Pa-
trio sermone, more majorum , perscrip-
ta ; nain et adhnc vulgo canitur et est
popularibus nostris , etsi litterarum ru—
aibus , notissimus.
bar wœs gidd and gleo ,
Gomela scylding ,
Fela fricgende,
Feorran rente,
Beowulf, v. 4208.
On lit dans le catalogue des livres de
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— 883 —
Les incursions des Normands à l'époque la plus florissante
de la poésie Scandinave lui donnèrent une nouvelle force et
le répandirent encore davantage. Les usages du Nord et la
quantité des scaldes autorisent à croire qu'il s'en trouvait
toujours quelques uns dans les grandes expéditions mariti-
mes , et l'on sait que le poëme de l'un des plus fameux fat
composé à Rouen (1). Si Alfred n'avait été bien habitué à la
poésie du Nord , il n'eût point osé pénétrer dans le camp de
ses ennemis sous le déguisement d'un scaide (2). Soixante
ans «près , un roi danois s'habilla aussi en ménestrel pour
observer l'armée d'Ethelstan , et ce fait est encore plus si-
gnificatif que le premier : on ne peut plus l'expliquer par les
connaissances d'un homme renommé pour sa science; il
suppose des rapports intimes entre la langue et la poésie des
deux nations (3). Sans être aussi précises, les preuves de
l'influence Scandinave sur le développement de la littéra-
ture française ne sont pas moins évidentes : à la bataille
des Dunes, un seigneur normand, Raoul Tesson, avait pour
cri de guerre Tor ie (4) ; dans une chanson de Gaces de
Brilles, contemporain de Thibaut, comte de Champagne,
il est question d'Odin :
...
Gasses de sa mesestance mande
En France Odin, por Dieu que l'on dit xw fà).
Sindleowsouwa ( depuis Reichenan ) , (2) En 878 , logçjf , 4M* Croyl. Hit-
dressé par Reginbert en 821 : In vige- ioria, p. 809; Guilielmna MaiioesJju-
simo primo libeHo continentar XII car- rienaia» \. Q , c. 4.
mina tbeodiscae linguae formata ; J. (3) Guil. Malmeab. , l. H , e. 6; royex
Grirom, Lateinische Gediehte de$ X und anau passhn , .Egilsage, Qunlavg Qr*f>
XI Jh. , p. yu. stungasaga, ai Torfaeua, Orcadt^m Bi*-
(1) Sigrainr (Sighrath) , d'après Pe- toria, préface,
rinskjold , cité par M. de La Rue , Estais (4) Que Thorme soit en aide!
historiques sur les Bardes t. I,p.l2l. Rom*** dé Rou , v.WOfc
SssibleTe itl^cTi^lZ:. tt e^ssion est d'autant ph,, re-
reste, les poëteaacandinaveTavaien né? «W« b k <I ue *>™< •«/ éla ' 1 V™
cessaient des rapport antérieurs al **J™» a " tt ^ of 25?
vec la France, puisque les plus anciennes "g" d * Z'xl'^l ^LI'h^I il
traditions poétiques en parlent : ( Val- ctc > W *™> wt danS Ie
land ) YObmdat-qtid* , introduction ; Ch *r 'magnes x. ;
Helreid Bfjpihildar, st. II ; (Valneskr) Utre Deu *ii?! odes* «Ml ««1er.
Gu<lrunar-tvi4* U , $i A XXEVI. #S) JW« du Roi de Ha**** , *j V 9
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^ m —
Et un passage du rQi»ao de Guillaume d'Orange ( ou au
Cor Nés) n'est pas moins positif; au moment de transporter
Renaut à Avalon , les fées disent :
Et se il Yeut portons Tencore avant,
En Odierne , la fort cité manant ;
Ou se il veut , enquore plus avant
Si qu'en la cit Loquiferne le grant (1).
Il est impossible de ne pas reconnaître là des souvenirs de
la religion Scandinave : arn signifie en islandais foyer, ha-
bitation, et le Valhalla , le paradis du Nord, était appelé
l'habitation d'Odin (2). Si les monuments de notre vieille lit-
p. 957. C'est malheureusement tout ce
que La Ravallière en a publié ; il n'indique
même ni le folio ni le numéro du manu-
scrit , et nous wons vainement parcon-
fu le manuscrit de Ca4gé , in-8<> : aussi ,
quoique le sens le rende fort probable ,
ne sommes— nous pas sûr qu*l s'agisse
du Dieu Scandinave. On trouve dans le
roman provençal de Gérard de Rossillon
un baron nommé Odin; un autre appèlé
Ode$ figure 'flans le Romains d'Agolanl,
•4 -ta Chanson de Roland, st. 219, parle
de Jeux seigneurs bretons nommés Oe-
dun et Oiun. Une foule d'autres témoi-
gnages montrent que les souvenirs de la
religion Scandinave no s'étaient pas en-'
fièrement perdus. Nikar est un des noms
d'Odin , et un des noms populaires du
Diable en Angleterre est Old Nick ; en
suédois on dit encore : Far tiU Odins (Va
au Diable ) ; Geijer , Svea Rikes Httfder,
1. 1, p. 267. Les A ses, qui étaient souvent
appelés, d'après Snorri, les auteurs
des enchantements ( galldra-smidir ) ,
ne sont point restés étrangers aux idées
du moyen fige sur les fées , et on a trou-
vé dans l'île d'Ely un bouclier d'argent
ayant une inscription magique en carac-
tères runiques , prpbablement pour ren-
dre invulnérable celui qui le portait ; ap.
Htekes, Thésaurus ling. Septentr. , dis-
sert, épist. , p. 187. C'est probablement
aux souvenirs de la puissance magique
des runes que se rattache une expression
fort commune dans les vieux romans :
Tint Durendar* , son riche bran letre.
Romans ffiJgotani, fol. MK.
Et trait l'espee , dont li brans fu lelres.
Romans d'Aubri U Borgonnon, fol. 141.
Ab tan el mes sa ma al bran que fo letrate.
Ferabras, v.3574. -*
Il la vit belle et de Mires dorée.
Romans de Gérard de Viane , Ms. du R.
n° 7498» , fol. 124, COl. S , V. 39.
Sa mère , une devineresse
E une fort enchanteresse ,
L'aveit issi aparillies,
D'arz enchante e primseignez,
£ sur lui tant caractes fait ,
8ue ja d'armes n'en fust sanc trait;
e coup de lance , ne d'espee ,
Ne fust sa char entamée.
Benoit, Chronique rimée , v. 707.
Il s'agit de Bier (Biôrn ) Cgste de fer,
fils de Ragnar Lodbrok et d'Aslaug ;
Cette coïncidence est d'autant plus re-
marquable , qu'on trouve des armes en-
chantées dans le Saga de Ragnar Lod-
brok ; ap. Bi Orner , Nordiska Kampa
dater, p. 40. Les idées si répandues pen-
dant le moyen âge sur les guerriers in-
vulnérables semblent ainsi venues du
Nord; elles ne peuvent se rattacher à
Acbille.
(4} Le Roux de Lincy, Livre des Lé-
gendes, p. 248.
(2) Dans le même poème on trouve :
Dit Loquifer : De ça vous ai veu ;
ReHnquis Deu, le malves roi Jhesu,
Et si aore Mahomet et Gahu.
Ap. Michel, Chanson de Roland, p. 194.
Çe Loquifer est certainement une rémi-
niscence de Loki , qui., en sa qualité de
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— 284 —
térature avaient tous été publiés ou même analysés , les su-
jets qu'elle recherchait jetteraient quelque jour silr son his-
toire ; ils manifesteraient les influences qui ont favorisé ses
développements ; mais , malgré les encouragements du Gou-
vernement et l'attention què le public commence à lui ac-
corder, nous n'en connaissons encore qu'une bien faible
partie. Il s'y trouve déjà cependant deux poëmes qui se rat-
tachent à l'histoire du Nord (1), et tous deux remontent
puissance malfaisante , engage à renier
fe christianisme ; plus tard il prit un ca-
ractère plus humain : dans le Romans
d'Âymeride Nar bonne, Ms. du Roi, 2734,
il est
• Le greignor home qui fust desouz le ciel,
et Renouart au Tynel le tue ; mais il n'en
conserve pasrooins encore quelques traits
de sa première nature. 11 possède un
baume qui ferme ses blessures, et les
anges descendent du ciel pour guérir
celles de son adversaire. On sait que le
moyen âge. faisait des démons de toutes
les divinités païennes :
H ah ai I habai ! je suis venus ;
Saluz vous mande Belzebus,
Et Jupiter et Apollin.
Le Salut d'Enfer, ap. Jubinal, Jongleurs
. , et Trouvères, p. 43.
Perdu avons Mahon , et Tervagant ,
Et Apollin , et Jupiter le grant.
Romans d'Agolani, ap. Bekker, Ferabras,
p. 170.
Les Sarrasins sont même appelés la jent
Apolin; ap. G arin li Loherenc,v. 27 103;
et, dans le vers 1744 du Marchaunl's
Taie de Chauccr , Plulou est le roi de
fayrie.
On Jovyn and Plotoun ,
On Astrot and sire Jovin ,
On Tirmagaunt and Apollin,
He brak hem scolle and croun ;
On Tirmagaunt, thatwas heore brother,
He lafte no 1 vm hole with other,
Ne on his lord seyut Maboun .
The King of Tars , ap. Ritson , Ancieni
engleish metrical Romancées , t. II.
Probablement sire Joviu est ici Tempe—
rfeur Jovinien , mis , comme Néron (Noi-
rou) , parmi les divinités païennes (voyez
M. Fr. Michel, Romans de la Violette,
p. 72, note 2); sa méchanceté était cé-
lèbre dans le moyen âge ; voyez le Gesta
Romanorum , c. 59, et V Orgueil et Pré'
somptionde l'empereur Jovinien , mo-
ralité à 19 personnages, Lyon , 1584.
(1) Havelok le Danois (publié en An-
gleterre par M. Madden , et réimprimé
à Paris par M. Fr. Michel ), et Dan Hom
(resté manuscrit) , que nous ne connais-
sons que par les analyses de M. de La
Rue, t. II, p. 251-257; Tyrwhitt,
Chaucer,i. IV, p. 68 ; Watton, 1. 1, p.40,
et la version anglaise : Horn childe and
maidenRimnild ; ap. Ritson, Ancien* en-
gleish metrical Romancées, t. III, p. 282»
11 nous semble probable que le Romans
des Saisnes ou de Guiteclin (Wittekind)
deSaissoigne, Ms. du R„ n° 8 2.729 et 6*985,
se rattache aussi à ouelque tradition du
Nord; mais nous le connaissons trop
imparfaitement pour oser l'affirmer. Il
y avait , aussi un .Romans, de JBonart
de Saissoigne, fort célèbre pendant le
moyen âge , qui avait probablement la
même origine, et Ton ne saurait douter
que Wade, ses merveilleuses aventures
et son bateau Guigelot , ne soient venus
de Scandinavie : voyez la monographie
que M. Michel a publiée, et J. Griinin,
Irmenstrasse und IrmensUule , p 48 et
64. Les romans d Ogier le Danei ont cer-
tainement recueilli une foule de tradi-
tions septentrionales , et le nom du poè-
me de L and rie, que chantaient souvent
les trouvères , sèmble indiquer une ori-
gine teutonique :
Je ne vous comment mie de Landri ni
d'Auohier;
Ains vous comment les vers d'Alexandre le
fier.
Romans d? Alexandre.
Videntes càntilenam de Landrico non
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— 385 -
aux premiers temps de -notre poteie^ lorsqu'elle était le plus
naïve , et , si l'on pouvait parler ainsi , le plus originale (1).
La plupart des étymolojjies nous semblent si incertaines,
elles reposent sur des présomptions si souvent arbitraires et
des inductions toujours si hypothétiques , qu'on ne devrait
jamais en faire la base d'un raisonnement sérieux ; au lieu de
conclure la parenté des idées de la ressemblance 4es mots ,
il faudrait établir la généalogie des expressions par celle
des idées; mais , lorsque les n\ots sont des images , lorsque
leur sens figuré résulte d'une manière particulière d'envisa-
ger les choses , il est difficile de ne pas voir dans la traduc-
tion littérale qu'en font les nations étrangères une forte pré-
somption , sinon une preuve , qu'elles avaient auparavant
emprunté les idées : ainsi, par exemple, Tcomvç vient de
ttoteiv, faire; il a un sens indépendant, et appartient vérita-
blement atix Grecs ; mais poetà n'a pas de sens à lùi , c'est
un mot pris dans une langue étrangère , auquel rien de latin
ne se rattache, et nous nous croirions suffisamment autorisé
à penser que , dans le principe , l'idée qu'il rendait , la chose
qu'il nommait , n'était pas non plus nationale (2). 11 y a plus
placere auditoribus , statim incipiunt de
Narcisso cantare (.probablement le Lais
de Narcisse , ap. Barbazan , Fabliaux , t.
IV, p. 143] ; quod si nec placuerit , cail-
lant de alio ; Pierre de Paris , Verbum
Abb%eviatum t c. 27 ; ap. Roquefort, Etat
de la Poésie française , p. 217. Peut-
être cependant s'agissait-il de saint Lan-
dry, évêque de Paris, qui avait servi de
sujet à plusieurs légendes ( Le ,Beaf ,
Dissertations sur l'histoire, t. II, p.
Lxxvn-Lxxxvii ) , on de Landry , fils de
Badon , comte de Nevers , le héros d'un
chant populaire latin ; ap. Mabillon ,
Ânalecta, t. III, p. 558.
• (1) Nous citerons encore deux faits
.qui semblent montrer quelle réputation
la poésie Scandinave avait conservée en
Angleterre : le ménestrel d'Edouard II
arait été surnommé roy de North ( Ans-
tis, Regisler of Ihe Order of Ihe Garler,
U II , p. 303) ; dans le King Estmere , v.
190 , le poêle se vante d'être
Corne ont of the northe countrye j
(Ap. Percy, Reliques, 1. 1 , p. 6».)
et Ton trouve dans plusieurs au très balla-
des des expressions semblables ; peut-être
cependant ne doit-on les entendre que du?
nord de l'Angleterre , dont les poètes a- •
vaient beaucoup de réputation. Une idée
du House of Famé de Chaucer est plus
significative : il place le palais de la Re-
nommée sur une montagne de glace toute
couverte de noms; ceux qui sont ait
midi sont perpétuellement fondus par le
soleil , mais ceux du nord restent ineffa-
çables.
(2) Voilà pourquoi toutes les nations
européennes dont la littérature s'est for-
mée sur le patron des littératures an-
ciennes ont emprunté .au grec et au
latin le nom qu'elles donnaient aux poè-
tes , tandis que celles dont la poésie se
développait spontanément au milieu du
peuple leur taisaient un mot nouveau
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— 286 —
de rapports qu'on ne le sup^bse généralement entre les pen-
sées et les mots qui les expriment, ou les images quilesfigu*
rent ; l'imagination cherche à retrouver un sentiment dans
son expression, à donner aux idées des noms quilesreprésen^
tent , ou du moins les rappellent. Rime ne peut donc être uû
mot vide dç sens, qui doive sa valeur au hasard d'une con-
vention arbitraire ; trop de langues Afférentes l'ont adopté
pour* qu'a n'y ait pas, entre sa racine et l'idée qu'il exprime,
niae relation nécessaire. Les philologues qui l'ont dérivé dé
rhythmus n'ont point réfléchi que le rhythme était une idée
savante, étrangère au peuple (1) : ce n'est pour lui qu'un sen-
timent instinctif dont il ne se rend pas compte , et d'ailleurs,
le rhythme s'applique au vers tout entier, et la rime seule-
ment à la On ; le mot mentirait à son idée , et ne rappellerait
pas même sa propriété caractéristique, la consonnance. Sans
prétendre qu'il vienne de l'islandais , parce que /iretm y si-
gnifie son , on peut au moins affirmer que son étymologi*
se rattache à quelque radical dont le sens et la pronoacia-
lion étaient semblables.
L'application de trouver au travail du poëte ne Murait'
être une idée provençale : les troubadours ne trouvaient
rien ; il n'y a dans leurs vers ni action ni pensée ; leurs te»*
timents sont si monotones, qu'ils semblent des conventions
poétiques , on dirait les souvenirs d'une leçon dont on ne
sait plus que la lettre ; loin d'être originaux, ils ne sont pas
* même vrais. Les troubadours (2) étaient plutôt dtes musi-
qui exprimait des idées différentes. Les devons cependant dire qne Chancer ■
critiques érndits du moyen âge recon- employé mahe dans le sens de composer
naissaient eux-mêmes cette différence ; des yers, Complaini of Fmhm, v. 82.
Al quai yo no llamaria decidor, o trû- (1) Nous devons cependant reconnaître
vador, mas poeta; como sea cietto que qde r%Mmtt* se prenait quelquefois cora-
si alguno en estas partes del Otaso me- me rime dans le sens de poëinè ; voyex
reciô premio de aquesta tri un f al è laurea l'inscription du chant allemand de Hlud*
goirlandà loando à todos los otros , este rig : Rithmus teutonicus de piae ÊÊtm&-
fue ; £1 Marqués de Santillana , Caria al riae Hludvico rege ; ap. Khumentia, p.7>
Condeslable deA>orlugal , ap. Sanchez , (2) On disait mène d'Elias Fonsalada t
Coleccion de . poe$iat catlellanas wnie- . ' Mi bon trobaire , mas noellafre fo>
riores al tiglo XV 9 W I , p. Nous Ap. RaynaWd , i. V, p. tf*r *
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— m —
dans que des poètes , et use pareille expression n'a pu êtrê
créée que pour une poéçief hardie , impatiente 4e mouvez
ment et de nouveauté , comme celle des Scandinaves (1)»
Nous ne voudrions pas encore dire que les P/ovençaux (2) ,
les Français (3) , les Espagnols (4) , les Portugais (6) , les^ Ita-
liens (6) , les Allemands (7) et les Anglais (8) , la leur avaient
empruntée; mais il nous semble certain qu'elle fut d'abord
employée par un peuple dont l'imagination avait les même*
habitudes (9). Les Islandais appelaient souvent des vers
(1) On la trouve dans le HVfod-laum
d*Egil î
J>uit hrâdr of fann.
St. II, v. 8.
(3) . E ja trobaire no-s laisse.
Rambaut d'Orange , ap.- Rayneuard ,
t.V, R .408.
Pistoleta si fo can taire d'En Amant de
Jtfarvoill... e pois venc trobaire e fez
cansos corn avinenssons $ ap. Raynouard,
t.V,p>549.
(5) Ne ja ne toe ferai trovor
De mile riens en mon Vivant ,
Ou vilain mot soist arrivant.
Lais d'Aristote, v. 84.
On lient le ménestrel a sage
Qui met en trover son usage.
• Ap. Barbazan , Fabliaux et Contes, t. III .
. p. 398.
Oiez bons vers qui ne sont pas frarin ,
Ne les trouvèrent Gascon ne Angevin.
Bornons de GuiMaum d'orange*
'■ (*) Qualesquier decidores è trovado-
rës... , agora fuesen Gastellanos , Anda-
Juces , è de la Estramadura , lodas sus
obras componian en lengna gaRega è
portuguesa ; Carta del Marqués de San-
tilkma , *p. Saûchez , 1. 1, p. LVH.
Et porque mejor de todos sea escucbado ,
FàblarvOs ne per trobas è cuento rimado,
Arcipreste de HRa, st. V.
A l'appendice dû tome second de Mayans,
Origenes de la lingua espanola , il y a
un 'ex trait d'un Libro de la artede Tro-
var f par Enrique de VHlena. Jofre de
Fo*a a fait aussi un livre intitulé Con-
hnuaciûn de Trovor.
(8) E por.que m'ora quftey de trobar*
'- ftoymentoê de hnm amcionero in*** *
On y trouve aussi ttobador pour poêle,
fol. 91 recto, 101 recto, etc.
(6) Poichè tl piace , Amore ,
Che eo deggia trovare.
Federigo II, imperadore; ap. Poetidel
primo secolo, 1. 1 , p. 54.
Nova canzon trovata.
Messer Polo , Ibid. , p. 132^ etc.
(7) Dis bispel ist zemerkene blint ,
Svvas nu davon geschehe, meister,
dasvint.
Walther, ap. Manessen , Sammlung von
Minnesmgern , 1. 1 , p. 106.
Lihte vinde ich einen vunt ,
pen si vunden hant, die vor mir sint
gevvesen «
Ich muos us ir garten tmd ir spwuchen
Marner, ap. Td. , t. II , p. 172.
Phant a été employé dans le même sens
par Vizlan von Rivien ; ap. Docen ,\5ft«-
cellaneen, t, II, p. 28^. On en trouvé
de nombreux exemples dans le Tristan
de Goltfried von Strasburg , v. 4623 ,
18962 , etc. ; et Oberlin cite un passage
d'une vieille Bible allemande : Derseîb
(Jubal) was orlhaber und vinder auf
saitten spil ; Scherzii Glossarium , col.
1168. Les Flamands avaient aussi dans
leurs collèges (caramer) poétiques un de-
gré qu'ils appelaient vinder; et Dante
s'est servi a invenir e dans le sens de
composer : Quidquid redactum sive in-
ventum est ad vulgtfre prosaicum; De
Vulgari Eloquio, 1. 1 , c. 10.
(8) Fehelçleth me therof no fynder $
Her bokes ben my shewer.
Life of Jlexander.
(9) L'expression de Bernart d'Auriac ,
Gufllem fabre sap fargar,
. (Ap. Raynouard , Ut, p. 61.) *
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htima , des sons (1> : c'étaitja conséquence pour ainsi ditfe
naturelle d'une versification qufrqposaitlsur la «onsonnance
de toutes les syllabes accentuées ; mais les peuples dont la
prosodie était soumise à des principes différents ne pouvaient
accorder la même importance. aux sons, ni par conséquent
leur associer la même idée, et cependant, presque tous ceux
de l'Europe moderne ont désigné leurs vers par une expres-
sion semblable (2). Ce n'est pas là sans doute une preuve
ne saurait être non plus provençale : ce
n'était pas dans une société aristocra-
tique, tout occupée d'amour et des jouis-
sances d'un luxe anticipé , que pouvait
venir l'idée d'emprunter au métier du
forgeron une image de la noble profes-
sion du troubadour. En Scandinavie, au
contraire, où une civilisation au berceau
et' l'amour des combats avaient élevé
l'industrie du fer assez haut pour que
les plus. .grands personnages se lissent
forgerons ( ypyei le Vtilundar-qvïda ) ,
nue telle expression était naturelle ; il
n'était pas besoin d'une imitation étran-
gère pour appéter les poètes lioda mt-
dir, forgerons de poésies ; Olafsen , Om
garnie Nordens Diglkonst, p. 247; f>tf-
lundr s'employait aussi -quelquefois dans
le sens de Torgeron , et Bioru Skardsson
dit d'Egil Skallagrimson : Egill var hinn
mesti runavolundr; Edda, t. II, p. 492.
Nous n affirmerions pas avec autant d'as-
surance que les Allemands n'ont point
employé d'eux-mêmes wirken pour ver-
sifier (Otfrid, Evangelienhar monte, c. I,
v. 87, etc.); il a sans Joute de grands
rapports avec Pislaudais yrkia, c-'est le
même sens naturel et la même acception
figurée , pour tous deux la poésie est le
travail pâr excellence ; mais une pareille
expression pouvait se reproduire chez
tous les peuples qui y attachaient une
grande importance, une plus grande que
ne le faisaient probablement les Alle-
mands ; les Anglo-saxons disaient fers-
yrcan.
(1) J.Griram dit même, ÂUdeutsche
M«istergesang , p. 164, que ikald, le
radical de skalld, poëte , et skœlda, ver-
sifier, signifie également son : sa grande
érudition philologique ne nous permet
pas de croire qu'il se soit trompé , mais
nous devons dire que les dictionnaires ne
l'indiquent point, et que nous nH avons
rencontré dans aucun livre islandais.
(2) Frauenlob a donné a se hall en,
sonner, faire du bruit, la signification de
chanter, célébrer ; et Hein rien von Me—
kelenburg (ap. Docen, Miscellaneen , t.
II, p. 285), aîusi que plusieurs minnesin-
ger cités par. Grimm (ÂUdeutsche Meis-
tergesang, note 189 ) , l'a employé dans
le même sens.
Quant flors et glais e verdure s'esloigne ,
Qu'eil ofsel nosent un mot soner.
Gaces de Brulles; M s. de Gangé , in-8°, f. 109.
Et de geste cante nous ont -
En sons auvernas et gascons.
Torniemens AnUcrùi, ap. de La Rue ,
1. 1 , p. lxvi.
Pour conforter ma pesance
Fais un son.
Poésies du Roi de Navarre, t. II , p. 90.
Lors commença a chanter . t . son ©l'a-
mour; Roman des Sept Sages, app.,
p. 99.
Or faites pais /seigneurs , ne faites cris ne
sons.
Et je vous chanteray une bonne chansons.
Romans des fUs Aimon, v. 11.
Et je cuide que il n'eust
De son , ne parler ne seust.
Roman x dou chevalier au Lyon, ap.
. Mabinogion, p. 138.
No pogra sonar mot qui Ih des xv regnatz t
Tant era l'emperayre corrosos et iratz.
Ferabras , v*. 3805.
Per esbaudir mos veas
Due s fan irat car ieu non chan,
Non mudarai deserenàn ,
8u'ieu non despley
n son novelb , qu ete esbaodey.
PeireRogier, ap. Galvani , Osservasioni
suUa poesta de' Trovatori, p. 40. ,
Laonde egli incoraincio si dokemente
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— 289 —
d'emprunt suffisante , puisqu'on trouve déjà la même figure
chez les Romains (1). Mais cette coïncidence donne plus de
force aux présomptions qui résultent des autres (2). Les poè-
tes latins ont quelquefois employé dictare dans le sens de com-
ponere (3); mais cette signification lui était trop peu habi-
tuelle pour qu'on y rattache l'origine d'expressions si répan-
dues dans les langues du moyen âge (4) : elles viendraient
suonando a canlar (la Rallata diMico da
Siena)questo suono; F
rone , jour X , nouv. 7, Rime se prenait
, Decame-
quelquefois par la même raison dans le
sens de poème :
Mon songe mis en rime } la rime avez oie:
Desputoison de Synagogue et de Sainte
Yglise.
a del su duelo componer una rima.
Berceo , Duelo de la Virgen Maria.
Dan Felyp was maystir in that tyme ,
That y began this englyssh ryme.
Robert Mannyng, Manual ofsins.
Une autre coïncidence nous semble digne
de remarque : les Islandais appelaient
visa (vers) un poëme, et les deux idio-
mes de la France donnaient la même si-
gnification a vers :
Qu'oui non troba ni sap devezio,
Mas sol lo nom entre vers e chanso.
Aimeric de Peguilain, ap. Raynouard, Poésie
des Troubadours, t. II, p. 178.
Chantan volgra mon fin cor descobrir
Lai on m'agr'obs que fos saubutz mos vers.
Folquet de Marseille, ap. Diez, Poésie
der Troubadours, p. 312.
8 chantar m'esprent talenz
m vers dont sui dolenz ,
e serai obedienz
uni en Limosi.
Guillaume, comte de Poitiers.
Pendant le moyen âge, on prenait quel-
quefois versus dans l'acception de stro-
phe ; verset s'emploie encore dans le
même sens , et on le donnait aussi en
vieux français à vers :
Dont commensa Lambers a flabloier
Et a chanter hautement sanz dongier.
A chascun ver li fait le vin baîHier.
Romans d'Jubri li Borgonnon Ms. B R
Voyez aussi Berle aus Grans Pies , préf. ,
p. xxvn. On se servait quelquefois de
sonet dans le même sens; Daude de Pra-
des, ap. Rochegude, Parnasse Occila-
m'en , 1. 1 , p. 86;.Peire Rogier, ap. Ray-
nouard, t. III, p. 54; Romans de la Rose,
v. 709. Au reste , le carmen des Latins
et le laoidh des Irlandais avaient celto
double signification.
(1) Os magna sonaturum.
(2) Nous ne parlons pas des rapports
qui existent entre mot et poésie , ils sont
trop naturels et trop répandus pour qu'on
les attribue à une nation quelconque ;
Hitûç des Grecs et le qSL» des Persans
avaient déjà celte double signification.
(3) Horace, Sat., I. l f s. 4, v. 10 ;
Perse, s. 1, v. 52.
(4) On les trouve déjà plusieurs fois
dans Otfrid ; voyez Docen, Miscellaneen ,
t. I, p. L 2I7. Hroswitha dit dans la pre-
fac 1 de ses comédies : Dîctando imitari;
et Bcnvenuto da Imola s'exprime ainsi
dans son commentaire sur le Secunda
Cantica de Dante : Et hic nota, quod
olim fuit solummodo dictamen littérale,
tara in prosa quam in métro. Postea forte
a ducenlis annis citra (il écrivait vers
13fi0) inventum est dictamen vulgare, et
fuit in principio inventum pro ifiatcn'a
amoris ; a p. Muratori , Antiquitates Ha-
Hcae, t.I,*col. 13-27.
Yeu trobera plazer
E déliée en dictar,
E-m volgra esforsar
De far bel s dicta mens...
Trobanlosbels dictais.
Gujraut Riquier, ap.Diez, Poésie der
Troubadours, p. m.
19*
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^ m -
plutôt de l'usage de réciter les vers, qui devint assez général
pour qu'on ait exprimé par le même mot le récit et la compo-
sition (1). Peut-être l'influence Scandinave expliquerait-elle
aussi une contradiction qui a souvent embarrassé les cri-
tiques et rendu fort incertaine la manière dont les jongleurs
récitaient les poëmes. Les vieux poëtes allemands disent
ÏX^msagen oder singent
IX rey, li prince et K courtur,
Cunt (e) , baruu e vavasur,
Ayment cuntes , chanceurs e fables ,
E bon diz qui sont delitabies.
I>enys Pyram , ap. Turner, History, U IV,
p. 263.
K'en romani ai turne et dit.
Marie de France, Fables, épilogue, v.2.
On connaît aussi le Dictie du Chancelier
Philippe , le Biei du Baritel ,\c DU de
Droit , le Dit des Philosophes , les Dits
on Dities de, Vatriquet , etc. Cantigas,
serrânas , è dieiçes Portuguescs è Galle-
gos ; Caria del Marqués de Santillana ,
ap. Sanches , 1. 1 , p. j^vih. Gonzales de
Castro... , dixe asaz bien , è ûio estas
canciones; Id. , p. lix. Gran decidor;
Id. , p. lx. Pendant te,14» siècle, dich-
ter et spreker avaient cette signification
en flamand*; Hoffmann Ton Fallersben ,
Eorae Belgicae , pars sexta , p. 301.
Venditour du vieil anglais avait certai-
nement la même origine-, ainsi que le
dictes dont s'est servi Widville , comte
dn Rivers : Dictes or sayings of Philos
sophers. Robert Mannyirg a dit égale-
ment dans le prologue de sou Chronical
Bistory :
I mad nogbt for no disours,
* Ne for seggers no barpours.
Èoune avait même la signification do
•vers , ohanson :
I wasat Ertheldoune,
With Thomas spak y thare,
Ther herd y rede in roune ,
Who Tristrem gat and bare.
Syr Triêirem, ch. I , st. f.
On le prenait aussi dans l'acception de
chant :
Lenten ys comewith love to toune,
With blosmen ant with briddes roune.
Ap. Rilson ,+incient Songs andBallads,
t.l,p. ea.
(1) Nous avons déjà cité, p. 281, n.3,
l'exemple du poète fombard qui récitait
ses vers au milieu d'un cercle de Franks.;
on lit dans Rhaesus, Catnbrobritannicae
linguae Institutiones y p. 148 : Soient
enim frequentissime Cpmraeornm rhap-
sodi, sive recita tores poetarum, carmina
in publicis conventibus accinere. Tous
les scaldes récitaient eux-mêmes leurs
vers, et Grimm a remarqué qne la dxch-
\en allemand ne se présente que rare-
ment dans les monuments antérieurs an
14* siècle , "AMdeutuhe Meistergesang f
p. 145. Quoiqu'on trouve, beaucoup plut
tard , à la vérité , Dichten und sagen ,
ap. Manessen , Sammlung von Minne—
singern, t. I, p. 189 /celte élymologie
nous semble plus probable qne ci'lle qui
se rattache à l'anglo-saxon dihlan, pré-
parer; an grec rwyjtv, construire, et
à l'islandais dikta /.dont la signification
est la même; nous croyons cette dernière
expression moderne. Quant au fatisle
(poëte) du vieux français, nous le fe-
rions-bien plutôt venir derislandais/ato,
habiller, que de «part es tv, parler : nous
doutons que yvxivtw ait jamais été pris
dans ce sens, et un mot populaire ne
peut avoir une origine si savante.
(2) Disent et chantent : Ruolandes
Liet, v. 135 ; Kutrun , v. 666 ; on môme
chantent et disent : Sammlung von Jfiaw
uesingem, 1. 1 , p. 51 :
Singe and say in romanee and rymeC
Robert Manning, Chronical Biêtory, p. Me\
(3) Disent ou chantent : Wolfram von
Escbenbach , Partirai , y. 71H7, 12429 ;
etc. Peut être* cependant, cette différence
d'expression tient-elle h denx manières
vraiment différentes de réciter les vers %
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— 291 —
rien dans les passades oïi ces expressions se rencontrent ne
pe*t justifier leur différènce; on est obligé de supposer que
l'habitud««ÉfcrécHer les versavaitété introduite ou du moins
répaÉtfuepar un peuple chez qui le même mot signifiait à la
fois chanter et parier, On concevrait alors que , dans Ite
doute , les traducteurs ou les imitateurs eussent presque in-
différemment réuni et séparé ces deux sens. Le qveda islan-
dais les a tous les deux, et cette supposition semble (fautant
plus probable qu'Einbard nous apprend que Chari^tty^gJ*
demandait à un messager qui lui apportait des lettres ï r wt$i
canerent hae litterae? et que chantera conservé cette si-
gnification dans quelgues phrases populaires (1) .
Les noms des différentes espèces de poèmes méritent sur-
tout de fixer l'attention. Il est rare que leur emprunt à des
langues étrangères ne soit point amené par leur imitation ,
ou du moins leur influence ; ici fétymologie est presque de
l'histoire. Notre vieille littérature n'eut point de composi-
tion poétique plus répandue et plus célèbre que le lai; son
nom se retrouve , suivant les philologues , dans presque tous
les idiomes de l'Europe (2) , et les témoignages qui lui don*
lient une origine bretonne ont jusqu'ici paru trop positife
pour qu'on ait <feé les révoquer sérieusement en doute. S3.
cette opinion était fondée, les Bretons auraient certaine-
ment exercé une puissante influence sur le développement
4e Ja littérature moderne , et comme aucun monument de
Chaucer dit , dans le dernier livre de française : giu partir signifiait propoier
Troilut and Cretteide , y. 1796 : l'alternative:
And redde where so tbou be , or élite songe. Li prinches Hues respondi *
(1) Que nous vient-il chanter? etc. *°!^ m 'T£*î
Le Joe partir des troubadours et des . 0rdeneê *> £ * wa/m€ » v • 45 *
trouvères a certainement été imité par En islandais liod, anglo-saxon
les Allemands, car ils l'ont traduit Httè* • leod, allemand lied, dialecte suisse ttedli,
niemeni : latin barbare» leudus irlandais laoi ;
Diefrhmdehabenmfreinspil probablement une même signification a
«eteitetvor. ' fait confondre deux mots différents. Il
Sammlung von SUnnetingem , ne nous semble pas impossible que le
t»I;p.itt. i a des Espagnols et des Portugais te
On ne peot denier «n'A ne soH d'origine rattache au même radical.
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— 292 —
leur ancienne poésie n'est parv&iu jusqu'à nous; au motos
dans sa forme primitive , ii serait impossible de reconnaître
ni les caractères ni les limites de leur action, et on pour*
rait l'attribuer à un peuple* qui n'en aurait exercé aucune.
Cette question se présente donc en première ligne dans l'é-
tude de l'histoire littéraire du moyen âge, et son importance
oblige de la discuter avec quelque étendue.
Un fait est d'abord digne de remarque , c'est que les lan-
gues galloise et armoricaine n'ont aucun mot qui prisse
servir d'autorité à une origine celtique ; les recherches de
savants, stimulés par les besoins d'un système, sont restées
inutiles (1), et M. Owen, dont l'opinion reçoit un grand
poids de ses travaux philologiques , n'a pas craint d'avancer
dans le Cambrian Bioqraphy que les lais s'appelaient en gaé-
lique mabinogion. Le dictionnaire irlandais d'O'Reilly n'in-
dique non plus aucun radical de lai {2) ; mais on trouve
dans celui d'O'Brien (3) laoi et laoidh, vers, poëme, et
Walker l'a répété d'après lui (4). Malgré la conscience
qu'O'Brien a mise dans son travail , nous ne pouvons lui
reconnaître ici aucune autorité ; il avoue dans la préface
s'être servi d'ouvrages postérieurs au 13 e siècle, et rien
n'indique le temps où ce laoi est devenu gallique. On sait
seulement que les autres dialectes ne le connaissent pas; il
n'a dû ainsi s'introduire dans l'irlandais qu'après sa sépara-
tion de la langue-mère , et ne peut avoir été emprunté par
les langues romanes, avec qui l'irlandais n'avait aucun con-
(1) M. Wolf , JahrbUcher ftor wissens- nerait plus de vraisemblance à noire
ckafiliche Kritik, 1834; t. II , col. 243. opinion* sur le sens primitif de lai.
On trouve seulement dans le dictionnaire (2) Le seul jnot dont puisse s'autoriser
kymri d'Owen : liait , son , toix ; mais la croyance que nous combattons est
ce n'est pas évidemment le même mot , laoF, a'hymnist : nous ne savons s'il si-
il se prononce ty~a««; et, puisque la gnifie l'auteur d'un hymne ou le musi-
transmission aurait eu lieu par la tradi- cien qui le chante. Hymnist n'est pas
tion orale, c'est la prononciation et non dans le dictionnaire de Johnson,
l'orthographe qu'on eût cherché à re- (3) Focalôir Gaoidhilge - tax —
produire. Liais se dirait d'ailleurs bien Bhéarla , s. v°.
mieux de la musique que des paroles (4) Ellis, Spécimens of early english
d'un poème , et cette étymologie don- metrical Romances , t, I , p. 35.
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— 293
tact il). L'origine brçloni» des laisne résulte donc point
de l'étymologie de leur nom , et puisque la perte des origi-
naux a rendu toute comparaison impossible, cette opinion
devrait au moins reposer sur des témoignages incontesta-
bles. Il est vrai que Marie de France nomme plusieurs fois
des lais bretons comme ses sources (2); mais on sait que
l'esprit historique qui dominait la poésie du moyen âge fai-
sait une loi de citer quelque autorité à l'appui de ses récits.
Les romanciers français et provençaux invoquaient le té-
moignage de prétendus manuscrits de Saint Denis , les poètes
italiens en appelaient à la Chronique de Turpin pour des faits
dont fort souvent elle ne parlait pas , et rien ne prouve que
Marie ne se soit point aussi réclamée de poèmes qui n'exi-
staient pas. Les détails des Lais de Lanval et de Graelent se
retrouvent dans les Mille et une Nuits (3), et il est difficile
d'admettre qu'elle les eût empruntés à un original breton.
D'ailleurs, les lais étaient déjà connus dans la littérature
(1) La môme raison nous dispense de re des amours de Gamaratiaman et de la
nous occuper du dialecte erse ; d'ailleurs, princesse Badoure des Mille et unéNuilt;
le dictionnaire de Shaw n'a aucune va- les Trois Bossus et le Sacristain de Cluny,
leur quand il ne copie pas celui d'O'Brien, du Petit Bossu; les Trois Aveugles*, des
et le glossaire d'Armstrong a été rédigé Frères du Barbier; le Jugement sur les
eur le texte. d'Ossian , dont on ne peut barils, de l'Histoire d'Ali Cogia: leCheval
soutenir sériêusem*en\ Panliquifé. * de fust du C/wro«<te*d r AdenesetdelHis-
{2)OEw>res, t.I, p. 50, 250,400, etc. toire de Valentin et Orson , c. XXf
Un lais en firent li Breton. ŒklïS? ?*!? * dl }^ oés \ et Tro «'
LaisdeHaoeloc etc. badourt, t. Il , p. M7, qu'on le Irouve-
, oe um>eloc > etc. auss| dan8 un poëme provença i de <fc er _
■ (3) Dans l'histoire de Péri Banou, Ce nar< l dèTreviez, antérieur à la fin du.
n'est pas une rencontre fortuite, car on 12 e siècle), du Cheval enchanté des Mille
trouve beaucoup d'imitations orientales et un J° ur * » ou du X e conte du Singha-
dans les poésies des trouvères : le Man- *ana-Doalr\ntati ; probablement c'est
teau mal taillé semble imité du -Miroir du aossi * a source du Cheval de bronze de
prince Zeyn Alasnam ; la Dame qui at- Spagna, du Clavileno aligero de Don
trapa un prêtre , un prévôt et un fores- Q^ijote, et de cette allusion du Squire'i
4ier , de l'Histoire de la belle Arouya ; le Tale de Chaucer :
Lai d'Aristote, d'une des fables du ch. IV
du Panlcha- Tantra. Deux aventures du Th L e î T ?* 1 ^ 118 bo ^ se ° rbrass
roman si populaire de Pierre de Pro- On which the Tartar king did ride,
vence et de la belle Maguelon ne ( l'enlè- Une origine classique ne serait cependaut
veraent du sachet de cendal par un oi- pas impossible : Bellérophon avait un
ffrfiSfi^V 1 ? lreS0r ca , chè d * An * des chevai ailé » et Phryxus traversa la mer
bards d oUve)sontempruntée» àl'ttstoi- Noire sur le bélier à la toison'd'oK
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~— m —
française; près (fan siècle avant elle (1), Wace disait eû
avoir fait plusieurs (2) le témoignage de Marie elle-même
rend te doute impossible :
Quant de lais faire m'entremet
Ne voil ublier Bisclavcret ;
Bisclaveret ad nun en Brelan
Garwall l'appelent li Norman 3). .
Et Von connaît une foule de laisfl) qui n ? °nt pu être com-
posés primitivement en Bretagne ; ils supposent des cornais*
sances historiques et mythologiques qui étaient également
étrangères à ses habitants (8). L'existence réelle des lais
bretons ne serait donc pas une preuve suffisante que tes
Normands les avaient imités ; on ne saurait pas même à qui
appartiendrait l'antériorité, et toutes les eons&juences qu'en
ont*voufu tirer quelques critiques (6) manqueraient encore
do base»
Le nom de lais se donnait à des poèmes de toute espèce ,
à des chants joyeux (7) et des chansons d'amour (8),
comme à des cantiques sacrés (9) , à des fables (10), des élé-
gies (11) et des aventures héroïques (12) : leur caractère spé?
ciai n'était donc pas dans le sujet (13), et on ne saurait non
(1) Journal des Savants, iSVl^.Gii • ••
et 612. Le livre Ovide u il ensegne
(2) De La Rue, Hecherehes historique* Cornent cascuns t'amour tesmégne.
*ur les Bardée, t. I , p. 180. LaiedeOugemer, y. »5.
(3> Lais du Bisclaveret , 1. 1 , p. 178. (6 ) MM. ElKs , de La Roe , etc.
Renaut, «on contemporain, dit aussi dans (7 ) .14 y a dans les œuvres d'Alain Cbar-
le Lais d'Ignaures : tier une pièce intitulée Lais de Plaisance.
François, Poitevin et Breton, m On les appelait Laie d'Amour,
L apelentle Lai del Prison. { 9 j Poésies du Roi & Navarre , t. II,
(4) Les Lais de Narcisse, d'Aristote, p. 156; Roquefort, De la Poésie fron-
ts» deux Amants, du comte de Tou- çoise dans les Xll* et XI IP siècles, p.
loose , etc. UQ) Le Lais de l'Oiselet.
(5) Il ne porra James morir ! U\) Ciétait même là leur caractère es-
S^yii 01 Jîfî. ^2Pî isiea E ' sentiel, suivant Lévôque de la RavaiUère;
nnïtSui ÎSefSSS^L^ du Roi ** N***™, 1. 1, p. 205.
Durs sont li nerf , dures les vaines < Â a\ a* r>^~i+—--
Qui de vif sanc sunt tûtes plaines. i 12 ) £ au Chevalerie.
Laie firwmee, v. 90. J 13 ^ 008 en , ™ e . P reuve ir '
La caumbre ert paintetut entur ; Pensable dans le La» le Fratu ;
Venus , la Dieuesse d'amur, We redetb oft and findeth ywrite,
Fu Uesbk» mis en la peinture. And this derkes wele it wite r
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— m —
plus le chercher dans la forme. L'esprit des fabliaux était le
même (1) et leur versification absolument semblable. Dans
un temps où les jongleurs étaient si multipliés et les manu-
scrits si coûteux et si rares , la forme du récit acquit néces-
sairement une grande importance ; elle semblait inséparable
du vers (2), et devait être regardée comme le caractère es-
sentiel de chaque espèce de poésie. Faute d'une différence
plus intrinsèque , on est ainsi réduit à supposer que les lais
se distinguaient des fabliaux par une espèce particulière de :
déclamation ou d'accompagnement (3). Cette supposition
n'est point d'ailleurs dénuée de preuves : les poëtes parlent
souvent du chant des lais ; celui de Graelent est transcrit dans
un manuscrit de la Bibliothèque royale (4) de manière à être
noté à tous les alinéas , et aucun témoignage n'autorise à
croire que les fabliaux aient été chantés ; leur nom semble
même venir du vieux français fabler , parler, qui s'est
conservé dans l'esparnol f 5) « et le roman nrnvpnnl
d'unité et le sentiment dominait davan-
tage dan» les vers destinés à être cban- '
tés; les autres s 1 occupaient beaucoup,
plus du stylé ; ils étaient plus naïfs , plus '
spirituels , plus goguenards.
(4) No 7989 ».
(5) Fablar, hablar. Dans son DicHe
du Chancelier Philippe, Henri d'An-
dely lui donne une autre élymologie :
Por ce qu'il est de vérité
Ne l'apeie mie fablek
Mais cela ne nous paraît qu'un jeu de
mots, quoiqu'on le trouve dans plusieurs
autres poèmes :
ftaouls de Houdaing, sans mençonge
Qui cest fablel fîst de son songe.
Songe d'En fer.
En fabliau doit fables avoir;
Si a il, ce sachiez de voir,
Por ce est fabliaus apelez
Que de faubles est auriez.
Romans de" TruberU
Seignor. après le fabloier
Me vueit a voir dire apoier.
Du Convoiiox ei de l'Envient, ap. Méon,
Nouveau recueil de Fabliaux, t; I, p. 91.
Layes that ben in harping
Ben vfotmd of ferli tbmg.
Sum beth of wer. and some of wo ,
8um of joye, and mirthe also,
Ônd sum of trecherie and gile,
f old aventours that fe! while ,
And sum of bourdes and ribaudy,
And many ther beth of faery,
Of al thinges that men seth
Maist o' love forsoth yai beth.
Ap, Scott, Mincir elsvof Oie ScoUish Border,
(1 ) Le Lais d'A ritlole , le Lais de l'Om-
bre, etc. Généralement cependant les
fabliaux avaient quelque chose de plus
léger et de plus plaisant; nous en expli-
querons tout à l'heure les raisons.
(2) Asonar (rimer) signifiait même,
dans la vieille langue espagnole, mettre
en musique : El quai ( Mosen Jorde de
Saut Jorde) compuso asa* fermosas co—
6as , las quales él mismo asonaba : ca
fue musico excellente; Caria del Mar-
qués de Santillana, ap. Sanchez, Colec-
cion, 1. 1, p. lvh.
(5) Cette différence ne pouvait cepen-
dant être la seule , la forme du récit a-
gissait sur son esprit. Le ton avait plus
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— ■ 296—
de Gérard de Ronssillon les oppose aux chansons (1)^
II est difficile de déterminer, à raiàe.deletfrs acceptions
postérieures, la signification primitive des mots: toute règle
d'induction -est impossible ; les modifications du vocabulaire
changent de caractère et de tendance suivant l'esprit de»
peuples, la période de leur développement et les événe-
ments de leur histoire. -Elles Vagissent même pas unifor-:
mément sur tous Jes mots j chaque cl asse a , pour ainsi dire,
son vocabulaire spécial, et celle qui exerce le plus d'in-
fluence sur la formation de la langue augmente le sien au
détriment des autres;' elle leur emprunte incessamment de»
métaphores qui finissent par ne plus avoir qft'un sens pro*
pre. Ainsi, par exemple, la poésie qui domine à l'origine
des peuples s'approprie une foule d'expressions quî ne lui
appartenaient pas; elle prend à la danse sa grâce et son
mouvement, à la peinture ses couleurs et ses pinceaux, à
la musique son harmonie, son rhythme, ses accents (2), et
tous les mots qui lui appartenaient originairement conservent
leur acception première ; elle est seule à exprimer ses idées
par des paroles figurées (3). Toutes les fois donc que ses ex-
pressions techniques se retrouvent dans le vocabulaire d'un
autre art , on peut conclure sans autre preuve que c'est la
poésie qui a étendu leur signification , et que, dans le prin- *
cipe, elles lui étaient étrangères; il est inutile de consulter
l'histoire de^ la langue pour savoir que chant , chanson ,
ariette, refrain, etc. (4), n'avaient d'abord qu'une accep-
tion toute musicale. Ce vers du Partonopeus de Blois :
Li rossignous ses lais orgamie,
( 1) Qui sap chanso ni fabla; ap. Sainte- le vieux flamand (ghighe), un instrument
Palaje , Mémoires sur l'ancienne Cheva- k vent , et par suite la musique que Pou
Ierie, t. I, p. 49. y jouait :
(2) Peut-être même note : ~ Toz les deduiz li font oir
Et el saUeiPc et en la rote £? r com paet home resjoir,
Sai-ge bien chanter une note. Gigues et harpes et vieles.
Le* deux Bordeors ribaue, v. «13. Dolopathos.
(S) Gigue , espèce de danse , signifiait (4) Era es fenitz lo Ihibres ela cansos,
cependant en vieux français, comme dans Ap. Raynouard , t. II , p. 285,
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297 —
on ce passage du Lais de l'Oiselet :
^OFsignot (î ) , melle, (2) ne-mauvis ,
Ne l'estournel , ce mlest avis ,
Çbans d'aloe ne de kaléndre (âj,
N'estoit si plaisans à entendre
Cbme iert li siens , bien le sachiez,
Et si estoit si affaitiezX4)
De diredais, et noviax sons, . *
Vf rotçuhenges (5) , et chançotfa,
Gigue, n$ harpe, ne viele,
Ne vâucissent une cenele (6) ,
prouveraient suffisamment qu'un lai ne pouvait, dans le
principe , désigner lin genre quelconque de poëme (7). Mais
cette idée s'écarte tellement de l'opinion reçue , et sa jus-
tesse importe tant à l'influence de la poésie Scandinave, que
nous croyons devoir lui accorder quelques développements/
On trouve déjà dans Venantius Fortunatus (8) un passage
fort significatif : Sola saepe bombicans (9) barbaros leudos (10)
(1) Rossignol.
(2) Merle ; on dit encore'méfe dans le
patois normand.
(3) Cigale.
(4) Instruit.
(5) Refrain. Le vers 10826 du Romans
de Brut ne laisse pas 4e doutes sur sa
signification :
Rotnianges et noviax sons.
(6) Fruit de l'aubépine.
(7) On mnlti plierait ces^preuyes à Pin-
fini:
Haut chant délectable et plaisant ,
Chascun oiseau aloit faisant,
Lais d'amour et sous très courtois
Cbantoit en son petit patois.
Roman de la Rote,
M'es bel , quant aug delz auzelhos,
Refrims e chans e lays e sos.
Ap. Raynouard, t. V, p. 219.
He lovede moche to here the harpe.
Next bis chaumber, besyde hys'stooV, .
Hys barper's chaumber wés ïast tber by.
Many tymes , be nystyz and dayya»
He had solace of notes and layys. -
Robert Mannyng, Manual ofsins.
(8) Carmina, prol. p. 50, éd. de 1617.
1,9) Rombilans. On lit dans Phitome-
na, v. 56 :
Rombitat ore legens munera mellis apis* *
Bombiians yient de bombus , dont un
vers du poëme de Lucrèce montre clai-
rement le sens :
Aut reboant raucum retrocita cornua
bombum.
Liv.IV,v.om
(10) Ce n'est- pas le même mot que lai, •
quoique sa signification soit absolument,
semblable : il yient de ludus, que l'on
trouve écrit dans quelques inscriptions
loidus. 11 y avait dans les, 10 e et 11 e siè-
cles des poëmes latins qui «'appelaient
Ludus et Jocui ; J. G ri m m., Lateinisehe
Gedichte des X und Xi Jh. y p. xvn. Le
vieil allemand avait les deux formes lied
e| laieh , leich > de l'islandais leik , jeu, :
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harpa relidebat (1). Leudus n'est évidemment que de la mu-
sique instrumentale. Le témoignage de Marie de France
n'est pas moins formel j elle dit dans son Prologue :
M'eptretemis de lais assembler, '
Por rime faire e reconter ;
et dans le Lais del Freisne',
Le Lai del Freisne tus dirai
Sulunc le cunte que j'eo sal (2 ).
Denys Pyram s'est chargé d'expliquer ce que ces expres-
sions pouvaient avoir d'obscur : Marie.. .
Ki en rime fist et basti
Et composa des vers de lais (3). .
Ainsi elle ne traduit pas des lais , comme on l'a si souvent
répété y elle compose des parole» sur de» airs qui existaient
auparavant. Un passage du Lais de Gugemer est plu» po-
sitif encore :
Les contes que je s ai verais
Duut li Bretun unt fait les la%$;
Vos conterei assez briesment
El chief de cest comencement (4).
Ainsi les conte» servaient de matière aux lai» (S); et, com-
(1 ) Le sens de relidebat est évident Rue , noua avons préféré sa version ,
d'après ces vers d-'Ausone : parce qu'elle est répétée t. III, p. 65.
. . . Brevius oihil est née plenios istis: (5) Mous ajouterons quatre antres pas*
Quae nnnata probant, aut innrmàta relîdunt. sages aussi positi fs :
Epis*. XXV, v. 48. L'aventure de Grattent
On ne sait d'après quelle interprétation Y 118 *r«i si que Jeo l'entent :
M. de La Rue a pu dire , 1. 1, p. 46, f ÎKS»^
comparait en chantant. * E les notes a retenir;
ff) OÉuvre,, 1. 1, p. 138. ¥ , J?" * 4 '
(5) De La Rue , t. 111 , p. 56. La ver- r^^^lLÎ^n^S^
Ki en ryme fist et basti Cil ki de lais tindrent l'escole
Et compensa les vers de lays. I>e Nabarez un lai notèrent
Ap. Tristan, 1. 1, p. cx*ro. Bdesun nun le lai nouèrent,
(4) De La Rue , 1. 1, p. 17. On Ut dan» *** de ^tSS^J^' ' *****
l'édition de M. Roquefort : t J^^'Jt m.-
twv«# u n»**»» L. e n Y i.t InBreytenebiboldtime
pont li Breton ont fait /or lais. This layes were wroughl to seithe OuVrinïe.
S^ÎSL a J?îf 8 80ienl J nd j j « n « m « lt La»le Prein , ap. W. Scott, Mmstrtty,
uopnaie* du» Ueuvrage de M. de La . ^ m -, p.ii; '
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— 29* —
me si Marie avait craint qu'il ne restât quelque doute sur
leur sens purement musical, elle termine en disant :
De ce&t conte k'oi avez
Fu G^^mer le lai trovex 9
Qu'Iran fait en harpe e en' rote,
Boine en est a oir Wnoie.
Trouver, comme nous l'avons vu, signifiait dans le moyen
âge , inventer , imaginer; on ne f eût pas dit d'un conte qui
existait déjà : un lai exprimait donc une autre idée , et puis*
qu'on le faisait sur la harpe et sur la rote (1) , c'était né-
cessairement un air (2) , un accompagnement, qui devint
assez célèbre pour désigner aussi les paroles , mais ne s'ap-
pliquait dans le principe qu'au travail du musicien (3). Les
témoignages sont si clairs et si nombreux , qu'il est aussi
inutile qu'impossible de les rapporter tous. On lit dans Dan
Horn :
Horn sette him abenche ,
Is harpe he gan clenche ,
He made Rymenild a lay (4) ;
(1) On avait même des lais pour cha- Latoderotes^denouvieles,
que espèce d'instrument : Et autres mélodies bieles.
■oit ot a la eort jugleors , f p ^^M A f?! # ' ? *
Chanteors. estrum»teors; fel^„?r^5il^ lls i^.
Mult poissiez oir chançons , 8° e un9 Yrols doucement note ;
Rotruanges et noviax sons' ftout le S0D J ne ens 83
Vieleures , lais et notes , de VEspine, v. 48&
tais de vielee, lafe de notes (rotes) , An harponr made a lay
Lais de harpe et de fretiax. That Tristrem aresound he ;
Romans de Brut, y. 10033. The harponr y ede oway ,
Le manuscrit de la Bibliothèque de l'Ar- Who Setter can lat see.
senal (n° ni , Bel.-Lettres) est encore „ _ *T ? rf !2 m, l f- h st ' W -
nlus Dositif • Harpours m Bretaine afterthan
pms posiiit . Her 5 how tbi8 merwaile ^
Yfteurs de lais et de notes And made herof a lay of gode likeing,
Et de vielles et de rotes. And nempned ît aller the king.
A P .LeRo««ideLiiiey, J Br tt U.II, ï ,«l. l&V^iï^fa'm*.'
Et un passage du Tristan le confirme Orpheo, à la fin.
encore : (3) Gela explique ce vers d'une vieille
Detuiestamenzsontlamestrie f*™» JH^?; * iM
Et de trestute chanterie ,• aeulsehe Bluter, t. II , p. 14o :
Volt sont de lais e de note , Mani is the sorwfol song ie sigge unon mi
De yiele sout e de rote. bok.
T. II, p. 917. La musique était plus importante que
(i) Asses aves oi chançons ,es paroles , c'était elle qui était notée
Et Ions respis et nouviausrsons dans le livre .
Dire fables et rotruenges à (4) Ap. Percy , Reliques, t. ï, p.
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— 300 —
et dans le Lais du Cbevrefoil :
Por les paroles remembrer
Tristam ki bien saveit harper
En aveit feit un nuvel lai (1).
Le lai anglais d'Emare indique aussi clairement un sens
musical :
. This is one of Britagne layes
That was used by olde dayes (9) ;
et un fragment du Roi Horn est tellement évident , qu'on ne
comprend pas comment M. de La Rue a pu rapporter un
passage aussi destructif de son système :
Kant ses notes ot fait, si prent son amunter,
Et par tut autres tuns fait les cordes soner ;
Mut (3) s'esmerveillent tuit qu'il la sot si manier,
Et quant il ot ce fait commença a notter
Le lai. dont Orains dit de Batolf haut et cler (4) ,
Gum sunt icil Bretons de tel fait custumer (5).
Apres en Instrument fait les cordes chanter,
Tut issint (6) cum envers Ta voit dit en premier,
Tut le lai leur a dit, n'en vot ren retailler (7),
Eh ! Dieu , cum li oiant le purrunt lors amer (8).
La publicité des vers exigeait l'intermédiaire de rhapso-
des ; cette nécessité d'une tradition orale avait , ainsi que
nous l'avons déjà dit, fait acquérir une grande importance à
la manière dont ils étaient récités ; la musique était devenue
partie intégrante de la poésie (9). Chaque modulation avait
lxxxvii. Hojrn s'assit sur an banc , il se
mit à accorder sa harpe, et fit un lai à
Rymenild.
(1) Marie de France , OEuwes, t. I,
S. 398,: Tristam, qui savait bien jouer
e la harpe, avait fait un air aux pa-
roles pour que la mémoire les retint plus
facilement.
(2) Rilson,* Ânciçnl engleish metrical
Romancëes, ap. de La Rue , 1. 1 , p. 12.
C'est un de ces lais de Bretagne qui é-
taient en usage au temps jadis.
(3) Moult (multum) , beaucoup.
(4) Glarus , illustre.
(5) Coustumiers.
* (6) Ainsi.
(7) Retrancher.
(8) Aimer. Ap. de La Rue, t. II, p. 257.
Il est évident, d'après le KUnig Roiher,
v. 171-175, que le leich allemand -avait
une liaison étroite avec la harpe; on
trouve aussi dans le Nibelunge Not , st.
8085 , leichtpielen.
(9) Les premiers poëtes espagnols met-
taient eux-mêmes leurs poésies en mu-
sique; nous avons môme encore celle
qu'Alouso el Sabio avait faite à ses vers ;
Paleographia Caslellana , p. 72. Les
troubadours étaient également composi-
teurs : Elias Gairel ben escrivia motz e
sons (ap. Raynouard, t. V, p. 141); Ri—
chart? de Barbesieu trobava avinenmen
motz e sons ; Jd. , p. 435.
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sôû nom , et quelques unes jouissaient d'une véritable célé*
brité. Guillem de Berguedan disait :
Chanson ai comensada ,
Que sera loing chantada ;
En est son veill antic,
Que fetz Not de Monçada (1) ;
et Ton pourrait citer plusieurs témoignages semblables (2).
Les Bretons étaient fort renommés pour leur talent de com-
positeurs ; les vers de Dudon de Saint-Quentin ne nous per-
mettent pas d'en douter (3) , et Giraut de Cabriera ou Ca-
breira , disait par reproche à un jongleur :
Non sabz fenir
Àl mieu albir,
A tempradura de Breton (4).
(1) Ap. Raynouard, t. H, p. 167 : J'ai
commencé une chanson qui sera chantée
au loin; elle est sur ce vieil air que fit
Not de Moncada.
(2) Tel est, par exemple, celui d'Uc
de Saint-Cyr :
Bf essonpet , un sirventes
M'as quist e donar lo t'ay,
Al pus tost que yeu poyral
El son d'En Arnaut Plagues.
Ap. Raynouard, t. IV, p. 388»
On lit dans le Famout Chronicle of king
Edward /, parPeele : Enter theharper
and siog lo the tune of Who list to lead
a souldiers life ; et Nicholas Bretons
nomme aussi deux airs dans sonWoorkes
of a young Wit : Old lusty gallantet AH
floures of the broome.
. (3) Ap. Duchesne, p. 68.
Enceltens surent tuit la harpe bien manier:
Cura plust est curteis nom , tant plus sot del
mestier.
Romans du RoiHorn, ap. de La Rue. t. II,
p. 256.
II s'agit des Bretons; on donnait même
leur nom aux instruments de musique :
Et sons nouveaulx de contretaille
Aux cbalemeaux de CornouaiUe.
Roman* de la Rote, v. 3991.
Et dans le Temps pattour do Guillaume
de Machault on trouve flauste brehaigne
(ap. Roquefort, PoésieFrançoise, p.106),
que Ton doit probablement lire flauste de
Bretagne : car brehaigne n'offre aucun
sens , et le yers a un pied de moins. Les
Bretons devaient avoir une grande repu*
tation comme musiciens , car le Bornant
de Guillaume au Cor Nés dit que les fées
firent...
Et son vertyaume muer en un Breton
Qui doucement harpe le lay Gramon.
Ap. Le Roux de Lincy , Livre det Légendes .
p. 249.
Gfirres dit, nous ne savons d'après quelle
autorité, que les Français avaient peu de
disposition pour la musique : Allleultche
Votks-und Meisterlieder, p. lviii. Cela
rendrait encore plus probable notre opi-
nion sur la signification des lais bretons.
(4) Ap. Raynouard , t. V, p. 167 : Ta
ne sais pas finir à mon plaisir suivant la
modulation des Bretons. Un passage du
Romans de Flamenca ne nous laisse pas
de doute sur la signification de tempra-
dura : *
Apres si levon II juglar ;
Gascus si volo faire auzir.
Adonc auziras retentir
Cordas de raanta tempradura.
Le yieux français temprer avait le même
radical ( probablement lempore) :
La pucele a i dune sa harpe ben tempree.
Lors prent la harpe a sei ^ si comence a
temprer.
Romans du Roi fforn, ap. de La Rue • t. II ,
p.256et257.
Li uns atempre sa viele ,
Cil flauste, cil chalemele.
Li Chevaliers a FEspee, ap. Le Grand d'Aus •
S, Fabliaux, t. I, âpp. p. il, éd. de
enouard.
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Que l*s lais aient été véritablement composés par des Bre-
tons, ou que, par une de ces figures si communes pendant
le moyen âge, on les ait appelés bretons parce que la mu-
sique était cultivée avec succès en Bretagne (1) , peu im-
porte à la question littéraire ; il serait également impossible
d'y trouver une preuve de l'influence que la poésie armo-
ricaine aurait exercée sur le développement de la littéra-
ture française.
Lai signifiait primitivement mélodie; il vient de l'islan-
dais lag (2) , dont la signification était la même; le G s'est
changé en I , comme dans païen depaganus* plaie de plaga,
rei de rege, l'anglais play du saxon plegan, etc. On en
peut d'autant moins douter, que le même changement a eu
lieu dans deux langues romanes pour une autre acception
de lag , ordo , modus , natura ; espagnol et portugais , laya,
espèce, propriété, nature (3). Lecheor, teccator, vient
aussi de l'islandais leika, jouer; l'interprétation de Roque-
(1) Une preuve évidente que les lais lag est nn mot d'origine asiatique ; en
bretons n'étaient pas des lais faits en v i enx persan , i&aIAJ signifiait chant y
Bretagne se trouve dans un fragment du .j » j» « * i
Tristln deM. Douce : et celle «"incidence est d'autant plus re-
marquante , que J avait la môme signi-
fions lais de harpe vus apris, _ .. ~ ... .
Laîs bretuns de nostre pays. ficahon . On sait d'ailleurs que les Scan-
dinaves avaient apporté en Angleterre
(2) L'anglo-saxon ghgg , musique, nne màn ^ re particulière \ie chanter;
dont on a fait gligman y gleeman , me- Geraldus Cambreusis , Cambriae Det-
nestrel, doit avoir la môme origine ; le G ertpfto , c. XHI. Une foule d'autres té-
devant L n'est souvent , comme le CH, mo ighages prouvent le goût que les peu-
qu'un signe d'aspiration, et le ghggur p leg du Nord ava i enl p 0nP i a musique;
(Jflatus), que Junius, Eiymologtcum An- l'empereur Julien parle dans son Aft'to-
glicanum s. v<> Glee lui ^donne pour ^ )y) ^ Bfirbares ^
aŒ^Sl CTh ? Ad^ «ne lettre de Théo,
pîs l'avoir rencontré. Le vieux français ^1^?^
glay confirme encore notre étymologie L U \ P- 8 ^ 4d : V rm ™P* • V"
aeL c'estprobablementlemômemot, Jharedum, artesua doctum, panter des-
•fil se disait des accents de joie et de ^nmm expetitum quiore mambua-
tristesse , du glapissement des chiens , J ue consona voce cantando glonam vat-
du son des instruments de musique, en trae potestatis oWecteU . . , .
ua mot de toute espèce de bruit "comme . M s'employait déjà en landais
dan? ces vers d'Eustache Deschamps : dans A £ sen9 d « v f 8 : ™>»*
— « . i P ar,é du fomyrdalag , et on appelait /»-
Mais ffovsetmoy ehanson ne Ilay frulag l'espèce de vers dont Eystein s'é-
Fors seuWt quelechant ou eucu. ^ ^ ^ u Lilia f T Johan .
Voyex Roquefort , douaire de \a langue naeus , Huloria eccletiattica Idandiae 4
mme 9 i. I, p^êlet 69$. probablement t. II , p. 398.
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— 303 —
fort (1) , Vossius (2) , et saint Isidpr (3), (gulosus, de ïyx**),
est cèrtamement une erreùr.
Devant le Roy, devant sa cour,
Sont maint jogleur (4) et maint lechour (5%
Sergent, garçons et leceor,
Damoiselles et jogleor
Forent servis mont richement ;
La ,ot maint rice garnement (6).
Lecheor avait le même sens que le jacuiator de la basse
latinité (7) et le ludio des Romains ; la>raison de son change-
ment de signification est clairement indiquée dans ces deux
vers de Philippe Mouskes :
Às leccours, asmenestreux,
Qui sont auques luxurieux.
Pendant le moyen âge , il y avait de tels rapports entre
le poëte et le musicien , que souvent la langue ne les distin-
guait pas ; les ménestrels (8) étaient appelés des tabours (9),
et plusieurs trouvères sont connus par des noms qui ne
convenaient qu'à des joueurs d'instruments (10). Une autre
11) Glossaire. (9) Ménage, Dictionnaire ilymologi-
âi-De Vitiis sermonis. gue de la langue françoise, s. v° Jtyé-
3) Liber glossarura. nestriers.
4) Jogleur s'est pris long-temps en (10) Jean l'Orgueneux, Baudoin l*0r-
Jort bonne part ; nous n'en rapporterons giieneur, Arnoult le Vicieux, etc. Le
3ue deux preuves. Raymbert de Paris, Vielcor, ou plutôt peut-être le Vieleor,
it au commencement de son Roman* chante alternativement avec le Juglet
des Enfances Ogier : dans un roman manuscrit, cité par
IUymbertlafist(lageste)aladureeouralgej <*tfrres, Altleutsche Volkslieder, p. lix
Jouglierres fut, si vesqui son eage, (par erreur xlix). Vieler est même era-
Gentisfaonis fut et trestout son kgnaige. ployé pour chanter, dans une chanson
Berceo dit h nn Saint qu'il célébrait : de C° ,in Muset :
Ca ovi grand tatiento de seer tu joglar. Quand j'ai devant li yiele
rida deSanto Domingo de Silos, v. 776. Pour avoir ramour el 8011 S™.
m Du Jongleur d'Bly, prol., v. 9. 11 * vail dit <* ans ,e coa P ,el précèdent :
(6) Romans de Dolopathos 9 Ms. du J'alai a H elpraelet
Roi , fonds de S aint-Germain , n° 1 672. Atout la viele et l'archet ;
(7 ) Joc-leor , et avec le N euphonique, Si li ai chante le Muset
joncieor, jongleur. Jucautu «gni6e en- Par & m amour *
«ore en valaque , sauteur, danseur. DansunfragmentduIWrfowde M. Beuoe
(8) La môme confusion en a fait des vieleur désigne- an ménestrel , et 4ts
ménestriers. chanteurs des rues se nomment encore
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— 304 —
expression évidemment venue du Nord se trouve dans te
début du Petit Plet :
Beau duz seignors, pour vous dedure ,
Vus cunterai une enveisure*
C'est un composé de l'islandais visur, vers , qui signifie his-
toire en vers. Il est donc impossible de refuser sa croyance
à l'action littéraire des Scandinaves (1) ', puisque la plupart
des noms vulgaires des poètes et des mots techniques de la
poésie sont dérivés de leur idiome.
Malgré la nullité du commerce et de l'industrie (2), mal-
gré un système social qui attachait l'homme à la terre, et
les dangers des voyages , qui semblent leur avoir ôté à la
fois leurs moyens et leur but , les relations des peuples
étaient nombreuses pendant le moyen âge , et le choc in-
cessant d'idées contraires ne neutralisait pas leur influence.
Long-temps ce fut la guerre qui , chassant devant elle les
populations vaincues, les dispersait au loin et mêlait leurs
idées et leurs traditions à celles du reste de l'Europe ; puis
le christianisme, avec ses colonies de missionnaires, avec ses
pèlerins (3) et ses moines qui voyageaient de monastère en
thleux dans le patois d'une partie de la Your sbetes shal be of cloths of Rayne.
Basse-Normandie ; il y a aussi en Allé- T ^ squire ofLow Degree.
magne un poëte connu sous le nom de
Reinmar der Fideler, et le Vision ofPier- gf clotbmaking she taodde swiche an haunt ,
ce 4* Noiâman, fol. 436, appelle les Shepassed hem of Ipresand of Gaunt.
ménestrels gieweman. Canlerbury Taies, prol. , y. 449.
{1) Une foule d'indices témoignent à Ail in a woodman's jacket be was clad
-quel point ils avaient frappé les imagi- OfLincolnegreene,belayedwithsilverlace.
nations : ainsi, par exemple, JVoroû, Spenser, Faery çtiee*.
Normand , signifiait en vieux français _ _ , m . . . ^
fier, orgueilleux, et l'on avait ajouté £ e dra .P d « Tartane (Du Gange, s.
aux litanies : A furoro Normannorum Tartarium), u de Tortona ( Skmner,
libéra nos , Domine. v °) » n'était pas moins célèbre , et 1 on
. ... ... ,i, trouve aussi cites fort souvent le pailes
f (*) Il est d'ailleurs probable qu on I a de Fri88 left é é de Tolède et { £ cuir
fort exagérée ; les romans et les poèmes de Cordoue
du moyen âge nous apprennent que (3) Ils travcrâaieIlt l'Europe en tous
beaucoup de -villes étaient renommées ^ |a iélé le§ a , ail égalent* No-
pour leur industrie , et qu'on recher- tre-Dan e^e-LoreUe , è Saint- Jacquea-
ebatt curieusement leurs produiU : de-Compostelle, au Mont-Saint-Mfchel
Pyapres d'Antfech , samis de Romanie. et au tombeau de Thomas Becket à Can-
Romans d'Alexandre, torbory.
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— 305 —
monastère, mit en contact toutes les intelligences actives;
Plus tard, des vassaux cherchèrent une protection contre
leur seigneur sur une terre plus libre ; des bourgeois gênés
dans l'exercice de leur profession , ou rançonnés par une
fiscalité trop avide , y transportèrent leur industrie et 1ers
superstitions. Les Juifs, toujours menacés de la confiscation
et souvent repoussés comme un peuple maudit de Dieu ,
promenèrent çà et là leur existence nomade , cherchant par-
tout à cacher leur origine par l'affectation des mœurs étran-
gères. Enfin, les croisades réunirent: toute l'Europe sous
une même tente, et des fatigues, des souffrances, des es*-
pérances communes , disposèrent les esprits à la sympathie ;
pour calmer les ennuis de l'exil , chacun racontait les sou-
venirs de sa patrie et abrégeait les longues marches et les
veillées militaires en redisant les chants qu'il avait appris
au foyer de ses pères. De telles raisons suffiraient sans
doute pour ne point regarder sans examen des ressemblan-
ces, même éloignées, comme des rencontres fortuites aux-
quelles un historien ne doit accorder aucune importance ->
mais il en est d'autres plus générales encore et plus puis-
santes, qui ne permettent pas de croire que des coïnciden-
ces si répétées n'aient point été produites par un désir d'i-
mitation (1), ou des réminiscences involontaires.
(1) L'imitation était d'ailleurs dans les Ok ]?ottiska ]>u ]?a]>orrYera.
habitudes des poètes, ils la poussaient ^ tVz > recAa , «. LXI, et Harbar%-liod ,
jusqu'au plagiat ; nous n'en citerons que * st> xxv.
quelques exemples. _ . , . ,
Les deux premiers vers du serventois de
Sa nam oj'ins sonr Hues de la Ferté , Rotnancéro françoiê ,
Einnœttr vega. p. 182 ,
]>o hann œva hendr Je chantaisse volontiers liement
Ne haufut kembdî Se je trouvaisse en mon cuer l'ochoison ,
Adur a bal um bar se trouvent textuellement dans une des
Baldurs andscota. chansons du Chastelain a> Couçy.
rVlU'*pa,Bl.JXZl. A la costume del pais
Assis sont h baron entor»
On retrouve textuellement ces vers (sauf Cascuns en Tordre de signor.
1- -r e i „. . „ . . ^^i^. Li senescax Kexavoit non;
le 3* , dont les variantes ne semblent V estus d'un vermel siglaton,
même qu'orthographiques) dans le Yeg- Cil servi al mangier le roi»
tam$-v>ida , st. XVI. MU damisiax avoit a soi
20
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— 306 —
A la suite des princesses qui contractaient des alliances
Qui estoient vestu (Termine;
Cil servoient de la quisine :
Sovent aloient, et espes,
Escueles portent et mes.
Beduer, de l'altre partie,
Servoit de la hôtellerie?
Ensamble lui mil damisiax t
Vestusd'ermines, gensetbiax,
As nés d'or portoient le vin ,
A copes, a nanas d'or fin.
Bornant de Brut, v. 10738.
A la coustume del pais
Assis se sont trestot entor,
Cascuns enl'ordene des'onor.
Cristal devant le roi servi
Et maint gentilhomme avoec loi
Qui tôt furent v es tus dermine;
Cil servirent de la quisine :
Sovent aloient , et espes ,
Escueles portent et mes.
Belduians, de l'autregpartie,
Servi delà botellerie:
Ensamble o lui molt damoiseaus,
Vestus d'ermine , gens et beaus,
O coupes et od nés d'or fin ,
Et o nanas portent le vin.
Romans de Cristal et de Clarie, v. 6828 , Bf s.
de l'Ars. 283, in-fol. B. L. • ap. Le Roux
de Lincy, Brut, t. II , p. 108.
Face non trovo , e non bo da Car guerra ;
E vol sopra '1 cielo , e giaccio in terra ;
E nulla stringo , e tutto '1 mondo abbraccio.
Ed ho in odio me stesso , ed amo altrui.
Petrarca , SoneUo , C1V.
E non he pau , e non tinch quim guarreig ;
Vol sobrel cel , et non movi de terra ;
E no estrench res, e totlo morfabras.
Hoy he de mi , e vull altri gran be,
Sino amor, dons aço que sera ?
Mosen Jordî (antérieur à Pétrarque) ; ap.
Beuter , Cronica gênerai de toaa
Espana, épit. dédie.
Daz er sicb do braite "
]Ne cristio sich bereiten,
Si sigen vaste in diu lant :
Die heiden huben selbeden brant
Chunrat, Ruolandes liet, p. 9.
Daz er sicb do braite
Diu cristenheit sich bereite
Bin in der heiden lant :
Beidiu roup unde brant
Erhuben die heiden.
Strickaere, Rhvthmus de Caroli Maftni
expeditionehispanica ; apud Schilter,
Thésaurus, t. II , fol. 9 b .
8u'essamen trembli de paor,
un fa la fuelha contra 1 ven.
Bernart de Yentadour; ap. Raynouard,t.IU,
p. 45.
Mi fan en aissi tremolar
Cum fai la fuelha lo forte vens.
Pons d'Ortafas ; ap. Raynouard , t. V, p. 363*
Mis arreos son las armas,
Mi descanso es pelear,
Mi cama las duras penas ,
Mi dormir siempre velar.
Ap. Duran , Romancero de Romance»
Caballerescos , p. 14*.
Ces quatre vers se retrouvent textuelle-
ment dans la romance de Moriana y et
moro Galvan; ap. Id. , p. 10 b .
The tane was buried in Mary's kirk ,
The tother in Marie's quair;
And out o' the tane there sprang a birk
And out o' the tother a brier.
And tbae twa met , and thae twa plat,
The birk but and the brier;
And by that ye may very weel ken
They were twa lovers dear.
Prince Robert; ap. Scott, Mfinstrelsyoftke
Scottish Border, t. III , p. 63.
Lord William vas buried in St Marie's kirk
Lady Marearet in Marie's quirej
Out o' the ladvs grave grew a bonny red rose ,
And out o the knight's a brier.
And they twa met , and they twa plat,
And fain tbey wad be near ;
And a' the warld might ken right weel,
' They were twa lovers dear.
Th '4 Douglas Tragedy; ap. Scott, Id.,
t. II, p. 224.
Det var Spanielands honning
Der han de L0nbreve saae,
Saa tog ban ud den liden kniv,
Skar dem i Stykker smaa.
Syr Tender af det hvide s#lv
Dem skatted Din fader fra mig :
Men otte Tonder of det rode Guld
Vil jeg ikke bave for Dig.
tZnud of Myklegaard, st. X et XIII ; ap.
Danske Viser fra Middelalderen , t. IV,
p. 18.
Der var Islands konge ,
Der han udi Brevet saae.
Saa tog han ud en liden luur,
Og skar det istykker smaa.
8y v Tonder af det hvide selv
Dem skattede Din fader fra mig,
Otte Tender af det rode Guld
m Vil jeg ikke have for Dig.
Torkild Trundeson, st XlXXHI et
XXXXVIIjap./<f.,p. 192.
Billebrand tjente pa konungens gârd,
Udi lunden —
Och der tjente han uti femton runda Sr
For den hen had' trolofvat i sin ungdom.
Hillèbrandi ap. Stenska folk-ff$or, UÏ t
p. 5.
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— 307 —
étrangères s'empressaient des poètes et des aventuriers ; ils
venaient tenter la fortune à leurs cours, et cherchaient à se
concilier leurs bonnes grâces en leur rappelant lés tradi-
tions de la patrie commune, et les chants qui avaient bercé
leur enfance. Souvent ils excitaient la réprobation popu-
laire par leur cupidité et la différence de leurs mœurs ; mais
les idées qui animaient leurs poésies, les images qui les co-
loraient, lés événements dont elles conservaient le sou-
venir, ne restaient pas sans influence sujr les développe-
ments littéraires. Dès Tan 1000, le mariage de Constance (1)
avec Robert attira une foula de Provençaux à la cour de
France (2), et, 150 ans après, l'union d'Eléonore d'Aquitaine
avec Louis VII, puis avec Henri, duc de Normandie et roi
d'Angleterre, répandit dans toutes les parties du territoire
français les mêmes connaissances poétiques, sinon lés mêmes
habitudes d'imagination et les mêmes tendances. Les fêtes
qui se célébraient à l'occasion des mariages , ou plus tard ,
quand les fils des. princes étaient reçus ch'eValiers (3), étaient
annoncées d'avance, et des jongleurs accouraient des pays
les plus lointains (4) y briguer des présents et de la gloire (5).
Rosa liHa tjente pa konangens gard (4) Le Romans de Flamenca nous dit
Medtfran och med dygd— . qu'a «ue cour (une fête) ,
Och der tjente hon uti âttarundaar E part los jonglars eissamen
J vinnenval, jTinnenvalbâde-Rosof Q" era plus de mile. V.C. (quinze cents).
och liljor 0n J trouve aussi "un témoignage de laf-
LillaR0ia;*j>.Id.,p.H6. flnence des noble» :
» ... o w ^ o - Trastotz nostres amix mandate.
Herr Redebold ban rider pakonungens gard Etals enemixperdonate.
Uti ldndom~- Non sai d'aisi (de Nemonrs) en Alamainha
Och der tjente han uti atta âr «. Negun baron qiîte ja i remainha ,
Densor^rmigU^imiaungd.». fc'*^™,»***
Bert Redebold ;*p.Id.,V III, p. 76. ;
Lesverspairs sont un refrain qui, à pro- £ a ?* L !f lal Jf ll 2 n . ^
prement parler, ne fait pas parti» d« * a, P h >. ^J* da "S""? 1 *? de Sai ™
ballades Augustin, donnée à Cantorberv en 1309,
(1) Fille de Guillaume I, comte de i! u '? ™ l P as m ï™ de si * mi Jl e ëo "^
t^tâg?^ TaîUefer ^ W^Ze^ïo? ÏÙlfe
- R_adulphusGiaber;ap.D«chesne, ^tït:
(*)B
t. IV, i
p 38 F ' *' ' gentos et ultra; ap. Mu ra tori, Rerum
(3)' Alla corte del Po di nostra Donna ****4c*rum Scriptorei, t. XIV, col. 1U1.
in Proenza s'ordinô una nobile corte, (*) Timpana cum citharis, stivisque
quando il figlioolo del conte Raimondo si fr^qw Mn,m% hdo »
fece cavalière, ed intitô tutta buona gen* Ac à"edH insignisduxpraemiajnaxhna mfmis.
te ; Cmto NûveUe oniiche , bout. 61 . Ponizo Monachus, ri ta MatMMê, 1 1, y. 9.
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— 308 —
L'esprit des vieux Scandinaves ne tarda pas à agiter toute
l'Europe; ce n'était plus partout qu'entreprises fantastiques
à force de courage , que merveilleuses aventures tentées
pour leur folie , et mises à fin par une audace plus folle
encore (1). Une fois cet ébranlement imprimé aux imagina-
tions, elles ne retombèrent plus dans leur repos; il y a plus
de suite et d'ensemble dans l'histoire de l'humanité : il leur
fallut sans cesse de nouvelles excitations. Quand on ne pou-
vait faire de l'héroïsme par monts et par vaux , on voulait
au moins écouter celui des autres et se passionner à ses
récits : un immense besoin de contes et d'histoires se. ré-
pandit partout et s'étendit dans toutes les classes. Dès le 12«
siècle, par souvenir aussi peut-être d'une coutume islan-
daise^), l'hospitalité >e payait ; en Normandie avec des
nouvelles:
Usages est en Normandie,
Que qui herbergiez est^u'il die
Fables ou chansons a son oste (3).
Robert de Bruni*e ;(Manhyng) nous apprend que, cent ans
Au matin, quant il fu grant Jor, col. 831 . Uiie foule de témoignages prou-
Furentpaieli jougleor; vent le cas que l'on faisait des poètes ;
Li un orent biax palefrois, on | es vo jt servir de messagers aux roi»
Beles robes et biaux agroisj / mkinagaga c . 118} et pénétrer le soir
Tuit furent paie a lorgrej *ran, v. 1568) ; ils s'asseyaient a la table
Li plus povre orent a plente. du seigneur , au dessous du chapelain ;
Romans de VAtre périlleux. Parzival, v. 974.
vvnrfrpilvfl had iriftes of Kolde , M No, » s citerons, entre autres, la ro-
Sffi^d^^ft^^ manisque conquêt. de la Sicile et de la
* , r Calabre , la vie tout entière de ce Don
Komonet oftyr Ipomedo». wMmt ? Cœur-de-
Voyez aussi le Jfibelunge Not, st. 4-2, Lion, et les craneries du siège de Con-
1314, 1417 et le Wigalois, v. 1680. La s umtinopIe.
cour d'un gentilhomme doit estre def- Miiller, Ueber der Ursprung der
fermée a toutes gens; mesw^rs.me- uùndischen Historiographie , p. 46 >
nestriers, heraux doivent trouver les . - kq
cours ouvertes : et si y doivent manger, ' * .
et avoir de l'argent, car c'est la coustu- (3) Jehans le Chapelains, Lt begre-
me ; Romans de Guerin de Montglaive ; tains de Clugny. Fables est ici , comme
an W. Scott, Sir Tristrem, p. 170. dans l'exemple que nous avons déjà tait
L'histoire confirme le témoignage des remarquer, l'opposé de chantons; ce
romanciers : voyez Anstis, History of sont des récits qui se parlent ou se eban-
the Order of the Garter, t. II , p. 303 , tent. Une confirmation de ce passagej se
etMuratori, Antigutiates Hoinae , trouve dan» Le FMUm duPwrc Ctor*.
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plus tard (1), le même amour des récite régnait en Angle-
terre:
' For many bcn of swychc manere ,
That talys and rymys wyl blethly here ;
Yn gamys and festys at the aie
Love men to lestene trotevale <2).;
et un poëte allemand du 15 e siècle débute en disant :
Wollt ihr fremde Mahr,
Die vor Zeiten und eh' gescheh (3).
Les moinçs se récitaient des vers pendant les repas et les
veillées d'hiv.er (4) ; Hroswitha composait ses poésies pour
les religieuses' de son monastère (5) , et l'un des phis vieux
et des plus, curieux monuments de la littérature du moyen
âge , le Waltharius (6)', est certainement adressé à des moi-
(1) En 1303.
(T) Ap. Warton, 1. 1, p. 63. Car plu-
sieurs sont de tel goût , qu'ils écoutent
volontiers* les contes et les ▼ers : dans les
réjouissances et les fêtes, on aime à en-'
tendre raconter à la taverne des vérités
et des- fictions. Un passage du Vision of
Pieree Ihe Plowmann, fol. xxvi', est
anssi significatif :
lam occupied every day, holy day.and other,
Withidle taies at the aie.
Les seigneurs se racontaient aussi des
histoires et des fabliaux :
Les chevaliers ki en la ntef snnt ,
Si gardent leur seignnrEdmund;
En le-batel sont entre o li ,
Si parolent pur l'ennui ,
As esches s jouent et as tables
Et dient respiz et content fables.
Denis Pirain , vie de saint Edmond; ap. de
La Rue, Et sait historiques sur les Bar-
des, U&h P- *04.
(3) Vous voulez une histoire étrangère
qui soit arrivée dans les temps les plus re-
culés; Der edle MGringer; ap. Biischiog
und van derHagen, Sammlung deulscher
Volktlieder. On y trouve des renseigne—
monts précieux sur .la -matière des poé*>
sies populaires; Wàlter Scott en a fait
une imitation.
(4) VilaS. Meinverci, c. 52, ap. Mu-
ra tori x Scriptores Rerum Italiearum.
t. II, P. H r p. 7.
(5) 4*andersheim, Opéra nuper a Cette
inventa, 1501, in-folio.
(6) Les savants ne sont point d*accord
sur son âge ; Fischer le faisait remonter
jusqu'au 6* siècle , mais on ne varie plus
que du 9* au 10*. Il nous semble certain
Sue plusieurs auteurs y ont travaillé à
es époques différentes.' Scripsit (Ecke-
hardus I) et in scolis nie tri ce magistro, va-
cillantêr quidem x quia in afiectione non iii
habitu erat puer, vitam Walthafii ma-
nu fortis, quamMagontiae posili, Aribone
archiepiscopo jobente, pro posse et nosse
nostro corre'ximùs; Eckehardus IV. ap.
P.ertz, Monumenta Germaniae Historien,
t. II , p. 118; Eckehardus I mourut le 14
janvier 973', et Eckehardus IV- naquit
vers 980 et mourut en 1036.- L'envoi de
Geraldus à l'évêque Erckambald indi-
que aussi certainement une collaboration
quelconque'; on peut alors s'expliquer
les contradictions du poërae et de renvoi:
Raucellam nec adhuc vooem perpende, sed
aevum
Utpote quae nidis nondum petit alta relictis.
TTaltharius^ y. t4M.
L 'auteur est un jeune homme., et dans,
l'épître à Erckatahald c'est un vierllard :
FÏexus-longaevi dum stringit in ampla diei.
V/20.
Quae tibl decrevit de larga promere cura.
V. 10.
Geraldus avait , comme Eckehardus IV ,
longuement corrigé l'œuvre d'Eckefoar-
dus I. La première édition fut faite en
1780 et 1782 par Fischer, Déprima ex-
pédition*. AUUae m G allia»; Jtfolter en
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— 310 —
Des (1). Mais ce fut surtout dans le nord de la France que
se répandit l'amour de la poésie ; on lisait au peuple le di-
manche des vies de Saints en vers (2) , on lui prêchait des
sermons rimés (3), et les religieux eux-mêmes passaient
leur temps à composer des fabliaux et des chansons (4).
Quoiqu'il ne s'en trouve aucune preuve directe dans les
vieux historiens , le nombre des scaldes et leur empresse-
ment à courir les aventures ne permettent pas de douter ,
ainsi que nous l'avons déjà dit, que plusieurs n'aient suivi
l'expédition deRollon et ne se soient établis aussi en Nor-
mandie (S). Dès les premiers temps de la conquête > les rois
d'Angleterre eurent des ménestrels attachés à leur per-
donna une seconde en 1198 , BeitrUge
xur Geschichte und Literatur,' p, 212 ;
• ét J. Grimm vient d'en publier une troi-
sième , Lateinische Gedichte.det X und
*/JA.,p.3.
(1) Il commence par ce vers ;
Tertia pars orbis, Fratres, Europa vocatur,
et les moines s'Appelaient frères*
(2) On en connaît de"Waçe 1 Gervais
de Saint-Maxeuce,Éeranger, Guillau-
me Herman , Jehan de Hovedene , Char-
dry, Gauthier de Coinsy ,* Rutebeuf , etc. ,
et une feule d'anonymes; Ta -Vie de teint
George», de teint JotaphaZfdes Set Dor-
mant , etc. ; il y en a aussi plusieurs B.
R. n<> 1659 , Fonds de Saint-Germain ;
«0 7209, in-fol.; a° 1f9$*; n° , et
dans Je manuscrit de la Bibl. de l'Arse-
nal , n<> 285, .Belles-Lettres françaises. Il
en existait aussi dans les autres langues ,
quoiqu'elles y fussent -moins répandues,
et surtout moins populaires. Nous cite-
rons en . provençal le Planph de tant •
Esteve, ap. Raynouard, t. H, p. 146;
les Vies de sainte Enimje, ap. Raynouard,
Lexique roman, t. 1 , p. $49 ; de saint
Trbpnime, Id. , p. $71; de saint Hono-
rât , IqZ. , p 5T3, etc. ; en espagnol celles
de. sauto Domingo de Silos,, de san Mil-
lan , de santa Cria , et le Mârtirio de san
Lorenzo par Bercetr, la vie anony me de s*an
Udefonso , âp. Sauchez , Colecàiôn^ t. I ,
p. 116; en allemand , XeLeiden derHeiU
Margareta , par Hartwig von der Hage ;
en flamand, le Leuen van den H. Francis-
eut, par Maerlant ; en anglais, The Live
vf teinte Maregrete , ap. Hickes, Tkeiau-
rut , 1. 1 , P. i , p. 224, et plusieurs au-
tres citées par Warton, 1. 1, p. 14-20.
Le premier livre imprimé à* Yalenciennes
est intitulé Oarai, o Trobet les qualet
Iraclen de la't hors dé la taoratittima
Fer ge Maria, termone provinciali, auc-
tore Bernardo Fenollar. L« preuve que
ces Vies étaient faites four, être récitées
dans des églises se trouve dans la Vie an-
glaise -de sainte Marguerite; elle com-
mence par ce vers :
Ofde ant yonge i. preit ou onre folies for lo
lete,
et finit ainsi :
Far seînte M aregrete love, of us ha ve mercie;
Amen, amen, checun die amen.
Cette dernière ligne est évidemment du
français y et montre l'origine -de ce poè-
me, sinon de cette-espèce de poésie.
(3) H nous en reste encore un de Gui*
chard de Beaulieu;. M. Jnbinal en' a pu-
blié un anonyme, en 1354; naus savons,
par M. de La Rue, qu'Etiepue de Lang-
ton en avait fait plusieurs , et le Man.
Aruridel n° 292 , du British Muséum r en
contient deux ; Âltdeuttehe BlMtef^ t. II,
p. 145.
(4) Voyez Warton, t.l, p. Odon
Rigault , -archevêque de Rouen , en blâ-
ma sévèrement deux bénédictins de Caen,
enl250.
(5) On sait d'ailleurs qu'il y avait ên
Normandie une foule 'de jongleurs , dans
les* premiers temps-'de-Télab'lissement des
Scandinaves :
A jingleors oi a m'effance chanter
Ke li dus Willame fit jadis essorber, *
Et al jconte Riouf 11 dous oils crever,
EtwAnquetil le pros fist par engien tuer
Et Bauted'Espaigne o un escuier garder.
Romans de R9U, v. 2108.
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sonne (1), comme leurs ancêtres en avaient eu dans leur an-
cienne patrie (2). L'humeur voyageuse des poètes Scandi-
naves était si profondément entrée dans leurs habitudes (3),
peut-être aussi dans les nécessités de leur profession (4) et
de leur talent, qu'ils durent reprendre leurs courses en
Normandie, et y réciter encore leurs v.ers de bourgade en
bourgade (5). Quoique l'amour de la poésie eût créé des
rhapsodes dans l'Europe du moyen âge ainsi qu'en Scandi-
navie et en Grèce , il semble donc probable que les jongleurs
furent une continuation des scaldes. Dès lé 8 e siècle (6),
un poëme anglo-saxon nous les montre-parcourant les diffé-
rents pays et répandant partout leurs, vers (7)j comme les
rhapsodes grecs, on les appelait aveuglés (p?fyav), pour
indiquer sans doute qu'ils répétaiènt les traditions que leur
apprenait la^voix publique (8). Sans eux point de plaisirs
IU étaient irîèmê fort populaires , puis-
que les seigneurs qui ne les protégeais
~ , piégeaient
pas encouraient la haine publique dès le
temps de Richard 1 , 61s de Rollon :
We lessoit en la cor jugleor, ni garchon ;
La cort en fu tornee a graht destrucion :
Raoul en deservi mainte maleichon.
; • 73.,y..3835.
fi) Vdyez Percy, Reliques , t. I , p.
XXxu et seq.; W. Scott, Essays, t, I ,
p. 183 ,' n. 4. Philippe-le-Long avait un
ménestrel appelé .Pierre Touset ; voyez
aussi de La Rue., t. I , p. 114. Dans les
EslablisserAents des mesliers de Paris,
par Estieene Boiloau (en 1321), il y a
une espèce de charte des ménestrels , et
le premier qui la signe est Pari set , me-
neslrel le Roy.
(2]f Les autres souverains en avaient
aussi quelquefois; dans son Cleomàdes,
Adenez prend le titre de ménestrel du
duc Henri de Brabant :
Ce livre de Cleomades
Rime-je le roi Adenez ,
Ménestrel au bon duc Henry.
Valriquet de Couvins se qualifie sire de
Veriol et ménestrel du comte de Blois.
Une foule de seigneurs normands -avaient
Aussi des ménestrels attachés à leur per-
sonne; de La Rue; t. I,-p. 251-53. Il y
en avait également à ta courûtes rois
anglo-saxons , . .
*Hro"J)-gare8scôp, •
Beotôulf, v. 8116 i
et des princes allemands ,
Min herre tegeliche hat in dem hove sin
Zwelwe, die ze prise fur mich singent verre.
Kutrun, v. 1622 •
ils conservaient encore cet usâge pen-
dant le 15 e siècle; Meidinger, Verylei-
chendes Wifrlerbuch , Intr. , p. xi.
(5) 'Egilssaga et Gunnlaugasaga, pas-
sim; Olaf Helgasâga , c. 140; Knyltin-
gasaga-, c. 19, etc.
(4) ILs étaient historiens autant que
poètes , et ne pouvaient parler des hom-
mes et des choses qu'après les* avoir vus.
. (5) On voit 4 dans* une foule- de vieux
romans , Garins li Loherenc , etc. :
Cil jongleour qui vont par le pays
N'en sevent riens.
C'était le charlatanisme du temps.
(6) La date' n'est pas certaine , mais
ç est l'opinion qui nous parait la plus
probable.
(7) *Swa scri^enae
Ge-sceapum hweorfaS
Gleo-men gumena
Geond grunda fela ,
Jyearfe secgaS.
Traneller's Song, éd.de Kerable, v,269-73-
(8) Herman von Fritsch'elar disait au
milieu du 14 e siècle, dans lè Leben der
Ûeiligen :
Die blmden singent uf der Btrazzenj
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dans les fêtes (1) ni d'éclat dans les cours (2) ; les dames leur
gardaient leurs plus doux sourires , et les seigneurs leurs
plus riches présents (3). C'est un jongleur qui le dit lui-
même :
Flabel sont or molt encorse (4) ,
Maint deniers en ont emborse
Cil qui les content et les portent :
Quar grant confortement rapportent (5) ;
et le poëme anglo-saxon que nous citions tout à l'heure va
bien plus loin encore :
Simle suS o)>]>e norS
Surane ge-metaS
Gydda gleawne,
Geofum un-hneawne ,
Se )# fore duguj>e wile
Dom a-raeran (6).
et on Ht dans le Titurel , fol. 164 :
So singent uns die blinder*
Daz Sifrit hurnin wœ're.
Le ménestrel écossais Harry est commu-
nément appelé Blind Harry. On connaît
en France Lambert l'Aveugle, et en Italie
il Cieco da Ferrara (l'auteur du Mem-
briano), Psicolo Cieco d'Arezzô, et il Ç*a-
co d'Ascoli,* qui n'était cependant pas un
poëte populaire; le poëte Frison Bernlef.
était aussi aveugle: Grimm , DeuUche
Sagen, t. II , xii \ Schlôzer , p. 62. Ai
blind a» a harpèr était un proverbe an-
glais ; voyez Lily , Sajppho and Phao.
Cofivmo. O my dear Mosca, do's he not
• . perçoive us.
Mosca. No more than a blind harper.
Bep/onm , rolpone , act. I , t. III , p. 196,
éd.deGifford. ' v 9
Nor woo in jrhyne, like a blind harper 's sang.
Shakspeare, Love' 9 Labour lost, act. V,
se. 9.
And than gan he to go , like a glewemans
bytch
Sometyme asyde , and sometyme azere.
Fition of Pierce the Plowman, toi. «6.
Peut-être cette appellation est-elle d'o-
rigine Scandinave; on trouve dans 'Je
Gettpeki Beidrekt Konungt un poëte
nommé Gettom Blhidi.
(1) Mufatorjr Aptiquilalet Italicae,
t. U, col. 843.
(2) Elias CaireVet Folquet de Romans
séjournèrent petitiarit quelque tentas à la
cour de rempgreur Frédéric II ; délie de
Galeaz Visconli était remplie de. trouba-
dours ; Muratori , Rerum Ilalicarum
Scriptores, t. XIV; Croniea.di Çefèna,
année 1324.
(3) Ils ne craignaient même pas de les
provoquer; Sosteguo df Zanôbi dit dan*
la Spagna :
Ch'ora vi piaccia alquanto por la mano
Avostre borse, e farmi dono alquanto,
Che qui bo già finito il quinto canto.
Quadrio assure en avoir vu un manuscrit,
dont l'écriture était certainement du 14*
siècle ; Stotia e Ragione d'ogni poetia ,
t. VI , p. 548. Le Romans de Fierabras
d'Alexandrie et le Livret de Charte—
maine se terminent par ces deux vers :
Dieu vous garisse tons qui l'avez escoutee !
Si que pas ne m'oubli qui la vous ai chantée.
(4VCourus,- recherchés.
(5) Ap. Barbazan, t. III, p. 409.
(6) Traveller's Song , v. 275 : Qu'ils
viennent du midi ou du nord , si leurs
lais sont beaux , celui qui veut élever sa
renommée au dessus des autres seigneurs
le reconnaît par de magnifiques* récom-
penses.
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— 313 —
Voyageant sans cesse la harpe à la main, et s'arrètant par-
tout où ib trouvaient des intelligences pour les'éclairer ou
les entendre, les jongleurs étaient comme une presse vi-
vante qui rapprochait les nations les plus diverses par les
mêmes plaisirs et les mêmes émotions} disciples et maîtres
tour à tour, ils unissaient toutes les intelligences dans un
vaste réseau de poésie, et faisaient des croyances et de la
littérature de chaque peuple la tradition et les idées de l'Eu-
rope entière. Par la réponse que Riquier suppose qu'Alfonse
de Gastille fit à sa requête , on voit que les troubadours
étaient fort répandus en Espagne (1) et en Italie (2). Les
poètes français n'étaient pas moins nombreux en Provence;
il nous reste des chansons où ils parlent de leur voyage (3),
et les troubadours se plaignent eux-mêmes «de la quantité de
(1) Atsi es a cordât
Per Espanha de <3
Perque pot hom t
Als noms que s
Ap* Diez, Poésie der Troubadours, p. 316.
La poésie espagnole avait de tels rap-
ports avec !a provençale, que le marquis
de Santillana ( ap". San chez, Coleceion
de poesias Ca$tellana$,t.\, p. lvi), l'ap-
pelle Limousine. Ils s'étendaient jus-
qu'à la langue. Bernart d'Auriac dit, en
parlant d'une guerre des Français avec
les Espagnols ;
Et auziran dire per Arago
Oïl e nenil en luec d'oc e de no.
Ap. Raynouard , t. IV, p. 241.
Alfonse II et Pierre III , rois d'Aragon ,
ont même fait tous les deux des vers pro-
yençaui ; Poésies des Troubadours, t.
III, p. 18; Poètes français antérieurs
à Malherbe , t. I , p. 229. Hugues de Ma-
taplana , Raimond Vidal , Girard de Ca-
brera , Pons Barba , etc. , étaient Cata-
lans.
(2) Hom los apel bufbs
Co fa en Lombardia.
Ap. Diez, p. 347. .
Plusieurs célèbres troubadours étaient
Italiens : Bartolome Zorgi était né à
Venise, Bonifaci Calvo à Gênes , Sgrdel
h Mantoue et Albert de Malaspiria dans
son marquisat. Folgore di San Gemî-
niano nous apprend que c'était l'usage en
Italie de
Cantar, danzar alla prorenzalesca.
Poeti delprimo secolo, U II, p. 175.
Dante dit, Convilo,p. 95 : Que si i (mal-
yagi uomini ditalia) fanno vile lo parlare
italico, et preziqso quello di Provenza. Et
le goût du provençal était si répandu ,
que cette indignation patriotique ne l'em-
pêcha pas de mettre dans la bouche d\Ar-
naut Daniel plusieurs tercets en langue
provençale; Purgatorio, c. XXVI, st.
47-49. Dans le 14e çièçle , le peuple l'en-
tendait encore si bien , que l'auteur du
Cento Kovelle antiche cite en original
un canzone d'un troubadonr. L'italien
devait être aussi bien connu en Proven-
ce , puisque Pétrarque , qui vivait h Avi-
gnon, et était amoureux d'une dame
languedocienne, ne l'a jamais célébrée
daqp une autre langue.
(3) Quant parti sui de Provence
Etdutems félon,
Ai vôloir que recommence '
Novele chanson.
Perrind'Ançecort; ap. Roquefort, État de
la Poésie françoise, p. 63.
. Aq repairier que je fis de Provence
'S'esmut mon cuer un petit de chanter.
Poésies du Roi de Navarre, 1 1 , p. 231.
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— 314 —
Bretons (1) et de Normands qui parcouraient leer pays (2) #
Les trouvères passaient incessamment de France en Angle-
terre ; ils y retrouvaient la même langue, les mêmes mœurs,
jusqu'aux mêmes seigneurs 9 et Roger de Hoveden nous
apprend que Richard I (3) avait fait venir des jongleurs de
France pour chanter ses exploits (4). Ils étaient si répandus
en Italie , que les magistrats rendaient contre eux des or-
donnances de police et leur défendaient de stationner sur
les places publiques (5). Les minnessinger allemands avaient
aussi l'habitude, sinon la passion des voyages (6), quoique
peut-être ce fût moins pour eux une occasion tle répandre
leurs idées que de recueillir celles des poètes étrangers (7).
(1) Probablement des musiciens ; et
nous ne serions pas surpris que normand
signifiât des chanteurs, ce qui donnerait
encore bien plus de poids à notre opi-
nion.
(2) Van ertàan duy e duy c
Date më*que joglars suy,
Car es Bretz o Normans
E vey en tans
Perqu'es aïs pros dompnajes.
. Ap. ftaynouard , t. V, p. 380.
Un passage du roman de Flamenca mon-
tre que la littérature des trouvères était
fort populaire en Provence :
L'us (i»glar) viola lais del Cabrefoil ,
E l'autre cel de Tintagoil:
L'us cantet cels dels Fis Amanz ,
E l'autre cel que fes Ivans.
L'expression viola lais confirme encore
ee que nous avons dit plus haut sur le
sens priiriitif de lai.
(3) Ou son chancelier, suivant Tyr-
Whitt; Chauccr, t. IV, p. 62.
(4) De regno Francorum cantores et
joculatores moneribus allexerat , ut de
• illo canerent in piateis ; p.. 103,
(5) Ut cantatores Francigenarum in
piateis comunis ad cantandum mqrari
non possent ; ap. Muratori , Antiquitales
Italicafi, t. II, c. xxix, p. 16. Celtè or-
donnance fut rendue en 1288 par le Ma-
gistrat de Boulogne.
(6) On- voit encore en 1666 un meis-
tersangér , Christian Bâfrer , aller en
chantant de. Nuremberg à Kopenfrague,
et recevoir' partout une hospitalité em-
pressée; Grimm , Meisterqesanp, p:33.
(7) Autune littérature ne fut moins
originale pendant le moyen âge que celle
de l'Allemagne : elle ne marche que d'i-
mitations en imitations. Après les Scan-
dinaves, dont le Nibelunge ftot et le Kut-
run s'approprient les traditions , elle
imite les Français avec une si infatigable
constance , qu'il n'est peut-êtf> pas un
seul vieux poème français dont on ne
connaisse quelque version allemande,
depuis le lienàrd jusqu'aux cycles de
Charlemagne et>d 1 Ar.tus. Puis, ce qui
semble plus étonnant encore , la poésie
sôuabe s'efforce de calquer" celle des
troubadours ; l'empereur - Frédéric I
(Rothbart) composa des vers romans :
Plas mi cavalier francez,
E la donna Cathalana , etc.
Ap. Nostradamus, Histoire et Chronique de
Provence, p. 132.
Les imitations du comte Ruodolf von
Niuwenburg sont incontestables, et il
n'est plus permis de croire à 1 originalité
detMinnelieder, depuis qu'une immense
quantité de ressemblances ont été signa-
lées par Gorres , ÂUleuttche Meislerli*-
der, Introd*, et. par Diez, Poésie der
Troubadours, p. 261-262, note. H est
cependant certain que , ne fut-ce qu'à
cause de l'Emp'ereur, l'AIIoma^ne exerça
sa part d'influence sur ié développement
européen. Dans âne chanson d'Audefroy
d v Arras (RbMancéro François, p. 21)*
Argentine se réfugie* à sa cour quand,
elle est chassée par son mari , et non à
celle* du. roi dé France ; le douzième cou*
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— 315 —
Un des plus célèbres, Walther von der Vogehveide, diatlt :
Ich han lande vil gesehen (1 ) ;
un autre, Reinmar von Zweter (2) , devait avoir visité la
Scandinavie , puisqu'il célèbre Erich von Tennemarke (3) ,
et Rumelant adressait des vers à un scalde et chantait le
meurtre du roi Harald (4). Les rapports entre l'Allemagne
et la Provence étaient certainement directs et fréquents ;
Wolfram von Eschenbach dit de son Parzival :
Von Provénz in Ttltschê lant
Die rechte mère siat gesant (5);
et plusieurs troubadours parlent de l'esprit vulgaire des Al-
lemands (6) et comparent leur langue à l'aboiement des
chiens (7). Lès longues luttes de l'Allemagne avec l'Italie
avaient tellement familiarisé les minneginger ayecson idio-*
me y gtte, dès les premières années du 13« siècle , Thomasin
von Zejrklàre composa un livre en italien sur les mœurs des
plet montre encore plus évidemment Meistefgetang, p. 166, car nous n'avons
1 autorité et le respect qui s'attachaient pas eti l'occasion de consulter' le recueil
au nonvde l'Empereur : de.Srttller. ' . "
Plain sunt de grant bonté, d'onor et de (5) A p. van der Hagen und Bilsching ,
largesse, Grwvdrùt , p. 108. Les véritables trfl-
Valor qui lor defent malrestie et paresse di lions sont venues de Provence dîfcs la
Lessempntetc^ndoitetapreritetadresse, terre d'Allemagne.
Tant qu a l'Empereour servent par lor .
proesce. w) Aramanstrob.deschausitzevaans.
Ce passage est d'autant plus remarqua- ' Peire Vidal j ap. Diez, Poésie, p. »r.
ble, qu'Audefroy écrivait vers 1300, à Té- /->•«,'' , v. , • *
poque la plus brillante de la maison. de W.Bkw parlera semblalairar de cans.
Souabe. Id.,Jocctf.
,v WtonrtungvonMifmetingern, 1. 1, taréntd'Alaiiiaîgna...
*Mu£ àl ™ï l ™ de \l à Vï „ , Abfersargotar...
(2) Il figure ainsi que Walther dans le . Lairan , quant se sembla
StngerkriecufWarlbwre., ^'unscansenrabiatar.
(3) Einkunigderwolgekrœnetgat,ete. PelredelaCaravanaî ap.Raynouard,t.IV,
Sam. v. Min. ,'Lll, p. i&. p. 197.
Nous savons aussi , par les versée Tan- . Erasme appliquait la même expression
huser, qu'il avait visité l'Espagne, VIta- aux Anglais : Nobis latrare videntur
/?\ if -. c ^' v.- ~ wius quam loqui; ap. Jortin, t. II ,
(4) Nous citons ce fait d'après <Jrimm, p. 193. .
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— 316 —
coûbs (1). La part des Espagnols dans le développement eu-
ropéen ne peut se prouver par des témoignages aussi posi-
tifs ; mais il semble probable que les idées orientales se sont
répandues en grande partie par leur intermédiaire (2), et
Ton ne saurait croire que celles qui leur étaient propres ne
s'y soient point mêlées. D'ailleurs , si rares que soient les
faits, ils ne manquent pas entièrement ; les meilleurs criti-
ques reconnaissent l'origine espagnole du cycle des Amadis;
deux passages du Milagros de nuestra Senora de Berceo dé-
peignent le Mont-Saint-Michel de Normandie avec une exac-
titude qui suppose une connaissance personnelle ou une tra-
dition oculaire (3), et une foule d'expressions (4) et d'imita-
(1) C'est lui-même qui le dit dans son
Wehche Gast :
*■ Alsoicbhanvorgesait
An mefnembucb von defHufschait
Daz ich welihischen han gemachet
(a) Ce n'est pas seulement è cause de
leur position géographique-, mais de
leurs connaissances et de leur goût pour
la littérature orientale. Lors.de la prise
de Càlëanasor en 998, il y eut , suivant
les historiens , une apparition qui chan-
tait alternativement en espagnol et en
arabe : Almanser a perdu son tambour
à Calcanasor ; et cette croyance ne se fût
point établie , si ce n'eût pas été un usa-
ge populaire. Plusieurs manuscrits espa-
gnols sont écrits en caractères maures-
ques (voyez Notices et Extraits des Ma-
nuscrits, t. XI) , et les poêles préfé-
raient souvent l'arabe à leur propre idio-
me, d'après Eichorn, AUgemeine*Ge-
.schichteder Cultur und Lileratur y %: I,
p. 121. Sanchez va plus loin eucore : A
poco mas de- un siglo de su conquista ,
losChrislianos que quedaron càutivos de
l>s Moros, olvidado su propria lengua,
ni bablaban , ni* leian, ni escriblan sino
en la arabiga ; Coleccion depoesias cas-
t'ellanas anteriores al siglo XV. V. aussi
Aldrete,ap. Id. t 1. 1, p. 48, et du Cange,
Préf., p. xxvi, g 31. Le Cancionero de
Romances Morescos serait d'ailleurs à lui
6«ul une preuve suffisante de l'influence
de la poésie arabe sur les Espaguois*.
(3) San M igael de laTumba es m grand
monasterio
El mar lo cerca todo,eIli iace in medio.
St. 317.
Cerca una marisma, Turâbaèra
clamada,
Faciase una isla cabo la orellada ,
Fqcie la mer por ella essida é tornada
Dos veces en el dia, ô très à la vegada.
St.433.
(4) Ainsi, par exemple, en provençal
et en français les dérivés de tnagister
avaient Conservé un sens général. Cepen r
dant il se limita quelquefois en français;
maître est synonyme de médecin dans le
Romans de Cleomades (ap. Warton, t. I,
p. ccxji) , et maestro a la même signifi-
cation dans le Poema de Âlexandro, st.
1691 ; maestria signifie même aussi mé-
decine , remède ; Vida de Santo Domingo
de Silos , st. 589. En allemand , au con-
traire, meister désignait un poëte (Tris-
tan, 4616; titurel, st. 2395), et maes-
tria nous semble pris dans le même sens
par l'auteur de Rey Âpollonio ( ap. Cas-
tro, Bibliotheca espanola, t. II, p. 504) ; .
il commence son-poëme par ces deux
vers :
Conponer hun romance de nueva maestria *
Del buenr Rey Apolonio é de su cortesia.
On lui donnait aussi quelquefois celte
acception en français :
.. Viez une nouvel estoire
C'pn doit bien avoir en mémoire ;
Long temps a este adirée
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tions (1) indiquent des rapports qu'on ne peut expliquer par
l'influence des Provençaux , parce qu'il ne s'en trouve au-
cune trace dans leur littérature (2).
Un autre fait concourut puissamment à l'unité de la poésie
européenne : la supériorité de la langue française fut una-
Mais or l'a ans malstre trouvée
Qui l'a translatée en roumanz .
Romant du Renard; ap. Catalogue de La
FalUere, t. II, Belles-Lettres, p. 189:
L'Arcipresle de Hila nomme ses fables
enxiemplo , et les poètes allemands du
moyen âge (Boner, Strickœre; etc.) appe-
laient les leurs bispel : le mot est diffé-
rent , mais l'idée est la même. Les Pro-
vençaux avaient adopté le mot et l'idée
des Latins , fabel ; Peyre Cardinal , ap.
Raynouard , t. «IV, p. 566. Nous devons
cependant dire que l'interprète de Saint-
Irénée a pris exemplàr dans le sens de
typus, figura, et que, dans son livre
imprimé en 1480 , J Hérolt ( Discipulus )
appelle ses fables ou plutôt ses histoires
exempta. Ce qui semblerait confirmer l'o-
rigine teutonique de cette signification
donnée à enxiemplo, c'est que les Anglo-
Saxons traduisaient TroLpxfioh} parftto-
tpell , qui est certainement le bey-spiel
des Allemands, et ils ne paraissent pas a-
voir emprunté cette expression , car ils
rendaient aussi sùayy sXtov par god-spell.
Dans la vieille langue espagnole, les
contes s'appelaient frantiat , et cette
expression avait certainement été inspi-
rée par une connaissance directe de la
littérature française, qui en était extrê-
mement riche.
(1) C'est surtout dans PArci preste de
Hita que l'on trouve des preuves de l'in-
fluence des trouvères : la guerre de Dona
Quaresma avec Don Carnal est imitée de
la bataille de Karesme et de Cbarnage ,
ap. Barbazan , Fabliaux , t. IV, p. 80,
ou du Ms. 274 bis , B. R. , fonds de Notre-
Dame, fol. 25, recto (le même sujet a
été aussi traité en italien, Tragicomedia
di tquadrante Carnaval et di Madona
Quaresma, Brescia , in-8°). Les stances
1202-1208 rappellent des vers cités par
Roquefort , Etal de la Poésie françolse ,
p. 106-131, etc. Quant aux rapports
avec les Provençaux , ils sont trop nom-
breux el trop avérés pour qu'il soit Dé*
cessaire de nons y arrêter ; voyez, entre
autres, Velasquez, O ri gènes de lapoe-
. sia castellana , p. 49 et seq. , 123, etc. ,
trad. a Hem. de JDiez.
(2) Les'autres peuples sont restés trop
étrangers au développement de la poésie
européenne, ou n'avaient pas une vie
assez originale et assez- indépendante
pour que nous ayons à nous en occuper ;
nous nous bornerons à dire que les Bra-
bançons avaient , dès le commencement
du 14 e siècle, des collèges de poésie com-
me en Provence el en Allemagne (Wil-
lems, Aen de Belgen, et van Wyn,
Avondstonden, 1. 1, p. 299, 346 et seq. ;
on sait , au reste , que dans les grandes
villes de l'Orient les conteurs de profes-
sion sont réunis en corporation , et re-
connaissent un chef décoré du titre de
scheihk-elmeddah , maître des conteurs
de café ) , et qu'à en juger par une tra-
duction a\\emànâe(FurstWladimirund
dessen Tafelrunde , Leipsifc , 1829) , les
traditions romantiques auraient aussi pé-
nétré dans la poésie russe. Tschuzilo, le
dompteur de dragons , paraît inspiré par
Srgurth Fafnisbani, et Ton croit recon-
naître dans la Table ronde de Wladimir
(voyez aussi Kartaus dans le Russische
Volksm&hrchen , p. 208) une imitation
de celle du Roi Artus ; mais le traduc-
teur anonyme s'est donné de si malheu-
reuses licences, qu'on ne saurait accor-
der aucune confiance à son travail, et
d'ailleurs la table ronde n'est pas une ex-
pression qui appartienne au cycle d'Ar—
tus. Dans la ballade anglaise Sir Cau-
line, ap. Percy, Reliques, t. I, p. 43,
on trouve , P. n , v. 111 : r
Out every knighte of his round table
Dld stand both still and pale.
Mathieu Paris appelle les tournois hasti-
ludia mensae rotundae; voyez aussi Ro-
quefort, Glossaire, t. II, p. 595; et
Dugdale , Baronage of England , qui est
encore plus explicite. Il parle des fêtes
que Roger de Mortimer donnait à Kenil-
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— 318 —
nimement reconnue (1), et lai donna une popularité uni-
verselle; alors, comme aujourd'hui, elle servait d'instru-
ment et de centre à la civilisation, et de passeport à toutes
les traditions. Sans doute les conquêtes des Gallo-Normands,
l'empressement orgueilleux qu'ils mettaient à l'y établir (2) r
leur renommée chevaleresque si puissante sur l'imagina-
tion des peuples , les lohgues expéditions dès croisades, où
la bravoure leur assurait le premier rang , quand il ne leur
appartenait pas parle droit de leur naissance, contribuè-
rent à la répandre; ndais il y avait dans sa facilité à saisir
toutes les idées, et sa clarté à les rendre, un caractère pro-
videntiel qui la destinait à sa mission d'initiatrice et d'inter-
médiaire de tous les progrès. Avant la conquête de Guil-
laume , le français était déjà la langue des rois d'Angleterre
et de leurs grands barons (3) ; le Saxon Ethelred II faisait
élever ses fils èn France (4) , comme , 150 ans plus tard, le
Normand Henri II (S). Sous la domination de la maison
d'Anjou, il devint, pôur ainsi dire, la langue .nationale;
irorth , à l'occasion de la chevalerie -que Molt ot en la salle Barons ,
venaient de recevoir ses trois fils : And 5* si fu ,a Relne ensemb,e i 1
there began the round table , so called SASSÎ Uï' ^fiSST e '
i *u«» «u„ «,k«. i« Mainte bel e dame courtoise,
by reason that the place wherein they Bien parlant en langue françoise.
practised those feats was a strong wall
made in a round forme; voyez aussi Du (2) Montais et lingua, quocunque venire
Cange, s. v°. Au reste, il est impossible -, . . 4 J i ?® ban *j
de në pas reconnaître une foule f imita- Informant propria, gens effioaturut
tions: outre le Bova Karolovitsch , dont r .„ _ , , ~ ... , , . 9
nousavonsdéjàparlé,laPouleaukœufs dit Guillaume de la Pou.lle , le chantre
d'or (a P . Dietrich, Ruuuche Volksmahr- de ,I e ™ ft ex .P lo,t * ei ! S ; ci \ e el en U K alie -
«fa», p. 125) se trouve aussi dans les JA^rJ^ ^J"?
contenu comte de Caylus et dans ceux (Edwardo Confessore) et sub alus Nor-
deMusausîEjneljan, le Fou (14. p. 171), "annis mtroductis... Fraucorum mores
rappelle le Pervonto du PentameroJ] m mnUl * ,raila ? 1 » ga«<c««n.«dioma om-
iourl c 5*etc magnâtes m suis curns tanquam
(l)W D riI,'d cdeNorm«Ddie, dit TJÏÏ^jT^l^TiXhF T
itml'Urtanu.: i "riTcheL t IH S"
c ^„„_^, . . yvI „ *wo , voyez aussi lui dnesne , 1. ni , p.
a^rAWn'çota, 370, ett. IV, p. 842.
_ j .. i . , « W»tl*m,. p. 172 , 174.
On regardait la connaissance du fran-
çais comme une preuve de bonne édu- (5) Du Ghesne, t. JII, p. S65; Ingutf
cation ; ainsi , dans son Romans de Lan- dit même qu'on prêchait le peuple en ro-
eelot du Lac, Chrestien de Troyes ajoute man à la fin du 11* siècle ; Manillon ,
à la description de la cour d'Arti» : Ammalet Ord* & Beneàiçti , I. LXX.
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— 319 —
au milieu du 13* siècle, les rois publiaient encore en fran^
çais les proclamations qui intéressaient le peuple (1). Quatre*
vingts ans après , c'était la seule langue admise dans l'ensei-
gnement des écoles (2) ; l'usage de l'anglais était interdit
aux élèves, même pendant l'heure des récréations (3). Les
ballades destinées au peuple étaient elles-mêmes écrites en
français (4), et encore à la fin du 14« siècle, des poètes re-
nommés désertaient leur langue , la langue à laquelle ils
devaient leurs succès, et adoptaient celle des trouvères (5);
Sans être aussi nombreuses, les preuves de la popularité
du français en Italie sont assez convaincantes pour ne lais-
ser aucun doute. H n'avait point à y lutter contre l'attache-*
ment à un idiome national > dans le 13 e siècle , on y comptait
(1) L'engagement d'accorder toutes les
réformes , que prit Henri III, le 18 octo-
bre 1259, était en français; ap. Rymer,
Foedera, p. 378.
(2) Children in scole, ageiîst the usage
and raauir of ail others nations , beeth
compelled to levé hire owne langage ,
ànd for to construe hir lessons and hir
thynges in frenche ; Trevisa , Transla-
tion of Hygden's Polychronicon ; ap.
Boucher, Glossary, p. 39, 40. Thus
corne* lo ! Engelond into Norraannes
bonde* and the Norraansne couthe speke
tho bote her owe speche , and speke
frenche as dude (did) at om , and hère
chyldren dude also teche; Robert of
Gioucesler, p. 364, éd. de Hearne. Le
français^ était devenu tellement usuel,
que, suivant Mathieu. Paris,, sub anno
1095 , Quasi homo idiota esse't, qui lin-
guam gallicam non noverat., ac proinde
régis conciliis interesse non poterat. On
déposséda même un évêque , en 1078 ,
parce qu'il ne savait pas le français;
Mabillon , A et a Sanclorum Ordinu S.
Benedicti , t. IX , p. 858.
(3) On lit dans un statut du collège
d'Oriel à Oxford, de 1528 : Si qua inter
se proférant, colloquio latino, vel saltem
gallico, perfruantur.Un règlement sem-
blable existait au collège d'Exeter en
1530 ; ap. Warton , 1. 1 , p. 6.
(4) On en connaît une sur la mort de
Simon de Montfort , à la bataille d'£->
yesham , en 1263 ( ap. Ritson , Aneient
Sangt and Ballad$ l t. I , p. 15) , et une
autre sur la Commisrioun da Traylle-
bastoun vers 1306 ; Id. , p. 22.
(S) Gower, le célèbre auteur du Çwn-
fetsio amdntis , écrivit en français cin-
quante ballades et un ouvrage sur l'ex-
cellence de la virginité et h dignité du
mariage , intitulé* Spéculum Amantis ;
Warton , t. II, p. 335 , 536 , et de La
Rue , t. III , p. 268. Les poètes anglo-
saxons restés fidèles à leur langue tra-
duisaient ou du moins imitaient les poë—
mes français : nous n'en citerons qu'un
exemple ,* mais, il est fort remarquable;
ce n'est ni un conte nr une tradition ,
mais une satire. L'original du poème
publié par Hickes, Thesauru$, 1. 1, P. i,
p. 231 :
Fur In see , bi west spaynge .
Is a lond ihote Cokaygne ,
est dans Barbazan , t. IV, p. 175. La re-
nommée de la langue et de la poésie
françaises n'empêchait pas non plus les
trouvères de traduire les poêles anglais;
Marie de France dit dans l'épilogue de
ses fables :
£ur amur le cumteWiUaujae,
e plus vaillant de cest royaume,
M'entremis de cest livre feire
E de l'angleiz en roman treire.
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— 320 —
jusqu'à quatorze Jangues particulières qui se divisaient en
plus de mille dialectes. Aussi Brunetto Latini écrivit-il sou
Trésor en français (1), et il déclare au commencement qu'il
le préfère à l'italien, parce qu'il est plus répandu et plus de-
lictable (2). Dante lui-même, malgré ce que son patriotisme
avait de farouche , n'hésite pas à le reconnaître dans des
termes qui rendent son aveu encore plus significatif. La
langue d'Oil, dit-il (3) r , est si universellement populaire,
qu'elle réclame, cdinme lui appartenant, toutes les tradi-
tions qpi courent parmi les peuples.
Les Allemands la préféraient aussi quelquefois à leur
Idiome national (4): en 995, le discours d'ouverture d'un
concile allemand (5) fut prononcé'en français par un évêque
allemana (6). Le Romans de Rou dit d'un ambassadeur de
l'empereur d'Allemagne :
Cosne sout en thioiz et en normant parler (7) ;
t. XXIV, p. 669. Dans la seconde moitié
du lie siècle , la célèbre Mathilde, com-
tesse de Toscane , tenait déjà à honuenr
de parler français ; Donizon , ap. Mura—
ton , Rerum liai. Script. , t. V, p. 365.
(3) Allegat ergo pro se lingua Oïl ,
quoa propter soi faciliorem ac delecta-
biliorem vulgarilatem qui cq nid redac-
tum sive inventum est ad vulgare pro—
saicura , suum est ; De Vulgari Eloquio ,
1.1, c. 10,
(4) ChroniconÂbbatisUspergensis{$&t
Conrad de Lichtenau), anno 937. Pour
remplir leur mission, il fallut que les re-
ligieux que saint Hugues, abbé deCluny,
envoya en Allemagne sussent le fran-
çais ; Vita S. Morandi ; ap. Lambecius,
Comment, de Bibl. Caetarea Yindobo-
nensi, t. II, p. 892.
(5) AMouson-sur-Meuse.
(1) H se trouve à la Bibliothèque du
Roi, dans les manuscrits n?« 7066, 7067,
7068 et 7069 ; ce fut Bono Giamboni qui
le traduisit eu italien.
(2) Et se aucuns demandoit pourquoi
chis livre est escrit en rourçans selon la
raison de France... , je diroie que ch'est
pour deus raisçns : l'une pour donner la
matière plus ostendible a tous vertueux
et nobles corages... ; l'autre pour ce que
la parleure Françoise est la plus gracieuse
et delictable de tous autres languages, et
par conséquent la plus commune entre
tous les princes chrestiens. Le Vénitien
Martino da Canale écrivit aussi sa Chro-
nique de Venise en français : Parce que
la langue françoise cort parmi le monde
et est plus delitable a Wfb et a oir que
feule autre; Notices et Extraits des Ma-
nuscrits , t. V, p. 270. Vers 1150 , Henri ,
beau-frère de Guillaume I , roi de Na-
ples , retnsa de se mettre à la tète des (&) VMque de Verdun, dont le nom,
affaires parce que : Francorum linguam Ay V om 8 J mble indiquer une origine
ignorabat , quae maxime necessana erat demuÀe ; Concilia, t. IX , p. 747.
in curia; Falcandus ? cité dans les Mé-
moires de l 1 Académie des Inscriptions, (7) V. 2377.
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et le Bomans de Garin H Loherene , de cplalre Allemands de
Metz :
Riche home furent et searent bien romans (l).
Un passage du Romans de Berte aus Grans Pies est plus po-
sitif encore: *
Tout droit a celui temps que je ci vous devis V *
Avoit une coustume eus el Tyôis pais,
Que tout li grant seigneur, li conte et li marchis ,
Avoient entour aus gent françoise tous dis
Pour aprendre françois leurs filles et leur fils (9).
Aussi n'est-ce pas seulement dans les romans imités des
trouvères que se trouvent des mots empruntés à leur lan-
gue (3), on en reconnaît dans les poèmes qui par Jëtir esprit
(1) V. 20346.
(2) St. V, p, 10. M. Mono se trompe
en disant, Teutsche Heldentage, p. 243,
que l'expression Thyois désigpe toujoun
les habitants des Pays-Bas et du Bas-
Rhin ; Adenez parle ici de la Hongrie, et
le vers do Bornant dejiou que nous ve-
nons de citer n'est pas moins évident ;
nous "en donnerons encore trois preuves.
Ou liïï^p. de La Borde, Eitai tur la Mu-
tique, t. II) dans une chanson du comte
de Bar, retenu en Allemagne par Othon,
qûi fut depuis l'empereur Othon IV :
• A nos parens ét a toz nos amis
Avom-i-nos mile bone atendance ,
Parcoi soions hors du Thyois pais.
Le sens est d'autant plus évident, qu'elle
est adressée au duc de Brabant, dont il
réclame l'intervention. Un passage du
Romans de Brut n'est pas moins clair :
Manda Braibençons et Flamens,
Mandâ Hanuieft et Lorens,
Manda Frisons, manda Tiois.
V. 40507.
Tioit désigne certainement un peuple
différent , et son sens n'est pas plus dou-
teux dans ces vers sur la bataille de Bo-
vines :
•4
,8us quoi (le char) ...
Seoit«l non de l'Emperiere
Le dragon, l'aigle et la baniere;
François contre terre tout versent.
Quant Tyois'qui entour conversent
v oient le dragon trebuchier
Et l'aigle dore descruchier.
Guiart, VI, p. 305, éd.,de If. Buchon.
Il faut cependant reconnaître que M.
Mone n'a eu que le tort de donner trop
de généralité à son opinion. On lit dans
la Bible-Guiot, v. 175 :
A grant tort les apelons Princes :
Des estoupes et des orevices
Font matnz Empereors et Rois
Li Alemant
Empereors
et li Tiois ;
et dans une viè manuscrite de saint
Remi : - '
Toringe estolt adonc nommée
La terre qui or "estnommee ,
Tiesche terre.
La poésie française était même cultivée
en Allemagne (HUtoire littéraire fala
France, t. IX, p. 173); Brunon, arche-
véqne de Trêves de 1101 à 1123, l'aimait
et s'y exerçait souvent : GaHicano co-
thurno exercltatus ; Yvon , ÈpUtolae ,
note, p. 246.
(3) Parlieren , refloit , sainte , schan-
tait , schanze , etc. ; dans le Trittan de
Gbttfried il y a jusqu'à des vers français
entiers que le public allemand devait
certainement entendre :
Chiveilir. damesele;
Ma Munde Isot , ma bele.
ai
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- 322 —
et leur sujetj appartiennent le plus évidemment à l'Allema-
gne (1).
La popularité du français ne s'étendait pas seulement chez
ses plus proches voisins (2), il s'était répandu dans l'Europe
tout entière ; pendant le 13 e siècle, il resta, pour atpsi dire,
une langue usuelle à Gonstantinople (3), et en 1300 on le
Les noms du Grave Buodolfont conser-
vé leur forme française, Gilot, Bonifait,
Beatrise , et l'on y trouve walschè mile ,
f.H,1.21,etid.,1.16:
Dp vant here ein halp brot
Bas man da heizet gatlelf
on trouve cependant waslel brede dans
Châucer, Canterbury Talet , prol. , v.
147. 11 y a aussi beaucoup de mots fran-
çais dans le Ruolande* Liet de Chunrat
et l'Aventure Krone de Heinrich von der
Turlin. Ce~roman ( les aventures de Ga-
"wein),.
*
ÎMe er in tutsche zung
Von franzoyse bat gerichtet,
est imité dejÇhristian de'Troys, et ne
semble pas avoir été connu par les au-
teurs de l'Histoire littéraire; voyez
t. XV, p. 246.
(1) Ainsi, dans le Nibelunge Not , ko-
vertiure , garzun , qui se retrouvent , le
premier dans le Klage, v. 1453, et le
second dans le Pitrolf, v. 9569; dans
le Rabenschlacht , schevolir ; dans le
Sehwagen-Spiegel, galopper, etc. Il y en a
encore plus dans les poèmes qui se ratta-
chent à d'autres cycles; dans le fyille-
halme von Or an se, zoye (joie) et pensen ;
dans le Trvjanischer Krieg de Kuonrad
▼oh Wirzeburc, zimer (cimier) et pa-
villon , etc. On remarque aussi beaucoup
de mots français dans les poésies latines
des 10 e , 11 e et 12 e siècles , dont les au-
teurs étaient probablement des moines
allemands ou brabançons : dans VUni—
4 bot, auricuiae (oreillers), tonna ; dans le
Ruodlieb , boga (bague) , causa (chose) ,
gamba, parafredus (palefroi), truta
(truite); dans YEcbasis, folios, frivo-
lum , torta panis; dans le Reinardut
Vulpes, anus (anneau) , brancus, bu,rsa,
compater (compère), emenda (amende),
pensare, rasorium, temo (timon), etc.
On en trouvé égalemefti on grand nom-
bre dans les poésies flamandes du moyen
âge : dans le Ferguut, assaut, v. 278;
asselieren , v. 4202 ; batseleer ( bache-
lier), v. 5119; bliaut, v. 4224 ; campioen,
v. 4259; cartel ; v. 4224; coverture , v.
12 j craihiert (crier), v. 2502; crupiere
(croupe), v. 5987; deduut (déduit), v.
90 , 1990 , etc. ; dans les plus vieilles
pièces dramatiques (a^ffforae Belgicae,
P. VI), boken (bucquer, v. fr.) , ciere
(chair) , desterier, gai, pas, peis, preus,
staminé (estamine) , tripe, vihaert (vieil-
lard), etc. La poésie flamande a, comme
on sait, beaucoup imité la poésie des
tronvères : le Betnaert-de Maerlant a
une source française, ainsi ijue le FlorU
ende Blanjsefloer de Diederiç van Asse-
nede (ap. Horae Belgicae, P. \\\),Caerl
ende Elegast (W. P. IV ), Lanlsloot ende
dieseone Sandrijn, Renout vafy Mantai-
baen (Id. P.V); et le Ferguut, que vientde
publier M. Visseher, est certainement
une imitation des Aventures de Fregns
par Guillaume de Normandie 4 Bfs. jB.
R. , n° 7595. Les imitations des romans
carlovingiens étaient si nombreuses, que
Maerlant disait, à la fini du 13 e siècle :
Die scone walsebe vateche poeten,
Die meer riraen dan si weten,
Belieghen groten Carel vele
In sconen worden ende bispele.
Ap. Hoffmann von FaUenleben , Horae Bel*
gicae,V.l,p.M.
(2) L'eâpèce de renouvellement de
l'Eglise d'Espagne , qui eut lieu à la fin
du 11* siècle, fut amené en grande par-
tie par des moines français ( Rodericus
Ximenes, Res in Bispania gestae, l.VI,
c. 26 , 27, 28) : ils durent y répandre la
langue et les idées de leur patrie. On y
parlait encore français dans le 14* siè-
cle; Histoire littéraire de la Frjapce,
t. IV, p. 279.
(3) Histoire littéraire* t. XVI, p.
159. M. F* Michel * metné publié* on
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parlait à Athènes et dans la Morée (1). L'invention du Des*
corts, de ce poëme où se mêlaient et s'enlaçaient quatre ou
cinq idiomes différents (2), prouverait à elle seule le goût
du moyen âge pour les langues étrangères, et la connaissance
qu'on en avait acquise (3). La communication intellectuelle
des peuples les plus éloignés n'était donc pas seulement un
hasard, bien invraisemblable, sinon ii
circonstances favorisaient son activité et son étendue. La
■ •
poëme grec sur Arlus et les Chevaliers
de la Table ronde; Tristan, t. Il, p.
27-4, et M.Visscher en a donné une autre
édition ; Ferguui, p. 198. Nous ne savons
si c'est le même que celui dont parle Cru-
siug, Turco-Graecia , p. 489 ( âtSa^cu
liarluri, probablement Régis Arlun );
mais nous connaissons un poëme en vers
grecs sur Bertrand du Guesclin, impri-
mé à Abbeville en 1487, et Du -Gange en
cite un sur Apollonius deTyr, probable-
ment imité du français ou de l'allemand ;
Gtossarium ad Scriplores mediae et in-
fimae graecitatis. Index auctorum, t. II,
p. 36 , col. B.
(1) Muntaner ; ap. Du Cange, Glossa-
rium , préf. , § XVII.
(2) Pasquier, Becherches de la France,
h VII, ç. iv ; Sainte-Palaye, Mémoires
de l'Académie, t. XXIV, p. 672; on en
trouve deux exemples ap. Raynouard .
t. III, p. 133 et 396.
(3) Le Roman de Flamenca dit d'une .
femme :
E saup ben parla r bergono,
Franc es, e Mes , e breto.
La Curne de Sainte-Palaye a publié
dans les Mémoires de l'Académie des In-
scriptions , t. XXIV, p. 671 , une pièce
de Rambaut de Vaqueiras, poêle pro-
vençal du 15* siècle, qui peut montrer
jusqu'où allait l'abus et la diffusion des
connaissances philologiques ; nous eu
citerons seulement la dernière strophe :
c'est un amant hors de lui qui s'adresse
à sa maîtresse :
Prov.
Ital.
iranç.
Bels cavaliers , tant es cars
Lo vostr onratz senhoratges ,
Sue cada jorn m'esglayo. —
o me lasso ! Que faro ,
Si sely, que j'ey plus chera ,
Me tua , no sai pourquoy ?
CataL Ma dauna , fe que dey bos !
Ni pe 1 cap sanhta Quitera !
Espag. Mon corasso m'avetz trayto
E mout gen favlan furtado.
« Beau chevalier, tant m'est chère votre
honorable seigneurie, que chaque jour
redouble mes inquiétudes. — , Hélas 1
malheureux , que ferai-je , si celle que
j'aime le plus me tue, je ne sais pour-
quoi ? Madame, par la foi que je vous
dois et par la tête de sainte Quitère, vous
m'avez arraché mon cœur et l'avez dé-
robé par votre doux langage. » On trouve
aussi du français mêlé avec de l'anglais :
Mayden Moder milde ,
Oyez cel oreysouni
From shome thou me shilde,
E de ly mal feloun !
Ap. Warton, t.I, p. 90.
C'est en Italie que ce mélange , qui con-
duisit plus tard à la poésie macaronique,
était le plus répandu ; Daute lui-même
composa une chanson en trois langue»
alternant à chaque vers :
Ahi faulx ris per qe trai hâves
Oculos meos , et quid tibi feci ,
Che fatto m' haï cosi spictata fraude.
Ap. Crescimbeni , Istoria délia volgar
Poesia, p. 17.
On y entremêlait jusqu'à de l'hébreu :
. . . F ti saluto
Bramoso molto intender quale
H or sia il tuo stato , ch' a Dio piaccia
Ch' egli sia : e yfQ e felice.
Ciro Spontone ; ap. Crescimbeni, Comentari
ail' Istoria delta volgar Poesia, p. 32t.
Ce mélange avait lien même dans le
drame; voyez II Pantalone imbertonao
de Giovanne Briccio, et surtout I Poeti
rivati de Giacomo Ricci.
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— 324 —
curiosité agitait le9 Imaginations ; l'amour de l'inconnu et
du merveilleux était devenu une passion universelle ; des
milliers de jongleurs voyagaient incessamment pour le com-
merce des idées, et un idiome rendu vulgaire dans tonte
l'Europe par les succès littéraires et guerriers de la France
leur servait d'instrument d'échange (l). Si les traces ne sont
pas plus nombreuses, c'est que la poussière des bibliothè-
ques couvre encore une partie des monuments <jue nous
avons hérités du moyen âge , et que le temps en a dévoré
une autre (2). Si on les cherche en vain dans ceux que le
hasard nous a conservés (3) , c'est que l'imagination de cha-
que peuple se mêle aux traditions qui lui sont étrangères;
c'est qu'elle ajoute aux faits des circonstances qui les lui
approprient (4), ou donne aux mêmes idées des noms na-
(1) n n'en servit pas'seul ; le proven-
çal , pois l'italien et l'espagnol , lui dis-
putèrent la suprématie , et , ce qu'on ne
peut s'empêcher de remarquer, c'est que
toutes ces langues durent leur popula-
rité passagère à l'influence des Français.
Ce n'est pas depuis cinquante ans seule-
ment que , si nous osions le dire avec les
paroles de Bossuet ,. les peuples de l'Eu»
rope s'agitent et la France mène.
(2) Ainsi le Grave Ruodolf, dont nous
parlions tout à l'heure, est certainement
imité du français { G ri mm , Introd. , p.
28; Histoire littéraire, t. XV, p. 179-
193 ) , et l'original ne nous est pas par-
Tenu. Les sources du Romans de Garin
sont probablement d'origine germani-
que ; la plus grande partie des noms ont
une forme allemande , et le vers 10784
coufirme cette conjecture :
Si eon ele est a Coloigne en escrit.
Noos ne connaissons cependant pas de
poëme allemand sur le même sujet.
(5) On devrait, d'ailleurs, ajouter beau-
coup plus d'importance à la commu-
nauté des idées qui naissent des influen-
ces de l'histoire ou de la nature exté-
rieure , et sont, pour ainsi dire, locales ,
qu'à la ressemblance de faits qui se re-
produisent incessamment sous des noms
différents; Ainsi , par exemple , il y a
dans les romans d'Ogier, de Parcival et
de Tristan , une couronne qui fait per-
dre la mémoire tant qu'elle reste sur la
tête , et dans tous les trois elle n'en tom-
be que par hasard. Cette coïncidence ne
nous semble pas une preuve suffisante
d'imitation ; tous les poëtes pouvaient
symboliser la volupté par une couronne
d'oubli que la volonté ne savait point
repousser , et qu'un accjdent ^finissait
toujours par arracher du front. AU con-
traire, la louange du brigandage, qui se
trouve dans le Rinaldo espagnol et un
épisode du cycle du Cid, est si contraire
à la civilisation catholique et légale de
l'Espagne ( le genre picaresco ne se dé-
veloppa que sous le despotisme de Chér-
ies V) , qu'elle ne peut en être originaire.
Nous en dirons autant du songe cmî ap-
prend à Doua Atyla la mort de son mari ;
cette lugubre intervention du Ciel est
inconciliable avec le caractère oriental
qu'y avait pris le catholicisme , et c'est le
seul exemple que nous connaissions d'u-
ne superstition admise par la poésie re-
ligieuse , raalgfé la défense de la reli-
gion. Il est inutile d'insister ici sur les
cinq grandes classes de romans qui for-
ment comme le fond de toutes les litté-
ratures européennes du moyen âge.
(4) Ce travail a lieu même dans les
imitations dont il ne change pas le ca«
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tionaux , qui les rendent plus populaires (i) et les défigu-
rent (2). L'esprit de vérité historique qui préoccupa toute
la poésie du moyen âge ne permettait pas, d'ailleurs, d'a-
vouer une tradition orale , toujours suspecte d'exagération
ou de mensonge | on supposait des témoignages écrits, des
livres, qui déguisaient l'origine réelle des imitations les
plus serviles (3). Ce n'était que pour des sujets dont la vé-
rité était authentique que l'on ne reculait pas devant un
aveu qui ne pouvait plus compromettre leur popularité.
Ainsi l'auteur espagnol de TÀlexandro reconnaissait que
l'écriture ne lui avait point transmis tous les détails de
ractère : ainsi tous les événements de la
romance espagnole de Lantarote,
NUnca fuera caballero, etc.,
citée dans le Don Qui joie, part. ï, e.
15 (ap. Duran-, t. IV, p. 22), ne se trou-
Tent pas dans le roman français de Lan-'
celot du Lac.
(1) Le poëme allemand Etxelt Hof-
haltung, par exemple , est certainement
composé dans l'esprit des romans de la
Table ronde ;. le sujet de Jocaste et
d' Œdipe a probablement four ni le fond
de 4a romance anglaise de Syr Degore et
<hr Gregoriujtuf demSteine de Hartmann
ton Ouwe ; cette dernière version devait
môme être fort célèbre, puisque (d'après
sir Walter Scott, Trislrem, p. 54, éd.
de Paris) le manuscrit connu sous le
nom d'Àuchinleck contient The legend
of the PopeGregory; on le trouve aussi
dans un chapitre du Getta Romanorum.
La première partie de Huon de Bor-
deaux ressemble beaucoup k YOtnit al-
lemand , et des savants ( Moue , For-
schuhgen, 1. 1, p. 14) ont cru reconnaî-
tre uue grande liaison entre le Romani
de Rou ei le poëme de Kutrun.
(2) Les jongleurs, corrompaient aussi
les traditions les plus répandues ; les
poëtes s'en plaignent fort souvent :
L'estoire en ont corroutê des biaus dis
Et lor mencoigne et ajouste ët mis.
On voulait d'ailleurs que les traditions
•uséënt un sens moral, et enJes chan-
geait pour les .approprier au besoin in-
stinctif de justice, qui était s! puissant
pendant le moyen âge : ainsi , dans le
cycle à" 1 Alexandre y Darius devenait un
usurpateur et un méchant roi , et .soji
ennemi , le fils de Nektanébô , roi d'E-
gypte, et l'héritier légitime de l'Empire
'persan. Parfois aussi des souvenirs lo-
caux contredisaient tous les' témoignages
de l'histoire : la mémoire de Louis XI
est restée populaire eqTpuraine,, et celle
de Henri. IV est en. exécration dans la^
Franche-rConjté. Celte dernière cause
d'altération devait se produire fort sou-
vent chez des peuples différents , qui ,
n'ayant pas les mêmes intérêts, basaient
leurs jugements sur dès motifs prêt que
toujours opposés.
(5) Aisicumditzrescrihsqueesels
mostiers.
Gérard de Bouillon.
Ricordami alcuna voila aver letti i frah-
ceschi romanzi; Boccacio , Fiammeltoj,
1. VII, p. 255, éd. de 1596. Le vers 55
du roman provençal de Fèrabra» prouve
évidemment que les troubadours recon-
naissaient l'autorité de la poésie fran-
çaise, et voulaient y rattacher leurs œu-
vres :
A San -Denis, e fransa, fo lo rolle trobatz.
Les poëtes allemands citent aussi souvent
des livres comme leur source :
Wir daz-buoeh hoeren sagen. .
Rabenichlacht, st. 112, 151.
Alzo wir ez hœren lesen.
Wolfdieirich, p. 908.
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_ 326 -
son poëme (1) , et plusieurs poètes allemands du cycle d'Àr-
tus s'appuyaient franchement sur des traditions orales (2).
Sans doute , cependant, on ne doit pas non plus conclure
une imitation d'une de ces analogies qu'avec un peu de per-
sévérance l'esprit de système finit toujours par découvrir.
Il y a des idées qui n'ont pas plus de patrie que d'auteur,
l'initiative elle-même n'en appartient à personne ; sem-
blables à ces plantes qui ont grandi çà et là sur tous les sil-
lons d'un champ et fleurissent sous le même rayon de soleil,
toutes les intelligences d'une époque les pensent à la fois.
Les inductions n'ont doac un caractère suffisant de vrai-
semblance que lorsqu'on retrouve dans les coïncidences qui
leur servent de base la marque de la civilisation ou de l'hi-
stoire d'un peuple. Si même ces ressemblances étaient iso-
lées, si, toutes multipliées qu'elles fussent, elles nè s'accor-
daient pas avec l'esprit général de la littérature , elles sem-
bleraient plutôt les imitations fortuites de quelques individus
que le résultat nécessaire d'une influence universelle (3).
(1) Unas facianas suelen las gentès retraer,
Non yaz en escrito , è es grave de
. . créer.
8k2i4i.
(2) Rechten ifieTB , dit Wolfram Ton
Eschenbach dans un passage que nous
ayons cité, p. 515; Der tihte diz maere,
Jtcctn, v.50; et Wirnt von Gr&veuberg
s'exprime encore plus clairement dans
son Wgalois; v. 11686-90. L'auteur du
poëme anglais de Syr Tr y amour d'ii aussi,
v.316;
And as it is in Eomaynes tolde.
On trouve des expressions sembla-
bles dans les poëmes qui appartiennent
aux autres cycles : Die seltsâéme mere ,
Gregoriu» ufSteine, v. 5; Die seltzene
rnete,Der arme Heinrich, v. 5Ô; le
Jfibeltmge Not commence par ces^ers :
Uns isUn alten maeren wunders vil geseit
Yonhelden lobebœrenvon grozer kuonheit.
Voyez aussi st. 571 et 1447.
Ht gihorta dhat seggen.
Hildebrand»lied,hL
La tradition est quelquefois réunie aux
livres; Piirolf , st. 10663 ; Raben-
schlacht, st. 98. • '
(5) Dans une pièce française intitulée
le» Souhait» , on lit , ap. La Ravallière,
Poésie» du Roi de Navarre, t. II, p. 259 :
Et je souhait autretant de bon sens ,
£ de mesure , corne est en Salomon.
et dans une provençale d'Elias Cairel ,
qui porte le même titre; ap. Kaynouard,
t. V, p. 350 :
Et ieu agues atretan de bon sen
E de mesura cum ac Salambs.-
On ne peut rien conclure de général
d'une semblable traduction y et il en est
de môme des passages suivants :
D'une chose ai grant désir,
. Que vos puisse tolir
Ou emblier-un douz baisîer,
Par si que si corroder
Vosencuidoie,
Volentiérs le vos rendroie.
Poétie» du Roi de Navarre, i. II, p.
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C'est ain#4j?ns * es c h ants populaires de deux nations qu'il
faut cherché^ trace de leur liaison littéraire ; chaque rap-
port équivaut alors presque à une preuve. La poésie ne pé-
nètre dansâtes traditions d'un peuple qu'à force d'imperson-
nalitéet de réalité; ce qu'elle exprime, ce n'est plus l'ori-
ginalité capricieuse d'un poëte , mais le développement naïf
d'une société qui accomplit sa destinée. Les chances d'er-
reur n'en sont pas moins encore, il est vrai, bien nom-
breuses ; partout la nature humaine est la même , partout
l'homme s'agite dans sa pensée et tend au progrès par ses
propres forces, et la critique la plus circonspecte reste ex-
posée à prendre des rencontres toutes personnelles pour des
produits de l'histoire (1). Si multipliées, si frappantes que
Gran talan ai qu'un baisar
Li pogues tol'ro emblar,
i pueys s'en iraissia ,
Voluntiers la li rendria.
Peirol; ap. Raynouard, t.*V, p. 282.
Per dol ni per plurarno er ja recobra tz.
Ferabras, v. 5011. ■
Mais en duil n'a nul recovrier.
Romans de Row, v. 5390.
En plorer n'a nul recovrier.
Idem, v. 15562.
Li oisiax dist en son latin.
Lais de l'Oiselet, v. 158.
E cantïvo li augelli
Ciascuno in suo latino.
Dante, Rime, canz. IV.
Si cum l'albres, que per sobrecargar
Fraing si mezeis e pert son fruig e se.
AimericdePeguilain; ap. Diez, Poésie der
Troubadour s, p. 278. .
Com' albore , ch' è troppo caricato
Che frange e perde sene e lo suo frulto.
Amorozzo ; ap. Poeti del primo secolo, t. II,
p. 77.
Les deux tentons de Maerlant et le Min-
nenloop de Claes WiNems ( voyez Huy
»...
d'amour proposée disentée et résolue
dans le fragment qui nous i
de Rhodane et Sikkon par Jan
(i) Nous croyons, par exemple, que
les cinq grands cycles qui ont occupé
l'imagination de presque tous les peu-
ples du moyen âge sont des emprunts na-
tionaux; mais il n'en est pas ainsi de
leurs branches (par exemple le Tristan ;
voyez les recherches de M. F. Michel
sur sa~ grande popularité) , ou des ro-
mans que l'on cherchait à y rattacher,
comme Florie et Blanche flor ,donl les poè-
tes ont fait naître Berte aux Grands Pieds,
mère de Charlemague : on retrouve ce
sujet dans presque toutes les littératu-
res. Il existait un roman en vieux fran-
çais dont M. Paris a publié un fragment
dans le Romançèro françois , p. 55 ( Ms.
du Roi , n° 6987, in-fol.) : c'est le prin-
cipal sujet du Filocopo de Boccace; et
Ton connaît deux autres poèmes italiens,
Florio e Bianei florio , 4», 1485, sans
lieu d'impression , et VAmore di Florio
e di Biancafiore par Dolce. La version
espagnole Flores y Blancaflor a été im-
primée à Alcala en 1512 , et traduite
plusieurs fois en français (en 1554 et
en. 1755 ). Konrad Fleck en a fait un
decoper, Rymkronik van Melis Stoke , poëme en vieil allemand, Flore unde
t. JI , p. 55) ne sauraient non plus prou- Blanscheflur ( ap. Millier ,
ver l'influence de la poésie provençale altd. Gedichte, t. II) ,
sur les développements de la poésie lia- encore un livre popul
Sammlung
et l'on connaît
: .
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soient ces coïncidences , leurs causes demeûreût encoreln-
certaines (1), et une . intelligence philosophique hésitera
Kunigliehen fursten Florio, onnd von
éeyner tieben Biancefforo'; Mets, 1499.
H y aVaH aussi des versions anglaise
{Florice and Blmcheflour; ap.W. Scott,
&r Tristrem,, p*j&7 ; nous, ne la croyons
pas publiée) , grecque (en Vers îatn bi-
ques barbares; ap. Nessel, Cntalogus
eodd. mss. graecor. Bibl. Caet. Vindob.,
I. 1, p. 342), flamande^Ffortf ende Blan-
cefloer, par Diederich van Assenede,
âgé Hoffmann yon Fallerslebén Horae
Jftlgipae , P. III), et islandaise ( Flores
vk Blonxejlor, ap. Nyerup, Om almin—
delig Moerskabs Lœsningi Danmark og
Itorge igiennem Âarhundreder, p. 112).
B en existait une autre vieille version
par Ruprecht d'Orbent r nous ne savons
dans quelle langue; Konrad'Fleck dit
dansle poëme allemand* : - .
Es bat Ruprecht von Orbent
Gedichtet in welseben
Mit rimen (und) umtevelschen,
J)as ich in tttschen^plen han.
L'histoire d'Amys et Amylion était* en-
core 'plus répandue : nous connaissons
en latin untooëme par Radulfe Tortaire
(Ms. du Roi, -uoi3550 et 3718) et une
légende; ap. Âcla Sanctorum , Octob. ,
i.VI,p.l24, et Gèsttf Romanorum, c. 116
(on la trouve aussi mentionnée dans le
Spéculum hiitopiale et Te Chronicon
d'AlbericusTriumFontiura, P* i, p. 108).
II. y a un *oman en vieux français ( Ms.
du Roi, n° 7227 5 ; nous ne savons si c'est
la version du British Muséum dont parle
Warton, 1. 1, p. 92), un poëme alle-
mand de Kuonrad von Wirzaburc (voyeff
Orimm , Der arme Heinrich, p. 187 et
•uiv.), une version italienne ( MilaDO,
4513 , In-4°) , plusieurs romances an-
glaises ( Weber, Metricat Romances, t.
II, p. 359; Evans, Old BaUcrds, 1. 1,
p. 77; Walter Scott parle d'une autre,
3ue nous croyons différente: ap. Sir
'ristrem , p. 35 ) , un petit poëme is-
landais (Nyerup, Moerskabs Lœming,
p. 156), une ballade danoise (ibidem),. ét
une vieille moralité ; française (Man. de
Cangé, ii* 14, fol. 1; c'est probable-
ment celle dont parle Beaucbamps ; His-
toire du Théâtre françois, p. 109 ).
(1) Nous nous bornerons h indiquer
quelques rapprochements, .qu'il serait
facile de multiplier presqu'à l'infini -iit
nous y attachions une importance réelle*. ,
La ballade danoise Herr Ri boit (Qansée
Viser fra Middelalderen , t. III ,* p. 327)
se retrouve en Ecosse ; Tbe Douglas Tra-
gedy ( ap. Walter Seott , Minstreley of
the Scoiiiih Border, t. II, p. 112), et eu
Angleterre ; The Child of Elle ( ap.
Percy, Relique» of ancieM English poe-r
Iry, t. I, p. 112). Nous en connaissons
trois versions suédoises : Hillebrand T
Svemka Foljp-Visor, 1. 1, p. 5 ; Herr Re-
debold,7d., t. III, p. 76, et Kung Val-
lemo , Id. , t. III , p. 81. Les éditeurs du
Danske Viser fra Middelalderen, t. III ,
S. 435 en indiquent une version isl an-
aise manuscrite ( Biblioth. Magn<&an. ,
no 147, in-8° J, et elle se rattache évi-
demment à l'histoire de Sampson èt de
H j Ides vida que raconte te Vilkinataga.
Stolt Ingeborgs.Forklœdning* ( Danske
Vitet, l. IV, p. 116) est le même sujet
que.StoIts Botelid Stalldrang (Stenska
Folk-Visor, t. II , p. 20) et The famous
Flow.êr of serving raen (ap. Ritson; An-
cient Songs and Ballads, t. II , p. 145).
Rosmer Havmand ( Danske Viser, t. I ,
p. 218 et 225 ) se trouve dans le Stenska
Folk-Visor, t. III, p. 156, et ap. Jarnïe- '
son, Popular Ballads, t. I, p. 215;
t. II, p. 202. Il dit, t. I, p. 217, que
c'est le même sujet que la ballade du
King Lear, a.ct. III , scèn. iv :
Child Rowland to the dark town came , etc.
Nous ne savons d'après quèlle autorité ;
les plus savants critiques , entre autres
Drake [Shakspedre and his Timè, p. 285,
éd. de Paria) , semblent ne connaître que
les trois, vers cites par Edgar. La bal-
lade suédoise Ben lîednLka Konùngsdot-
tera i Blômstergarden ( Svemka Folk-
Visor, t. II, p. 73) existe- aussi en alle-
mand (ap. Docen ; Miscetlaneen , t. I f
p. 263), et en hollandais (ap.. Wolff;
Proben ÂUholla'ndimhe Volhslieder, p.
. 82). Les aventareâ.du Waltharius manu
foriis se retrouvent dans leVUkinasàgo,
chap. 84-87. Der Winsbeoke (ap.. Be-
necke ; Beytràge %ur Kenntniss der ait-
deutschen Litteraiur, t. II ) a une ana-
logie évidente arec le poëme publié par
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~ 329 —
toujours à reconnaître l'action d'un peuple sur un autre
dans des ressemblances que devaient amener l'unité de l'es-
prit humain et la loi de ses développements. Avant de se
croire autorisée à en conclure aucune influence littéraire ,
elle y veut trouver un caractère spécial qui indique claire-
ment leur patrie.
Les peuples ont la vanité de s'approprier les traditions
qu'ils empruntent à leurs voisins : aussi, lorsque, par excep-
tion , elles conservent la mémoire d'événements étrangers,
est-il à peu près certain qu'elles ne sont point nées sur le sol
national, «L'origine allemande des ballades danoise :
Der ligger et slot i Qsterrig (t) ,
et suédoise :
Det ligger en slott i ôsterrik (2) ,
semblerait évidente quand l'original ne serait point parvenu
jusqu'à nous (3). L'influencé des anciens Scandinaves sur
Ritson, How the vrim man taught fais
son , et plusieurs fabliaux français. Les
ballades écossaises Laidley Worm of
Spindlestonheugh et Kempion (ap. Scott;
Minslrelsy , t. III , p. 26 ) ont beaucoup
de ressemblance avec YOrlando inamo-
ralo du Bojardo, L H, c. 25 et 26 :
Poich'ebbe il verso Brandimarte letto , etc.
La même tradition se trouve aussi en
Allemagne ( Die Brautschau , Magde-
burg , 1796 , et G ri mm , Deutsche Sagcn,
1. 1 , p. 363 , traduction française). Del-
rio ( Disquisitionum magicarum Itbri
VI ) raconte la même aventure et la met
à Bâle , et Mande ville (Voiage and Tra-
vaile) là fait arriver dans une île de la
Grèce. On nft saurait méconnaître des
rapports entre la romance espagnole El
Con.de Dirlos (ap. Dur an Romancero de
Romances Cahallerescos , t. I , p. 23) et
là ballade populaire sur Heinrîch der
Liiwe von Braunschweig (Wahrhafle
Jfeschreibung von den grossen Ilelden
1 Herzagen tteinriçh dem LiSwen)
124, trad. française, rapporte un évé-
nement semblable, que l'on trouve égale-
menljdans l'Edle Môringer ( Bragur t A.
III, p. 402). 11 existe aussi quelques coïnci-
dences remarquables entre CondeClaros
(ap. Duran, Romancero de Jiomances Ca-
hallerescos , t.I, p. 62), sir Cauline (ap.
Percy» Reliques , 1. 1 , p. 42 ) et la Gis-
munda du Decamerone y jour IV, nouv. I.
(1) Àp. Nyerup, Udvalg af Danske
Viser, t. 1, p. 57,
(2) Svenska Folk-Viior, l. H, p. 62.
(3) Es liegt ein schïoss in Oesterreich, etc.
DesKnaben fFunderhorn, 1. 1, p. 220.
Nous en dirons autant du Buovo d'An-
lona ( Volterra , d'après Villani , Croni-
che, 1. 1, c. 55; le Reali di Francia ,
l. III, c. 17, le met en Angleterre); il a
certainement la même source que le
Beuves de Banslone de Pierre du Ries
( nous* ne connaissons d'imprimé que le
roman en prose, Beufues danihonne, in-
fol. goth. sans date, chez Vérard, à Pa-
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— 330 —
la poésie du Nord pendant le moyen âge ne saurait donc,
être contestée (1) ; les plus belles et les plus vieilles ballades
célèbrent des éyénements qui se rattachent à leur histoire.
Le sujet deflabbr et Signe (2) se retrouve dans Saxo Gram-
maticus (3); d'autres documents encore plus anciens nous
ont conservé le nom de ses héros (4), et les critiques le plus
justement renommés font remonter sa popularité jusqu'au
commencement du 13 e siècle (S). Ces rapproch^mJ^t^ppiit
encore plus significatifs quand ils perpétuent des croyances
mythologiques, frappées de discrédit et de proscription ; il
faut que l'influence de la poésie sur l'imagination publique
Sir Revis of&toun (ap. Ellis, Spé-
cimens ofearly english metrical Roman-
ces , t. U, p. 97) et un Bova Korole-
vitschi ap^ Dietrich , Russische Volks-
mahrchen , p. 68. H y avait aussi un
Buovo d'Antona , en vers provençaux ,
que l'pn conserve en manuscrit crans la
Bibliothèque du. Vatican ; Crescimbe ; iii ,
cité par Fèrrario , 'Sloria degli anlichi
Romanxi di Cavalleria , t. II , p. 176.
(fVNous citerons encore deux passa-
ges du Romans de Gqrin :
DedensColoigne fu li rois Anseis ;
Repairies ert d'outre l'eaue qou Ring,
Cunbatus fa as Saisnés de Lutis
Et as Conraans et. as Outre-marins.
Y. 90455; ap. Mone, Teutsche Heldensage.
Or chevauchent Danois
A Salefraite , qui le cuident ardoir,
Et a Coloigne le venront aseoir.
V. 20727.
Suivant M. Abraham {Dê Çarmine quod
ihscribitur Brulus, p. 92) , l'usage de
s'embrasser en trinquant existe encore
çn Islande, et on lit dans le Brut , v.
lUâ :
Et de boivre plain on demi
Et eutrebaisier lui et li.
Une preuve bien évidente de l'influence
du Nord se trouve dans le Garin li Ijo-
herenc ; Begon de Belon , qui a des sen-
timents élevés et délicats , puisqu'il dit :
Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un
pays.
T. U , p. 218, éfl. de M. Paris,
ouvre avec sou épée la poitrine d'un en-
nemi qu'il vient de terrasser, lui arrache
le cœur, et le jette au visage d'un de se*
parents :
Tenet, vassal, le cuer vostre cuisin;
Or le povez et saler et rôtir.
Ce sont bien là les mœurs guerrières et
féroces des Scandinaves.
\2) Hafbur og Signe, Danske Viser
fra Middelalderen, t. III , p. 3; Habor
oèh Signil, Svensha Folk- Visor, 1. 1 , p.
157.
(5) t . VII , p. 128 x éd . de Stephanius.
(4) Ynglingasaga , c - 25 ; Snorra-
Edda, p. 192 et 208, éd. de Rask.
(5) Sandvig, Levninger of Middelat-
âerens Diglekonst; Stephanius, Notae
uberiores in Historiam Saxonis G?rom—
maticij p. 160, la recule encore davan-
tage , et Messen dit , Sveopentaprolopo-
lis, p. 62 : De Haboris et Signes vulga-
tissimis amoribus , plurirais ante seculîs
concinnata et pubhca cantio. Le sujet
du Mimmeriog Tand ( ap. Danske Viser,
1. 1-, p. 100) est aussi dans Saxo Gram-
matiçus, 1. m, p. 39, et il est impossible
de ne pas reconnaître Hilda et les évé-
nements auxquels il la mêle (l. -tf, pas-
sim ), dans le vieux poème allemand de
Kutrun ; voyez Buscbmg, W Gchenlliche
Nachrichten , t. H, p. 174. Nous recher-
cherons dans un chapitre à part l'origine
de la tradition du iïibelunge Nul ; nous
nous bornerons ici à renvoyer à un ar-
ticle important de Grimm sur lesrap-
ports'de la poésie allemande et Scandi-
nave; Studien bon Daub unà\ Creu%er 9
U IV, p. 75.
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— 331 —
aux
soit bien puissante pour résister au changement des reli-
gions et sauver de l'oubli des idées réprouvées par la raison
du pays. Un des poëmes les plus bizarres de l'Edda , le plus
inintelligible peut-être, est le Thryms-qvida, et il est impos-
sible de ne pas le reconnaître dans des chants qui restèrent
populaires dans tout le Nord (1). Leur forme elle-même
donne une nouvelle autorité aux inductions que l'on tire
de la ressemblance des idées; les traces d'allitération sont
plus visibles dans la version suédoise que dans la plupart
des autres ballades (2), et témoignent d'une antiquité plus
reculée. Cette coïncidence ne saurait s'expliquer par un de
ces hasards sans portée parce qu'ils sont sans cause ; il se-
rait facile de la confirmer par plusieurs autres (3), emprun-
tées aux autres littératures (4) , ou même aux légendes
chrétiennes (5).
Souvent ces rapports sont amenés par des idées si étran-
gères à la civilisation du pays (6) et si contraires à la nature
(i) La version suédoise a été publiée
dans Vlduna , cah. VIII , et la danoise,
dans le recueil de Syv; Kjœmpe Fi-
ser, part. I , n° 22. Nous ne connais-
sons que la traduction allemande de W.
Grimm ( Altddnische Lieder, p. 141 ),
et la première strophe rapportée dans le
Danske Viser fra Middelalderen , t. V,
p. 60 ; il en existe aussi une autre ver-
sion , probablement norvégienne , citée
par Grimm; /d.,p. 521.
) Nous en citerons seulement la prê-
che : ■
Thorkar Ait ter i sina s'àle ,
Himmar af sin fard,
TTolltram bar min guldhammer ragit,
Detvaren usel fard;
Thorer rdmjer falan sin i T&aame.
(S) On trouve, par exemple, dans le
Runernes Magt ( Danske Viser, t. I, p.
502) des souvenirs du Runa Kapilule, et
ce ne sont pas les seuls : il y a sept bal-
lades danoises sur le même sujet ; voyez
aussi Rudbeck , Âllantica , t. III , p. 45.
(4) La ballade éc<
Kinioch .
d Etin
225, se rattache évidemment au Snorra-
Edda, p. 80; UMand, Thor, p. 128.
(5) Nous citerons le Legenda aurea ,
chap, 2 : quoiqu'il soit bien moins poé-
tique que le Veglams-qvïda, la ressem-
blance est frappante.
(6) Dans le Vilkinataga , c. 55, par
exemple , on exige comme rançon la
main droite et le pied gauche; la même
singularité se retrouve dans le Ifelden~
buch de 1509, v. 549, Y Histoire de Gi-
glan et de Geoffroy de Mayence , c. 17,
et la strophe X de Herr Helmer Rlaa;
Danske Viser fra Middelalderen, t. IV,
p. 252. Et de la tombe monseigneur
Tristan yssoit une ronce belle et verte et
bien feuillue qui alloit par dessus la chap-
pelle , et descendoit le bout de la ronce
sur la tombe de ta royne Yseult et en-
troit dedans. Le virent les gens du pays
et le comptèrent au roy Marc. Le Roy la
fîst coupper par troys foys , et quant il
Ta voit le jour fait coupper, le lendemain
estoit aussi belle comme elle avoit aul—
treffois este; Tristan , Chevalier de la
Table ronde, Paris, gothique, sans date,
— 332 —
humaine, qu'on ne saurait y voir les conséquences d'un déve-
loppement historique qui se serait reproduit chez des peu-
ples différents, mais les indices d'une imitation arbitraire (1)*
La constance des affections conduisait à prolonger leur durée
au delà de la vie ; tous les amants trouvaient cette poésie là
dans leur cœur, et la croyance à un principe immortel se ma-
térialisait d'elle-même dans l'idée des revenants. Pour s'ex-
pliquer la généralité de ces superstitions poétiques , il n'est
pas nécessaire de recourir à des emprunts littéraires- Mais
rien n'est plus opposé à ce besoin de justice, et de foi dans la
Providence, qui anime la poésie populaire, que la pensée
de faire sortir un mort de sa tombe pour y traîner sa maî-
tresse, coupable seulement de l'avoir aimé d'un saint
amour, et cependant il se trouvait une ballade sur ce sujet
chez tous les peuples du Nord avant que la Lénore de Bflrger
lui eût donné une popularité universelle (2). Cette coïnci-
col. a. Non seulement cette Idée .se re-
trouve dans ions les romans de Tristan ,
elle est aussi dans Lord- Thomas and fair
Annet ( ap. Percy, Reliques of ancient
english poetry , t. lit, p. 296), Prince
Robert ( ap. . Scott , Minsirelsy 6f the
Seottish Border, t. III, p.- 59) et The
Douglas Tragedy; Id. 9 t. II, p. 224.
(1 ) Il est , par exemple , fort étrange
que la tradition de toute l'Europe ait fait
un magicien de .Virgile ; ce fut sans
doute à cette réputation qu'il dut son rôle
dans La Divina Comedia. Nous citerons,
entre»autres , Let merveilleux- faits de
VirgUle, Paris, sans date *goth., in-4°;
Boke ofthe lyfe of Virgilius, Ànwarpe,
••.•d. , goth. , in 40; Een Schone Historié
van Virgilius, Amsterdam, 1552; Ger-
vasius Tilburiensis , Otia Imper ialia,
ap. Leibnitz, Seriplores rerum Bruns-,
vicensium , 1. 1 , p. 963 et 1001 ; Vin-
centius Burgundus (Bellovacensis) , Spé-
culum historicité, p. 193; Alexa'nder
Neckam , De Naluris rerum , 1. VI .;
Gesla Romanorum , c. 57 et 120 ; Bans
Sachs, t.I, p. 347; Gower, Confessio
Amantis, 1. V, fol. xciv; Caxton , Troye
Boke, 1. II, c. xxii ; Yergilius Saga, d'a-
près. Nyerop, Moerskabs Lœsning , p.
203;etc.On lit daw le Fausse Christopfc
Marlow trois vers qui ne permettent pas
de douter que le magicien Virgile ne soit
le même que te poëte : .
There saw we.learaed Maro> golden tomb,
The way he eut an english mile in length
Thorough a rock of stone in one nîghrs *
space.
On lui avait donné aussi un caractère
entièrement différent dans la Tragédie
de saint Martial de Limoges : il est as-
socié avec les prophètes qui viennent
adorer le Messie dans. sa crèche; ap.
Lebeuf , Dissertations sur l'histoire , t.
II , p. 65. Son témoignage est invoque
comme une autorité dans le Mysterium
fatuarum Virginum :
Vates, Màro , genlfliam
Da Christo testimonium.
Wright, Early Mysieries, p. 02.
Voyez sur cette tradition,, Dobener, Des
deutschen Milt'elallers Volksglauben , t.
H, p. 188; San Marte, Wolfram von,
Escjhenbach, t. I , p. 655, et Dunlop ,
History of Fiction , t. II , p. 130.
(2) Aage og Else, ap. Danske Viser fra
Middelalderen , t. I , p. 210.; Sweet
William's Ghost, ap. Percy, Reliques y
t. III, p. 473 : la vieille, ballade alle-
mande a été publiée par Arnim et Brçn—
tâuo, Des Kuaben Wunderlwrn, t. II,
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j
_ 333 —
dence devient plus frappante encore par des ressemblances
dans la forme de toutes ces versions ; elles sont trop évi-
dentes pour que personne puisse les contester (1), et se re-
fuser à y reconnaître la preuve d'une origine commune.
Quelquefois le fait qui sert de base à la tradition est faux, et
l'on ne saurait supposer que des nations différentes de
mœurs et de croyances se soient entendues pour se trom-
per ou pour mentir. Ainsi, par exemple, l'observation la
plus attentive a vainement cherché dans les habitudes de la
tourterelle des indices de celte fidélité que lui attribuaient
les poètes du moyen âge (2) ; on ne comprend l'unanimité de
p. 19 j et Mfll.Çrimm ont recueilli les
traditions Kindewnd Haut Màhrchen,
t. III, p. 77. Il en exfste une autre ver*
sion danoise dont nous ne connaissons
que les trois vers qu'OEhlenschlager a
insérés dans sa tragédie dePalnatoke, et
une version suédoise dont M. Geijer a
cité trois yers dans son Introduction au
Sremier volume du Svenika Folk-Vùor.
ous ne sarons si la ballade russe de
Zhuskovsky est imitée de Lenore ou in»
spirée par une tradition nationale.
(1) Maanen skinner,
Dodmand griner,
Vorde du ikke rœd ?
Idtmna de Grater, 1812, p. 60.
MSnan skiner,
Dttdman rider,
Âr du inte radder ën , Bolla ?
C'est presque une traduction littérale ; les
yers allemands sont plus différents :
Es stehn die stem am Himmel ,
Es scheint der Mond so hell ,
Die Todten reiten schnell.
Probablement les éditeurs du TFunder-
hom les ont arrangés, car ils se rappro-
chent bien plus des textes Scandinaves
dans une autre version allemande :
Der Mond, der scheint so belle;
Die Todten reiten schnelle ,
Feins Liebchen , graut dir nient»
(2) Turtur inane nescit amare x
Nam semeLuni nupta marito
Semper adhibit (sic) ,
Nocte'dieque juncta manebit ,
Àbsque marito nemd (neminenV)
Sed vfduata , si caret fpso ,
Non tamen ultra nubet amico ;
Solavolabit , sola sedebit,
Et quasi vivum semper tenebit,
Operiensque casta manebit.
Phitiologus, De Turture, Ms. B. R. v
n° M29.
Il est an moins da 9* siècle, puisque le
manuscrit est de ce temps ; Sinner, Cata~
logus cod. mon. Bibl. Bem,, t. I,o. 136.
Le Phiiiologuè, qui n'â jamais été impri-
mé , devait joiiir d'une grande popularité
pendant le moyen âge , car on le trouve
souvent cité :
Naturas Phisologus exponendo ferarum ,
Quarundam quae sit allegoria docet.
Eberhard, Làboriniut, P. III, v. 87, ap.
Leyser, Hiitoria poetarum et poematum
medii awi laUnorum , p. 830.
Sicut ubi amisso thalami consorte per agros
Sola volât Turtur, nitidis nec potat in undis
Ne comitis priscî tristetur imagine visa,
Nec virjdi postbac fertur considère trunco.
Baptista Mantuanus , Parthenteeê
Marianae Lib. II.
Or vous dirons d'un autre oisel ,
gui moult parest cortois et bel,
t moult aime et moult est ameiz»
. Le plus sejorne en bois ramez ;
C'est la torterele dont parlons ,
?ui tant aime son compaignon.
a femele au malle s'asamble,
Tousjors sont dui et dui ensamble,
Ou en montagne, ou en désert)
EUe par aventure pert
La femele son compengnon.
Jamais puis en nule saison
N'iert bore qu'ele ne s'en dueflle j
• Jfapujftiousverdour, nesor fueWe,
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— 334 —
ce préjugé qu'en admettant qu'une puissante influence , ré-
pandue dans toute l'Europe , leur fit accepter à tous une
même tradition populaire (1). On n'en est pas même tou-
• Qrii le puisse, ne se serra ;
Tousjors son pareil atendra ,
Savoir s'a li retoraeroit;
Aautrenes'ajosteroit,
Por rien qui peust avenir j
Tant se voetloiaument tenir î
GttiUaume de Normandie, Bestiaire, B.H.
fonds de Notre-Dame, n° 193, fol. 73 b,
col. a. Guillaume le traduisit en 1206
De bon latin ou il le treuve.
Onques Turtre qui pert son coopaignon
Ne remest jor de moi plus esbahie.
Chastelain de Coucyi ap. de U&or&e /Essai
sur fa Musique, t. II , p. 3W.
Mais Vuelh mon cor pessan blezir,
Tos temps serai Tortres ses par.
Gavaudan le Vieux; ap. Raynouard, t III,
p. 160.
Si ch' !o non credo mai noter gloire,
- -Jïô convertire mia'disconfortanza
• In allegcanza di nessun conforto.
Soletto , corne Tortora vo' gire ,
S61 partire mia vita in disperanza ,
Perarroganza di cosi gran torto.
Fra GuHtone , Poett del primo secolo, 1. 1 ,
p. 103.
. Çuando las ares del deio
Con cantos sus penas crecen,
Y buseandb su querido
La Tôrtola se entristece.
Ap. Dur an. Éomancero de Romances
doctrinales, p. 83a.
Si no es la Tortolica
Que està viuda y con dolor.
Ap. Idem, p. 158 a.
Que ni poso en ramo verde,
Ni en prado que tenga flor,
Que si ballo el agua clara
Turbia la bevia yo.
Ap. Grimm, Sitoa de Romances viejos,
p. 310.
Vermeit der griinen frëidenziïi,
Unde wonte stetecliche bi
Der durren sorgen aste.
Gottfried von StrasbUrg, Gedicht von der
Minne, v.248. '
Ir freude vant den durren zwich ,
Als noch diu Turteltube tut ;
Diu bet je den selben mut ,
Swenne ir an trutschaft gebrast
Ir triwe chos den durren ast.
Wolfram von Escbenbach, Parçifal, v. 1682.
Tortoulla gemidora ,
Depuesto al casto desden ,
Tàlamo hizo segundo
Los ramos de aquel ciprés.
Gongora, Romance,
Der refnen Durteltuben art
Det er tiffenliche schin ,
WanerwkObdemlêi«V#m
Saa sttrgelig vil je» levé min tijd
. Alt som en T urtelaae ; •
Hun hviler aldrig paa grSnnen green,
. Rendes been ère ait saa mode,
Hun driklter aldrig det vand saa reen
. M en rorer det forst med fôder.
Kjœmpe Viser, p. 496.
Turtur es der tortelduven name ,
Een reine voghel enn becamè,
Dat sere minnet sijn ghenoot ,
Alst so es dat het blivet doot
Dat si nemmermeer enkieset
Ghenoot na dat-si verlieset ,
Aliène vlieghet si , als men ons toghet
Enn up telghe die sijn verdroghet,
Sit si mit rouwen bevaen.
Maerlant , Besiiaris.
Nous devons ces dernières indications k
l'érudition de M. J. Grimm , Altdeutsche
WMder, t. III, p. 40et 41. On retrouve la
même croyance dans une foule de livres
populaires en prose, Gesta Romanorum,
c. 16" ; Dialogué Cteaturarum, d.78; etc.
(t) Le germe se trouve à la vérité dans
Anstote, Hisloria de Ànimaiibus, 1. IX,
c. 7, et dans Aelien , De Ànimalium na-
tura, 1. III, c. 44; mais il fallait que
l'esprit poétique le développât, et la tra-
dition était devenue populaire avant que
leurs œuvres fussent connues. Un passa-
ge d'Ulysses Aldrovandus nous semble la
résumer d'une manière complète : Tur-
tur, si mon alterutrum contingat , a se—
cundjs nuptiis abslinet, et quod reli-
quum est fitae sine conjuge perpetuo
agit, solusque volât et quant 1 plurima
etiara moèroris plena pf opter conjugem
vita runeltim exempla edit;, omniaque
facit , quaeàd luctum speclare et ad vi-
ac solitudinem exprimendam
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— 335 —
jours réduit à des inductions que malgré leur vraisemblance
une incrédulité systématique peut contester encore ; il y a
eu des poëtes qui ont reconnu formellement leurs emprunts
et indiqué leurs sources. Chunrat avoue que son Ruo landes
Liet est imité d'un poëme français (1 ) ; il se vante même de
n'y avoir rien changé (2), et la publication de la Chanson
de Roland a prouvé la vérité de son assertion. Le Lais del
Freisne de Marie de France (3) , et une version anglaise
dont Walter Scott a publié un fragment (4), conviennent
également de Jeur origine bretonne (5) ; peut-être cet aveu
n'est-il qu'un charlatanisme littéraire , mais l'unité du point
de départ n'en serait pas moins constante : des mensonges
ne se rencontrent point ainsi , et l'étrangeté du récit auto-
rise mieux encore que l'identité des noms à rapporter à une
seule source les ballades écossaise (6) , suédoise (7) et da-
noise (8), qui célèbrent la même aventure.
aptissima videantur; atque ideo fron-
denti ramo non amplius iusidere Ira—
dunt ; nec ex lympido fonte bibere , ne
coaspecta in aqua imagine sua conjugis
esse ratus ejus reccrdetur, et novosdo—
lores inde percipiat; sed siccos truncos
eligere et aquam lurbare ; Ornithologia,
t. II, p. 512. Le chant du cygne offre un
exemple semblable : tous les poëtes en
parlent, et aucun observateur n'a pu l'en-
tendre , sauf Mongez , qui ne dit ri eu de
son chant de mort, et n'en est pas moins
démenti par les meilleurs naturalistes ;
voyez Valmont de Bomare et le Nouveau
Dictionnaire de» Sciences Naturelles,
Nous citerons, entre autres, les poëtes
suivants : Gilles de Viez-Maisons , ap.
Fauchet, Recueil de l'Origine de la
Langue française, p. 147; Mazzeo di
Ricco da Messin a , Poeti del primo se-
colo , t. I, p. 322; Peyrols, Poésies de»
Troubadour» t t. III , p. 271 ; Heinrich
von Veldig, ap. Mannessen Sammlung
eon Minnesingem, 1. 1, p. 20; Galfrid
de Monemuta , Vil a MerUni, v. 1355,
et l'auteur anonyme d'une romanes es-
pagnole , ap. Dur an , Romancero de Ro*
(2) Ich haize der phaff Chunrat ;
Àlso iz an dem bûche gescribin stat
In franezischer zungen ;
So han ich iz in die latine bedwngen ,
Danne in die tutiske gekeret.
Ruolandes Liet, p. 310 , v. 8.
(3) Ich nehander nient an gemeret.
/rf.,v. 15.
(4) Minslrelsy oflhe Scottish Border,
t. III, p. 37.
(8) Le Lai del Freisne vus dirai
Sulunc le cunte que jeo sai.
Eu Brelaine jadis aveient
Dui Chevaliers , veisin esteient , etc.
Quant l'aventure fu seue
Cornent ele esteit avenue ,
Le Lai del Freisne en unt trove ;
Pur la Dame l'unt si nume.
Ac herkeneth Lordinges sothe to sain,
I chil you tel Lay Le Frain.
Bifel a cas in Breteyne
Whereof was made Lay Le Frain ?
In inglichefor to tellenywis,
Ofaneasheforsotheitis:
(6) Thomas and fair Annie, MinstreU
»y of the Scottish Border, t. III , p. 39.
(7) Skon Anna, Svenska Folk-Vitor y
t. I , p. 24.
(8) Skjone Anna, Panske Vi$er fra
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— 336 —
. Peut-être la pauvreté des documents qui nous sont parve-
nus ne nous permet-elle pas d'acquérir une connaissance du
moyen âge assez complète pour affirmer que chacune de ces
ressemblances ne pouvait se produire naturellement, et té-
moigne de l'influencé que les différentes nations ont exercée
lés unes- sur les autres; leur force est dans leur nombre et
dans leur ensemble (1). Mais il n'en est pas ainsi de la poésie
savante que répandirent chez tous les peuples lè savoir-faire
des artistes , et ce que , faute d'un nom plus jiwt^i|wi ap-
pellerons l'esprit de société, la volonté de plaire aux seigBfcurs
et aux dames. Les imitations n'ont plus ce caractère dte gé-
néralité; et, si l'on pouvait parler ainsi, de naïveté, qui leur
donne une si haute importance historique ; mais, elles sont
évidentes , même dans les langues dont l'esprit et les formes
Içur opposèrent le plus d'obstacles ; elles prouvent qu'au
moins les esprits éclairés connaissaient ïes littératures étran-
gères, et leur empruntaient des modèles et des idées.
E s'ieu ancjornfuigaysniamoros,
Er non ai joy d'amor, ni non l'esper,
NLautres bes no m pot al cor plazer,
- Ans mi semblon tug autre joy esmai :
Pero d'amor lo ver vos en dirai ;
No m lais del tôt , ni no m'en puesc mover,
Ni sps no vau , ni no puesc remaner ;
Àissi cnm sel qu'en mieg de l'albr' estai ,
Qu'es fan poiatz que non pot tornar jos,
Ni sus no vai , tan li par temeros (2) !
Folquetde Marseille; ap. Ray noua rd, t. III, p. 157.
Gewan ich ze minnen ie guoten vvan,
Nu han ich von ir vverden trost noh ^edingçn,
Middelalderen , t. IV, p. 159. Il existe écrite en trochées , et le? sentiments, le»
aussi des rapports frappants ayecla Gri- mœurs et le sujet, confirment pleine-
selidis da Decamérone. ment les inductions que Yùn doit tirer
(1). Nous ferions cependant quelques d'une forme de yersification si conCrtire
exceptions : The Spanish Lady 'sCove , au rhythrae des ballades anglaises,
ap. Percy, Relique* , t. II , p. 156 r sem- (2) Si je fus jamais gai e\ bien aimant.
Me ayoir une origine espagnole ; elle est maintenant je n'ai m joie d'amour,-!»
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— 337 —
Wan ich envveis , yvie mir suie gelingen ,
Sit ich si mac vveder lassen noh han.
Mir ist als dem , der uf den boum da sttget ,
Und niht hober mac, und da mitten belibet ,
Und ouch mit nihte vvider komen kan ,
Und also die zit mit sorgen bine vertribet (1).
Ruodotf ron Niuwenburg, ap. Manessen, 1. 1, p. 8 (2).
Be m fetz amor l'usatge del lairo ,
Quant encontra selhui d'estranh pahis,
E'1 fai creire qu'alhors es sos camis , .
Tro que li dis : « Belhs amicx , tu me guida. »
Et en aissi es manta gens trahida
Qu'el men$ l'ai on pueis lo lia e'1 pren ;
Etîeu puescdir atressi veramen, . .
Qij'ieu segui tant amor com li saup bo , . . ' *
Tan mi menet tro m'ac en sa preizo (3).
Perdigon, ap. Raynouard, t. III, p. 348.*
Ladro mi sembra Amore poi che fese
Si corne fel ladrone /a sovente ,
Che se in via trova quel d'altro paese
Fa i creder cfrel fal cammin certamente,
espérance, et nul autre bien ne peut
plaire à mon cœur; toute autre joie me
semble importune. Mais je tous dirai la
vérité sur t'amour; il ne m'enchaîne pas
tout-à-fait , et cependant je ne puis m'y
soustraire ; je n'avance pas , et me sau-
rais non plus retourner en arrière : sem-
blable à celui qui , parvenu au milieu
d'un arbre , est arrivé si baut qu'il ne
peut descendre , et ne monte plus , tant il
le trouve téméraire.
• (1) J'ai gagné , à vous aimer, de dou-
ces espérances ; mais je n'obtins jamais
de vous ni consolations ni véritables
gages. Je ne sais ce qui doit arriver, puis-
que je ne pujs ni vous posséder, ni vous
laisser : il m'advient comme à celui qui ,
monté dans un arbre , ne saurait s'élever
plus baut et reste au milieu ;«t, ne pou*
vaat non plus redescendre , passe ainsi
son temps dans les inquiétudes.
(2) On pourrait citer une foule d'au-
tres imitations de Ruodolf.
Mir ist als dem , der da bat gewant , etc.
(Ap. Manessen, ttf.),
est également imité de Folquet ;
Sitôt me soi a tart aperceubutz , etc.
(Ap. Raynodard, t. III, p. 185);
Mil sang v vande ich mine sorge krenken, etc.
(Ap. Manessen, 1. 1, p. 9),
l'est de
En chanten m'aven a membrar, etc.
Ap.Raynouard, t. III , p. 189} etc.
(S) L'Amour a vraiment eu pour moi
les procédés du brigand : quand il ren-
contre un voyageur étranger, il lui Fait
croire qu'il est hors de sa route, pour
qu'il .lui dise : Mon cher ami , conduis-
moi. Bien des gens se sont laissés pren-
dre ainsi , alors il les mène là où il Tes lie
et les garde captifs; et je puis dire ,
aussi vraiment qu'eux , que j'ai suiv*
l'Amour tant qu'il l'a voulu, et qu'il ne
m'a conduit que pour me retenir dans
ses fers.
22
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£ înganna tfùelto, che sua guida presé^
Promettendol menar seguramente :
£ menai* là o' no i vallon difese,
E poî ri '1 prende > e traitai malamente,
Sembiantemente mi deven d'Amore,
Che lui seguii , credendo di lui bene - y
Ello mi prese > e 'n tal îoco m'addusse >
É si mi stringe, ch' V non ho valore ,
Che di nulla sollazzo mi sovene :
Meglio mi fora, che morte mi fusse (1).
Messer Polo, Poeti del primo secolo, t. 1, p. 128
Les inductions tirées d'un esprit on d'un caractère étrangers
à la littérature nationale, et de formes grammaticales qui ne
trouvent leur explication que dans les idiotismes des autre»
peuples, exigent des développements d'histoire littéraire et
un commentaire philologique, qui nous éloignèraienttrop de
notre but. Nous nous bornerons à citer une chanson portu-
gaise dont la ressemblance avec la poésie des troubadour»
nous semble incontestable (3) :
Par Deus ay, doua Leonor,
Gran ben vus fez nostro Sennor (4),
(1) Je tiens l'Amour pour an brigand, (S) Son antiquité et sa grande rareté
puisqu'il agit comme un perfide brigand nous serviraient d'ailleurs d'excuse. Le
qui se trouve sur le passage du voyageur manuscrit, qui remente an 15* siècle,
étranger, et lui fait croire qu'il est hors est moins ancien que l'idiome ; il a été
de sa route afin qu'il le prenne pour imprimé à Paris en 1823 , par sir Ch»
guide ; il lui promet de le mener à son Stuart of Rotbsay, et tiré seulement à
But , et le mène là où le courage est in- vingt-cinq exemplaires , dont aucun n'»
utile : alors il le saisit et le maltraite. Il été mis dans le commerce. Nous avons
m'est advenu ainsi de l'Amour : je l'ai cru devoir ponctuer, et ajouter des apo-
auivi , espérant beaucoup de lui , et il strophes où il y avait des voyelles éh—
m'a pris et m'a conduit dans un lieu où dées.
je suis si bien enchaîné, qu'il n'est force (4 j Tj ne roma nce espagnole commencé
au monde qui me puisse être de quelque également par le refrain :
assistance; mieux vaudrait pour moi être J T
mort. vete, amor, vete f
m On peut voir dans l'ouvrage de Mira que amanece.
Galvani , Oaervazioni sulla poetia de' A P* $uran , Romamçero de Rowumcee
Troeatori, une foule de rapports 4e dœlrtnaki, p. 168.
forme de Dante (p 458-481) et de Pé- c'est une bizarrerie du musicien, à U-
trarque ( p. 481-483 ) avec les poêles quelle le poêle est resté étranger,
provençaux. "
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~ 339 —
Semror, paracedesassi
Tan ben que nunca tan ben vi;
E gran vertud* vus digi
Que non poderia mayor.
, Par I)eus ay, dona Leonor,
Gran ben tus fez nostro Sennor.
E Deus , que vus en poder tert ,
Tan muito tus fezo de ben,
One non soub' el no mundo ren
Per que vus fezesse melior.
Par Deus ay, dona Leonor,
€ran ben vus fez nostro Sennor.
En vos mostrou el seu poder
Quai dona sabià fazer *
De bon prêt , e de parecer,
E de falar fez vas , Sennor.
Par Deus ay, dona Leonor,
v Gran ben vus fez nostro Sennor.
Corn' antr* as pedras bon rubi,
Sodés antre quantas eu vi,
E Deus vus fez por ben de mi
Que ten comigo gran amor.
Par Deus ay, dona Leonor,
Gran ben vus fez nostro Sennôr (1).
(i) Fragmentot de hum Caneionero
tnediio, fol. 78, recto :
Par Dieu, ô Dame Léoiror, Notre
Seigneur fui bien prodigue pour fous.
Vous me sembfez si belle , à Dame ,
pue jamais je n'en vis d'aussi belle, et
je tous dis une grande vérité , telle que
je n W sais pas de plus vraie ; par Dieu ,
ô Dame Léonor, Noire Seigneur fut bien
prodigue pour vous.
Et Dieu , qui vous tient en sa puissan-
ce, vous combla si généreusement de ses
dons , qd'il n'est rien au monde qui
ptnsseaiouter à votre mérite. Par Dieu,
ô Dame Xéonor , Nôtre Seigneur fut bien
prodigue pour vous.
En vous créant, Madame, sa puis-
sance montra tout ce qu'il était capable
4f réunir en une dame de mérite , de
beauté et d'esprit. Par Dieu, 6 Dan»
Léonor, Notre Seigneur fut bien prodi-
gue pour vous.
Comme brille le bon rubis au milieu
des perles, vous brillez entre tontes cel-
les que j ai jamais vues, et c'est pour
moi, qui suis épris de tant d'amour; que
Dieu vous a créée. Par Dieu, d Damè r
Leonor, Notre Seigneur rat bien prodi-
gue pour vous.
M. Raynouard, Poétie de» Trouba-
dour», t. VI , p. 385 , cite une pièce de
Camoens, composée dans le même es-
prit :
Dalindeza vossa,
Dama,quemavé,
Impossivel ne
SluegUardarsepoSM
efaata&Uittossa
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— 340 —
Nous n'insisterons pas non plus ici sur des rapports de ver-
sification , trop contraires cependant au génie des langues
Ver-vos hum sô dîa ,'
Quem se guardaria 1
Melhordeveser
Neste aventurar
Ver, e naô" guardar
One guardar e ver.
Ver, e defender
Muitobom séria ,
Mas quem podria ?
Plusieurs pièces espagnoles se rappro-
chent aussi beaucoup de la "poésie pro-
vençale :
Coando el rignroso invierno
Desnuda las verdes plantas
De sas flores*, y ennqueee
De nieve. yeïp y escarcha, •
Contempla Aurelitf, un pastor, -
De su pastora las causas , ;
8ue por favor suyo ban sido
ulces , tiernas , regalâdas ,•
Y en un momento /en el aima,
Los celos tocan â fuego ,
Y las memorias al aima*
Revuelve en su humHde pecho
La fe de sus esperanzas ,
Haciéndola por defensa
Castillo . torre y alcâzar.
Haciendo alarde de todo
De favotes y palabras ,
De rebato acuden todos .
Desden , Qlvido y mudanza ;
Y en un momento . en el aima,
Los celos tocan â fuego ,
Y las memorias al aima.
El tiempo brève y alegre,
?ue cuando esperan se alarga ,
e favorece , uiciendo :
Sufre , padece y aguarda.
Mas los fiè*ros enemigos
Le envisten y sobresaltan ,
Paraacudir âlapresa #
Temor, recelo y desgracia;
Y en un momento , en el aima ,
Los celos tocan â fuego ,
Y las memorias al aima.
Nous ajouterons une autre romance, que
les critiques croient du 12 e siècle :
Amara yo una Senora ,
Y améla por mas valér,
8uiso mi desventura
ue la hubiese de perder i
Irme quiero â las montanas
Y nunca mas parecer,
Y en la mas âspera de ellas
Mi vida quiero hacer.
Tan triste que no se naiie
Conmigo mngun placer,
Porque mis graves dolores
Puedan contino crecer,
Con los animales brutos
Me andafé triste â pacer t
Paciencia si la hallarë
Me habrâ de sostener,
Pues vida cen tanta gloria
No la pude merecer,
Sue la muerte mèrecida
e deja por ne me ver
Tan penado y tan perdido ,
Cual su mal no puede ser t
El menor mal que yo tengo
Mucho mas es de temer,
Y asi voy donde no espero
Por siempre jamas votver.
La versification dé cette pièce est aussi
fort remarquable ; elle est monorime ,
et ce n'est pas une simple assonance ,
mais utfe rime véritable. On en connaît
quelques autres exemples :
Dejad los libros un rato ,
Senor Licendado Ortiz ,
du Romancero gênerai, rime.en i%, et
Tendiendo los blancospanoa
Sobra el florido ribete,
deGongora,'enefe.
Pour trouver des rapports entre l'esprit
de la poésie italienne et celui de la poésie
provençale , il ne faut qu'ouvrir au ha-
sard IPoelidel primo secolo et Le Rime
de Pétrarque. On reconnaît aussi de
grandes analogies entre les chants des
troubadours et ceux des trouvères , sur-
tout du ctiastelain de Coucy.Jfous cite-
rons comme exemple les .trois couplets-
suivants : "
Quant li estes et la douce saisons
Fan fôille et flore et les près reverdir, •
Et le dois cbans des menus oisillons
Fait a pluisors de joie sosvenir ?
Las ! chascuns cante , et je plore et sospir.
Et si n'est pas droiture ne raisons :
Ams c'est ades tote m'entencions (a) ,
Dame, de vos honorer et servir.
Se j'avoie le sens tfot Salemon* ,
Si me feroitamors por foll tenir :
Car trop est malle et cruex sa prisons,
Si me la faut essaier et sentir :
Si ne me veult a son eus (a) retenir ,
Ne enseingnier quelle est ma gansons.
Car j'ai ame longuement en prudonr*
Et amerai iosjours sans repentir.
'8
Mes intentions.
Service.
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pour s'être produits naturellement (t). Les troubadours ,
qui disposaient d'un idiome sonore , dont les terminaisons
étaient moins variées , devaient attacher une toute autre
importance que les trouvères à la répétition des mêmes ri-
mes: ils les ramenaient d'ordinaire à toutes les strophes, et
nous retrouvons la même affectation dans quelques pièces
françaises , où l'harmonie et la liberté du poëte étaient sacri-
fiées sans doute à des désirs d'imitation (2). Avec la forte
Merveilles n'ai dont vient ceste oquoisons,
Qu'elle me fait a tel dolor languir.
C'est par ce (a) qu'elle croit les félons,
Les losengiers, que Diex puis malcir (6) !
Tote lor peine ont mise en moi trair.
Mais ne four vaut lor mortex t raisons ,
Suant le saront quex iert li guerredons,
arae , de vous qui aine ne seu mentir: v .
GOrres a iridiqué, ÀUteulsche Yolkt-und
Meislerlieder, introduction, p. xlix (lix)
et lxi , deux chansons françaises , con-
servées à Home dans le manuscrit n°1725
de la bibliothèque de. la reine Christine,
qui rappellent l'esprit des minnelieder ;
il n'en cite malheureusement que le pre-
mier couplet :
>uant flors /et glais. e verdure s'esloigne,
u'eil ôisel n'osent un mot soner.,
outla froidor chasque crient etressoigne ,
Très qu'au brau tens qu'il soloient chanter;
Et'par ce chant que ne! puis oublier
Le bon amour dont Dex joie me doigne ,
Car de li sont et viennent mi penser.
Celle-ci est de Gaces de Bru lies et se
trouve à la Bibliothèque Royale , Ms. de
Cangé , in-8°, f. 109 ; mais îious igno-
rons l'auteur «le la suivante.
. Quant revient la seson
Que Ferbe reverdoie ,
Que droiz est et resou '
Que l'en déduire dpie ,
Seuls alofe,
Sipensoie,
As noviaus sons que ge soloie. .
Il est probable aue cette dernière chan-
son était fort célèbre, car on lit dans la
B^le Guyoi :
(a) Il y a un pied de moins ; peut-être faut-
il lire tee où icen : nous ne savons comment
M. Fr. Michel a édité ce passage.
(6) Maudire.
De Troye la belle Doete
Y chantoit cette chansonnette :
Quj
Qui
uant revient la saison
le l'herbe reverdoie.
(1) Nous montrerons leur nombre et
leur importance dans une histoire des
formes de la poésie en Europe, que nous
espérons publier dans quelques mois.
(2) Poésies du Roi de Navarre, t. II,
p. » i ju , 24 , 55 , eic. nous citerons en-
core dea chansons du comte d'Anjou ,
«p. de La Borde , Essai sur la Musique ,
t. II, p. 155; de Simon d'Àthtes, p. 158;
du- comte de'Bar, p. 161-, et des pastou-
relles du d'JO de Brabant , p. 172 et 175.
Plusieurs chansons' sont écrites sur deux
rimes : celles du chastelain. de Coucy ,
ap. de La Borde , p. 260 , 262 , 268 , 294 ;
de Jean Errars, ld. , p. 185; de Quenes
de Bethune , Romancéro François , p.
89; du vidame.de Chartres, Jd., p. 115,
et Bele Eramelos, Id,, p. 28. D^autres
sont eu stances monorimes , et le refrain
ne rime avec aucun autre vers : Belle
Doette, Id. , p*46; Bele Erembors , Id. ,
p. 49; Belè Yolans r M. , p. 55. De La
Borde ; Essai sur la Musique , t. II , p.
506 , en cite une anonyme , où les der-
niers vers de tous les couplets riment en-
semble. Mais celle dont la versification
se rapproche le plus des formes proven-
çales a été publiée par M. P. Paris, dans
le Romancéro * François , p. 66 ; nous
croyons devoir la reproduire :
1
Gaite de la tor ! .
Gardez entôr
Les murs , si Deus vos voie ;
Cor sontasejor
Dame et seignor,
Et lairron vont en proie.
( La Gaite corne.) \
Hu et bu et bu et hu!
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— 342 —
accentuation et les voyelles sourdes de l'allemand, la poésie
ne pouvait se préoccuper d'un retour de sons, dont l'oreille
s'apercevait à peine , quand il ne lui était pas désagréable ,
-Jel'aived
La juz soz la coudroie,
Ha et bu et hu et ha 2
A bien près l'ocirroie.
*
{La Dame à ton Amant.)
D'un dous lai d'amor
De Blancheflor,
Comjtains , vos chanteroie ;
j.Nerastiapeor ,
♦Dèttraitor
Coi je jedotteroie. «
(La fSOite eorn$.\
Hu et bu et ha et bu! .' *
Je l'ai veu .
La juz soz la coudroie.
Hu et bu et bu et hu !
A bien près l'ocirroie.
3
(La Dame.)',
Compains en error
Sui, qu'en cesttor
Volentiers dorrairoie.
(L'AmanU)
N'aies par (?) peor,
Voistatoisqr
Qui aler vuet par voie.
(LaGaite.)
Huethu et nu ethu!
(La Dame.)
Or soitteu,
Compains , a ceste voie.
( La Gaite.)
Hu et hu et hu et hu !
(L'Amant.)
IKenaiseu
Que nous en aurons joie.
4
(LaGaite.)
Ne sont pas plusor
Lirobeor,
ïTen a qu'un que- je voie ,
Qui gisfenla flor
Soz covertor,
Cui n'omer n'oseroie.
Hu et hu et bu et bu !
Je L'ai veu
M jut soz la coudroie
Huethu et huethu!
A bien près l'ocirroie.
5
(La Gaite.)
Cortois a
Qui a sejor
Gisez en chambre coie,
N'aies pas freor,
Que tresqu'a jor
Poes démener joie.
Hu et huethu et bu !
Je l'ai veu
La juz soz la coudroie
Hu et bu ethu ethu!
- A bien près l'ocirroie.
6
(L'Amant à la Gaite.)
' Gaite de la tor! J
Ves mon retor.
De la ou vos ooie :'
D'amie et d'amor.
A cestûi jor
• Ai ce que plus amoie.
(LaGaite.)
Hu et hu et hu et hu !
(L'AmanU)
. Pou ai-je eu
En la chambre de joie.
(LaGaite.)
Huethu et huethu!
(L'Amant.)
. Trop m'a neu
L'aube qui me guerroie.
7
(VAmant.)
Se salve l'onor
Au Criator
Estait, tôt tens vodroie
Nuit (eistdel jor;
Jamais dolor
Ne pesance n'auroie.
(La Gaite.)
Huethu ethu et bu!
(L'Amant.)
Bien ai veu
De biaute la mongole.
(La Gaite.)
Huethu et huethu!
(V Amant:)
C'est bien seu;
GaHeadeu,tote voie.
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— 343 —
et les minnesinger recherchaient les effets musicaux des
troubadours et reproduisaient jusqu'à leurs puérilités (1).
Mais les poëtes n'avaient plus rien de naïf; ils ambition-
naient avant tout le métier de versificateur , et rien n'indi-
que avec certitude s'ils se sont créé eux-mêmes des diffi-
cultés à plaisir , ou s'ils ont emprunté aux poésies étrangères
des bizarreries que la différence des langues rendait encore
plus misérables et plus étranges.
Chacune de ces preuves fût-elle insuffisante pour établir
les rapports littéraires du moyen âge et l'influence de tous
les peuples sur les développements de la poésie européenne,
leur réunion aurait une force qu'à moins de nier la philo-
sophie de l'histoire , il serait impossible de méconnaître.
Nous avons cependant voulu la confirmer encore par des
recherches qui portassent sur un livre tout entier , et empê-
chassent de supposer qu'une érudition que nous ne pouvions
pas mettre au service de nos idées avait laborieusement
découvert quelques analogies produites par des hasards qui
ne se sont pas renouvelés. Nous avons hésité entre le Gesta
Romanorum et le Deeamerone; la popularité dont ils jouis-
saient pendant le moyen âge, et leur nature, qui se prêtait
si complaisamment à l'imitation , nous les recommandaient
également. Si nous nous sommes décidé pour le dernier ,
c'est qu'il nous eût été difficile d'ajouter beaucoup à des
travaux récents sur le Gesta Romanorum (2) , et que l'es-
(1) On trouve dans les poésies de Der
Tugenthafte Schribcr, ap. Manesscn , t.
H , p. 10i , un exemple de rime répétée ,
cl de rîmes liées aux strophes suivantes
dans celles de Kristan von Lupin, ld. t
p. 16. La pièce où riment alternative-
ment les cinq voyelles ( ap. Diez , Poésie
der Troubadours, p. 101) , a été imitée
par plusieurs minnesinger (ap. Manes-
*?n, 1. 1, p. 157; t. II , p. 181), et la
rime en écho de Wizlau (ap. Millier,
"~lvii ) avait été employée par Jaufre
' ^aynouard, t. III, p. 97. On
ûeurs et-
de Gilles le Viniers , dont la mesure est
semblable; ap. de La Borde, Essai sur
la Musique , t. II , p. 230 , et Roquefort ,
Poésie Françoise y p. 74 et 75.
(2; Warton, History of english Poelry,
t. I , p. clxxvii-cclxix ; Douce, Illus-
trations on Shakspeare , t. II, p. 553-
428, et surtout Swan , Gesta Romano-
rum; London , 1824. Boccacc a aussi été
l'objet de beaucoup de travaux, où nous
avons trouvé une foule d'indications qui
nous auraient échappé : M an ni , Jsloria
del Decamerone; Legrand d'Aussy ,Contès
et Fabliaux des 12* et 13« siècles ; Dun-
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pace qu'il nous était permis de consacrer à des recherches
aussi étrangères au fond de notre sujet lés eût rendues trop
incomplètes (1).
DES SOURCES DU DECAMERQNE
ET DE SES IMITATIONS (2) .
PREMÏÊR JOUR.
La seconde nouyeSe se trouve dans Bebelius, Facetiae ,
p. 21 , éd. de Tubingue, 1570 ; Manni en a publié une autre
rédaction latine, extraite d'un commentaire inédit de Ben-
yenuto sur Dante; elle est aussi dans Ernst und Schimpf,
fol. 61 , éd. de Francfort, 1563. D'après Le Novetle iHte-
rarie di Firenze, année 1574 , col. 545 et suiv. , elle aurait
aussi de grands rapports avec une note de ÏAventuroso
Ciçilianp de Bosone da Gabbio , roman publié pour la pre-
mière fois , à Florence , en 1830.
La troisièflpie est imitée du Gesta Romanorum, c. lxxxix,
Lop, History of Fiction, t. II, p. 222-553, qu'on les imitât. M. Relier s'occupe d'ail-
el Schmidt, Beitrâge zur Geschichle der leurs d'un travail spécial sur les sources
romantischen Poésie, p. 1-117. du Getta Romanorum et les imitations
(1) -L'édition de 1488 contient 181 his- qu'on en fit pendant le moyeu âge.
toires, et beaucoup qui se trouvent dans (2) Il nous a semblé inutile de parler
plusieurs manuscrits n'y sont pas iinpri- des imitations postérieures au 17 e siècle;
mées. Il paraîtrait même, d'après les elles ont vraisemblablement été Faites
critiques , qu'il y aurait eu sous le même sur des livres et non d'après la tradition ;
titre deux ouvrages différents; et nous nous n'indiquons point les nouvelles qui
irions beaucoup plus loin, nous ne voyons se trouvent dans le Palace of Pteasure
dans le G esta Romanorum, comme dans de W. Paynter, quoiqu'il y en ail soixante
plusieurs recueils du même genre, qu'une dans le premier volume ; elles sont bien
collection de traditions populaires , qui plutôt traduites qu'imitées. Nous ne par-
variaient suivant le siècle et la patrie des Ions point non plus de la version en ol-
rédactëurs : au contraire, le Decame- tava rima de Brugiantino (Venise, 1554),
rone ne contient que cent nouvelles qui des nombreuses traductions qui Turent
s'y retrouvent toujours dans 1e même or- faites dans toutes les langues de l'Euro—
cte , et il en est beaucoup de con tempo- pe, ni des imitations que Tutti a publiées
raines, dont l'intérêt était trop local pour sous le nom de Sansovino.
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— 348 —
ou àa Novellino antico, nouv. lxxii; elle se trouve dans
Ernst und Schimpf, fol. 8 (1). Lessing s'en est servi pour
son Nathan der Weise. ^
La cinquième est tirée du livre -troisième de YHistorià
regni Neapolitani par Santorio , archevêque d'Urbin ; ap.
Manni , p. 158!, et Aidé Mannucci, Léttere Volgari , 87 , éd.
de Rome, 1592.
La neuVièfte est tirée du Novellino antico , nottv.
xxxxvm. .
DEUXIÈME JOUR.
La première nouvelle a été: traduite littéralement dans
Ernst und [Schimpf, fol. 9.
La seconde se trouve dans leGësta Romanorum, c. xvhi ,
et Jacobus de Voragine, Legenda'aturea , hist. xxxn; Hans
Sachs en a tiré un conte, 1. 1, p. 357, ainsi que La Fontaine,
Contes, 1. h , cont. 5; Jonson, Fletcher et Middleton sem-
blent aussi s'en être servis pour leur Widow (2).
La quatrième a été mise en vers par Hans Sachs, t. II ,
P. m, p. 323.
La cinquième se trouve dans Ernst und Schimpf., fol. 35.
Elle a quelque rapport avec le Fabliaus de Boivin de Pro-
vins ; ap. Barbazan, t. III , p. 357.
. La sixième a fourni à Hans Sachs le sujet d'un conte , 1. 1,
P. h, p. 330, et d'une comédie, t. IV, P. h, p. 62. Mrs.
Àphra Behn en a tiré un incident de sa comédie The Rover,
qui se retrouve aussi dans Blurt , master Constable, de Mid-
dleton. Elle a quelques ressemblances avec le Primo Cantare
di Carduino, publié par Lami, Novelle letterarie, année
1755, col. 129.
(1) Cette parabole était fort répandue Béthanie; les vieux romanciers anglais
_ dans le moyen âge; yoyez Schraidt, Die ' l'appellent quelquefois Julian , the good
Màhrchen des Straparola, p. 356. Swift herhorow; et on lit dans Ghaucer, Can-
s'en est encore servi dans The Taie» of a terbury Taies, prol. , 558 :
Tub. Manni cite une imitation en jjers Se int Julian ne was m his contrée,-
français , imprimée à Dublin en 1721 . H is table dormant in his bail alway
(2) La légende de saint Julien semble Stode redy covered ail the longe aay.
se rapporter à Simon , l'hôte de Jésus en
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— 346 ^
La septième a été imitée par La Fontaine, 1. n, cont.
14 (i).
La huitième roule probablement sur quelque aventure
contemporaine; mais Boccaçe y a mêlé beaucoup de rémi-
niscence?. Les plus curieux incidents se retrouvent dans
Plutarque, Vita Demetrii, § xxxviu; dans le Gesta £0-
manorum, c. xlj la dernière nouvelle de l'appesdice du
Novellino antico, et un çonte oriental du Rosenôl de M. de
Hammer, t. I, p. 242.
La neuvième est tirée d'un manuscrit publié en partie par
Novelle letterarie, an. 1756, col. 673, 17*8 et 1769.
L'imitation qui en avait été faite dans le Westwords for
Smelts est la source du Cymbeline de Sbakspeare. On re-
trouve la même liistoire dans un poëme de Ruprecht von
Wurzburg, Von*W€tn Kaufman; dans le Romans de la Vio-
lette, et ap. Jones, Relies ofthe WeUch Bords , t. II, p. 19.
Elle a été dramatisée par Hans Sachs , t. III, P. 11, p. 21 ,
et abrégée par l'éditeur A'Emstund Schimpf, fol. 10. Hey-
wood s'en est aussi servi pour son Challenge for Beaut y; ap.
Dodsley , Old Plays, t. YI, p. 323.
La dixième a été imitée par La Fontaine, 1. 11 , cont. 8.
La fin se retrouve dans l'Histoire d'um Tailleur et de sa
Femme, des Contes Turcs.
(I) Bfanni et Dunlop lui ont trouvé de bare. On donnait par extension ce nom
grandes ressemblances ( similissimo , dit à toute la côte d'Afrique opposée à l'An-
Wanni ) avec une des histoires de YEphe- dalousie et au royaume de Grenade ;
êiaca de Xénophon , probablement celle mais il n'appartenait qu'à une des pro—
d'Anthia et d'Abrocomis ; mais nous n'a- viuces les plus septentrionales du royau-
vons pu en reconnaître que dans l'esprit me de Fci , communément appelée bas-
ées deux récits. Le fond de cette non- bat; De llsle l'appelait encore Alçarve
▼elle est d'ailleurs historique ; voyez dans sa carte. Guarb devait avoir en
Novelle letterarie di Firenze , 1754 , col. vieux français le même sens qu'en ara—
209 , 225 , 251 et 273. Garbe ( occident be; on lit dans Rabelais , 1. iv, c. 43 :
en arabe) est l'Algarve avec l'article L'an g loue le siroch, l'aultrele beeh
arabe préfixe, Algarbia en latin bar- Ç sud-ouest ) , Taullre le guarbin.
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TROISIÈME JOUR.
La première nouvelle a été imitée par La Fontaine * 1. h ,
cont. 16 (1).
La seconde a quelques rapports avec le Dolopathos, nouv.
v; le Novellino anticô, nouv. xcviii; une aventure de Y His-
toire du très noble chevalier Berinus, et deux nouvelles de
ser Giovanni (Pecorone , jour, ix, nouv. i) , et de Bandello
{Novelle\ Part, i, nouv. 25). Elle a été imitée par La fon-
taine, 1. h, cont. 4.
La troisième a été imitée par Massuccio , Novelle, nouv.
xxx j BéBelius, Fqcetiae 9 $, 96 j Bonaventure des Périers,
Contes et nouvelles Récréations, nopv. cxiv, et La Fontaine,
1. v, cont 3. C'est la source où ont puisé, avec plus ou moins
d'altérations , Jfarston , ParasHaster\ or the Faivn; Dori-
jBfxm , La Femme industrieuse; Lopez de Vega , ha Discreta
eriamorada; Molière , L'Ecole des Maris, et Otway, The Soi-
dier's Fortune. Ben Jonson y a. pris un incident de TheDevil
is an Ass , 4ju'opt également emprunté Fane , dans Love in
the Dark, et Mrs Céntlivre, dans The Bnsy-Body.
La cinquième a été imitée par La Fontaine , 1. iv, cont.
16 , et a fourni un incident à Ben Jonson, pour le commen-
cement de The Devil is an Ass, et à Mrs. Cenlliyre pour The
Busy-Body, act. II , scèn. i.
La sixième a été imitée par Giraldi Cinthio, Hecathom-
mithi, déc. iv, nouv. 4, et par La Fontaine, 1. 1, cont. %
La huitième est imitée de Jehan de Boves, Fabliau du
Vilain de Bailleul, Ms. du Roi n° 7218; on la retrouve
dans Bandello, part, n, nouv. 17; dans Grazzini (il Lasca),
Nqvelle, t. II, p. 117, éd. de 1793, et dans La Fontaine,
1; ïv, cont. 7. Soutbern y a pris une partie du sujet de
•on Fatal Mariage, et elle en a servi aussi à une pièce du
théâtre de la Foire.
(1) Bonifacio Vannoii a prétendu que velle et di parlare gentile anteriore al
le sujet se trouyait in uno libro di no- Boccacio , teUere mi$ceUane* , p. 580.
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— 348 —
La neuvième a quelque ressemblance avec Straparola,
Notte Piacevole, nuit, vu, fab. 1 ; c'est la source de la co-
médie de Bernardo Àccoltî (l'Uniço Ariosto), intitulée Vir-
ginia , et A'All's tvell that ends well de Shakspeare; elle se
trouve dans Ernst und Schimpf, fol. 8.
La dixième a été imitée par La Fontaine , 1. iv, cont. 10.
QUATRIÈME JOUR.
' L'introduction est imitée du Liber Barlaam et Josaphat,
attribué à Johannes Pamasçenus , p. 878 , éd. de 1575 , (ap.
Boissonade , Anecdota Graeca, t. IV ) j de Discipulus ( Je$n
Jïerolt), Promptuarium Exçihplorum, exeinp. xxiv ; du Do-
lopathosde 'Herbert (lj, du Nôvellino anûco, nouv: 13*
Elle a de grands rapports avec l'épisode du Ramayana,
intitulé : la Séduction de Richyasringa (ap< Ctaézy , Sacoun-
tala, p. 278), et a été imitée par CJornazzano j Proverbi,
prov. ix ; Hans Sachs, t. IV, î*. 11, p. 125 , et lia Fontaine,
1. m, cont. 1.
La première nouvelle est probablement tirée-d'ûh -manu-
scrit delà Biblioteca Riccardiana, publié par Lami, Pfo-
velle leilerarie, année 1755, col. 241. EMç a été traduite en
latin par Leonardo Aretino (ap. Man.ni , p. 247) , puis imitée
en tercets par Micaële Accolti, et en vers élégiaques par
Philippe. Béroald. La première imitation allemande est de
Niclas vpn- Wyle; une seconde se trouve dans Èrnstund
Schimpf, fol. 45, et Bûrger lui doit le sujet dé Lenardo und
Blàndine; William Waltèr l'a mise en octaves anglais , The
amerous History ofGuiscarde and Sygismunde (1532, in-4°),
et Dryden l'imita de nouveau dans son poëme, Sigismunda
and Guiscardo; Parabosco, I Diportï, nouv. K), Ta racon-
tée de nouveau en prose , et Annibal Guasco en octaves 3
nous ne la connaissons que par ce qu'Meri a dit , Lettçre,
(I) D'après Schmidt, Beit%&ge zur Geschichte det ronuuUischen Poésie, p. 29,
qui l'appelle à tort Hébert,
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— 349 —
p. 34, éd. de Trévfee (1603). Fleqry la traduisit en Vert
français, d'après la Yersion d'Aretino (Paris, 1493, fol.)
Les Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque , t. X , p. 277,
parlent aussi d'une imitation française faite par un anonyme,
en 1520. C'est le sujet de Tancred and Gismunda (par cinq
anonymes , et revue par Robert Wîlmot) , ap. Dodsley , OU
Plays, t. II, p. 153; de The cruel Gift, par Mrs Centlivre,
du Fùrst Concreti de Hans Sachs, t. I, p. 236, et de cinq
tragédies italiennes , par Antonio da Pistoia , Ottavio Asi-
nari, Pomponio Torelli, Ridolfo Campeggi et Girolamo
Razzi. • ■
La seconde a quelque rapport avec un incident de YHi-
storia Alexamiri Magni de Preliis, et une histoire racontée
par Josephûs, 1. xvm-, c. 13; elle a été imitée par Mas-
succio, Novellitio, U I , nouv* 2 ; par l'auteur des Cent Nou-
velles nouvelles,- nouv. 14, et par La Fontaine, I. u, cont.
15. C'est le sujet de Malet des Contes Persans, dt Y Amant
Salamandre et du Mari Sylphe , de Marmontel.
La quatrième a été imitée dans un poème anonyme , No-
vella di Cerbino ; nous ne le connaissons que par le Novelle
letterarie di Firenze, an. 1755, col. 161.
La cinquième a été imitée deux fois par Hans Sachs , sous
la forme épique (t. I, p. 325), et dramatique (t. II, P. m,
p. 198). Roccace avait pris son sujet dans une romance
perdue , dont il cite encore deux vers (1).
La sixième est tirée de Spiiri, Istorie Bresciane, ap.
Bfanni, p. 293. ,
La septième a été imitée par Hans Sachs , t. I, p. 328.
La huitième a été imitée par Straparola, nuit ix, fab. 4;
Randello , Part. I, nouv. 20 , et Hans Sachs , 1. 1, p . 323.
' La neuvième est, sous d'autres noms et avec des circon-
stances un peu différentes, V Histoire du sire de Coucy et de
' (\) EHe a été refaite depuis, et se poifaéal Lorenzo de 1 Medici e Politia^
trouve dans le Canioni a Ballo , corn- *o , Firewe , 1568.
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— 3S0 —
ladùtne déFayél, ap. Barbazan, Conter et Fabliaux dés i&
et 1^ siècles, t. IV, p. 296, éd. de 1808; leLaisd'Ignaures,
par Renaot (1); Y Histoire du chastelain de Coucy; Thé
Knight ofCourtcsg, ap. Itftson, t. III, p. 193; une nouvelle
de la Reine de Navarre (Heptaméron , jouïn. vti, noùv. 10);
Gabriellede Vergy, par Dubelloy (2); ete. Boccace semble
avoir tiré sa nouvelle d'un récit en provençal conservé dana
là Bibliothèque Laurentienne de Florence, que Manni a
publié , Isioria del Decamerone, p. 308; les conversations
y sont dialoguées , et on la prendrait volontiers pour un
roman, si on ne lisait dans Y Histoire littéraire de France >
t. XIV, p. 213, que les mêmes circonstances sont racontées
en tète des poésies de Gabestaing, dans le Ms. 3204, de là
Bibliothèque du Vatican (3). On la trouve aussi, ap. Millot,
Histoire des Troubadours, t. I, p. 143-149; et Ton raconté
en Allemagne la même histoire du chevalier de Brenn-
bergef . •
La dixième a été imitée par Parabosco , / Diporti, novîT.
rv, et par Giraldi Ginthio, déc. m, nouv. 3 et 10 j Hans
Sachs en a fait une comédie , t. III, P. n, p. 435.
CINQUIÈME JOUR.
La première nouvelle a été traduite en latin par Beroald,
(1) L'histoire devait être déjà bien ré-
pandue, puisque Reoaut termine son lai
en disant :
François, Poitevin et Breton,
L'appellent le Lai del Prison.
(2) Nulle part la dame de Fayel n'est
nommée , et V Histoire de la chaslelaine
de Vergi gui mori por loialment amer
ton ami # est tout à fait différente : on
ne s'explique celte confusion que par la
renommée que leur avait donnée le dé-
noument lugubre de leur amour. On lit
dans le Decamerone, jour, m , nouv. 10 :
Diones e la Tiammetta cominciarono a
cantare di raesser Guiglielmo e délia
dama del Vergfu. Une vieille ballade
montre clairement qu'il ne fafit pas la
confondre avec la dame* de Fayel :
H ester, &dfth, Pénélope, HeUine,
Sarre , Tisbe , Rebeque et Sairy,
Lucresce, Vseult, Genevre, chastelame
La très loial nommée de Vergy,
Rachel et la dame de Fayel ,
Onc ne furent sy precieulx jouel
D'oiraeur, bonté, senz, beauté et valour,
Con est ma très doulce dame d'onnour.
Ap. Fr. Ilichel, Tristan, 1. 1, p. lxxxvhi.
(3) Il est cependant remarquable que
la manière dont Pétrarque en parle ne
s'accorde point avec les circonstances dé
la nouvelle :
*_••*••• OoelGugBeliiio
Cbe per oaatar balftov ési suri discerna
7Y(ù*tV*Jmort, ç. iv, v. 84. -
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— 351 —
et imprimée à Paris, en 1499; Hans Sachs y a pris le sujet'
d'un de ses contés , té I, p. 321 . Dunlop nous apprend , t. II,
p. 287, qu'elle avait été imitée dans des stances anglaises
publiées en 1870, et Dryden Tamise de nouveau en vers;
Gimon and Iphigenia, Works, t. III, p. 256.
La seconde a été imitée par Giraldi Cinthio , déc. h ,
nouv. 6.
La quatrième est imitée du Lais de Laustic , par Marie de
France, Œuvres, t. I, p. 314, ou d'un poëme anonyme en
octaves, intitulé La Lusignaca, ap. Lami, Novelle lette-
rariedi Firenze, an. 1755, col. 33 j c'est le sujet du Ros-
signol de La Fontaine.
La cinquième se trouve , suivant Dunlop , dans l'Histoire
de Faenza , par Tonducci, et a d'assez grands rapports avec
Ylncognita de Goldoni.
La sixième se retrouve dans l'épisode d'Olindo et Sofro-
nia; Gerusalemme liberatct, c; n, st. 26.
La septième a été imitée par Giraldi Cinthio, déc. u,
nouv. 3; elle a fourni à Hans Sachs le sujet d'une histoire ,
1. 1, p. 335, et d'une comédie, t. II, P. m, p. 84; Beaumont
et Fletcher en ont tiré leur Triumph of Love (1).
La huitième est tirée d'un passage de la Chronique d'Hé-
linand , cité par Vincentius BeHovacensis dans son Spéculum
historiale, 1. xxix, ehap. 120. C'est, au reste, l'histoire du
vieux chasseur dont on trouve déjà des traces dans l'Odyssée,
1. xi, v. 572, et qui était si répandue pendant le moyèn
âge; voyez ci-dessus , p. 118, n. 4, etGrimm, Deutsche
Sagen, 1. 1, p, 248, Deutsche Mythologie, p. 515. Elle a été
imitée par Hans Sachs , 1. 1, p. 339, et mise en vers anglais
par Tye, en 1569 , et par Dryden, Théodore and Honoria,
t. III, p. 241.
La neuvième a été imitée en français par La Fontaine ,
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\
398 —
h m, cont, 5, et en allemand par Hagedern, h II, p. 283.
Elle a fourni à Dî-evetière une partie du sujet de Le Faucon
et les Oies de Boccace.
La dixième est tirée d'Apulée , Metam&rptoseon, 1. ix ,
p. 291, éd. de 1688} %He a été imitée pair Morlinus, No-
vellae, nouv. 31 et $3.
SIXIÈME JOUR.
La quatrième nouvelle est, suivant Schtnidt, empruntée
à un conte oriental de Nussreddin Hatscha; c'est le sujet
d'une bouffonnerie de Hans Sachs, t. II, P. iv, p:223.
La dixième est la source d'une bouffonnerie dè Hans
Sachs, t. II, P. iv, p, 198.
SEPTIÈME JOUR.
La 'deuxième nouvelle est "tirée d'Apulée , Metamorpho-
*eon, 1. ix, p. 269, ou imitée du Dict du Cuvier, ap. Bar-
bazan , t. III , p. 91 ; on en trouve une imitation dans La
Fontaine, 1. iv, cont. 14.
Laquatriiane est tirée de Petrus Alfonsus, Disciplina Clç*
ricalis, hist. xiii, p. 53, éd. de Schmidt; elle se trouve dans
Le Chastoiement d'un père à son fils , ap. Barbazan , t. II ,
p. 99; ap. Legrand d' Aussy , Fabliaux , t. III, p. 146, éd.
de 1829; dans le Romans des Sept Sages, hist. vi, p. 35,
éd. de Le Roux de Lincy (1) ; dans le Romans des Sept Sages,
v. 2104, éd. de Keller j dans Adolphus, fol. 66, fab. Vi,
d'après Leyser, Historia poetarum latinorum medii aevi 9
(i) Nous croyons inutile d'étendre nos in- publiée plusieurs fois ; Sieben Weisten
dications à toutes les traductions ou Meister, Augsburg , 1488 ; Die Bysiorie
plutôt les rédactions différentes du Livre van die seven wise manhenvan Romen,
de$ Sept Sages; il en existe dans presque Delf, 1485; Li compassionevoli Avve-
toutes les langues de l'Europe moderne ; nimenti d'Erasto , Vinegia , 1 542 ; ity-
nous citerons seulement les suivantes : toria del principe Erasto , hijo ïïel «iu-
le Dolopathos dUerbers, une autre ver- perador Dioclexiano ; Amberes, 1573. Il
sion en vers français publiée en 1836 par y a aussi une version islandaise (Nyerup,
M. Keller, et plusieurs en prose ; une Om almindelig Moerskabs Lœsning , p.
traduction en vers anglais , ap. Weber, 152) , une suédoise ( Sandvig , Suhmske
Metrical Romances , t. m, et une se- Samlinger, t. I, p. 99), une^danoise
« conde en vers écossais par J. Rolland , (Relier, Roman des Sept Sages, intr. ,
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— 363 —
p. 2018; dans le Rentier de Hugo von Trynberg (1); dans
VAMeulsche Blàtter, t. I, p. 154; et, suivant Legrand
d'Aussy , dans le Passa-Tempo de 9 Curiosi , p. 102. Hans
Sachs lui doit le sujet de sa farce Bas Weib in Brunnen, t. II,
P. iv, p. 48, et Molière celui de Georges Dandin; Bibbiena
La cinquième est imitée, avec de grands changements, du
Chevalier qui' fist sa famé confesse; ap. Barbazan, t. III,
p. 229. Elle se trouve dans les Cent Nouvelles nouvelles,
nouv. txxvm ; dans Ernst und Schimpf, fol. 79; dans Ma-
lespini , Ducento Novelle, nouv. lxxxï, et dans La Fon-
taine , 1. i, cont. 4. Hans Sachs en a fait un Divertissement
de carnaval , et Davenport en a tiré le fond de sa co-
médie The City Nightcap; ap. Dodsley, OldPlays, t. XI,
p. 318.
xième est tirée du WNTin,
(Voyez Schmidt, Pétri Alfonsi Disciplina Çlericalis, p. 127),
ou de son imitation, ap. Barbazan, t. II, p. 85. Elle a été
imitée par Gast, jkrmones Convivales, p. 21; p*r Le Pogge,
Opéra, p. 489 , éd. de 1638; d'Ouville , Cordes, 1. 1, p. 204;
Bandello, P. u* nouv. 11; Parabosco, nouv. xvi; Stein-
howel, Esopus, fol. 101 , fab. x, et Hagedorn, Poetische
Werke, %. II, p. 154. C'est le sujet de la Farce du Poulier,
(Paris, 1837), et du Divertissement de carnaval de Hans
Sache , Die listig Bulerin , t. IV, P. m, p. 9. Combinée avec
la huitième nouvelle de la même Journée , elle a fourni à
Beaumont et Fletcber le fond de leur comédie Women
pleased. Ravenscroft en a tiré aussi un incident de The Lon-
don Cuckolds. Probablement elle était fort répandue en
f. xwii ) 9 et une en grec vulgaire une nouvelle édition, 2uvtmt«?, 1«Î8 ! ,
( Mv&oloyoîov 2vv0 wra, Venise, 1805). ou plutôt le roman hébreu, "UT^D *hm
Toutes' ces traductions semblent se rat- Venise 1544.
tacher à VHidoria seplem Sapientium de ' '
dam Jehan* , moine de Haute-Selve, qui (1) Nous ne connaissons que la réim-
iroitaU lui-même le roman grec d'An- pression de Bouterwek, Geschichte der
dreopulos , dont M. Boissonade a publié cUmdchen Poetie, 1. 1 , p. 260.
23
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— a» —
Orient, car eHe se trouve aussi dans YBUopadtea, L II,
fab. rc 9 p. 66.
La septième est imitée da fabliau de £a Bargeoise cPOrv
/ien*, ap. Barfoazan, t. III, p. 161. Elle a aussi de grands rap-
port* avec la fable nr d'Âdolpbus , ap. Leyser, p. 2013; on
conte provençal de Ramond Vidal, ap. Rayneuaïd, t III, p.
908, et une vieille romance espagnole , ap. Poesku e*co§Ua*
de nuestros cancioneros y romancero* antiguo* , t. XVII,
p. 178. On en trouve des imitation» dans Frischlin, Fch
ceîiae; Hermotimus, Ad Bebelii Facetta* , p. 3131; Cent
Nouvelles nouvelles, nouv. lxxxviii; Apologie pour Héro-
dote, t. II, p. 294, éd. de 1735; d'Où ville, Contes, t. 1, p.
186 ; La Fontaine , 1. 1, cont. 3 ; Ser Giovanni , il Pecorone,
jour. III, nonv. 22; etc. On retrouve aussi le même sujet
dans The City Nightcap de Davenport, Love in the Dark de
sir Fane , The London Cuckolds de Raveaseroft , et le
Comudo y Contenîo de Rueda.
La huitième est certainement venue de l'Orient. On la
trouve dans le Pantcha-Tantra , p. 76 , traduction de Pahbé
Dubois; Kalila and Dimna, p. 106; le Livre des Lumières f
p. 76; VHUopadem, p. 131 ; le Bahar-Danush , t II» p. 82.
Cfest te sujet du faWiau Des Cheveux coupé*, ap. Legrand
«FÀussy, t. II/p.fl40; on le retrouve dans le Cent Nouvelle*
nouvelles, nouv. xxxviii ; le Novelle amorosedegli IncogniH,
neuv. xxin ; ap. Campeggi , Novelle, nouv. i , et Haas Sacha,
t. II , P. iv , p. 133. tyassinger en a tiré la dernière scène do
quatrième acte de son Guardian; Beanmont et Fletcherlui
doivent aussi la scène rv de l'acte III de Women pleased.
La neuvième est imitée du Bahar-Danu&h (1) , t. II, p. 64.
Elle a aussi de grands rapports avec le premier conte d'A-
dolphus , ap. Leyser , p. 2008 , et le fabliau de Guériu* La
(I) Boccace ne l'a pas imité directe- temps répandues en Orient : neaieôàp
ment, puisqu'il ne fat composé qu'an mi- de contes que Ton retrouve dans les plut
Ken du 17* siècle; mais les traditions vieux recueils ne permettent pas d'en
qui y sont recueillies étaient depuis long* douter.
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Dame qui fait accroire à son mari qu'il a révé. C'est à l'une
de ces rédactions que Chaucer a emprunté son conte du
Marchand (Canterbury Taies, v. 9089), que Pope a imité
sous le titre de January and May, Le même conte se re-
trouve dans Melander, Jocorum atque Seriorum libri II,
et dans d'Ouville, Contes, t. I, p. 133. Durfey y a pris un
incident de sa comédie, The Royalist. La Fontaine Ta imitée
ainsi que la nouvelle précédente dans La Gageure des Trois
Cotmnères f l n,cont, 7.
...
BUKlfcMB JOEÏfc
La première nouvelle est imitée du Fabliau du Bouckier
dtMbeville, par Eustace d'Amiens; ap. Barbaaan, t.
p. £ Ëbaucer y a pris le sujet de The Shipmannes Tale>
y. 13930. EHe a beaucoup dé ressemblance avec Y Anse*
tenalis du Pogge , et les Cent Nouvelles nouvelles, bout,
xviiî; La Fontaine Ta imitée * Lu, cent &
La seconde a quelque ressemblance avec te Fabliau du.
Prestre.etde la Borne, ap. Barftazan, t. IV., p. 18t.
La troisième a beaucoup contribué à répandre l'idée po-
pulaire du pays de Coceagne^ que Boccace avait peut-être
prise dans le Fabliau de-Coquaigne, ap, Barbazan, t. IV,
p k .175 (1). O» là retrouve dan* Bans Sachs, 1. 1, p. 1092;
dans ira peëme en dfatecte sicilien, LaCuccagna conquis-
tain ; dans la comédie de Le Roids Gbeejayne, par LegraiwL
Le pays âe Goceagne est aussi mentionné dan» une pièce en
vieR anglais, ap. Btokes-, Thesaums, t. Ij Jfc i> p. 231 :
Fur in sec, W west spayagd
Is ajond ihote Cokaygae.
La quatrième est tirée du Fabliau du Prestre et cfM#-
(1) Ménage dit à tort dan* son Dtc- était on mot nouveau dans la langue
iéonmaite, U l t p. 305, que eocagm françabe.
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-^386 ,
«m, ap. Barbazair, t. IV, p. 427. Elle aété imitée par Ban-
déllo, Part, n, nouv. 47.
La sixième a été imitée par Le Pogge, Facetiae, p. 460,
et se trouve dans Ernst und Schimpf, fol. 74.
La septième a quelque ressemblance avec l'histoire de .
Fabrhse dans le Diable boiteux. \
La huitième a été imitée par Masuccio, Novellino,
nouv. xxxvi, et Parabosco* I. Deporti, nouv. v. Dunlop,
t. H, p. 327, indiqué plusieurs autres imitations que nous
n'avons pu, reconnaître ; nous citerons entre autres l'his-
toire d'Arouya des Contes Pet$ans > et celle de ïloussuqi,
ap. Scott, Bahar-Danush , t. III, app.
La dixième est iflwtèe.de Petrus Alfonsus, Disciplina Çieri-
calis, Wst. xiv ; du Castoiementf&p. Barbazan,.t. ï|,.p. 10Tj>
du Gesta Romanorum , chap. cxvm,pu du Cento Novelle
antiche, nouv. lxxiv. Elle , a* certainement une origine
orientale , car elle se trouve dans Car donne, Mélanges de
Littérature orientale, 1. 1, p. 62. Hans Sachs y a pris le sujet
<F un Divertissement de carnaval, t. III , P. p. 40, etSac-
chetti Ta probablement imitée, ÏÏoveliejWw.çxçyiii. ,
NEUVIÈME J OÇR» . •* . • ...
La première nouvelle a été imitée deux fois par Haçs
SaehSj t. II, P. iv, p. 199, et t. V, P. n, p. 26 j elle se
trouve dans Ermt und Schimpf , fol. 42 , et la .ballade éço*- ,
çatee The Pryoris and her three Wpoyrs, ap- Jamieson p
Popular Battads andSongs, U II, p. 249, en a probablement: ■
été tirée.
La seconde a été imitée par La Fontaine^, 1. iv, cont. 8.
La troisième a été imitée par Giraldi Giraldo , Novelle ,
nouv. y.
La sixième est imitée du fabliau de Jean de Boves , De
Gombert et des deux Clercs , ap. Barbazan, t. III, p. 238.
On retrouve le même sujet dans Chaucer , The Rêves T&le^
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— 367 —
V. 3919; et une autre vieille imitation en vers anglais est
- attribuée à Andrew Borde (ap. Warton, t. II, p. 267).
La Fontaine en a tiré son conte Du Berceau, Lu, cont. 3.
La huitième est probablement celle dont La Fontaine di-
sait avoir tiré Le Faiseur d'Oreilles, I. n, cont. 1; mais il
n'y a de ressemblance que dans l'esprit des deux contes , les
aventures sont complètement différentes ; la source de La
• Fontaine est la nouv. m des Cent Nouvelles nouvelles, et'
la nouv. xi des Contes dé Bonaventure des Périers.
La neuvième a fourni le sujet d'un Divertissement de car-
naval à Hans Sachs, t. III, P. in, p # . 60.
La dixième est tirée d'un fabliau de Rutebéuf, De la Da-
~ moiselle qui vouloit voler en l'air, ap. Barbazan, t. IV, p.
271 ; elle a été imitée par La Fontaine , 1, iy, cont. 11.
* DIXIÈME JGtoR. *
La première nouvelle est tirée du roman de Barlaam et
Josaphat,?. 26, verso, trad. de Jean de Billy, ou ap. Joban-
nes Damascenus, Opefa, p. 824, Le même récit se trouve
dansVincentiusBellôvacensis, Sp^az/am historiale, lib. xiy;
le Gesta Romanorum, cbap. xcix et cix, et le Cento Novelle
antiche (Novellino antico) , nouv. lxv. C'est à une de ces
sources qu'ont puisé Gower, Cmfessio Amantis, fol; 96, éd.
de 1532, et Straparola, nuit xn, fab. 4. L'auteur d'Erttrf .<
und Sckimpf, fol. 13, a abrégé cette nouvelle, à laquelle
Shakspeare doit un incident du Mer chant of Venice.
La troisième est tirée, suivant Schmidt, p. 103, d'un conte
arabe , Le Libéral Hatem , son Frère jumeau et leur Mère ; -
nous ne le connaissons pas, mais il se trouve dans là Suite
des Mille et une Nuits, t. III, p. 270, trad. de M. Trébutien,
.un petit conte qui prouve qu'un Hatem-Thaï était fort cé-
lèbre pour sa libéralité.
La quatrième refait d'une manière bien supérieure une
histoire que Boccace avait déjà racontée dans le Filocopq,
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— 388 —
p. 241, éd. de 1551 5 die a été imitée par Hm Sachs, t. 1*
p. m
La cinquième est dV>rigine orientale ; c'est le 9 e conte de
Sultane de Perse et des Vizirs > et dans tes Contes Turcs des
quarante Vitirs, p. 299. Boccace avait déjà traité aussi ce
sujet dans le Filocapo,^. 209, «t il est probable que c'est
du Démmèrone quv Chance* a tiré The Frankelébtes Taie,
quoiqu'il prétende travailler sur un tai breton (1). Beaumoûi
«t Fletchery ont pris le sujet de The TrUtoiph tf Love , dans
Four pièces m a One. Bojardo semble aussi s'en être servi
pour le douzième chant de son Orlànda Innamorato.
La septième a ^été imitée par Hans Sachs , 1. 1, p. 319, ét
par Giraldi Giraldo, noov. y.
Là huitième semble d'origine orientale; on la trouve sous
le nom de Scbebib et Giafar, dans le Cabinet des Fées,
t. XXXVIII, p. 162, et sous celui d'Histoire de Naz-Rayyar ,
ap. de Cayltrs, Œuvres badines, t. VII, p. 208. C'est la se-
conde histoire de Petrus Alfonsus ; le Fabliau des deux bms
Amisloiux , ap. Barbazan , t. II, p. 52, etle sujet dn poôme
Athis et Profites, par Alexandrie de Paris (tonds <de Gasgé ,
n° 73). Discipulus ( Herolt ) lui a donné «me pince dans le
ISermones de Sanctis, dise, xxij ïr. BandéHo , BeroaW et
le cardinal NoMi l'ont traduite en latin; Walter , Lydgate
V. (diaprés Warton, t.I,p. 241), Edward Lewicke et T. EI-
1i<tt (Poetical Deetâneron, t. 1T, p. 84) l'ont imitée en toi***»
glais; dans le Dr«^cn,t. I, p. 47, Graff mentionne un vieux
poème allemand, Athis und Profil, sur la même histoire.
Nous citerons, parmi les Imitations dramatiques, Gésippe eu
, (1) La manière dont il en parle rend
"son récit pins que suspect :
Thise oM gentil Bretons in hir daves
Of diverse aventures maden laves ,
mmeyedinkXrfirti breUmUmge.
And on ot hem bave I mTemembrance,
Whicb I shal sayn with good will as I can.
La première langue des Bretons ne pou-
vait pas se conserver dans des traditions
. littéraires , lorsque le peuple ne s'en ser-
vait plus , et Chanter ne pouvait se rap-
peler une aventure rimée dans un idie—
me que* certainement il no savait pas.
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— 389 —
les deux Amis, par Hardi ; Gésippe et Tite , ou les bons Amis,
par Chevreau; Damon and Pithias, par Richard Edwards ;
Friendshipof Titus and Gesippus, par Radcliffe; Von zween
Romern > Tito Quinto und Gisippo , par Paul Messerschmidt
(Strasbourg, sans date), et Thitus und Gisippus, par Hans
Sachs, t. III, P. h, p. 7.
La neuvième semble imitée de YAventuroso Ciciliano,
de Bosone da Gubbio; ap. Novelle letterarie, anno 1754,
col. 545 et suiv. Elle a servi de sujet à J. Ayrer pour sa
vingt-deuxième comédie (Tieck, Deutches Theater, t. I,
p. xxi) , et Green s'en est également servi pour la conclusion
de son Philometa; Edward Lewicke et Goldsmith Font .
mise en anglais.
La dixième se fonde sur une histoire réelle. D'après Phi-
lippo Foresti, De pturimis claris scelestisque Mulieribus, c.
xiu, ci Duutuci, /±u finie o u jiyuiiiiine y i. ni , vrriaeiuia «li-
rait véritablement existé en 1025 , et son histoire serait
écrite sous le nom du Parement des Dames. On est même
allé jusqu'à dire qu'elle se trouvait dans la bibliothèque de
M. Foucault. Quoi qu'il en soit, Boccace n'en était pas l'in-
venteur, car Pétrarque lui dit, Opéra, p. 540, éd. de 1581,
qu'il l'avait entendue long-temps avant d'avoir vu le Déca-
nter one, et dans son Lais del Freisne Marie de France ra-
conte sous d'autres noms une aventure toute semblable ;
OEuvres, t. I, p. 138. Pétrarque traduisit en latin la nou-
velle de Boccace , De Obedientia et Fide uxoria , et lui dédia
sa traduction. Lud. Dolce la retraduisit en italien, Luigi
Alamanni en fit le sujet d'une nouvelle, et un poëte la raconta
de nouveau en octaves; ap. Manni, p. 621. Il ne paraît pas
qu'il y ait eu de fabliaux français ; nous ne pourrions cepen-
dant pas assurer que l'imitation d'Olivier de la Marche et les
deux versions qui se trouvent dans la Bibliothèque du Vati-
can, d'après Greith, Spicilegium Vaticanum, p. 85, ne soient
pas en vers. MaisLegrand d'Aussy assurait avoir vu plus de
vingt récits différents en prose , remontant tous au 14 € siè-
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— 360 —
cle, t. II, appendice, p. 16. Le lai de Marie, ou son ori-
ginal, furent imités en vers anglais, ap. W. Scott, Mins-
îrelsy, t. III, p. 37; mais Chaucer tenait le sujet de The
Clerkes Taie de Pétrarque lui-même , et un anonyme l'a
traité de nouveau dans Gualterus and Grisalda (1). Les allu-
sions de Shakspeare dans le Taming oj the Shrew (2) , et de
Cotton dans The complète Angler (3), prouvent que l'histoire
de Griseldis était fort répandue de leur temps. C'est le sujet
de la ballade populaire, The Nut-Brown Maid y et de Henry
and Emma , de Prior. Elle se trouve dans le recueil que Ta-
bart a publié en 1809 , Popular Stories , t. I , p. 87 , et on la
représente souvent en Angleterre sur les théâtres de marion-
nettes (4). Elle est traduite dans Ernst und Schimpf, fol. 25,
et fait le sujet d'un livre populaire en Allemagne (5) et en
Hollande (6). Le Mystère de Griselidispar personnaige (7) re-
monte à 1396. Dekker, Chettle et Haughton se sont réunis
pour composer un drame sur la même aventure (ap. Dodsley,
Old Plays, t. III , p. 7 , éd. de 1816), et Radcliffe a fait égale-
ment une comédie intitulée Patient Griseld. Apostolo Zeno
et Goldoni ont mis aussi la nouvelle de Boccace en drame ;
c'est la source d'une pièce suédoise de Fr. de Halm, et d'une
des plus belles comédies de Hans Sachs ; Die gedultig und
gehorsamMarggràjîn Grhelda, 1. 1, p. 246.
(l)Iwoll voutéDatale, whichthatl (5) SvhOne anmuthige Historien von
FrS±p p ^:£»pSet:. xreKrfi&f^l^
Canterbury Taies v 7902 *anr. Perrault en a fait aussi , comme ou
/a x „ . ' ^ , un conte populaire.
(S) For patience ahe will prove a second rr
Grissel. (o) De vrouwe Pétrie t ofte dry voudtge
Açt. II , scén. 1. Historié van Helena de Verduldige, Gri-
($) Weintheconntrydonotscorn seldisdeZagtmœdige, FlorentinadeGe-
Our walls witb ballads adora trouva. Antwerpen , 1621 .
Ofpatient Grissel and the lord ofLorn. (7) Une ré i mpressioiI a été faite *n
(*) Wàrton , t. U , p. 251 . 1852.
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— 361
VÔLUND LE FORGERON (1).
Pour etpri&er l'excellence d'une épée, les poètes du
moyen âge disaient qu'elle sortait de la forge de Yôlund (2).
Cette image se trouve dans les plus anciens monuments qui
nous soient parvenus ; elle était usuelle en Scandinavie (3)
comme en France (4), *en Angleterre (5) comme en AUe-
(1) La plus grande partie des faits
contenus dans cet essai avaient déjà été
réunis , par MM . Depping et Fr. Michel ,
dans une dissertation sur le même sujet
iVéland le Forgeron, Paris, 1833); par
ïuller {Sagabibliothek, t. II, p. 154-
175 ) , M. Fiun Magnussen (Lexicon My-
thologicum, p. 850) , et M. W. Grimm
(.Deutsche Heldensage , y. 14, 20, £1,
29,178etpassim). M. OEhlenschlœger a
traduit en danois les aventures de Vëlund
(Skandinaviske Litteraturselskabs Skrif-
ter , 1809 , p. 555-405) , depuis il les a
mises en vers , et M. Simrock a composé
un poëme allemand sur le môme sujet:
Wieland derSchmièd, Bonn, 1835.
(2) VVlund en islandais ; TValandus
dans YHistoria ponti/icum et comitum'
Engolismensium (auctore incerto) ; JVie-
landus dans le Waltharius-, Guielandus
dans le Vita Merlirti de Gottofredus de
Monemuta ; Galannus dans le Gaufredi,
ducis Normannorum , Historia , par
Jobannes Monachus ; Weland en anglo-
saxon ; en vieil allemand TVielant , et
peut-être fVelint dans quelque tradition
qui ne nous est pas parvenue ( c'est le
nom que lui donne le Vilkinasaga ; qui
était rédigé en grande partie sur des tra-
ditions allemandes, et l'on trouve un Wi-
lint dans le Tristan de Gottfried von
Strasburg, v. 16555); en auglais fVay-
land et Weland; en danois Valland (an.
Bring, Monumenta Scanentia , p. 301 ) ,
Ver land (Danske fi ter fra Miadelalàe-
ren, 1. 1, p. 4, 21 et 28), et VerlofUp.
Huiler , Sagabibliothek, t. II, p. 250);
en suédois Vallevan {Svenska Folk- Visor,
t. II, p. 174 ), Videladt (dans la petite
Chronique en vers de Laurentius Andra-
son. U estasse* remarquable que le père
d'Attila (Etiel) s'appelle Valeravon, ap. «
Jornandeas c. 14, et Valleradet; WeU*-
chronik, ap. Âltdeuttche WMder, t. II,
p. 11 7).; -et Vealind dans les ballades des
îles Féroë. Il parait, d'après une note de
Péringskjoid dans son édition du Ft7-
kinâsaga , qu'il y avait en Norvège des
chants populaires sur Vëlund, qui ra-
contaient d'autres aventures que les tra-
ditions allemandes ; mais nous ne savons
si son nom était différent. Le vieux fran-
çais avait changé le V en G : il en avait
fait Galons.
(5) VVlundar-qvida , ap. Edda, t. II,
p. 3-24; Vilkinasaga, c. 18-31 , et le
Hamdis-mal y fait allusion dans sa 6*
strophe.
(4) Nous ne croyons pas que les aven-
tures de Vbiund aient été connues en
France, mais on en parlait souvent
comme d'un habile armurier. M. Fr.
Michel en a cité une foule d'exemples
dans sa dissertation , p. 82-94 , et ils
ont été réimprimés dans VAUdeutsche
Blaster, t. I , p. 36. La reproduction des
textes serait _ ainsi inutile ; nous nous
bornerons à indiquer les noms des ro-
mans où ils se trouvent : Raoul de
Cambray, Ogier li Danes , Fierabras
d'Âlixandre, Garin de Monglave , Le
Chevalier au Cisne, Godefroi de Bouil-
lon, Le Livres de Buelin de Bourdialx
et du roy Âbron , et La Fleur des Ba-
tailles, Doolin de Maience. Noos ajoute-
rons qu'il est cité dans le manuscrit de
Bruxelles du Garin li Loherenc , v.
6611 ; ap. Mono , Teutsche Heldensage,
p. 98.
(5) 11 est déjà nommé dans le Beowulf,
v. 904 ; dans le fragment d'un poëme
anglo-saxon, ap. Gonvbeare, Illustra*
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magne (1) et en Italie (2). Aucun fait purement historique
ne peut servir de fondement à une popularité aussi étendue,
et d'ailleurs les [poëtes font vivre Vôlund dans des pays di-
vers (3) et à des époques différentes (4). Ce n'est pas un
tions of ançlo PoHrsj , jk 240;
dans la traduction de Boethius , De Con-
tolatione Philosophie* Utârt V, anglo-
saxonniee redditi ab Alfredo , p. 162 ,
éd. de Rawlinson, et dans fforn chUde
and maiden Rimnild, ap. RHson, Au-
cient engleish metrical Romancent, t.
III , p. 295. M. EUis dit qu'il en est aussi
fait mention dans le Minstrelsy of the
scotHsh Border; mais M. Priée n'a' pu
l'y trouver (ap. Warton, 1. 1 * p. uv ), et
nous n'avons pas été plus heureuxque lui.
(f) On -sait, par l'appendice du He\-
dcnbuch, qu'il y avait de Vieux chants
allemands sur Vôlund ; mais il ne nous
en reste pins que d'assez récents sur la
première partie de son histoire, dans
Apollonius von Tyrland et Friedrich
von Schwaben, ap. Bragur, t. VI, p.
204. Vtflund est encore mentionné dans
une foule de vieux romans; nous cite-
rons seulement Pitrolf unnd Dietlaib,
v. f56-lS0; Dieirich von B«m, st.
LXXX; Rosengarten tu Wormt , st.
CCXCV; Alpharts Tod, st. CCLX1I,
et Ecken Ausfahrt, st.XCI; ap. Hel-
denbuch , éd. de M. van der Hagen.
(2) Dans// Fiore délia Cavalleria; ap.
Terrario, Storia ed Analisi degli anticki
romanzi di Cavalleria» t. III, p. 292.
(3) Ein hertzog yratd vertriben von
zweyen Riszen die gewunnen jm syn land
ab. Do kam er zuo armuot.Vnnd darnach
kam ertzuo kunig Elberich vnnd ward
syn gesell. Vnnd war auch ein Scbraid m
dem berg zuo Gloggensachszen ; Helden-
buch de 4509, app., fol. 185. Les sa-
vants pensent généralement que le Glog-
gensachnen était une des chaînes du
Caucase ( voyez Grimm , Deutsche Hel-
densage, p. 288) , où il 8e trouve en-
core , suivant D'Ohsson (Des Peuples du
Caucase, p. 22 et 175), une peuplade
fort renommée pour son habileté à fa-
briquer des armes ; mais M. van der Ha-
gen croit que c'était une montagne de la
Basse-Saxe [Nordische Heldenromane,
1. 1 , p. 69% La tradition anglaise le fait
travailler dans le Berkshire (Wise,Zett*r
to Dr. Mead conceming soins anHgw*
Mes in Berkshire, p. 37)4 1* Montons
d'Ogier li Danes met sa forge , tantôt
dans Tilede WascontB. R., fonds de La
Vallière, n° 78, fol. 256, v°, col. i,
v. 7) , et tantôt Tdans l'Ile de Persois (fol.
268, v« , col. ii, v- 22). On la supposait
en Orient , à cause de la grande réputa-
tion dont les armes orientales jouissaient
pendant le moyen âge :
In der hmern India
Da!st«ner flabtejstal»
Daz hat von gokle rotin mal
Und ist so herte, daz ez den stein
■Rehtesnidet als ein zein.
ir*galois,Y.4VH.
En Suède il y a aussi , dans le district
de Kinnevald,nne caverne que l'on croit
Tatelier de Vitfund? Geijer, Svea Rihes
BOfder, 1. 1, p. 118 et 504. Une autre
contradiction est encore plus significa-
tive : le VMunèar-qvida en fait un Aif
(Alfa lio^i, st. X, v. 3 ; Vin Alfa, st.
XII , v. 8 , et st. XXX, v. 6) , une puis-
sance élémentaire ( voyez ci-dessus, p.
108), appartenant an système mytholo-
gique des anciens Scandinaves , et dans
le Romans de Garin de Monglave c'est
un bon chrétien qui marque ses épées du
nom de Jésus :
pois a trait le nu branc qui bons fu et letrez,
Des haus nons de Jhesus i ot escris assez ;
Li bons fevresGalans, li mieldresqui fu nez,
Cil le flst et forja , saciez de-verites.
B. R. , fonds de La Vallière , n. 478 ,
fol.8B,T», col. 2, v.46.
(4) Les personnages qui figurent dans
la tradition Scandinave de Vôlund ap-
partiennent trop peu aux temps histori-
ques pour que Ton puisse fixer leur date ;
mais les sources allemandes font de son
fils le compagnon de Dietrich von Bern
(Théodoric de Vérone). Un fragment pu-
blié par M. Fr. Michel , dans son Tris-
tan, t. II, p. 181, le fait contemporain
du Christ; il dit qu'on lisait sur l'èpée de
Galvain :
Ieo su forth , trenchant e dure,
Galaan mefyth par mult grant cure.
Catorzeanz JhuGristh,
^lantGateaniine toron** fffe
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personn
— 363 —
réel , c'est une de ces personnifications si com-
, 1 Q nA A c iû nnnnlnirn ffiiî noiit nvnir en raienn at
5 la poésie populaire , qui peut tivun sa raisuii ev
sa base dans l'histoire d'un peuple, mais qu'il a transmise à
d'autres qui ne les connaissaient pas. Cette tradition n'a
point pris naissance chez ceux qui ne rattachent aucune idée
à la conception de ses personnages , aucun événement réel
à leur histoire , ni aucun symbole à leur nom ; ils l'ont né-
cessairement reçue, et Ton ne saurait méconnaître l'in-
fluence de la nation qui l'a créée et répandue (1).
Le poëme de l'Edda est le plus complet de tous: il expose
la suite des événements dont on ne trouve ailleurs qu'une
connaissance partielle ou imparfaite; au lieu d'allusions
énigmatiques et d'idées plus obscures encore, il raconte des
faits positifs. Son analyse fera suffisamment connaître toutes
les croyances du moyen âge sur Vôlund.
Du temps que Nidud régnait en Néricie (2), Vôlund, fils
d'un géant et petit-fils d'une femme marine (3), vint chasser
avec ses deux frères auprès d'un lac, pendant que trois
Valkyries s'y baignaient. Ils enlevèrent les vêtements de
cygne qu'elles avaient laissés sur les bords (4), et ne les leur
El le Romans de Godefroi de Bouillon
lui fait tantôt fabriquer Tépée d'A-
lexandre :
Celi ot Alixandres qui le mont conquesta
Et puis Tôt Tolomes, puis Macabeus Juda,
et tantôt graver sur ses épées des carac-
Lettres i ot escrites, qui dient en romans.
5£1) Quand cette influence ne serait
oint immédiate, elle ne perdrait rien
e sa certitude : ainsi, par exemple,
quoique le christianisme ait été surtout
propagé par des gentils , l'action du
peuple hébreu sur ceux qui l'ont adopté
n'en est pas moins incontestable.
(2) La Néricie était en Suède; le Pt/-
kinasaga fait régner Nidud ( Nidung ) à
i Danemark.
l circonstances ne sont pas
sorciers et des fées en animaux était fort
répandue pendant le moyen âge, et qu'el-
le est probablement d'origine Scandina-
ve , quoiqu'on en trouve dVs traces chez
les Grecs, les Latins et les Celtes. Ora-
culi Numinis gallici antistites perpétua
virginitate sanctae, numéro novem esse
traduntur. Gallicenas vocant putantque
ingeniis singularibus praeditas, maria
ac ventos concitare, seque in quae ve-
lint a niina lia ver 1ère ; Pomponius Mêla ,
De Situ orbis, 1. III , c. 0. Les Valkyries
étaient fort souvent représentées sons la
forme d'un cygne ( voyez Saxo Gram-
maticus, 1. VI; Subm, Om Odin, p.
284 , et Fomaldar SUgur, 1. 1 , p. 186) ;
et les traditions des autres peuples nous
montrent souvent aussi des jeunes filles
soumises à la même métamorphose ;
voyez VHitloire de Mélmine; Kinder-*
und Bausm&hrchen , n«*y ^
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— 364 —
rendirent qu'après les avoir forcéès de les épouser (1). ku
bout de neuf ans, les Valkyries se renvoïèrent, et, au lieu de
courir après sa femme , comme ses frères, Vôlund l'attendit
en se livrant aux travaux de la forge. Les richesses qu'il
acquit excitèrent la cupidité de Nidud. Accompagïi&de guer-
riers armés, il le surprit pendant son sommeil , lui lia les
pieds et les mains, et l'emmena dans son royaume. Il l'y
retint dans une Me déserte , le força de travailler pour lui ,
etj craignant qu'il ne voulût se venger, lui fit couper les
jarrets. Un jour que les fils de Nidud étaient venuinAms son
atelier, Vôlund les tua tous deux et donna à leur sœur
Baudvild leurs dents arrangées en collier , à leur mère leurs
prunelles montées en bague , et à leur père une coupe faite
avec leur crâpè. Qufelqué temps après, Baudvild étant allée
le prier de raccommoder un anneau , il lui fit violence (2) ;
puis il se fabriqua des ailes, et s'envola après avoir appris
sa vengeance à Nidud.
Par son origine et une partie de son histoire, Vôluud
était ainsi un personnage mythologique , et il est impossible
l'explication du premier vers de la stro- De ci HT me 9jÊÊaAjm^. '
phel476 du NibZlung* Noi : . . L*"duBtscUneret,Y.H.
i «s ,.fj„.fl nA , Cette tradition ; était , comme nous P»-
Si»webtens.mdieTogeleyorimufderaaol. TonsdéjidU p à | a Bre-
Dans une confession, qui semble volon- tagne et à la Normandie ; on la trouve
taire , une sorcière écossaise a fait con- en'Italie dans Lo Serpe du Pentamerone,
naître les paroles dont elle se servait j. II, c. 5, et en Allemagne dans leDer
pour reprendre la forme humaine : Geraubte Schleier du Volk$m&hrcheji de
„„„ . anA . » t * D „- A , Miwaus. Elle existait aussi en Orient
Butlshallbewoman evennow— y avait probablement pris naissance ;
Hare, bare, God send thee care! au moins l'exil des Dieux sur la terre ,
Ap. Walter Scott, LeUer» on Demonology, et leur métamorphose eu animaux, sem-
p. 308 , éd. de Paris. blent y avoir été leur punition ordinai-
(1) On croyait généralement qu'en ™; voyea YÀtiatic Researches, t. III,
enlevant les habits ou la peau des sor- P^ff? 3 * , , 4 ,
ciers, on L» forçait de conserver leur (?) Il T « dan8 . le te *. le une «JF**"
forme actuelle : P ud ^ d'expression qui montre le res-
pect des Scandinaves pour les temmes ;
Di mei , par Dey , u sunt vos dras ? — dil ge olement : Vôlund lui fit prendre
ttff&SlïSB' un breuvageenivrant pour qu^e s'en-
Edeceofeusseapareeus, dormit sur son siège. — Maintenant,
Bisdaveret sertie a tuz-juis; s' écria-t-il , toutes mes douleurs sont
James n'avertie messucurs vengées.
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— 363 —
de n'y pas reconnaître une personnification de l'industrie,
qui, plus forte que les circonstances, maîtrise les grands de
la terre et soumet à son empire jusqu'aux puissances supé-
rieures à l'Humanité. Cette idée était trop simple , le pro-
grès des arts la rendait trop naturelle pour qu'elle ne se
produisît point dans les autres mythologies ; les analogies
éloignées que l'on doit y rencontrer ne sauraieat donc prou-
ver un emprunt, \ulcain était aussi une personnification du
feu artistique (1) : comme Volund, il était boiteux et tra-
vaillait dans une île (2) ; et ce qui permet de croire que son
% mythe avait pénétré dans le nord de l'Europe, c'est qu'il
était fort répandu (3), et qu'un desancêtres de Volupd s'ap-
pelait Vilkinus. Mais ces coïncidences ne sont point suffi-
santes pour rattacher la tradition Scandinave â la mythologie
grecque : l'infirmité de Vulcain tient à sa naissance (4), à
[1) 'To re^vixov izvp ;DiogenesLaer-
lius , De Vitis Philo sophorum , I. VII,
c.147. To S& 7rup KfyKtorov ôvoptacrai,
vofxwavrsç p,£7«v sivat 6êov y Diodo-
rus 'Siculus, Hntofia liomana , l. I,
c/12.
Quo ambulas, ta qui Volcanum in oornu
concuisum geris ?
PJautus, JmphitruQ, v. 18È.
Ab ignis jam majore vi ac violentia Vul-
canus dicîtur ; .Varro, De Lingua latina,
p.76, éd. de 1826; voyez aussi Héraelides
Ponticus,ap. Gale, Opuicula mythologie
ca 3 p . 445', Vossius, De Origine Idolatriae,
1. 1, p. 328, et Gyraldus, Syntagma Deo-
rum , p. 444. La croyance à la vie du
feu remonte à la plus* haute antiquité ;
elle existait déjà chez les Egyptiens : T o
Vyp 9*jpov eppv^ov , ap. Hérodote-,
I. III,, c 16; Cicéron s'est même servi
d'une expression encore plus frappante :
Iguis animal; Dénatura Deprum, 1. III,
c.u:
(2) Dans les îles de Lemnos , de Li-
para et de Strougyle.
(5) L'Agni des Indous avait de grands
rapports avec Vulcain, et ou le trouve
* en Egypte : Vocant eum AEgyptii
riis ÂEgyptiorum , sect. VIII , c. 5. Il
avait un temple àMemphiS, suivant Hé-
rodote, l. H, c. 121, et Cicéron lui donne
une origine égyptienne , De Nalura Deo-
rum 1 1. III, c. ££. Peut-être, quoique
nous la rattachions de préférence à TO-
dinisme , la superstition si populaire
pendant le moyen âge du Nbdfyr ( ignis
fricatus de ligno , Capit: Carlomanni ,
ap. Baluze , 1. 1 , p. 148) est-elle un der-
nier souvenir du culte de Vulcain. Ut
populus Dei paganias non facial, sed
omnes spurcitias gentilitatis abjiciat et
respuat... sive illos sacrilegos ignés quos
nedfratres (ISiedfyr, Nodfyr, suivant les
interprètes) vocant; ap.Labbe, Conci-
lia , t. VI , col. 1555.
(4) AÙTcep oyrntz^oLVOç ys-yovsv jjletk
notât flsotffiv
TToâa? , ôv rey-ov olvzyi.
tip.vpi$cu 9 Xpvoç siç A*7fo>.).wva,
v. 516. , .
Et les expressions de Ylliade ( ^ w )iov
iovra) , 1. XVIII, v. 397, ne sont pas
moins claires; il y avait cependant pr
— 366 —
son idée elle-même , et celle de Vôlund à la barbarie fortuite
d'un roi ; Pun était le Dieu de l'industrie , ses ouvrages n'a-
vaient rien de terrestre (1) , il n'y avait rien de l'homme
dans son histoire , et l'autre est la représentation de l'in-
dustrie humaine. Sur tous les autres points, leurs traditions
diffèrent, et le nom de Vilkinus est trop récent dans le mythe
de Vôlund (2), on le retrouve trop souvent dans les anciens
monuments du Nord pour qu'on en puisse tirer aucune
conséquence (3). Dédale a aussi quelque ressemblance avec
Vôlund , on en faisait également le représentant de l'art an-
tique (4) et on lui attribuait l'art de voler. Comme Vôlund,
il appartenait plus à la fable qu'à l'histoire (S) ; peut-être
même n'était-il dans le principe qu'un mythe (6), et fut-on
1.1 , c. in , que Vulcain devint boiteux en Fulko. Si Ton admettait lè rapport de ce
tombant du ciel. Vilkinus avec Vulcain, 11 nous semble-
(t) Iliade, 1. U, v. 130; 1. XVffl , Y. rait encore fort possible que son- intro-
417 ; Apellodore, 1. H, c. îv et v ; duction dans là tradition de Vôlund eût
chyle et Mimnerme, ap. Athenaeus, 1. été amenée par le changement des mœurs
XI , c. xxxix. Nous ne connaissons d'ex- qui fit mépriser de plus en plus la ruse ,
çeption que pour le bouclier d'Achille et la signification du nom de Vôlund en
( Iliade , 1. XVIII , v. 369-61 7 ) , la cui- vieil allemand ; Wialand , le trompeur,
rasse dé Diomède ( Jd. , 1. VIII , y. 195) , Vulcain était dans le moyen âge en fela-
et la coupe du roi des Sidonieus (Odyi- tion étroite avec le Diable.
" ' X \ Vh? îi? \ x\'m Ù a ' »er t«rfel vil chomen,
passage de 1 Iltade , 1. XVIII , v. 400 , Her rjietreichensi her nameju
semble cependant le représenter sous des Und fûrten jn'von dan '
couleurs différentes : IndenperkzeFulkan.
* , . WëUchronik , ap< AUdeuitche milder, .
TflO'i itoLp mcteveç ^oOzruov t.II,p,i3SL
8at3a).a ico)Xa , Viel schier wart et gesohant ,
n***.^». w «»,, w »r fl'Aiv/./. Die tiefel vurten in ze hant
y.oùmymç Te xou bpttovç^ dit Welkhronik, ap. idem, t. III, p. «83.
Év trou y^ayvpe*. (4) On lui attribuait les anciens ou-
fî) Les vieilles traditions seplentrio- ywge» dont on ne connaissait past'au-
nale* ne le connaissaient pas; Muller, ***** probablement à cause de son nom : ;
Sagabibliothek , t. II , p. 184 ; on le trou- ùatùaùsoçsiwifaïli&Ustemeni travaillé*
Te pour la première fois dans le Vilkina- et fait nar Dédale*
saga, (5) Thésée , Minos » et plusieurs autres
(5) Dans son Novae Saxenum hitto- personnages mêlés à ses aventurés r soùù
riae Progymnaimala t Albinus nomme encore plus fabuleux qu'historiques , et
un roi des Alains Filkinus; M. Mone on le faisait vivre à des époques dtflFaW-
en a cité plusieurs autres exemples, renies; Heyne, Antiquior arttiim ij^er
Teuttehe Heldemage , p. 95 ; nous ajou- Graecos Htstoria , ap. Opuscula Aeaàan
torons seulement que Frodoardus, Hit* mica , t. V, p. 341.
loris* Eccleriae Remenmt , 1. IV, c. &, (6) Voyes lu dissertation cUée dans 1*
paris d'un archevêque d* Reiass appelé BSÉe^récédeaiei
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— 367 —
conséquent à sa première idée en célébrant des fêtes en son
iiuuimur ^1 ), mjvo aiiaïujjits moins» irappanies au premier
abord pourraient avoir plus de force réelle : un proverbe
attique nous apprend qu'on associait quelquefois une idée
criminelle à l'industrie de Dédale (2), et les labyrinthes, qui
rendirent surtout son nom célèbre , s'appelaient dans la poé-
sie Scandinave habitations de Vôtund (3). Deux parties im-
portantes de son histoire ont ainsi d'assez grandes analogies
avec celles de Vulcain et de Dédale , et nous ne voudrions
pas affirmer qu'une tradition confuse et presque effacée ne
les avait point réunies en Scandinavie , comme elles sem- *
r été en Grèce (4). Mais , nous l'avons déjà dit, la
i des arts industriels était fort commune (5) ,
a pu se produire dans le nord comme
irope. Les ailes qui permettent de tra-
rs ne sont pas une coïncidence plus significative :
ce n'est ici que l'expression fort naturelle de la dernière
puissance que puisse atteindre l'industrie humaine; et quant
a la ressemblance du nom de Vilkinus avec celui de Vulcain,
(1) Pausanias, Tnçin^oç ïlsptn-
ywiç , 1. IX , c. 3; Dtodore de Sicile va
jusqu'à dire qu'on lui rendit les honneurs
divins, 1. 1, p. 109.
(2) Ev 7ravrt puOw xat to AaiScàou
(3) Vôlundar-hus ; Lilia , st. XCII.
Nous ajouterons une autre coïncidence
remarquable : quand on déposait un
bïoc de fer dans l'île de Lipara, où la
tradition faisait habiter Vulcain , on le
retrouvait le lendemain , travaillé com-
me on le désirait ( voyez le Scholiaste
d'Apollonius ad Ârgonaulicon , 1. IV,
v. 761 ) , et Wise dit , dans la lettre que
nous avons déjà citée : At this place
( dans le Berkshire ) lived formerly an
invisible Smith (Wayland) , and if a tra-
veller's horse had left a shoe upon ihe
road , he had no more to do , than to
bring the horse to this place with a pièce
©f money, and leaving both there for
p he might corne agaiu,
and find the money gone, bat the horse
shoed.
(4} Au moins nous semble l-il que le
Ta)/)?, qui était en relation avec Minos,
d'après Suidas, t. III, p. 288, est une
abréviation de Dédale ( on trouve dans
une variaute d'Apollodore : ol Sa Tccu-
/sov «Otov lsyo\Jt7tv , et Ton sait que
Taupoç désigne souvent le Minotaure ,
comme ap. Plutarque , ®t)<tzvç , c.15);
et il avait d'évidents rapports avec Vul-
cain; voyez Apollodore, 1. I, c. 9, p.102,
et Heyne , Observationes adÂpollodorum.
p. 8<J, éd. de 1802.
(5) Smiles dans l'île d'Egypte , les Tel -
chines dans l'île de Rhodes, Kaveh le
forgeron en Perse; voyez d'Herbelot, s.v.
Gao. Pendant le moyen âge, Salomon
était aussi une personnification de l'in-
dustrie ( voyez les nombreuses preuves
citées par M. Fr. Michel, Véland le For-
geron, p. 80), et c'était une tradition
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368 —
le hasard peut trap facilement la produire (1) pour qu'on
lui accorde une grande importance. D'aillevrp , if se rattache
à la tradition Scandinave. des idées qui lui sont si spéciales,
que f même en lui supposant une origine étrangère , on ne
saurait, là où on le* retrouve , méconnaître l'influence de la
poésie septentrionale.
La nationalité d'une tradition n'a point dexaractères po-
sitifs qui la fassent immanquablement reconnaître ;|mais plu-
sieurs indices différents équivalent presque à une preuve ;
et ils se trouvent tous réunisdans «elle de Vôlund. Les prin-
* cipaux personnages' ont un nom qui exprime en islandais
l'idée qui ressort de feur vie (2) ; quelques uns. ont une exi-
stence historique (3) ; l'action se passe eik Scandinavie,
plusieurs localités en ont conservé un incontestable souve-
nir (4) ; les événements ont tous une causé , et les person-
nages un commencement et une fin (5). Là* tradition était
assezjrépandue pour avoir laissé des traees-dans la langue (Ç)^
et la civilisation Scandinave l'a visiblement marquée de son
empreinte (7). Ce n'est point seulement par la barbarie des
également reçue en Orient, d'HerJielôt, dans on document de 1085 de Canut IV
Bibliothèque Orientale, s. v° Soliman; On trouve en Danemark un* lieu' appelé
Reinaud, Monuments arabes du cabinet Sevestafrr (Mone , Teutsch^Heldensage ,
de M. le. duc de Blacas , t.I, p. 162. p., 46 ). -Il y a -encore en Scanie un en-*
(1) Nous en citerons une preuve oui se, droit appelé Villands-Berret (. domaine
rattache à cette tradition : dans l'île de de Villand ) , dont le propriétaire porte
Ceylan, les habiles ouvriers et les ar- un marteau dans ses armes; Orimm ,
tiates sont appelés velender ; Joinville , Altdnnitcke Lieder, p. 492.
On the religion and manners ofthepeor (5) Nous ne voulons pas dire une leur
«/« «f renia** , an. Àsiatic Researches, biographie soit complète-; mais le peu—
pie of Ceylan, ap. Asiatic Researckes, biographie soit complète-; mais i .
t. VII , p. 348 , éd. de Calcutta. pie est dans toutes ses traditions beau-
" (2) Vôlund vient de vel, adroit, fertile, coup plus préoccupé des idées aue de»
et lund, intelligence ; Nidud de nid, faits j bientôt la signification de rensera-
envie méchanceté. ble ne lui suffit plus, et il établit une
(3VV5lund épousa réellement Baud- liaison morale entre toutes les aven-
vild après la mort de Nidud; Suhm, tures : Vbiund est puni pour avoir forcé
Bistorie af Denmark, t.I, p. 317; il la Valkyrie de l'épouser, et la wuauté de
prétend aussi que son père Vade régnait Nidud retombe sur sa tête,
en Ostrogothie pendant le 6« siècle. (6) Vôlund était devenu nom substan-
(4) On montre son tombeau près d'Ei- tif, et signifiait habile ouvrier ; Hamdis*
sebeck Mill , eri Scanie ( Brlng, Monu- mal, st. VI 7 Beimskringla,%. V, p.-|00 ;
menta Scanensia , p. 36 , 302, etc. ) , Niflungasaga, c. XXIV; Suhm, JTH-
et à Vallev-by , dans le Jutland ( Pon- tisk Historié af- Denmark ,*t. ni, p. 387 5
toppidanus, Danske Atlas, t. IV, p. 425) ; Edda , t. II , p. 895. -
N&ud rayait retenu à S*vastath, et (7) Une tradition popalairei est biaritt
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— 369 —
mœurs de Nidud et la férocité recherchée que Volund met
dans sa vengeance, mais par les circonstances qui expli-
quent son caractère et sa vie. On en faisait un Alf pour
donner une causé à sa, puissance supérieure, et. l'histoire
ajoutait une nouvelle force à cette raison mythologique;
les Alf étaient probablement les habitants de la Finlande ,
qui s'étaient acquis une grande renommée par leur habileté
à fabriquer les métaux. Dans les idées d'une civilisation
différente, les travaux manuels auraient inspiré , sinon de
l'antipathie (1) , au moins quelque mépris; un héros-for-
geron n'était possible que dans un pays où la langue et les
mœurs se réunissaient pour rendre v sa profession plus re-
levée (2). Smidr ne signifiait pas seulement un forgeron,
mais un homme habile , un artiste (3); c'était un nom si
noble, que les scaldes, qui tenaient le plus haut rang dans la
considération publique, étaient quelquefois appelés Lioda-
Smidir, forgerons de lais. Une telle idée est naturelle aux
peuples dont la civilisation est au berceau ; quand la divi-
sion du travail n'existe pas encore, chacun est obligé de
subvenir à ses besoins , et se livre tour à tour à chaque
oubliée lorsqu'elle n*esl pas nationale , .
que son sujet et sa signification ne sont
point en harmonie avec les moeurs et les
idées du peuple, et celle de Volund s'est
'conservée dans les Chants populaires de
l'ancienne Scandinavie :
Sida aflede jagh i det sinna
. *Vio>eIadz Ja^er med en Mœrinne.
taurëntius Andrason, chrUnika. ,
Y erland heder han fader min ,
En smed var han saa skjan ;
* Ëodild hedte min moder ,
. En knngedatter vén.
Danske riser fra Middetaldefen , t.- 1 ,
p. 28/ ■.♦*•:
En souvenir de son origine , les. poètes
donnaient pour armes héraldiques au-fils
de Vôluhd un marteau et des tenailles ;
/dero , p^ 4. 1 ; *
(1) Pour rendre Ogier le Danois ridi-
ile, Rabelais dit qu'il est dans les enfers
c. Xxx. Nous devons cependant dire que,
probablement par la même raison , les
attributs de l'industrie n'étaient pas an-
tipathiques à l'antiquité ; voyez les mé-
dailles de Thessalonique ( les Cahires ) ,
ap. Mionnet , Description de médailles
antiques y 1,-1 , p. 490. Néron se ût même
graver un maillet sur sa toge ; ap. Mion-
net , Supplément , t. III , p. 134.
" (2) L'office de forgeron du palais était
dans le pays de Galles une haute charge
qui donnait le droit de s'asseoir dans la
salle du palais ( juscalhedrae); Wotton,
Leges Jf 'aUïcae, 1. I, c. xuv, p. 67. Les
Irlandais avaient aussi un forgeron par-
mi les grands officiers de la couronne;
W. Temple, Essays, P. IV, p. 546.
(3) Landnamabok, I. II, c 19; 1.111,
c. 14; 1. IV, c. 12 : smid signifiait a—
dresse, dextérité , et smida , faire , con-
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— 370 —
espèce d'industrie ; alors , la mésestime des travaux manuels
est impossible. D'ailleurs , l'amour de la guerre donnait aux
belles armes la plus haute importance, et Ton ne méprise
point les instruments d'une industrie que l'on prise avant
toutes les autres (1). Peut-être même se rattachait-il aux
forgerons quelque idée de puissance supérieure; leur tâche
semblait dans le principe d'une invincible difficulté, et,
comme les Nains , qui étaient eux-mêmes presque tous for-
gerons (2) , ils vivaient dans des cavernes et des habitations
souterraines (3). Une autre circonstance de l'histoire de
Vôlund s'explique également par les opinions des Scandina-
ves ; ils n'estimaient que le courage physique , et n'auraient
plus admiré sa vengeance, s'il avait eu recours à la ruse
quand la force et la violence ne lui étaient pas impossibles -
aussi le Vôlundar-qvida lui faiMl couper les jarrets, et ce
fait, qui ne se retrouve dans les poésies d'aucune autre na-
tion (4) , suffirait pour donner une grande vraisemblance
à son origine septentrionale. L'immense renommée de Vô-
lund dans tout le Nord n'est pas une preuve moins convain-
cante (S). Lorsqu'une tradition ne ressort pas de l'histoire
et de la civilisation nationales,, elle n'acquiert jamais une
popularité aussi étendue que les autres, et nous savons que
Vôlund [était réputé le plus adroit et le plus célèbre des
(1) Les guerriers les plus riches et appelle encore les êtres surnaturels
les plus puissants se faisaient un titre Bergsmed , forgerons de la montagne;
d'honneur de leor habileté à forger les Qdmann , Bahusïtlns Seskrifning , p.
métaux : nous citerons pour exemple 19^
je Reigin du ^ngoiaga c. 23. Dans (3) Landnamahok \ m n e . f 9. .
le Kbnig Uoiher, v. 2029 , le géant As- ).( . . ' . ' .„ .
prian forge aussi des fers de lance. C'est (*) « e ** «■» dans le Ft ttwaïajfl
la même idée qui donnait chez les Grecs ^^^VS^S^ 1
de la noblesse au métier de cocher ; dans
à une source allemande.
les poèmes homériques , les plus illustres (5) Danir ok Sviar tunnu a)? (at) f
guerriers conduisent des chars. Il se gia liieraf margar sôgur ; ap. Millier,
retrouve encore quelque trace de ce sen- Sagabibliolhek , t. II, p. 296; et I on
timent en provençal : fabre, forgeron, trouve dans une autre préface*, 1. c. :
signifiait l'ouvrier par excellence. Norraener menu hafa saminaiifœrt noc—
~\) Snorra-Edda, p. 54, 48, 130, 554: kurn part soghunnar (sogunar), çnn su ml
" est instruit par deux nains ; VU- med qvedskap
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— 371 —
hommes (i). Le peuple ne se bornait même pas à répéter un
seul récit de ses aventures ; leur souvenir se conservait dans
des versions différentes (2) , et des traditions si répandues
sans être uniformes ne peuvent se rattacher sans preuve
positive à une source étrangère (3). L'histoire de Vôlund
était, il est vrai, connue de fort bonne heure en Allemagne ,
puisqu'il est déjà cité dans le Waltharius (4) , qui fut certai-
nement rédigé sur d'anciennes poésies germaniques (5); mais
la forme de son nom (Weland) semble indiquer une autre ori-
gine : l'E ne s'employait que fort rarement dans le vieil al-
lemand, et ne devait pas se trouver dans un mot national (6).
Le Vilkinasaga nous a conservé la version des sources alle-
mandes (7), et une foule des circonstances qu'il raconte
sont inconnues aux poésies du Nord; le nom de Vilkinus
(1) Hann er allra raanna hagastr ok
vidfrœgaslr ; Ni/lungasaga , c. XXIV.
(2) Ok to (J>o) a]> (al) nockut breg-
dîst at qvaïdi um mannaheiti , edr a}>-
burda, )>a er ei underligt svo raargar
soghur (sôgur) sera fesser hafa sagt,
enn J>o riis hun nœr af einum efn ; Ft7-
kinasaga, préf. ; ap. Millier, Sagabiblio-
thek , t. II , p. 297. On en a même une
preuve frappante dans les poésies alle-
mandes: il est fort souvent question de
miminc , Pcpée de Vôlund ( Eneit , v.
5694; Pilrolf, v. 176; Alpharts Tod,
v. 450; Rabenschlaeht , st. 901, v. 6);
et quoiqu'elle ne soit pas mentionnée
dans les sources Scandinaves , on ne peut
douter qu'elle n'ait joui aussi dans le
Word d'une grande célébrité , puisque
mimung était une des appellations poé-
tiques de ï epée ; Snorra-Edda, p. 214.
Miming se trouve aussi dans la vieille
poésie anglaise s
It is tbe make of Miming.
Jffom Childe; ap. Ritson , t. III , p. 29B.
(3) La tradition de Viilund devait mê-
me être fort aucienne dans le Nord si
Geijer et Millier ne se sont point trom-
chez les Goths , n'était pas autre que Vi-
deke , ou Vidga , 61s de Vbïund.
CI) Et nisi duratis wielandia fabrica giris,
Obstaret.
Nous avons prouvé qu'il remontait au 1G«
siècle.
(5) Mone, Archiv der Gesellschaft j*r
Ultere deuische Geschichtskunde , t. II .
p. 92.
(6) Cette raison n'a pas cependant une
grande force en faveur de l'origine Scan-
dinave : car Weland pouvait venir du
gothique , du frank ou du saxon , où l'E
était fort commun , et M. Grimm dit que
l'on trouve Wialant dans les plus vieux
monuments.
(7) ]?esse sagha (]?essi saga) er sain-
mansett epter ( eptir ) sôgu ]> vdskra
manna, enn sumt af Jïeirra kvœdum
(qvœdum) ; préf. , ap Millier, Sagabib. ,
t. II , p. 297. ]?at er nu aftekid i sbgum
)>ydeskra manna, c. CLXV. Ok sva er
sagt i ]>ydeskum qvœdura , c. CCCLXIII
)>at seigia Jjydskermenn, c. CGCLXXXU.
Le Vilkinasaga est de la fin du 14« siè-
cle, suivant Mùller, t. II , p. 511 , et plus
vieux au moins de cent ans, d'après
M. W. Grimm, Deutsche Hel dent âge ,
P-liS.
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— 372 —
lui-même, du chef de la famille, leur est, ainsi quenotw
l'ayons déjà dit, complètement étranger. Mais le temps a
détruit beaucoup de traditions Scandinaves (1) , et nous sa-
vons d'une manière certaine que l'auteur du Vilkinasaga en
a recueilli plusieurs ; son propre témoignage nous apprend
que Vôlund était connu en Scandinavie (2), et il en a fait
le théâtre de toutes ses aventures. On ne peut donc tirer de
son livre aucune raison positive de croire à l'origine alle-
mande de l'histoire de Vôlund; ies traditions des deux pet-
pies y sont mêlées sans qu'il soit possible de les reconnaître.
Les premières traditions des peuples sont presque tou-
jours empreintes de merveilleux, l'imagination etfpïique
par des superstitions tout ce que l'intelligence ne comprend
pas; mais chaque progrès de la raison dépouille tostÉsi&te-
ment le fait historique ou l'idée populaire des croyances
mythologiques qui s'y associaient. Les traditions dont la
forme est la plus simple , dont les événements et les idées
sont les plus naturels , ont dû ainsi se former postérieure-
ment aux autres; elles appartiennent à un temps où le be-
soin de vérité avait déjà remplacé l'amour du merv^Itetrx.
Cette considération suffirait pour faire rejeter une originè
allemande. Dans les poèmes qui nous sont parvenus , Volund
D'est pas un être surnaturel (3) , mais un armurier fort ha-
bile (4), qui n'exprime plus aucun mythe et dont les aven-
tures étaient devenues si obscures , qu'il faut pour les com-
(1) Voyez ci-dessus , note 2, p. 371. n'est justifiée que par le Yilkinasaga et
(2) Vidga Tar son Velints, bess er ,e *** x et il est cfcrtafa
v«..*n„: A ..ï-»ii» v»i„.^. vin,;- n . n ~- . qu'une foule de traditions sur Vôluna
cZ^XI^hÏZ^ ** perdue.; M. Grimm a même dît ,
Bernent de» homme/du Nord .a «er,?* » »f°« ™T™ ^t^X&lF"
de l'Empereur; un manuscrit islandais l^U.-^^Sé^ul^!^.
i Mima* i tï „ J iift\ i „ j- dans les superstitions de la vieille Alto—
<-"f • Î^SAPj P-Fil^ ' •,l d ' 8l !T* ™«°« ; Oeifcke Mythologie , p. 2«.
des Français et des Flamands, etlon ( | } j raitde sépées («{roJ>, t.IMÎ,
trouye plusieurs fois cette expression des casques (Dietrichvon Bern, st Ml) *
dan. ler.rt.no.osa , c XVII et XXIV ; des cu ^ s ( irMmrim . t. Wlj J
*T »" C *TS- V" 1 ? aro " ^ ^ eld est toujours , comme dans le
(5) L'opinion que noua avançons ièi fabroruni tuperlalivu$.
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— 373 —
prendre remonter aux traditions du Nord(i). L'appendice
du Heldenbuch le fait travailler avec le Roi des Nains (2) • et
un vieux poëme le désigne par un des noms que le peuple
leur donnait habituellement (3). On reconnaît là un dernier
reste de l'idée mythologique que les Scandinaves attachaient
aux forgerons (4), et l'intervention d'une femme marine
pour sauver son fils du danger qui le menaçait (5) est une
conséquence évidente de la généalogie que la tradition lui
supposait en Scandinavie (6). Les poètes eux-mêmes , qui,
pour augmenter J'intérêt qu'inspire leur héros, lui prêtent
si volontiers une origine nationale, ne cherchaient pas à le
Allemagne; ils acceptaient le
scène de son histoire , et quand, pour la rendre plus signifi-
cative, ils venaient à changer la patrie de quelques acteurs
secondaires, ils leur en laissaient une étrangère (8).
Des raisons plus fortes encore ne permettent pas de croire
que Vôlund ait originairement appartenu à la poésie anglo-
saxonne. Deux peuples n'inventent pas, chacun de leur
côté, une tradition aussi complexe ; cette coïncidence ne
fût-elle pas impossible 9 au moins les personnages ne seraient
(1) Nous devons dire , à l'appui de no-
tre opinion , que les savants les plus dis-
tingués s'accordent à regarder la tradi-
tion de Viilund d'origine Scandinave ;
voyez Geijer, Svea Rikes Ilafder, t. I ,
c. 5, et Grimm , Creuzers v>nd Daubs
Sludien, t. IV, p. 85.
(2) Do kara er (Wielant) zuo arrauot.
Unnd darnach kam er tzuo kunig Elbe-
rich unnd ward syn gesell.
(3) Ainen swartzen koch ; ÀpoUonim
von Tyrland, v. 198.
(4) Cette superstition pouvait cepen-
dant réguer aussi en Allemagne : il y a-
Yait près de Muuster un forgeron mysté-
rieux, appelé Grinken-Schmidl; Grimm,
Deutsche Sagen , 1. 1 , p. 276 , trad. fran-
çaise.
(5) Dans le Rabenschlackt, v. 964-974.
suédoise : Tho kora til honora en Haffru t
hans fadher fadher modher ok togh ho-
nora ok fôrde honom til sâlandh ok war
ther longa stundh. Cette femme marine ,
Haffru, ressemble beaucoup aux mau-
vais génies des Arabes (c^A^Àfr), Hafrit.
(7) Er saz in Azzaria ,
Von Tolet zweinzec mile,
Er haet ouch e der wile
Der swerte mere geslagen.
Sinen namen wil ich iu sagen :
On le faisait vivre à Tolède , parce que
les épées qu'on y fabriquait avaient une
grande réputation. Il est probable que
son nom est d'origine Scandinave; les
Scaldes appelaient les épées hold Mimir,
chair de Mimir. On ne peut au moins eu
supposer une allemande : Mima, Mirai-
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Googlj^
— 374 —
pas les mêmes , et malgré les changements que
amener la différence de la prononciation <
obligé de reconnaître l'identité des noms anglo-saxons et
Scandinaves. Les vers où Alfred cite l'ignorance où Ton était
en Angleterre du tombeau de Vôlund , comme une preuve
de l'incertitude de la gloire et de l'oubli qui s'attache aux
plus grandes célébrités (1), montrent bien qu'il n'était pas
d'origine saxonne. Le peuple n'est frappé que de ce qui se
passe sous ses yeux et l'intéresse; ses traditions sont son
histoire ; lors même qu'il les emprunte à une nation étran-
gère , ou les apporte de sa première patrie , elles ne cou-
les localisant. Un scalde n'aurait point parlé comme Alfred ;
les différentes parties de la Scandinavie montraient à l'envi
la forge et le tombeau de Vôlund (2). D'ailleurs , cette
tradition ne peut être venue d'Angleterre : ses habitants
n'exercèrent d'influence sur les peuples du Nord qu'après
leur conversion au christianisme , et la langue du Volundar-
qvida est trop chargée de figures qui doivent tout leur sens
à l'ancienne religion, pour lui être postérieure. La forme du
nom anglo-saxon de Vôlund (3) semble plutôt venir du vieil
allemand que de l'islandais (4); mais les noms se modifiaient
presque toujours en passant d'un peuple à un autre (S) ,
et Ton ne peut tirer aucune conséquence rationnelle des
changements qu'une corruption ignorante amenait au ha-
sard. Les rapports des Anglo-Saxons avec la Scandinavie
étaient d'ailleurs bien plus suivis; leur langue avait plus d'a-
nalogie avec son idiome et leur poésie a conservé d'incon-
testables témoignages de son influence. Un fait particulier
• T ..:.L.
(1) Hwœr sint nu bœs wisan (3) Weland.
Welandes ban , (4) Voyei Grimm, Deutschê Grom-
]>aes goldsmi]>es, mùttk , 4. II , p. 342.
j>e ww geo marostr J?> J; tradition «rai noua occupe,
Bodiu*, p. 162, éd. deRawHnsoo. . Vi,lund ***** et Baudvtld, «ont de-
(2) Voyez la note 3, p. 362, et la note yenus en «nglo-saxon Wehmd y Nibtd
4, p. 368. H&adokMi ap. Ceajbeare, p. 24ft*
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— 375 —
confirme encore ces probabilités : l'auteur (1)
fort ancien (2) où il est parlé de Vôlund
un Danois (3). On ne saurait même douter qu'il ne connût
le poëme de l'Edda ; les événements sont les mêmes, et plu-
sieurs expressions sont si étrangères à l'anglo-saxon qu'elles
ont dû être empruntées à une source islandaise (4). Toutes
les présomptions paraissent donc se réunir pour faire croire
que la tradition anglaise était originairement Scandinave.
vieux monuments français pour que l'on puisse remonter
à leur source avec quelque certitude ; mais , si l'on s'c
rapportait à de fortes vraisemblances,
ment dans le Nord. D'abord, on sait que son nom fut ap-
porté par les Normands (S), et quoique dans la plus grande
partie des poëmes où il figure ce ne soit plus qu'un simple
armurier , que l'on croyait le frère de tous ceux qui avaient
acquis quelque renommée (6) , plusieurs allusions s'expli-
quent si naturellement par la version Scandinave , que la
connaissance en est plus que probable. En France, la civi-
lisation était antipathique aux travaux du forgeron , elle le
méprisait lui et son industrie , et un poëme parle de la gloire
que Galans s'acquit par les armes (7); ce n'était pas une idée
(1) Deor , probablement jjorr ou
}?ordr.
(2) Il se trouve dans un manuscrit
qui ml donné à la cathédrale d'Oxford
au milieu du 11 e siècle.
(3) Ces vers en sont la preuve :
Sœt ic by me sylfum
Secgan wille ,
ic hwile waes .
Heo Dening a scop.
Ap. Conybeare , p. 242.
(4) Nede t par exemple, liens, naudir
dans le VUlundar-qvida , st. XI ; eaûen ,
enceinte , aukiii ; Id. , st. XXXIV. Nous
ndant dire que cette dernière
p. 2M , 243.
(6) Il est frère de Dionises dans le
Romans du Chevalier au Cygne , de Mu-
nifîcans et Hanisars dans le Fierabras
d'Alixandre ; ils s'appellent Magnificans
et Ainsiax dans le Fierabras en prose
( Murificas et Àurizans dans le poëme
provençal, v. 10-28 et 1051); M. G ri mm ,
Deutsche lleldensage, p. 57, a conjec-
turé que cet Ainsiax était le roi des Mains
Elberich , ou Alberich.
(7) Lettres i ot escrites qui dient en romans
Que Galans le forga , qui par fu si
vaillant.
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— 376 —
française, elle est Scandinave comme la descendance d'une
fée que lui donne un autre roman (1). A ce dernier fait, à
la croyance du moyen âge à la méchanceté de tous les êtres
qui devaient le jour à une puissance supérieure à l'Huma-
nité, se joignirent la mésestime qu'inspirait la ruse à un peu-
ple enthousiaste du courage, et l'atrocité de la vengeance de
Vôlund (2) , et il devint une personnification du mal , une
créature malfaisante qui n'inspirait que de l'horreur. C'est
au moins la seule explication plausible que nous connais-
sions du Gerland ou Garlain dont il est question dans le Ro-
mans de Garin li Loherenc (3). Ainsi que nous l'avons déjà
dit, le R s'introduisait quelquefois dans la racine des mots, et
on le trouve aussi dans la forme danoise du nom de Volund (4).
Au reste, quelque opinion que l'on ait de cette conjecture ,
l'origine septentrionale de ce Gerland n'en semble pas moins
incontestable ; dans une vieille histoire islandaise (5) , un
Nain , forgeron comme les autres , et fort célèbre par son
astuce et sa méchanceté , s'appelle également Gerlant.
OGIER LE DANOIS (6).
Les traditions d'un peuple ne se forment point au hasard j
les plus fabuleuses s'appuient encpre sur des faits réels; les
(1) Quant l'espee aDoolin fut forgée
et esmoulue, et que la mere a Galant eut
dit ses oraisons dessus , elle la seigna et
conjura comme celle qui estoit ouvrière
de faër (enchanter); La Fleur det batail-
le*, Doolin de Maience, fol. XXIX, éd.
de 1501.
(2) La signification de son nom n'y fut
peut être pas étrangère : il pouvait ve-
nir de M, caractère, naturel , et cel,
ruse, astuce; le vieil allemand Wialand,
trompeur, confirme cette étymologîe.
(3) Ja fustes-vous du linaige Garlain,
Et Sus Hardre, qui mourdri son
parafai,
Et son signor, et son cousin germain ,
Et son filleul estrangla a ses mains, ,
Et li Diable l'enporterent a plain ?
Ap. Mone, Teulsche Heldentage , p. 98.
Il èst fort remarquable que Valant signi-
fie le Diable en vieil allemand.
(4) Verlan J et Verlof.
(5) Samson Fograsago, c. XXXIII.
(6) Une foule de savants ont recherché
l'origine de la tradition d'Ogier, mais
sans mettre dans leurs investigations
cette critique sévère qui peut seule con-
duire à des résultats sérieux. Nous cite-
rons, entre autres, Bartholinus, De Bol-
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— 377 —
plus vraies expriment des idées qui n'ont de fondement que
dans la civilisation et la poésie du pays. Sans ce double ca-
ractère , elles s'oublieraient bientôt , comme les mille évé-
nements qui passent chaque jour, et les inventions qui n'ap-
partiennent qu'à leur auteur, parce que rien de général ne
s'y rattache. Une tradition ne peut donc se naturaliser chez
une nation étrangère qu'en subissant des modifications qui
la lui approprient ; les noms prennent des formes plus en
harmonie avec les exigences et les habitudes de la langue ;
la scène des événements est changée, ils se localisent dans
leur nouvelle patrie , et souvent l'idée première est rem-
placée par une autre entièrement différente (1). Rien n'est
ainsi plus difficile que de remonter à la source d'une tradi-
tion répandue chez plusieurs peuples ; chacun y a ajouté
des circonstances nouvelles , qui ont profondément modifié
son sens primitif. A ce titre, il n'en est point dont l'origine
doive présenter plus d'incertitude que celle d'Ogier le Da-
nois , car aucune ne fut plus populaire (2) \ aucune ne fut
gero Dano ; Pasquier, Rechercha , p. Iemagne , et 70 ans après sa mort le
601 , 605 , 611 , 701 ; Eckard , Origines Moine de Saint-Gall le confondait avec
Guelphicae, t. I, p. 44; ReifFenberg , son grand-père : Ut ipsi (Nordmanni)
Nouvelles Archives historiques des Pays- eu ni nuncupare solebant , Martel lus Ca-
Bas t t. VI, p. 26 ; Panizzi, Bojardo ed rolus; Gesta Caroli , 1. II, c. 22. Selon
Ariosto , intr. , p. 86; Vedel Simonsen , 17 Reali di Francia , il avait le même
Udsigt over Nationalhistorens œldste og âge qu'Ogier, et que son aïeul Doolin de
mœrkeligste Perioder, t. H , cah. u , p. Mayence, d'après II Fiore délia C&valle.
42 ; Mone , Quellen und Forschungen , ria ; VAnnolied (de 1160 à 1183) va plus
p. 99, et Anzeiger fur Kunde der teu- loin encore : il ne distiugue plus ses ex-
schen V orseit , t. V, p. 63. Une analyse ploïls de ceux de César,
delà tradition française se trouve dans (2) Sa renommée était répandue de
la Bibliothèque des Romans^. IV, p. 42, fort bonne heure , puisque , dès le temps
et t. V, p. 7. de Philippe-Auguste, Guillelmus Brito
(1) Il faut ajouter à toutes ces causes lui comparait les héros dont il voulait le
de corruption l'ignorance des rhapsodes plus exalter le courage :
Ap. Galvani , Osservationi sulla poesia Baron , dist Karles . nobile chevalier.
de' Trnnninri n Q7 li A„ <.•!..«
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fat adopté* par tm awri grand notrfwre^de nations (1).
Le joar de sa naissance , le* fées douèrent Ogier des plus
brillantes qualités; quand il fat entré dans l'adolescence ,
son père , le roi de Danemark , l'etfvoya eri otage à la cour
<Ne ni a nut qpi en veflle estre premier,
Ne mes qu'un seul , li bous Danois Ogier.
Roman* tfJgplant, v.86.
Cil qui a coup l'actent (sic) , asseur est 4e sa
fin.
lieuvre*duRoi Charlemaine, ap. Michel ,
Charlemagne, p. lxx.
Albericu* Trium Fontium dit de lui dans
son Chronicon, P. 1, p. 144 : De hoc ca-
nitur in cantilena quod immensa fecit
memorabilia. Son histoire* était déjà fort
populaire dans le 12 e siècle; Adenez lui-
même nous l'apprend au commencement
de son roman : _
Li rois Adans ne veut pas endurer
Que li estoire d'Ogier le vassal ber
Soit corrompue.
Enfance* Ogier le Daneis»
On le chantait dans les batailles pour
exciter le courage des soldats (Guiart,
Branché» aux royau* Lignage*, 1. 1, v.
1909), et les; poètes le citeut comme un
des héros les plus braves et les plus po-
pulaires du moyen âge ; voyez Notice*
des Manuscrits, t. V, p. 105; Roquefort,
De l'Elat de la Poésie françoise,n. 504,
et Du Cange,ap. Viltehardouin, p. 224.
(1) On connaît , en français , les En-
fance* Ogier le Danois , par Adenez, et
un autre roman, sous le môme titre, par
Eaymbert de Paris (voyez Y Histoire lit-
téraire de la France, t. VIII, p. 594);
il y a dans le British Muséum un poëme
intitulé Le Livre de Ogeir de Danne—
marche (Warton, 1. 1, p. 139), qui sem-
ble différent. Un autre poëme, intitulé
Visions d'Oger le Danois au royaume de
féerie, a été publié deux fois sans nom
d'auteur (en 1542 et en 1548). Le roman
en prose a été imprimé sans date, en ca-
ractères gothiques, à une époque assez
ancienne, puisqu'on connaît une réim-
pression de 1520. Nous indiquerons, en
italien , Il Libro del Danese ( Venezia ,
1511), par Girolamo Tromba da Noce—
ra, et La Morte del Danese (Ferrara ,
1521), par Casio de Narni ; en flamand,
Oghier van Danemarc, par Jan deClerk;
en allemand, deux poèmes anonymes
(ap. Adetong, NaehHchimvon Attdeu-
téchen Gediehten, 1. 1, p. 28; t. H, p.
92), qui sont certainement imités :
Minstrele singen in iren gesang
Uss dem welsch von wort zu wort ,
Nit gemnseht, als teh es hort.
Ap. Gervinus, Geschichie der deuischen
DieMung, %.lï,n. M.
MM. Hoffmann ( Borae Beîgicae , P. i,
p. 60) et Mone {Niderl&ndische Lilera—
tur, p. 39) pensent , sans raison suffi-
sante , que leurs auteurs n'ont connu les
originaux que par l'intermédiaire de la
traduction flamande ; on pourrait même
conclure le contraire du commentaire
de Barthias su* le vers de la Philippidè
que nous t enons de citer : Notas (O gé-
ras) fabulis gallicanis, etiam in Germa-
niam translalis; mais nous ne savons
sur quels témoignages s'appuyait son as-
sertion. Le roman en prose française fut
aussi traduit en allemand (en 1571) par
Ronrad Egenberger von Wertheim ; nous
ignorons si c'est lui ou quelque autre écri-
vain qui, suivant Boldvanus (Bibliotheca
kistorica, p. 254) , s'est servi pour son
travail de la version danoise*. Elle fut faite
par Cbristen Pedersen, au commence-
ment du 1 6« siècle, et vient d'être réimpri-
mée par Rahbék, Danskog Norsk Natio-
nalvœrk, 1. 1, cah. H et 10. Il y avait aussi
une tradition islandaise, OtgeirDanske;
ap. Nyerup , Om moerskabs Lœsning ,
p. 99. Nous ne- connaissons, ni en Angle-
terre, ni en Espagne de poëme spécial sur
Ogier ; mais il figure dans le roman* an-
glais intitulé Sir (Huel, et il est cité dans
YHisloria del Conde Fernan Gonxalet,
qui remonte au moins à la fin du 14" siè-
cle, et le Romance del Marquée de Jfan-
tua; ap. Dnran, Romancero de Romem-
ces caballerescos, P. i, p. 51. Cappidnt
Stauriensis, prêtre frison , avait aussi écrit
la vie d'Ogier, d'après Suffridus Pétri,
De Sertfttoribus Fritiae, décadcVII, c.3.
Voyez , sur la littérature d'Ogier, Bru-
net, Manuel du Libraire et Nouvelle*
Recherche* bibliographique* ; Melzi, JN-
Miogra/la dei Romanxi d'italia, et Nye-
rup, Maanednkriftei #rif, mare 1795.
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— 379 —
de Charlemagne. Ami des paladins, il repoussa avec eux les
invasions dës Sarrazins; puis , indigné comme eux des fai-
blesses et des injustices.de l'Empereur , il prit part à toutes
leurs révoltes et s'y fit remarquer par son obstination et son
courage. La fée Morgane , éprise d'amour pour lui , l'enleva
et le conduisit à Àvallon , où le Roi Artus l'accueillit avec
empressement, et ils y vivent ensemble dans d'éternels plai-
sirs. Une fois seulement il l'a quittée ; monté sur le cheVal
Papillon, il est revenu sur la terre et doit y revenir encore,
si les dangers de la chrétienté l'exigent.
Telles sont les circonstances principales de la tradition
des conjectures qu'elles autorisent, qu'il faut retrouver son
origine. D'abord , la renommée poétique de Charlemagne
tient à l'influence réelle qu'il eterça en Europe ; tousses
paladins doivent leur célébrité à la part qu'ils eurent dans
les événements de sa vie, et Ogier est étranger , il n'est mêlé
qu'accidentellement à son histoire, et quel que soit son cou-
rage, il n'y paraît jamais qu'en seconde ligne, pour une
cause qui n'est pas la sienne. Ses aventures sont d'ailleurs
trop merveilleuses pour avoir une base historique \ elles
sont trop peu liées au cycle de Charlemagne pour lui devoir
leur naissance , et il en est lui-même trop indépendant. On
le rattachait également aux cycles de Thêodoric (1) et d' Ar-
tus .(2); on en faisait le héros d'un de ces romans fantasti-
ques dont la scène se passait en Orient (3) ou d'une pieuse
expédition en Palestine (4) , et la plupart des événements de
. «ytfîpytM fewfcf. « <C[ ' nt pigilnjri f^gp »#M (4tr
(1) Dietrich von Bern : c'est le pivot sé par le soudan de Tabarie; il se bat
du cycle germanique ; voyez, sur sa liai- avec le roi de Babylone dans le Saga af
son avec Ogier, Diderik og Olger Dan- Karla Magnuses ok Koppum hans ( Wan-
ske; ap. Danske Viser fra Middelalde- ley, ap. Hickes, Thésaurus , t. III * p.
ren, t. I, p. 55. 514), et Montevilla a raconté ses aven-
(2) Voyez Van der Hagen et Buscbing, tures dans l'Inde; voyez le Muséum fur
LUerarischer Grundriss xur Getchi- Mtdeutsche LUteratur , t. I, ç. 270-
chte der deutsche Poésie, p. 118. 276, et le roman en prose française.
(3) Dan» le Sir Otuel, Ogier est bleg- (4) Roleyinck, Fasciculus Temporum,
■
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— 380 —
sa vie expriment des idées entièrement étrangères aux to-
raans cariovingiens. Si on lui a donné un rôle dans les que-
relles de Charlemagne avec ses grands vassaux , c'est que
la poésie aspife fatalemènt à une utopie ; fc'e$t qu'elle pro-
teste toujours au nom d'une idée contré le fait f qu'elle est
nécessairement du parti de la révolte, et que , {>ar son indé-
pendance de l'Empereur, Ogier pouvait se faire le ch^m-
piôn des droits de la. féodalité sans, encourir le reprbche de
félonie.
On reconnaît tout d'abord de grandes ressemblances entre
cette tradition et le Chant de Helgi (1) , et un examen at-
tentif les rend encore plus évidentes et plus significatives.
Le nom est le même ; le L se perdait souvent en passant en
français (2)-, et il. s'est conservé dans les noms islandais et
danois d'Ogier (3); plusieurs écrivains latins l'appellent
Holgerus (4), et, ce qui donne beaucoup de force à cette
conjecture , Helgi était un nom fort commun en Scâûdina-
siècle VI ; Nauclenns (Jean Vergen), Ms- Quem gens illa cahens prisea vocat nuhc *
tnorabiliumorrmifœlaiii Comment arii r • •Os%enin.
t. II, c. 28:Pantaleon, Protographia. Metellus Monachus , Quirinalia ; jm>
Heroum lotius-Germaniae, P. 11, p. 43; gamshis, gckonû anUquae fomus U\,
^d r [ffu,p Q iTT, DeScriptoriàu, Frùiae] Pmi, P . 134, éd. dqBasnage.
déc. VI, c. 2. Dans le roman en prose * (3)(Nyenip, Ommoerskabslœsning, p.
française, les Templiers sont môme re- 99 î Danske jimr 9 t. I, p. 4,* 33, 49, fit
, présentés sous les plus odieuses couleurs. Rahbek, Dqnskjog Jforsk Nationaltœrjtf
(1) Voyez ci-dessus, p. 142. t.I,passim.
• (2) Alfeeric ou Elberic est devenu 0- . (4) Là dissertation de Barlbolinys est
béron ; lynce, once ; etc. D'ailleurs, le intitulée De Holgero Dano ; Sadolinus a
L se changeait quelquefois en R , et les dit, dans son Epigrammata de Régibus
Espagnols disaient Urgel ; il devenait fianiae :
fort souvent un I, et on peut l'avoir Doctiloquis Gallis Olgerus dicitur idem,
transposé avec le G, Ogier, Son nom De quo tu t Lectoiygallica scripia leges.
s'écrivait quelquefoisavec deux G (ou J), et on ) it dans des ve fort anci cilés
comme en ,lalien : dans sa dissertation, p. 183 : •
TutestduCliarlequantqueOggerdespent. * Gloria Danorum
Proverbe* de Fraunce; ap. Fr. Michel , Daciaeque decus,
Charlemagne, p. 1U. Progenies regum ,
. ( voyez aussi le Chronieon Moisiacense ; , Dacus Ho, geru8.
ap. Pertz, Mon. Ger. Ht st., t. I, p. 295) Le Chronieon Sancti Martini Colonien-
' et nous sarons que , dans le 12* siècle, sis écrit aussi son nom avec un L , Of—
la forme de son nom avait déjà subi gerus; ap. Pertz, Monument» 9 t. Il,
plusieurs modifications : p. 214.
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— 381 —
, et quoique celui d'Opter ne s'y rencontre jamais (2),
. ile de Normands sont appelés Ogerus dans les premiers
temps de leur établissement en France (3). La popularité
dont la tradition d'Ogier jouissait en Danemark, pendant le
moyen âge , semble indiquer qu'elle y était nationale (4), et
son surnom ne permet pas de conserver le moindre doute sur
son origine (S). Vainement s'est-on efforcé de lui trouver
(1) On le trouve dans presque tous lés
saga ; voyez le Landnamabok, table des
noms d'homme , p. 457 et 458. Il y a
aussi dans le Snorra-Edda , fab. LXV,
un roi Holgi , qui donna son nom à la
Halogîe, une province de Norvège.
(2) Il y a cependant dans le Landna-
mabok, p. 356, un Ogur qui y ressem-
ble beaucoup, et le nom à'Oddgeir n'é-
tait pas non plus inconnu des anciens
Scandinaves ; /d., p. 58.
(3) Dans le catalogue des nobles qui
reçurent directement des domaines de
Guillaume le Conquérant (ap. Hisloriae
Normannorum Scriptores antiqui, à la
fin), il y a un «Ogerus Jîrito et un Ogerus
filius Ungemar. Au .reste, on le trouve
aussi avant leur établissement; voye*
Chronicon Fontanellense » .an . 841 et
850; GalUa Christiana, t. IJ, col. 665;
t. IV, col. 231 ; t. XII, col. 381, et ap.
Pertz , Monument*, t. II, p. 124, 153,
600 ; etc. Il ne serait même'p'a'simpossi-
ble qu'une nouvelle corruption de son
nom en eût fait Olivier, où le L s'est
conservé ;*au raoins les romanciers, n'en
parlent-ils qu'assez* tardj et Auda/fem-
me de Roland, qui, d'après la tradition,
est sœur d'Olivier (elle dit à Charleraa-
gne, dans le Romans de RonceyaUX : *
DroizEmpereres. par les Sains Deu, merci !
Car me montrez le cors de mQn.ami
Et d'Olivier, mon frère , le hardi.
De Renero Oliverus et Aida nati sunt^
Albericus Trium Fontium , Chronicon ,
P. I, p-115; voyez aussi la Chanson de
Roland r \e Homans de Guiteclin de Sais-
sùigne; etc.), est la soeur d'Ogier dans
TépUaphe gravée sur son tombeau-, dans
l'église Saint-Faron de Meaux. Il y dit
Roland
e conjugîumlibi do . Rolande
nque raei socialis fc *
îbillon , Actq Se
ororfs,
Âuda était d'ailleurs un nom Scandina-
ve (Landnamabok, P. u , c. 9, 15, Vilki-
nasaga , c. 52 et*91); mais il était aussi
connu des Franks , puisque Lazius et
Bruschius ont décrit le tombeau â'Âda ,
aneilla Christt, soror Caroli Magni.
(4) Nous avons déjà cité trois vieux
chants, et le peuple conservait aussi plu-
sieurs traditions en prose; ap. Thiele,
Danske Folkesagn, 1. 1, p. 23 et 168.
(5) Il est souvent appelé Dacus; mais
on sait que ce nom signifiait Danois
dans les écrivains du moyeu âge, et peut-
être aussi dans l'antiquité , car, dans le
livre second de sa G.èographie, Ptolémée
fait habiter aux Aayxwvî? le sud de
la Scandinavie : nous en citerons seule-
ment quelques preuves. Northraanni pré-
cédentes de Scanzia insula, quae Nortb-
vega dicitur, in qua habitant Gothi el
Huni atque Daci ; Gesta Normannorum
in Franc ia t a p. Du Chesue, HisL Norm.
Scriptores, p. T. Dans le second livre
dô Dudon,les députés des Normands di-
sent aux Français : Dam* sumus, Dacia
adveçti. Alberîcus dit , dans sa Chroni-
que (P. i., p. 114) : Isla -vero antiqua
No r ma nia ultra Daciam versus Norvve-
glam sita est. Polydore Virgile appelfo
Rollôn homb Dacus, el la même expres-
sion se trouve dans son épitaphe ;
Ducentem fortes regem multasque cohortes
* Devicit Daciae congrediens acte. *
- Ordericus Vitalis; ap. Du Chesne, p. K6T,
Les rois du Danemark s'intitulaient rois
dès Dacés; Stephanius, Notae ad Saxo-
non, p. 27 ; Suhm , KritUk Historié;
t. I, p, l^O; voyez aussi Pertz» Monu-*
menta, t. I , p. 552, et Dudo, ap. Du
Chesne, p. 65, 64, 76* 412], etc. Da-
nois se dit encore maintenant 4amCKÏH
en russe, et Dach en lapon; Rask, Lap-
pisk Spràglœre, p. 66. Cette confusion
doit se rattacher à quelque traditioft po-
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— 382 —
une-aatre explication (i), les tentative» son t restées bussi ian-
tMes qnç celles qui ont vont» le rattacher à l'hfetoiré réeHe
du Danemark (2). Toût indique ^u'ûgier eôfc un personnage
pulaire, car on. Ut dams FazeUus, De
ïiû Siculis, 1. VI, c. 2 : Hodie peritiDa-
niam, taïgas Daeiam appeïlaat.
(2) Suivant Eck'ard (Franeia Orien-
tait, t. I, p. 632), il tiendrait do frank
Degen, qui se disait en saxon Thaegn
et Than, dont on aurait, fait Thanus et
plus tard Danus; mais cette conjecture
ne. repose sur aucune autre raison qu'une
certaine ressemblance de lettres que
produit fort souvent le hasard. Le saxon,
que Ton ne parlait pas en France, où fut
certainement le centre de la nouvelle tra-
dition d'Ogier-, ne pouvait modifier son
surnom, et nous avons vu qu'on l'appe-
lait Dacut aussi souvent que Danus.
L'explication de 17 Reali di Franeia
est encore moins admissible. In questo
tempo venue una lettera*nella corte di
Carlo , mandata d'Àfrica ad Uggieri ; la
quale moHo lo biasimava perché egU si
era battezzato, e in certe parti diceva :
Uggieri, lu es damnés de l'aima ; cioè
tu sel dannatodeir* anima. Diqueste pa-
role, Uggieri se .ne rideva e mostro la
lettera a Carlo, e mottegiando uno dice-
va ail' altro : Tu es damnés ; e per
questo, qtfando il Papa battezzô. Uggieri,
©Çli voile esser chiamato Danese, ma la
ptù parte lo çqjara.avji Danese Uggieri)
è non gli mancô mai questo nome; I. VJ y
C; 49. Quand on consentirait à croire
qu'un Africain écrivait en roman ,* ou
serait arrêté par une contradiction' évi-
dente : la lettré qui lui disait :'Tu et
damné t y parte qu'il S'était fait baptiser,
lui aurait fait prendre à son baptême le-
nom de Danese. Le comte de Tressan a
prétendu {OEuvres, t. VHI, p. 48) qu'on
appelait Ogier, le- Danois, parce qu'il a- '
Tait corfqufs le Danemark ; c'est un sou-'
Tenir de l'hUtoi're romaine, mais une
conquête aussi imaginaire Saurait du
exercer d'influence sur une tradition eu-
ropéenne, et Ogier avait reçu son sur-
nom bien avant, qu'elle fût inventée.
(2) 'Ogier est déjà appelé Dàniae dux
dans le Chfonica* Saneii Martini; ap.
PertL A. IL p. 214. Il est dux de Dane- .
inarche dm&\fÇharUmagnet s V. 51 9, et'
roi. des Da ces dans une foule* d'histo-
riens: j AlbejiçuaÎJiflUJ Pentium, Chro*
nicon , P. i, p. HA; Yinpentius BeUova-
censis, Spéculum Historïale, * I. XXIV,
c. 15 ; Furnerius, Annales Frisieae.i. IV;
Sabellicus, Enneades ab orbe conditae,
1. VIII, p. 589. On a même voulu le re-
trouver dans l'histoire : c'est Hemin?,
d'après Hvitfeld, ï)anmarckis Rigis
Krônnickey t. I , et Olaus , suivant Sa-
dolinus et Saxp Grammaticus , L IX.
D'autres le font seulement du sang
royal,
H$o del buen rey de Dada,
Romance del Marqué» de Mfantna, y. 95,
et lui donnent pour père Gorm , roi du
Jutlaud (Munter , Geschichle der Kinfuh-
rung des Chrislenthums , t. I, p. 257),
probablement le Gormund qui infesta
l'Angleterre pendant le 9* siècle et fut
vaincu et converti par Alfred (ap. Rit-
son, Dissertation on Romance , p. 25) ;
ou Goltfried , roi de Danemark (Suhni,
Kritisk Historié, i. IU, p.. 587, et YHi-
itoria de la régna Sebilla , ap. Fer.
Wolf, Ueber die alt-franzësischen Bel-
dengedicht, p. 152), le même sans douta
que feGioffredo que lui denue pour père
// Fiore délia Cavalleria, et le Gau-
frois du roman de Raymbert. H est pro-
bable- que • ee Geoffroy ou Godefroid est *
* celui qui .remporta des succès sur Char-
lemagne, et dont les enfants furent exi-
lés (Einhard, Annales, ad annum 827;
ap..Pert2, L II; p. 450). Un autre Gode-
froid est aussi fort mêlé à notre histoire ;
mais il est -bien postérieur, puisqu'il ra-
vageait-la France en «86; Annales Ve-
daslinae,' ad hune annum. J/I Reali di
Franeia lui donne pour père Gûalfa—
* driano, roideGétulie et ( de Sarats;mais
cela .tient certainement à une méprise
de l'écrivain» L'/f Fiore délia Cavalier**
fait son nèrerôi de Danemark; et de
Mauritanie (ap. Ferrario, Steriàjed Anav
listdegli antichi romanii di Cavofr»
leria, *. III, p. 295), ét S y avait éVidem-'
ment deux Mauritanies , puisqu'il- àp-r
pelle Carabeu, rfrjdi Tunisi e di Bfaurv*
tania ; I6idem t p. 295, Voilà sans doute
pourquoi on surnommait aussi Ogier l'A*
frreain ; mais nous ne savons a quoi rat-
tacher TorigtnVastfti'ïïue-que lai donne
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— 383 —
poétique et que son invention n'appartient pas à la France (1).
Comme lui, Helgi«st doué à sa naissance (2), et l'éclat de
sa bravoure (3) le rend digne de l'amour d'une Valkyrie (4);
le Fierabras en prose : Oger le Danois,
de Asie, p. 24, éd. de Lyon. S'il fallait
croire Ogier un personnage entièrement
historique , nous le prendrions plutôt,
avec Pantaléon et Stéphanius, pour un
Roi de mer. Voyez, sur les royâulés du
moyen âge , Thierry, Lettres sur l'His-
toire de France, let. VII.
(1) Dans la plupart des romans il ne
figure point par-mi les pairs , non plus
que Gannelonde Mayence et Naymes de
Bavière; Marineus Siculùs (Obra de las
cosas mémorables de Espana, 1. IX) l'ap-
pelle Norman d in us (trad. la t. ap. Schot-
tus, flispania illustrala, t. I), Les an-
ciens romans disent qu'il était né outre T
mer (Romans de Gaydon ,• v. 7 ) , et on
lisait sur son épée, qui était conservée a
Meàux : DeGothis; ap. Mabillon, An-
nales^ Ord. S. Benedicti, 1. XXVII. Ce
n'était pas d'ailleurs le seul Danois que
les poêles Gssent vivre à la* cour de Char^
lemagne; Le Lieuvres du roi Charte-
maine cite aussi Gyeffroy de Dan ne-
marche ; ap. Fr. Michel, Ckarlemagne ,
p. LXXVIt.
(2) Helga-qvida /, st. VI; Helga-
qvidall, gt. II-V : Celle nuict que l'en-
fant fut né , les damoiselles du chasteaù
Je mirent en- une chambre a part. Et a
l'heure de minuicl, vindrent en la cham*
bre ou estoit l'.onfatii six belles dames
richement habillées, lesquelles on nom-
me faées; Roman d' Oger. le Dannoys ,
prologuev Tutto era pronto pel baltesi-
mb del fanciu.Uo; quando improvisa-
meute apparse nella caméra sei dame di
sorprendente belleza ; Il Fiore delta Ca-
vâlleria. . •
.(3) Helgî domina les autres héros,
comme' le frêne au magnifique feuillage
domine la ronce ; voyez ci dessus, p. 1 17.
La prima di esse (dame) lo prese fra le
breccia, lo baciô, gli mise la mano sul
cûore, e gli disse : io ti dbuo che ahbi
ad esse re il più ardito cavalière del tuo
tempo ; Il Fiore delta Cavalleria , an.
Ferrario, t. III, p. 284. Gloriande dit
dans le prologue du roman français : Je
te J "
a
que tu soys le pins hardi chevalier qui
soit durant ton vivant.
(4) Les Valkyries ont probablement
exercé -quelque influence £ur les fées du
moyen âge. On les appela Fata, proba-
blement de fatum; c'est le nom des
Parques dans une médaille de Dioclétien
(ap. Keightley, Taies and popular. Fie—
lions, p. 540). Mos erat antiquis super
fgturis liberoruin evcntibus Parcarura
oracula consul tare , dit Saxo Gramma—
tiens , p. 112. Un écrivain français du
14 e siècle n'est pas moins significatif :
Les fees ce estoient deables qui disoient
que les çens estoient destinez et faes les
uns a bien, les autres a mal, selon le
cours du ciel ou de nature quar fee,
selon le latin , vaut autant comme desti-
née, fatatrices vocabantur (ap. Le Roux
de Liocy, Livre des Légendes , p. 240),
et un passage de Procope (De Belto Go-
trhicoy 1. 1, p. 575, éd. du Louvre) est po-
sitif : t« rptu <j>ocra ; ovt&j yap Pw-
[LOLtoL tuç poipaç vsvofuzafTi xa^Eiv ;
voyez aussi le dictionnaire de Schneller,
s. v. Fata (nous devons cependant recon-
naître que l'on trouve Fatuae, dans les
anciens auteurs , avec une signification
entièrement différente : Qui Faunos, qui
Fatuas, civitatumque Getiios... reveren-
tur ; Arndbius , Àdversus Génies, il I).
Voilà sans doute pourquoi on les voit si
souvent figurer trois ensemble; le Tre
Fate, Pentamerone, jour III, c. 10 ; Mac-
beth, ac t. I, se. i et in ; Nibelunge Not,
st. 1475-148&; Romans de Brun de la
Montaigne, Ms. du Roi, n° 79894, fol.
21; Saxo Gram., loc. cit. ; etc. Mais,
comme nous l'avons déjà dit, p. 87, les
prophètesses Scandinaves ne se bornaient
pas à prédire l'avenir; pour se faire,
mieux accueillir des parents , elles ne
présageaient que d'heureux événements ;
elles parurent douer l'enfant, et l'on
croyait que tous, leurs dons se réali-
saient. Gredidisti q.uod quidam credere
soient, ut illae, quae a vulgo Parcae
vocantur (c'est encore
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— 384 —
tons deux ite sôrit accueilli a1rec;empressemeiit flans l'au-
tre monde (1) ,* èt reviennent à cheval sur la terre (2). La
croyance qu'Ogier reviendrait défendre la chrétienté , si ses
dangers l'exigeaient, tient sans. doute aux dogmes de la
religion Scandinave sur les Einheriar (3), et il est im-
possible de né pas reconnaître le ValhaUa dans nie d'Aval-
lôn..LaTessemBlançe dés noms est une des moindres rai-
facere quod. creduritiir , id estr dura ali—
Jais homo nascitufyettuuc valeant illum
esignaré ad hoc quod velint?Borchard
(mort en 1024); ap. Grïmm, Deutsche
Mythologie, app., p.xxxviit. Utte prenvç*
remarquable de la croyance à.laioute-
{missance de leurs paroles se trouve dans
e Grotta-saunjgr, une des plus vieilles
poésies islandaises; ap. Illustrations of
Northern Anliquiliés, p. 437. Un pas-
sage emprunté à un roman que nous au-
rons, occasion de citer bien plusieurs
fois, parce que les souvenirs Scandina-
ves y sont^lùs. apparents que dans les
..autres, confirmera tout ce que nous ve-
nons de dire.»
A«è (ermine'que li ènfes fu nei, "•
Filz Mailtefer, dont vous oy ayez , #
Cpustumeravoiént les'gens, "par. ventes;
Et en Provenoe et en autres régnez*, •.* •
Tables metoient et sièges orderiez ,
Et sus la table . iij . blans pains buletez ,
. Iij . poz de vin et ,iij . henas dé tes -,
Et par encoate iert4t-enfes posez.
. lii . fees vinrent por l'enfant revider.
Puis sont assises a la table, au souper,.
Assez troverent pain et char et vin cler.
Quant ont maineie , si prisrent a parler j .
IMst' l'une a Vautre : Il nous convient doner
A cëst enfant èt bel. don-prêsenter .
Guillaume au Çor Net; ap. Le Rou* de
.'. . Lincy.,.£M>re des Légendes , p. 287.
H nous semble aussi que les différentes
significations des Valkyries, gue l'onre-
. gardait tantôt comme des êtres supé-
rieurs à l'Humanité , tantôt comme de
. .simples femmes soumises à toutes les
passions des autres , ne sont pas restées
étrangères aux croyances sur? les amours
des. fées pour de simples «Urtels. I<es
dictes faes se mettent en fourme de très
belles femmes, et en ont plusieurs hort-.
mes prises pour mèiïliers ; Jean cTÂrras,
Romans a\e Mélusine, %». du Roi ,n°
7555, fol. 2, recto; -voyez Je Romans de
Parfenay (Melusine, en vers, cité par
Du Cange,. Qloss. t, lit* col. 3031, le Lais
de Laiival, Je Lait de Gfaelent, le Ro-
mans de Parfonopeus de Blois, la tra-
dition espagnole de la fée-Pied-de-Bicbe
avec D. Diego Lopez , etc. ; nous devons
dire cependant qu'un fait .semblable se
trouve danS l'Histoire dePeri-tBanou des
'Mille et une Jlaiis.
• (1) Odin offre à Helgide partager
l'empire du ValhaUa avec lui dans une
interpellation du Helga-qeida; III , -el
Artus, le souverain d' A vallon , n'ac-
cueille pas moins bien Ogier dans les
romans français ; sa sflfcur, |a fée Hpr—
gane, était môme la. maîtresse d Ogier,
qui- se trouvait ainsi son beau-frère.
(2) Vôyez ,• sur le retour de -Helgi, ci-
• dessus, p. £i 18. _ •• „ ,
(3) Les Einheriar étaient, arqii que
.'nous l'avons déjà dit, des héros que les
. Ases admettaient dans le ciel pour qu'ils
-les ■ aidassent à' repousser Tes. Géants;
.voyez- le Snorra-Bâda, p. 72. Qn croyait
ou'iis intervenaient aussi 'quelquefois
dans les combats. des hommes; Grim*
nis-m'al, st. h. C'est lfc certainement
1 origine de* la croyance du retour d'Çk
gier (voyez* se» romans; le Morganf-
• Maggiore, c. 'XXVHJ.; Ihiéfo,.' Dansée
Folksagn, t.4, p. 23, 468), de Siegfried
(Sigurth,* np. Philander -Vdn Sittewald
(fooschetosch) Gescfrichte, p. *32)., de
Charlemagne (àp. M on in , JTissertdtion
sur It Roman de Roncevaux^j* 73V de
Frédéric Barberousseiap.Thôms, sxajfk
ând Légendt ofGfirmany et Kornraafip,
.De.MirdimlisjMortuorum , p. 122),. dés
' trois "libérateurs delà Suisse (ap. Grimai,
'Deutsche Sa'gen , \: 1 , pi 464 , traduction
française) > et d'Artue ( ap, Holinshe*,
. I. V, c. 14 ; Pètrùs Blesensis r Ejei€tvléé,
hVll , tioticestle* Manuscrits t.* VIII,
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sons (1). Leurs toits sont également couverts d'or (2) et sur-
montés d'un aigle (3); tous deux sont distincts du ciel et
divisés en habitations différentes (4). Les morts entraient
seuls dans le Valhalla; l'île d'Àvallon était l'ancienne sé-
pulture des rois bretons (5), et on la croyait éloignée de la
terre des vivants (6) et habitée par des morts (7). Celui-ci
ne s'ouvrait que pour les élus de la religion Scandinave ,
celle-là s'appelait aussi Mont-Salvaez (8) ; l'un était la de-
meure des Dieux, et l'autre celle des puissances supérieures
à l'Humanité (9);
p. 306) ; on avait même gravé surdon *
tombeau :
Bic jacet Arturus, rex quondam , rexque
futurus.
Peut-être le géant Einbeer (ap. Aventin,
Bairische Chronik, p. 283), que les en-
nemis prenaient pour le Diable en per-
sonne, doit-il son nom moins à sa signi-
fication ( une armée) qu'au souvenir des
Einberiar. Il ne serait cependant pas
impossible que la tradition classique ait
eu quelque part dans ces idées ; le peu-
ple d'Athènes ne croyait pas non plus à
la mort d Harmodius ; voyez la scolie de
sa chanson, ap. Athenaeus, Deipnoso-
phittae, 1. XV, c. 15.
(1) Voyez ci-dessus, p. 101.
(2) Glads-heimr heitir enn fimti,
]>ars hin gullbiarta >
Valhaull vid of ]>rumir.
Grimnis-mal , st. VIII , v. t.
Ades reluit corn fournaise embrasée;
Ni avoit pierre ne fust a or fondée;
La couverture m a or tregetee.
Romans de Guillaume au Cor Nés , ap.
Le Roux de Lincy, Livre des Légendes ,
p. 348.
(3) Ok drupir aura yfîr.
Grimnis-mal, st. î, v. 6.
Sus . j . pomnel fu l'aygle d'or fermée.
Romans de Guillaume, loc. cit.
(4) Le ]>rudheimr, l'Y-dalir, le Vala-
skialf, etc.; Grimnis-mal, st. IV, V,
VI, etc. :
A A vallon , nostre cite vaillant,
Et se il veut , portons F encore avant
EnrOdierne, la fort cite manant,
Ou se il veut , enquore plus avant,
Si qu'en la cit Loquiferne la grant.
Romans de Guillaume, loc. cit.
(5) Qlàstonbury, à deux lieues de
Wells, dans le Sommersetsbire.
(6) Cent lieues est outre la mer qui fent,
dit le même roman , et dans un autre
manuscrit ,
Cent Hues est outre l'arbre qui fant.
Od li s'en vait en Avalon,
E nus n'en oi plus parler.
Lais de Lanval, v. 638. .
La fée qui conduit Thomas le Rimeur
dans le pays des fées lui dit :
' Tak thy levé , Thomas, at sone , and
mone,
At gresse , and at evwy tre ,
Thfs twelmonth sali you with me gone,
Medyl erth you sali not se.
Romance of Thomas the Rymer, ap. Scott,
Minslrelsy, t. III , p. 183.
(7) Je suis Artus dont on a tant parle ,
Renoart frere , ce sont la gent fae,
Qui sont du siècle venus et trespasse.
Romans de Guillaume au Cor Nés.
.... Folke that were thidder ybronght
And thought dead and were nought,
dit le Romance of King Or/îeo, et on voit
ailleursquele royaume de féerie était là,
Where living land waslefl behind.
(8) Dans le Lohengrin; il s'appelle en
provençal Monlsalvat.
(9) La gent faee est ilueques manant.
Laiens converse la'gent qui ert faee.
Romans de Guillaume au Cor Nés.
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servé à Odîn (1), et une partie d'Àvallon s'appelait Odierne,
qui signifie en islandais le foyer d'Odin (2). C'est Artus qui en
fait les honneurs (3) , et on voit aussi des Einherianreeevoir
les guerriers dans le Valhalla (4). Les héros s'y battaient
ensemble (3) , leurs blessures y étaient merveilleusement
guéries (6), et aussitôt son arrivée à Àvallon , Renaut se bat
avec Kapalu (7) dont le nom vient certainement de l'islandais
Kappi, héros, et les murailles sont bâties de pierres dont le
simple contact guérit toutes les blessures (8). A ces analo-
gies, trop nombreuses pour ne pas être des imitations , se
joint un autre fait qu'on attribuerait difficilement au ha-
sard: Artus est conduit à Avallon par The Quene of North
galys (9); on n'y arrivait ainsi que sur un vaisseau du Nord*
et c'est une indication de son origine qui nous paraît irré-
cusable : un des caractères de la poésie populaire est d'ex-
primer les idées par des faits, et les faits par des métaphores.
La tradition d'Ogier nous semble ainsi venir primitive-
ment du Nord; mais elle ne put acquérir une aussi grande
popularité en" France sans se rattacher à l'histoire (10) , et
Ton ne doit point s'étonner d'y trouver , mêlés à l'ancienne
fable , les souvenirs d'une foule d'événements réels (11)*
(1) 0]>instun, Vaf\rudnii mal , st.
XLI, v. 2 ; Grimuit-mal , si. IX et X.
(2) Âm, foyer, habitation ; le même
mot se retrouve dans Loguifeme (voyez
note 2, p. 283), l'habitation de Loki.
(3) Le roy Artns est contre lai aie.
Romans de Guillaume au Cor Net.
(4) Dans VEirik-drapa , Sigmund et
Sinfiotli reçoivent Eirik dans le Valhal-
la; ap. Muller, Sagabibliothek , t. II,
jy. 575.
(5) H auggvaz hveriànn dag.
Fafyrudnit-mal, st. XLI, v. 3.
(6) Vaf\rudnit-mal, st. XLI ; Snor-
ra-Edda, fab. XXXV.
(7) Romant dé Guillaume au Cor
Net ; ap. Le Roux de Lincy, p. 251 255.
($) Li mur en sont d'une granl pierre lee,
Il n'est nus hons , tant ait la char
navrée,
Si cele pierre pooist fere adesee,
Qu'ele ne fust tout maintenant: sanee.
Bornant de Guillaume au, Cor Net.
(9) Dans le Morte Arthur, de CaUon.
(10) Ogier eut Meurvin de la fée Mor-
gaue ; Meurvin fut père d'Oriant. Hélias,
fils d'Oriant , a été chanté par les poètes
sous le nom du Chevalier du Cygne , et
Ida, fille d'Hélias, épousa Enstache,
comte de Boulogne, et fut mère de Go-
defroid de Bouillon.
(11) M. W. Grimm est allé lui-même
beaucoup trop loin, en disant , Ruolan-
det Liet , p.cxix : Geht Monta ta weit
wenn er bei Ogier nn4 Olivier Znsam-
menhang mit gescbichtlichen Personen
nachzuweisen sueht. Il y a, dans l'expli-
cation de la poésie comme dans celle de
la mythologie, une lutte entre le mythe et
l'histoire ; la vérité nous semble dans leur
conciliation , dans l'expression de l'idée
par an fait approprié à si destination.
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Ogier est dans les roiwws a» des adversaires tes plus <dto*
gereux de Char lemaçne , et bous savons qu'un de ses guet*
riers , nommé Ogerius (1), se retira à ta cour de Deôderiii9 r
avec la veuve et les enfants de €arfona», et prit une part
activa à la guerre des LomBards avec les Franks, C'est bien»
TOgier des romans, car Raymbert fait marcher m héro$
à la tète des soldats de Desijer, roi des Lombards*, omttiemm
ancien Empereur (2f). Il délivre Rome du jo4»g (tes païens (3),
et dans on poëme de Metellus, qui vivait vers 1160, Ocea»
rius , l'Ogier des romanciers (4) i en chasse les Barbares (S)*
Les romans nous disent qne sa tante (matertera) avait
épousé le roi des Bavarois (6), et l'Occarius que nous citions
tout à l'heure était de haute famille , Bourguignon par son
père et Bavarois par sa mère (7). Le fils d'Ogier est tué par
un des enfants de Cbarïemagne , irrité d'avoir été battu
aux échecs (8), et l'histoire raconte que pour le même
(1) Otgarius on Autkârius. Karloma- piscopus, et quintus Leodiensis, fait yir
nus... defunctus est Salmontraco ; uxor n obi lis, fifius régi» Ba variée. BU ter état
eius cum duobus filiis et Otgario mar- matertera Ogeri, ducis de Dauamarchia ;
chioue ad Desiderium regem, pat rem Chronicum magnum Bel gicum^^. Pon-
sniim, confagil; Ânnale$ Lobienset , aj*. toppidanus, Qesta et Vesligia Danvr%m>
Pertz, t. II, p. 195; voyez aussi CAro~ t. I, p. 548.
nieon Meissiacense, a p. Pertz, t. I, p. (7) Extiteruat duo fratres Dobilissimi,
295; Monacfaus Sangallensi», G esta Ca- Principes Noricorara , Alfeertus et Oc—
rolt, ap Pertz , t. Il, p. 759 ; Albericus karius, 'alto sanguine progeniti , paire
Triufli Foniium, Chronicon, P. i, p. 107, Burgundi et inatre Bavari; Fragmen-
et Mabillon , Annale g OrdùsAs &. Ben,, lum (anonyme), ap. Campus, t. IV, p.
UII, p. 221. 751, éd. de Basnage.
(2) Dan son Romans de$ Enfance* (g) Ceïe nutt ra Baudoin ieftg«ntfre)
Ogier, B. R., n«* 2709-7608 , * 1 fonds Li plus beaux effes de la crestiente ,
de La VaUtère, n° 78. ^it a Laon Tu au I»emn lue ,
Ï;. X " el * n ? ; e8 i môm ? ,0 J; tolé J : Ou'eo deux les yeulx li feist vouler.
Histoire d'Ogter le Dannots, Dm de ffa* rafeati en (sic) paiement liste.
Bannemarcke, qui fui l'un des doute Rartn&ert, Romans des Enfances Ogier,
Fers de France ; lequel , avec le secoure Ws. B. R. , fonds de La Vàffiére , n 8 78 ,
et ayde du roy Charlemaigne, chassa le* ï>* *7« Ws, verso , col. B , r. 15.
payent hors de Borne et remit le Pape Carlotto amava il giuco derô s***-!
en son siège. chi, e Baldotino (le fils <POgi»r), cbe lo
C4)QuemgensiHaeaneiispriscaToeatnano per «ccelenza, facera sovente se-
Osigerunu colw usa partit*. Un giorno che Garlot-
Çuirinalia.ao.C^mu^Zectienis Jn^i^ lo era vivamente adirato per aver per-»
Tomus lit ,V.u. duto tre partit©, Baldovino fece uu le-
(5) Ibidem. gter sorriso. NeMo stesso punto Carlotto
(6) Les historiens eux-mêmes le di^- si alza furioso, prend e il pesante seao— <
sen* : ÇerbaUusy tascsaima» «patins E- chieB*d?0B0> gli dà un ootpe iarnbil*
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— 588 —
motif un deâ fils de Pépin tua également le fils d'Occa-
rius (1). Il n'est pas jusqu'à sa disparition de la terre qui
ne s'explique par la renonciation au inonde d'un Otkarius,
célèbre capitaine de Charlemagne, qui se fit moine àMeaux,
dans le Monastère de Saint-Faron (%). Mais aucune de ces
circonstances ne tient à l'essence de la tradition ; il n'en est
pas une seule qui ne se grossisse de quelques allusions his-
toriques , et les accessoires que les préoccupations de cha-
que génération lui font ajouter à ses récits ne peuvent rien
prouver contre leur origine.
DE L'ORIGINE
DE LA TRADITION DES NIBELUNG (3).
Une tradition ne devient populaire que parce qu'elle remue
l'imagination de tout un peuple , et un fait matériel n'a ja-
salla testa , e lo getta morto roi roolo ;
// Fiore délia Cavalleria , a p. Ferrario,
t. III, p. 502. Le roman en prose fran-
çaise raconte le même événement dans
le chap. XVI.
(l) Nempe tener filins extitit,
Urbanosqne sales intra genns tura
puer imbibit.
Huic ludo tabnlae Régis erat filius
obvius
Donec doctior bic obtinuit promptius
aleara.
Rixam victus agit corde partis forte
potentius
EtRochojaculansmortifere...(vulnus)
adegerat :
Sublatum puerum conseqnitur mors
properanûor.
Metellus, Quirinalia, ap. Canisius, t. III.
P. il , p. 134 , éd. de Basnage.
Le même fait est également rapporté
dans le fragment que nous avons déjà
cité, n. 7, p. 587.
(2) Sa conversion (profession) est ra-
contée dans un M 8. (B. R., fonds de S»
Germain latin, n° 1C07 ) que Mabiljpn
t publiée ; Acta Sanciorum Ord. S.
Bened., siècle IV, P, i. A la fin du 43«
siècle, les historiens le confondaient
déjà avec POgier des roman». Après
avoir parlé de fa défaite de Roncevaux,
et de tous les paladins qui avaient été
tués, Albericus Trium Fontium dit : A-
Sud Belinum Olyverus, Gandeboldus,
igerus... et alii multi positi sunt ; mo-
do vero Ogerus dicitur esse in Abbatia
PharoiiisMeldis; Chronicon, P. i, p. 149.
(5) Elle se trouve dans VEdda et dans)
un poème islandais bien postérieur, le
Gunnars-slagr (Edda , t. II, p. 1000);
Saxo Grammaticus en parle dans le 15*
livre de son Histoire ; plusieurs ballades
danoises en ont conservé le souvenir
pendant le moyen âge (Darnke Viier,
1. 1, p. 96, 109-138), et le peuple des île»
Féroë la chante encore de nos jours; ap.
Lyngbie , FœrVùke Qvœder om Sigurd
Fofnertbane og han$ Àet. Mone a publié
un fragment d'un poëme néerlandais
qui appartient au même cycle ( Quellen
und Forschungen, 1. 1, p. -148-154), ei
plusieurs passages du Beowulf et de la
chanson anglo - saxonne du Voyageur
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— 389 —
mais cette puissance. Il eàt trop local, trop individuel, et
demande un trop long temps pour que l'on comprenne les
conséquences qu'il renferme et qui en sortiront un jour.
Toute tradition contient ainsi nécessairement une idée
assez profonde pour être générale , et assez claire pour être,
sinon comprise , au moins pressentie. Les noms ne sont que
des mots sans autre valeur que celle qu'elle leur donne,
et les faits ne servent qu'à la mettre en scène. Mais en pas-
sant d'une génération à une autre, elle se grossit d'une
foule de circonstances qui ont fixé l'attention du peuple et
semblent aussi s'y rattacher. On a im-
primé à Upsal, en 1836, un poëme sué-
dois sur la même tradition , Sigvrd och
Brynhilda, dont nous ne connaissons
pas l'auteur. La version allemande qui
nous est parvenue a été rédigée pro-
bablement de H80 à 1220. Bodmer
l'a attribuée à Marner, un minnesin-
ger qui n'était certainement pas un
poëte populaire : Adelung à Kuonrad von
Wurzeburc , qui ne vivait qu'à la fin du
15 e siècle, et Ton a des manuscrits plus
anciens. Selon Millier (l'historien), Tau-
leur serait Wolfram von Eschenbach, et
il y a dans ses poëmes des allusious en-
vieuses au Nibelunge Not; M. Zeune
suppose que c'est Klingsor, parce au'il
était Hongrois et pouvait connaître mieux
3ue personne les lieux où le poëme se
énoue ; mais rien n'indique que Kling-
sor ait jamais écrit pour le peuple, et
l'opinion de MM. deSchlegel ne s'appuie
pas sur de plus fortes présomptions.
Quoique Henrich von Âfterdingen soit
un poëte illustre dont on ne connaît
aucun ouvrage, et le Nibelunge Not un
poëme célèbre dont l'auteur est resté
inconnu , ce n'est pas une raison pour
attribuer le Nibelunge à Heinrich von
Afterdingen. Pour qui l'examine sans
préventions nationales , tout décèle de
vieilles ballades corrompues et rema-
niées par des rhapsodes de différents
siècles et de pays différents, puis ré-
.unies en un seul ouvrage par un arran-
geur plus érudit en poésie que grand
poëte. Le poëme débute par indiquer
comme sa source de vieilles histoires
{allé mnre, st. I), et ce n'est pas une fic-
tion, ainsi qne d'autres indications sem~
blables, comme nous le verrons tout à
l'heure; on retrouve môme les traces de
la poésie populaire dans la brusquerie
des débuts et des transitions , qui sup-
pose une connaissance générale du su-
jet. Il serait facile de montrer une
foule de répétitions sans nécessité, et
sinon des contradictions positives, au
moins des différences d'esprit, de mœurs
et d'expression, qui ne permettent d'ad-
mettre l'unité du poëme que sur un té-
moignage formel et décisif; et Ton ne
saurait en alléguer nn seul, si vague et
si hasardé qu'il puisse être (voyez Lach-
mann, Ueber dieunprungliche G estait
von der Nibelunge Not). Ain« l'action,
qui languit au commencement , devient
rapide à la fin ; les caractères changent ;
à une langue assez pauvre succède un
style coloré et nerveux ; ici les héros se
tutoient grossièrement, là ils se parlent
avec toute les formes de la courtoisie
chevaleresque. Dans la première partie,
le nom de Nibelung est donnée à des
Nains, et dans la seconde aux Burgund.
Le poëte dit, dans la seconde strophe,
que Kriemhilt était une belle femme
pour qui beaucoup de braves guerriers
perdirent la vie, et s'il eût chanté sa
vengeance, cette indication eût été in-
utile et maladroite : elle affaiblissait la
.sympathie et la pitié qu'inspiraient ses
malheurs. Le Klage , qui est au moins
aussi ancien et s'appuie sur la même
tradition, reconnaît lui-môme qu'elle
avait été déjà rédigée :
Ditze alte mœre bat ein tihtœre an eto buoeh
schriben.
Y. 10.
et il y a de nouvelles reprises, en sous-
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— m —
qu'il y rattache sans Intelligence ; les noms se modifient , Us
prennent «ne signification allégorique, ou empruntent à
des événements réels une importance qiie dans le principe
ils n'avaient pas. Souvent donc il est impossible de trouver
dans l'histoire l'origine de la tradition : l'histoire n'est que
son enveloppe; ce n'est point elle qui l'a faite, c'est la tra-
dition qui «'en est servie (1). Mais quand l'imagination du
peuple vient à changer, l'idée première s'oublie, et le* faits
<p l'exprimaient acquièrent plus d'importance ; l'hisse
m'est ptas seulement l'enveloppe , elle devient la tradition
elle-même. Les j>lus vieilles traditions sont ainsi les plus
mythiques; les autres se rattachent à des événements J#i*v
toriques , ou cherchent à éveiller l'intérêt par la nature ©t
l'enchaînement des faits (2). Les raisons qui donnent un
autre caractère aux nouvelles traditions modifient les
anciennes ; elles les rajeunissent , les approprient aux
nouveaux besoins de l'imagination publique , et ce qui
frappe d'abord dans la comparaison du Nibelunge Mot
avec les chants héroïques de l'Edda , c'est que tous les
éléments mythiques de la version Scandinave manquent
dans la version allemande (3) , et qu'il n'est pas nn
œuvre dans le tome TV du Litder Saal moins nécessairement de § renées rts-
de M. von Lassberg. semblantes.
(1) Ainsi, par exemple, H est possible (2) Une application rigoureuse ée
quil y ait dans les aventures de Si- ces idées à la forme actuelle d'une tra-
furtb des faits empruntés à l'histoire de dition conduirait fort souvent à des er-
iegbert, et que La rivalité de Frédégon- reurs. l'ne vieille tradition peut avoir
de et de Brunehaut ne soit pas restée été beaucoup plus changée par une
étrangère à celle de Brynhild et de Gu- nouvelle rédaction qu'une autre plue
drun. Personue ne pense qu'une Ira- récente, et il n'en est peut-être pas >uue
dition se conserve pendant des siècles seule qui nous soit parvenue dans «a
sans aucun changement, et que les ad— forme primitive,
ditions qui s'y mêlent soient sans liaison (3) Le Trésor qui porte malheur ; la
avec l'histoire ; mais les rapports avec Valkyrie Brynhild et son sommeil magi-
des événements réels que Ton parvien- nue ; Fafntr, l'homme serpent , proba-
drait à découvrir ne prouveraient rien, blement parce qu'il garde un trésor, et
ni pour la nature de la tradition, ni que cette transformation était fort eom—
pour son origine. On sent, d'ailleurs, mune en Orient ; voyez le Sohahmameh ,
qué, si différents qu'ils soient, des noms distique £40, éd. de M. MohL Nous ne
usités chez des peuples qui avaient l ha- parlons pas ici de ces prétendus mythes
bitade de leur donner un sens philologi- que des imaginations ingénieuses décou-
que, et parlaient des langues dont les ra- vrent dans les faits les plus simples :
«eaux étaient Jes mêmes, n'a» ont pas arec un peu de bonne volonté on en trou-
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— m —
seul fait historique important qui ne s'y retrouve (1).
L'importance que prennent les événements influe sur la
nature de la tradition d'une manière bien plus profonde ;
l'imagination ne se contente plus du récit pur et simple
d'une histoire , elle veut une action intéressante dont toutes
les circonstances la tiennent en éveil (2) et s'enchaînent pour
arriver à un dénoûment qui la satisfasse. Les caractères
prennent de la consistance; ils deviennent plus individuels,
plus saillants, se mêlent plus intimement à l'action, et don-
nent une raison à des événements qui ne s'expliquaient que
par des hasards mystérieux , ou l'intervention d'une puis-
sance plus mystérieuse encore. Tout devient logique, tout
remonte à une cause que la raison approuve, et aboutit à la
fin qu'elle juge nécessaire. Chaque événement partiel aspire
à plus d'importance ; il se grandit au détriment des autres,
et, sans disparaître, l'unité de l'ensemble se fait moins
sentir. Les traditions primitives ne s'inquiétaient point de
leur cadre; elles restaient vagues, indécises, aussi insou-
ciantes de la géographie que de l'histoire ; seulement, quand
un fait était trop merveilleux , elles Téloignaient pour ôter
au peuple toute raison positive de lui refuser sa croyance (3).
vera toujours. Ainsi M. Mone ( Binleit- pur. Le Nibelunge Not se préoccupe bien
«no in das Lied der Nibelangen) a vu plus de l'effet. Ainsi , dans l'islandais ,
dans le poëme allemand une traduction , Sigurth emporte son trésor sur son che~
sous d'autres noms, du système mytho- val , et il lui faut , dans la version aile-
logique des Scandinaves : Sigfrit est mande , 144 chariots. Le Volsungasaga
Ballaur; Dtetrich, Thor ; Etzel, Odin; fait tuer 20 cavaliers huns dans la
Hagne, Loki, etc. M. van der Hageny première bataille, et le Nibelunge Not
reconnaît au contraire le mythe de la 7000 : le poëte a voulu frapper davaii-
mort et du péché par la femme et par tage, et il ne s'est pas souvenu que l'on
l'or; Eddalteder von der Nibelungen, se baUait dans une salle de banquet,
intr., p. zvi et Die Nebelungen und Pour rendre son sujet plus terrible , il
ihre Bedunlung , p. 67. * fait venir 10000 Burgùnd à la cour
(1) Le mariage de Gunnar avec Bryn- d 'Etzel ; il oublie que la tradition leur
hild, trompée par les artifices de Si- faisait passer la rivière dans un seul ba-
ffurth ; l'assassinat de Sigurth par son teau. Rien n'est plus opposé que ces
beau-frère , excité par Brynhild ; le ma- préoccupations d'effet littéraire à l'esprit
riage de sa veuve avec Atli; le massacre naïf de là vieille poésie populaire. .
des Kibelung à la cour d'Atli, qui les (3) L'action de l'Iliade n'est pas en
avait invités à y venir. Grèce; tout ce qu'il y a d'extraordinaire
<2) On serait déjà autorisé à conclure tel de merveilleux dans l'Odyssée arrive
l'antériorité de la version Scandinave, de à l'ouest. Quand l'action revient à l'est,
ce que le récit y est plus simple et plus le naturel et le simple recommencent.
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— 392 —
Daqs leurs formes modernes, au, contraire, les moindres
circonstances se fixent , se déterminent ; pour mieux res-
sembler à une réalité , tout précise sa date et le lieu de sa
scène ; pour inspirer plus d'intérêt , tout cherche à se rat-
tacher à l'histoire et au sol de la* patrie.
Ces considérations générales prouveraient suffisamment
l'antériorité de la version islandaise (1) , car tous les carac-
tères qui appartiennent à une vieille tradition se retrouvent
dans les poèmes de 1 Edda , et le Nibelunge Not n'a conservé
que les autres. Mais l'influence de la Scandinavie sur la
poésie européenne y est tellement intéressée , que nous
avons cru nécessaires des développements qui pour un fait
de moindre conséquence nous sembleraient inutiles.
Dans la tradition Scandinave , Sigurth (Sigfrit dans le Ni-
belnnge Not) est un forgeron (2) , un manœuvre, une person-
nification de la force brutale (3) sans moralité et sans intel-
ligence. Il tue Fafnis, parce que Reigin le lui dit , et Reigin,
parce que les oiseaux le lui conseillent; c'est par des sug-
gestions étrangères qu'il délivre Brynhild (Brunhilt dans
la version allemande) de son enchantement, et il l'oublie,
elle et la- foi qu'il lui a jurée , sitôt qu'il a vu Gudrun (Kriem-
hity dans le Nibelunge Not).
Le breuvage magique que lui donne' sa mère pour le
rendre parjure est dans les idées de l'Orient (4) j mais il
La scène du cycle de la Table ronde est 42* siècle , prouvent évidemment qu'il
dans un coin de l'Angleterre ( c'est une n'y en avait aucune qui fût satisfaisante,
des raisons qui nous rendent leur origine (2) Dans le Hilrnen Seyfrid , st. IV et
bretonne fort suspecte) ; les romans car- V; la même raison en avait fait un géant;
lovingiens se passent en Espagne et dans Freher, Origines Palalinae, P. 11, p. 61.
l'Orient, et les pot; mes allemands sur (5) C'est la seule que d'abord Ton
Dietrich von Bern presque' toujours en comprenne et Ton admire : Hercule est
Italie; Amadis de Gaule est d'origine aussi fort peu moral et encore moins
portugaise , etc. " intelligent ; il se laisse éternellement do-
(1) Nos raisonnements ne peuvent miner et conduire par Eurysthée, qui ne
s'appliquer à la tradition en elle-même, cherche que sa perte et lui donne les
mais à la forme sous laquelle nous la conseils les plus perfides,
connaissons ; nous devons seulement (4) Dans Sacountala, c'est aussi la
dire qu'elle ne pouvait se conserver magie qui rend Duschmanta parjure, et
long-temps que par la popularité de sa l'on croyait aux sortilèges des vieilles
forme, et que tous les remaniments qui femmes. La mère de Gudrun avait con-
cilient heu en Allemagne , à la' fin du servè son caractère dans la version alle-
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— 393 —
n'était pas nécessaire pour sa nouvelle alliance ; il n'a ni
la conscience qui tient à une promesse , ni la délicatesse qui
rend Adèle à un sentiment. Le sang du serpent, qui lui donne
l'intelligence de la langue des oiseaux, est aussi d'origine
blement aussi de sa méchanceté , car tous les conseils des
oiseaux sont pernicieux ; ils lui font tuer Reigin pendant
son sommeil , et commencer avec Brynhild des rapports
qui deviennent la cause de sa mort. Toutes les circonstances
de son histoire annoncent ainsi des temps fort anciens , et il
n'en est pas de même dans la version allemande. Ce n'est
plus seulement un guerrier plein de force et de courage :
il s'est baigné dans le sang d'un serpent, et sa peau est de-
venue dure comme de la corne ; une feuille qui s'est trouvée
entre ses deux épaules l'a seule empêché d'être invulné-
rable tout entier (2). Son caractère de héros primitif s'est
perdu ; il veut épouser Gudrun, qu'il ne connaît pas, parce
qu'elle est riche, et a recours pour tromper Brynhild à des
artifices presque aussi étrangers à des temps barbares qu'à
son idée première (3).
mande ; cHe explique an songe; Nibe*- souvenir d'Achille. Le Snorra-Edda> p.
lunge Not, st. 14. Dans les chants de 144, savait déjà que Sigurth était invul-
l'ile Féroé, c'est Gudrun (Gurin) elle- nérable, et le Volsungaiaga , c. xi, le
même qui est devenue une enchante- dit également de Siufiotli.
resse. Probablement le peuple l'aura (5) D'ailleurs, Sigurth est appelé le
confondue avec une fée malfaisante ap- Héros danois , il a été élevé en Dane-
pelée Guru en Norvège, Gyre en Ecos- mark ; et si son origine était allemande,
se, et Goor en Allemagne. on ne comprendrait pas la préférence
(i) Cette croyance se retrouve dans que les poètes Scandinaves lui auraient
Saxo , 1. v, p. 72, et M. yau der Hagen accordée sur Dietrich , qui était bien
a dit dans l'introduction de son Edda- plus populaire que lui en Allemagne
-iieder von der Niebelungen , qu'elle était (voyez le Chronicon Quedlinburgeme ,
aussi répandue en Grèce. Il est fort' re- dont le passage serait bien remarquable
marquante que , malgré sa disparition g il ne ressemblait pas tant à une glose ;
du Nibelunge JSot , elle soit restée dans Thideric de Berne (une forme romane)
les traditions populaires de l'Allemagne ; de quo cantabant rustici olim , dans le
an. Qrimm, Deutsche Sagen, t. I, p. \\* siècle ^ lë Chronicon Vrspergente y
238, trad. française. Probablement le p. 85, et ces. deux vers que Kriemhilt
peuple a retenu ce que les rhapsodes ne adresse à Dietrich dans le Hotêngarteh :
trouvaient plus assez rationnel. _ * ... _ « ^ ^.«i^u
(i) Le P-Well. Klage „ e connais- " ^^td^?
sent rien de ces deux circonstances, que 6 A i
nous ne croyons pourtant pas dues au et ne paraît dans Y Edda que dans le
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— 394 —
Gudrun n'est pas moins changée. Dans fEdda , c'est une
faible femme qui regrette son mari pour les plaisirs de sa
couche , le pleure, «t n'a pas le courage de se tuer ainsi que
Brynhild sur sou bûcher. Comme dans les mœurs d'une ci-
vilisation primitive, elle lui préfère sa famille, accepte une
composition pour son meurtre (1) , l'oublie (2) , s'oppose de
tout sou pouvoir à la B&ort de gcs frères (3) , et ne devient
féroce que pour les venger (4). Dans le Nibelunge Not sa
conception n'est plus la même; ce que les poêles veulent
peindre , c'est la force de l'amour , la fureur où il peut
porter une âme sauvage; c'est l'influence d'une idée étran-
gère aux premiers temps de la civilisation sur un esprit qui
leur appartient encore ; c'est une impossibilité et un contre-
sens. €ette femme dont la violence est si exagérée , la vo-
lonté si grossière et si implacable, qui médite froidement
sa vengeance pendant des années entières, et accepte un
second hymen pour venger son premier mari , ne saurait
appartenir à une tradition primitive. Son nom seul l'indi-
querait; en le rendant allégorique , on a cru doa&ner de la
vraisemblance à son caractère, et on l'a appelée du noaa
qu'avait d'abord porté sa mère (5).
Le caractère de Brynhild est aussi bien plus antique ; c'est
une Valkyrie, endormie d'un sommeil mystérieux, dans un
GudrwMur-ifùida III , st. V (j>io}>rek), et
encore n'est-il pas certain que ce toit le
héros de Bern. Cette préférence serait
d'autant ptas étonnante, que Dietrich
était fort souvent chaulé par les Danois
pendant le moyen âge [Danske Viser,
1. 1 , p. 3-34, et ) ; on y fait al-
lusion dans une vieille chanson suédoise,
Reddaren Tynne,ap. Sven$k Foïk-Viior,
1. 1 , p. 32 , et les poésies populaires de
l'île Féroé le eélèbrent encore mainte-
nant , Fœrlfiske Qvœder, p. 274 et suiv.
(1) Gudrunar-qvida il, st. XVI-XX.
(2) Gudrunar-qvida //, st. XXI-
XXIII.
(3) Drap Niflungo; Àtla-qvida> st.
Ylll; Affamai, st. III.
(4) Cette circonstance ae *e trouve
même que dans les deux AUa , qui
n'ont passété versifiés sur la même tra-
dition que les autres poëmes. Ou cher-
che , dans des interpolations , à expli-
quer aon changement de caractère , en
supposant que Sigurth lui fit manger Je
cœur de Fafnir, et il l'avait tué bien
avant de la connaître. Si la tradition pri-
mitive *vait parlé de sa férocité, les
croyances populaires l'auraient acceptée
sans difficulté , et on ne lui aurait point
donné une raison impossible.
(5) Kriemhftlt, de grimm, cruel , fé-
roce , et hUd , guerriére % Saxo la nomme
Grimilda ; sa mère s'appelle Uote duos
le poème allemand.
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- 39S —
palais entouré d'une flamme magique (1). Elle couche trois
nuits avec Sigurth sans manquer à la chasteté (2) , et après
son mariage, quand elle a perdu sa puissance surnaturel-
le (3) , il lui reste encore toute l'énergie de sa volonté. Elle
veut la mort de Sigurth, parce qu'il a manqué à la parole
qu'il lui avait donnée, et se tue après s'être vengée. Elle est
devenue dans le poème allemand un personnage de che-
valerie; tout le merveilleux a disparu, la puissance de son
esprit n'est plus que de la force physique , et la vengeance
qu'elle poursuit contre Sigurth n'a plus d'autre cause qu'un
sentiment de chasteté exagérée que les femmes des telnps
barbares ne connaissaient pas. Une fois vengée, elle retombe
dans une nullité si complète, qu'il n'en est plus même ques-
tion (4) ; dans un autre poëme elle reparaît seulement pour
pleurer son époux (S), et cette nullité, cette faiblesse en-
core plus contraire à son caractère , ne peuvent s'expliquer
que par des idées bien postérieures aux premières tradi-
tions (6). La conception de Hagne (Hôgni dans l'Edda) ap-
partient encore moins à une imagination primitive ; c'est
l'idéal du vassal, prêt à tout pour son seigneur, et lui obéis-
sant) comme un chien à son maître , quoiqu'il soit plus fort
dans les combats et plus intelligent dans les conseils. Quel-
ques traits de son caractère paraissent des souvenirs d'une
tradition plus ancienne. Il abuse impitoyablement de sa
force (7); il est avec Kriemhilt insolent jusqu'à la grossièreté
et dur jusqu'à la férocité. Peu lui importent les moyens,
(1) Sigur^ar-qvida J, st. XIV, XV. W Hagne en parle seulement
(2) Brynhildar-qmda 7/, st. XIX ; sL 1728 '
t une fois,
1
I, £ IV etV. Ce nesl el gS^S^ °™>
Sigur]>i
>que bien plus tard , dans le Voliunga- (h) Le Klage , qui esT'pouriant un des
<saga et dans des poèmes rédigés sur des plus vieux poèmes, ne connaît presque
traditions plus récentes , qu'il est ques- rien de la première partie du Nibelunge
tion de leur Bile Aslaug. JVof ; il s'appuie certainement sur des
(ôj Dans l'introduction de Brynhil- traditions du cycle de Dietrich, que l'ab-
OH^^Li (3p * ' tl *L> P ? 94 1> 8ence tolale de IMément mythique et
~ut i'obii- même de tout merveilleux empêche de
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— 396 —
. ce qui l'inquiète ce «ont les résultats. Il assassine lâchement
Sigfrit par; derrière. Dans ses moindres embarras, il ment
sans scrupule , et pour se venger de Kriemhjlt tranche la
tète de son enfant au milieu d'un banquet. Mais toute sa
conduite avec Volker et Rûedeger n'en est pas moins em-
preinte d'une élévation et d'une noblesse inconnues aux
peuples dont la civilisation en était encore à ses premiers
développements. II y a même dans son caractère et dans son
histoire la marque d'une composition fort habile : c'est une
fatalité immuable qui conduit tout , mais elle n'est point ex-
térieure comme celle des Grecs ; c'est Hagne lui-même qui
lui prépare les voies; sa prévoyance et son courage , tout ce
qui pouvait détourner les dangers de sa tète , est précisé-
ment ce qui le pousse à sa perte.
Il est inutile de chercher dans le personnage d'Àtli (Etzel
dansleNibelungNot) les rapports historiques qu'on a voulu
y découvrir (1) , on n'en trouve pas d'autres qu'une ressem-
blance de nom que devait amener l'analogie des langues.
Àtli est la représentation du Roi; mais il est bien plus anti-
que dans la version Scandinave. Il veut venger la mort de
sa sœur (2), et ne recule devant aucun obstacle. Tour à tour
perfide et violent , il montre toujours la dignité des temps
barbares , la force du caractère et le courage du crime.
Mais dans le poëme allemand c'est un vieillard imbécile ,
mené comme un enfant par sa femme , qui pleure quand les
Nibelung punissent ses plus fidèles guerriers de sa perfidie,
et n'a pas même assez d'énergie pour s'armer d'une épée et
combattre avec eux.
L'idée mythique qui sert de noyau aux traditions primi-
tives est restée le pivot de la version islandaise : c'est la
croyance au malheur que le Trésor appelait sur la tête de
(1) Attila, roi dés Hons; voyez ci-des- (8) Dans les -éeux Atla, il vent s'etn-
sus, p. 128 et 133. C'était si bien un nom parer du Trésor des Nibelung ; mais ils
allégorique, qu'on le donnait même à sont rédigés sur des versions posté-
Thor;FranBfagnussen,2>«tcc*AtytàoJ., rieures.
p. 908.
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son possesseur (1). Des traditions plus récentes l'ont expli-
quée par la malédiction d'un nain , à qui la violence allait
le ravir (2) ; mais elle avait une cause plus profonde. Presque
partout les fleuves reçurent un culte, et l'or se recueillait
dans leurs eaux (3) ; on le regarda comme une propriété du
Dieu, que lui arrachaient de sacrilèges spoliateurs , et on ac-
cueillit aisément l'idée de sa colère et de sa [haine (4). Les
fréquentes querelles qui dans ces temps de violence trou-
blaient les familles pour le partage de leurs richesses, les
meurtres qui les ensanglantaient (5), et les nombreux acci-
dents qu'amenaient les dangers de la pèche de l'or à une é-
poque où l'industrie et la navigation étaient si peu avancées,
la confirmèrent encore (6). Le souvenir de cette croyance
(1) Celte idée d'une malédiction atta-
chée à une chose, et frappant tous ses
{>ropriétaires, était fort répandue dans
e Nord : c'est une épée dans le Herva-
rarsaga , une chaîne d'or dans YYnglin-
gasaga , un anneau dans le Holmveriar-
saga , ap. Bartholinus, Antiquitales Da-
nicae, p. 502. Le sens du mythe n'était
plus compris , on ne s'attachait qu'à son
côté matériel. Il se retrouve dans toute
sa pureté dans llndouslan ; ap. Poher,
1. 1, p. 591.
(2) Andvari, dans le Sigur'fyar-qvtd*
I/,8t.V. . .
(5) On l'appelait, dans la poésie is-
landaise, le feu de l'eau , la flamme du
fleuve; Skalda, p. 129 Les noms que
Ton donnait aux objets naturels étaient,
comme nous l'avons vu, fort souvent si-
gnificatifs ; les fleuves étaient de l'eau
qui coulait, et le radical de renna,
cours d'eau , en islandais ( yljjj en
persan , pesiv en grec , rinnan en go-
thique, rin en anglo-saxon), les fit
souvent désigner par le nom de Rhin ,
Rhône, etc. C'est là sans doute, bien
plutôt que les parcelles d'or que l'on
trouvait quelquefois dans le Rhin, la
raison des métaphores, dont les Scaldes
se servaient pour désigner l'or, le métal
éclatant du Rhin , Snorra-Edda, p. 154;
la flamme du Rhin , Mttller, Sagabiblio-
ihek, t. Il, p. 476. Peut-être aussi,
comme nous l'avons dit, p. 44, doivent-
elles leur signification à la tradition des
Nibelung. Au reste, le Rhin était fort
célèbre dans l'ancienne poésie du Nord ;
Grimnit-mal, st. XXVII, VAtla-
qvida , st. XXVIII , l'appelle même
Atkunn , visité çar les Ases, et les Ger-
mains lui rendaient un culte ; Tacitus ,
Annales, 1. V, c. 17.
(4) Voilà pourquoi Andvari , le pre-
mier possesseur du Trésor , habitait le
Svartalfaheim ( Snorra-Edda , p. 136) ,
le séjour des Alf noirs, des mauvais
esprits. C'est probablement par suite de
la même idée , que les serpents, l'image
des ennemis des Dieux, gardaient si
souvent les trésors.
(5) L'idée de la funeste influence de
l'argent était si répandue en Scandina-
vie, que la lettre runique fé , argent ,
signifiait , en poésie , cause de discorde ;
on lit même dans la pièce de vers sur le
nom des runes, qui ne contient que des
vérités proverbiales: Fe velldr frSnda
ro gi. — L'argent crée des discordes dans
les familles. On a vu aussi que le F0-
lu-tpa , st. XIX et XXII , attribue à
l'or le premier meurtre, et tous les
maux qui affligent l'Humanité.
(6) Peut-être le nom de Nibehtng,
Niflung, enfants des ténèbres ( de l'is-
landais Nifl , qui ne se trouve plus que
dans quelques noms mythologiques ,
Niflheim , Niflhel, ou de l'allemand JVf-
bel, Nebel), s'explique-t-il par ce motif
etna-t-il qu'une signification allégori-
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— 398 —
est resté dans ïes versions allemandes (î) ; mafs, soft qu'on
ne la co&prît plus suffisamment, on plntôt que le poète Tait
sacrifiée au* exigences de la composition littéraire , la fa-
talité qui poursuit les possesseurs du Trésor n'y est plus que
mentionnée; c'est la vengeance de Kriemhilt qui domine :
tout autre ressort aurait détruit l'unité du poëme*
Malgré une recherche visible, tes circonstances da ma-
riage de Brynhild sont aussi bien moins probables. L'Edda
dit seulement que Sigurth et Gunnar (Gunthere dans le Ni-
belunge Not) changèrent de forme. Le sens est clair: il fal-
lait traverser des flammes, prouver à Brynhild, qui avait
juré de n'épouser qu'un homme qui ne connaîtrait pas ta
peur (2), qu'elle ne manquerait pas à son serment, et Sigurth
satisfait à cette épreuve sous les habits de Gunnar (3). Mais
le Nibelunge Not s'est plu à multiplier les difficultés, et elles
n'ont plus rien de naïf ; c'est l'imagination qui les crée à
plaisir, et les fait surmonter par des moyens qui n'ont pas la
simplicité qui caractérise les poésies primitives. Sîgfrit ne
triomphe de Brùnhilt qu'avec une cape qui te rend invisible
et une ceinture qui augmente ses forces. Il les trouve toute»
lés deux dans le Trésor desNibehmg, et, dès qu'il n'est pas
que, au lieu de la valeur historique dition des Nibelung et celle de Jesow; il
qu'on a voulu loi donner. Nous devons est au moins assez singulier que leur
cependant reconnaître qu'on le tronve nom s'y trouve.-
souvent dans les vieux romans Wal- Id ^ pecorls Nephelei veUera Grajo
thariuê, v. 555; Ckamon de Roland, ReddetnoloV^
st. CCXIX, v. 6; Ruolandes Met, p. Valerius Flaccus, Argonautictm, 1. 1 , v. m.
967 v. l7;Strickœre^p.^';G«rmW (1) Niblun^es hort :
tbherene , v. 8597 ; Gérard de Vtane, D ar um sien von den Heunen hub
v. 1653 ; Nyerup, Om almindelig moer- jammeriieher mot*
tkabs Lœming, p. 90, etc., et ils l'avaient Anjnancfiem Beki viel kuhne,dieda wurdeu
sans doute emprunté à l'histoire : voyez _ erschlagen.
le continuateur de Frédégaire , ch. 109, HUrnen Seyfrtd, st. XIT et XY.
et Mabillon, De Re diplomatie*, p. 147, Peut-être le vers 100 du Etage y fait-il
265, 602% Si notre conjecture était Ton- aussi allusion ; mais nous n'oserions pas
dée, on comprendrait pourquoi le poëme l'affirmer.
allemand donne le nom de Nibeluog aux (2) Dans l'introduction du Brynhil-
pessesseurs du Trésor , quels qu'ils dar-gvida I; ap. Edda, t. II, p. 194.
soient, d'abord, aux Nains r puis à Sig- (5) C'est même la version du Fœ-
firit, qui l'avait conquis, et enfin aux riJische Qweder, p. 156. Il y avait une
Burgund, qui le lui avaient pris. Nous, espèce d'enchantement, appelé Seidr,
avons déjà dit qu'on avait cru reconnal- qui donnait la puissance de prendre la
tre quelque ressetujdanee entre la !**<- fouine que l'on voulait.
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— 39» —
ntriquemeat composé <For , l'idée mythique qui s'y attachait
est perdue et la tradition n ? a plus de sens. Ce merveilleux
n'a d'ailleurs rien d'antique; il appartient à la mythologie
allemande és moyen âge. Dans les traditions populaires,
c'est avec mie cape que les Nains & rende»* invisible* (1) ,
et la ceinture qui i&ttltiptie les forces se trouve dans^ un au-
tre peëme allemand de la fin du 15« siècle (2).
Le dénotaient est amené dans les deux traditions par des
moyens différents. Dans l'Edda (3) , c'est l'amour de te fa-
mille (4), le devoir de venger la mort violente de se» pa-
rents (5). Grunnar avait causé par sa tromperie le suicide der
BrynhM, et Atli ne pouvait la laisser impunie (6), Le ressort
du poëme allemand est bien plusr moderne : c'est la supé-
riorité de l'amour conjugal sur l'amour de la famôle (7) , et
(f) Deulickv Sagen , 1. 1, p. 270, 27S,
273, 276, trad. française. Peut-être ce-
pendant cette croyance est-elle d'origi-
ne Scandinave ; deux passages de l'Or-
varoddssaga et du Stiornu Odda Drau-
tni fap. BarthoKuus, Antiq. Danicae, p.
26 j) parlent de secrets magiques pour
se rendre invisible , et le Tarnchappa du
Ifibelunge Noi ressemble beaucoup au
Hulishialmr de VAlvis-mal, un casque
qui cache. Tarn signifiait cacher, dans
l'allemand du moyen âge. Au reste,
Temploi de cette cape ne se trouvait
certes pas dans une vieille tradition
elle amène une lutte entre Brtinhilt, et
Sigfrit , qui veut la forcer à consommer
son mariage r et ta scène se passe en
présence du mari, qui entend tout et ne
voit rien ; Nibelunge Not, st. 613-627 et
782-784.
(2) Le Nain Laurin en a une sembla-
ble dans le Klein Rotengarten ; peut-
être cependant est-ce nn souvenir de celle
de Thor ou<FHippolyte; ap. ApoUodor-e,
MibKotheca, l.II, c. 5.
Jô) Sauf, cependant , VAtla-qvida et*
tia-mal, qui sont rédigés sur des tra-
ditions différentes, et se rapprochent
beaucoup plus sur quelques points de la
version allemande.
(4) La liaison entre les frères et les
sœurs était si étroite dans le Nord, que*
l'on regardait les enfants de sa sœur
comme les siens propres; Tacitus, Ger-
mania, g XX.
(5) 11 était si sacré, qu'on ne pouvait
en hériter avant d'avoir vengé leur
mort. Voyez ci-dessus, p. 117, n° 1, et
lhre, Glossarium Suio-Goihicum , s. v»
wigarfwe, t. H, col. 2009.
(6) Dans Y Oddrunar-gralr , st. XTX,
les Giutong (Nibelung) lui offrent même
une composition. La tradilion Scandi-
nave était fidèle à cet amour de la fa-
mille; quand Gudrun voit l'existence*
de ses frères menacée , elle s'arme , et
vient combattre avec eux : Aila-mal. sW
XLVI.
(7) C'est un sentiment et un fait dus
au christianisme : avec l'esclavage de la
femme, la dignité du mariage est impos-
sible. Gudrun est bien plus fidèle aux
mœurs antiques en acceptant nue corn-
Iiosition et en oubliant son mari. Voye»
e Helga-qvida Hundingébana //, gt.
XXXIII, ci-dessus, p. 116-117. Un an-
tre indice d'une origine fort ancienne, et
même orientale, se trouve dans YOddru-
nw-gratr, st. XIX; Gunnar, qui veut é*
pouser une autre sœur d'Atli, lui offre
une forte somme d'argent : c'est encore*
l'achat de la femme.
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— 400 —
ce ne fiât que dans le moyen âge qu'il devint le plus sacré de
tous les liens et domina tantes les autres affections»
Dans l'Eddà , on ne perd jamais l'ensemble de vue , un
même esprit anime tout, et les détails appartiennent tous au
même temps ; on reconnaît dans chaque chant un fragment
d'une seule tradition que les poètes n'arrangent point, mais
qu'ils acceptent dans toute sa rudesse et son unité primitives.
Dans le poëme allemand, au contraire, l'intention d'être lo-
gique est évidente : on veut tout justifier , trouver une rai-
son à tous les événements ; on se préoccupe moins des sen-
timents et des idées que de leur cause. Leur vérité elle-
même ne suffit plus : on les exagère pour les rendre plus
poétiques, on les encadre pour les rendre plus saillants , et
Ton pose des caractères primitifs au milieu de la pompe des
fêtes et des dévoûments de la vie féodale (1). Jamais une
inspiration naïve n'aurait attaché une si grande importance
à des mœurs extérieures et au besoin d'une idée morale vi-
sible ; jamais elle n'eût matérialisé ainsi la punition, du cri-
me (2) et sacrifié une Vérité profonde à une réalité Bènsible
et mesquine. L'unité elle-même est détruite : on distingue
deux traditions , aussi différentes par leur esprit que par
leur forme. La première partie est bien plus lyrique que la
seconde : le ton calme , épique , impartial , de celle-ci , té-
moigne déjà de poètes bien moins naïfs; mais, quoique pos-
térieure par l'esprit de la composition, elle est plus ancienne
par le sujet. Le mépris fastueux de la mort que les Nibelung
déploient à la cour d'Etëel , leur grandeur physique bien
(1) Dans les caractères si poétiques de Do sprach der alte Rfldebrant : ja geniuzt
Hagne et de Riiedeger; tous les rapports ^ - „ . . sisnitat,
de ce dernier avec les Nibelun* sont si m slahen torste. Swazbaltmir
même empreints de l'espritde la cneva- Swle er ^^elben brabte m angesUiche '
not»
(2) Sigfrit est puni pour avoir racon - Iedoch so wil ich recfaen des kttenen
té ses rapports avec Brunhilt ; Dietrich Trongsres tôt.
nonit Hagne et Guuthere de la mort de Nibelûnge Not, st. 2312.
Sigfrit, et Hildebrant punit Kxiemhilt Ce gai le prouvé évidemment, c'est que
par une idée abstraite de justice : Etzel ne venge pas sa mort.
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— 401 —
plus que morale , les cadavres que le poëte se plait à àmon-
celer jusqu'au plafond de la salle, cette mare de sang qui
monte au genou des guerriers et apaise leur soif, tout cela
appartient évidemment aux temps barbares. Sans doute les
traditions qui servent de base à la seconde partie s'étaient na-
turalisées avant les autres (1) , et , en leur donnant une nou-
velle forme , les poètes respectaient les faits et les caractères;
tandis que, plus libres avec des traditions étrangères, tout en
conservant le cadre et l'esprit de leur première version (2) ,
parce qu'ils n'étaient plus que de grossiers rhapsodes , sans
originalité et sans connaissance de leur art (3), ils y mêlaient
les idées de leurs contemporains (4). Quoi qu'il en soit, on ne
peut croire que les traditions soient passées de l'Allemagne
en Scandinavie (5), et à moins de supposer sans aucune
preuve que les deux peuples les avaient également apportées
d'Orient (6) , on est forcé de reconnaître l'influence de la
(1) Elle se raltacbe an cycle de Die-
trich, qui, comme nous l'avons vu, n'é-
tait pas connu en Scandinavie.
(°2J La forme lyrique de la première
partie nous semble une preuve évidente
de son origine étrangère. L'esprit calme
et impartial des Allemands arriva promp-
tement à la forme épique; elle est déjà
fortement marquée dans le Bildebrandi-
lied , et on la retrouve dans tous les
poëmes que leur division en strophes
semblait préparer à une poésie passion-
née. Il faut nécessairement quil y eût
dans le sujet du Nibelunge, tel qu il ar-
rivait au poëte, un élément différent qui
ne pouvait être qu'étranger. C'est d'ail-
leurs dans la première partie que s'est
conservé tout ce qui semble d'origine
orientale, non pas seulement dans les
idées , mais dans les faits : ainsi , par
exemple, Sigfrit y chasse aux lions ; st.
878, 879.
(3) La forme du Nibelunge Not est
sans aucune valeur ; les rimes sout d'une
pauvreté misérable , et la langue man-
que également de flexibilité et d'harmo-
nie. Il doit toute sa réputation an vieil
esprit teutonique dont il est empreint,
et qu'on voulait réveiller eu Allemagne
pour repousser la domination de Napo-
léon ; le Kulrun , et surtout VAlexander
de Lamprecht , ont infiniment plus de
valeur littéraire.
(4) Dans les chants Scandinaves, tous
les héros sont payens , et Odin lui-même
y joue un rôle ; tandis que, à l'exception
des Huns , ils sont tous chrétiens dans
le Nibelunge Nol : les seigneurs ont des
chapelains, et les reines se disputent le
pas pour aller à l'église. Le poëte fait
tuer Sigfrit par un étranger : dans YEd-
da , le meurtrier était son beau-frère ;
mais il craignait de révolter des mœurs
déjà plus policées.
^5) MM. Grimai eux-mêmeeent recon-
nu (Ueber deultche Runen , p. 161, et
Altdaniche Lieder, p. 4S50) que la ver-
sion Scandinave était , dans quelque»
points importants, plus ancienne et plus
originale que la tradition allemande.
(6) C'est l'opinion que Millier a soute-
nue dans le second volume de sa Biblio-
thèque des Saga. Nous croyons qu'une
critique sérieuse adopte difficilement des
conjectures qui ne s'appuient sur aucune
base, môme quand rien ne les contrarie ;
c'est prendre le possible pour le réel. Mais
on ne peut admettre que la même poésie se
soit développée d'une manière si parfai-
tement semblable chez deux nations ans-
26
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poésie islandaise sur les premiers développements de la
poésie allemande (1).
DES IMITATIONS.
Dès le 5 e siècle la vie s'était retirée de la littérature an-
tique , on ne trouvait déjà dans ses images que des mots
si différentes et aussi voisines. Il est
d'ailleurs certain qu'il y avait deux tra-
ditions : non seulement elles font tuer
Sigurth , l une dans un bois, et l'autre
dans son lit ; mais les écrivains du Nord
les connaissaient toutes les deux { J>yJ>-
T erskir menn segia sva at J?eir dr«pi
hann uti i skogi ; Edda, t. II, p. 255.
Wb-verskir menn segia Sigurd drepinn
hafa verit uti i skogi ; Noma Gfitssaga,
c. VIII), et un vieux poëme qui ne nous
est pas parvenu (te Gudrui\ar-qvida
inn fomi) avait adopté la version alle-
mande. Aux preuves que nous avons
déjà données de l'influence Scandinave,
nous ajouterons que dans le Kutrun elle
est visible dans plusieurs aventures et
dans l'esprit de certaines parties, par
exemple le combat entre les armées de
Hartmut et de Helel, et qu'il y a des ex-
pressions étrangères à l'allemand usuel
et littéralement traduites de l'islandais :
ce sont des synonymes poétiques indi-
qués par le Kenningar.
(1) Il ne semble pas possible que la
tradition de Sigurtb ne fût pas connue
en Scandinavie pendant le 9" siècle :
une expression du Biarka - mal (rogr.
fiïiflunga, ap. Snorra-Edda, p. 155) lui
doit son origine, et, si on ne peut en dé-
terminer la date d'une manière certaine,
on sait au moins qu'eu 1050 il était dé-
jà ancien, et se chantait au commence—
ment des batailles pour animer le cou-
rage des soldats; S n or ri, Beimskringla,
t. II, p. 347, 348. La tradition primitive
allemande ne nous est pas parvenue; mais
-Saxo GrammaticBS nous apprend qu'eu
Saxe (l'ancienne Saxe , qui touchait au
Holstein , et où l'on parlait la même
langue qu'en Scandinavie ; voyez ci—
dessus, p. 43 et 44) elle était fort célèbre
en 1152, et sous la forme qu'elle a dans le
Nibelunge Not; c'était Kriemhilt qui cau-
sait la mort de ses frères : Tune canto*
quod Canutum saxonici et nominis et
ritus amantissimum scisset... speciosis—
simi carminis contextu notissimam Gri-
mildae erga fratres perûdiam de indu—
stria memorare adorsus; I. VIII, p. 239.
La langue de la version actuelle ne
permet pas de la croire antérieure au
13 e siècle, et cette raison décisive est
encore confirmée par plusieurs autres.
Il est question d'objets de luxe que le»
Croisades introduisirent en Europe , el
de pays qui n'étaient pas connus aupa-
ravant et ne pouvaient pas l'être : le Ma-
roc (st. 355) n'existait pas avant le H*
siècle, et Vienne (st. 1102, 1301) ne fut
fondée qu\n 1162. L'évêque Pilgerio
• (st. 1236) était certainement mort bien
des années avant qu'on le fit contempo-
rain de personnages qui avaient yécu
plus de cinq cents ans avant lui, et il fut
évêque de 971 à 991 ; il est parlé des
Polonais, et l'histoire de Ditmar de Mers-
burg les nomme pour la première fois
en 1018. Il est donc impossible «de croire
la version actuelle pins ancienne, et ce-
pendant on y rencontre une foule de
mots : chemendle, elch, michel r recken,
verch, etc., qui n'appartenaient déjà
plus à la langue du 15 e siècle ; ils avaient
été conservés dans des ballades populaw
res que le Nibelùng* Not s'est appro-*
priées.
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r
~ 403 —
vides, auxquels ne se rattachait aucune pensée; ses pensées
elles-mêmes n'étaient plus que les derniers sons d'un écho
qui ne s'adressait qu'à la mémoire. La littérature chrétienne,
au contraire , s'emparait de toutes les émotions de la so-
ciété ; elle apaisait tous les besoins des intelligences , et en
provoquait de nouveaux ; toutes les questions qui passion-
naient les esprits en partaient et revenaient y chercher leur
réponse. Déjà frappée de mort par les croyances et les ana-
thèmes du christianisme, la poésie payenne reçut donc le
dernier coup de sa littérature. Mats si étroite que fût la
place qui lui était restée dans les traditions populaires, la
poésie chrétienne ne pouvait la remplir. Elle se préoccu-
pait trop exclusivement des idées pour se mettre à portée
d'intelligences à demi barbares; son principe l'obligeait de
professer tant de dédain pour les sens , que les imaginations
matérialistes du peuple ne savaient par où la saisir (1).
Faute d'aliment , elles durent ainsi s'amortir , mais elles
n'en étaient que plus disposées à se soumettre à la domina-
tion de celles qui avaient grandi sous de plus heureux
auspices, dès que les événements les mettraient en contact -
C'est une loi providentielle , la loi qui fait la puissance des
grands hommes sur leur siècle : partout la force morale do-
mine la faiblesse et entraîne la foule à sa suite; toujours les
{ï) Ce spiritualisme explique l'opi- les satisfaisaient des besoins réels, qui ,
niâtre attachement du peuple pour les sans elles, seraient restes en souffrance,
superstitions païennes; la poésie catho- Voyez, sur les innombrables superstitions
lique ne lui offrait rien qui pût eu tenir du moyen ôge, le sermon de saint Eligius,
Heu : sa seule ressource était de les bap- ap. d'Achery, Spicilegium , t. V, p. 215 ;
User y de remplacer les noms payens par l'Indiculus super sliiionum à la suite du
des noms chrétiens, Vénus ou Freya par capitulaire de Karloman , de 743 (ap.
la Vierge , et Pluton par le Diable. Les Leptînas); V Evangile des Q tenoilles, et
ecclésiastiques eux-mêmes avaient don- Griram, Deutsche Mythologie , app. p.
né Fexemple: la Vierge de réglée de xxix-clxii. C'est là certainement la
Sainte-Agnès, hors de lîome, est une cause de tous ces fréquents retours au
ancienne statue de Gérés. Le Kyndil- paganisme qui indignaient tant les Con-
messa est d venu la Chandeleure; l'eau ciles. Celui d'Orléans disait encore, en
bénite est l'eau lustrale ; les cierges sont 553 : Catholici qui ad idolorum cultum,
des restes de r*adoralion du feu, etc. non custodita ad intesrum accepti gratia,
D'ailleurs, le peuple ne renonce à ses revertuntur , vel qui cibis idolorum cul-
coutumes et à ses croyances les plus in- tibus gusti illicitaepraesumptionis utun-
diflerentes que par de puissants motifs, tur, ah Ecclesiae coetibus arceantur ; ap.
ettoutici rengageait à les conserverai- Labbe, Concilia, t. IV, col. 1782.
âmes fortes font reconnaître leur souveraineté par les antre*
et les marquent de leur empreinte (1). N'eût-on aucune
autre raison de le penser que le fait de leur rencontre (2) ,
il est impossible que les peuples du Nord n'aient pas exercé
sur les populations romanes une profonde influence , parce
que leurs imaginations étaient plus actives, plus vigoureu-
ses; parce que le spectacle d'une nature où tout respirait la
destruction et la force, parce que les habitudes d'une yie
d'aventures et de dangers les avaient exaltées (3).
(1) Mon génie étonné tremble devant le
w ° sien,
a fort bien dit Racine ; c'est le secret de
la contagion d'un fanatisme quel qu'il
soit : sanguis martyrum semen chrislia-
norum. Peut-être y a-l-il là une grave
raison contre la publicité de certains dé-
bats judiciaires et le principe de la li-
berté de la presse.
(2) Dès la fin du 5 e siècle , Sidonius
Apollinaris, l. VIII, let. 6, parle des
incursions des Scandinaves en France et
.dans le reste do l'Europe ; elles se mul-
tiplièrent tellement pendant le neuvième,
qu'il est prcsqué impossible de les indi-
quer toutes ( voyez le Romans de Rou ;
Pontamis, Fer. Danic. Hisl., p. 105, éd.
,de 1631 ; Muratori, Antiq* /fa/.,t. 1 , p. 5;
Deppiug , Expéditions maritimes des
Normands , et Augustin Thierry, His-
toire de la conquête de l'Angleterre); et
en 1193, Ingeburge ou Isemburge, fille
de Waldemar I , roi de Danemark , épou-
sa Philippe-Auguste. Les populations de
l'Europe occidentale qui ont eu le moins
de rapports directs avec les Scandinaves
sont celles de la péninsule Pyrénaïque,
et cependant ils ont élé nombreux. Une
Îtrincesse norvégienne épousa même dans
e 15« siècle ( 1256-1257 ) le frère d'Al-
phonse X , roi de Castille. Voyez Lange-
beck, Rer. Dan. Script., t. I, p. 513,
554 , 552; Rodericus Toletauus, Hist.
.Arabum, c. xxvi; Abulteda , Annal.
Mudem., t. II, p. 178, note de Reiske,
168; Ponloppidanus(Bruckstadl), Gesta
Danorum extra Daniam, t. I,p. 156-179,
et le mémoire de M. Werlauu, Skandi-
naviske LitteraturselskabsSkrifter , t. X,
1814. Les rapports intellectuels ne tar-
dèrent même pas à devenir plus étroits:
les savants islandais allaient étudier, dès
le 12* siècle, en Saxe, à Cologne et à
Paris ; Hungurvaka, p. 76, 90, 158; et
cent ans plus tard , il y avait dans cette
dernière ville un collège pour la nation
suédoise (danoise? ); Rtths, UnterhaX—
lung fur Freundealtd. und al In. Getch,
und Literatur, p. 112.
(3) Ces questions d'influence n'ont jus-
qu'ici été traitées que dans un esprit sys-
tématique, et par conséquent étroit ; on
ne s'est pas assez souvenu que l'histoire
n'est que l'échange et le développement
des idées de tous les peuples ; on reconnaît
facilement les rapports généraux , mais
les préciser dans une image ou une pen-
sée particulière, et faire la part de chaque
influence diverse , est presque toujours
également impossible. Ainsi , par exem-
ple, M. Price, trompé sans doute par l'ap-
parence orientale ue quelques noms, et
une tolérance vraiment étonnante dam
un poëme religieux, a supposé une ori-
gine arabe au Roman de Parceval ( War-
ton. 1. 1, p. 24, note) ; et il semble certain
qu'il a été inspiré par le mysticisme chré-
tien. On doit même croire que ses sources
sont latines , si Ton ne veut révoquer en
doute, sans aucune preuve, le témoi-
gnage de Wolfram von Eschenbach lui-
même; Panival , l. XVII , v. 469:
Kyot der meister wis
Diz mœrebegunde suoehen
In latinischen buoehen j
et il avait auparavant, 1.1* v. 827-50,
reconnu formellement que Kyot et meis-
ter Cristian de Troys étaient ses origi-
naux; d'après quelques critiques (en-
tre autres LachmannVils auraient eux-
mêmes travaillé sur des traditions pro-
vençales. La même difficulté se présente
pour le Vilkinasaga ; il avoue son. ori-
gine allemande : Jtessi saga er ein af ht-
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~ m —
Souvent on a cherché des preuves d'influence ou ellear
ne pouvaient pas être ; on prenait pour des analogies acci-
dentelles les développements spontanés de la nature hu-
maine (1). On ne reconnaissait seulement pas que lés litté-
ratures agissaient les unes sur les antres d'une manière
différente aux différents périodes de leur histoire. Il est une
idée que l'homme trouve toujours dans son intelligence,
c'est qu'il n'est pas d'événement qui ne scAt déterminé par
une cause , un sentiment que lui révèle constamment sa
conscience ; c'est que toute action porte avec elle sa ré-
compense et sa peine. Quand l'horizon du poëte a grandi ,
nom stoerstum sôgum, er glërdar h a fa
v«rid i ]?y»kri tungu , préface de l'édition
de Peringskjbld , sôgum jpydeskra man-
da, c. 165; J?yd ? kurn qvœdum , c. 251,
565; etc. M Finn Magnussen ( Edda, t.
III, p. 85-2, note), va jusqu'à dire qu'il
est traduit de l'allemand , et cependant
il s'appuie aussi sur des traditions Scan-
dinaves ( Danir ok Sviar kunnu at segia
heraf margar sttgur enn sural hafa beir
faerl i qvaedisin; préf. raanus. ap. Miïllcr,
Sagab } y II, p. 296), et la grande
quantité de noms latins qui s'y trou-
vent, Oslacia, Fertilia, Odilia, Vil-
kinus, Mas, Osantrix, etc., ne permet
guère de lui refuser une source la-
tine. Souvent l'embarras est plus grand
encore i le môme sujet èsl traité presque
à la fois par tant de nations différentes,
qu'on ne sait à laquelle attribuer la- prio-
rité ; ainsi, par exemple, l'histoire de
Pierre de Provence et de la belle Mague-
loune, qui semble une fiction orientale,
a été populaire jusqu'en Danemark; Rah-
bek, Dansk og Norsk National vœrk, t.
111, p. 55 et suiv. L'histoire de Pépin,
2ii i affronte un lion pour ramasser le gant
'une femme , se trouve dans une foule de
romans et de chroniques du moyen âge ;
Mônachus Sangallensis, c. 25, le R>mans
de Merle , etc.; et elle est aussi dans V His-
torié de las guerras civiles de Granada ,
par Perezdellita, p. 405, et cette histoire
était, si l'on en croit le titre, sacada de un
libro arabigoy traducida encastellano.
L'histoire du visir Caversha,des Mille et
uti Jours (jour 21), est celle dePolycrate,
qne l'on trouve déjà dans Hérodote , 1.
III, c. 59-44; et quoique l'esprit du For-
tunatus rende fort probable son ori-
gine Scandinave , les traditions allemand
des, italiennes et françaises, viennent cer-
tainement de l'espagnol.
(I) Les ordalies ont dû se produire
spontanément chez tous les peujftes qui
croyaient à l'intervention toute-puissante
de la Divinité dans les affaires humaines;
on les trouve à la fois chez les Indoos
( Manava-dharma-sastra , 1. VIII, st.
114 et 115; l'épreuve de Sida dans le
Ramajana ), les Perses ( l'épreuve de Si-,
javesch dans le Schah Nameh), les Scan-
dinaves ( Gudrunar-qvida III, st. VII,
VIII; Egilstaga, p. 275, etc.), sans qu'K
soit possible d'admettre aucune trans-
mission , excepté pour les Grecs et les
Romains, dont la religion répugnait à
cette action extérieure de la Divinité.
Les historiens qui ont donné aux orda-
lies une origine chrétienue ( entre autres
Finn Johannaeus, Histor. eccles. Islande
1. 1, p. 25 ), ou païenne (Schrock, Christ-
liche Kirchengeschichte , t. XXIII, p.
257, etc. ) , se sont également tromp s.
Peut-être devons-nous une superstition
populaire aux formes usitées dans les
ordalies Scandinaves. Elles avaient lieu
dans un champ entouré de baguettes de
noisetier plantées dans la terre, on les
appelait même combats dans le champ
du noisetier; et encore maintenant en
Normandie on croit une vertu magique
aux baguettes de noisetier : on trouve
avec elle les sources, les trésors, et l'on
guérit la lièvre quarte.
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— 406 —
quand il comprend l'histoire , il ne croit pins à là nécessité
de resserrer l'action de la Providence aussi étroitement que
dans les unités d'un drame classique ; mais tant qu'il reste
naïf, qu'il fait de la poésie parce qu'il est poète , sans ar-
rière-pensée et sans but , il veut retrouver dans le monde les
préoccupations de son intelligence, et exprime ses idées avec
des faits. Plus tard sans doute, il les racontera commejcm
chroniqueur, sans s'occuper de leur signification apparent
parce qu'ils sont vrais; mais d'abord, il ne les adopte fpt
parce qu'ils répondent à sa pensée. Aussi n'est-ce point dp*
les sujets qu'il faut chercher les preuves d'une influence
extérieure sur la poésie populaire ; les noms ne sont pour
elle que des mots , et de vagues souvenirs , un instinct d'or-
gueil national plus vague encore , font préférer au peuple
ceux de son histoire (1). Quand il en a été autrement , c'est
(4) On ne peut douter que les Frankg
n'aient eu des héros nationaux : Item
barbara et antiquisshna carmina , quibus
veterum actus et bella canebantur scrip-
sit (Carolus Magnas) memoriaeque man-
davit,ditEinhard, Vita CaroliMagni,c.
$9. Le poëte saxon est encore plus expli-
cite, Annale» Caroli Magni, 1. V, y. 117 :
Vulgaria carmina magnis
laudibus ejus avos et proavos célébrant;
Pippinos, Carolos, H)adowicos et
Thedoricos,
Et Carlomannos Hlothariosqae canant
L'ouvrage français qui nous semble a-
voir retenu le plus des anciennes tradi-
tions dans le fond du sujet et dans les
détails est, sans contredit , le Romans
de Garin li Loherenc (Loherain dans
l'édition de M. Paris). Il conserva
long temps sa popularité, car on Ut dans
Millet et Amys, c. 63 : « Il est assavoir
que ceste histoire icy a esté extraicte de
1 une des trois gestes du royaulme de
France ; et ne furent que troys gestes au
dit pays, qui ont eu honneur et renom-
mée : de quoy le premier a esté Doolin
de Mayence; l'autre Guèrin, qui «*< *i
grande renommée; la tierce si a esté de
Pépin , qui fut roy très puissant, duquel
est y ssu le roy Charlemaigné, qui flst
tant de Vaillance. » Peut-être n'est-il pu
un seul de nos vieux romans où Ton ne
retrouvât quelque fragment des tradi-
tions carlovingiennes; nous n'excepte-
rions pas môme le Romans du Renart,
dont les noms nous paraissent emprun-
tés à d'anciens chants historiques. Quand
la poésie populaire n'est plus aussi pro-
fondément mythique, elle attache une
idée à tous les noms, elle veut qu'ils
soient significatifs. Si elle n'en a pas in-
venté pour les animaux principaux com-
me pour le coq, Chanleclairs ; la poule,
Pinte; le limaçon , Tardins ; le mouton
Bélins, etc. , on peut affirmer que ceux
qu'elle leur donnait avaient une valeur
qu'ils ne tenaient pas de leur étymolo-
gîe. Ilj a fallu certainement une raison
pour que le nom de Aenard se substi-
tuât au vieux français Goulpil ; la popu-
larité des poésies ne saurait l'expliquer :
elles sont trop spirituelles ettrop érudites
pour avoir été assez répandues, et il est
trop singulier que les noms des animaux
soient des noms d'hommes, qui se repro-
duisent dans toutes les branches et tou-
tes les langues, pour qu'on l'attribue au
hasard ou à une imitation servile. Des
deux noms de l'âne, l'un, Balduinus, Bau-
douin, est resté dans le patois de nos
provinces, et La r ontaine s'en est servi
plusieurs fois dans ses fables {Les Ani-
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— 407 —
qu'il ne trouvait pas dans son passé les faits qui lui étaient
nécessaires, ou que le renom qui environnait déjà les héros
de la tradition étrangère était lui-même une cause d'in-
fluence (1). Lorsque les idées viennent à changer , les an-
ciennes traditions, qui ne sont plus assez flexibles pour se prê-
ter aux nouveaux besoins du poète , se transforment et dispa-
raissent. Parfois encore , une autre cause plus secondaire
amène la rénovation des sujets poétiques : de nouveaux hé-
ros, plus nationaux, ou mieux favorisés par les circonstances
du moment , préoccupent les imaginations et supplantent
ceux des premiers récits (2). On ne doit donc pas s'étonner
si les héros du Nord ont presque entièrement disparu de la
littérature des populations romanes; tout ce qu'on y peut
chercher , c'est la preuve qu'ils ne lui sont pas demeurés
inconnus, et l'esprit de la poésie Scandinave.
Cet esprit, il est impossible de le méconnaître, dans les plus
vieux poëmes qui nous soient parvenus, à l'impassibilité d'un
récit où le poëte n'apparaît nulle part en personne , à un
maux mal a de s de la Peste, etc.) ; l'au-
tre, Fromont, se trouve dans le Garin,
dont nous parlions tout à l'heure. Le
nom de Reiuardus devait être fort ré-
pandu et réveiller des idées de courage
et d'adresse, puisque la poésie populaire
le donna à Renoart de Montauban , le
symbole des luttes de l'aristocratie et de
I esprit de liberté contre le pouvoir ma-
tériel de la royauté. Le seul qui puisse
embarrasser est celui du loup, Isengri—
mus ; mais on le trouve dans plusieurs
documents diplomatiques des 7 9 et 8 e
siècles(ïïïone, Aeinardus Vulpes,y. 506),
et le loup dit lui - même , dans une des
plus anciennes branches qui nous soieut
parvenues :
Ab antiquis cognominor Isengrimus.
Reinardus Vulpes, 1. 1, v. USi.
Dès le commencement du 12 e siècle, un
appellare lupos ; Gailia Chrittiana ,
t. II, col. 620. Cent ans après, il y avait
en Flandre un parti nommé les Isen-
grins ; Marlène, Amplissima Collectif) y
t. VI, p. 505. La popularité des noms
avait certainement précédé la poésie des
animaux , et , puisqu'elle ne s'explique
point par l'histoire contemporaine, on est
obligé de supposer une base dans de vieil-
les traditions populaires ; voilà sansdoute
pourquoi M. Mone a cru de la fin du 9* siè-
cle un poème qui ne remonte pas à 1 150.
(1) Ainsi, par exemple, on ne sait dans
l'histoire de quel peuple furent pris ori-
ginairement les héros du Nibelunge Nol ;
Hildebrand, qui devint si célèbre dans la
poésie de toutes les nations germaniques,
était certainement un Frank , et la poé-
sie, sinon l'histoire, faisait d'Artus un
roi breton.
(2j Voilà pourquoi les héros du cycle
èvêque de Laon reuomraé i our ses tra- Carlovingien ont hérité partout de la
hisons était appelé Isengrinus, et l'au- popularité des anciennes traditions na-
teur du récit, qui ne comprenait pas la tiouales, et ont eux-mêmes été rempla-
tradition, ajoute : Sic enim aliqui soient ces par les Amadis.
" "V" . .'■ " ; " : ' *
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— 40Ô —
besoin de mouvement et de désordre qui agite tous les per-
sonnages , à une exagération qui pousse tout à sa dernière '
limite , et se complaît dans la frénésie morale et le déploie-
ment de la force physique , comme dans l'état le plus naturel
et le plus digne d'un bomme (1). Sans doute, ces caractères
ne sont point particuliers à la poésie Scandinave ; ils ont d&
se produire dans les premiers développements de l'imagi-
nation de tous les peuples , quoique peut-être avec moins
de relief et de profondeur (2). Mais ce fut du Nord que soi^
tirent les derniers Barbares qui se superposèrent sur les po^
pulations de l'Europe occidentale , et le joug de la domina*
tion romaine pesait sur elles depuis trop long-temps , les
habitudes d'un luxe prématuré les avaient trop énervées,
pour qu'elles eussent conservé l'esprit énergique de leurs
ancêtres. Ses souvenirs eux-mêmes avaient dû s'effacer
assez pour ne plus pouvoir imprimer tant de mouvement aux
imaginations; ce serait déjà beaucoup que d'avoir préparé
l'action de la poésie Scandinave et accru son influence.
L'esprit des poèmes héroïques ne se perdit pas entière-
ment; mais ils n'avaient en eux aucun principe de vie , ni
l'intérêt qui fixe les récits dans le souvenir, ni la significa-
tion profonde qui impose aux rhapsodes le respect des moin-
dres expressions ; et les progrès journaliers d'une langue
ébauchée de la veille rebutaient la mémoire »ar les ar-
chaïsmes d'une forme vieillie , et la fatiguaient à suivre la
tradition à travers de continuels remanîments. Bientôt
l'impassibilité de la chronique ne suint puis a îa poésie , elle
(I) On en trouve des exemples frap- france une année entière; tout le JTitif
pants dans le Waltharius manu fortis; le Lear de Shakspeare, et plus particulière*
poëmed'ErnoldosNigellus; la Chronique ment encore la scène VII de l'acte 111 ,
de Notker, connu sous le nom de M on a- où Cornwall arrache les yeux de Glo-
chos Sangallensis; le Buovo d'Ântona , ces ter, et les écrase sous ses pieds; etc.
surtout l'horrible supplice de Brando- (2) Le climat glacé de la Scandinavie
nia, que son fils fait enfermer dans une donna l'habitude de la souffrance aux
muraille, de manière à ne lui laisser que corps, et par conséquent de la dureté et .
la tête de libre et à prolonger sa souf- de rftpreté aux esprits.
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aspira à devenir morale (1) , politique (2) , savante (3) , et
l'on ne peut chercher la raison des analogies que dans la
ressemblance des connaissances littéraires (4) , des théories
religieuses et des mœurs sociales. Les sujets prirent ensuite
de l'importance; ils voulurent intéresser l'imagination par
le merveilleux et l'imprévu; puis, enfin, un nouveau mo-
bile se développa sous Faction immédiate des idées chré-
tiennes , auxquelles s'associa encore la poésie Scandinave :
on chercha par le pathétique des situations , l'exagération
des actions et la violence des passions, à intéresser aussi la
sensibilité. L'imitation s'attacha alors aux sujets; elle re-
produisit les aventures, leur enchaînement, leur imprévu,
tout l'extérieur du drame, et, plus tard, quand l'art fut
passé tout entier dans l'exécution, elle changea une der-
nière fois de procédés : ce n'est plus ni dans les idées , ni
dans les faits, mais dans la forme, qu'il faut chercher les tra-
ces de l'influence que les différentes littératures exerçaient
les unes sur les autres. L'action Scandinave allait s'effacant
m
de plus en plus; rien ne pouvait la renouveler depuis la
conquête de la Normandie , l'imagination du Nord était
morte. Aussi ces derniers rapports sont presque étrangers à
notre sujet, et leur nature les rend trop individuels pour
qu'ils autorisent aucune conséquence générale. Mais ils ont
l'avantage de ne pouvoir être méconnus , et ajoutent à la
force des autres en prouvant qu'ils n'étaient pas des rencon-
tres fortuites, mais le résultat nécessaire du contact des lit—
(1) Elle fit l'utopie de la société che— mine : la poésie s'efforce d'abaisser le
valeresque dans le cycle de la Table ron- roi devant les grands vassaux ; elle fait
de, et de la société chrétienne dans les du libéralisme à la manière du temps,
poèmes du Saint-Gréal. (5) Dans les romans d'Alexandre et de
(2) Dans le cycle Carlovingien. C'est la Guerre de Troyes.
là l'explication des différences fonda- (4) Beaucoup des romans savants ne
mentales entre les versions allemandes sont pas cependant rédigés sur des sour-
et françaises. En Allemagne, c'est le be- ces grecques ou latines , pas même sur
soin d'unité et de force qui se fait sen- Dares ou Valerius; Veldecfc dit, dans son
tir; la première vertu poétique est, après Eneidt , et Kuourad von Wtirzeburc ,
le courage , la fidélité à son seigneur, dans son Trojaniscker Krieg 7 qu'ils é-
En France, au contraire, c'est l'esprit crivaient d'après des livres en langues
d'opposition et ^indépendance qui An- vivantes, mUche.
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r- 410 —
tératures et de la succession des peuples. Une fois acquises
à FHumanité , les idées ne disparaissent plus de son histoire;
il en est de l'impulsion qu'elles impriment aux esprits,
comme de l'oscillation des eaux : en s' éloignant de leur point
de départ , les traces s'aggrandissent et s'effacent ; mais eltes
subsistent encore, lorsque le regard ne les aperçoit plus (1).
DE LA POÉSIE ANGLO-SAXONNE (3).
Lorsque , après avoir été séparés par des destinées diffé-
rentes , deux peuples sortis d'une souche commune sont
remis en contact par les événements, l'historien est exposé
à prendre pour les effets de l'influence qu'ils exercent l'un
sur l'autre des développements dont le principe avait été
déposé dans leur vie , et n'attendait que des circonstances
favorables pour se produire. Mais l'erreur serait ici de peu
d'importance ; la poésie Scandinave , comme nous l'envisa-
geons, est plutôt la poésie originale des populations du
Nord qué celle d'une localité et d'un temps. Quand même
les vraisemblances nous auraient trompé sur l'origine im-
médiate de certains traits de la poésie anglo-saxonne , leur
caractère septentrional n'en serait pas moins incontestable ,
(I) H est loin de noire pensée de re-
garder comme des imitations toutes les
analogies que nous allons, indiquer:
Quand, au lieu déjuger l'esprit et les ten-
dances de la composition, la critique
▼eut décomposer l'inspiration , elle erre
nécessairement de conjecture en conjec-
ture. Avec un peu d'érudition, on prou-
verait que le génie le plus original n'est
qu'un plagiaire ; nous en citerons seule-
ment deux exemples. On a souvent .cité
ce beau vers de Kacine :
Gemment en un vil plomb l'or pur s'est-il
changé ?
Guiot de Provins avait dît, dans le mê-
me sens :
Li argens est devenuz pions.
MUs t y. MO.
S'il est un ouvrage que Ton croie ori-
ginal, c'est le Don Quixole , et Chaucer
en avait traité le sujet avant Cervantes
dans le Rime of Sir Thopas ; c'est évi-
demment la même inspiration , la môme
idée , et beaucoup de détails se ressem-
blent jusqu'à l'identité.
($) Depuis quelque temps, on s'est beau-
coup occupé en Angleterre de la littéra-
ture anglo-saxonne; MM. Conybeare,
Tborpe, Ingram et Kemble, ont publié k
peu prés tous les manuscrits importants:
voyez le Bibliotheca Ànglo-Saxonica de
MM. Wright et Fr. Michel. Malheureu-
sement les études ont eu jusqu'ici une
tendance plutôt philologique que litté-
raire ; on rétablit la pureté des textes
sans s'inquiéter de l'histoire et de la cri-
tique des idées;
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et les conséquences des rapprochements que nous aurions
établis ne perdraient rien de leur valeur. Les premiers émi-
grés du Nord qui s'établirent en Angleterre y trouvèrent
une population renommée pour sa poésie, et le Beowulf (1)
ne permet pas de douter qu'elle n'ait agi sur les habitudes
de leur imagination (2). En condamnant les expressions
mythiques qui lui étaient si familières , en adoucissant ce
qu'il y avait de plus âpre dans les sentiments et de plus sau-
vage dans les idées, le christianisme les modifia plus pro-
fondément encore (3); puis l'érudition éveilla des désirs
d'imitation , et enleva à la poésie , sinon toute sa naïveté ,
quelques nouvelles traces de sa première patrie (4). C'est
ainsi dans les chants du peuple dont les mœurs résistèrent
plus obstinément à l'esprit du christianisme , et dont l'ima-
gination était trop naïve et trop ignorante pour se soumettre
à l'influence des littératures étrangères, qu'il faut chercher
l'origine et les earaetères de la poésie anglo-
(1) Les événements sont du 5* siècle ;
mais il semble probable qu'ils ne servi-
rent que long-temps après de base à un
poëme. L'auteur était un chrétien qui re-
mania une ancienne tradition. La rédac-
tion actuelle ne peut être antérieure au
7* siècle, et, malgré l'opinion de Junius,
nous pensons, comme Hickes, qu'elle
ne remonte qu'au 9*. En lui donnant
une date antérieure, il serait impossible
de comprendre comment aucun écrivain
saxon, pas même Alfred , qui s'occupa
avec tant de zèle de la littérature de son
peuple, n'en aurait point parlé s'il l'avait
connue , on l'eût ignorée si elle avait
existé. On ne peut cependant la suppo-
ser plus récente , puisque Sharon Tur-
ner, HiUoryof the Ànglo-Saxom, t. III,
p. 287 , assure que le manuscrit est du
iO* siècle.
(2) Les poésies ossianiques, tout ar-
rangées qu'elles aient été , nous sem-
blent donner une idée plus exacte dés
chants des bardes que celles qui ont été
publiées sous le nom de Taliesin, Aneu-
rin , Lly warch Heri, ete. {Myvyrian Ar-
chaiology of Wales), et nous retrouvons
dans le Beowulf l'apparition des esprits,
les querelles et fanfaronnades des héros,
l'amour poétique de la Nature, un cer-
tain ton sentimental, des expressions
vagues et indécises, des événements lais-
sés à dessein dans l'obscurité, etc.
(3) Presque toute la poésie anglo-
saxonne est religieuse; le plus vieux
poète dont on connaisse le nom et le
temps, Cedmon, qui vivait dans la se-
conde moitié du 7« siècle, avait versifié
une paraphrase de la Genèse et de l'Exo-
de , l'histoire de Daniel, et des hymnes
sacrés. Il y aurait de curieux rappro-
chements à faire entre ses idées, ses
images, et jusqu'à ses expressions , et
celles de Milton.
(4) Ce n'est pas seulement l'influence
de la Bible qui est reconnaissante , mais
celle de la littérature classique ; le ton
épique du Beowulf n'est point la narra-
tion naïve des anciennes poésies popu-
laires : l'auteur ne raconte pas comme
un témoin , il compose son récit en
poète; et les épisodes du chantre de
Hrothgar semblent inspirés par l'imita*
tion de Virgile.
(5) Presque tout ce qui nous est par-*
venu d'important appartient malheureu*
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— 412 —
Elle n'était pas seulement entrée dans les goûts du peu^
pie , elle était devenue une habitude de tous les jours; dans
les fêtes, la harpe faisait le tour de la table, et tous les
convives étaient obligés de chanter quelques vers (1). Cet
usage n'eût été naturel aux Anglo-Saxons , il n'aurait pu
être un produit spontané de leur histoire , que si la vivacité
de leurs sentiments et l'impatience de leur imagination leur
eussent fait un besoin d'expressions plus passionnées que
celles du langage usuel , et leur poésie manifeste un esprit
entièrement différent. Ce qui la caractérise , c'est l'absence
de profondeur, quelquefois même de pensée; c'est l'em-
phase , l'affectation d'un style elliptique et brisé , des répé-
titions sans raison, des métaphores et des périphrases si répé-
tées, que les idées disparaissent sous les mots. Ces derniers
défauts se trouvaient déjà dans la poésie Scandinave ; seu-
lement, comme il arrive dans les imitations , ils ont été exa-
gérés , et l'inspiration enthousiaste , le sublime sauvage qui
les expliquaient, ont disparu (2).
On ne saurait trouver une raison à ces analogies dans les
sèment à la poésie érudite et chrétienne ; ille (Cœdmon) ubi appropinquare sibi ci-
peut-être n'en faut-il excepter que le tharam cernebat , surgebat a média
Beowulf; lepoëmedu Voyageur, ap. Kem- coena ; et Alfred ajoute, dans sa version,
ble, Beowulftp.ZZI ; la Bataille de Finns- une expression encore plus frappante :
burh. Id., p. 238, et les chants que la Aras he for sceome, il se levait par
Chronique saxonne nous a conserves sur honte , parce que, comme le dit Bede,'
la victoire de Brunanburh , p. 141; sur 1. c. : Nil carrai nu m aliquando didicerat.
la mort du roi Edgar, p. 160, et celle C'est probablement un souvenir des lut-
d'Edouard , p. 255. Pour reconnaître tes poétiques en usage dans le Nord;
l'influence de la poésie Scandinave, il ne voyez le Gunnlaugasaga , p. 112. C'est
faut que comparer le Chant de Brunan- encore le sujet d'un vieux poëme aile—'
burh , dont nous allons donner la Ira- mand , Der Singerkriec uf Wartburc. •
duction , avec le chant allemand sur la (2) Les admirateurs les plus passion-
victoire que Louis remporta en 881 sur nés de la poésie anglo-saxonne convient
les Normands (ap. Elnonen$ia y p. 7), et nent eux-mêmes de son infériorité. The
cependant la langue dans laquelle il est Anglo-Saxon poetry... has not the stoty,
écrit ne permet pas de croire qu'il fût nor the strong imagination of the Nor—
lui-même resté complètement indépen- thern... 1t is strong heroic feeling in the>
dant de la vieille poésie du Nord. mindof the writer, but more expressed
(1) C'est Bede qui nous l'apprend , by violent words than by the real eBFu-
Hûtoria Eccletiasttca Anglorum , lib. «ion or détail of the genuine émotion;
IV, c 24 : Unde nonnunquam in convi- Sharon Turner, History of the Anglo-
vio, cum esset laetitiae causa decretum Sax<mt> t. III , p. 275-276.
ut oumes ner ordinem cantare deberent,
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— 413 —
caractères généraux, et, pour ainsi dire, instinctifs, qui se
reproduisent à l'origine de la poésie de tous les peuples.
Les poètes anglo-saxons n appartiennent plus à ce
période , ce sont déjà des artistes ; on le reconnaît à la pau-
vreté de leurs pensées, à la froideur de leurs sentiments,
à l'habileté de leurs transitions , et à la recherche avec la-
quelle ils travaillent leur style. L'existence des vieilles poé-
sies ne saurait d'ailleurs être contestée; les historiens disent
que Dunstan apprit les chants païens de ses compatriotes (1),
et le roi Edgar défendit par une loi expresse de les chanter
dans les banquets (2). Il est possible que quelques uns fus-
sent d'origine bretonne , quoique les mœurs et les croyances
différentes des vainqueurs , leur civilisation au moins aussi
avancée, et la rapidité avec laquelle se répandit leur lanfrue*
le rendent peu probable; mais on ne saurait douter avec la
ire apparence de raison que beaucoup n'aient été ap-
portés du Nord. Le Beowulf montre quel intérêt les Anglo-
Saxons avaient conservé pour les traditions de leurs ancê-
tres , et leur poésie est pleine d'expressions et d'images qui
ne permettent pas de méconnaître l'influence qu'ont exercée
les Scandinaves. C'est leur mythologie qui lui fournit une
partie de ses appellations (3) et de ses figures (4) ; lorsque
son vocabulaire s'écarte du langage de la prose , c'est pres-
me Âsk, Vëlu-spa , st. XV, et les poêles
anglo saxons se sont quelquefois servis
à'.Esr , qui signifiait également frêne ,
et avait à peu près la même prononcia-
tion , pour exprimer le genre humain
et le masculin , etc.
(4) Les Scandinaves, qui vivaient dans
un état de guerre perpétuel , appelaient
naturellement les hommes, les guerriers;
et, malgré leur esprit pacifique , les An-
glo -Saxons ont souvent d signé un
homme par la même figure, secg , rinc.
Voyez une foule d'analogies dans Ihre ,
Glossarium Suio-Gothicum, préface,
p. ".0, 54, el Thorkelin , De Danorum
rébus gestis seeuli lll et IV, p. 269-
299.
(1) Sharon Turner, Hislory of ihe
Anglû-Saxons , t. I, p. 240.
(2) Wilkins, Leges Ânglo-Saxonicae ,
p. 83.
(5) De Baldur, fils d'Odin , les Anglo-
Saxons ont fait baldor, chef, seigneur ;
Beowulf, v. 4852 , 5150 ; Judith , pas-
sira , etc. Tvr, un des Ases, Mgis-
drecka, st. XXXVII-XL, etc., est de-
venu un prince par excellence , tire ; ils
ont même appelé Dieu, torht (resplen-
dissant) Tyre. Thurs est le nom d'un
géant Tpryms-qvida, st. V, VI, etc., et ils
ont donné aux géants le nom générique
de \yrs , Beowulf, v. 846 ; Hickes, An-
glo-Saxonica Grammatica , p. 207. Les
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— 414 —
cpie toujours à l'islandais qu'il emprunte ses néologismes (1)
et la richesse de l'anglo-saxon prouve suffisamment que le
poète songeait moins à exprimer ses idées qu'à satisfaire les
habitudes de l'imagination de ses compatriotes.
LE CHANT DE LA VICTOIRE DE BRUNANBURH (9).
Le roi Athelstan, le chef des comtes , qui donne des bra-
celets d'or aux braves, et son frère Edmond , le prince du
sang royal (3) , le plus illustre des guerriers, ont livré ba-
taille à Brunanburh (4) avec le tranchant de leurs épées !
Les fils d'Edouard ont brisé l'enceinte des ennemis et abattu
leurs boucliers (5) avec le tronçon de leurs haches (6). Tel
est le courage (7) qu'ils héritèrent de leurs aïeux, que tout
pirate les trouve prêts à défendre sur un champ de bataille
leur terre, leurs biens et leurs foyers. Ils ont pressé l'enne-
(1) L'indication d'un petit nombre
d'exemples ne pourrait rien signifier, et
bous ne pouvons accorder des pages en-
tières à une question aussi accessoire; il
nous faut donc renvoyer à Thorkelin,
1. c, et à Hiekes, Thetaurut Lingua—
r%m Seplentrionatium, t. I, p. 101-134.
(2) Les historiens ne sont point d'ac-
cord sur l'année où fut livrée cette ba-
taille ; plusieurs la mettent en 936 et en
937. La Chronique saxonne, qui nous a
conservé ce poëme, la place en 93S.
Nous avons traduit sur le texte publié
par H. Price dans son édition de War-
ton, t. I , p. lxxxvii; mais nous ayons
cru devoir adopter quelques unes des
variantes de M. Ingram, Saxon Chroni-
cle, p. 141, et de Wheloc, Jd„ p. 555.
(3) JE$eling ne signifiait d'abord
qu'homme noble , et c'est dans ce sens
qu'on le trouve employé dans le Beowulf,
5, 66 , etc. ; mais il finit par être ré-
servé aux princes du sang royal , et de-
vint leur titre d'honneur.
(4) Brunborh , dans le Chestershire ,
d'après Gibson, Ad Chron. Sax. Expli.
SMMnffMÉfn Loeorum , p. 17 ; suivant
M. Ingram, 1, c, Brumby.
(5) Hea\>o~linda, Linda avait la même
signification que le Scandinave Lind;
VOlu-tpa , st. L ; Rigt-mal,sl. VIII ; £fer-
varar$aga 9 p. 190 ; Olafsen,0m Norâem
garnie Vigtekomt , p. 85 ( bouclier, de
lind, tilleul, comme loruvm , de /o-
rum , et cuiratie , de cuir), lise trouve
employé dans le même sens dans le
Beowulf, y. 4676. Hectyo peut signi-
fier qne les Normands avaient de plus
grands boucliers que les Saxons, ou, ce
qui nous semble plus probable, que,
{tour combattre, les ennemis élevaient
eurs boucliers ; il donnerait ainsi pins
de force poétiqaie à aa am ss u
(6) M. Priée traduit, relics-of haromers
g. e. swords). Nous ne voudrions pas af-
rmer qu'il se trompe ; mais une sem-
blable périphrase ne nous parait pat
dans 1 esprit de la poésie anglo-
saxonne.
(7) M. Price traduit geœ&ele par no-
hility; nous croyons qu'il se trompe :
geas&tU est neutre et n'a rien de com-
mun avec le féminin o\elo; c'est l'eiplé.
tif ge et Mis* islandais , nalura, anima*
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— 415 —
mi ; les clans écossais et les bandes de la flotte sont tombés,
promis à la mort (1). Depuis l'heure du matin où le soleil ,
se levant dans sa magnificence , fit resplendir sur les cam-
pagnes le flambeau de Dieu, du Seigneur éternel, jusqu'à
ce que la noble créature se fût inclinée sous l'horizon , la
terre ruissela du sang des combattants. Il tomba là bien des
guerriers , le corps hérissé de flèches ; bien des héros du
Nord, frappés à travers leurs boucliers : de nombreux Écos-
sais tombèrent , moissonnés par la bataille. Tant que dura
la journée , la vaillante élite des Saxons de l'Ouest poursui-
vit la race ennemie à la trace ; tout ébréchés que fussent les
sabres , ils abattaient les fuyards qui restaient aux derniers
rangs. Les guerriers de la Mercie n'épargnèrent personne
dans le rude jeu des lances 3 tous ceux qui, cherchant nos
rivages , avaient traversé la mer avec Ànlaf (2) , sur le pont
d'un vaisseau , étaient réservés à la mort des combats. Cinq
rois dans la fleur de la vie se sont couchés sur le champ de
bataille , sous l'étreinte de l'épée. Là gisent aussi sept comtes
d' Anlaf ; les cadavres des soldats , des matelots et des Écos-
sais, sont innombrables. Là fut mis en fuite le chef des Nor-
mands 1 il n'y avait plus de salut pour lui et les derniers res-
tes de ses hordes que dans le flanc de ses vaisseaux. Il les
poussa lui-même sur les vagues, jaunies par le sable, et sauva
sa vie en s' éloignant du rivage (3). Sans sa fuite précipitée,
>, malgré sa prudence et ses cheveux gris, Constan-
(1) Fœge, mox moribundus ; Bddae
Glossarium, t. II , p. 618.
(2) Quoiqu'il fût impossible de citer
aucun texte anglo-saxon à l'appui de
cette interprétation , on Ta crue autori-
sée par l'islandais mylia; d'ailleurs , les
différents traducteurs n'avaient proposé
jusqu'ici aucune version admissible. An-
laf, ou plutôt Olaf, était roi d'Irlande ,
suivant les historiens anglais. M. Price
s'est trompé en le croyant chrétien : Si-
raéon Dunelm dit positivement le con-
traire , De Gett. Beg. Anal., ap. Twisden,
p. 155. Dans le Saga crEgil , quittait
de son expédition en Angleterre, il est
appelé (c. 51-55), Olaf Raudi (le Rouge).
Les Annales d'IJIster le font fils de God-
fred ; Adam de Brème appelle son père
Gundred, et Y Olaf Tryggvasonars aga>
Kenred. Tout est, an reste, bien incer-
tain dans son histoire : VEgiluaga le dit
roi d'Ecosse.
(3) Nous avons vu , dans le texte, une
allusion à l'usage qu'avaient les Nor-
mands de tirer leurs vaisseaux sur le ri-
vage , et nous n'avons pu expliquer au-
trement l'épithèle fealone donnée à la
mer. *.
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— 416 —
tinus (1) n'eût rem' son pays. Peu lui importait d'avoir à
raconter les hauts faits des glaives (2); tout ce qu'il lui res-
tait de parents et d'amis était tombé aux rangs les plus pres-
sés de la mêlée (3). Le jour des premières armes de.son fils,
il l'a laissé sur le champ du carnage , déchiré de blessures ;
dans les veillées de sa vieillesse, il n'aura personne à qui 36
vanter du cliquetis de son épée. Fuyant, ainsi qu'Anlaf , avec
les débris de sa bande , comme lui il oubliait ses jactances;
ils ne songeaient pas à dire qu'au jour du jeu du san^avec
les enfants d'Edouard, quand se poussèrent les bannières
et se croisèrent les lances , quand se heurtèrent avec fracas
les boucliers des combattants -, ils furent les meilleurs ou-
vriers de la bataille. Restes ensanglantés des dards, les
Normands se sont sauvés dans leurs vaisseaux ferrés (4) ;
couverts de honte, ils ont cherché à regagner Dyffin et
rYraland(5), à travers une mer battue par la tempête. Le roi
et le prince sont aussi retournés dans leur pays j tous deux,
ils sont rentrés dans la terre des Saxons de l'Ouest , triom-
phants de leur victoire. Ils ont laissé derrière eux s'ébattre
sur des cadavres le milan fauve (6) , le noir corbeau au bec
(1) Constantinus était roi d'Ecosse et (6) Pada est expliqué dans les anciens
beau-père d'Anlaf. vocabulaires par crapaud , et la signifi-
(2) La môme idée se trouve dans le cation de l'islandais padda confirmait
Krakumal , st. XIX. Guiart a dit éga- cette inlerprétation ; mais il signifie ici
lement dans la Branches des royaut très probablement un oiseau de proie.
Lignage$y y. 953 et 2644 : Un autre exemple s'en trouve dans Ju-
Nus n'i pense ores a vantances. * ilh ' P- 24 ' el V ? n cile ™ fécond
iiu 9 uip C u B « V i na Tai. MU vc B dang j e manugcril d^xeter. C'est le
' (3) Le poëte vient de dire que Con- sens adopté par Price , 1. c. , p. xcix ,
stantinus avait les cheveux gris , il n'est Thorpe , Analecta , p. 131 , et Bosworth,
donc pas élonnant qu'il parle des amis Dicltonnary oflhe Anglo-Saxon Lan*
et des parents qui lui restaient : à son guage, p. 520. M. Kemble l'explique
âge, il avait dû en perdre beaucoup, dans son Glossaire { Beowulf, p. 255)
•M. Price, qui n'a pas compris la pensée par vetlit, tunica. Son opinion a pour
du poëte , a basardé une interprétation elle l'analogie des autres langues germa-
que nous ne croyons justifiée par aucune niques où paida, peda, ont la même si-
autorité, gniûcation ; mais il nous a été irapossi-
(4) Le texte dit cloués. Probablement Jble de l'appliquer ici d'une manière rai-
lles voyages aventureux des Scandinaves sonnable , et M. Grimm , dont l'immense
les avaient forcés de donner à leurs érudition philologique est une autorité
vaisseaux plus de solidité que ne le fai- imposante , a déclaré dans sa Grain—
Baient les antres peuples. maire, t. III, p. 447, que le gothique
(5) Dublin et l'Irlande. paida n'existait pas en anglo-saxon. .
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— 417 —
de corne , le vautour au plumage sombre (1) , et l'aigle agile
à dépecer sa proie ; derrière eux se répurent l'insatiable
vautour et le loup tavelé, ce vautour affamé des campa-
gnes. Jamais , si l'on en croit les plus vieilles traditions, cette
île n'avait vu tant de guerriers renversés par Tépée , depuis
le jour où, venus de Test à travers de larges mers, les An-
gles et les Saxons, ces rudes moissonneurs des batailles,
domptèrent le courage des Wealas (2) et conquirent la terre.
HILTIBRAHT ET HADUBRAHT (3).
J'ai entendu dire que Hiltibraht (4) , et son (ils Ha-
(1) Les deux adjectifs fauve et brun
sont donnés au même substantif, à trois
vers de distance. Cela peut rendre notre
interprétation douteuse , quoiqu'il ue
s'agisse ici que d'une distinction entre
deux oiseaux de proie de la même fa-
mille, et que l'anglo-saxon Mac signifie
également noir et jaune; voyez ce que
nous avons dit sur les couleurs pendant
le moyen âge , p. 277 et 278.
(2) Les Welches. Les peuples du
moyen âge se désignaient réciproque-
ment par ce nom. Les vieux poêles al-
lemands disaient avoir traduit àuwalsche
tous les ouvrages empruntés à une lan-
gue étrangère vivante ; ou trouve même
dans le Gregorius uf Sleine de Hart-
mann von Ouwe , v. 7 :
Ez ist ein waelchs lant,
Equitania gênant
Les Welches étaient les Barbares des
Grecs et des Romains , les des Hé-
breux , et les Jotun des Scandinaves.
(3) De Hildebrando antiquissimi car-
minis teutonici Fragmentum, fol. 1830:
c'est le fac-similé du manuscrit. Nous
avons consulté les traductions d'Eckard,
Francia orientalis, t. I , p. 864; de
"Weber, Illustrations of Northern anti-
quities, p. 217 , et de Millier, Sagabi-
bliolhek, t. II, p. 270, que nous ne
croyons pas même approximatives $
mais il nous a malheureusement été im—
Îossible de nous procurer celle que
IM. Grimm ont publiée à Cassel en
4812, et le Traité que HT. Lachmann a in-
séré dans les Mémoires de l'Académie
des Sciences de Berlin : nous n'en con-
naissons que quelques leçons réimpri-
mées par M. Wackernagel, Deutsche*
Lesebuch, col. 63, 2 e édition. Nous le
regrettons d'autant plus , que le sens de
plusieurs passages nous paraît douteux ,
et que nous n'en hasardons l'interpréta-
tion qu'avec une grande défiance. Le
manuscrit est de la première moitié du
9* siècle, et, suivant MM. Grimm , la
langue est plus vieille de cent ans.
(4} II semble assez vraisemblable qrie
Hiltibraht ou Hildebrand était d'origine
franke ; Eckard dit, Francia orientalis y
t. 1, p. 321 : Certum ergo apud me est ,
Chiidebrandum fratrem germanum Ca-
roli ducis ( Karl Martel) fuisse ; et , ce
qui nous paraît plus décisif que les con-
séquences tirées de rapprochements his-
toriques, on trouve dans un manuscrit
du 15 e siècle, cité par Grimm, Deutsche
Heldensage , p. 283 :
Ich pin das guot alter gênant
Von Franckreich fater Hilleprant
Hildebrand figure dans presque toutes
les fictions chevaleresques de l'Allema-
gne , Pitrolf , Siegenot , Dietricbs
DrachenkUmpfc, etc. ; dans le Nibelunge
Not , il est, comme nous l'avons vu, une
espèce de personnification de la justice,
st. 2191-2514; et l'on ne saurait douter
qu'il n'ait été célèbre aussi en France et
en Italie. Eckard dit , 1. c. : Virtus Ghil-
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— 418 —
dubraht (1), se défièrent à outrance. Les héros choisi-
rent le lieu du combat entre les deux armées, ils revêtirent
leur cotte de mailles et bouclèrent leur épée (2) sur leur cui-
rasse (3). Comme ils marchaient au combat, Hiltibraht prit la
parole : c'était l'espritle plus prudent (4), et le plus courageux
des guerriers ; il demanda en peu de mots à son ennemi, qui
était son père (5), quel était son rang dans son pays (6) : De
quelle famille es-tu? Si tu es de noble race (7) , et que tu ré-
debrandi adeo plaçait cantoribus galli-
eis et germanicis veteribus, ut eu m, sa b
Hildebraadi vetuli nomiue, fictionibus
suis romanensibas insérèrent ; et Arnold
Lubec écrivait vers 1200, 1. VII, c. 18,
qu'il y avait près de Vérone un château
fort, quod ex longa antiquitate urbs
Hildebrandi dicitur. Il en est question
dans un vieux poërae français, Âlldeul-
iches Muséum, 1. 11 , p. 512 , et Ritson ,
Ancient engleish melrical Romancées,
t. III , p. 274 , et peut-être n'était-il
Sas non plus inconnu dans l'ancien
ord; voyez VOlaf Tryggvasonarsaga ,
p. 353 /éd. de Skalhot.
(1) Hiltibraht et Hadubra'nt étaient
dans l'origine le même nom ; voilà sans
doute pourquoi Hiltibraht est appelé
constamment le vieux, même dans les
passages où cette épithete semble con-
tredire Tidée du poëte , comme dans le
Dietrichs Flucht , v. 2537 :
Hildebrand deralte,
Der kuene und der balde.
(2) Les différentes traditions ne s'ac-
cordent point sur le nom de l'épée de
Hiltibraht ; le Dietrichs Drachenkilmpfe
l'appelle Freise, YÂlpharts Tod Brin-
nig , et le Vilkinasaga Lagulf.
(5) Le texte dit ubar Hringa , ce
3u'on ne peut entendre que de la boucle
e la cuirasse , des courroies qui l'atta-
chaient.
(4) Il est fort probable que le renom
de sagesse que toutes les traditions re-
connaissent à Hiltibraht vient de l'épi—
thète qu'on lui avait donnée pour le
distinguer de son Gis.
(5) « Sigurth cachait son nom , car on
croyait communémeut , dans les temps
reculés , que les paroles d'un mourant
avaient une grande puissance quand il
attachait une malédiction an nom de
son ennemi ; » interpolation en prose du
SigurJ>ar-qvida II , Edda, t. II, p. 169.
11 eût alors été bien mutile 4e le deman-
der ; mais la superstition diminua et
l'orgueil aristocratique se développa. On
lit également dans Y Iliade, 1. VI, y.
125 :
Ttç 8s <x\> i<xe«, ^e/nore, xaraOwcwv
et dans le^ Waltharius, v. 585 :
Die , Homo , quisnam
Sis ? aut unde venis , et quonam pergere
tendis?
Un passage de VOtnii und Wolfdietrich
indique clairement la raison d'une telle
demande.
Nu dar, ritter edele, nu sagent mir iuvern
namen*
Daz ich iuch da bi erkenne , des dnrfet ir iuch
nit sebaraen,
dit Otnit , p. 80^; il ne voulait' se battre
qu'à bon escient , s'il n'y avait pas de
honte à se commettre avec son ennemi ,
et la réponse de Wolfdietrich indique
un changement de mœurs :
Daz war ein zageheit,
Vas haut ir des ze fragenne ? daz ist mir an
iuch zorn.
La chevalerie et la bravoure faisaient
une loi d'accepter le combat contre tout
venant.
(6) Nous avons cherché à conserver
l'amphibologie du texte , hversin fater
h van in folche ; au reste , ce passage est
corrompu, il y a deux vers qui ne sont
pas liés par l'allitération.
(7) Ckind, enfant de race :
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— 419 —
pondes à une de mes questions, jfc saurai que penser de l'autre :
toutes les généalogies des peuples me sont connues. Hadu-
brabt, fils de Hiltibrabt, répondit : Mon nom est Hadubraht.
Des vieillards instruits, qui sont morts depuis long-temps,
m'ont dit que mon père s'appelait Hiltibrabt. Jadis, fuyant
la baine d'Otacbre (1), il se retira à l'est avec Theotrih et
beaucoup de ses guerriers. Il laissa, dans un pays agité, une
femme enceinte , un enfant pas encore né , une terre sans
héritier, et il s'en alla à l'est (2). Tant que le malbeur frappa
Theotriji , il atteignit mon père avec lui. Il n'avait pas un
seul ami , mais sa haine contre Otachre ne s'apaisa pas ; il
resta le guerrier le plus dévoué de Theotrih. Il combattait
aux premiers rangs et cherchait toujours les batailles ; il
était connu des braves. Je ne crois plus qu'il soit en vie.
Sage Irmin (s'écria Hiltibrabt), oppose-toi du haut des cieux
à un combat entre d'aussi proches parents (3) ! Alors il dé-
Bomfaiten daz schone kint.
Grave Ruodolf, f. 6 , 1. 3.
Pas kint sprach ; Brucbstuck einer Vor-
EschenbaChischen Bearbeitung der Titu-
rel, publié dans le Jahrbtocher der Lite-
ralur, t. VIII ; Ânzeige-Blalt , p. 33. Il
en est de même dans plusieurs antres
langues: citd a cette signification, dans
la Chronique Saxonne , p. 182, éd. d 'In-
gram. Spenser appelle le fils d'un rot,
Child Tnstram, Faerie Queen, 1. V, c.
n, st. 8, et dans une vieille ballade
citée dans le King Lear, act. III, se. iv,
Roland est appelé Child Rowland. V In-
fante espagnol a le même sens; notre
enfant avait autrefois une signification
semblable , Enfants de France , et Ton
en trouve d'autres exemples duns les
vieox écrivains :
Ensembr od els . XV. roilie de Francs, *-
De bacbelers que Caries cleimet enfans.
Chanson de Roland, st. CCXXX, v. 7.
Le fils de l'Empereur est appelé enfant
dans le Romans des Sept Sages, v. 720 ,
712, 742, et on dil de lui , v. 749 :
Bien avoit cbiere de baron.
Joinville a dit également dans la Vie de
saint Louis , p. 124 : Le roy me demanda
se la royne et les enfans estoient haities.
(1) Le Chronicon Urspergente t p. 85,
donne quelques renseignements sur cet
Otacher et les événements auxquels ce
fragment fait allusion : Non solum vul-
gari fabulatione et cantilenarum modu-
la lion e nsitatur, verum etiam in qui bus-
dam chronicis annotatur : scilicet quod
flermenricus , tempore Martiani priuci-
Çis , super omnes Gothos regnaverit , et
heodoricura, Dielmari filium, patrue-
lem suum, utdieunt, instimulante Odoa-
cre, item, nt aiuitl , patruele suo, de
Veroua pu! su m , apud Àtlilara , Hunno-
rum regera , exulare coegerit. Les mêmes
faits sont également racontés dans le
Chronicon Quedlinburgense.
(2) Ce passage est fort difficile ; nous
croyons cependant que le texte du ma-
nuscrit et l'analogie des langues autori-
sent notre interprétation.
(") Le sens et les défectuosités do
rhythme rendent une lacune fort proba-
ble. Peut-être ce passage ressemblait-il
beaucoup à V Iliade, l.III, v. 276-80 :
Zey 7rarsp... H*Xtoç, v^ets 1 pupxvpot
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tacha de son bras (1) des anneaux à l'effigie impériale (2) f
que lui avait jadis donnés le Roi qui commande aux
Huns (3) : Je te les donne maintenant avec plaisir (4). — Un
homme n'accepte que les présents qu'il doit à sa lance , l'épée
contre l'épée. Tu es trop prudent 9 vieux Hun ! Au Heu de
me tromper avec tes paroles , combats-moi avec ta lance.
Tu n'es pas plus vieux qu'habile à me tromper. Des navi-
gateurs m'ont dit que djms un combat à l'ouest , sur les côtes
de la mer des Wentils(5), Hiltibraht, le fils de Héribraht(6),
est mort. Hiltibraht, fils de Héribraht, répondit : Je vois
(1) L'usage des guerriers de porter
de riches anneaux est établi par une
foule d'autorités:
Hic torque aurato circumdat bellica colla.
Sflius Italiens, 1. XV, y. 256.
Armillas centura , de rubro quippe métallo
Factas , transmittam , quo nomen régis
honorent.
TTaltharius,Y.6H.
Voyez aussi y. 1189; AEneidot Lib. IX,
t. 559 ; Scriptoret Rerum Boicarum, t.
II, p. 7.
A une pice de sun laz
Un gros anel li lie al braz;
De fin or i aveit un unce.
Marie de France , Lais del Freisne, y. 137.
On se donnait sa ceinture et ses brace-
lets comme une preuve d'attachement:
Oivsvç psv Ç6>or»?|0a SiSov.
7/tod.,l.VI,v.2l9.
Samuel, 1. 1, c. 18, y. 3; Egilssaga, etc.
(2) Notre interprétation de cheisu-
ringû s'appuie sur la signification de
casering , drachme , monnaie en anglo-
saxon ; voyez Griram , Deutsche Gram-
matik , t. II , p. Ô50.
(3) Peut-être s'agit-il ici d'Attila : Fa-
iriosa intrr omnes gentes claritate mira-
bilis, suivant Jornandes, c. 54; ou ap-
pelait même les bracelets les plus riches,
a* roiHae pannonicae ; Waltharius , y.
263.
(4) C'est une allusion au droit de dé-
pouiller les vaincus ; cet usage est dési-
gné plus loin en termes encore plus
clairs. Il existait déjà chez les Grecs :
Iliad.,\.V,y.6i7.
On le trouve aussi chez les Anglo-Sa-
xons, Beoumlf, y. 2420-28 ; chez les
Franks :
Tum super occisos ruit,et spolia verat omnes.
Waltharius, y. 908;
et même chez les vieux Espagnols , car
on lit dans une romance de Rodrigo :
Bien diferente de aquel ,
gue antes entrô en la pal ea
Rico de joyas , que al ôodo
Diô la Victoria diestra.
Victoria diestra.
(5) Les Vandales ; W. Grimm, Deutsche
Heldensage, p. 25, a tort d'expliquer
d'une manière générale la mer des Van-
dales par la Méditerranée ; elle a eu di-
verses significations suivant leurs éta-
blissements différents : c'est tantôt l'O-
céan, tantôt la Méditerranée (voyez les
exemples rapportés par Oberhn, Scher-
z(i Glossarium , col. 307 et 1983), pro-
bablement même la mer Baltique ; voyea
Snorri, Heimskringla, t. I, p. 39, et
Arpus, Themis Cimbrica, p. 193 : Van-
dali, ut est apud Procopium, ad flfaeoti-
dem paludem, seu mare Balthicum, ve—
teres habuerunt sedes.
(6) Le père de Hiltibraht ne parait
d'une manière certaine que dans le Wolf-
dietrich et l'appendice du Heldenbuch;
ce n'est pas le Herbrand, dont parle le
Vilkinasaga, c. 110 , ej Ton ne sait quel
est le Herebrant, chevalier à Bern, men-
tionné dans teJHetrichs Drachenkdmpfe,
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à ta soif de combattre (1) que tu as un bon maître , puisqu'il
ne t'a pas encore banni de cette terre (2). Ayez donc pitié
de moi, Dieu tout-puissant, et que ma malheureuse destinée
s'accomplisse ! Pendant trente étés et autant d'hivers (3) j'ai
erré hors de mon pays. Lorsque la mort ne me menaçait point
dans une ville, je menais la vie vagabonde des bracon-
niers (4) , et voilà maintenant que , si je ne lui ôte pas la vie ,
un guerrier qui m'est cher va me percer de son épéeet m'a-
battre avec sa hache. Si cela excite ton courage, tu peux
facilement conquérir la dépouille d'un guerrier renommé par
son courage, et voler comme butin ce qui t'appartient par
(1) Le texte dit seulement hrustim,
Rustungen, dispositions.
(2) Ce passage nous semble le plus dif-
ficile de tout le fragment.
(5) Le texte dit : Soixante hivers et
étés. L'âge de Hadubraht montre le sens,
et plusieurs autorités ne permettent pas
de conserver le moindre doute ; dans le
manuscrit anglo-saxon, connu sous le
nom d'Exeter, on lit :
Seodric ahte
Srihlig wintra
Mœrioga burg.
Gonybeare, Illustrations, note, p. 341.
Le fragment du Hildebrandtlied publié
dans le Beldenbuch in der Ursprache ,
P. 11, p. 219, est aussi positif :
Fan Pern in landen waren
Vil manchen lieben tag,
Das icb in dreissig iaren
Fraw Gut icb nie enpflag.
Une autre rédaction, dont un fragment
a été recueilli, /<*., p. 254, fait durer
l'exil deux ans de plus :
In«wey und drysig iaren frauw Otten ich nie
gesach.
Cette manière de compter le temps nous
semble au reste remarquable. Les Scan-
dinaves l'indiquaient par le nombre des
hivers ( Oddrunar-gralr, st. V ; Vôlun-
dar-qvida , st. III), et c'était aussi Tu*
sage des Anglo-Saxons (Beowulf, v. 292,
441 :>, etc.), des Anglais {Geste of King
Horu ; ap. Warton, t. I, p. 41), et pro-
bablement de toutes les nations germa-
ques ; Ulphilas, Lue, II, t. 42 ; Matth. %
IX y t. 20 y etc. Dans le Vafyrudnis-
mal, s%. XXVII, l'hiver est nommé avant
l'été ; Voyez Lachmann , De Computa-
tione annorum per hiemes. Une autre
coutume des Scandinaves a laissé plus de
traces parmi nos ancêtres : ils croyaient
la nuit antérieure au jour, et le soleil
postérieur à la lune ; aussi comptaient-
ils par nuits, et non par jours : A ]>rig-
gia natta fresti, dit l'interpolateur du
Helga-qvida Baddingskiata^i. XXXV;
et c'est ce qui a lieu aussi dans nos
vieilles lois (Lex Salica, lit. LVII ; Con-
stitutiones Caroli Magni, , tit. II) et nos
anciennes formules judiciaires (cowi—
paroir dedans 14 nuictx ). Encore
maintenant , on compte par les nuits le
temps que les condamnés passent en
prison. Cet usage se montre encore plus
clairement en anglais , où Ton désigne
une semaine- par sept nuits, senight (se—
ven), et quinze jours par fornight (four-
teen ), quatorze nuits ; quia noxdiera post
se trabere videbatur , dit Keysler , An—
tiquitales septentrionales 9 p. 198. Nous
ne pouvons cependant affirmer que cette
bizarrerie soit due à l'influence Scandi-
nave, puisque les Gaulois avaient la
même coutume ; Gaesar ,'De Bellq Gallico
Comrn., 1. VI. Voyez Tychonius, Prae-
rogat. Noetis prae Die, et Eusebius,
Praep. Evangelica,}. 1, c. 10,
(l)Sceolantero y les archers ; les out-
law que les ballades de Robin Hood et
VIvanhoë de Walter Scott ont rendus
si populaires.
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— 422 —
ton droit (1). — Puisque tel est ton désir d'en Tenir ans
mains, quexejui qui t'en détournera soit le plus lâche des
habitants de l'Orient (2) ! Commence le combat, voyons qui
de nous se glorifiera de son butin et emportera deux armu-
res. Alors ils s'éloignèrent avec leurs lances (3); elles vibrè-
rent rapidement dans leurs mains, et s'enfoncèrent dàns les
boucliers; puis leurs haches tranchantes (4) s'enlacèrent en
criant, leurs boucliers éclatants (S) volèrent en pièces; leurs
plaques de bois rétrécies (6)ne couvraient plusieurs flancs (7).
f
le
(1) Comme son fils, il était son héri-
tier. La réponse de Hadubraht manque :
c'est le pére qui reprend la parole.
(2) Les hommes de l'Orient peuvent
également désigner les Saxons par op-
position aux Westphaliens, ou les Ostro-
goths par opposition aux Visiçoths ;
~|>eut-étre, comme Hiltibraht avait vécu
long-temps avec Théodoric de Vérone
(Bern), cette dernière signification est-
elle la plus vraisemblable.
(3) Asckim, parce que les meilleures
lances étaient de Trône (asek) ; Sainte—
Palaye , Mémoires sur l'ancienne Che-
valerie, 1. 1, p. 325. Its staff (de la lan-
ce) was commonly formed from the ash-
tree ; Mill, History of Chivalry , 1. 1,
p. 66 :
Et prent une lanche dé fraisne.
Marie de France, Lais de VEspine, y. 435.
(4t)Staimbort ne nous semble pas pou-
voir signifier une hache de pierre, ainsi
que l'ont cru plusieurs interprètes ; c'est
la hache à deux tranchants , l arme fa-
vorite des nations du Nord :
Ancipitem vibravit in ora bipènnem
Istiusque modi Francis tune arma fuere.
Waltharius, v. 915.
Gestant ensem, clypeum etsecurim cu-
jus ferrum crassum est , et utrinque acu-
tum; Procope, De bello Gothico, 1. H,
c. 25.
Ktog Richard I understond
Or he went out of Englond ,
Let him raake an axe for the nones
To break therewith tbe Sarasyns bon es.
The head was wrought right wele ;
Therein was twenty pounds of steel.
Romance of Richard Cœur de Lion, y. 2197.
Voyez aussi Sidon. Apollinaris, Carmina,
1. V; GregoriusTuronensis,l. H, c. 27;
etc. Chludun a sans doute le même radi-
cal que l'anglo-saxon hlud , sonore , re-
tentissant : le ch est le signe d'une aspi-
ration familière aux Franks.\Nousdefons
cette dernière interprétation à Eckard.
(5) Bvilte teilti , mot à mot boucliers
blancs. Nous n'avons point traduit litté-
ralement , il nous a semblé peu proba-
ble que le hasard eût donné la mémo
couleur à leurs boucliers; si c'eût été une
tradition de famille (et nous croyons avec
Suhm que les armoiries ne devinrent
héréditaires que beaucoup plus tard),
elle leur eût servi de signe de re-
connaissance. D'ailleurs , nous ne cou*
naissons aucune autorité pour supposer
un bouclier blanc à Hiltibraht , sauf
peut-être le Dietrichs Draàhenkampfe,
p. 93 b , qui lui fait porter une roue dans
un champ d'hermine. Le Vilkimmtaga,
c. 154 , dit qu'il était rouge ; suivant la
Wotfdietrich . p. 225»>, il y avait drige
wolfe von golae rot. . . in eine felde griene,
et siddendes Heg jpaa Hald , d'après la
ballade danoise, Tumeringen , st. X ;
Danske Viser fra Middeîalderen , t. i ,
p. 5. Hvitte nous semble ici avoir le mê-
me sens que le levxoç des Grecs , et
l'expression blanc dans la poésie d'une
fouie de peuples; ainsi, par exemple,
chez les Serbes , blanc signifie également
tout ce qui est distingué ; Talvi (Thérèse
Robinson), Yolkslieder der Serben 9 1. 1,
p. 160 et passim.
(6) L'exactitudedenotre interprétation
nous semble fort douteuse , mais nous la
préférons à toutes celles que nous con-
naissons. Dans une glose du commence-
ment du 9* siècle , le haut allemand
guanbe est expliqué par venter; ap.
Greith , Spieilegium Vaiicanum , p. 32.
(7) Le reste du combat, la victoire du
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— 423 —
REGINA ANCROJA (2).
Le père et le fils se sont défiés à outrance ; pleins d'impa-
tience tous deux, ils ont pris du champ au hasard, et se
vieux Hiltibraht , sa reconnaissance par
son fils et son retour près de sa femme ,
sent racontés dans le Vilkinataga, c.
376-578. Pe« de sujets ont occupé plus
souvent l'imagination des poëtes ; nous en
connaissons trois autres rédactions alle-
mandes dont les courts fragments (l'un a
huit vers, le second vingt-deux, et le der-
nier vingt-neuf octaves) ont été publiés
dans le Heldentmch in der Ursprache , P.
il , p. 219-234,, et une vieille ballade po-
pulaire (Eschenburg, Denkm&ler altdeut-
scher Dichtkunst, p. 459 ) , qui a été
imitée presque littéralement en danois
(Kœmpe-Vi$dr y p. 63, éd. de 1692); Mone,
Allniederlandische Volkt-LUeratur, p.
236 , cite un Wijse van den ouden
Hillebrant , mais Hue donne aucun dé-
tail * et nous n'avons pas la certitude qu'il
chante la même aventure. Un tel sujet
ne pouvait être traité dans l'antiquité
classique, où l'on avait droit de vie et de
mort sur ses enfants,* nous n'y connais-
sons pas d'antre combat entre un père et
un fils que celui de l'OtSiTrovç rvpu\-
voç, y. £00, et comme H devait arriver
avec des mœurs qui empêchaient de com-
prendre le pathétique d'une situation
semblable , tous les détails sont écartés,
et c est le fils qui tue son père Nous a-
vons cru devoir ajouter une traduction
des morceaux les plus remarquables où
le môme sujet a été traité en différentes
langues, moins encore pour signaler
quelques rapports entre les littératures
qui semblent le plus étrangères, que
pour montrer avec quelle réserve on doit
admettre que les ressemblances soientdes
imitations. Dans la cinquième aventure
du poëme en vieil allemand , Dietlqip
unde Pilrolf, il y a aussi un combat
entre un père et son fils , v. 5635-5705 ,
mais nous n'avons pas cru devoir le tra-
duire, lis ne se connaissent ni l'un ni
l'autre, ils se rencontrent dans une mê-
lée , et le margrave Rudeger les sépare
sur-le-champ , araut qu'ils aient couru
aucun danger. Dans la "Bataille d'Mes-
chans, une des branches du Romans
d'Aymeri de Narbonne , B. R. Ms, 2734,
Renouart au Ty nel se bat contre son père
Desramez; mais ils se connaissent fort
bien , se battent par fanatisme religieux,
et sont séparés clés les premiers coups.
Dans le Hussisehe- Volksmtlhrchen de
Dietrich, il y a, p>{231, dans l'histoire do
Jeruslan Lasarewitsch , le combat d'un
père avec son fils; mais la forme a si
peu de mérite, que nous nous sommes
abstenu de le traduire. On trouve aussi
dans un lai de Marie du France une
rencontre entra un père et un fils , mais
elle a lieu dans un tournois , et c'est le
père qui est vaincu; il n'y en a pas
moins quelques ressemblances :
Di mei cument ad nun ton pere ?
Cura as-tu nun , ki est ta mere ?
Savoir en voil la vérité.
Mut ai veu . mut ai erre ,
Mut ai cerche en autres ter es ,
Paf turneimens e par gueres , etc.
Laisde Milun, ¥.437:
(2) Le style et la versification de ce
poëme prouvent son antiquité ; il nous
semble au moins contemporain du Buo-
vo d'Anlona , quoique peut-être le dia-
lecte florentin, daus lequel ce dernier ou-
vrage est écrit, lui donne seul une appa-
rence plus moderne. A moins d'une in-
terpolation que rien n'autorise à suppo-
ser, le Buovo fut certainement composé
après 1313 , puisqu'on y lit :
Dante , cbe scrisse , non come bisogna.
Mais Ginguené , Histoire liitéraire d'I-
talie, t. IV, p. 182, nous paraît avoir
conclu trop légèrement d'un passa-
ge de Villani , 1. 1 , c. 55, qu'il lui était
antérieur. Villani dit seulement : « Secon-
da che si legge iu Rotnttnzi , quindi fu il
buono Buovo d'AntOna » , et rien a* indi-
que qu'il ait voulu parler du Buovo qui
nous est parvenu; le pluriel Romanst
montre même que la tradition était po—
pslaire, et il est fort possible qu'on ait
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sont penchés sous leurs boucliers. Charlemagne disait : Si
le Ciel me pardonne mes fautes, qu'il vienne à mon secours;
et la pieuse Reine a dit : Renaud est le plus brave chevalier
qui soit au monde, et le comte Roland n'a que de la lâcheté
dans le cœur (1).
A peine chacun, l'élevant àu dessus des plus vaillants
guerriers, eut-il conclu en disant : Rapportez-vous -en au fils
d'Àymon, il aura bientôt vaincu cé mécréant , qu'il accou-
rut pressant de l'éperon son bon cheval (2). La rencontre
eut lieu au milieu de la lice , les lances frappèrent sur les
boucliers.
s
continué à la mettre en vers après Villa-
ni. La rédaction actuelle ne peut cepen-
dant lui être postérieure de beaucoup ,
uisqu'un manuscrit de la bibliothèque
lu Vatican est daté de 1 580; Schmidt -,
Jtatianitche Heldengedichte , p. 81. Il
est probable que la Regina Ancroja était
aussi un sujet populaire , car elle est ci-
tée dans IlLibro chiamato Leandra y âoni
nous connaissons une édition de 1508.
h'Ancroja et le Buovo sont les seuls
poèmes italiens du cycle Carlo trâgien,
restés anonymes ( sauf cependant il Li-
bro chiamato Dama Rovenza, qui n'est
pas fort ancien , et peut-être La Regina
Anthea que nous ne connaissÔns pas) ;
le t>rs chants commencent , ainsi que ceux
de La Spagna (par Sostegno di Zanobi de
Florence; Quadrio dit en avoir tu
un manuscrit du 14* siècle), par des
hymnes et des invocations à la Sainte
Vierge et à Dieu. La plus ancienne édi-
tion que nous ayons Vue indiquer est de
1499 , Venise , in-folio ; celle dont nous
nous sommes servi a été imprimée -a
Milan, en 1510 , et n'est point mention-
née par les bibliographes; Quadrio, t.
IV, p. 546 ; Schmidt , p. 107 ; Ferrario ,
t. IV,. p. 17, et même la réimpression
fort améliorée que M. Melzi en a donnée
en 1830 ( Bibliografia dei Homanzi e
Poemi cavallereschi Ilaliani) , ne la
connaissent point. Elle est m al heureuse -
meut pleine de fautes de toute espèce et
sans aucune ponctuation. Ses,défectnô-
sités, et les difficultés naturelles d'un
style del lutto rozzo % suivant Ferrario',
Storia edÀnalisi degli antichi Romanxi
di Cavalier ta , 1. 111 , p. 27 , et d'un pa-
tois provincial que nous croyons vénitien,
nous auront peut-êtré fait tomber dans
plusieurs contresens. Nous citerons le
texte de la première strophe, comme
excuse des erreurs que nous aurions
commises ; c. IV, st. v :
E diffîdati in trambi doi si sono
Padre e figliolo con molta rouina
Prese del campo han in habandono
Soto li scudi ciaschadun si china
Dicea carlo man se dio perdono
Me facia e disse la sancta regina
Rinaldo el mior ho m chel mondo sia
Et Conte orlando e pien di codardia.
Ces bibliographes écrivent Anehroja;
mais daps notre édition on trouve An-
croja, et- c'est aussi l'orthographe adop-
tée par le Leandra :'
Anchor quell' honorata et fiera Ancroia.
En revenant de la Terre-Sainte, Renaud
s'était arrêté dans un château apparte-
nant aux Sarrasins. Il y devint ramant
de Constance , femme du roi de la con-
trée , et en eut un fils , nommé Guidon
le Sauvage , à qui sa- mère révéla' sa
naissance , et remit un anneau pour se
faire, reconnaître par son père. Guidon
vint le chercher en France. Voulant se
montrer digne de lui , il avait défié les
chevaliers de Chaflemagne , et en avait
déjà vaincu plusieurs quand Renaud se
présente pour soutenir son défi et l'obli-
ge de se battre avec lui.
• (1) Renaud avait obtenu , à force d'in-
stances, que Roland le laissât combattre
Guidon à sa place.
(g) C'est l'epithète du cheval dans tous
les poèmes du moyen âge; elle revient
incessamment comme ces adjectifs qui
font, pour ainsi dire, corpr avec les son-
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— 428 —
Le choc fut si impétueux, qu'ils volèrent en éclats, et que
le.fer pénétra jusqu'à la cuirasse. Ils* ne vidèrent point les
arçons ; mais , malgré leur aplomb , la violence du coup les
renversa sur la croupe de leuflTchevaux. Tous les specta-
teurs firent une prière au Ciel , et le comte Roland fut lui-
même frappé d'étonnement.
Ils étaient restés si fermes sur les étriers, que leurs lances
se brisèrent. Renaud invoqua le Tout-Puissant, et le païen
ne se sentit pas moins de courage que lui. Tous deux, ils sai-
sirent la poignée de leur épée ; au lieu de révéler sa nais^
sance, l'inconnu tira la sienne du fourreau, s'élança, la
pointe haute , sur son père, et le frappa sur son casque.
Le feu et la flamme en jaillirent 3 la violence du coup et de
la douleur fit plier Renaud jusques sur le cou de Bayard (1),
puis il se redressa, tant étaient grands son courage et sa
force ! Il jeta sur son fils un regard de colère, et , flamberge (2)
à la main , il se précipita sur l'étranger, qui provoquait in-
cessamment ses coups (3). ! ' !
Alors l'étranger se dit : Je sais maintenant que ma mère
ne m'a point trompé ; mon père est vraiment le meilleur
chevalier du monde; mes coups ne menaceront plus ses jours,
je veux seulement voir si je ne pourrai résister à ses atta-
ques , et gagner quelque honneur de ma rencontre avec lui.
Il serra son épée, et poussa son bon destrier contre son père.
; ' ' • •
stantifs dans les chants populaires , et E forte fremetava et istridea ;
semble indiquer que les traditions d'une Che fe tremare el eore ad chi l'odea.
même poésie primitive s'étaient répan- Voyez sur l'histoire de Bayard le Ro-
dues partout. ma ns de Maugis , Les Quatre Filt Ay-
(1) Cheval de Renaud , dont le nom mon , et Schmidt , Anmerkungen çu
Tient probablement de boy , ou bayan ; Straparola , p. 270.
les poètes du moyen âge disaient cfu'il (2) Futberta ; Bojardo et l'Arioste Ja
était fée, et qu'il ne lui manquait que la nomment framberga; dans les romans
Sarole pour être un homme. Durante français, elle s'appelle floberge ou fro^
a Gualdo ajoute encore au merveil- berge.
leux ; on Ut dans le chant second de son (3) Nous ne sommes pas sûr de notre
Leandra, fol. 13, éd. de 1508 : interprétation.; voici les deux derniers
Quando Bayardo intese tal parole , yers :
L'aer fada tremare , la terra et î'acque ; Che con fusberta in man. feri lo strano
Paria che ne tremasse el cielo , el sole , Che richiamo m ocban aman amano.
Perho che quel caval per arte nacque.
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— 426 -r-
II fit rouler dans la poussière la tète de lion qtii ornait
son cimier (1), et découpa tout son bouclier en lanières (2) j
la terre était jonchée des mailles de sa cuirasse, et la galerie
de son casque était brisée. Dieu tout-puissant , s'écria Ro-
land, que seulement il ne tue pas mon cher cousin !
Ce payen-là est un noble guerrier ; oh ! que n'est-il notre
frère d'armes ! Je défierais tous les Sarrasins de résister à
son courage et à sa force. Renaud se précipita au galop dur
son fils, et levant son épée sur son casque : Mécréant félon,
lui criait-il, croyais-tu me traiter eomme mes amis ?
Alors il le frappa à la visière ét incelante de son casque.
Un nuage s'étendit sur les yeux de l'étranger, et il se pencha
sur la bride de son cheval ; puis il se raffermit dans les ar-
çons , saisit son épée à deux mains , se lève droit £ur ses
étriers, et s'avance sur Renaud en criant :
L'armet que tu arrachas à Mambrin (3) ne te sauvera pas
de la mort qui t'attend. Le juge du camp trembla pour
Renaud que l'effet ne suivît Iql menace ; et voyant la fureur
du payen, le fils de Pépin sentit aussi la crainte le gagner :
Grand Dieu, disait-il, que va-t-il advenir? Rien ne fatigue
le bras de ce mécréant , rien n'abaisse son orgueil.
Le coup s'abattit sur Renaud : il se crut frappé de la
foudre ; son casque résonna comme une cloche , et il perdit
connaissance j il se laissa aller sur son cheval , qu'il manqua
d'écraser dans sa chute (4) ; étendu sur son cou , il ne sait
plus s'il fait joui;, et Bayard l'emporte çà et là , au hasard (5).
Gharlemagne et sa suite , et les chevaliers du pavillon ,
s'écrièrent tous : Dieu tout-puissant ! Renaud serait-il défait
(1 ) Noos n'avons pu deviner le sens du du moyen Age , qui joue un grand rôle
Ters suivant : 4aaa \eDon Quixote, P. I , c. 21.
Marevigliose re carlo iûiperieri. (4) Peut-êlre , à la place de corpo ,
/a x T . j .• # — faut-il lire colpo, et alors le vers se rap-
rafe : lraduCll0n ^ ******* Porterait à Renaud.
m \. . . . . (5) Le sens noos a' fait supposer «t«e
Tutto •n*bandadeJ«)odel4gUaft. ^ éU|il rae abr étiation de pog-
(5) Àrmet fort célèbre dans la poésie giato.
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— 427 —
par uû homme seul (1)? H semble déjà mort. Le comte Ro-
land poussa un profond soupir, en disant: S'il meurt, c'en
est fait de l'entreprise des chrétiens, et oa ne trouvera ja-
mais son pareil.
Pendant ce temps Renaud s'était relevé ; il prend flam-
berge à deux mains, et, transporté d'une fureur infernale,
abandonne les rênes de son cheval. Le chevalier étranger le
voit accourir sur )ui ; son visage en a pâli : Arrête, arrête!
lui criait-il ; et le sénateur romain répétait ses cris.
Renaud ne s'arrêta pas ; son épée tomba sur le casque de
son fils, et fit voler son cercle d'or en éclats (2). Alors l'es-
poir revint an cœur de tous; ils se demandaient par quel
charme il avait pu recouvrer ses forces et frapper un coup
si violent. L'étranger dit : Que Mahomet me protège ! Et il
s'affaissa à moitié mort sur les arçons.
Quoiqu'il ne sache plus distinguer le jour de la, nuit, il
parle au valeureux Comte : Gher Renaud , ce serait folie ,
tu le sais , de ne pas demander à un payen s'il ne veut point
recevoir le baptême. Renaud lui répondit : Depuis 1er grand
coup que tu m'as asséné sur la tête, des bruits confus me
bourdonnent dans les oreilles et je n'ai pas encore recouvré
mes esprits. >
Eussent-ils été des bêtes féroces, les chrétiens n'auraient
pas désiré sa mort avec plus d'insistance. Renaud ne voit-il
pas de pavillon dans la plaine? Ne sait-il pas combien de
(1) Il y a dans notre exemplaire : A syrcfe of gold thereon stoode,
Uotti diffame per on sol barone. TÏ! Emperarour hadnoneso goode»
° Aboote Ihe syrcle for the noues
Noos ayons été obligé de deviner la Were sett many precyous sûmes.
P 6 " 8 * 6, Romance of tyr Guy .
(2) Che tutto el cerchio del oro uolare.
Si Ion requiert de tel vertu , L*usage d'orner ses armes était trop na-
Oue trestot lia porfendu turel chez des peuples qui aimaient la
Li aume , et lo cercle coupe. guerre, pourque nous l'attribuions à Tin- '
Mule sanxfrain, v. 825. fluence Scandinave ; nous nous bornerons
Lidusot.j. capel qui n'ert pas de à^dire qu'il était fort répandu dans le
_ A t , . . coton j Nord. Les historiens nous représentent
Entor avolt . J . cercle de Tuevre Rollon, galea auro miriBce compta, tri-
Homane du Chevalier a* OUne, Ms dSSfoL £ Hc j5 uô ,orica Dudo , 1 . H, ap.
sup.fr.no540 8 ,fol.W,vo,col.I,v.«. DnCbeine,p.71.
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nos chevaliers y sont prisonniers? Ils parlaient ainsi tout
d'une voix, et Charles disait au milieu de ses Pairs : Je rends
grâce à Dieu avec bien du plaisir , voilà que ce maudit
guerrier va mourir.
Pendant ce temps l'étranger se releva; sur-le-champ
Renaud se couvrit de son épée et lui en présenta la pointe:
Païen , criait-il , tout en fureur , cette fois-ci je ne te man-
querai pas. Alors, sans hésiter, le chevalier étranger s'ér
lança de son cheval et sauta à terre.
Puis il déboucla les courroies de son casque et dit : Si nous
ne sommes pas ici en pleine barbarie , vous aurez assez de
courtoisie pour ne pas refuser de m'embrasser. Renaud et
Roland le regardèrent ; il leur parut plutôt un ange qu'un
homme , et Roland jetant un coup d'oeil perçant à son cou-
sin : Mon Dieu , s'écria-t-il , comme il te ressemble (1) !
CÀRTHONN (2)è
, La nuit se passa dans les chants ; l'aurore se leva res-
plendissante de joie ; les monts se réfléchissaient sur la cim e
(1) Cet épisode n'est pas plus remar- peuple, et qu'elle ne se conserve par la
quable par ses pensées et Sa verve que tradition qu'à la condition de changer
par son style , mais il montre an nou- avec lai, la question est pour ainsi dire
veau progrès du sentiment de l'amour décidée à priori. Les poëmes publiés
paternel : ce n'est' plus le père qui con- sous le nom d'Ossian remontent aux
naît son fils, comme dans Hiltibraht et premiers temps poétiques des Gaël d'E-
Badubraht, c'est Guidon qui sait que cosse, et ne nous sont point parvenus tels
Renaud est son père. qu'ils ont été composés. Souvent on a
(2) Peu de questions littéraires ont voulu déterminer l'âge des poésies popu-
été plus vivement controversées que l'o- laîres par leur langue et par leurs idées,
iriginalité des poésies d'Ossian (par Blair, mais c'était une entreprise impossible.
Joh nson, Nicol , Shaw, Smith , Clark, Nous ne parlerons pas des interpola—
Cesarotti, Herder, Schunden, W. Scott, tions et des remanîmeuts , qui ajoutent
Mackensie, Sinclair, Laing, Patrik Gra- des. idées modernes à la tradition an-
ham, Adelung , Finn Magnussen, etc.); cienne , et l'expriment avec des mots
un patriotisme mal entendu, ou un esprit nouveaux; nous ne signalerons dans
de système plus étroit encore, y étaient celte note que des difficultés dont on ne
engagés, et les conclusions absolues que s'est pas rendu compte. Les langues qui
tous les critiques tiraient de quelques ne sont point fixées par des imprimés ou
faits incontestables les conduisaient êr- des manuscrits fort répandus ne compo-
galement à l'erreur. Pour nous , qui sent point, comme les autres , de nou-
croyons que la poésie.ne devient popu- veaux mots pour désigner Ks choses
laire que lorsqu'elle exprime la vie do nouvelles; elles étendent plutôt -la «-
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polie des vagues; la mer s'était parée de son plus bel azur,
elle abaissait ses flots devant le rocher qui dresse k l'horizon
gnification de ceux qui existaient déjà.
D'abord, ce n'est qu'une figure, mais elle
ne tarde pas a prendre un sens usuel, et
finit quelquefois par se substituer à la
signification primitive. La critique se
tromperait donc si elle foulait conclure
de quelques expressions le peu d'anti-
quité des vieux poêles ; il se peut qu'elles
aient depuis changé de sens , et soient,
au contraire, la preuve d'un âge très re-
culé. Les idées sont un critérium aussi
incertain; on est poëte parce qu'on a
des idées plus étendues, plus pures , plus
idéalet que ses contemporains, parce
qu'on est plus avancé qu'eux , et la cri-
tique n'a aucun moyen de tenir compte
de cette avance; elle juge le poëte par la
masse , elle est obligée de méconnaître
qu'il était poëte. Sans doute, cet incon-
vénient est moindre pour la poésie po-
pulaire, qui n'exprime que les idées gé-
nérales du peuple : c'est là sa nature et
son explication. Mais l'individualité du
poëte ne s'efface point d'une manière
absolue, elle se déploie dans une foule
de sentiments et de pensées de détail.
D'ailleurs , la connaissance de la civi-
lisation de ces temps , sans littérature
et sans écriture, où l'imagination d'une
nation se développe, ne peut être as-
sez précise ni même assez complète
pour autoriser à prononcer qu'une idée
ne saurait lui appartenir; les plus
fortes présomptions exigent encore une
réserve qui ne permet pas d'en faire
les bases d'un raisonnement. C'est par
d'autres moyens qu'il faut chercher la
vérité. On ne saurait douter, après le
témoignage de Tacite, que les Dardes
ne chantassent les héros de leur pays,
et ceux des poésies publiées par Mac-
pherson étaient célébrés dans de vieil-
les traditions. La première mention de
Fingal (Fionughal)" que nous connais-
sions est celle de Barbour, qui écrivait
de 1371 à 1390 : The Bruce, liv. III.
He said : melbynk Marchoky's son
Right as Gol Mak Morn wes won
To haiff Ira Fyngal his menye
Rycht sua ail bis fra us hes née.
Dans le Police ofHonour (1521 ),Gawen
Douglass cite, parmi les sujets de fictions
romantiques :
Greit Gow Mac Morn and Fin Mac Coul, and
how
They suUK>e Goddls in Ireland as men say.
L'évôque Carswell condamnait, en 1567,
« as Vain, tempting, lyiiig, wordly histo-
riés, concerning... warnors and cham-
pions, and Fion, the son of Gumhal. » La
manière dont les historiens en parlent
prouve que sa tradition était fort an-
cienne ; Lesly l'appelle « ingentis ma—
gnitudinis virum et tanquam ex veterum
gigantum stirpe exortum. » H. Boethius
va plus loin encore : a Septinum cubi-
tarum hominem fuisse narrant. » Ces
traditions avaient servi de base à une
foule de chansons qui se conservaient
dans les montagnes d'Ecosse : les adver-
saires les plus prononcés de Macpherson
le reconnaissent eux-mêmes. Buchanan,
Hiitory ofthe Buchanans and Scotiish
iumames, parle d'un Fion-Macoel sur
qui « diverse rude rhymes were retained
by thelrish and some of theHifchlanders;»
Lamg, History of Scotland , Dissertation
on the Ossian's poems, t. IV, p. 441.
Dans une lettre du 12 janvier 1762, War- %
burton dit , en termes formels : Several
fragments in thèse poems ( Macpherson's)
have been heard by living wilnesses,
sung to the harp, hoth in the Highlands
and in Ireland ; et l'Ecossais Hume, qui
ne croyait pas à l'authenticité d'Ossian,
écrivait, le 19 septembre 1763 : Nobo-
dy questions lhat there are traditional
poems in that part of the country (the
Highlands ) where the names of Ossian
and Fingal , and Oscar, and Gaul are
mentiopned in every st an za. Voyez les
résultats de l'enquête, à l'appendice du
Report of the Uighland Soctety on the
Âuthenticity of the OttianU poetnt.
Quant à Ossian (Oisian) , la popularité
de son nom est aussi incontestable ; il en
est fait mention dans un manuscrit irlan-
dais qui remonte au 13* ou au 14* siècle;
kdelung, Mithridatesyi. II, p. 125. Dans
un poëme découvert par Young, une bal-
lade irlandaise, et un dialogue mention-
né par Lloyd dans son Archœologia
(1 7OT) , il est mis en présence de saint
Patrice , qui vint en Irlande eu 435 ; et
le temps où ils vivaient était si différent
(au moins 500 et probablement 700 ans
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— 430 —
sa tète grise , et disparaissait sons l'écume. Du fond de IV
byme s'ëfeva un nuage : pa eût dit un vieillard sorti de
de différence), que cenepent être cpVtone
personnification de l'esprit chrétien et
de l'esprit payen. Ce n'est pas cependant
mie nous voulions affirmer l'existence
a'Ossian ; peut-être n'était-il qu'un re-
présentant de l'esprit .poétique des Scot,
quoique les nombreux détails sur sa fa-
mille et sur sa vie nous fassent plutôt
croire que sa réputation, son. rang, ses
malheurs, avaient popularisé son nom,
et que la tradition lui attribuait toutes
les poésies dont Fauteur n'était pas con-
nu (il est même remarquable qu'elle n'a
conservé que les noms de deux autres
poètes , Orran et Ulann (Ullin) , et en-
core n'en sait-elle rien de plus) ; mais
celte supposition donnerait plus de force
à notre opinion : une semblable person-
nification serait nécessairement fort an-
cienne. Au reste, les poésie* publiées sous
le nom d'Ossian ne sont probablement ni
* du même temps, ni delà même contrée;
le poëme de Tighmora semble plus an-
cien que celui de Fionnghal , et les ma-,
lériaux du recueil de Smith avaient sans
doute été réunis dans un pays plus mé-
ridional que les autres : l'idée de Dieu y
est bien plus sensible (il n'y a dans le li-
vre de M acpherson aucune autre puissan-
ce supérieure que les esprits qui parais-
sent sur les nuées et les héros morts ; il
cite seulement une divinité étrangère) ,
et les imitations bibliques, surtout celles
de Job , y sont plus frappantes ; voyez
NacMMge su Sulzert Théorie, t. VUI,
p. 411. Plusieurs écrivains ont fait re-
monter les poésies d'Ossian jusqu'au 3*
siècle , mais ils ne pouvaient avoir d'au-
tre raison que le désir d'y retrouver
quelques souvenirs de la lutte des Picts
contre les Romains. Les meilleurs criti-
ques ont pensé qu'elles avaient été com-
posées depuis les invasions des Scandi-
naves en Ecosse ( Fr. Sehlegel , Werke ,
t. X , p. 79 , etc. ; Chalmers , Caledonia,
t. IV, les suppose de 843 à 1087), et une
rimple lecture en fournirait des preuves
suffisantes : on y retrouve leurs mœurs ,
le nom de leur pays (Lochlin , la Norvé-
fe ) , et jusqu'à leur Dieu ; Loduiun est
videmment Othin ou Odin , appelé aussi
Lodur ; voyez le mémoire de If. Finn
Magnussen, ForrtgtitForklarinf over
nogh Heder af Ouian, mett veékom~
mende Scandinavie^ Bedmotd, ou nous
croyons cependant qu'il a trop sacrifié
au désir de trouver des rapprochements
nombreux. Au reste , îl ne serait pas im-
possible que les traditions des héros qui
avaient défendu l'indépendance nationak
se fussent rattachées à Fionnghal. Dans
la poésie populaire, l'Histoire tout en*
tière se résume dans quelques individua-
lités , et il y a dans le Livre Rouge (Lea-
bbar Dearg) de Clanvonald une ballade
sur la longévité des Fionns. Ou y voit
Gaul vivre plus de 500 ans; Ossian en
vit 400, et Fionnghal 520; Laing,
Bitlory of Scotland , t. IV, p. 445. Les
rapports entre les poèmes ossianiques et
la vieille poésie irlandaise ne prouvent
point que Macpherson l'ait imitée: ils
s'expliquent naturellement par l'établis-
sement des Scot dans la province d'Ar-
gyle , en 258 suivant Bede , Pinkerton ,
etc. , ou en 503 d'après Usher, îiloyd ,
O'Flaherty, été. Les deux peuples avaient
la même origine, les mêmes mœurs, et
parlaient la même langue; c'est en vain
que M. Skrene (dans The Higlanden of
Scotland) a voulu dernièrement renouve-
ler une thèse de quelques écrivains ou-
bliés , et montrer que les Picts des mon-
tagnes d'Ecosse n'avaient iamais.été sou-
mis par les Scot ; il lui a fallu repousse?
les autorités les plus incontestables , et
s'en rapporter à des opinions sans valeur.
Au reste, tous les doutes auraient dit
être dissipés par la publication des textes
galliques {by IheHighland Society, 1807).
Il nous semble impossible de prétendre
sérieusement qu'un inconnu s'est amusé
à traduire en langue erse l'anglais de
Macpherson \ beaucoup dé passages sont
plus beaux , le ton général est \ lus poé-
tique, de fréquentes tautologies indi-
quent que le poète se défiait de l'intelli-
gence de ses auditeurs , et l'incorrection .
du style , les bizarreries de la versifica-
tion, rendraient à elles seules une suppo-
sition bien invraisemblable. Ce n'est pas
cependant que nous croyons non plus à
l'antiquité des textes actuels: évidem-
ment des lacunes ont été comblées , des
idiotismes de localité corrigés , et des ar-
chaïsmes rajeunis à l'aide du travail de
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— 431 —
l'Océan. II ne marchait point comme marchent les hommes,
ses pieds ne se mouvaient pas sur les oirôes. Uit Uger fan-
Macpberson. Des philologues ont assuré
que la langue de son recueil diffère si
{profondément de celle d'un manuscrit de
a Bibliothèque royale de Londres (le Lea-
t>re tecon), qui ne remonte qu'au 15 e siè-
cle, cjue des variétés de dialecte n'en don-
neraient pasruaeexplicationjuuisante, et,
sans. avoir pu vérifier leur assertion,
nous lui accordons une confiance entière.
Quand des poèmes conservés unique-
ment pat la tradition ne sont pas assez
répandus pour fixer la langue , des re-
manîmenls continus y introduisent
bientôt toutes les modifications qu'elle
a reçues ; ils ne peuvent se transmettre
do bouche en bouche, et s'imprimer dans
la mémoire, <ju'en restant intelligibles.
L'arabe littéraire n'est resté pur que par-
ce qu'il était une langue morte dont une
foule de livres. classiques conservaient la
pureté ; les corruptions du peupler s'en
sont détachées et sont devenues L'arabe
vulgaire. Le seul (ait contraire que nous
connaissions est rapporté par Cortina et
Hugalde dans leur traduction espagnole
du Gesehiehte der spaniscfyen Dichtkunst
de Bouter week, notât, p. III. Ilg citent une
romance du Cid., écrite dans le 15* siè-
cle, que la tradition aurait conservée
dans sa langue primitive: mais ce fait
ne deviendrait significatif que s'il était
bien prouvé qu'elle né doit pas sa forme
actuelle à quelque patois de province, et
aux préoccupations involontaires des
archéologues qui l'ont écrite. Les cir-
constances ne seraient pas, d'ailleurs,
les mêmes 4 la tradition eût été bien
moins générale en Espagne, elle aurait pu
ainsi se conserver plus pure , et l'écriture
était déjà trop répandue au 13* siècle
pour qu'elle ne se soit pas renouvelée
Elusieurs fois en remontant à sa source.
* couleur locale et les vieilles mœurs
n ont pas été plus respectées dans les
poésies ossianiques. Il y avait autrefois
en .Ecosse des loups (Boethius, Hist. II ,
loi. 14: Lesly, Hut. , p. 18, etc.) et des
ours (d semble même qu'ils étaient passés
en proverbe, puisque Martial a dit :
Ifuda Calédonio sic pectora praebuit urso) j
malgré l'importance qu'un peuple, vivant
de la chasse, devait attacher à la des-
truction des animaux carnassiers, les hé-
ros dt>ssian nechassent quedes sangliers.
Comme tous les Celtes, les Scot étaient
blonds ou rouges*, et les poésies de Mac-
pherson leur donnent des cheveux noirs ;
ils se tatouaient et se peignaient en bleu
(avec le guaisdo ou guatum , le pastel s
Caesar, V t 14: Mêla, III, 6); la poly-
gamie et la polyandrie étaient dans leurs
usages (Dio , LXXII , 12 ) , et on ne re-
trouve rien de pareil dans les poèmes
ossianiques ; les mœurs y sont même
raffinées, et celte délicatesse semble
d autant plus étrange qu'en 1607 les
montagnards étaient encore de véritables
Barbares; Spoltiswood, Hist., p. 490
et passim. Il n'est pas jusqu'aux carac-
tères essentiels de tous ces poèmes qui ne
prouvent des remanîments modernes;
les pensées n'ont point la naïveté de la
poésie populaire ; , elles appartiennent
plutôt à un artiste, qui travaille ses idées,
qu'à un poète instinctif, qui chante sous
l inspiration du moment. Le sentiment
constant de mélancolie et de tristesse qui
s'y mêle indifféremment dans tous les
sujets ne peut se produire que dans une
civilisation avancée , après de nombreu-
ses déceptions, et des habitudes de ré-
flexion et de souffrance morale, incon-
nues à la vie sensuelle et tout extérieure
des Barbares. Le vague do tous les faits ,
souvent môme leur obscurité , sont en-
core plus opposés à l'esprit des poésies
primitives : leurs peintures sont toujours
saillantes, leurs récits toujours détaillés
et précis , parce que le sentiment vrai
qui les inspire reproduit les circonstan-
ces qui Font éveillé. Sans doute le prin-
cipe de ces caractères existait dans la
première rédaction : on le retrouve dans
le Beowulf, sur qui la poésie gallique
avait certainement exercé de Pinfiuence ;
mais il se sera treuvéquetque poëtedont
l'imagination, rendue plus mélancolique
et plus contemplative par les progrès du
temps et les événements de sa vie, aura
développé le germe; et , lorsqu'on songe
aux souffrances de la jeunesse de Mae-
pherson , aux décéptions de son amour-
propre, et à sa chèlive position de maî-
tre d'école* si inférieure à ses talents,
on ne peut s'empêcher de lui attribuer
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— 432 —
tôme accouru de l'Orient lé poussait à travers* les airs; il
s'arrêta sur le palais de Selma (1), et une pluie touge
comme du sang tomba sur la terre.
Le Roi comprit que cette funeste vision présageait la
mort de héros, il vint dans la salle des guerriers; sa toîgii
saisit le bouclier de Cumbal (2) , et son impénétrable ga-
rasse résonna sur sés épaules (3). Sur-le-champ les héros se
levèrent , les chefs l'entourèrent en silence; chacun de leurs
regards lisaitsur son front le retour des combats (4) ; la mort
Volait déjà autour de sa lance. Mille boucliers s'agitèrent ,
le tranchant bleuâtre de mille épées flamboya dans la salle
de Selma, et le hurlenjent étouffé des chiens répondit a uc li-
ce» développements de préférence a tout
antre ; et , ce qui donne à cette opinion
une autorité véritable , c'est qu'on re-
treuve tous les mêmes caractères dans
ses poésies originales : The Poems of
Ouïan , with notes by Laing * t. II , p.
445-634. Miss Brooke a publié dans son
recueil ( Reliques oflrishpoetry,j>. 2Ç5)
un poëme sur le même sujet que Car-
thonn; mais, malgré notre ignorance
presque complète de l'irlandais , nous ne
cfovons pas qn'il puisse être fort ancien.
Conloch refuse de dire son nom à Cu-
thulïin, son père : c'était, comme nous
l'avons vu , un très vieux préjugé que la
superstition avait introduit en Scandi-
navie; mais dans le temps de cette ver-
won il n'existait plus, on ne le connais-
sait même pas ; et, pour expliquer ce qui
lui semblait une bizarrerie , le poëte à
supposé que CuthuUih avait recomman-
dé à Âife d'apprendre à leur fils à ne
céder la droite à personne , à ne refuser
jamais un combat , et h cacher toujours
son nom à. ses ennemis. 11 nous semble
fort probable que Carthonn et Conlbch
sont deux versions de la même tradition ;
deux, autres poèmes sur le même sujet
(ap. M. Brooke , p. 24, et Smith , p. 158)
prouvent combien il était populaire. No-
tre traduction a été faite sur le texte çal-
lique ; le but que nous nous proposions
nous a obligé de ne 'commencer qu'au
▼ers 202 : t
Cbaidh an oiche thairis am fbnn , etc.
(1) Macphersoii lui a conservé son
nom ; les ballades irlandaises rappellent
Âlmhuin, Allen en- Irlande.
(2) Cornai dans Macpherson ; c'est le
père-de Tionnghail.
(5)- Lès premières cuirasses étaient de
cuir et ne résonnaient pas ;.poûr les fai-
re en acier, il fallut que la fabrication
des métaux eût fait de grands progrès;
aussi a-t-on vu dans cette expression
la preuve d'une origine récente. Mais
nous croyons qu'on- a pris trop à la let-
tre .une image poétique':
J)ant tinHus^afeai clipeique résultant
fPaUhariuë, v. 828.
Ou trouve plusieurs fois dans Abbo,
scutatonànt, \. II, v. $13 , étç.;et l'on sait
d'ailleurs que le bouclier d'Ajax était
Xa>5Csov, Iliad., 1. VU, vJ 220; nous
ne parlons pas de celui d'Achille , parce
qu'il était l'ouvrage d'un Dieu ; mais il
prouve au moins que , du temps des Ho-
mérides , ou avait le sentiment de ce que
l'on pouvait attendre de la métallurgie.
(4) Comme on a déjà pu le voir, la
poésie erse se, plaît à entasser des expres-
sions pittoresques , même quand, elles
n'ajoutent rien, ni k la pensée, ni à sou
expression : nous n'avons pas traduit
fuàr-ghleann an fharroich: Nous de-
vons dire aussi que la grande clarté
qu'affecte notre langue nous a goûtent
obligé de briser les phrases et d'ajouter
des verbes.
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— 433 —
quetis des armes frémissantes. Pas un mot, pas un cri , ne
sortit d'une seule bouche; tous les yeux restèrent attentifs
à l'épèe et au visage du Roi. Tendant sa lance en avant :
Fils du Morbhenn (1), s'êcria-t-il, race féconde en héros >
ce n'est pas l'heure des chants et des banquets ; voici qu'une
sanglante bataille s'approche. Déjà la mort étend ses ténè-
bres sur les vallées. Le fantôme vaporeux qu'on dit veiller
sur moi m y a signalé des ennemis sur la mer (2); quand il
s'élève ainsi du fond des flots, c'est l'annonce d'un grand
danger pour les guerriers. Que chaque main s'arme d'une
lance du bois le plus dur ; qu'à chaque ceinturon pende une
êpée au tranchant acéré; qu'un casque bronzé couronne
toutes les tètes, et que la cuirasse étincelle sur la poitrine
de tous les feux du ciel. La guerre s'amasse à l'horizon com-
me un orage; bientôt on entendra les cris glacés de l'a-
gonie.
Le Roi sortit du palais, et les guerriers Je suivirent : ainsi
l'éclair annonce aux malheureux rioehers le nuage qui pprte
en ses flancs la foudre et la tempêté. Les héros s'arrêtèrent
sur les bruyères du mont Gona. Les jeunes filles au sein de
neige regardaient leurs rangs plus pressés que les arbres
d'un taillis, elles voyaient la mort planer sur les compagnons
de leur enfance fleurs regards pleins d'inquiétude s'abais-
saient lentement sur la mer, que l'écume blanchissait au loin
comme des voiles : indifférentes alors à la gloire des héros,
une larme mouillait leurs joues , qui ne connaissaient pas la
M) Morven. toriale^ 1. VI, p. 195. La version de
(2) On attribua souvent, pendant le Gower est différente; il dit, Confessio
moyen âge, à quelque puissante mysjé- Aman lis, 1. V, fol. 94 :
rieuse des informations qu'on ne devait «l. « , * . v> w
diplomatique : le peuple de Rome croyait, A mJ|de oT his »i ergie
au 13 e siècle , que Virgile avait fait des And sette il in the tawnes eie,
statues magiques qui avertissaient le Of marbre on a pHlar without,
Sénat de toutes les attaques que l'on Thatthei bethyjte mile aboute,
méditait contre la République; Mont- By daie and eke aJsq .by uight,
faucon, Diartum IMcum , 'p. 283; ^^SJS^^iS^-
Vincentius Bellovacensis, Spéculum Hit- Her ennem,es > lfan y were '
28
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— 434 —
feinte. Le soteil se leva sur l'Océan ; une flotte épaisse s'éten-
dait sur les flots ; ainsi qu'un nuage , ses rapides, soldats se
répandirent hardiment sur la plage. Metète du chef s'élevait
au dessus de* guerriers comme celle d'un cerf dans un trou-
peau de biches 3 l'or et l'argent brillaient sur son bouclier
bombé. Le, roi deslan«es(l) était robuste et beau ; il gravit
le mont Selma ; ses compagnons le suivaient par milliers
dans la plaine.. . '
Va, Uliin, va porter des. paroles de paix àu chef des
épées ; dis- l^ii q,ue -nous sommes puissant dans les combats,
et que les ^eçrbres^de nos.ennemis sont nombreuses dans les
airs ; dis : lui que la renommée n'a jamais manqué à nos
compagnons , et que nos vastes sàRes sont ouvertes aux ban*
quels de l'hospitalité. Les plus hardis étrangers montrent
avec joie à leurs enfante les armes que ,noûs avons échan-
gées avec eux (2) ; il n'est pas de terre si lointaine où les
amis jjuMbrbhean ne puissent espérer des amis. Le bruit
de nos exploits' a retenti *à travers lè monde ; quand l'écho
redisait notre gloire ,Jes rois tremblaient au milieu de leurs
années.
UUiq partit avec les paroles de paix. Fiônnghal attendit
son retour appuyé* sur sa lance ; il vif l'ennemi couvrir les
campagnes ï Sois béni mille fois , fil&de la terre étrangère !
s'écria le roi des guerriers ; tu foulçs le rivage d'un pas iw-
trépide et majestueux; ton épée resplendit à ton côté ainsi
qu'un rayon du soleil levant ; la lune , quand elle apparaît à
l'horizon , n'est pas plus vaste que ton bouclier. Ta joue ro-
sée porte encore le duvet de la jeunesse ; tes cheveux-soyeux
s'arrondissent en boucles sur ton front , et peut-être vas-tu
tomber comme un arbre , sans entendre retentir le bruit £e
(1) C'est une expression fort commune se trouvent dan» l'Iliade , 1. VI , y. 230*:
dans la poésie erse : righ «un tleagh ,
rtghnan lann. ^ ■ tK r » a»
(2) Le jhêroe usage et sofa explication yvwaiv, ott £stvot iraT/>e^oi sv^ofie»
tfoct.
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— 438 —
ta chute. En regardant onduler les vagues, la fille de l'étran-
ger sera saisie d'une sombre doulèur ; l'enfant qui aperce-
vra au loin une votte blanchir s'écriera : Voici le roi de la
cité des guerriers ! et des larmes tomberont dés yeux rouges
de ta mère , parce que tu dormiras dans les flancs des mon-
tagnes du Morbbenn. * *
Telles furent les paroles du Roi. Quand Utlin fut arrivé
devant Carthonn , le prince des braves, il jeta sa lance sur
le gazon , et modula lentement des paroles d'hospitalité et
tle paix. Viens t'asseoir au banquet de FionngBfal , intrépide
enfant des vagues ; viens. t*as§eoir au banquet du roi des
montagnes , ou la victoire ne suivra pas ton épée, Les om-
bres de nos ennemis sont nombreuses , jeune homme ; la
gloire des fils du Morbbenn ét de leurs lamis s'est étendue
au loin. Regarde autour de toi , Carthonn , tu y verras bien
des monceaux de terre sans verdure , bien des pierres re-
couvertes de mousse, et des bancs de gazon qui sonnent creux
sous le pied; les ennemis deFionnghal sont couchés dans leur
tombeau : c'était des étrangers que la?rame avait amenés ,
comme toi , à travers les mers.
Barde du Morbbenn, répondit Csfrthonn, crois-tu parler
au simulacre d'un guerrier ? As-Ju vu mon visage se couvrir
d'une soudaine pâleur, loi qui apportes des paroles de paix
sur un champ de bataille ? Penses-tu que mon courâge va
s*êvanouir comme Nombres de tes récits? Ma main a con-
quis aussi quelque gloire dans les combats ; l'écho connaît
déjà maf renommée. Va chanter tes vers aux guerriers dont
le bras fléchit sous le poids de leur lance ! Ceirtc-là céderont
peut-être au héros Fioiftighal ! Quant àïnoi , Barde , je n'ai
pas vu tpmber Balclutha(l) pour m'asseoir sur ses cendres
sans songer à là vengeance. Redis ma réponse au fils de
Gumhal , de ce Gumhal qui porta l'incendie dans le£ murs de
(1) La ville 'de la Clyde , aujourd'hui rocher de la Clyde, et Adomhan , Petrë-
DumfcartonY'&ede l'appelle 4W»itl*l le cloith.
i
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— 436 —
Clutha, dans la demeure de mes ancêtres , qui s'élçvaU sur
un roc escarpé baigné par les flots (1). J'étais enfant alors,
et ne comprenais pas pourquoi lés jeunes filles .pleuraient.
J'aimais à voir les colonnes de fumée s'élever au dessus des
toits ; souvent je me retournais et les regardais %vec joie ,
quand mes amis fuyaient sur la montagne. Mais lorsque les
années de ma jeunesse furent venues , je vis la mousse sur
les ruines de mon foyer ; mes soupirs s'élevèrent avec le
matin , et mes larmes descendirent avec la nuit. Je me di-
sais dans ma pensée : Ne pourrai-je donc combattre les en-
fants de mes ennemis ? Oh !. je les combattrai , Barde ; j&sens
à ma haine la forcé de mon bras (2) :
Ses guerriers se serrèrent autour de lui ; d'un même
mouvement ils tirèrent tous leur épée étincelante. Carthonn
paraissait au milieu comme une colonne de feu ; une larme
débordait sa paupière * car il se rappelait la chute de Bal-
clutha. Puis l'orgueil ramassé dans son âme se leva; il jeta
un regard de colère sur la colline où brillaient couverts de
leurs armes les héros du Morbhenn ; sa lancé trembla dans
sa main , et , se penchant en avant , il sembla menacer le
Roi. \
Irài-je, pensait Fionnghal , irai-je déjà attaquer ce jeune
homme ? l'arrèterai-je au milieu de sa course , avant que sa
gloire ait grandi? Peut-être quelque barde dirait-il, en
voyant la tombe de Garthonn ; Fionnghal conduisit lui-
même ses guerriers au combat avant que Garthonn tombât.
Non , Barde des temps à vçnir, tu ne terniras pas la gloire
de FipnnghaF; mes héros descendront seuls dans la plaine ;
Fionnghal regardera la bataille ; si 4' étranger triomphe, je
ramasserai ma force et m'élancerai comme le torrent mu-
gissant du Cona(3). Qui de mes. chefs veut combattre le fils
(1) Le texte gallique s'arrête ici; nous (2) Il y a dans le texte : I feel the
ayons été forcé de traduire l'imitation strength of dit soal.
de Macpherson. (G)Àujourd hui Glencoen.
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— 437 —
de l'Océan? Ses guerriers sont nooïbreux sur te ptegé „ et sa
lancé de |rèae est forte.
Cathull se leva 5 CathuH , dans la force de l'âge , le fils da
robuste Hormar. Trois cents jeunes gens le suivent, tous
enfants de sa tërre natalé. Son bràs fût faible contre Car-
thonn; il tomba, et ses compagnons fuirent. Conall recom-
mence' la mêlée ; mais sa lourde lance se rompt ; il gît en-
chaîné sur De champ de bataille. Carthonn poursuit ses
guerriers.
Gleasamor (1), dit le roi du Morbhenn , où est la lance de
tes exploits ? Peux-tu voir Conall enchaîné , ton ami €onall ,
grandi cemme : toi sur tes bordb du Lora ? Lève-toi tout re-
splendissant d'acier, compagnon du vàifiant Cùmhai ! Que la
jeunesse de Balclutha sente la force des enfants du Mor-
bhenn,! Gleasamor se leva, couvert d'acier ; il secoua sa tête
grise , assura son bouclier à son bras , et s'avança avec tout
l'orgueil du courage.
Carthonn s'était arrêté sur un rocher. H vit accourir le
héros ; il aimait la, joie terrible de son visage et la force qu'if
déployait sous le? rides/de l'âge. Lèveraf-je , disait-il; cette
lance qui ne frappe jamais un ennemi en vain (2) , -ou èpâr-
gnerâi-je sa vie pat* des paroles de paix ? Il reste fier sous le faix
de la vieillesse; M plaît encore dans le déclin de ses années.
Peut-êtré est-ce l'époux de Maona (3), le père de Carthonn ,
que sa mére enfanta dans la fuite (4). On m'a dit souvent qu'il
habitait sur 4a rive sonore' du Lora.
Ainsi parlait Carthonn , quand Gleasamor arriva , et éleva
sa lànt'e. Le jeune héros la reçut sur son bouclier (5), et lui
adressa dès paroles de paix. Guerrier à la chevelure blan^
"(I) Clessammor dans TVIacpherPan. -Ç]fdn rie trouve pas ici la hache d'ar- .
Ji) Dans la. version irlandaise, c'est" le N mes, èsseda, avec laquelle se battaient
përe. (Çuthullin) , dont la lance, (gathï- -ordinairement lés Calédoniens ; Dio Cas-
ai**^), comme celle de Céphale, ne frap- sîus, LXX.VI , 12. Dans les poésies irlan-
pair jamais qu'une fois'. daises, au contraire, les héros se servent
(3yMoïna. souvent du tuath calha, quoique la lance
(4) Car-borne, dit Macpherson. leur soit aussi familière.
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— m —
obe , n'est-il point de jeune homme pour brandir 1* lance?
N'as-tu pas un fils qui puisse te couvrir de soç bouclier et
mesurer son bras avec le mien ? L'épouse de Ion amour
n'est-elle plus , ou pleure-t-elle sur les tombeaux de tes fils?
T'assieds-tu parmi les rois des hommes? QueHe sera la gloire
de mon épée si tu tombes sous ses coups?
Elle serait grande, jeune présomptueux , répondit Clea-
samor à la tète élevée ; j'ai été renommé dans -les combats,
mais je n'ai jamais dit mon nom à un ennemi (1). Cède-moi
là victoire , fils de la terre étrangère , tu sauras alors, que
les traces de mon épée sont restées sur plus d'un champ de
bataille. Je ne l'ai jamais cédée , s'écria Cârthonn dans un
noble orgueil. Moi aussi j'ai combattu, dans la mêlée ; l'a-
venir ne manquera pas à ma gloire. Ne méprise point mon
courage, chef de nombreux guerriers ; ma lance et mon
bras sout.forts. Retire-toi dans les rangs de tes amis, et laisse
combattre de plus jeunes héros. Pourquoi m'outrages-tu ?
répondit Gleasamor une larme sur la joue; l'âge ne fait
point trembler ma main ; je sais encore lever mon épée.
Moi , fuir sous les yeux de'Fionnglial , fuir sous les yeux du
héros-qué j'aime ! Fils de l'étranger, je n'ai jamais fui ; lève
ta lance sur ma poitrine.
Ils combattirent tomme deux vents opposés qui luttent
pour aplanir les vagues. La lance de Garthonn égarait ses
coups ; il ne voyait daûs cet ennemi que l'époux de Maona.
Il rompit enjeux la lance brunie de Gleasamor, et lui «arra-
cha sa flamboyante épée ; mais , comme il enchaînait le. vieil-
lard , le vieillard tira le poignard de ses pères j il vit te flanc
de son ennemi découvert , et y creusa une blessure.
Fionnghal aperçut Gleasamor terrassé, et sa marche fit re-
tentir ses armes. Â son aspect l'armée s'arrêta en silence ;
tous les regards étaient fixés sur lui. Il accourut comme le
sourd mugissement des tempêtes qui précède le déchahie-
(1) V. ci-dessus, p. 418, note 5.
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— 409 —
ment des vents ; le chasseur l'entend dans la vallée et s'abrite
sous la voûte des rochers. Carthonn l'attendit de pied fer-
me. Le sang ruisselait de son côté. Il vit accourir le Roi , et
ses espérances de gloire grandirent. Mais sa joue était pâle ,
ses cheveux flottaient en désordre , sa tête tremblait sous
son casque , les forces de Carthonn défaillirent , mais son
âme resta ferme.
Le fils de Cumhal aperçut le sang du héros , il arrêta le
coup de sa lance. Prince des épées , lui dit-il, ton sang coule ;
cède à la destinée. Tu as été puissant dans la bataille ; ta re-
nommée ne se flétrira jamais. Es-tu le roi dont la gloire s'é-
tend si loin , répliqua Carthonn? Es-tu cet astre de mort qui
épouvante les puissances de la terre ? Mais pourquoi le de-
mander? Tu es comme la cascade de là montagne , aussi im-
pétueux dans ta marche qu'un torrent , aussi rapide que
l'aigle des airs. Ah ! que n'ai-je assez vécu pour te combat-
ire ! ma gloire retentirait dans des chants immortels ; le
chasseur dirait , en voyant ma tombe : Il a combattu le
puissant Fionnghal ; mais Carthonn meurt inconnu , il a
épuisé sa force sur le faible.
Non , tu ne mourras point inconnu , reprit le roi de l'om-
breux Morbhenn ; mes bardes sont nombreux , ô Carthonn ;
leurs chants traverseront l'avenir. Les enfants des siècles
futurs entendront la gloire de Carthonn , quand , assis au-
tour d'un chêne brûlant , ils passeront la nuit à chanter les
temps passés. Le chasseur, couché sur la bruyère , entendra
leurs accents dans la brise ; alors , levant les yeux , il regar-
dera le rocher où tomba Carthonn ; il se retournera vers
son fils et lui montrera le champ de sa dernière bataille : Là
combattit le vaillant roi de Balclutha ; il se précipitait sur les
rangs ennemis avec la force de mille torrents.
La joie reparut sur le visage de Carthonn 5 il leva ses yeux
appesantis, et donna son épée à Fionnghal; il veut que ,
suspendue aux murs de la salle , elle conserve dans la terre
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— 440 —
cessa clans toute 1 arène ; le barde avait chanté l'hymne de
la paix. Les chefs se rassemblèrent autour du guerrier ex-
pirant; ils l'écoutaient plongés dans la tristesse ; ils se pen-
chaient silencieusement sur leurs lances pendant les derniè-
res paroles du roi de Balclutha. Le vent gémissait dans ses
cheveux , et sa voix était lugubre et lente.
Roi du Morbhenn, dit Carthonn , je péris au milieu de
ma course; une tombe étrangère reçoit à la fleur de l'âge
le dernier descendant de Reuthamir. La désolation habite
Balclutha; la nuit de la douleur enveloppe Crathmo. Puis-
ses-tu seulement garder nia mémoire sur les bords du Lora,
où vécurent mes pères î Peut-être l'époux de Jttaona aura-
t-il une larme pour la mort de son malheureux Carthonn.
Ces paroles allèrent au cœur de Cleasàmôr ; îl tomba en si-
lence sur le cadavre de son fils. L'armée restait autour dans
la stupeur ; aucune voix ne résonnait sur la plaine. La nuit
vint; la lune, en se levant, éclaira ce champ d'horreur;
mais l'armée resta immobile , comme le bois silenci
couronne la cime du Gormal, quand se tait le sifflemei
vents , et que la morne automne s* est étendue sur. la
RUSTEM ET SQHRAB (2).
Quand le soleil du matin. eut déchiré leg voiles noirsida
ciel , Qaus paya la solde à ses soldats ; cent mille vinrent la
(4) 'Smith a publié un au*re poème vers 950 (Tan 329 de Pbe<!scbir. suivant
erse Sur un sujet" semblable ; c'est Ca- M. Mohl, Libre des Rois , t. xxn).
thula, roi d'Innis-orc (Orkney) , qui tué II' était. "fils de SchçreFschah , jardinier,
son fils Conloch : de Suri Ben Moas, et «dut son surnom,
Mar bhpisge greine sajgheamhri douceur de ses ver s ^j**?*"
'S ë ruitlrna dheann air raon Leana /etc.. la àii , maié à.la beauté des jardins qoe
sean Dana le Ohietn, p*158. cultivait son père y il vient de \y*^^y^.
Evidemment c'est la tradition irlandaise ; • paradis. hèSchah Nameh (Livre des Rois)
les noms ne sont pas même changés! -.' est' une histoire épique de la Perse. Défi-*
(2) Episode du Schah Nqmeh, poëme' le «6 e siècle, Nuscnirvan en avait faitre»-
persan,par Ischak Ahou'lkasimFirdusi: cueillir lés màtériaux dans toutes les
Firdusi naquit .à Tus , dans le Khorasan, ' provinces de son empire (Macan 9 Sehah^
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— 441 —
recevoir, couverts de la cotte de mailles et du bouclier; la
terre disparaissait sous les chevaux et les éléphants. L'armée
nàmeh , préf. persanire , p. 11) ; ils fu-
rent réunis dans une chronique intitulée
Baslan Nameh , sous Jezdedscberd III ,
le dernier des princes Sassanides, et
plusieurs «mires Çuèbres en composé-
es \der Sch&nen Redekilnste Per siens ,
p. 50. Quoique le moins oriental de tous
les poètes persans ,-Firdusi n'en partage
pas moins tous leurs défauts : sa pensée
est t rop chargée d'ornements, et son slyle
rent aussi un corps d'histoire; Thà6ari\ touche à l'enflure ; on y reconnaît une
t. 1 , p. 4, éd. de M. Dubeux. Avant imagination éclatante , mais c'est l'éclat
Firdusi, Danischver en avait fait un poë- uniforme d'un transparent où tout nage
me pehlvi , sous Je litre de Kodahi Na- indistinctement dans la lumière , et on y
meh (le Livre ancien), et trois poètes per- trouve peu d'énergie , peu de grâce, et
sans [l'avaient pris également pour le encore moins de profondeur j peut-être
sujet de leurs vers : le Sir-al-Malereq cependant l'histoire de Sohrab est- elle
(Pflistoirè des Rois), par jbn al Mokaffa, une exception, .la douleur de Teminah
le Schah Nameh-al-Kodahi ( Panciéh et de Rustem nous semble à la fois na-*
Livre dés Rois ), par Âli le poète, et le
Schah Nameh', comme l'ouvrage de Fir-
diisi , par AbuJMansur. Plusieurs parties
remontent même à une antiquité encore
S lus reculée, car un auteur arménien
u 5 e siècle, Moses Chorenensis, nous ap-
prend que de son tempsles traditions de
Rustem existaient déjà sous la forme
qu'elles ont conservée depuis; p, 96,
éd . de Whiston (nous empruntons cette
indication à, M. Mohl, 1. c.) L'épisode
de Sohrab était lui-même une tradition
populaire j' Firdusi dit en commençant :
Je conte une histoire tirée d'un ancien
récit que je tiens de la bouche d'un
Dih
tùrelle'et profonde, La biographie de Fir-
dusi a été écrite par Davlechats, et tra-
duite en partie par M- Silvestre de Sacy,
dans les Notices et extraits des 3/anw—
scrits , t. IV , p. 230 ; une autre notice
parDschami se trouve dans YÀnthologia
Persica de Vienne. Nous n'avons pas eu
à notre disposition l'édition que M. Mohl
vient de publier à Londres; nous nous
sommes servi du texte de Turner Macan
(Calcutta , 1829) , de celui que M. At-
kinson a donné à l'appendice de Sohrab
(.Calcutta , 1814), d'après les manuscrits
de M. Lumsdeu, et d'un manuscrit d^une
date assez récente ; mais notre connais-
sance fort incomplète du persan nous
a forcé de recourir plus d'une fois à
VHeldenbuch von Iran de Gôrres, à la
traduction abrégée publiée par M. Keighl-
3 an. Les flihq an formaient une espè* ley, Taies and p'opular 'Fictions , p,
e noblesse terrienne , appelée par sa 134 ,
position stable, et le rôle qui lui appar
tenait dans l'histoire du pays , à rester
dépositaire des anciennes traditions. Un
poète contemporain de Firdusi , Ànssari ,
niort eu 1029, avait chanté avant, lui
l'histoire de Sohrab, dans le Barzu Na-
meh , et le même sujet , le combat d'un
père contre sou fils, qu'il ne connaît pas,
se retrouve dans le Dschihangir Nameh.
Firdusi mourut à Tus, en 1030, et a
conservé la réputation du plus grand
poète de {a Perse. M, de Hammer a dit
et à la version métrique du dialo-
gue de Hedschir, par AI. de Hammer.
La traduction de M. Mohl s'arrête au
991 e distique, à la fin des guerres dn
Mazenderan , et nous n'avons pu nous
procurer l'a Notice sur le Schah Nameh,
publiée à Vienne , en 181 1 , par M. Wal-
lenburg , où plusieurs morceaux (nous
ne savons lesquels) ont été traduits en
français. M. Silvestre de Sacy a pris plu-
sieurs années l'épisode de Rustem pour
texte de ses leçons ; mais nous n'avons
r»y^ >« rciw m. ne pamiuer a un pas ete assez heureux pour tes suivre ,
de lui, avec une exagération tout orien- et les manuscrits qu'il a ligués à la Ri-
taie : .Poésie .und Historié sind die uner
schulterlichen Pfeiler seines, ewigen
Rubms , die Herculessaulen in die sein
blipthèque du Roi ne sont pas encore ac-
cessibles au public. Il y a parmi les ma-
nuscrits de la Bibliothèque ( n° 72) une
traduction en prose turque de l'épisode
.s espérions pouvoir
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— 448 —
se reposa deux jows (1) ; pois ette marcha d'étape en étape,
et ne s'arrêta que devant Sebid. Dè&cpie Sohrab (2) set qu'elle
paraissait , il monta sur la muraille pour la voir. A l'aspect
de cette plaine fourmillant d'ennemis, son courage s'abattit $
il soupira et dit à Humain: Cette innombrat^ *r*ée aie
troublé la pensée $ n'aperçois-tu pas un guerrier, de haute
taille qui porte une lourde massue ? Mais il ne ^abandonna
point à Sa tristesse ; il descendit , et demanda du Tin. Alors
les soldats de l'Iran plantèrent leurs tentes aux portés de la
forteresse;
A la tombée du jour, Rustem , serré' dans son ceinturon
de bataille , vint demander à Qàus de quitter sa cotte de
mailles et son cfesque ; H voulait reconnaître le chef étranger
et les grands de son armée. Le-sehah accéda à ses désirs ,
et Rustem, cacbé sous le vêtement d'un Turc , pénétra dans
la forteresse comme un lion dans un troupeau de chevreuils.
Il s'avança, guidé par les bruits joyeux d'un festin , et Vit
Sohrab dans sa puissance. A sa droite était Zendeh Resm ;
consulter avec fruit r nais , .-comme la lui-même ne s'en sert que rarement, dans
plupart des travaux des écrivains orienr quoique* mot § venus mf lent ftttome , et
taux, c'est une paraphrase arbitraire, il est évident qu'ils ué pouvaient se trou-
plutôt qu'une traduction ; ainsi ,- par ver dans Tes Items propre* tesplus anciens
exemple, on lit au milieu du dialogue de l'histoire personne,. Ainsi nous avons
de Hedschir : « Il n'y a rien dans le mon- rejeté | e j (kaf) , et l'avons remplacé par
de de plus beau que la droiture; que ce . * <-, * . ' * . , . .
sait donc là votre unique étude; mon q«« »« prononciation douce
Cher lecteur »; et plus loin : « Je vous du C devant l'E et I I nous a fait rénove
supplie, grand Dieu , pour l'amour de la P« le Q. Nous ne nous sommes permis
sincérité et de la droiture , faites qu'é- aucune note philologique ; il aurait fallu
tant entré dans ce chemin sacré , je ne discuter les différents textes et traiter
m*en écarte jamais. » Quant au* tra- des questions grammaticales , entière^
ductions en vers anglais d'Atkinson m«at étrangères à notre bat.
(nous ne connaissons pas l'édition cor- (1) Nous né sommes, pas sur de notre
rigée de 1832) et de W eston ( London ; ' interprétation ; Gories a traduit : Zwei
181$), et au poëme de Rùckert , Rôtie* Rasten binaus zog sich das Lager. M.
und Suhrab ( Erlangen , . 1836 ) , ils ne Keightley a passé ce vers x amsi que
peuvent avoir aucune* prétention a* une' beaucoup d'autres,
exactitude même approximative. L'or- (2) Il était -fit» de ftustem, et de Terni-
nous préoccuper de leur son ; seulement- <ne lui demandât son Sis , elle lui savait
noua avons cru devoir rejeter les huit fait dire qu'eHe était accouchée d'une
cajaetèrwropniaVésaaxÀrabesjJfcd^
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— M3 —
Human et Barman étaient assis à sa gauche ; cent Turcs l'en-
vironnaient , et des esclaves attendaient ses ordres devant
son siège. Toutes les voix le célébraient , et Rustem s'arrêta
long-temps dans l'ombre à le regarder ; mais , maigre son
déguisement , il n'y avait dans l'armée du Turkhestan au -
cun guerrier qui lui ressemblât. Zendeh Resm se leva 5 il
sortit de la salle, et aperçut le héros. Il vint à lui : Quels
sont ton rang et ton nom ? lui dit-il. Réponds, et viens nous
montrer tes traits à la lumière. Rustem le frappa de son
poing, et se retira à la hâte. Zendeh Resm tomba comme
un cadavre ; il n'y avait plus pour lui ni festin ni vie, car
Dieu avait écrit dans ses décrets que Rustem tuerait lui-
même son fils. Au moment où Sohrab s'élançait sur son che-
val, sa mère appela Zendeh Resm; c'était le fils du schah
de Samengan , et il avait vu jadis Rustem dans le temps de
leurs fiançailles : Approche , mon frère , lui dit-elle \ ton in-
telligence est éclatante; accompagne ce jeune homme dans
l'Iran , où il va chercher la vengeance ; si l'armée est pres-
sée un jour de bataille , tu montreras au fils où sera son
père.
Après que Rustem l'eut ainsi tué d'un coup de poing, un
long temps s écoula , et personne ne savait cé qui s'était
passé ; 00 le voyait cauché , et on croyait qu'il reposait. La
nuit avançait , et il ne revenait point; enfin Sohrab le de-
manda. Un esclave alla le chercher ; il le trouva étendu sans
vie, et retourna l'annoncer à son maître. Il se leva préci-
pitamment , accourut avec des lumières et des serviteurs ,
et le trouva mort dans la poussière. Le héros en fut aussi
stupéfait qu'affligé; il réunit les chefs , et leur dit : Que per-
sonne hè dorme cette nuit ^ un loup est entré dans la ber-
gerie ; il a trompé les chiens et les gardiens. Puis s'adressant
à Human . Si Dieu est avec moi , j'espère hien veager sa
mort. Alors il rentra dans la salle du banquet , et ordonna
de noyer tous les chagrins dans le vin.
£n retournant à son camp, Rustem rencontra Giv, qui
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veillait à là sûreté de l'armée. Quand il vtt s'&pproeher lé
Sans-Tache (1) , il tira son èpée , le défla à haute voix , et
se prépara au combat. Ru stem le reconnut ; il se prità rire,
et jeta son cri dé guêtre. Alors Giv «'avança tout, étonné ,
et lui demanda pourquoi il errait ainsi , à pléd,, dans l'obs-
curité de la nuit. Kustetà lui raconta ©e qu'il avait, fait :
le guerrier loua hautement son courage , et ils burent en-
semble le reste de la nuit.
Lorsque le soleil déploya son éclatante chevelure , et que
la lumière resplendit sijr le Commet dés montagnes , Sohrab
s'arma et monta Sur sôn cheval j couleur dé pierre*. Il ordonna
qu'ort amenât Hedscbir, et lui parla en ces mots ; l'ai une
question à t'adresser • ne cherche aucun détour, si tu né
veux pas que le malheur te frappé^ Répondfrrmoi dès paroles
de franchise et de vérité , ta liberté est à cè prix ; j'y. pour-
rai même ajouter quelque riche présent. Mais si ta réponse
est un mensonge , la prison et les férs seront ta récompense.
Hedschir reprît : Interroge-moi sur Tlran à ton plaisir j j'ài
bonne volonté ; jè parlerai de tout ce que- je sais avec sincé-
rité. Je t'interrogerai sur cette* tiroûpe de nobles ét de brè-
ves qui campe sous les murs, sur le schah du troupeau ;~sur
Tus , Guders, Rustem et tous les autres. Apprends-moi à
connaître |lurs insignes (2), pu je ferai tomber ta tète dé
tes épaules. D'abord cette tente aux mine- couleurs qu'en-
tourent cent éléphants harnachés, près de qui* s'élève unr
siège magnifique au milieu de Fariné? , à qui est-elle?
Hedschir répondit : C'est la tente ïïu schah de Vlran. Bé.
jeune homme continua : Et ce payillan npïr, sur là gàuehe*,
autour de qui se pressent tant de chefs et d'éléphants , et
sont plantées d'innombrables tentes y me diras-tu à qui il
appartient ? — Â TuS , fils de Neydér, rebondit Hedschir, un
puissant capitaine (3) du sang impérial. Sohrab reprit : Ce
.•■'-*• ......... • . ; /• •.. . - ' ît*m
(ï) C'est le surnom de Rustem, v craint 4e. jéretller des idées' .trop, mô—
(4) Peut-^tre aurions-nous dû tra- •* depnes.
duire par armoiries, mais non* avons . (5]jfl«X^^,$ipendarî nous n'ayons
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pavillon jaune que rougit uqlion étincelant d'or(l); aumilieu
resplendit une pierre précieuse , devant et derrière campe
une nombreuse armée : quel nom donner à son- maître ? —
Appelle-le Guders ; Qeschvad est son père , et il a quarante
fils, comme des lions. — Et cette .tente verte,, où j'aperçois un
trône, et devant qui flotte la bannière de l'empire , pour qui
l'a-t-on dressée? Çà et là des chefs (2) sont-assis par groupes.
Il en est ua qui les dominé tous. Près de lui s'agite un cheval ;
jamais j.e ne vis son pareil ; ses hennissements semblent le
mugissement d'une mer. De nombreux^éléphants l'environ-
nent couverts de leur armure. Quand il se lève , nul guer-
rier de l'Iran n'égale sa taille ; il marche comme un dragon
dans sa force : quel est son nom ? Hedschir se dit dans sa
pensée : Si je montre le Sans-Tache à ce cœur de lion, il éloi-
pas cro devoir traduire littéralement les
titres persans; nous n'aurions été com-
pris qu'à l'aide d'explications aussi fati-
gantes pour le lecteur qu'étrangère» au
but de ce livre.
Sipebi, signifie
Soldats ; les Anglais en ont fait Seapoy,
que nous traduisons par Ci paye.
(1) Le texte dit : où resplendit un lion
d'or rouge ; eette expression était, fort
répandue dans.la poésie du Noiti pendant
le moyen âge; Oddrunar-Gratr , si.
XIV; Grave Ruodolf, f. A, 1. 6 et 14;
Klage , v. 97 ;' Nibelunge Not , st. 1069,
2067 ; dans la ballade danoise Herlug
Hildebrahd og liden Kirttin, on lit :
Han gav hende Guld taa r$d.
Y. 7 1 Dantke Viêer fra Jdiddelalderen t
t. III, p. 226.
• (2) (jf^Yi' penlvan > héros, athlète,
il ressemble beaucoup au irbCk*ip.tav
des Grecs , et à notre paladin , si célè-
bre pendant le moyen .Age; peut-être
cependant ce dernier mot vient-il de pa~
latxnut; on lit dans le Waltar%ui y v. 215 :
Ecce palatin! decurrunt arce ministrl ;
eQSalmasius dit, Hitt. Âug. , t. I, p.
981 : Aulici ministri et palalini miuistri
et castrenses ministri iiaem dicebantur.
Voyez aussi Cujacius, Opéra, t. 3, col.
453 ; Godofredus , t. II , p. 207, etc. On
avait fait en- Italie de paladino on syno-
nyme de généreux , loyal ; Ciullo écri-
vait en 1197 :
Saccio che m'ami ed amoti
Di core paladino.
Scrittori del primo éeculo , 1. 1 , p. 13.
Peut-être l'espagnol paladino en vient-
il aussi plutôt que de palam ; il signifiait
clair, et probablement éclatant, illustre ;
Lorenzo Segura disait au milieu du 13*
siècle , dans son Alexandro, st. 2161 :
La natura que cria toda las creaturas
Las que son paladinas é las quë~son escuras*
Le Pehlvan de l'Iran était dans l'ori-
gine un commandant des frontières , un
marquis ; plus tard il devint un vérita-
ble chevalier oriental ; il y avait même
des Pehlvan qui cherchaient des aven-
tures , ainsi que nos chevaliers errants ,
comme Giv dans le Schah- Nameh.
Voyez de curieux rapports (quoique sou-
vent accidentels et même fantastiques)
entre les traditions et les mœurs persan—
nés, et celles du moyen âge, dans le livre
de Gorres , Dat Beldenbuch von Iran ,
t. I, p. 1-147. Le Manava-Dharma—
Sattra, 1. X , st. 44, compte les Pahlavas
parmi les guerriers dégénérés pour n'a-
voir pas fréquenté les Brahmanes. Sui-
vant M. Mohl, Livre det Roit, 1. 1 , p. vu , •
ce nom ne se donne plus qu'aux lutteurs
entretenus par les grands seigneurs mu-
sulmans.
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gneraJe bonheur de sa tête ; je ferai mieux de ne pas M
apprendre à le connaître. Il répondit : Qerdscbin^st arrivé a
l'armée depuis que tu me retiens dans cette forteresse; peut-
être est-ce lai. Sohrab s'étonna jusqu'au fond de Pâme que
ce ne fût pas Rustem ; c'étaient là les indices que loi avait
donnés sa mère. Il reprit : Qui sont ces guerriers réunis au
son retentissant des fifres , autour d ; une enseigne où flotte
un lion sauvage ? Quel est leur chef? — C'est Giv, fils de
Guders et beau-frère de Rustem. Il commande deux divi-
sions de l'armée ; il en est peu comme lui dans l'Iran.-
Plus loin , cont|nua* Sohrab , j'aperçois une tente aussi écla-
tante que le soleil ; une haie de nombreux guerriers l'en-
toure ; le chef s'asA^d sur un trône d'or ; partout brillent en
riches ornements le velours et la soie, et d'innombrables
serviteurs se pressent à l'entrée. Quel est leur maître? —
Ferbers , le fils du schah , la couronne des. grands de l'Iran*
— Et cette tente jaune qui «puvre une si lacge étendcA^
derrière est l'image d'un sanglier, et sur l'entrée briHe ffl»
lune d'or ? — Cest la tenté de Quras , de la famille de Qiu-
qa#s. Sohrab était mécontent ^ il cherchait à reconnaître
soû père , et Hedschir le laissait dans son ignorance : car tel
était l'arrêt d$ la destinée. Pourquoi, A mortel ! t'attacher
à ce mon^? Ses breuvages sont des poisons, et ses jouissan-
ces des malheurs. , ^ :
Il revint encore une fois sur le sujet qui préoccupait sa
pensée, sur la tente verte et le chef à la haute tattte; mais
Hedsçhir lui dit,: Je n'ai point d'intérêt à te tromper, ce
guerrier m'est inconnu. Tes paroles sottt fasses, s'écria
Sohrab ; tu ne m'as pas montré Rustem - x un héros comme
lui ne reste pas caché dans une armée. S'il est , comme tfg
teç rétends , le plus fort des guerriers et lè plus sûr gardien
des frontière*, sa place est aux premiers rangs de Qaus, le»
jours de bataille. Hedschir répondit : Peut-être le lion est-il
aHé àQftbul% voici le temps des fêtes du Gulistan. Non , reï
priïS>oB#àb; il marche ait combat , et ne s'assied pas lâché*
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— 447 —
ment à un banquet. Fais attention à mes paroles ; tu vas me
montrer ttuslem , et je t'élèverai plus haut que personne,
je t'ouvrirai des trésors inconnus ; sinon, ta tète tombera de
tes épaules : c'est à toi maintenant de choisir. Hedschir ré-
fléchit à l'alternative menaçante de Sohrab ; il se rappela la
sentence d'un sage Mobed (1) : La parole qu'on retient est
comme le diamant caché dans son enveloppe ; si on la brise ,
il répand du feu comme un soleil et répondit ; Qui peut
s'égaler au Sans-Tache dans les combats ? Sa tête touche aux
nuages ; un éléphant est moins inébranlable que lui ; son
bras a la force de mille , et son intelligence s'élève au dessus
du ciel. Quand il entre en furie un jour de bataille , que lui
font les lions et les guerriers? Il n'est rocher si impénétra-
ble , qu'il le puisse arrêter. Jamais tu ne vis de guerriers tels
i et ses compagnons ; son épée leur a fait pleuvoir
sur la tète. Sohrab s'écria: Commentas-tu vuRustem,
si tu n'as point entendu le sabot de son cheval (2) ? En vain
tu l'exaltes ; si je l'aperçois , il tremblera comme la mer de-
vant l'aquilon ; il ne supportera pas le ronflement de mon
coursier au pied rapide ; ce tigre sera frappé de sommeil
quand le soleil tirera son épée flamboyante (3). Alors Hed-
schir eut des pensées de jeune homme, Si je fais connaître
le Sans-Tache à ce robuste Turc , il l'abattra sous ses coups ;
aucun autre brave n'osera combattre contre lui , et il chas-
sera Qausdc son trône. Mon silence me coûtât-il la vie, il
resterait encore au vieux Guders soixante-seize fils qui ont ,
comme moi , le courage des lions (4), et ma mort enflamme-
rait la colère de mes amis. Il dit à Sohrab : Pourquoi cet em-
! vengeai
(1) Les Mobed étaient de* prêtre* de rompu; an moins n'avons-nous aucun
la race de Qaturian , oui étaient à la fois doute sur le sens,
astrologues, hommes d'état et magiciens; (5) Les auciens Orientaux croyaient
l'épithéte de sage leur est invariablement qo une épée nue avait la vertu d'endor-
donnée. mi r les tigres.
t (2) Probablement il y a ici une alla- (4) Mous avons passé les noms de
sion à quelques paroles de Hedschir que quatre frères de Hedschir, Giv,BQbram,
noufra!»rons ploa , ou le texte a été cor - Keharo et Schidtasch,
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— 448 -
tHe $ quand ma tète 9*rait?tranchée , je ne t'en apprendrait
pas davantage. A quoi bon ces informations? Tu ne tueras
pas le Sans-Tacbé*; ne cherche point à le ' rencontrer, il te
ferait sentir la supériorité de ses forces. A cette insultante
réponse, Sohrab s'approcha de lui, et le frappa si violemment,
qu'il le renversa de son» siège ; mais Hedschir détourna la
tête etgarda le silence (1).
Quoique surpris et préoccupé de ce qu'il venait d'enten-
dre ,«Sohrarb se prépara hardiment au combat^ il s^artna et
monta sur son poulain (2). Les] plus braves le craignaient
comme Fâne sauvage craint la griffe des -lions , et tous pen-
saient que Rustem lui-même ne devait pas le regarder
d'un œil- tranquille. Biais Sohrab s'avança et défia le sohah
Qaus. Je veux abattre là tète de ton armée , criait-il; j'ai
juré , après^la mort de' Zendeh Resm , qu'ave^ cavalier de
l'Iran n'échapperait à ma vengeance. Giv, Tusjet Rustem
peuvent venir; que les bravés se montrent. Il attendit long-
temps , personne ne remua dans l'armée ; alors il quitta la
plaine et s'approcha du camp. Qaus fut troublé de ce défi;
il dit : Qu'on aille prévenir Rustem , je n'at pas son pareil
tjans l'armée. Tus se hâta , et le Sans-Tachë répondit : Qaus
m'a toujours fait du mal ; mais le jour du éombat est mon
jour* de travail. Il fit seller Raqsch , et la voix de Giv frappa
son oreille j elle le pressait de commencer la -lutte. Alors il
monta à cheval et murmura entre ses dents : C'est Ahri-
man (3) qui m'a fait ce devoir et cette tâche. Il s'élança sur
les traces de Sohrab, et le défia d'une voix retentissante. Im-
patient du combat , le jeune homme se retourna , accourut
au galop au. devant de Rustem et lui cria : C'est une place
mal choisie poùr nous battre , si tu ne veux point tomber
sous mon poing (4). Rustem répondit : Pas de menacé, jeune
(1) Ce dialogue rappelle celui d'Hélène (2) Il était sorti de Raqsch , cheval de
et de Priam , Iliade , I . III , y. 166-243 ; Rustem.
d*Ermima et d'Aladin, Cerusalemme (3) Le Dieu du mal.
Libérai», c. III , st. 88^63 , etc. {4) Nous avons tridiit Uttéraâ em es it ;
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— 449 —
homme ; j'ai livrfe des combats sur ^ées terres engourdis
ptar le froid et desséchées par le soleil ^ sous un ciel brûlant
et glacé ; j'ai* dissipé .de nombreuses armées , étouffé plus
d'un Div (1) dans mes bras , et je n'ai pas encore été vaincu.
Regarde les formes de mes membres et leur force ; si tu sur-
vis à cette rencontre , ne crains pa» le serpent de l'Océan,
tes montagnes et les mers m'ont, vu dans les batailles; ce
que j'ai fait , les étoiles le savent ; la terre a,été rajge sous
mes pieds. Pendant qu'il parlait], Sohrab se sefttit gagner
le eœur. Il reprit : Je ne te demande qu'un mot; réponds-
moi avec vérité. Tu dois être Rustém, le descendant de
Nirm ; dfe-moi quelle est ta xace, et réjouis-moi par de
bonnes paroles. Le héros répondit : Je ne suis pas $ustem;
la farpillè de Nirm n'est pas la mienne; c'èst un puissant
chef, et jè nie sais qu'un simple guerrier, sans couronne et
sans trône. „
Alors l'espérance de Sohrab s'évanouit , la face lumineuse
du jour s'obscurcit devant ses yeux, sa main étreigiyt.ses
armes , et un ardent côtoyât commença. A la première ren-
contre.4eurs lafces se rompirent ; ils tirèrent leur épée , et
la lame vola en éclats; ils saisirent leurs haches fi'armes:
quand. elles tombaient, leurs chevaux tremblaient, et les
mailles de leur cuirasse étaient écrasées. Epuisés de fatigue
et baignés de sueur, les chevaux et les cavaliers respiraient
à peine. Ils s'éloignèrent tous deux (2). Le père était dé-
les combats à coups de poing étaient- iiom des Génies vient aussi de l'Orient*
aussi usités en Scandinavie ; Saxoyl. II ; les Arabes appelaient les intelligences
Wormius, Lexio. Runic, p. 55, v° bienfaisante* qs>> , dschen ou djen.
„ ,' x .' . ; ■ ". ' W/^leiftént parce qu'il* avaient
(1) Les Di? etafeût des Génies tous deux besoin de se reposer; mais Ils
mortels et malfaisants"; Marie de France, • auraient .pu aussi s'çloigner par courtoi-
t. Il , p.- 385 , appelle les fées Diveuet , sie - Shakspeare a dit de deux ennemis ,
et nous aimerions mieux faire -venir ce H enr y I v » P* *> act. i , se. m ;
nom du persan que du latin î)iva , dont Tarée tîmes they breath'd, and three Urnes
le sens ne répond pas à l'idée que' nous " they dritak,
nous faisons des fées. Dans les Fabliauœ, u P° n agreement , of swift Severn's flood. *
t. IV, p 4 158 et 165, éd. de Méon, ettes On trouve des traits semblables dans
sont * .appelées Duener : c'est évident l'histoire et la poésie do Nord \ on ne sV
ment le* même mot. Probablement le battait que pour la gloire :
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— 46» —
couragé, et le fils abattu j l'amour et la botone intelligence
avaient fui bien loin. Les chevaux et les poissons de l'Océan
connaissent leurs 1 petits : quand la passion ou la cupidité
l'aveugle, l'homme seul ne connaît pas son -fils. Rustem se
disait : Jamais monstre sorti de l'abyme n'engagea une sem-
blable lutte ; mon combat avec le Div Sefid n'était qu'une
brise auprès de celui-ci (1). Après s'être repris un instant ,
ils tendirent leurs arcs, et il plut des traits plus vite» que
l'éclair; mais ils ne purent se blesser. Alors Rustem saisit
une pierre aussi lourde qu'une montagne ; la cuirasse du
jeune homme résista j sa poitrine ne fut pas même décou-
verte. Ils. mirent pied à terre , et laissèrent, souffler leurs
chevaux. Quand les deux lions se furent reposés aussi ,
ils s'attaquèrent avec une nouvelle fureur, et Sohrab dit à
Rustem : Tu es , je le vois, un guerrier puissant -dans les
batailles ; mais pourquoi chercher toi-même tyn malheur,
maintenant que tu as éprouvé la force et le poids de mon
bra£ ? Pourquoi , encore dans l'a vigueur de l'âge , te sou-
mettre au droit de Ja victoire? Il -m'en coûterait d'arrêter un
si vaillant héros dans sa carrière; je ne gagnerais rien à ta
mort. Eeoute la raisota , et dépose le casque du combat*
Rustem répondit : Sache, orgueilleux, que les braves ne per-
dent point le temps en paroles; qui sait se battre s'abstient
de discours oiseux ; c'est par des faits, et non de vaines paro-
les, que tu t'acquerras de la renommée. Si mon heure est ar-
rivée, que les décrets du ciel s'accomplissent ! II lança son
noeud coulant , et enlaça Sohrab; mais le jeune homme ten-
...»Pelat hic patriam sine sanguine Victor. Ferumbras se saluent poliment ayant de
Walikariui, v. 948. 8 e battre ; par nn reste 4e cette humeur
Voyez aussi Torfsens, Hitt. Norv. , l.V, chevaleresque, à la bataille de Fontenoy,
c. 18. Bans les corabals les plus sérieux les Français dirent encore à Ieur*s enne—
on ne frappait que chacun à son tour : mis : Messieurs les Anglais , tirez les
Alternare ehses partirique ictibus ictus , premiers. Voyez aussi. Froissa* , I; I ,
dit Saxo , I. II; il n'était point permis de C ' ' . .
se réunir deux contre un , même pour (*) <^£***>> blanc, le Div blanc ; leur
venger son père; Jd. y 1. XVIK Dans le combat avait eu lien dans le Mazen—
Romance of tir Ferumbras,- Olivier et deran.
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dit toutes ses forces et brisa le lacet (1). Rustem resta stupé-
fait de lavigueur de son adversaire , et implora Dieu dans
son cœur. Sohrab reprit sa massue , et fui en asséna un coup
retentissant sûr Iqs épaulés , mais le Sans-Tache le reçut en
silence*; rien ne vitot trahir sa douleur, et Sohrab dit en riant :
Valeureux, guerrier, c'est dissimuler assez long -temps tes
blessures. Ils se séparèrent. Chacun s'éloigna de son côté.
Sohrab se rua dans les rangs des Iraniens , et Rustem se jeta
en soupirant surlesTuraniens. Peut-être , pensa-Ml , ce guer-
rier à la jeune barbe menace la téte du schah, et il revint pré-
cipitamment sur ses pas. Il trouva Sohrab au milieu de l'ar-
mée , dans une mare de sang , et lui cria d'une voix irritée":
Quel guerrier de l'Iran a repris notre combat ? Pourquoi ne
pas te battre avec moi ? Sohrab répondit : L'armée du Turan
était aussi étrangère à notre rencontre , et tu l'as attaquée
sans provocation de personne. Rustem répliqua : Demain ,
au lever du jour, nous combattrons avec le glaive de la
vengeance , et que la volonté de Dieu soit faite !
Ils se retirèrent tous deux , et les armées rentrèrent dans
leur camp. L'ceilMes guerriers s'obscurcissait devant Sohrab.
Il dit à Htiman : La nuit s'avance , le mal et le désordre se
sont emparés du monde ; raconte-moi les ravages de ce lion
indompté dans nos rangs. La terre n'a jamais vu son pareil;
son bras ressemble à la cuisse des éléphants, et sa voix' fe-
rait frémir les eaux du Nil (2). Human prit la parole : Pen-
dant que nous regardions , immobiles , il est accouru au ga-
lop, et s'est précipité sur nous comme un homme ivre ; plu-
sieurs des nôtres sont tombés sous ses coups , et il a disparu
dans l'armée de l'Iran. Sohrab dit : S'il nous a tué des guer-
riers, j'en ai aussi abattu plusieurs dé l'Iran. Maintenant,
' * - \ . : •.
(1) Le Qemend ( «XJmS*) était usité l'Amérique méridionale sous le nom de
dans une haute antiquité (Hérodote, 1. Lazo.
VII, c.8$); il paraît qu'il a cessé de l'être ( b 2) C'est ici une figure , comme nous
en Perse, mais les Toleurs indous s'en en. a vous vu tant d'exemples dans la
servent encore, et il est devenu l'arme poésie Scandinave, pour désigner un
habituelle de plusieurs peuplades de fleuve.
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— 452 —
- *
hâtons-nous de nous asseoir an T>anquet : demain est une
jourqée de rude bataille.
De son côté Rustem disait à Gît : Parle ; comment Sohrab
a-t-il combattu? Giv répondit : Jamais je ne rencontrai sem-
blable force. Il est arrivé comme une bète-fêfoce , et , se lan-
çant au milieu de l'armée , il a fondu sûr Tusavec la rapidité
du faucon ; à peine songeait-il à se couvrir.de sa lance , que,
frappé d'un coup de hache , son casque était fendu. H ne
pouvait. désonnais se défendre; son regard ne distinguait
plus la lumière du jour. Beaucoup de braves arrivèrent; mais
je ne sais personne assez hardi- pour défier Sohrab au combat
que le Sans -Tache lui-même. Nous lui laissâmes le champ
libre ; il tournait autour de nous comme le tourbillon d'une
tempête, et du centre de l'armée s'élançait sur les ailes.
Rustem fut troublé , et entra dans la tente de Qaus. Le sch^ah
le fit asseoir sur son trône. Rustem parla de Sohrab. Nul au-
tre que lui ne dépasse , à un âge si tendre , les hommes faits
en vaillance. J'ai éprouvé sa force de toutes les manières:
avec l'épée et le javelot , avec la lance , la massue et le lacet.
Je l'ai saisi parla boucle de son ceinturon , et lui ai fortement
étreint les flancs. Je voulais l'arracher de la selle , comme je
l'ai fait souvent à d'autres ; mais il est resté aussi immobile
sur soh cheval qu'une montagne battue par le vent. Enfin je
Faitpiitté ; le crépuscule s'avançait, et ramenait les ténèbres.
ï)emain nous reprendrons le combat , et je ne sais qui en re-
viendra vainqueur. Dieu manifestera ses volontés ; c'est de
lui que vient la victoire. Le Dieu de justice , répondit Qaus,
frappera les méchants; j'implorerai cette nuit sa toute-puis-
sance , et je réponds sur mon salut qu'il te donnera la vic-
toire.
Rustem rentra dans sa tente, et demanda du vin. Sevareh
vint à lui le cœur navré d'inquiétude. Il raconta à son frère
ce qui s'était passé , et lui dit : Sevareh , ne te laisse point
aller au sommeil ni à la distraction ; je retourne au combat
demain à l'aurore. Apporte-moi un casque , une cuirasse,
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un panache et des brodequins #or-j que le lever du soleil
te trouve devant ma tente. Si- je ne reviens pas victorieux ,
ne demeure pas au camp, n'y reste pais un .seul jour pour
mon deuil ; sans plus t'inquiéter des combats , retourne sur-
le-champ à Sabul(l), et raconte à Dustan (2) ce que tu au-
ras vu ; dis-lui que ma vie est arrivée à son terme, parce
qu'il était dans les défrets du Ciel que le Sans-Tache tombât
sous les coups d'un jeune adolescent ; apaise la douleur de
ma mère (3) , ouvre son âme à la consolation ; dis-lui de ne
pas s'abandonner à la souffrance par un excès d'amour, car
l'immortalité n'appartieniàperéonne surla terre(4). Dschem-
schid, Huschenq et Feridun (6) n'ont jamais eu leurs pareils ,
et cependant ils sont descendus dans le sein de là terre (6).
Sam etNeriman aussi sont morts (7). J'ai vaincu des Div,
des guerriers et des monstres ; j'ai forcé bien des murailles ;
eussé-je mille années à vivre , ce serait la même route et le
même terme (8). Il parla de Sohrab la moitié de la nuit , et
donna le reste au sommeil.
Sohrab s'était assis à boire. Il disait à Human : Ce guer-
rier au cœiir de lion n'a pas la taille moins haute que moi ;
son poing et ses bras sont aussi gros que les miens; je re-
connais en lui tous les signes que m'indiqua ma mèrè, et me
(1) Le Sabul et le Seislan étaient les Et la garde qui veille A la porte du Louvre
manu « D n .i. mjf Jif j ~ •
Ht déjà dans l'Iliade, 1. VI, v. 146 : Danthe Viter fra Middelalderen , U I,
»» v * (8) Young a dit également dans son
On connaît le Pallida mors aequo puisât N*9h* Thoughls :
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sens l'âme saisie d'inquiétude. Si c'était Rustem , il ne con-
viendrait pas, au fils d'engager un combat avec son père.
Souvent , répondit Human , Rustem et moi nous nous som-
mes rencontrés les armes à* la main , et la renommée m'a
appris ses exploits dans, le Masenderan ; je l'ai vu face à face - 9
il a'ept personne qui puisse résister à sa force et à sou étoile.
Sobrab se retira , et reposa jusqu'au lever du soleil.
Dès qu'il fut jour, Rustem monta à cheval ,* et accourut
sur le champ de bataille ; il défiait les Turaniens et appelait
leurs braves dans la lice. &ohrab sortit de sa tente et se diri-
gea de son côté. Quand il fut arrivé pjès de lui : Pourquoi ,
dit-il, t'es-tu armé pour le comb&i; viens plutôt nous as-
seoir à une table couverte de vios,,ét faire alliance à la face
de celui qui gpuvejne le mOn^e ; d^orons notre haine du
plus prbfoiid de nos cœurs , et attends qu'un autre guerrier
te* vienne combattre. Réjouissons-cous ensemble dans un
banquet , car mon cœur sent de l'amour pour toi ; des lar-
mes ^e honte m'en roulent dans les yeux. Pufcçjjie tu des-
cends des grands , fais-moi connaître ta race. Je t'ai déjà
demandé ton nom ; consgps enfin à me l'apprendre. Pour*-
quoi vouloir me le cacher, et montrer encore de la haine à
un desc#ndaift des lions LJé vois ton visage (1) , et ton nom
m'est inconnu $ n'es-tu pas du sang du noble Dustan ? Fa-
meux guerrier, répondit Rustem, pourquoi échanger tant
de discarçrs ? C'est à l'épée île parler 5 tes paroles ne me fe-
ront pas régner. Mon arc est bandé, et tu es un jeune hom-
me dans sa force. Je suis venu ici pour combattre , ainsi
combattons ; l'éviter est impossible j il nous faut arriver à
une fin , pour que les décrets de Dieu s'accomplissait. Soh-
rah dit : Puisqiie ma proposition rie te convient pas , mets
pied à terre v que nous puissions lutter. Ils descendirent de
leurs chevaux , et les attachèrent par un lien solide; puis ite
se prédj^tè/eflt dans le combat ét s'attaquèrent cemqp des
(1) Les casques des anciens Persans 'n'iraient pas de visière.
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lions; le sang roulait en torrents dans l'arène. Sohrab sai-
sit Rustem par la ceinture , et tira avec tant de force, que la
terre en était ébranlée ; il poussa un cri , et la terre trembla
de nouveau ; une seconde fois il leva le bras , comme lève la
griffe un lion qui déchire un âne sauvage, saisit encore
Rustem et le souleva. Le Sans-Tache chancela, puis tomba,
et la terre jaillit sur son cou , son visage et ses mains. Son
ri del
ennemi jeta un cri de triomphe quand il le vit <
pieds , et tira son épée pour lui couper la tête. Rustem s'at-
tendit à la mort , et voulut la détourner par d'adroites pa-
roles. Brave héros, dit-il à Sohrab , les coutumes sont dif-
férentes dans l'Iran . Quand un guerrier en provoque un autre
au combat, la première fois qu'il le terrasse il respecte sa vie,
même dans l'emportement de la colère; mais quand il le ren-
verse de nouveau, sa mort lui donne la renommée d'un lion ,
et il est juste qu'il lui tranche la tête. Telles furent toujours
ma règle et ma coutume. Ce discours plut à Sohrab ; ses ré-
solutions s'adoucirent, l'amour se réveilla dans son cœur,
et il dit : Soit ; cela est juste , puisque c'est ton usage. Il s'é-
loigna , et le Sans-Tache échappa à la mort.
Après l'avoir quitté , Sohrab alla chasser dans la plaine
et ne pensa plus au combat. Human lui demanda les événe-
ments de la matinée. Il raconta ce qui était arrivé et ce que
Rustem lui avait dit. Human s'écria : Malheur! malheur!
ô jeune homme , ta magnanimité te pousse à ta perte. Pour-
quoi avoir prêté l'oreille à l'astuce de ce vieux guerrier ?
Tu as laissé sortir le lion de tes filets. Il parlait, l'âme pleine
de surprise et d'inquiétude , et revint au camp dans l'agita-
tion et la colère. Il redit à Barman les paroles de Rustem et
les événements du combat- Le guerrier répondit en sou-
pirant : Si fort que tu sois , ne méprise jamais ton adversaire,
et compte toujours tes ennemis : les éléphants eux-mêmes
doivent compter les fourmis. Chasse ces pensées de ton âme,
s'il revient demain au combat, tu
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— 456 —
RuAem était rentré dans sa tente , te CŒfUr gonflé de co-
lère. *Il alla précipitamment au fleuve , but de l'eau et s'en
versa sur la tète(t) ; puis il se prosterna éeyant Dieu, et loi
deipanda «^éloigner le danger de sauvie , et d'assister son
serviteur dans sa lutte. La prière du. Sans-Tache fut enten-
due ; Dieu lui accorda ce qu'il implorait': H accrut sa force.
Du fleuve , Rustem retourna auprès dp schah. Préoccupés
et remplis d'inquiétude, tous les guerriers de -l'Iran ét^ént
assis. Jeûnes et vieux, tous demandèrent â Dieu de lui
donner U victoire , et il dormit d'un sommeil agité.'
Le matin , au premier son des trompettes , il" revint en-
core cUpà la lice. Sohrab en éta$ furieux. Armé d'une mas-
sue et df un lacet , il arriva sur lui, comme, un éléphant ivrè.
Quand Rustem- l'aperçut , 41 fut surpris et se sentit troublé.
Pourquoi , lui cria Sohrab, viens-tu rengager la lutte? Toute
noblesse est-elle donc éteinte dans ton âme ? Je t'ai déjà laissé
sortir deux fois du combat : si tu te retires , je veux bien,
par amour pour toi , renoncer encore à ta mort,; mais ne
tarde pas un seul instant , ou d'un coup de poing je te ferai
jaillir l'âme du corps. Retire-toi ; abjure ta haine , et mon-
tre-moi de la bienveillance et de l'amitié. Rustem répondit :
Un guerrier d'âge viril ne parlerait pas ainsi ; la jeuùessé
ren<f tes paroles inconsidérées; avance , et montre ce que
(1) Peut-être les Persans ayaient-ils Fluorine* tolM posse patfttirâqua ;
quelque croyance analogue à celle du J "
Bava-mal, st. CLVI : Si j'ai répandu et dans De rebut famtlidrtbui 'Epittolae,
de l'eau sur la tête d'un jeune homme , M » let. *, Pétrarque s?eiprime ainsi :
il ne succombera pas, quoiqu'il aille Responsum accepi. peryetustum gentis
dans les armées; il ne tombera pas sous ritum esse (A Cologne)... onmem totius
les épées. Au moins leur religion ne leur *nni calaaiitatem imminentem fluyiali
permettait pas de regarder cette pra- jll'« 8 d' 61 " *C^ a & e 831111 Jean-Baptiste)
tique Comme indifférente-; voter le -aMutione. purgaxi , et deinceps laetiora
Zendavesta, t. II, p. H3,éd. deKleuker. .succedere. -Le témoignage de saint Au-
On ne saurait d'ailleurs douter que les gnstiu est plus formel encore : Ne allas
païens ne connussent une espèce de m festivitate S. Johannis in fontibus aut
baptême; on lit dans VEgilttaga, p. 146 : paludibus , aut in fluminibus , nocturnis
b* gatu bau son ok *ar vatni ausinn. aut ^tinis b»™ 86 kwe Pf ae8U f
k-A^ A'\ a— i i- j mat, quia haec mieux consuetudo ad-
OTide dit dans le premier hyre des h «c dê H paganorum obserf aUone reman-
ratt9t ' sit; Opéra, t. V, p. 462 , éd. de Paris ,
O nimium faciles qui tristia crimina caedis 1683.
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peut ton bras. Ils descendirent de cheval et combattirent.
Ils se saisirent tous deux à la ceinture. La lutte se prolon-
gea depuis le matin jusqu'à ce que le soleil eut cfîangjé Je
côté des ombres. Le sage Mobed a dit une belle sentence à
propos des anciens écrits : Quand le mauvais destin est dé-
chaîné, la pierre la plus dure s'amollit comme la cire. Avoir
les combattants si serrés , on eût dit que le Ciel les avait liés
ensemble. Enfin il fut donné à Rustem de triompher ; l'heure
de son adversaire était arrivée ; la force se retira de ses
membres ; le Sans-Tache le renversa dans la poussière. La
crainte.qu'il ne parvînt à se dégager de son étreinte le satsit ;
d'une main rapide il tira s&n poignard, et l'enfonça (filns
sa poitrine. Sohrab s'agita convulsivement et poussa un pro-
fond soupir ; son sentiment du bien et duînal s'affaiblit. J'ai
fait moi-même ma destinée , dit-il -, c'est moi qui ai remis la
clef de ma vie dans ta main. Ma mère m'avait donné un signé
pour me faire reconnaître de mon père ; c'est mon amour
pour lui qui a précipité mes jours à leur terme. Je le cher-
chais 5 je voulais voir son visage ; j'avais mis dans éé désir
ma vie tout entière ; je ne pressentais pas que la mort m'at-
tendait dans la route \ et que mes. espérances, s'en iraient en
pôussière. Pour toi , quand tu pourrais plonger comme un
poisson dans les eaux , te réfugier dans les ténèbres de la
nuit , ou volçr.à.tfcavers les a irs pi us vite qu'un oiseau , ton
âme n^feu»él&H pfcisà 1* destruction qui l'attendri); mon-
terait-ete dal*;le firmament aussi haut qu'une étbîîe^ la
vengeance de mon père saura Fy atteindre (2), lorsqu'il saura
(1) Les croyances métaphysiques des
Persans sont restées si obscures, et ont
probablement subi tant de modifications,
que nous n'oserions assurer avoir en-
tendu ce passage. On admettait, au
moins dans certaines écoles philoso-
phiques, "existence d'un principe intel-
lectuel qui surmait.au corps et restait
soumis à différentes, chances de destruc-
tion ; c'est sur cette doctrine que notre
traduction se fonde.
(3) Verte omnestete in faciès, et contrahe
quidqoid,
Sire animis , sire arte vales : opja
ardua pennis
Âstra sequi , clausumque cava te
condere terra.
Virgile, JSnHd. , 1. XII , v. 8W .
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que j'avais quitté le Turan par amour pour Rustem, et que
je meurs sous les coups d'un astucieux vieillard. En enten-
dant ces paroles Rustem fut frappé de consternation, la terre
s'obscurcit , et disparut sous son regard ; il tomba et s'éva-
nouit; il était sans corps , sans vie et sans âme. Lorsqu'il eut
recouvré ses sens , il s'écria d'une voix brisée par les san-
glots : Parle , jeune homme : quel signe as-tu pour te faire
reconnaître de Rustem? C'est moi qui suis Rustem. Toi? ré-
pondit Sobrab. Alors ce combat n'avait pour moi* que de fu-
nestes chances. Ouvre l'agrafe de ma cuirasse et écarte mes
derniers vêtements, tu trouveras ton anneau à mon bras :
c'est là tout ce que le fils avait vu de son père. Au moment
où la trompette sonna devant moi , les joues de ma mère, se
remplirent de sang , et elle m'attacha cet anneau au. bras :
Garde-le , disait-elle , en souvenance de ton père ; et voilà
que le fils a été tué par son père ! Elle avait aussi envoyé avec
moi son frère Zendeh Resm pour me. montrer mon père ;
mais il a été tué , car mon étoile s'était obscurcie. Quand
Rustem eut aperçu l'anneau, il déchira sa tunique et s'écria :
Oh ! toi que j'ai tué ! toi dont le monde ne reverra jamais le
pareil! pourquoi le ciel a-t-il envoyé ce malheur sur ta tète?
Ainsi «plongé dans une atroce douleur, il s'arrachait les che-
veux , le sang lui jaillissait des yeux , sa tète était couverte
de poussière et son visage baigné de larmes. Sobrab chercha
à le consoler : Ma tète t'appartenait \ rie pleure pas ainsi , ce
mortel désespoir ne remédierait à rien ; le passe epi irrévo-
cable , et Dieu l'avait arrêté dam ses décrets.
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D'AILLY (1).
De Tureiîne d^jà la valeur indomptée
Repoussait de Nemours 1a troupe épouvantée. .
D'Ailly portait partout la crainte et le trépas;
D'Ailly, tout orgueilleux de trente ans de combats,
Et qui, dans les horreurs de la guerre cruelle ,
Reprend malgré son âge une force nouvelle.
Un seul guerrier s'oppose à sçs coups menaçants :
C'est un jeune héros à la fleur de ses ans,
Qui, dans cette journée illustre et meurtrière,
Commençait des combats la fatale carrière.
D'un tendre hymen à peine il goûtait les appas ;
Favori des amours il sortait de leurs bras ;
Honteux de n'être encor fameux que par ses charmes,
Avide de la gloire , il volait aux alarmes.
Ce jour, sa jeune épouse, en accusant le ciel,
En détestant la ligue et ce combat mortel,
Arma son tendfre amant, et d'une main tremblante
Attacha tristement sa cuirasse pesante ,
Et couvrit , en pleurant , d'un casque précieux
Ce front si plein de grâce et si cher à ses yeux.
Il marche vers d'Ailly dans sa fureur guerrière,
Parmi (tes tourbillons de flamme, de poussière,
A travers lés blessés, les morts et les mouiants :
De leurs coursiers fougueux tous deux pressent les flancs ;
Tous deux sur l'herbe "unie , et de sang colorée,
S'élancent loin des rangs d'une course assurée ;
Sanglants, couverts de fer, et la lance à la main,
D'un choc épouvantable ils se frappent soudain :
La terre en retentit ; leurs lances sont rompues :
Comme en un ciel brûlant deux effroyables nues
Qui, portant le tonnerre et la mort dans leurs flancs,
(1) Henriade, ch. VIII, v. 205.
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Se heurtent dans les airs et volent sur les vents ;
De leur mélange affreux les éclairs rejaillissent*,
La foudre en est formée , et les mortels frémissent.
Mais loin de leurs coursiers , par un subit effort ,
Ces guerriers malheureux cherchent une âutre mort ;
Déjà brille en leurs mains le fatal cimeterre.
La Discorde accourut; le Démon de la guerre,
La Mort pâle et sanglante, étaient à ses cotés :
Malheureux, suspendez vos coups précipités!
Mais un destin funeste enflamme leur courage *.
Dans le cœur l'un de l'autre ils cherchent un passage,
. Dans ce cœur ennemi qu'ils ne connaissent pas.
Le fer qui les couvrait brille et vole en éclats :
Sous les coups redoublés leur cuirasse étincelle , *
Leur sang qui rejaillit rougit leur main cruelle ;
Leur bouclier, leur casque, arrêtant leur effort,
Pare encor quelques coups et repousse la mort.
Chacun d'eux , étonné de tant de résistance ,
Respectait son rival, admirait sa vaillance.
Enfin le vieux d'Àilly, par un coup malheureux ,
Fait tomber à ses pieds ce guerrier généreux ;
Ses yeux sont pour jamais fermés à la lumière,
Son casque auprès de lui roule sur là poussière;
D'Ailly voit son visage : 6 désespoir! 6 cris !
Il le voit, il l'embrasse, hélasJ c'était son fils.
Le père infortuné , les yeux baignés de larmes ,
Tournait contre son sein ses parricides armes :
On l'arrête, on s'oppose h sajuste fureur.
Il s'arrache en tremblant de ce lieu plein d'horreur,
Il déteste à jamais sa coupable victoire ;
Il renonce à la cour, aux humains , à la gloire,
Et, se fuyant lui-même, au milieu des déserts
Il va cacher sa haine au bout de l'univers (1). *
(1) Le meurtre involontaire d'un fils
par son père a servi aussi de sujet à
trois tragédies, Fatal Curiosity, par
Lillo (retouchée sous le nom de Tke
Shipwreckpàtïl. Mackensie), Derneun
und ztcanxigste Februar par Mutiner, et
Der vier und xwanzigtte Februar par
Werner, mais le caractère du père y
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. NIBÈLUNGE NOI (1).
• • . . ■ - i *
Alors l'épouse d'E^zel fit incendier la salle , et les Nibelung
souffrirent le supplice dnfey,. Ponsséfe par le vent, la flamme
enveloppa bientôt toute la maison. Jamais, -je crois, per-
sonne ne subit de plus cruelles tortures.
Plusieurs s'écriaient : Que cette souffrance soit maudi-
te! Heureux ceux qui sont tombés morts dans 4a bataille!
La pitié du ciel nous devrait fiién accorder une mort plus
douce. La vengeance de Kriemhilt est aussi atroce que sa
colère. * •
Un guerrier dit : Noms allons périr par le feu et la fumée;
c'est un 'cruel supplice. La soif me brûle plus encore que
cétte ardente-chaleur; je sens ma. vie prête à se briser sous
tant de. souffrances. .
Alors Hagne de Trongen parla: : Nobles et vaillants hérds,
si la soif vous tourmente , désaltérez-vous avec du sang ; par
une telle chaleur le viq serait ploins rafraîchissant , et c'est
tout ce qu'il nous resté à manger et à boire.
Alors un guerrier s'approcha d'un des morts, se pencha
sur son cadavre , leva la visière de son casque , et but le sang
qui ruisselait de la blessure. Quoiqu'il n'y fut pas habitué , il
le trouva très bon.
Siré Hagne , s'écrià-t-il , que Dieu vous récompense de
votre conseil! voilà maintenant ma soif tout apaisée ; s'il me
est trop avili pour que la catastrophe
élève la pensée au sentiment du beau
on même inspire aucun intérêt réel:
c'est en vain qu'on a voulu le relever
par l'intervention d'une fatalité trop
contraire à nos croyances et à la con-
science de notre liberté pour que nous
consentions a l'admettre , même , comme
circonstance atténuante. L'idée première
de cès tragédies se trouve dans une bro-
chure intitulée ; New$ from Perin t»
Cornwall, imprimée en 1618, et un
conte de Vincenzo Rota , publié en 1794
par le comte Borromeo, dans son Notixia
de' Novellieri Italiani.
(1) Den sal den hiez do zunden daz.
Etzelen wip,
St. 9019.
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reste encore quelques jours dévie , je vous en prouverai ma
reconnaissance.
Quand sés braves compagnons entendirent que le breu-
vage lui frvait paru bon, il y en eut d'autres qui burent aussi
du sang, çt la force dé leurbras-s'en accrut ; plus d'une femme
belle en portera le deuil de son* bien -aimé. .
Une pluie de feu tomba sur eux dans la salle ; vainement
ils se couvraient de leurs boucliers , la fumée et la chajetfr
les faisaient cruellement souffrir. Je ne crois pas que depuis
aucun héros ait éprouvé de semblables tortures.
Alors Hagne de Trongen prit la parole : Rangez -vous
le long des murailles , et ne laissez pas tombér les char-
bons sur le» courroies de Vos casques; éteignez-les dans le
sang sous vos pieds : c'est une triste fête que nous donne la
reine.
Ce fut dans ces souffrances qu'ils passèrent^ nuit. Vol-
ker, le hardi jongleur, et son frère d'armes Hagne , veillaient
devant la porte , appuyés sur leurs boucliers : ils attendaient
plus de haine des habitants .dé Jn terre d'Etzel.
À présent, dit le Ménestrel, rentrons dans la salle; les
Huns nous croiront tous morts des tortures qu'ils nous ont
faites ; mais ils nous verront encore face à face , Pépée à la
main.
Alors* le jeune Giselher de Burgund dit : Sans doute l'au-
rore va poindre ; voilà qu'il s'élève un vent frais ; accorde-
nous, Dieu du ciel , de vivre dans des temps meilleurs ; ma
sœur nous a donné là une exécrable fèîe.
Un autre reprit la parole : Je sens maintenant le jour ;
mfe votre destinée n'en sera pas meilleure ; ainsi , guer-
riers, préparez-vous au combat ; puisque nous ne pouvons,
sertir vivants d'ici , c'est une nécessité d'y mourir, aVec
honneur. i
L'hôte croyait tous ses conviés morts des fatigues <Ju com-
bat et des tortuïes de l'incendie; cependant 600 Mardis
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— 4«3 -
guerriers vivaient encore; jamais roi ne s'attachera de plus
brave* champions. k>
Malgré les mortelles souffrances qu'avaient subie* les Ni-
belung et leur suitè , on vit tien/à leurs Sentinelles que les
malheureux conviés vivaient encore ; on en aperçut aussi
quelques uns dans la salle.
On dit à Eriemhilt que plusieurs s'étaient moptrés à la
porte , et la reine répondit : Il est plus qu'impossible qu'un
seul ait survécu au supplice du feu ; je croirais plutôt qu'ils
ont tous été réduits en cendre.
Les princes et leurs guerriers se seraient volontiers reti-
rés, si on leur eût montré quelque pitié'; mais Hs ne pou-
vaient en trouver dans le cœur des Huns ; c'est pourquoi ils
vengèrent leur mort avec une main habile à manier les
armes.
Le matin de très bonne heure on leur souhaita le bonjour
avec un rude combat; les héros en souffrirent beaucoup ;
bien des traits acérés leur furent lancés; mais les illustres et
hardis guerriers se défendirent bravement.
Le courage des gens ^d'Etzel redoubla; ils voulurent ga-
gner les bonnes grâces de Kriemhilt, et, plus encore, obéir
aux ordres du roi ; il y en avait cependant beaucoup qui
auraient dû songer aussi à la mort.
Des promesses et des présents^on-pouvait dire merveille ;
le roi fit apporter de l'or rouge dans des boucliers , et il le
donna à qiji le désirait, et voulait en avoir; jamais tètes
d'ennemis m furent mises à plus haut prix.
Une nombreuse foute de guerriers arriva , les armes à la
main; le Jongleur s'écria : Nous sommes encore ici, jamais
je ne vis des guerriers marcher à la mort avec autant de
plaisir que ceux qui ont vendu notre vie pour l'or du roi. ...
«Alors ils se provoquèrent : Plus près seulement, héros,
quejaous puissions accomplir notre œuvre à temps. Il n'y a
personne* ici qui ne soit destiné à y. mdUrir. Puis une vo-
lée de lances traveï^ les èoucliers.
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Que dirai-je de pins? Il y en etrt bien 12,000 qui tentè-
rent cBtte e«treprise j mais les conviés refroidirent l'ardeur
de leurs ennemis ; pas u/i seul ne put sortir de lasalle, et on
vit le sanç ruiçseler du tond de fnortelteâ blessures.
FRAGMENT DE VIEILLE POESIE FRANÇAISE (1).
Qui est li gentis bachelërs
. Qui d'espee fu. engendrez,
Efcpafmi le hiaume afetiez (2) ,
Et dedens un escu berciez,
Et de char de lion norris,
Et an grand tonnoire endormis , .
Et au visage de dragon ,
. Iex de liépart (3) , cner de lion ,
Dçps de f sengler *ishiaus (4) corn tigre :
Qui d'un estourbeillon (5) s'ennyvre,
' Et qui fet de son poing maçiie ,
■ - • : -Qui çhevpl et chevalier, rue (0) • . •
Jusqu'à la terre c<«mne f foudre :
Qui voit plus cler parmi la poudre ,
Quefaucons ne fet (7) .. •
Qui torne ce devant derrière.
. Un tornofe , por son cors déduire (8) ;
Ne-cuide (9) que riens li puist nuire; «.
(1) Texte de Legrand d'Aussi , t. I«r ,
p. 229-251 , éd.* de Renouard.
(2) Allaité.
Yeux de léopard.
(4) Vif, rapide , de l'islandais mi ail. .
(5) Tourbillon , tempête,
(6) Renverse; c'est le ruere des Latins
dans un sens actif ; nous l'avons conservé
comme verbe réfléchi : se ruer.
(7) Le reste du vers est. effacé ; peut-
être le poëte avait-il dit : es cleriere.
(8) Il ne s'agit pas ici d'un tournois ,
puisqu'on lit, neuf vers plus bas: *
Ne ne veut jouster a nu lui }
mais d'un combat sérieux , dé l'islandais
tumtky combattre ( Adelung, fVVrter-
buch- der hochdeutschenlMùnddrt % on
plutôt <fti celtique dornaj qui avait la
même signification , d'après Wachtèr,
Glottarium Gertnanicum medii aevi:
car nous n'avons pas vu , dans les vieux
monuments islandais, fuma, pris dans
cette acception. Le sens de. ces deht fers
nous paraît être : Qui fiait des passes
d'armes dans le», combats pour amuser
son courage. ■ * •
(9) Pense ; le provençal tutàr et l'es-
pjlgHbl cuidaiï ont to mênâfe signification»
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— m —
Qui tressant <i) la mer d'Engleterre
Por une aventure conquerre (2) ?
Se (3) fet-il les mons de Mon-Geu (4) ;
La sont ses fêtes et §i geu ;
Et s'il vient a une bataille ,
Ainsi coin li vens fet la paille ,
Les fet fuir par devant lui.
Ne (5} ne veut jouster a nului (6)
Fors que du pie fors de Testrier (7)<
S'abat (8) cheval et chevalier,
Et sovent le crieve par force :
Fer, ne fust (9) , platine (10) , n'escorce (1 i)
Ne puet contre ses cops durer ;
Et puet tant le biaome endurer
Qu'a dormir ne a sommeiller
Ne li covient autre oreiller.
Ne ne demande autre dragies
Que pointes d'espees brisies ,
Et fers de glaive-a la moostarde :
C'est un mes qui forment (ts) lie tarde
tx baubers desmaillies (13), au poivre 5
Et veut la grant poudrière (14) boivre
Avec l'aleine (15) des chevaus ;
Et chace par mons et par vaus
Peut «être cuider ou guider vient-il de
l'islandais qveda , dire , qui change son E
en I dans plusieurs flexions. Dire et pen-
ser sont encore synonymes dans quelques
phrases, et plusieurs philologues don-
nent aussi à cuider la signification de
dire ; queden l'avait également en vieil
allemand , ap. Oberlin , col. 1252. Une
étymologie latine , cogilare, nous semble
plus probable ; voyei ci-dessus , p. 266.
ffl) Saute par dessus, traverse.
fà) Conquérir, gagner. Abentheure si-
rainait en vieil allemand Un danger que
l'on, çourait volontairement ( Scherz,
Qioùarium* Germanicum medii aevi) f
et. aventure avait le même sens dans le
vieux français.
CS) Si explétif. *
U\ Mont-Jura.
(5) Et.
(6) Avec personne, de nutlui.
(7) Sinon le pied hors de l'étrier.
(8) Si explétif.
(9) Bois , de futtum , fUstis ; en pro-
vençal futt , fuit a.
(10) Plaque de métal , de l'islandais
plat a.
fil) Cuir, du verbe éeoreher.
(12) Qui fortement lui tarde, qnll dé-
sire beaucoup.
(13) Dont les mailles avaient été bri-
sées. Du gothique mal , ou de l'islandais
malt , contribution , on a fait l'expres-
sion de monnaie , signnm et forma mo—
netae , Wachter, s. v° , et Ton a appelé
cotte de maillet une tunique de petites
pièces de métal de la forme de la monnaie.
(14} Tourbillon de poussière, de F is-
landais pudr, poussière.
(15) Souffle» sueur.
3o
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— w — ■
Oats et lions et œrs de mit (f)
Tout a pie ; ce sont si réduit (9).
LA BLANOA NINA (3).
Tu es plus blanche , 6 ma maîtresse , que la lumière du
soleil ; ne puis-je dormir cette nuit , désarmé et sans inquié-
tude? Voici déjà sept ans /sept ans que je ne me suis dés-
armé ; ma chair est plus noire qu'un charbon éteint. — Dor-
mez, dormez, mon Seigneur; désarmez-vous sans crainte,
le Comte est allé à sa maison des montagnes de Léon. —
Que la rage tue ses chiens, et l'aigle ses faucons! que de son
autre maison à celle-ci il porte la montagne sur ses épaules î
— Ils en étaient là quand son mari arriva : Que faites-vous
là , blanche Dame, fille d'un père traître?— Je peigne mes
cheveux , Monsieur; je les peigne , toute triste que vo.us me
laissiez seule pour vous en aller aux montagnes. — Il y a ,
la Belle , de la trahison dans ces paroles. À qui le cheval qui
hennit sous vos fenêtres ? — Monsieur , il était à mon père,
et il vient de vous l'envoyer. — A qui les armes qui sont
dans la galerie? — Monsieur, elles appartenaient à mon
frère, et il vous les a envoyées aujourd'hui. — A qui cette
lance que j'aperçois d'ici? — Prenez-la, Comte, et tuez-
moi à l'instant , car j'ai bien mérité mourir de votre
main (4).
(l)En rut; peut-èlre ce mot Tient-il
Slutôt de l'islandais nruf, bélier, que
a latin ruere , d'où les étymologistes le
font venir.
(3) Réduire signifiait autrefois dé-
duire; peut-être réduit avait-il aussi
la même signification que déduit ; nous
serions cependant tenté de croire à une
faute d'impression ; nous ne nous rappe-
lons pas avoir vu ailleurs réduit employé
dans ce sens.
(5) Blancs sois, Sefera mis ,
Vas que no el rayodelsol, etc.
Romancero de Jmberet, p. 289.
Nous n'avons traduit les deux petites
pièces suivantes que pour montrer par
une nouvelle preuve, que nous croyons
sans réplique, la liaison littéraire des po-
pulations européennes pendant le moyen
âge. :
(4) Le même sujet a été traîté de là
même manière dans une ballade danoise,
Det hurtige Svar, ap. Dantke Viter fra
Middelalderen, t. IV, p. 228 ( il en èxi-
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EDWARD (1),
Pourquoi le sang dégoutte-t<-i! ainsi de fou èpèe,
Edouard, Edouard P
Pourquoi le sang dêgoutte-t-il ainsi de ton épée
Et marches-tu si sombre ?
Oh ) j'ai tué mon bon foucon ,
Ma mère, ma mère;
Oh ! j'altué mon bon fancon ,
Et maintenant je n'en ai plus.
Jamais le sang de ton faucon ne fut si rouge ,
Edouard , Edouard ;
Jamais le sang de tyn faucon ne fut si rouge,
Mon cher enfant , je te le dis.
Oh ! j'ai tué mon cheval aux* crins rouges ,
Ma mère r ma mère ;
Oh 1 jVi tué mon cheval aux crins rouges ,
Celui qui était si vif et si beau.
«lait même plusieurs versions» ap. Id.,
p. 362 et 363 ) ; «ne suédoise , Don grym-
ina Brodera, ap. Sventka Folk-Kûor,
t. III , p. 107, et une écossaise , an.
Scotiih songé, Londres, 1794, t. I,
p. 231; H. Duran, Colecçion de Romances
castellanoê, t. IV, p. 13, cite les cioq
premiers vers d'une chanson sur le môme
sujet , que le peuple chantait encore dans
le 18* siècle :
Bf aflanita de San Juan ,
Antés de salir el sol ,
Me echaron ana enramada
De cogollos de limon.
Que don , que don , que don don don.
(1) Quhy dois xour brand sae drop wf .
bluid,
Edward, Edward?
Quhy dois zour brand sae drop wf
And quhy sae sad gang see,0?
O, I hae kilied my haukêsae guid:
mher, mithee > .
O , I hae kilTed toy haute sae gnid ,
And I had nae mair bétbee, O, etc.
Percy, Relique* ofamdentpoetry, U I, p. 60.
La rime ee se reproduit dans toute la
pièce. Nous n'ayons pas cru devoir tra-
duire l'O gui termine chaque quatrain ;
un ajoutait assea souvent, en Ecosse,
cette exclamation en chantant , et nous
croyons qu'elle appartient ici plutôt au
musicien qu'au poète ; sir Patrick Spers,
Border' t Minitreliy, t. I , p. 7, e t un
couplet cité t. 3, p. 79 , en offrent deux
autres exemples. Ou trouve un refrain
musical dH même genre dam une chan-
son de Thibaut , comte de Champagne :
' Pour conforter ma pesance
. Fais un son.
Bon lert , se il m'en avance,
CarJason,
Cil qui conquist la toisone,
ÏTot pas si grièf pénitence eeee.
Fuéêiet du koi de Nm>arr* , U II, p.10.
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— «8 —
Ton cheval était vieux , et ilt'en reste d'antres ;
Edouard, Edouard;
Ton cheval était vieux , .et iM'en reste d'autres ;
Ce n'est pas le malheur qui t'a frappé.
Oh ! j'ai tué mon cher père ,
Ma mère , ma mère ;
Oh ! j'ai tué mon cher père ,
Hélas ! malheur sur moi !
Et quelle pénitence feraMiu pour cela ,
- Edouard, Edouard?
Et quelle pénjtence feras-tu pour cela ?
Mon cher enfant, 4is-le-moL-
Je monterai dans le bateau qui est là-bas,
Ma mère,- ma mère;
Je monterai dans le bateau qui est là-bas ,
• Et je m'en irai sur la mer.
Et que ferasrtu detes tours et de ton château ,
, fc Edouard, Edouard?
Et que feras-tu de tes tours et de ton château ,
• . Qui jsont si.beaux à voir ?
Je les laisserai debout jusqu'à ce qu'ils tombent en ruines
* Manière, manière;
Je les laisserai debout jusqu'à ce qu'ils tombent en ruines
Car je ne reviendrai jamais ici.
Et que^onnerasKuà tes ënfonte^t-àta femme ,
Edouard, Edouard?
Et que *dinneras-tu à tes enfants et à ta femme ,
Quand tu t'en iras sur la mer?
Le monde est grand , qu'ils y mendient leur pain ,
.Ma mère, m? mère, .
Le monde est grand , qH'ils y mendient leur pain ,
Car je ne les verrai plus jamais.
Et que-donnera^-tu à ta chère mère,
Edouard , Edouard ?
Et que donnêrâj5-tu à ta chèfe mère ? . . - .
• Mon cher enfant", .dis-le-moi.
■A
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— 469 —
De moi tous recevrez, la malédiction de l'Enfer,
Ma mère, ma mère;
De moi vous recevrez la malédiction de l'Enfer,"
Pour les conseils que vous m'avez do^és (1).
MXKH
DES TRADITIONS ÉPIQUES
PENDANT LE MOYEN AGE.
Tous les peuples aiment'ja conserver dans des chants les
souvenirs glorieux de leur histoire (2), et les répètent pour
s'exciter Mie pas démériter de leurs ancêtres (3). Un orgueil
si légitime et de pareils souvenirs sont , trop naturels pour
fl) II existe sur le même sujet une
ballade suédoise , S Yen i Rosengard , ap.
Svenika Foîk-Vitor, t. III , p. 3 $
Hvar har da varit sa* lange
Du Syen i Rosengard ? .
— Jag har varit i stallet ,
KMraMôderva'rl*
I vgnten mig sent; m en jag kommer
^ajdrîg.
une finnoise , JVerinen Pojka , ap. Ton
Schrtiter, Finnische Runen, p. 124 , qui
est probablement plus récente
Mistastulet? Mistës tulet?
MinUm poikain jloinen !
Meren rannalt', meren rannalt',
Muori kultasein !
( on Toit que la versification finnoise est
basée sur l'allitération ) ; et une seconde
version écossaise, The twa Brothers,
ap. Jamieson, Popular Balladt, t. I,
p. 59 , et Grimm , Drei alttchoUische
Lieder, p. 4, qui se rapproche beau-
coup plus des ballades étrangères.
(2) Ces récits populaires existaient en
Perse dès le 6« siècle \ ap. Macao , Shah
nameh, préf. persan ne, p. 11);. on en
a retrouvé jusque dans les îles de la mer
du Sud ( Ellis, Polynetian Researches) ,
et dans les montagnes de la Circassie
( Tausch , On theCircassiant, ap. Jour-
nal 9f the Atiaiic SocMy, 1. 1 , p. 93 ) ;
mais ils semblent n'avoir été nulle
part plus répandus que dans les Gaules»
Aux autorités que nous avons déjà citées
p. 281, nous ajouterons la définition
qu&Festus donne dès bardes: Bardua
galiice appellatur qui vicorum fortio—
rum laudes canit , et un passage de Lu—
cain , 1. 1 , v. 447. :
Vos quoque oui fortes animas belloque
peremptas
Laudibusin longum, Vates, dfn^ittftl^aevum»
Plurinta securi fudistis earmina Bardi.
(3) Un passage de Diodore de Sicile est
positif : ' Ev Se rotç noktp.oiç itpoç pv0-
pouç s/xSaivouo-e, xae 7ratavaç àSou-
(TWj ôrav êjrewo't rotç àvrtrtroty-
jasvqiç 9 et l'empereur Léon en parle
aussi daus sa Tactique : Uapcx.-x\nropaç y
oi Sta ïoyw àteytipovTtç tov ot«tov
irpoç touç àyvvaç , ovc ot 7rpo.3Qp&>v
vseaTepot, xae twv à^wv raxTixoc
P&iptaeore KoLinaropaç exa>ow ; voyei
c. 12 , § 71 , 72. On connaît le passage
si souvent cité de Tacite : Sun! illis
haec quoque earmina quorum relatu,
quem barritum vocant , accendunt ani-
mos ; Germayia , c. 3.
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qu'on paisse tes attribuer à Pi m italien deque*quenaUon voi-
sine. Les premiefs*&aulois avaient des poésies guerrières ,
qu'ils chantaient avances combats (1) ; mais la domination
des Romains, l'adoption de leurs mœurs et la discipline des
légions , firent tomber cette vieille coutume en désuétude ;
et lorsque , après plusieurs siècles , on la voit reparaître (2)
chez un peuple opprimé , sans amour de la gloire , dont les
traditions avaient péri avec sa religion et sa langue, il semble
impossible de n'y pas reconnaître la preuve d'une influence
étrangère (3). Gomme les autres peuplades germaniques, les
Franks avaient aussi des hymnes militaires , et , en s'établir
sant dans les Gaules, ils n'y renoncèrent pas plus qu'à leurs
autres usages (4). Mais jusqu'au 10 e siècle l'histoire n'en
parle plus; on nfe les retrouve mentionnés (5) qu'après la ces-
sion de la Normandie à Bollon (GangHrolf), et ils ne forent
(f ) Ad hoc ctntuf inchoantram pree-
Kum.... ia patrium more m; Titot Livras,
Bitioria, 1. XXX VIII, c. 17; voyea
aussi 1. II, e. 26. '
(2) Saint Vitrions, qai ?ivait au com-
mencement du 5* tiède , dit qu'on y cé-
lébrai l encore les exploits guerriers par
des chants ( Mémoires de V4eadémie de$
Inscription , t. XV, p. 581 ) ; mais «'ils
•notaient pas en langue francique , nous
ne peovonscrotre qu'Us fassent épiques;
il n'y eveifcpae esses d'énergie dans l'es-
{rit dn peuple : Us ressemblaient pré—
ahlement à la ^chanson latine sur la
victoire de Clolaire II , que nous irons
encore. ,
(3) Quoique nous pensions qu'elle Tint
principalement de* Scandinaves, nous
ne prétendons pas dire que les Franks
n'y aient pas aussi contribué. Le Gesta
Mamii de Notker a été rédigé sur des
traditions populaires.; on en a une
prctfve incontestable. Un vétéran y ra-
conte que dans les guerres de Charler
magne avec les Slaves, il portait sur
l'épaule au bout de sa lance sent ou
huit ^ennemis, et- qu'il ne savait ce que
ces crapauds croassaient ( I. Il , c. 12 ,
ap v Porta, t. n, p. 757). Sept cents
ans après , le môme fait est raconté dans
lot mêmes termes par Àvenlfn (JMts-
risckes Chrmih, p. 285, éd. de 4580);
seulement la tradition a yralo devenir
plus rationnelle : elle a fait du guerrier
un géant. Ces chants guerriers se trou-
vent d'ailleurs ches presque tous les
peuples de l'Burope moderne. Howel
Dha , roi du Pays de Galles , ordonna
qt*c la meilleure vache du butin appar-
tînt au barde de l'expédition; Uget
fVailiae , 1. 1 , c. 49. Selon Zuniga , Fer-
dinand III conduisit au siège de Seville
un poêle connu sous le nom de Nicolas
de los Romances ; ap. Dipan , Roman-
cero de Romances CabaUereecoe , P. I,
p. xvu. Les ménestrels flamands exci-
taient aussi les armées aux combats :
Doen datsagben die minstrere
, Dat die banlere onder sanc;
Doen lieten si bare ghedano.
Enfle baer blasen metten bosnien.
Jan van Heelu , Rymkronik, v. 5668.
et le même usage existait chez les Ara-
bes ; Condé, Hisioria de la Domination
de los Arabes e» Espana , 1. 1 , p. 99.
(4) Une preuve bien positive s'en trouve
dans le chant sur la victoire qae Louis III
remporta, en 883, sur les Normands :
gangrvasàisimgan,
Y vjg Tvas Digannan.
# Ap. Emonensia, 1. 48.
(5) L'exemple si eonnu de TaiUemr
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nuHe part aussi populaire* que daasJe Nord (1). Jamais ils
n'y excitèrent plus fTenthoirsiasme qulau moment où une
colonie Scandinave vint s'établir enJFtonce (2).
Le souvenir des anciens faits d'armes n'eût point animé
les courages , s'il n'avait agi vivement sçr les imaginations ;
rentré dans ses foyers , le soldat lui devait encore des émo-
tions et des plaisirs. La poésie ne manque jamais aux popu-
lations qui la sentent ; les chants historiques se multipliè-
rent (3) , et de nombreux jongleurs les répandirent de plus
n'est pas le seul ; une jongleresse uom-
mée Adeline eut nart au partage que les
vainqueurs se firent de l'Angleterre;
Domesday-book , ap. de La Rue , t. I ,
p. 194. En 1095 , les Bourguignons qui
allaient assiéger Châtillon-sur-Loire
étaient précédés d'un jongleur qui ehan-
. tait les exploits de leurs ancêtres ( Re-
cueil des Historien* de France, t. XI,
I>. 489 ) ; et l'histoire nous a conservé
e nom d'un autre ( Berdic), qui animait
également les guerriers par ses chants ;
Histoire littéraire, t. XVIII, p. 700.
Les rois d'Angleterre menaient avec eux
des poêles. à la guerre : Edouard I er en
emmena* un en Palestine** ( Walter Hem-
mingford, Chronicon, c. 35), et Henri V
en avait quinze à sa suite dans son ex*
pédition en France; Ryraer, Foedera\
t. IX, p. 255; voye^aussi ci-dessus,
p. 310 , note 5.
(1) Ils avaient même un nom parti-
culier, vapn-*saugr; ap. Alla-qvida,
st. XXXIV ( les Anglo-Saxons avaient
probablement emporté cet usage en An.
gieterre; ils les appelaient g uS-ZeoS,
ap. Bcowulf, v. 3043). Un de ces chants,
le Biarka-mal hin fornu , nons est par-
venu en partie ^ap. Rafn, FoYnaidar
Sëgur Nor&anda, t. I, p. UO), et
long-temps après qu'il fut composé,
en lOôO, on le chanta encore à la ba-
taille de Stiklestad ; Snorri, Saga af 01 a fi
hinom flelga, c. 220; nons eu citerons
seulement les deux premières ëtrophes :
Déjà brille le jour, le* coqs battent
des ailes, voici 1 heure où le laboureur
retourne à so* travail; debout, mes
amis 1 vous tous; nobles guerriers, éveil-
les-vouj ; debout 1
Déjà l'intrépide Hrolf (Kraki) fait
vibrer sa lance ; autour de lui se pressent
de nobles combattants , qui n'ont ja-
mais fui les batailles. Je ne vous in-
vite point aux banquets, ni aux doux
propos des jeunes filles ; c'est aux fa-
rouches jeux de la guerre que je vous
appelle.
Hakon , comte de Norvège , se faisait
suivre dans les batailles par cinq scaldes
{Jomtvikinga Saga , ap. Barthounus ,
p. 172 ) , et Waldeinar 1*, roi de Dane-
mark, en avait un à la tête de son ar-
mée; Saxo Grammattcus, p. 279.
(2) Cette coïncidence n'est cependant
pas une preuve positive, puisque le même
usage existait chez des peuples qui ne te
tenaient pas 'des Scandinaves ; il a pu
se reproduire avec les nouveaux déve-
loppements do l'esprit belliqueux.
(5) Ekkehard IV, moine de Saint-Gall ,
qui mourut dans la seconde moitié du
11 e siècle, dit «de Kpno de Lahnstein :
Muka sunt quae de illo conciuuantor et
canuntur; ap. Gotdast, Merum Alaman-
nicarum Scriptores > p. 50 , éd. de
Senckenberg. Après avoir parlé des in-
cursions des Normands, Hariulf, qui
écrivait en 1088 , ajoute : Quomodo sit
factura , non solum historiis , sed, etiam
patriensium uieraoria, quotidie recolitur
et cantatur ; Chronicon Centulense (dans
le Ponthieu),l. III, c. 20; ap. D'Achery,"
Spicilegium , t. II, p. 322, éd. de 1725.
"Lorsque Hichard I« r arriva à Ptolémaïs ,
en 1191, les sojdajs chantèrent Popu—
lares cantiones... antjquorum praeclara
g* sta célébrantes v Geoffroy de Vinesauf,
lier Utero toly mit anum , c. II, ap. Gale,
fi isloriaeAnglicanae Scriptores, $.o3£i
voyez ci-vdessus, p. lT9,*n. 1.
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— 472 —
en plus (1). BSabord , plus poètes que la foule r ils 9e*pas8ioiv
naienj plus qu'elle à leurs récits , et leur décFamation repro-
duisait leur enthousiasme (2) ; une modulation involontaire
animait leurs vers ; ils les chanta$pift , et insensiblement ils
recoururentà toutes les ressources de la musique, pour mieux
marqper leur rtaytbme et accroître leur puissance (3). Trop
(1) Gf nt illa canens prisca , disait Me-
tellus de Teçernsee a a milieu do 12 e siè-
cle; ap. Camsios, Lectienis antiquae To-
mut fa , p. 134. Us s'étaient tellement
multipliés , que les seigneurs en avaient
qui racontaient des histoires pendant les
repas:
Ad mqnsam magniprincipis
Estrumor unius bovis.
Unibos , -v. 5 (dés le iO* siècle).
Quantttrois ot mangie, s'apela EKoant;
For li esbanoier commanda que itcbant.
Bornant à! Alexandre, ap. Poètes fronçait
jusqu'à Malherbe, t. Il , p. 66.
Wben be iras gladest at bis mete ,
And every minstrell had plaide,
And evëry dissour had saide.
Wicb most was pleasaunt to bis ere^ x
Gower, Confetsio Jmantit, 1. VII, fof.458.
Le môme tisage existait atifftsi en Italie;
Ginguené, Histoire littéraire , t. II ,
p. 278.
(2) Il n'est presque pas de romans' où
Ton ne trouve des preuves de cette fàg-
clamation; nous en citerons quelques
unes : *
Oiez, Seigneurs, et si soieztesant. -, p
Agolant, ap. Bekker.
Allez vos en-, li romans est finis.
Garin li Loherenc, ap. Mone.
Senhor. ar escoutaU, si Vos platz, et aujatz
Canso de ver' yfitoria.
Ferabrat, v. 3p.
Berkeneth now, bothe olde and yyng ,
For Maries love, that.swete thyng.
The Kyng of Tart , ap. Bltson.
Thus endeth Alisâunder the kingj
God ous grant his blessing !
. Ap. W. Scott , Sir Trittrem, p. 30.
Sappîate addonqua , vol degne Persone
Cbe l'alicorno ffero ha tal natura.
t Leandra, c. XV.
Ha, Signori, rimato tutto questo
Sostegno di Zanobi da Fiorenza.
s Al vostro nonor questa istoria e flnlta.
laSpagna,
Quierome , Sennores, cou tante espedir,
Gradescovolo mucbo que me quisiestes
oir :
Se falleci en algo, debedesme parcir,
Soe de poca sciencia , debedesme sofrir.
Poema de Jlexandro , st. 2508.
Es was vor langen zaitenn
Der recken also vil ,
Sie triben grosses streiten ,
Ate ich euch singen wil.
Der Kleine Rotegarten, st. I.
Il paraîtrait cependant qu'on ne tarda
pas à écrire les traditions épiques; plu-
sieurs romans. s'appuient formellement
sur un livre, et Gottfried von Stras-
bnrg disait dans le 13 e siècle ?
Ich weiz wol ir ist vil gewésen
Di von Tristrande hand gelesen,
Und ist ir doch nibt wil gewesen
Di von him rehte baben gelesen.
Trit tran , v. 29.
Plusieurs poètes ont pu sans doute suppo-
ser une source écrite, pour inspirer plus
de confiance ; mais il n'en est pas moins
certain que les traditions avaient été re-
cueillies de. bonne heure , puisqu'on lit
dans les dépenses du roi d'Angleterre,
Henri 111, à Tannée 1237 : Et in firraa-
culis, hapsis et clavis argenteis ad ma-
gnum librum romands régis ; ap. War-
ton , 1. 1, p. 117.
(3) Les expressions chanter, chanson ,
avaient certainement un sens littéral.
Les plus vieux romans étaient divisés en
séqilences plus ou moins longues, et for-
mant presque toujours un sens complet :
ce sont ces fragments que chantaient
les «jongleurs. Quelquefois ils commen-
cent en réclamant le silence :
Or fêtes pes, Seignor, por Dieu amor,
et finissent par un vers d'un rhythme
moins long et d'une rime différente ; U
est même assez remarquable que les sé-
Îuences des romans de Gerar de Viane ,
'Annie et Amis et de Jordain de Blai-
vies se terminent par une rime féminine.
Quand 4a liaison des idées l'exige , lea
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— 473 —
naïfs pousse préoccuper de la composition littéraire , la vé-
rité historique était leur seule muse, et cette impartialité
premiers vers répètent , sont nne foire
forme , les derniers de la séquence pré-
cédente ; oii ne suppose pas que 1 au-
ditoire vienne de les entendre.
Desur un pin an tif est Caries al vis fer,
U e li duze pers.
Chartemagne, v. 780, et v. 783 :
Desur un pin antif est Carlemaines
H eli duzeper.
Naymon remonte quant repose se fu.
Jgolant, v. 350 , et v. 351 :
Quant Naymes s'ot un petit repose.
Kant li servises fuit dis et deviseiz ,
Del mostier issent, el palais sunt monte.
Au maistre dois est Gerars acouteiz.
Gerar de Viàne, v. 972 , et v. 976 :
La messe est ditte, Girars ist dou mostier.
Au maistre dois est aleiz apoier.
On trouve d'ailleurs dans les romans la
preuve positive qu'ils étaient récités par
fragments ; Huon de Tillenocve dit , dans
son Renoart de Montauban :
Je vos en diray d'une qui molt est benoree ,
El roiaume de France n'est nulles si loeej
Or en ait il mausgrez qu'ele li est emblée,
Une molt rjcbe pièce vos en ay aportee.
et dans le Romans de la Violette , Gérai*
de Nevers , déguisé en jongleur, chante
une pièce de vers tirée du Romani de
Guillaume au Cor Ne$ , que nous avons
encore :
Grant fu la cort en la sale a Loon , etc.
Histoire littéraire, t. XV11I , p. 770.
Comme dans les poèmes homériques,
il y avait , dans les romans du moyen
Age , des morceaux plus célèbres que les
autres ? qui avaient un nom particulier ;
tel était , par exemple , le récit de l'in-
fâme conseil que Ganelon avait donne à
Marsilie :
Dizze heizet der pinrat.
Cbunrat, RuolandeslÂet, v.1465.
Le chant des romans n'était pas même
une simple modulation, les jongleurs
s'accompagnaient de divers instruments :
Quant un chanterre vient entre gent benoree
Et il a endroit soi sa vielle atrempee :
Ja tant n'aura mantel , ne cotte desramee,
Que sa première lais ne soit bien escoutee ,
dit Huon de Villenoeve , que noua citions
tout à l'heure , et l'on ne peut douter du
sens qu'il donne a lait , car il continue ,
deux vers plus bas :
le vos en diray dUne;
et cjsst le Romani de Renoart, qnll
•raconte. Nicolas de Braie dit , dajis la
description d'un banquet' donné- par
Louis VIII pour 6a fôte :
Principis a facie, citharae celeberrim'us arte,
Assurgit Mimus, ars musica quem decoravit ;
Hic ergo chorda résonante subintulit ista.
Ap. Du Cange, Glossarium, s. v. Ministelli.
Gilles de Paris (Egidius), qui écrivait
dans le 13* siècle, n'est pas moins formel ;
De Karolo. clari praeclara proie Pipmi ,
Cujus apud populos venerabile nomen m
omni
Ore satfe claret , et decantata per orbem
Gesta soient melitis aures sopire viellis.
Carminus, ap. Histoire littéraire, t.XVII,
p. 44.
et on lit dans le Romansjlu Chevalier
au Cime : *
Li jogleôr i font grant noise et grant tempier,
Li uns conte de Martin e l'autre d'Olivier.
C'était déjà l'usage des anciens bardes :
Et hardi quidera fortia virorum illus-
trai m facta heroicis composita versibus
cum dulcibus lyrae modufis cantitarunt ;
Ammianus, 1. XV r e. 9; et nn témoi-
gnage positif ne nous permet pas *de
douter que , pendant le moyen âge , les
chants guerriers ne fussent eux-mêmes
accompagnés de musique instrumentale :
Tant 3 vero illis securitas... ut scurram
se préecedero facerent , qui musico in-
strumenta res fortiter gestas et priorum
bel! a praecineret, quatenus bis acrius
incitarentur ; Ainjoin , De Miraculit
S. Bernardi, 1. IV, c. 37. Nous ne vou-
drions cependant pas dire une tous les
romans français fussent chantés : les
vers de huit syllabes, rimant deux à
deux , n'avaient point besoin d'une dé-
clamation fortement accentuée pou^que
leur rhythme fût senti , et rien ne peul
faire croire que les romans écrits en
cette mesuré n'aient pas été récités,
comme les fabliaux , qui avaient le même
mètre et n'étaient point charités, tin pas-
sage du Roman$ de Tristan confirme
cette conjecture
Ici diverse la matyere
Entre cens dtti soient cuntfer
Et de le curite Tristran parler.
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— 474 —
dans les faits ne refroidissait tK>int leur» sentiments (1) : ils
s'associaient de cœur M d'àme avec leur héros. Bientôt , il
est vrai , ils polirent les mœurs (2) et embellirent les faits (3);
mais dans le principe , tant que leur inspiration fut franche
et leur enthousiasme réel , ils racontaient la tradition (4) , ils
la rédigeaient ainsi qu'une chronique , sans songer aux con-
venances d'une composition littéraire ; et lorsqu'une partie
{1) Dans beaucoup cte romans la par-
. liante du pdgle est évidente, mais elle
ne se révèle que par leur esprit; elle est
aussi dans* la forme du Garin :
Dhsc' a la gait ont les nos enbatas.
V. 10926.
Qui de no gent nos fait mult grant train.
V. 10337.
' (2) Dans le roman que nous citions
tout à l'heure , elles ont conservé toute
leur grossièreté :
Tais, foie Garce, li quens Bernars a dit,
, Fols fu li rois , qui de vous s'entreraist.
Dfet la roine : vos i aves menti ,
Comme traîtres, parjures , foimentis.
GartnliLoherenc, v. 6961.
Vois con est bel e , s'a le cors escbeni,
Gerbers le tient et Hernaus et Garins ;
Êle est encainte des . III . germains cousins.
C'est à la reine Brancheflor que Fro-
mont adresse ces vers ( Jd., v. 17866 ), et
la reine lui donue un coup de poing.
(5) Ils les embellissaient déjà dans le
42 e siècle : Non solum vulgari fabula-
tione et oantilenarum modulatione usi-
tatur, verum etiara in quibusdam chro-
îiicis annotatur; Chronicon Urspergen-
te, p. 85.
(4) On sait avec quel scrupule les an-
ciens poètes restaient fidèles à la tradi-
tion :
Ce n'est pas fable que dire vos volons ,
Ansoiz est voirs autressi com sermon ;
"Car plusors gens a tesmoing en Iraionz,
Gers et provoires, gens de religion,
dit le Montant d'Amile et Àmis y v. 5;
et les analogies entre les romans com-
5 osés sur le môme sujet , dans des pays
ifférents, montrent quel respect on avait
pour ses sources. Les. plus vieux romans
s'appuient -encore sur une traditiou en
prose ou en vers. Ou trouve deux fois
dans le Garin li L$her*nc : Si «on la
cbançons dist, v. U 348 et 144*9; il va
môme jusqu'à dire , v. 12724 :
Des icele eure, que Dame-Dius nasqui
Me fu cbançons qui eust si grand cri.
Le sujet du Charlemagnes , le plus vieux
poème français que Ton connaisse, se
trouve dans V Histoire des Gestes de Go-
lien ReUore (Ms. B. R. , n° 7548), et
l'on ne peut croire que le roman en prose
ait été rédigé sur le poë me, puisque plu-
sieurs parties y sont bien plus concises
( lel est , par exemple , le chapitre qui
correspond an coinmencemeni du poë-
me). Il en était de môme en Allemagne:
le Klage (v. 1-14) et le Pxtrolf{v. 178,
1675, 1964) sont certainement rédigés
sur un travail antérieur, et Ton a cru
reconnaître dans le Nibelunge Not les
traces de quatre remanîraents diffé-
rents. Ces traditions existaient depuis
long-temps dans le 10e siècle : Iste fuit
Thideric de Berne, de quo cantabant
rustici olimj Chronicon Quedlinbur-
gense , ap. LeibniU , Rer. Brunttie.
Scriptores, t. II, p. 273, et un fait
Srouve l'esprit d'exactitude qui press-
ait au travail des poëtes. Il existe trois
versions à peu près contemporaines d'une
même histoire (les Roman de la Fto-
letle , Du Comt de Poicliert, et Dou roi
Flore et de la biele Jehanne), et les
noms seuls sont différents; toutes les
circonstances principales se reprodui-
sent avec les mômes détails. Il y a môme
des fabliaux dont on connaît jusqu'à
quatre versions différentes; et tout indi-
que que la plus grande partie était d'a-
bord en prose ; plusieurs nous sont en-
core parvenus dans cette forme , et le
Dict du Cuvier commence ainsi :
Gbascuns se veut mes entremettre
De biaus contes en rime mettre ;
Mais je m'en suis si entremis ,
Que j en ai un en rime mis.
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était déjà rimée, Us se servaient des vers comme de faits
appartenants 4 tous (1) : de poètes ils devenaient rhapsodes.
La renaissance des idées littéraires, la solitude oisive des
cloîtres, développèrent de nouvelles aptitudes. Il y eut des
poètes dont le talent fut plus indépendant, et l'inspiration plus
personnelle : ils Choisirent eux-mêmes leurs sujets et compo-
sèrent leurs poèmes (2). Mais, tout en devenant artistes, la
plupart restèrent popjulaires, et continuèrent à s'appuyer sur
les traditions. Sans les reproduire avec une exactitude aussi
servile, ils donnaient encore à leurs chants une base histo-
rique, et , pour les distinguer de quelques essais plus hasar-
deux encore et moins bien accueillis par la faveur publique ,
on les appelait chansons de Geste (3).
(1) Ainsi, par exemple, Les Enfan
Aymon, ap. Bekker, Ferabras, et le
Romans de Maugis,Ms. B. R. n« 7183,
commencent de la même manière :
Seignor, or escoutes , n'y ait noise , ne son.
(2) Il n'est presque pas de roman où
Ton ne trouve des traces d'une opposi-
tion entre les poêles et les jongleurs :
Jugleurs la chantent et ne la scevent mfe ,
dit, arec beaucoup d'autres , le Roman
de l'expédition de ; Charlemagne en
Perse; et le second couplet de la Chan-
sons de* Satines est encore pins positif :
CU bastart jugleor qi vont par ces vilax ,
A ces grosses vieles as depenoes forriax ,
- Chantent de Guiteclin si com par asenax;
Mes cil qi plus en set, ses dires n'est pas biax,
Qar il ne sevent mie les riches vers noviax,
Ne la chahçon rimee que fist Jehan Bordiax.
Les jongleurs eux-mêmes acceptaient
cette infériorité ; le Romans d'Âubri li
Borgonnon est de U poésie populaire,
et on lit, y. 20 :
If orroiz meOlor chanson par jougleor.
En Scandinavie , où la poésie était bien
plus populaire , le* meilleurs poètes ne
dédaignaient pas de réciter les vers des
autres ; ce fut unscalde célèbre, Tbor-
rood Kolbrunar, qui chanta la Biarka-
mal à Stiklestad.
(3) Chansons historiques; le sent de
geste n'est pas douteux :
Lunge est la geste des Normaux
Et a mètre est grieve en romani.
Romans de Rou, t. II , p. 04.
Hais de deux frères parlerai
Bf leur geste raconterai.
Romans de Thebes (Etéocle et Polyntee) ,
B. R. fonds de Colbert, n° 178, v. 15.
Artus , se restore ne ment ,
Fu navres el cors mortelement.
Romans de Brut, v. 13681, dans l'édition de
M. Le Roux de Lincy, et dans le Ms. B. R.
fonds de Cangé , n° 73.
Artus.se la geste n'en mant.
Fu el çors navres mortelmant.
Geste avait aussi ce sens en anglais; dans
Troilus and Creisseide, 1. II, v. 84 ,
Chaucer appelle la Thébaïde de Stace ,
The Geste of the siège of Thebes. Les
poètes espagnols prenaient gesta dans
la même acception :
Las très cruces tras estras retien otra gesta.
Berceo , El Sacrijlcio de la Misa , st. 245,
v. l.
ui oirlo quisier à todo nùo créer,
vrâ de m! solas , en oabo grant placer,
Prendra bones gestasque sepa retraer.
Alexandro, st. 3.
Peut-étre même l'expression chanson de
geste vient elle du latin ; l'Enéide est ap-
pelée Gesta populi Romani, ap. Servius,
Commentarii in Aeneidem, 1. VI , v. "75i,
et l'on voit dans Ammianus : Gesiorum
volumen imperatori de more recitatum ,
Hist.y I.XXIX, c. 1 . La prééminence des
chansons de geste sur les autres fut si bien
reconnue, qu'on appelait les gens con-
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— m —
Loin de détruire la profession 4u jongleur, cette rénova-
tion de la-poésie accrut soninfpoctançe. Les tradition* furent
mieux rédigées, d'heureuse^ inyeâtions les rendirent plus
intéressantes, et l'imagination publique f de jrius«en plus dé-
veloppée, rechercha la poésie avec plus d'empressement, et
récompensa les jongleurs avec plus de mrfnificence(i). La
puissance européenne de Gharlemagne , la protection effi-
cace /lont il avait énièuré le christianisme (2), et l'immense
renommée quHl avâil*lâissée après lui , concoururent aussi
à leurs succès. Son nom seul ébranlait les imaginations ; il
pendait toutes les merveilles possibles , tous les exploits
vraisemblables , et les chants qui le célébraient trouvaient
partout un auditoire attentif et reconnaissant. Sans s'écarter
des résultats>de l'histoire (3), ils les exprimaient par d'autres
faits plus en harmonie avec les idées du temps. Ses services
au christianisme se traduisaient par des victoires sur les Sar-
rasins ; l'ordre et la hiérarchie qu'il rétablit en Europe , par
des luttes toujours heureuses contre ses vassaux ; et l'accep-
tation de ces inventions par la poésie de tous les peuples
montre combien les traditions romanesques étaient répan-
sidérables des yen$ de geste ; voyea le connaissent pas son grand-père, pas mô-
Reeueil des Fabliaux, i. III , Glossaire , me 17 Redit di Franza , qui doune tonte
s. v. , éd. de Méon. sa généalogie ; nous ne connaissons d'ex-
(1) Un seul fait suffit pour montrer à ception que pour un poëme manuscrit,
quel point les jongleurs s'étaient multi- cité par M. Bekker, Ferabras, p. 180 :
pliés ; les quatre grands cycles de romans Entour la Saint Jehan, que la rose est fleurie,
qui composent une si grande partie de . FuroyCballes Martiaux en sa sale voutie.
la littérature du moyen âge étaient de- 6ane| ^ lai . même élait raltacW
venus populaires dans toute l Europe , - fc gU>i après avoir «Ut que Sigbert
et, malgré cette unité singulière de a. fa fc ^ ^ j Thuringiens,
poésie, et le respect que 1 on portait à la Frédégaire| 0I1 p{ J l6l gon continuateur,
tradition il existait une foule de ver- . * 87 M F anceugcs in boc prae -
sions différentes des sujets le mieux con- { { non fuerunt fi * deleg; voila poa ï qnoi
nus; l'auteur de 1 un des fragments du oQ , efaigail duc de Mayçnce ou & a ga n ce.
Tristan le dit lui-même : Se|6n Albericug Triura Foulium ( C han-
Seignur,cestcunteestmultdirers. son de Roland, p. 189), il auraijt vé-
{*) Il affranchit le Pape de la domina- eu en Champagne. Son nom semble ve-
iion des Lombards , et on lui attribua les nir du vieux français enganner, tromper,
-victoires de Charles -Martel sur les de l'islandais oan , machination diaboli-
Sarrasins ; non seulement , comme nous que, ou plutôt du vieil allemand wanon,
lavons déjà dit , le Moine de Saint- perdre , détruire , dont on avait" fait ,
Gall l'appelle MartellUs , 70 ans après sa suivant Ober'Un , col. 1986 , l'allemand
mort ; mais les fomans carloyiugionsne moyen wœn-lich , faux , perfide.
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— 477 -**
daes(l). S^ nçiaM-nièiae^mblft n'avoir pas été un titre
de grandeur décerné par l'admiration de la postérité 9 mai»
un surnom imaginé par fes-poetes, que la popularité de leur»
vers assoc^ à son nom véritable et imposa à tous les histo-*
riens (2). Ses dfouze Pairs doivent aussi aux jongleurs leur
nombre etleur,iftiportance; peut-être même leurs fonctions
judiciaires (3), leur indépendance de l'Empereur, le titre de
(1) La tradition populaire s'était tel- lomanr comme son frère, et , % moins
lement emparée de Charlemagne , que d'admettre une çorraption accidentelle,
l'histoire de cet homme , dont toutes les trop générale pour" être probable, Si
actions avaient une valeur historique,
est aussi peu connue que celle d'un héros
de roman. Son secrétaire lui-même ne
savait rien de sa n&issance ni de ses pre-
mières années : De cuju» nativitate atque
infanlia,vel etiam pueritia omissis
incognitis , transire disposui ; Einhard ,
c- 4. On ne sait pas seulement de qui sa uom de Maino ou Mainetlo ; Pseudo-
mère Berthe était fille; le Romani de Turpin, c. 20; I Qeali di Franza, c.
Berte aus Grans Pies lui donne pour 6 , 20-50 ; Pulci , c. XXIV, st. 27 ; Wey
faut chercher une autre explication à son
nom. Un vieux roman manuscrit dont
M. Michel a publié un fragment dans la
Chanson de Roland, p. u , dit qu'il- s'ap-
pelait Magniez , et une foule de romans
racontent que pendant sa jeunesse il fut
obligé de se réfugier en Espagne sous le
père Flore , roi de Hongrie ; c'est Cha-
ribert , comte de Laon , suivant le con-
tinuateur de Frédéffaire , c. 117, et l'em-
pereur Héraclius d'après Pulci, Mot--
gante Maggi ore, c. XXVIII, st. 127.
Son âge lui-même était un mythe;
Ghunrat dit , v. 1295 : Er ist ein alther-
re , et Marsilies va bien plus loin dans
la Chanson de Roland , st. XL, v. 5 :
Hen escientre dons cenz anz ad e mielz.
(2) II n'est pas probable aue magnè
vienne de magnus ; les FranKS*ne par-
laient point latin, et ce surnom , que ne
connaissait aucun des vieux historiens,
se trouve dans tous les romans. La tra-
duction «française du Pseudo-Turpin *é-
crit Kallemaine (ap. dom Bouquet, t
henstephaner Historié , ap. Aretin, Aél-
teste Sage Uber die Geburt und Jugend
Karls des Grossen. Beaucoup d'écri-
vains du 15" siècle connaissaient déjà
cette tradition ; voyez Henricus Toleta-
nus , Eispania Illustrala , t. II , p. 75 ,
etAlbericusTrium Foutium, ap. Lcibnitz,
Accessiones Historicae y t. H, p. 100. M.
Fauriel-a eité une chronique en vers pro-
vençaux de 1220, qui en parle aussi ; un
passage du Welsçher Gast de Thomasin
von Zerklare (de 1215 à 1216) semble se
rapporter à la même tradition , et M.Lacb.
mann a cité un fragment, dans ledialecte -
bas - rhénàb , qui paraît encore plus
ancien ; ap. TYotfram 'von Esehenbach ,
p. xxxviii. .11 semble ainsi fort possible
que Magnus ne soit que la traduction de
V, p. 97) ; et le Romans de Roncevaus , ^ ainé % { He J„ aara donné lug
Karllettnatneion ne peut croire que- lar d un autre sens ; Charlemagn^devrait
l'absence du G soit une erreur d ortho- a , org gon titre de 'Grand au * romaûg
graphe , puisqu'on trouve ailleurs z et n(m a rhistoire .
& li a dist: Rois magnes que fais-tu? (3) u exi8tail des pairg frankgj rf
et sa prononciation sourde devant le N jugeaient les hommes libres, indépen-
Dermettait de ne pas ajouter à son addi- ' danis . d'un seiffneur :
permettait 4e ne pas ajouter
tion une grande importante. Le poëme
de Charlemagne écrit indifféremment
Cçrlemaigne et Carfemaine -, et , ce qui
est bien plus concluant , la Chronique de
Théopbane appelle Garloman Kapov\lo-
aayvoç (ap. dom Bouquet, t.V, p. 187).
Il paraît cependant bien invraisembla-
ble xjue Charlemagne se Krtt appelé tar-
dants .d'un seigneur :
8uant vient ^en mai , que l'on dit as" Ions jors ,
qe franc (le France repairent de roi cort.
Romancero François , p. 49..
La définition de Du Cançe ne permet pas
d'en douter : Franci; sic appellabantur
ii qui magoos dies, seu assistas pubJicag
et générales Parium Franciae tenebant.
Mais leur nombre était illimité; la Chan-.
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fois que leor donnent leffromaM<l), ne pçmettentilspasde
méconnaître des souvenirs Scandinaves (8), et letir longue
conservation parmi le peuple avant que la poésie les re-
cueillit prouverait l'attachement des Normands pour le*
ton de Jto*W,st.XIl, v. 10, dit, en
parlant du conseil de Gharlemagne :
Dea Francs de France an i ad plus de mil.
Dans la Chronique de Turpin, ils sont
eneore bien plus de douie; si elle les
compare aux apôtres , ce n'est pas pour
lenr nombre, mais parce que -son inspi-
ration est .loute chrétienne, et que
cbristianam lidem in mundo propagant.
Les Pairs des romanciers ne sont pas
ceux des historiens; ils parlant dès le
12« siècle de six Pairs ecclésiastiques , et
les romans n'en ont pas un seul ; l'ar-
chevêque Turpin ést un guerrier comme
les* autres. Les Pairs qu'ils connaissent
sont des juges indépendants de l'empe-
reur, des arbitres entre ses prétentions
et celles de ses vassaux. Pour juger
Ganelon , dont la trahison avait causé k
mort de Roland,
Caries mandet humes de plusurs teres.
Chanson de Roland ,8t. 479, v~10.
Il leur demande le'droit de le punir :
Seignors barons, dist Carlemagne li rels.
De Guenelun . car me jugei le dreit.
gUS73;V/i.
Respundent Franc, ore entendrum cunseill.
St. «73, v. 18.
Bavier e 8aisnes sunt alet a conseill.
8t. 277, v. 1.
A Cbarlemagné repairent si barun.
. 6t.*78,v.l.
AinSrles barons se retirent h l'écart , dé»-
libèrent en secret, et reviennent commu-
niquer à l'empereur leur opinion , qu'il
esk obligé de suivre :
Quant Caries veit que tuz li sont fafllid;
ftujt renbmncbit e la chère e le vis»
Al doel qu'il od si Se cleimet caitifs.
St. 270, v. 1.
Le Ruolandet Liet, qui était rédigé
sur une source française au moins con-
temporaine de la Chanson de Roland ,
puisqu'elle s'appuie sur une ancienne
geste, st. 272, v. 9 , et que Chnnrat écri-
vait vers 4175, applique toutes ces formes
à la discussion des affaires politiqpes ;
Mite gemeinem rate:
Giengen si uf einem baoheJ gntoue ,
Der sunne scnein wele schooe i
àUrieten alumbe
Ir iegellch
Si sprachen iz were daz aller bette,
Du aérien die not vesten
Widlr zu des keiseres gesklde.
Die fuorsten aile batea
Den biscoph saute johannen,
Daz er zenovewere
Irvorredenaere.
Ruolandes Ltet. v. KWet smv.
Voilà bien tous les procédés du jury ; a-
près avoir discuté en secret, les Franks
chargent un président f un orateur, c'est
encore le nom du Président de la Cham-
bre des Communes , Speaker) de com-
muniquer leur opinion à l'empereur.
Par une suite de cette analogie entre les
Suestions politiques et judiciaires , ou
xa les Pairs 4 douze, quand les juges
furent réduits au même, nombre. Ils es-
taient daus les romans ce qu'ils sont de-
venus dans notre constitution , une vé-
ritable Chambre des Pairs.
(1) Li rois en ot dol et pesance
Por querre aie ala en Franco,
As dose Persqui la estoient,
Qui la terre en douse partoient
Cascuns des douse un ne tenoit
Et rot appeler se faisait.
Romane de Brut, v. 1185.
De là cette expression si commune dans
les vieux romans :
Ke ceste aroit a moilier et a per,
Bien noroît dire : de bon ore fu neis.
Gerar de Viane, v. 741.
Voyez aussi ap. Sinner, Cotai. Bib. Ber-
nent** , t. III , p. 356 ; ap. Bekker, Fera-
brae , p. 170 ; Poem* del Cid , v. 3460 ;
Ferabraiyi. 5002; etc.
(2) On lit dans Saxo Grammaticus, 1.
IX , que RagnarLodbrok (probablement
dans le 9 e siècle) , Ut omnis controversia-
rum lis, semotis actionum instrnmentis,
nec accusanti* impetftione ,.nec ret de-
fensione admissa , duodecîm patrnm ap-
Srobatorura mandaretur, instituit. Ces
onze pères se nommaient en islandais
Jafnendur, arbitrés; Barbar* - liad ,
st. XL, v. 3; Nialttaga,, c, 66. Un*
origine orientale ne serait pas non.
plus impossible; dans l'ancienne langue
de la Perte, jptr ou pet sigok
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— 479 —
idées de leur première patrie , et l'influence qu'elles avaient
conservée sur lèurt esprits (1).
Sans doute les poëtes accrurent la renommée de Charte-
magne; mais elle avait une base dans des événements réels
dont le souvenir était resté dans toute l'Europe , et leur dé-
veloppement pouvait se produire de lui-même, sans aucune
influence étrangère ; il ne prouve pas suffisamment que les
différents peuples se soient communiqués leurs tradi-
tions. Il n'en est pas ainsi pour le guerrier qui domine
tout le cycle et le remplit de ses exploits : Roland n'a-aucune
existence , ou du moins aucune vérité historique. Einhard
parle d'un commandant de la Marche de Bretagne , qui pé-
rit dans la déroute de Ronceyaux ; mais rien n'indique que
son courage le distinguât des autres chefs : le secrétaire de
Gharlemagne en cite trois, et Roland est le dernier (2). Le
poète saxon sè borne à dire que plusieurs officiers du palais
de Gharlemagne furent tués (3) ; il n'en nomme pas un seul, et
l'on ne peut douter qu'il n'eût fait une mention spéciale de
ceux qui l'auraient méritée par leur célébrité. Les autres
écrivains contemporains gardent un silence aussi absolu sur
le héros des romanciers. Qu'il soit le Roland d'Einbard , ainsi
que l'a cru un poëte latin du 13 e siècle (4), ou qu'il en soit
fiait vieux , et les affaires y étaient sou- vous de mon champ; L'Héritier, Tradi-
roises au même nombre de juges; Char- tions populaires, t. I , introd. , p. xl'h.
dîn , Voyage en Pêne, t. III , p. 13. (2) la quo praelio Eggihardus, regiaef
(1) Les traditions populaires sont beau- mensae praepositus; Anselmus , cornet
coup plus va ces qu'on ne le suppose; palatii, etHruodlandus, Britlanici limitis
le fragment du poërae de Hildebrand est praefectus, cuto aliis compluribus inler-
du 8* siècle, et Caspar. von der Roen fioiuntur; VUa Caroli Uagni , c. IX; Jet
le chantait pendant le 15 e ; en 1551, un dans ses Annales il se borne à dire :
ménestrel populaire , qu'on avait fait Plerique aulicorum interfecti sunt ; ap.
venir à une noce, Chanta encore Bac- Pertz, Monumentaux. I,p. 159.
chus (ap. Kotzebue , Geschichte von (3) Palatlid quidam cecldere ministri.
Preutsen t. U; p. 194 ), et e souvenir Ap . Perte t , ^
des SarraMns , ou du moins les exnres- (4) ffic ocdd|l nmbf
sions créées par l'effroi qu'ils inspiraient, v ' WUBB ^ cnumto
vivent encore dans les chants populaires MissUium confossus , et Bngebardus in aula
de la Franche-Comté : PreposituSj dommusque Britanni littoris,
Nielles m * er
Nielles'' Innumeros numerandus obit RoUandus,
Sarraxeunes - equestri
fi nroTaln im »ii iiw^ii. > Ordine flos pot|or, ut honor speoialior armia» ,
wiw qemeu^imeune, V^mJcatoUnut, apTcftotucm de
Brumes, bruines dèvutttrités, ébignet- Roland -
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différent , comme semble le dire la Chronique de Turpin(l),
il n'importe à l'origine de la tradition ; aucun fait historique
ne peut expliquer sa renommée : c'est une création des poé-
tes(2). Il fallut donc que de nombreux jongleurs l'aient répan-
due pour qu'elle soit devenue européenne (3), et tellement
Le Us. B. R. 103075, fol. 34, est encore
pins positif; il l'appelle tyllans deLou-
bara , cerops de Brelagme et neveu de
Charlemagne. #
(1) Alius tamen Rolandus fuit de qno
nobis nunc silendum , c. 12 ; il vient de
parler de Roland , neveu de Charlema-
gne.
(2) La ressemblance de son nom avec
le conquérant de la Normandie, qu'on
trouve même appelé plusieurs fois Ro-
land (Wikes, Chton. ap. Gale , t. II , p.
22; Leland, Collectanea, t. II, p. 415;
Michel , Chanson de Roland , p. 312), ae
peUtTavoir produite , pufequ il n'y a au-
cun rapport entre leur histoire, et qu'un
ancien roman ( Draeo Normatonicus )
les a mis en présence au Pont-de-FAr-
che ; Notice/ des Manuscrits, t. VIII , p.
501. Il n'est cependant pas impossible
que Roland ait hérité delà fenomméede
Rotlon , quand son souvenir a été moins
présent ( il est au moins fort remarqua-
ble que , sauf le livre que nous venous
de citer, et que sa langue empêchait d'ê-
tre populaire, Rollon n'ait servi de sujet
à aucun roman ; on cite un jpoëtne en
vieil anglais, The Story of Rollo, ap.
Warton, t. I, p. 66, note M; mais
son titre nous le fait croire une traduc-
tion do Romans de Rou); son nom était
familier aux Normands , puisque , d a-
près Dudo , 1. II , p. 77, lors de l'inva-
sion de Rollon , le porte-enseigne de Ro-
gnald s'appelait Rotlandus; peut-être
même est-ce réellement , comme on l'a
dit , le chef normand dont ori chantait
les exploits à la bataille de Hastings. Si
la leçon de Pu Gange était appuyée sur
de bons manuscrits, elle donnerait
beaucoup d'apparence * à cette conjec-
ture :
Taillefer qui moult bien chantoit ,
Sus un cheval qui tostalloit, .
Devant eus s'en alloit chantant,
De l'Allemagne et de RoUaût.-
(3) . Les passages de nos vieux auteurs
postérieurs à la Chronique de Turpin ne
nous apprennent rien de positif sur l'âge
ni sur le renom populaire de la tradition
de Roland, et M . Michel a'recueilli les pins
importants {Chanson de Roland, p.
206-209) ; quelques uns, qui ont échap-
pé à son érudition , nous semblent avoir
plus de valeur. Dans son Histoire de
l'Art par les Monuments f t. II, p. 53,
et t. III , p. 20,, Seroux d'Agincourt
Sarle d'une statue de «pierre, qui est
ans une église de Véroue , et repré-
sente certainement Roland, puisqu'on
lit sur son épée Durindarda , et Jl pré-
tend qu'elle a été faite dans le 9 e siècle.
M. Fauriel a cité dans ses Recherches sur
V origine de V épopée chevaleresque du
moyen dge> p. 137, une donation de 918,
où il est parlé du rocher de Roland. Le
passage d'Orderic Vital (1. VII , ap* Du
Chesne , p. 646 ) peut tirer plus de va-
leur de ce que c'est à Robert Guiscard
qu'il fait dire : Francigenae Rolando
comparandus. Le vers 1032 du Faro-
bras*
Durandart la tranchant don nom a tant
est aussi remarquable , quoique ce ro-
man nous semble appartenir aux der-
niers temps de la littérature proven-
çale. Toutè postérieure qu'elle soit aux
trente premières années du 12* siècle,
la Chanson de Roland nous donne quel-
ques, renseignements sur l'antiquité de
la tradition ; elte s'appuie positivement
sur une geste , stt 155, v: ^3, et il sem-
ble même probable quSl y en avait déjà
eu plusieurs rédactions successives, car
on trouve , st. 272 , v. 9 : •
Il est escrit en Tandene geste.
M. Michel a réuni dans l'appendice une
foule de témoignages qui prouvent la
grande popularité de cette tradition;
nous les compléterons par quelques in-
dications. Une chronique de Milan, com-
posée pendant le 13* siècle, sur des
chroniques- antérieures , montre que Ro-
land était déjà dévenu populaire en lta~
lie ( les deux passages au {Hante , In fier*
noj c. XX&J, st. G, et c XXXtt, st.
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— 481 —
populaire , que , malgré, la défaite de Roland à Roncevaux ,
nul autre souvenir n'excitait mieux l'ardeur des soldats (1).
Quand le sujet d'un chant , ou les idées qui s'y rattachaient,
le faisaient agréer par le peuple, les jongleurs s'empressaient
de le recueillir, et leur réunion dans les tournois et dans les
fêtes leur offrait de fréquentes occasions de reconnaître le
goût public et d'apprendre les traditions. Jetés dès leur en-
fance dans tous les hasards d'une vie aventureuse (2), aucune
41 , le cônfirment encore ) : Super qno
histriones cantabant sicut modo-canta-
*tur de Rolando et Oliverio ; ap. Mura-
tori, ÂrUiquitates Italicae, t. II, dits,
xxix. Outre les poèmes de Chunrat
•et detStrickœre , rf y avait. en Allema-
gne un chant populaire sur Roland , qui
portait son nom , et que nous n'avons
plus; J. Grirnm, Deutsche Meislerge-
sang, p. 136. La tradition de la ba-
taille de Ronce vaux était aussi connue
en Suisse ; ap. Et ter Un , Kronica von
der ioblichen Eydtgnoschaft , p. 11 ; a-
vant la dernière moitié du 15 e siècle,
elle avait fourni le sujet d'un poëme
néerlandais ; ap. van Heelu , Rymkro-
nik , v. 3924 ( c'est probablement celui
dont M. Mone -a donné l'analyse , Ueber-
ticht der n iderlUndischen lhlkslilleratur
itlleren Zeit , p. 56-*58 ) ; et le peuple de
l'île Féroé la chantait pendant le moyen
âge ; ap. Svabo , Fseraiske Qvéair , t.
111 , les cinq premières pièces. Les chants
populaires ^landais célébraient aussi la
mort de Roland , et OlausWormius nous
en a conservé quatre strophes dans le Mo-
numenla Danica, p. 80; elles doiyent
même , comme il le dit , être assez an-
ciennes , car (lies sont écrites en fornyr-
dalag (seulèraent la strophe n'est que de
quatre vers; mais peut-être est-ce le
Fait d'un copiste, et non du poëte), el la
simplicité du ton confirme les conséquen-
ces que Ton tire de l'antiquité de la for-
me. Le nom de Roland est aussj populai-
re en Turquie (voyez Bel on, Observations
de plusieurs singularités trouvées en
Grèce, etc., toi. 204, recto, éd. de 1555),
et une foule de localités ont conservé son
souvenir : il y a une grotte près de l'Etna,
qui porte son "nom ; le Rodlandsecke ,
près de Bonn, etc. On trouve encore
maintenant en Allemagne beaucoup de
vieilles statues de pierre que le pueple
croit représenter Roland ; voyez Temme ,
Die Votkssagen der Âltmark , p. 4.
(!) Il résulte même des expressions
de Du Cange, s. v. MinisteUi, qu'on
appelait Chawssm de Roland tous. les
chants qui excitaient le courage des
soldats. Après avoir dit que Willelmus
Malmesburiensis en parle dans le troi-
sième livre de son histoire, il ajoute :
Gujusmodi cantum Cantilenam Rollandi
appellat. Au reste, il n'est pas impossible
que l'hymne de Roland ait dû sa renom-
mée à son rhythme musical; ce ne sont
certainement pas les paroles gui ont fait la
popularité du chant qui était si souvent
redit dans les jours néfastes de notre ré-
volution. Ce qui semble autoriser cette
conjecture , c'est que l'air était assez cé-
lèbre pour avoir été recueilli à part
(par Mot ho f, Unterricht der deutscheit
Spracheund Poésie, p. 347, d'après van
der Hagen el BUsching , Grundrîss , p.
173). Burney a voulu le restituer dans
son History of Music , t. II, p. 276;
mais sa tentative n'a pas plus de valeur
que celle du comte de Tressan et du
marquis dePaulmy. L'ouvrage allemand
que nous citions tout à l'heure indique
également que le premier vers de la
Chanson de Roland est cité dans le
Christliche Gesangbuchlein , Coburg,
1621 , in-4<>, p. 75 ; mais, tout en étant
convaincu de l'inexactitude de ce rensei-
gnement, quant à ce qui concerne t'ap-
cienne Chanson française de Roland,
nous avons inutilement cherché à le vé-
rifier.
(2) C'était souvent la pauvreté qui les
forçait à se faire jongleurs :
Un nouveau dit ici nous treuve
Guillaume de Villeneuve,
3i
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— 482 — .
éducation n'avait cultivé leur intelligence , et des habitudes
de désordre et de paresse l'avaient affaiblie ; ils ne s'inquié-
taient point d'embellir les poëmes par des idées et des faits
nouveaux , ils les répétaient comme un écho. Souvent ce-
pendant dejs vers , des passages entiers , s'effaçaient de leur
mémoire , et il leur fallait combler les lacunes par de nou-
velles inventions. L'habitude de t éciter^des vers leur don-
nait def besoins d'élégance et d'harmonie qui se satisfaisaient
chaque jour par des remanîipents'de style, et les passions
toujours nouvelles de leur auditoire les forçaient tour à tour
de retrancher, des passades qui l'auraient blessé, et d'y ajou-
ter des allusions qui leur conciliaient sa bienveillance. Tout
en conservant leur unité dans les faits importants, les tradi-
tions devaient ainsi s» diversifier dans une foule de détails,
et les plùsjrépandues devaient avoir les plus nombreuses va-
riantes. A ce titre , il n'en est point qui puisse rivaliser de
popularité avec les- Aventures de Roland. Une foule de cir-
constances qui s'y trouvaient jadis ne nous sont plus con-
nues que par de courtes allusions; les poëmes où elles
étaient racontées ne nous sont point parvenus (1). Les tra-
ditions étrangères sont différentes des nôtres , et l'on ne peut
douter de leur origine française (2). Il nous en reste encore
en vieux français sept ou huit Versions qui évidemment
Puisque povretez le justise. Àlso iz an dem buocfae gescrftfo sut
Crieries de Parti , 1 . In franczischer zungen.
Voyez aussi les deux Éordeors ribaus, j\ ge vante , v. 46S8 , de n'y avoir rien
ap. Roquefort, Poésie françoûe, p. 290. ajouté , ni rien retranché, et cependant
(1) Ainsi, d'après Scherz, G lossarium, son poëme diffère des version» française*
col. 1516, éd. d'Oberlin, le casque de sur des points importants : la relation de
Roland s'appelle Venerat , et son nom l'ambassade de Gannelon, le dialogue
ne se trouve pas dans les poëmes fran- d'Olivier et de Roland avant la ba-
çais; Albericus Trium Fontium dit, dans, taille, etc. Strickœre, qui travailla aussi
son Chronicon , P. i,p. H3 : Qualiter probablement sur des sources françaises,
Rothlandus nondura miles Eadnigndum puisqu'il s'accorde presque constamment
sarracenum interfecerit... nusquam ha- avec elles , ei qu'il dit avoir traduit son
betur, nisi in cantilenis, et nous ne livre du ivelsche, connaît beaucoup de
connaissons rien de sou combat avec cet faits <jui manquent dans les roman»
Eadmund. français; Roland enfonce sa lance dans
(2) Chunrat nous apprerid , yers4685, un rocher, il y a une lettre qui tombe
qu'il a composé son poëme sur ûn livre du ciel , etc.
français :
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— 483 —
n'appartiennent pas à la mèmé rédaction (1), et chacune est
elle-même le résumé de plusieurs autres. Les passages les
plus intéressants , ceux que devaient le plus souvent réciter
les jongleurs, y sont répétés sous plusieurs formes différen-
tes. Ces répétitions montrent clairement la multiplicité des
traditions que d'inintelligents collecteurs réunirent au ha-
sard; elles expliquent comment, malgré l'absence dee livres
et des manuscrits , les rapports littéraires de l'Europe restè-
rent si étroits pendant le moyen âge; mais ces conséquences
doivent toute Jeur force à la ressemblance des textes ; leur
rapprochement est plus concluant que tous les raisonne-
ments. Nous citerons d'abord le poëme dont la langue est la
plus vieille.
(1) Nous n'indiquerons que les poëmes
français : la Chanson de Roland , pu-
bliée par M. Michel ; le Romans de Ron-
cevaux , ms.B. R. n° 72*27 5 , dont M. Mo-
nta a publié l'analyse et de longs frag-
ments; le manuscrit connu sous le nom du
eorate Garnier, dont une copie est à la
B. R., n° 25421 : M. Monin en a publié
aussi une partie; un manuscrit de la
Bib. de Lyon, n° 984, dont M. Michel a
publié de longs extraits , p. lui , et un
manuscrit conservé à Cambridge dans
la Bib. du Trinity Collège (R. 3. 21),
dont il a imprimé aussi quelques vers.
II y a un autre roman manuscrit , en
vers alexandrins, dont Galland a parlé
dans les Mémoires de l'Académie des
Inscriptions, t. II, p. 736; mais nous
n'en connaissons que sept vers; et au
moins deux autres qui se trouvent dans
la Bibliothèque de Venise : le premier,
appelé par le copiste Romanus Ronce-
vailis , est différent de ceux que nous
connaissons , et , à en juger par les einq
vers que M. Michel a cités , le second
semble une nouvelle version du n° 254 21 :
il commence ainsi :
Charles li rois* la barbe grifaigne
Set anz toz pleins a este en Espaigne ,
Conquist la terre jusqu'à la mer atteigne»
Le manuscrit de Paris dit six ans (la
Chanson de Roland disait sept , et le
Ms. de Turpin, B. R., n® 6795, qua-
torze); il ay a pour le reste que des
différences d'orthographe. Le roman de
Venise finit par ces deux vers :
Charles remet dolans et abosmez.
Chascuns s'en est en son rang intrez.
Le dernier manque dans les manuscrits
français et s'y trouve remplacé par d'au-
tres qui paraissent également s'adres-
ser à l'auditoire; ap. Monin , Rtanan de
Roneevaux , p. 62.
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CHANSON DE ROLAND (1),
CLXVHI.
Ço sent RoUans (2) la veue a perdue,
Met sei sur pîez, quanqu'il poet s'esvertuet ;
(1) P. 89 y l'impossibilité de recourir
au manuscrit de la Bib.- bodlèienae nous
a forcé de réimprimer textuellement
l'édition de M. Fr. Michel , quoique nous
ayons des doutes sur la justesse de quel-
ques unes de ses leçons. Ainsi que tous
les savants qui ont parlé de la Chanson
de Roland (nous n'exceptons que M. W.
Grimm , qui est resté dans le doute ) ,
M. Michel l'attribue à Turold sur ta foi
du dernier vers ;
Ci falf la geste que TuroMus declinet.
Le sens de fait est clair, c'est le fallit
des Latins , et le dernier vers du Romans
d'Ogier de Dannemarche :
Cy fault (TOger la rime qui a tous plaire doit, .
suffirait pour le déterminer d'une ma-
nière incontestable; mus declinel signi-
fie récite : pût-on le prendre daus l'ac-
ception de chanter (et , comme nous l'a-
vons vu, les poètes populaires chan-
taient), ee qui n'est établi ni par son ély-
mologie, ni par Une autorité quelconque,
il n'indiquerait pas plus un auteur qu'un
rhapsode. Cette dernière opinion serait
même beaucoup plus probable, car dans
le premier période de la poésie popu-
laire il n'y a point d'auteurs , les poètes
ne sont que l'écho intelligent de tout le
monde. D'ailleurs, ce roman ne remonte
pas plus haut que les trente premières
années du 12* siècle , et il s'appuie sur
un témoignage oculaire :
Co dist la geste e cil kî el camp fut ,
Li ber Gilie por qui Deus fait vertus
Et fistla chartre el muster de Loum.
St. CLIII, v. 13.
Ce ber Gilie n'est point une invention
romanesque , mais un personnage histo-
rique, qui a fondé le monastère de
Laon , et que les autres romans con-
naissent : Li ber saint Gilles en fist
I'estoire , dit le Romans de Iioncevaux*
11 était présent à la bataille , et le ré-
dacteur de la Chanson de Roland pré-
tendait avoir recueilli son témoignage ;
Ki tant ne set ne l'ad prod entendut.
Id.,v.l6.
Il y avait donc un intermédiaire qui l'a-
vait reçu , etdont la relation avait servi
de noyau à la tradition populaire. Sans
vouloir nous écarter de la réserve que
Von doit mettré dans l'adoption d'opi-
nions nouvelles qui ne peuvent s'auto-
riser d'aucun fait positif, nous croirions
plutôt que cet intermédiaire était un Tu-
roldus, qui avait rédigé son récit en la-
tin. La terminaison latine est déjà fort
remarquable; on la trouve , il est vrai,
ajoutée à d'autres noms propres dans le
Romans de Brut et quelques rares mo-
numents du même temps; mais tous
ceux que nous avons vu avaient une
source latine , et , pût-on en citer dont
l'origine fût différente , celte bizarrerie
ne rendrait pas. encore vraisemblable
qu'un poêle français , s'adressant à un
auditoire, français, qui ne savait pas le
latin , eût donné à son nom une termi-
naison latine. Cela ne suffirait même pas :
pour que la conséquence que l'on lire de
ce vers fût juste , il faudrait que geste
signifiât une chanson ou un poëme ; que
cette expression, si commune dans nos
anciens auteurs , chansons de geste* fût
un pléonasme ridicule. Si geste vient du
geslus des Latius , que nous avons con-
servé dans la locution faits et gestes i
s'il signifie histoire , comme l'indiquent
les vers d Eustache Deschamps :
«Aussi avons-nous des François
La conqueste et geste des Rois ;
ceux D'une Pucèle, ap. Barbazan, Fa-
bliaux et Contes , t. III , p. 459 :
Grant noees i ot et granz feste
Asses i ot parle de geste ;
celui du Romans d'Agolunt, ap. Bekter,
Ferabras, p. uv:
De bonne geste dirai le chant,
et une foule d'autres ( voyez p. 475, n. 3),
le dernier vers signifie seulement : Ici
s'arrête l'histoire que Turoldus racon-
tait , car declinet e*t probablement un
passé. Loin d'avoir le sens qu'on roi sup-
pose , ce vers nous, apprend que Turol-
dus était antérieur à la Chanson de JRo—
tand, et qu'elle fut rédigée sur sa geste.
(2) Einhard écrit Hruodland; Radul-
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— 485 —
En sun visage sa culnr ad perdue.
De devant lni od (1) une perre byse (2);
. X . colps i fiert (3) par'doel e par rancune.
Cruist (4) li acers (5), ne freint (6), n'esgruignet (7);
Et dist li Quens : « Sancte Marie, ajue (8) !
E ! Durendal bone, si mare (9) fustes !
Quant jo mei prod (10) de vos n'en ai mes cure.
Tantes batailles (11) en camp en aivçncues,
E tantes teres larges escumbatues,
Que Caries tient, ki la barbe ad canue (12) !
phus Torlarius , qui vivait dans la pre-
mière moitié du 12* siècle , Rutlandus,
«t plusieurs troubadours disaient Rot—
{ans; probablement son nom était Chro-
dolant (voyez G ri mm, Deutsche Grarn-
wnatik , t. Il , p. 462) , et signifiait dé-
fenseur du pays.
(1) M. Fr. Michel dit, p. 163, qu'on
peut aussi lire ad; cette dernière leçon,
nous semble bien préférable.
<(2) M. Michel l'explique dans son glos-
saire par bise, grise, brute (?). H y a
dans le Romans de Roncevaux : Une
bousne a veue, du bas latin bosina.
On serait tenté de soupçonner une faute :
l'assonance de cette strophe est ue, et \'y
était bien rare dans la vieille langue
française , excepté au commencement
des mots; mais on retrouve bise, st.
CLXX , y. 1 , et dans une foule de ro-
mans :
Au palais retornerent qui fu de marbre bis.
Expédition de Charlemagne en Perse, ap.
Michel , Chccrlemagne-, p. cix,
Od les portaus de marbre bis.
Benoit, v. 1353.
Sur le perron de marbre bis.
. Tristan , 1. 1 , v. 195 , etc.
Bise signifiait noir dans le vieil alle-
mand; ap. Benecke, Beitr&ge^ t. I,
p. 144. Nous ne connaissons que l'islan-
dais blSssu (rudis, iuers) qui se rap-
proche de sa signification probable.
(5) Frappe , de ferire ; nous avons
conservé ce verbe dans la locution sans
coup férir.
(4) Résonna. Voyez le Lexique Roman
de M. Haynouard , s. v tf crucîr ; il vient
sans doute de l'islandais kria ou du
vieil allemand kraehen, kreyen.
(5) Acier.
ifi) Brise , de frangere.
(7) Ne s'ébrèclis, de l'islandais skr ai-
ma , deforroare.
(8) Me soit en aide , tfadjuvare. Dans
le poëme de Charlemagne , on. trouve
ajude , et en espagnol ayude.
(9) Malheureusement, à tort, proba-
blement de maie :
Mar fus nez , mar ti adoubas
Et le pueple mar destourbas
Qui en toi est asseurez.
Romans de Charité, st. CL
Voyei cependant meria , p. 265.
(10) Quand moi qui suis preux ;. cure,
souci , de cura.
(11) C'est la forme latine, tanta prae-
lia; batailles en camp , batailles ran-
gées.
(12) Cbenrte, blanche ; voyez Hay-
nouard, Lexique, s. v° canut ; soit parce
qu'on voulait rendre Charlemagne plus
respectable, soit , comme nous l'avons
dit , parce que sa tradition était vieille ,
on lui donnait une barbe blanche.
Chunrat dit : Ruoîandes Liet, p. 184, y.
14:
Er sprach Karl Karl (sic) mit sinem grawen
parte»
et on lit dans le Ferabras, v. 2464 :
Karles ab la barba floria.
Le Romans de Roncevaux prouve qu'on
attachait un /sens mystique à cette ex-
pression; Artus disparut, comme on
sait , dans nn âge peu avancé (à trente-
deux ans suivant le Romans des mer-
veilleux failz du vaillant et preux che-
valier Ârtus de Bretagne, fol. 175^
recto, goth. sans date) , et cependant il
dit , ap. Monin , p. 52 , v. 7 :
Ll niez Artus qui est vieub efchenus.
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Ne vos ait hume ki par allre (1) f olet.
M oit bon vassal vos ad long tcns tenue ;
Jamais n'ert tel en France la solue (2) .»
clxix.
Rollans ferit d perron de sardonie (3) ,
Cruist H acer, ne briset, ne n'esgronie.
Qoant H ço vit que n'en pont mie f ceindre,
A sei-meisme la cumencet a pleindre :
« E ! Durendal , corn es bele, e clerc , e blanche !
Contre soleill si luises e reflambes !
Caries esteit es vais de Moriane (4)
Quant Deus del cel li mandat par son angle (5)
Qu'il te dunast a un conte cataigne (6).
Dune la me ceinst li gentilr reis, li magnes;
Jo l'en conquis Namon (7) e Bretaigne,
(1) Qui foie devant un antre; d'aller.
(2) La parfaite, d'absolu tu s; on trouve
aussi France la solue dans Gerar de fia-
nt, v. 3712.
(3) M. Michel, Chanson de Roland,
Glossaire , p. 214, explique sardonie
par sardoine ; nous avons quelques dou-
tes sur la justesse de cette explication.
U y a dans le vers correspondant du Ro-
mans de Roncevaux : ' ^
tirant cop en fiert ou perron de sartaigne;
et on lit dans le Romans du Chevalier
au Cisne :
Il fu molt bien armes d'auberc et d'entresagne,
Etd'escu, et de lance, et d'elme de Sartaigne,
LePseudo-Turpin dit cependant lapidem
marmoreum , ap. Reuber ; petrum mar-
moreum, ap. Ciarapi ; perron de marbre,
dans les Chroniques de Saint-Denis.
(4) Cette Moriane était probablement
en Espagne , puisqu'on lit dans la Chan-
son de Roland , st. CXXI , v. 1 :
Un almacurs i ad de Moriane ,
N'ad plus felun en la tere d'Espaigne.
Cependant il y avait près de Corn-
piègne un lieu appelé Morianîs Vallis,
ap. dom Bouquet, t. VIII, p. 626, et
dans le Garin , v. 669, la Aioriane est la
Savoie ; elle est aussi citée dans le Ctte-
valier au Cisne 9 Ms. du Roi, suppl. fran.,
n<» 540», foi. 33 f v o, C ol. I , v. 54 ; mais
sa signification n'est pas claire.
(5) Ange, d' Angélus. Dans le poème de
Stricksre , fol. 6 , celui de Chunrat , p.
258 , et une autre tradition manuscrite,
ap. von Âretin, Aelleste Sage uber die
Geburt Karls des Ùrossen , p. 85 , c'est
également un Ânge qui apporte Duran-
dal à Charlemagne; mais dans 17 Reali
di Frama , 1. VI , c. 31 , il l'a conquise
sur le roi africain Polinore ; yoyez W.
Grimm, Ruolandes Liet> p. 339, etBek-
ker, Ferabras, note, v. 1027. Bojardo,
Orlando Innamoralo , 1. III , c. % ; la
Chanson des Saisnes , V Histoire de Ge-
rileon d'Angleterre , le Romans de Go—
defroi de Bouillon, et celui de Garin de
Monglave , lui donnent des origines dif-
férentes; le Romans d'Âgolant a cher-
ché à concilier plusieurs de ces Tersions :
Car il emporte Durandart la tranchant,
Eue ge conquis soz Florivile en champ,
e fiz Marsille , Balafre et Baligant
La me tolirent soz Toloze la grant ,
Puis la donerent au fort roi Agolant,
Qu'en (sic) adouba ce glouton.<Hiamont)
soduiant.
(6) Capitaipe ; voyez Raynouard, Lexi-
que Roman , t. Il , p. 284.
(7) M. Fr. Michel n'a du indiquer qael
était ce pays, et je ne suis pas plus heu-
reux que lui ; on ne retrouve ce Namon
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— 487 —
Si l'en conquis e Peiteu e le Maine,
Jo l'en cunquis Normendie la franche ,
Si l'en cunquis Provence eEquitaigne (ï),
£ Lumbardie, e trestute Rormaine (2) ;
Jo l'en cunquis Baiver (3) e tute Flandres,
£ Burguigne, e trestute Puillanie (4),
Costentinnoble, dunt il out la fiance (5) ,
£ en Saisenie (6) fait-il ço qu'il demandet ;
Jo l'en cunquis e Escoce , Guaies , Monde (7)
E Engleterre que il teneit sa cambre (8) ;
Cunquis l'en ai pais et teres tantes,
Que Caries tient , ki ad la barbe blanche.
Pur ceste cspee ai dnlor e pesance (9) ,
Mielz voeill mûrir qu'entre païens remaigne (10)*
Deus pere, n'en leiseit (11) hunir France ! »
CLXX.
Rollans ferit en une perre bise ,
Plus en abat que jo ne vos sai dire.
L'espee cruist, ne fruisset (12), ne ne brise ,
Cuntre ciel amunt (13) est resortie.
Quant veit li quens que ne la freindrat mie,
Mult dulcement la pleinst a sei-meisme :
ce E ! Durendal, cum es bele e seintisme (14) !
En l'oriet punt (15) assez i ad reliques :
ni dans le Romant de Roncevaux, ni dans
le Ruolandes Liet.
(1) Aquitaine.
(2) Roraauie, la campagne de Rome.
(3) Bavière.
(4) Pouille.
(5) La foi , l'hommage.
(6) Saxe.
Çl) L'étyinoîogie et l'assonance proa-
ven légalement qu'il faut dire Islande. M.
Michel l'interprète par Zélande ; la pla-
ce qu'elle occupe entre l'Ecosse , le pays
de Galles et l'Angleterre, me ferait plu-
tôt croire qu'il s'agit de l'Irlande; c'est
elle qui est dan, le Ruolandes Liet, p.
248, v. 16.
(8) Qui relevait de son pouvoir ;Ghun
rat se sert de la même expression :
EngeUant ze ainer kamere.
Elle était fort commune dans les vieux
romans :
La cit est chambre l'empereonr Pépin.
Garin liLoherenc, v. 3182.
Voyez Du Gange, Glossarium, s. v°
Camerae.
(9) Affliction ; on dit encore en patois
normand : J'en ai un poids sur l'estomac.
( 10) Reste, de remanere.
(11) Laisse.
(12) Ne Craque pas, deTisIandais frata,
ou ne frissonne pas, ne plie pas , de Vis-
landais frysa ou du vieil allemand
friesen. .
(13) A rebondi en haut, vers le ciel.
(14) Très sainte , contraction de sain-
teissime, de Vissimus des Latins.
(15) Dans la poignée d'or.
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lia dent seint Pere et del sane seint Basîïïe,
E des chevets (1) mun seignor seint Denise r
Del vestement i ad seinte Marie ;
Il n'en est dreiz que paiens te bail lisent (2) :
De chrestiens deverez estre servie.
Ne yos ait hume ki faeet (3) cuardie !
Mult larges terçs de vus avérai eunquises,
Que Caftes tent (4), ki la barbe ad flurie (5) - 7
E li empereres en est ber (6) e riches (7). n
CLXXI.
Ço sent Rollans que la mort le tresprent (8) ,
Devers la teste , sur le quer (9) li descent ;
Desuz un pin i est alet curant.
Sur l'erbe verte s'i est culchet adenz (10),
Desuz lui met s'espee e l'ohfan en sumet (1 1),
Turnat la teste vers la paiene gent
(Pur ço Pat fait que il voelt veirement
Que Caries diet e trestute sa gent,
Lf gentilz qùens, qu'il fut mort cunquerant) ,
(1) Cheveux.
(2) Tiennent en leur puissance, ex-
pression fort commune dans la basse
latinité et les deux idiomes français, qui
peut venir de l'islandais bella , impin-
gere.
(5) Fasse des lâchetés, orthographe
àefacere; voyez coardia f Lexique Ro-
man , t. II , p. 420.
(4) Tient de tenet.
(5) Blanchie de vieillesse.
La barbe aveit blanche e florie.
Benoît, Chronique rimée, v. 14986.
Ses pères ot nom Matusales
Kt.IX. cens ans et X veski,
Ne onques n'ot le poil flori.
Romans des sept Sages , éd. de Relier, v. 50.
A trente ans ou quarante prent sa teste a
Et d ilec en avant ne fet que langorir.
Jehan de Meung, Testament, v. 165.
Les Provençaux prenaient cette expres-
sion dans le même sens figuré : Ferabras.
v. 353 et 2464.
' (6) Fort , du vieil allemand bar, liber,
d'où l'on a fait beorn, vir forlis, et peut-
être baron; voyez ci-dessus p. 277, el
Raynouard , Journal des Savants, 1820,
p. 368, et 18-28 , p. 737.
Mult fud religius e ber
Pur la parole Deu mustrer.
Purgatoire de saintPatrice, v. 101.
(7) Puissant , de l'islandais ri* , po-
tens.
(8) Saisit ; fredonnait plus de force
aux mots simples (reschanger, tresfond,
iressuer;i\ n'a conservé cette valeurque
devant les adjectifs.
(9) Cœur; on trouve aussi queres dans
le Charlemagnes , v. 238.
(10) S'y est couché sur le ventre :
Chaent asdenz , chaent envers.
Roman de Rou, v. 0905.
(H) Et son cor par dessus; on donnait
ce nom à tous les cors, parce qu'ils é—
taient d'ivoire , Charlemagnes, v. 471 , et
Du Gange , Glossarium , s. v. Elephas ;
mais ici c'est un nom propre , comme
dans Strickœre, p. 87 b , et dans Chunrat ,
p. 233, v. 4; Turpin l'appelle, c. xxhi
et xxiv, tuba eburnea.
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— 489 —
Cleimet sa cuîpc (1) e mennt e surent ,
Pur ses pecchez Deu recleimet, en puroffrid (2)lo guant. Aoi (3).
CLXXII.
Ço sent Rollans de sun tens n'i ad plus (4);
Devers Espaigne est en un pui agut (5) ,
A l'une main si ad sun piz bastud (6) :
(1) Confesse sa faute, clamât cul pam.
Cette expression vient sans doute ûumea
culpa que disent les pénitents catholi-
ques, en se frappant la poitrine. L'ori-
gine d'une autre est encore plus éviden-
te: Lors bat sa coulpe et se recommande
a nostre Seigneur Jhe Crist , et le cœur
lui crevé et rame s'en va ; Tristan , p.
II , fol. CXXII1.
A ureisuns se getent, si unt lur culpesbatud.
Charlemagnes , v. 668.
Elle existait aussi en provençal :
Cascus s'aginolhet, sa colpa enclinada.
Ferabras, v. 497».
(2) Tendit son gant en témoignage de
la vérité de ses paroles ; c'était l'usage
dans le moyen Age ; on donnait un dé-
menti en le relevant.
(3) Cet aoi ne nous semble qu'un cri
de fantaisie ; il ne se rattache ni à Vio
evohé des Grecs , ni h Vaway des An-
glais, mais à la nature de l'homme, qui
exprime ses sentiments par des cris com-
me par dés mots. Quelquefois ils sont fort
bizarres; dans un chant suédois sur la
victoire de Brunb&ck , en 1521 , il y a a-
près chaque vers falivilom , ou falivili-
vilivom ; on trouve dans le vâudevire
XLV d'Olivier Basselin :
Mon cher souci , 6 bouteille , ma mie,
Secourez-moi I
Vienne mouiller votre douce liqueur
Mon gozier sec et guérir ma pépie;
Enneovoy.
Long-temps y a qu'à haute voix je crie :
Secourez-moi 1
D'un peu de vin réconfortez mon cœur,
Ou autrementie vais perdre la vie
Enneovoy.
Le cuens Guis du Romaneéro françois
a pour refrain :
A-e , cuens Guis , amis
La vostre amour me toult soulas et ris.
Nous n'avons pas rencontré ailleurs aoi ,
mais plusieurs autres cris s'en rappro-
chent beaucoup.
Avoi ! dist saint Pieres , avoi !
Saint Pieret etleJougleors, v. 312.
Avoi ! sire . che dist Gerars.
Roman de la Violette* p. 18 , v. 280.
Avoi! foie chose, fet-ele.
Dolopathos , Estai sur les Fables tndtennet,
app. p. 182.
On en trouve plusieurs autres exemples ;
Romans des Sept Sages, v. 54, éd. de Le
Roux de Lincy ; Roquefort , Glossaire ,
1. 1 , p. 115 , etc. Dans un poëme du 15»
siècle, écrit envers allemands et latins,
on lit :
Avoy ! avoy ! alez avant !
Ap. Docen , Miscellaneen, t II , p. 207 j
et d'autres vieux poëtes allemands l'ont
également employé ; Grimm , Deutsche
Grammatik , t. III, p. 502. On le ren-
contre aussi dans plusieurs vieilles piè-
ces dramatiques flamandes ; Rubben ,-v.
1 ; Winler ende Somer, v. 582 ; ainsi
que javoy, Die Buskenblaser, v, 81 ,
anoy, Troj Oorlach, v. 2706, éd. de
Blommaert. Au reste, cet aoi, à la dif-
férence de tous les exemples que nous
venons de citer, appartient au chan-
teur, et non au poëte ; il est en dehors
de la mesure et de la rime , et nous sem-
ble prouver irrécusablement que la
Chanson de Roland était chantée.
(4) Roland sent cela que ses jours
sont passés ; cette forme s'estconservée
en allemand.
(5) Sur une haute montagne ; put , du
celtique pod; basse latinité, podium ; ou
du vieil allemand builh, b. \.pu\alis; en
provençal , poig. Nous avons encore le
Puy-de-Dôme, le Puy-en-Velay, le Puy-
Laurens. Un pui descendent et un val;
Romans de Floire et Blanche flot. Agut
d'acutus.
(6) S'est frappé la poitrine avec une de
ses mains ; voyez la note 1, Pis, qu'on
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— 490 —
« Deus! meie cuîpe vers les tues vertuz (l)
De mes pecchez , des granz e des menuz,
Que jo ai fait des l'ure que nez fui
Tresqu'a cest jur que ci suiconsout (2). »
Sun destre guant en ad vers Deu tendut ;
Angles del ciel i descendent a lui. Àoi.
CLXXIII.
Li qnens Rollans se jut (3) desuz un pin ,
Envers Espaigne en ad turnet sun vis ;
De plusurs choses a remembrer li prist :
De tantes teres cum li bers cunqutst,
De dulce France, des humes de son lign (4) ,
De Çarlemagne, sun sçignor, ki Fnurrit.
Ne poet muer (5) n'en plurt e ne suspirt ;
Mais lui-meisme ne volt mettre en ubli ,
Gleimet sa culpe, si priet Deu mercit :
« Veire patène (6), ki unkes ne mentis >
Seint Lazaron de mort resqrrexis
E Daniel des lions guaresis,
Guaris de mu l'anme (7) de tuz perilz
Pur les pecchez que en ma vie fis. »
Sun destre grant (8) a Deu en pureffrit ,
écrivait aussi piset et pict , vient de
pectus.
(1) Je m'accuse envers , de culpare;
nous avons encore inculper. Les tues ver-
tus ; les Italiens mettent aussi l'article
devant les pronoms possessifs.
(2) Jusqu'à ce jour que j'ai atteint ici ;
de consequi , dont le Q était syncopé. On
disait aussi eonsuir, contient r, contui-
vir. Il en consuivit l'ung de sa lance qui
moult estoii roide et forte , en tel party
que tant oultre le corps lui passa ; Ho-*
mont de Gerar deNevers, ap. Roque-
fort , Glossaire , 1. 1 , p. 289.
(3) Se coucha ; dans le Charlemagnes,
v. 193, juit de jacuit.
(4) Lignage.
(5) Ne peut changer (de mutar*) qu'il
n'en pleure ; ne peut s'empêcher de pleu-
rer.
(6) L'âme [d' anima) de moi.
(7) Vrai père; dans la st. CCXXIV,
v. 5 , veire paterne.
(8) II devrait y avoir, Sun destre
guant ; autrement le copiste eût écrit sa
destre grant , et le vers suivant n'aurait
pas de sens. D'ailleurs c'est la troisième
version des mêmes idées , et on lit dans
les deux autres :
En puroffrid le guant.
St.CLlXI,v.lf.
Sun destre guant en ad vers Deu tendut.
St. CLXXII,v. 8.
L'auteur du Romans de Roncevaux, qui,
comme on va le voir, a rédigé , ou seu-
lement recueilli les chants populaires
dit : '
Ses destre* gans en fu vers Deu offris.
Le soin scrupuleux que M. Michel ap*
porte dans la lecture et la correction de
ses textes ne permet pas de croire que
l'erreur vienne de lui , et d'ailleurs le
copiste du manuscrit était fort inexact;
les mêmes mots sont perpétuellement è-
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— 491 —
Seint Gabriel de sa main Fad pris.
Desur son braz teneit le chef enclin (1) ;
Juntes ses mains (2), est alet a sa fin.
Deus tramist (3) sun angle chérubin
E seint Michel del péril (4) ,
Ensemble od els (5) seint Gabriel i vint :
L'anme del Cunte portent en pareis (6).
crits d'une manière différente; quelque-
fois des lettres sont oubliées, comme
dans le paterne de l'avant-dernière
nqte, et des noms géographiques évi-
demment mal écrits. Ainsi , au lieu de
ÏPM de FUer, st. XLIII, v. 3, et st.
LV, v. 3, il faudrait Porz de Cizer. Aux
autorités citées par M. Michel , p. 186 ,
nous ajouterons le Portus Cisereus de
furpiu, c. xxu, xxm; le Portzifer de
Strickpre , p. 40 , et le Porta Cœsaris de
Chunrat, p. 109. Nous devons cependant
dire que, quoique nous n'eussions d'antre
moyen de contrôler le travail de M. Mi-
chel que par le fac-similé du manuscrit
qu'il a publié, nous avons cru y découvrir
quelques erreurs. Il y a dans l'imprimé :
Ja si n'en ai filz ne fille , ne heir.
St. CXClII,v.4.
et dans le fac-similé :
Ja si n'en ai filt ne fille , ne heir.
Probablement filx vaut mieux , philolo-
giquement parlant, mais on doit respec-
ter la lettre du manuscrit , et peut-être
filt est-il une abréviation de fillet , que
l'on trouve dans Roquefort , Supplément
au Glossaire , p. 164. Notre seconde ob-
servation sera plus générale ; elle porte
sur un système que M. Michel a mal-
heureusement appliqué à toutes ses pu-
blications. Il ne tient aucun compte des
abréviations , et imprime les mots dans
leur entier, quoique nos vieux poètes
eussent sans doute , comme ceux de nos
iours, le droit de supprimer certaines
lettres; il en résulte que, n'ayant pas
sous les yeux les vers tels qu'ils ont été
faits, on ne peutdéterminer les règles de
la versification, ni les principes du
rbjthme. Le fac-similé porte, st. CXCI,
v. 17 :
Trestute Espaigne aurat Cari en bafllie.
le vers est juste , mais parce qu'il y a
deux signes d'abréviation sur l'UdWal
et le L de Cari , qui pouvaient être aussi
bien du fait du poëte que de celui du
scribe, M. Michel a imprimé :
Trestute Espaigne ayerat Carlles en bafflle,
et le vers a eu deux syim>«8 ( 4ft trop*
l\) Penché, tfinclinis.
{i) C'est l'ablatif absolu des Latins.
13) Envoya, de transmisit.
(4) C'était à saint Michel que l'on a-
vait recours dans les plus grapds dan-
gers ; peut-être aussi cè nom vient-il de
ce que le fameux monastère qui Ini était
consacré près d'Avrancbes s'appelait in
periculo maris.
(5) Avec eux.
(6) Paradis ; cette syncope du D était
fort commune : maleir pour maldir,
maudire; aorer pour adorer, etc. On re-
gardait dans le moyen Age que les com-
bats contre les païens étaient des croi-
sades chrétiennes ; l'institution des Che-
valiers Teutoniques suffirait pour le
prouver. Le Prexieansa de Folquet de
Marseille commence ainsi :
Huei mais no i conosc razo
Ab que nos poscam cobrir,
Si jaDieus volem servir,
Pus tan enquer nostre pro
Que son dan en vole suirir ;
8ue'l sépulcre perdem primeiramen,
t ar sufre qulîspanha s vai perden.
Aussi Turpin dit-il , c. VIII , de Milon ,
tué dans l'expédition d'Espagne : Ibi
Salmam martyrii adeptus est ; et on lit
ans le Martyrologium Gallicanum, p.
319 : Eodem die (3° maii) Rolandus, Co-
rnes Cenomanensls , aliiqne primae no—
bilitatis Galliae équités pro Christo
ad versus impios puenantes glerioso a-
gone occubuerunt. Les troubadours le
mettaient aussi en paradis :
En paradis el luoc megHior,
Lai o'I bon rei de Fransa es,
Prop deRollan sai que l'a mes.
Guillaume de Berguedan ; Journal des
Savants, i$sè,fr
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— 492 —
II est évident que le Diaskeuaste a recueilli trois chan-
sons indépendantes les unes des autres; non seulement les
morceaux qui devaient être les plus populaires sont con-
stamment répétés de trois manières différentes, sans qu'il
y ait aucune différence dans les idées ; mais le discours
de Roland à son épée commence dans ses trois formes par la
même exclamation; E ! Durandal. Le Romans de Roncevaux
B. B., n° Î227 6 , est beaucoup moins ancien; et nous le
croyons plutôt un remaniaient littéraire du poëme publié
par M. Michel qu'un recueil original de chants populaires.
On y retrouve les mêmes répétitions que dans la Chanson
de Roland; elles y reparaissent dans un même nombre de
variantes, et un vers semble indiquer qu'il a été com-
posé par un clerc, dont l'esprit religieux ou frondeur ne
craignait pas de se mettre en opposition avec une des croyan-
ces les plus poétiques du moyen âge. En parlant de la prise
de Sarragosse et de toutes les richesses dont les chrétiens
s'emparèrent, il dit :
Mahomet trovent et Jupin ordalie.
Ainsi , les ordalies, les jugements de Dieu , selon le peuple ,
étaient pour lui des inventions diaboliques (1). Quoi qu'il en
soit, la langue n'est pas assez différente de celle de la Chan-
son de Roland pour qu'on n'y voie qu'un rajeunissement
philologique; c'est un véritable travail de poëte qui a sou-
vent ajouté des circonstances nouvelles à son texte, et l'a
Un poëme de Graziauo est intitulé : Di
Orlando Santo Vtia et Morte (Trevigi,
1597); nous n'avons malheureusement
Ïiu nous le procurer. Dante le place dans
e cinquième ciel, Paradiso, c. XVIII,
st. 43, et Chunrat fait arriver des mi-
racles sur la tombe des héros qui sont
morts avec lui à Roncevaux. On sait que
Renaud est aussi devenu un saint, à qui
les Bollandistes ont môme accordé un
article , Aeta Sançtorum , T» 1 Januarii ,
1. 1, p. 585 : De Sancto Reinaldo , Mo-
nacho et Martyre
(1) Il montre même des connaissan-
ces historiques que n'aurait certaine-
ment pas eues un poêle populaire :
El Gapitoile de Romme
Li vieul Gesar qui tant parfu vaillant,
Celui murtrirent a lors espies tranchans,
Puis enmorurent assez vilainement ;
D'euls est extraiz Guenes li souduiant.
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même imité dans plusieurs passages avec une liberté qui
ressemble à de l'originalité.
ROMANS DE RONCEVAUX (1).
Quant Rollans voit que la mors si l'argue (2) ,
De son visaige a la coulor perdue,
Il esgarda. Une bousne (3) a veue,
Durandart hauce, si l'a dedens férue,
Et H espee l'a par mi lieu fandue.
Rollans l'en trait (4), a cui la mors argue,
Quant la voit sainne, tous li sans li remue.
, En une pierre de griez (5) si Ta férue,
Si la porfend jusqu'en l'erbe menue,
Si bien ne la tenist jamais ne fust veue.
« Dex! dit le Cuens, sainte Marie ajue !
He ! Durandart , de bonne conneue (6) ,
Quant je voz laisse, grans dolors m'est creue.
Tante bataille aurai de voz vaincue
Et tantes terres en aurai assaillue,
Que or tient Karlles a la barbe chenue.
Ja Deu ne place, qui se mist en la nue,
Que mauvais hom voz ait au flanc pandue !
A mon vivant ne me serez tolue (7),
Qu'an mon vivant voz ai lonc tans eue !
Tex n'iert jamais en France l'absolue (8) I »
Li dus Rollans voit la mort qui l'engraigne (9) ,
(1) Nous ayons revu sur le manuscrit le
texte publié par M. Monin, Dissertation
sur le Roman de Roncevaux.
(2) Le presse, le tourmente , du yieîl
allemand argen; cette étymoiogie nous
paraît plus probable que Y ar guère de la
nasse latinité, éblouir, aveugler (Ophtal-
mia laborantes lux quidem offendit, eos-
que argoit ; Médiats Salemitanus , p.
«1 , éd. de 1622); on trouve deux vers
plus bas :
Il esgarda. Une bousne a veue.
Srjuer est resté avec le même sens dans
le patois normand.
(3) Il regarda. Il a vu une borne ; du
bas latin bosina,
(4) Tire, de trahit.
(5) Grès.
(6) Renommée.
Ç7) Arrachée , de tollere.
(8) Telle ne fut jamais en France la
parfaite, d'abfolutus; voyez p. 486*.
(9) Approche, de l'islandais granni,
vicinus.
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— 494 —
TintDurandart , pas ne li fa estraingne (l) ,
Grant cop en fiert ou perron de Sartaingne (2),
Tout le porfent, et depiece , et degraingne (3).
Quant Durandars ne ploie, ne mehaingne (4),
Sa dolors tote li espant (5) et engraingne :
« He! Durandart , com iez de bonne ouvraingne!
Dex ne consent que mauvais hom la teingne ! »
Rollans estoitenzel val de Moraingne ;
L'angres li dist , sans nulle demoraigne (6) ,
Qu'il la donnast au prince de Chastaingne (7) ;
Il l'a me ceinst (8) , n'est droiz que il s'en plaingne.
Et dist Rollans a la chiere grifaigne (9) :
« J'en ai conquis Anjou et Alemaigne ;
S'en ai conquis et Poitau et Bretaigne ,
Puille et Calabre , et la terre d'Espaingne ;
S'en ai conquise et Hongrie , et Poulaingne (10) ,
Constantinnoble qui siet en son demaingne (1 1) ,
Et Monberine (12) qui siet en la montaingne,
Et Bierlande (13) , prins je et ma compaingn.e,
(1) Etrangère, difficile à manier, &ex-
traneus.
(2) Voyez la note 3, p. 486.
(3) Met en pièces et rapetisse, taille,
de graigneur, grandior, et de la parti-
cule de.
(4) N'est point endommagée , de Pis-*
landais hagna, prodesse , et de me, mal ,
de maie, ou de l'islandais mii. Il les
occioit etmechaignoit; Romans de Ge-
rar de Nevers.
(5) S'épanche; engraigne nous semble
yenir ici de graigneur, s'accroît.
(6) Retard , de demoratio. 11 y a cer*
tainement une faute dans le manuscrit;
il faut dans le vers précédent lire, com-
me dans la Chanson de iZo/ond, Karlles,
et non Rollans.
(7) Nous n'avons vu nulle part de prin-
cipauté de Chastaingne, et ne croyons
pas que Roland ait jamais eu le titre de
Prince; le sens nous a fait croire que
5 rince de chastaingne signifie le premier
es capitaines, du latin princeps , et du
vieil allemand gatt, dux. Cette leçon est
d'ailleurs confirmée par la Chanson de
Bolànd, st. CLXIX, v. 9.
(8) II la ceint mal , il ne la porte pas.
(9) Au visage hardi :
Elle est moult fiere et moult grifaigne.
Roman de la Rose.
De l'islandais *ra/, fortis, robustus; il
avait aussi probablement le sens de ter»
rible :
Il a des lieux faes es marches de Champaigne,
Et ausi en a il en la roche grifaigne.
Romans dé Brun de la Montagne, ap. Le
Roux de Lincy , Livre des Légendes, p. 264.
Chiere , visage, de earo ; le vieil anglais
donnait le même sens à chère :
Chaast heo was, and feir of chère.
The Kyng of Tors.
(10) Pologne. .
l\ 1 ) Qui est si tuée dans son empire, de
udet et dominium.
(12) La géographie des romans est m
arbitraire , et les poètes prenaient tant
de licences avec les noms y qu'on ne le»
explique le plus souvent que par do»
conjectures; peut-être Monberine est-
il Montbar en Bourgogne , ou Montfer-
rat dans le Dauphiné.
(13) Nous n'avons vu nulle part cette
Bierlande, maison trouve souvent Bt—
terne, qui peut en être la traduction ç
M. Moue l'expliqua pat Vitorb*, et son
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— 498 —
Et Engleterre, et maint pays estraigne.
Ja Deu ne place, qui tout a en son règne,
De ceste espee, que mauvais hom la ceingne!
Mieus voil morir, qu'entre paiens remaingne
Et France en ait e dolor e souffraingne ;
Ja Deu ne place qu'en ce lor en avaingne (1) I »
Quant Rollans voit que la mors si l'aigrie (2) ,
Tint Durandart ou li ors reflambie (3) ,
Fiert el perron , que ne Pespargne mie ,
Tesqu'en milieu (4) a la pierre tranchie;
Fors est l'espee (5), n'est freinte, ne brisie.
Or la regrete , et raconte sa vie :
« He! Durandart de grant sainte garnie,
Dedens ton poing (6) a moult grant seingnorie (7) ,
Un dent saint Pierre, et dou sanc saint Denise ;
Dou vestiment i a sainte Marie ;
Il n'est pas drois paiens t'ait en baillie (8) ,
De crestiens dois iestre (9) bien servie.
Mainte bataille aura de toi fornie (10) ,
Et mainte terre conquise et agastie (11),
Que or tient Karlles a la barbe florie.
explication se concilie assez mal ayec
plusieurs passages :
Prent a sun col un escut de Biterne.
Chanton de Roland.
Geaus de Biterne et toz ceus de Quartage.
Li Moinagei Reno uart.
(1) Advienne; ce mot signifiait ordi-
nairement quelque chose d'heureux,
comme avenir et aveuance.
(2) Le presse , le saisit , du vieil alle-
mand agreifen , ou peut-être d'argen ,
ou tfarcere, par métathèse.
Çô) Reluit.
(jS Jusqu'au milieu,
fe) L'épée est ressortie , a rebondi.
(6) Dans ta poignée.
(7) Puissance, distinction de toute
espèce :
En amors a si haute seignorie
Qn'ele a ppolr depoures enrichir.
Gaces Bro ies ; Ttfs. B. R. , fonds de Gangé ,
iu-8°, fol. 145, recto. °
Or entendez
Une chançon de moult grant seigneurie. *
Lieuvres du roi Charkmaine , v. f .
Lapoeste, la seignorance
Del reaime de tute France.
Benoit, Chronique rimee, v. 765.
(8) Baillie signifiait la possession, la
garde , indépendante du droit :
Belin retint tôt en sa baille
Londres, Gales et Comouaille.
Romans de Brut, v. 2371.
Luces qui Rome a em baillie
Et de Rome la signorie.
Id., v. 10919.
Il avait la même signification en latin :
Guillielmus....» m gardià et m bail lia
dominae m a tria meae usque ad aetatem
viginti annorum permaneat; DuCange,
p l0 ^Z9* Wm ' *' 1 * C01 ' m ? VOyM BaU >
(9) Etre ; on ajoutait un I quand on
avait besoin d'une syllabe de plus ; l^Y
préfixe est fort commuue dans la vieille
poésie anglaise.
(10) Fournie , accomplie , exécutée.
(H) Dévastée, de vaxat^ avec la peé-
fixe a.
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— 496 —
Li empereres en a grant manandie (1) ;
Hon qui te port ne face coardie!
Dex ne consente que France en soit honnie ! »
Quant voit Rollans de son tans n'i a plus,
Devers Espaigne est couchiez estendus ;
A une main fu donc ses pis batus.
« Dex, dit- il, Sire, a vos rant je salus (2) ;
Ma corpe (3) ranz vous et a vos vertus
De mes péchiez, des grans et des menus,
Que je ai fais , puisque je fuis nascus
Jusqui cest jor que sui ci mort chauz (4), »
Ses destres gans en fu a Deu tendus ;
Angre dou ciel en descendirent jus (5);
Des mains fu li ganz receus.
Quant Rollans voit que la mort l'entreprent,
Desor un pin est alez erranment (6) j
Sor l'erbe vert la s'est couchiez as dens
( Par ce Ta fait que il weult voirement
Que Karlles die et trestoute sa gent
Dou gentil comte qu'il soit mort conquérant) ,
Glaimme sa corpe et menu et souvent ;
Por ses péchiez vers Deu son gaige tent;
Li angre Deu le prinrent erranment.
Rollans se gist soz un aubre foilli ;
Devers Espaigne a retorne son vis ;
De maintes choses a porpanser 17) se prinst ,
(1) Richesse :
S'a Gautier done fief et fait rice et manant.
Bornant du Chevalier au Cygne, B. R., sup.
fran., n. «408, fol. 18 , recto , col. 2, v. 28.
Ces expressions viennent probablement
de manenles , des serfs qui demeuraient
snr la terre; en provençal, manentia
avait la même signification; nous avons
encore manoir.
(2) Je rends hommage à votre puis-
sance.
(3) Faute, de culpa, comme colpe;
le L est changé en R , ainsi que dans an-
gre à' angélus , que nous trouverons cinq
vers plus bas. Roland se confesse à Dieu
pour ses vertus, et non parce qu'il a peur
des tourments de l'enfer ; le poêle a vonla
lui donner la contrition parfaite.
(4) Tombé, decasus.
(5) A terre :
n chait jus kant la teste ot copee.
Romans de Gerarde Fiane, B. R., n. 7635.
Les Italiens emploient encore giuso dam
le même sens.
(6) Promptement, de l'islandais ara,
impetus.
(7) La particule por ou pour don-
nait plus de force aux verbes : por cacher ,
porprendre , por quérir ; nous avons «a-
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— un —
De tantes terres comme H a conquis,
De douce France , de ceuls de son pais,
Et des Fransois, par cui il a tel pris.
Ne puet muer que ne plort li Marchis,
Et lui meismez ne puet mettre en oubli,
Claimme sa corpe , si prie Deu mercis :
« Ahi ! voirs pères qui onques ne mentis ,
Saint Lazaron de mort resurrexis ,
Et Daniel dou lyon garantis ,
Dé* ! resoif m'arme (1) en ton saint paradis.
Sire, ma corpe! se je onques menti,
De mes péchiez que je ai fais touz dis. »
Ses destres gans en fu vers Deu offris ;
Desos son bras estoit ses elmes (S) mis ;
Jointes ses mains , l'a la mors entreprins.
Dex lui tramist ses angres beneis ;
Saint Gabriel et bien des autres dis
L'arme de lui portent en paradis.
Le roman conservé à la Bibliothèque Royale sous le
numéro 264 31 est certainement moins ancien (3) ; c'est
en beaucoup d'endroits une véritable paraphrase , et Ton
y reconnaît des intentions plus littéraires. Les différentes
versions du même fait sont fondues en une seule (4), et ,
loin de conserver toute sa naïveté , le style tombe quelque-
fois dans une recherche d'élégance et de poésie dont les
autres romans ne se préoccupent jamais. Peut-être n'est-il
pas tout entier du même arrangeur : le mètre varie 5 le vers,
qui avait dix syllabes au commencement, devient alexandrin
vers le milieu du combat entre Thierry et Pinabel , et ne
revient à sa première mesure qu'un peu avant le supplice de
Ganelon. Il nous a semblé inutile de reproduire une troi-
sième fois les mêmes idées sous une forme moins populaire ,
cote pourchasser, pourfendre, poursuivre, appartenait au comte Garnier, est main-
(2) Casque 2 de l'islandais Ataim, dont (4) Excepté dans la querelle de Ro-
on a fait aussi hielme , healme , heaume, land avec Ganelon , et lorsqu'il refuse
(3) La Bibliothèque Royale n'en pos- de sonner du cor , où les mômes idées
aède qu'une copie Tort récente et assez se reproduisent dans deux strophes con-
mal laite} le manuscrit original, qui sécnUyes.
tenant dans le cabinet de M. Bourdiîlou.
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— 496 —
et encore moins ancienne ; nous avons seulement copié an
passage qui ne së trouve pas dans les autres versions , et
semble annoncer une tradition différente.
ROMANS DE RONCEVAUX (1).
Quans voit Rolans que la mort l'entreprend
f Car par les els (2) li cervals li descent ,
Per les orelles n'ot il mais, ne entent (3) 3,
Tiiist Durendart al poin d'or et d'argent ,
Fiert en la piere, bote pie et estent (4) ;
Ne la pot faindre (5) qe Dex ne li consent*
Quans voit Rollans ne li for fait nient (6) ,
Sor destre garde contre demi arpent (7),
Si a coisi un fontenil rovent (8),
Plein de venin , et plein d'intoschement (9) ;
Dex ne fist home, des le tans Moisent,
S'il en bevoit, ne fust mort esrameat ;
Moult est hardos , si parfont et pulent (10).
(1) V. 4086. Nous ayons également
revu sur le manuscrit le texte de M. Mo*
nin , et nous y ayons ajouté plusieurs
yers qui n'entraient pas dans son cadre ;
mais la ressemblance , pour ne pas dire
la confusion, des S et des T ne nous per-
met pas d'affirmer l'exactitude de nos
leçons.
(2) Les yeux.
(3i II n'ouit et n'entend plus.
(4) Appuie le pied et s'étend ; estent
Tient œextendere , et bote de l'islandais
beita, intendere; beiti sverdi signifie
môme ad iclum applico gladium ; peut-
être , cependant, les nombreuses accep-
tions de boter, bouter, rendent - elles
probable son origine de beysêa , conçu—
tire , premere.
(5) Le copiste a dû oublier un R ; il
faut lire fraindre , briser, de frangere;
farce que Dieu ne le permet pas.
(6) Quand Roland voit que la forcené
fait rien , que ses efforts sont inutiles.
(7) Regarde à droite, à un demi-ar-
pcnt.
(8) Coisi signifie aperçu : Quant ii o
cnsi chaeie longue piece,il prist a regar-
der après lui, ne nului ne choisi de sa
geut; Chronique de Saint Denis , ap. Re-
cueil des Historiens de France, t. XVII,
p. 349 ; et il y a dans, une variante citée
ibidem : Si ne vit neiz de sa gent. Coisir
vient du vieil allemand ehiosan , regar-
der: Kos unde sach , Trojanischer Krieg,
y. 7625. Notre choisir est le même mot ;
il signifiait , dans le principe , regarder
attentivement ; son acception s'est mo-
difiée comme celle de l'allemand moyen
kiesen. Fontenil rovent , une mare sta-
gnante , du vieil allemand ruowon :
Si spranc yon einem bette da si ruowende
Nibelunae Not t st 683, v. 4, éd. de M. van
der Hagen.
(9) Poison, de toxicum.
A mort est navre d'un espe
Dunt li acers fud entusche.
Tristan, t. II, p. 68.
(10) Elle est d'accès très difficile, fort
profonde et puante. Hardos vient pro-
bablement de l'islandais hardsokt , dî ffi-
eilis a c cessa ; il pourrait aussi signifier
couverte d'arbres, et venir du yieu alto-
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— 499 —
La vinstRolantcoroceus et dolent;
En tor lui garde, n'a scoisi (1) nule gent,
Durendal prist par lo fier (2) hardiment ,
Dedenz la gete, car la mort le sosprent.
Lo gent del reigne en trai (3) vos a garent ;
Cil nos ont dit , se l'estoire ne ment,
Qji'encor i est por voir (4) certainement,
Et i sera deci au finement (5).
Lors s'aclina (6) sur son escu vaillant ,
Il joint ses meins, l'arme s'en va content;
Angle empene le portèrent a tant (7) ,
En Paradis le posèrent riant
Devant Jhesu , ou a de joies tant,
Nel vus pot dire nus clerc tant fust lisant (8).
mand JtarJ, bois; le R de parfont a été
transposé, et pulent est dérivé de pu-
tidut, ou de l'islandais pula, palus
limosa.
(1 ) Aperçu personne ; si scout n'est
pas ie eoiti que nous avons vu six vers
plus haut , auquel le copiste aurait ajou-
té un S par inadvertance , il peut venir
de l'islandais tkoda , aspicere.
(2) Par le fer, la lame.
(3) Ou trouve souvent dans les vieux
écrivains trere a tetmoing , prendre à
témoin :
Ce n'est mie mençonge, ainçois est veritez.
En testnoing en treray evesques et abbez.
Romans de Fierabrat d'Alexandrie, v»3.
!4) Pour vrai.
5) Jusqu'à la fin du monde. Cette tradi-
tion se retrouve avec quelques variantes
dans plusieurs autres poëmes du même cy-
cle ; peut-être se rattache-t-elle au sou-
hait de Roland dans le Ruolandes Liet ,
que son épée fût au fond de la mer :
Er sprach : lagestu in des mères grunt,
Daz du dehainem christen man
Niemir mere wurdest zeban l
Strickœre lui donne le même désir :
Ich wolte legest du in den mer,
Das dein der chaiser noch sein her
Nîht dorfte werden schadebalL
(6) S'inclina; noua avons repria au
vers 4153.
(7) Alors.
(8) Peut-être l'histoire d'Excalibur,
l'épée d'Artus, n'a-t-elle pas été sans
influence sur ce que le poëte raconte de
Durandal; voyez VBistory of Prince
Arthur, t. II , p. 471 ; au moins est-il
certain qu'il n'ignorait pas quelques unes
des traditions du cycle de la Table
Ronde :
Je sui Gautiers, qui conquist Malarsus,
Li niez Artus, qui estvieuls et chenus.
Ap. Monin t Roman de Roncevaux, p. 52 9
Toutes les rédactions contiennent le dis-
cours de Roland à son épée ; dans La
Spagna , il lui parle comme à une mai—
tresse :
Spada mia bella, cbe sei tanto forte;
et dans le poème islandais (nous ne con-
naissons que la traduction en prose da-
noise, et M. W. Grimm dit , Buolandet
Liet , p. lxxxîi , que le texte islandais
n'a pas été imprimé), on en retrouve deux
versions qui commencent de la même
manière : Dyrendal , du es et got sverd ,
et Du es et got sverd , Dyrendal , ap.
Rahbeck, Àlmindelig œldgammel Mon*
kabêlœming , 1. 1 , p. 179. Noua ne pour*
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On ne pourrait échapper aux conséquences de cette mul-
tiplicité de versions, à peine différentes dans les mots, qu'en
soutenant qu'au lieu de donner plus de vie à des traditions
répandues partout sous une forme identique , elles avaient
une source commune , se rattachaient à un liVre écrit , que
le hasard, sa célébrité, ou le défaut d'autres sujets, et la pau-
vreté de l'imagination des poètes, faisaient perpétuellement
reprendre en sous-œuvre (1).
La popularité dont jouissait pendant le moyen âge la
chronique faussement attribuée à Turpin ou Tilpin , arche-
vêque de Reims , parait d'abord autoriser cette opinion ;
les mêmes faits y sont racontés avec quelques variantes ,
souvent assez indifférentes , et les poètes plus modernes du
même cycle la reconnaissent tous pour la base de leurs ré-
cits. Il peut donc sembler probable qu'elle n'eut pas moins
d'influence (2) dans un siècle de foi , où la déclaration d'un
rions cependant assurer qu'il fût aussi
dans le poëme en vieux flamand ; nous
ne le connaissons que par l'analyse qu'en
donne Mone, Uebersicht der niederlân-
diichen Volkslileratur altérer Zeit , p.
36. Peut-être la tradition de Roland vou •
lant briser son épée sans y parvenir
vient-elle de la bruche , à laquelle il
fallait bien trouver une explication poé-
tique. Un passage du Karolinus d'Egi-
dius, qui écrivait dans le 13* siècle
(Chanson de Roland, y. 243), pourrait
le faire croire :
Petraquequam, cumjam rueret , mncrone
chorusco
(Marti aderat) fidit , fllic cernendaprofectis
Restât adhuc, rerum non infimatestis earum.
Quoi qu'il en soit , le même fait est ra-
conté par Chunrat , p. 337 ; Strickœre ,
p. 87b; Galien Rethnre , c . XXXVIII;
Pseudo Turpin , c. XX111; La Spagna;
La Rotta di Ron ci stalle ; le poëme is-
landais ; et Bojardo , Orlando Innamo-
ratOj 1. I , c. 38 , raconte un fait pareil.
Au reste , on retrouve dans les poésies
serbes le même amour des héros pour
leurs armes , et la même inquiétude de
les voir tomber après leur mort dans des
mains indignes; Talvj(M d * de Jacob},
Volkslieder der Serbe* , 1. 1 , p. 242.
(1) Loin de prétendre que cela ne soit
Sas arrivé plusieurs fois, nous regar-
ons comme des imitations directes du
Pseudo - Turpin , Monachi Âlberici
Chronicon, ap. Leibniti, Aeeestiones
historieae , t. li ; La Conqueste du^grand
Charlemagne , à la suite du Fierabrai ,
Lyon , 1597 ; Le$ Chroniques de Saint-
Denis , ap. Do m Bouquet , t. V.; Char-
lemaine , fils de Pépin et de Berthe, Ms.
du Roi, n<> 7188. M. Michel, p.244, cite
un poëme latin en vers hexamètres (con-
servé dans les manuscrits du Muséum
Brîtannicum } ayant pour titre Historia
TUrpini , Rementis arehiepiseopi , qui
ne lui paraît qu'une traduction (sic) de
la Chronique uite de Turpin. Le catalo-
gue de la Bibliothèque de Peterborough
cite aussi , p. 187, Gesta Caroli secun—
dum Turpinum.
(2) Cette opinion a été avancée par
Warton , t. I , p. xix ; Ginguené , Jf«t-
toire littéraire d'Italie , t. IV, p. 135;
Sismondi , Uistoire de la littérature du
midi de l'Europe , 1. 1 , p. 215, etc. Ce
ne sont pas seulement les romanciers ita-
liens qui s'appuient sur son autorité;
Guiart , qui écrivait dans les premières
années du 14* siècle, dit :
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— 601 —
pape lui avait imprimé un caractère officiel et une espèce
de sanction religieuse (1). Il serait d'ailleurs impossible
de le contester; si Ton ne connaît pas précisément ni son
âge (2) , ni son auteur (3) , il est certain qu'elle est anté-
rieure à toutes les autres traditions qui nous sont parvenues
sur la bataille de Roncevaux. Plusieurs circonstances sont
différentes, mais presque toutes confirment la priorité du
Pseudo-Turpin; les autres sont inventées pour lebesoin d'idées
nouvelles, ou indiquent des imaginations plus raffinées (4).
Faite probablement pour exciter à prendre la croix, cette
chronique se rapproche beaucoup des légendes, la pensée
religieuse y est visible; si les chrétiens sont défaits , c'est
qu'ils se sont enivrés , qu'ils ont péché avec des payennes ,
et l'auteur ne manque pas de faire mourir Roland de ses
blessures pour lui donner les honneurs du martyre. Dans
L'arcevesque Turpin tesmoigne.
Branches des royaus Lignages , 1. 1 , v. 7679.
' (1) Calixte II la déclara authenti-
que par un bref de 1122 ; il est rapporté
en entier dans le Ms. B. R. n° 6795, ancien
no 65 , et a été cité par Lara be ci us , ap.
Schmidt, Ueber die italiltnischen Uel-
den-Gedichte , p. 58, et le Catalogue
Bibliothecae Collegii S. Benedicti Can-
tabrigiae ; ap. Ferrario , Storia degli
antichi Romanzi di Cavatleria, t. 1,
p. 17. L'abbé Lebeuf a soutenu que la
lettre de Cal'.xte était supposée ; Histoire
de l'Académie des Inscriptions » t. XXI,
p. 146.
(2) On s'accorde cependant à la croire
de la fin du 11 e siècle.
(3^ C'est Calixte II lui-même , suivant
Vossius, Oudin, Bredow et Turner,
Uistory of England, t. IV, p. 326;
Geoffroy, prieur de Vigeois, d'après
Ciarapi , dans son édition du Turpin, de
Florence , 1822 : un chanoine de Barce-
lone , selon Dunlop, History of Fiction ,
1. 1, p. 3b9; un moine de Saint-André,
"à Vienne dans le Dauphiné, d'après
Allard , Bibliothèque du Dauphiné , p.
22 i ; 'et Sinner , Catalogus codicum
Bibl. Bernemis , t. III , p. 361 ; un
autre moine nommé Robert , suivant
Gryphiandes,Da Weickbildis Saxon ici*.
p. 35.
(4) Ainsi , par exemple , Turpin n'a
oint fait un nom propre des mots qui
ésignent le cor de Roland : l'Olifant est
tout simplement tuba ebumea, c. XXIII
et XXI V; Roland n'en sonne qu'afin de
réunir ses compagnons ; c'est pour don-
ner une plus haute idée de sa force , et
surtout pour l'épisode si poétique d'Oli-
vier, que les romans fui en font un
mojen de demander du secours à Charte,
magne. Turpin ne connaît pas les douze
Pairs de France ; il y a seulement, chap.
XII , le nom de beaucoup de héros (par-
mi lesquels se trouve Naraan , Dux Ba-
joariae), fortibus fortiores Christi pro-
ceres, chrislianam fidem in muudo pro-
paganles, qu'il compare aux douze apô-
tres , et une tradition plus récente en a
fait les douze Pairs. Ils sont déjà dans la
Chanson de Roland , st. XVIII , XL , C ,
etc. ; dans le Romans de Roncevaux , ap.
Monin, p. 12; dans le Ruolandes Liet \
p. 4 , v. 34 ; p. 7, v. 26 , etc. ; mais Na-
raan n'y figure pas; il se trouve au con-
traire dans le hierabras (en prose) , p.
84, et l'auteur ajoute une expression
remarquable : et plusieurs autres qui
estoient sujects de Charles.
a
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— 502 —
tes poëmes, au contraire, c'est l'esprit chevaleresque qui
domine; sa cuirasse est brisée, son cheval est tué, mais il
ne meurt que de fatigue et de ses efforts en sonnant du cor;
s'il eût été blessé , il n'aurait pas été invincible.
Nous ne pouvons cependant reconnaître le livre du Pseu-
do-Turpin, au moins dans sa forme actuelle , pour la source
où sont puisés tous les romans du cycle carlovingien; d'im-
portantes variantes indiquent évidemment des traditions
différentes: Belvigand n'est plus le frère de Marsilie , mais
son suzerain ; l'amiral de Babylone ne reste plus derrière
. là scène , il est vaincu dans une grande bataille , et , au lieu
d'être tué par Roland , Marsilie meurt de désespoir après la
prise de Sarragosse. Toutes les traditions miraculeuses sont
passées sous silence , et on ne peut se l'expliquer que par
l'ignorance des poètes : car l'esprit religieux dominait dans
leur siècle , et on le retrouve dans quelques uns de leurs
poëmes ; le récit de la bataille est dicté par un ange (1) , ou
apporté tout écrit du ciel (2). Un autre fait est plus positif
encore. Les trouvères regardaient si peu Turpin pour la
source de la tradition (3) , ils ignoraient si complètement son
histoire, qu'ils le font assister à la défaite de Roncevaux , et
qu'il y est tué après avoir rempli jusqu'au bout ses devoirs
de prêtre et de soldat. Cette version s'était répandue dans
toute l'Europe j Strickaere et Ghunrat l'avaient adoptée dans
leurs poëmes comme Sostegno di Zanobi dans la Spagna ;
elle avait même assez d'autorité pour que Pulci , qui invo-
f i) Von Aretin , Âelteite Sage Mer die
Geourt Karls des Grossen , p. 88.
(2) Strickœre, p. 88; il raconte aussi
on miracle qu'on ne trouve pas dam
Turpin, p 117-119. Dans La Spagna,
le cadavre de Roland se 1ère quand Char-
lemagne s 1 en approche :
E parlô umHe , e corne corpo umano :
Re Carlo Mano , tua spada ti rendo.
Dans le Ruolandet Liet un ange paraît
à Charïemagne et lai parle, t. 52 :
Do sach er mit flaischlicain ongfn
Den engel von himele ;
Br sprach tuo dem kuninge t
Karl, gotes dinist man ,
Ile (sic) in yspaniam.
Turpin ne sait rien non plus de ces
deux circonstances.
(5) Nous avons déjà vu que la Chan-
ton de Roland cite une autre autorité ,
un témoin oculaire , cil ki el camp fat ,
li ber Gilie, st. CUH, v. 5.
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— «03 —
quait le témoignage de l'archevêque , se crût obligé de la
démentir
E s'alcun dice cheTarpin morisse
In Roncisvalle, e'memeper lastrom (1).
Nous l'avons déjà dit , les savants n'ont pu préciser l'épo-
que où la chronique fut composée , et nous prouverons plus
tard qu'il est impossible de la déterminer ; mais des raisons
incontestables obligent de la croire bien postérieure à Char-
lemagne. Elle parle de son voyage en Palestine (2) , et il
fallut si long-temps à cette tradition pour s'accréditer, que
le premier auteur qui en fasse mention ne remonte qu'à la
seconde moitié du 12 e siècle (3). Gharlemagne y semble ré-
sider en Espagne aussi souvent qu'en France , et sa mémoire
resta trop présente au souvenir de ses peuples pour qu'un
pareil mensonge ait pu s'accréditer avant le renouvellement
de plusieurs générations (4) ; et , ce qui est plus positif en-
core , après avoir nommé Ogerus (5) , un de ses guerriers ,
le Pseudo-Turpin ajoute : Canitur in cantilena usque ad ho-
diernum diem ; il dit lui-même que de longues années s'é-
taient écoulées entre son temps et celui des événements
qu'il raconte. La déclaration de Calixte ne permet pas de
(1 ) Morgamte Maggiore , e. XXVII , st. p. i-xxi. M. Le Roux de Littcy dit ce-
79. Et si quelqu'un dit que Turpin eit pendant qu'on en trouve une mention
mort à Roncevaux, il en a menti par bien plus ancienne dans Benoît de Saint-
sa gorge. Le poème islandais a voulu André, Analyse du Roman de Garin le
concilier les deux traditions; il suppose Loherain, p. 27; malheureusement il ne
que Turpin fut blesse , et que , ne pou- donne aucune indication qui permette
▼an t plus porter l'épée, il se fit ecri- de remonter à la source de son assertion,
vain. L'esprit de vérité historique avait (4) Il est fort remarquable que le
besoin d'un témoin oculaire. Turpin dit même fait se retrouve dans les quatre
lui-même dans une lettre à Leobraot : Torsions que nous connaissons. Le Ruo-
Ço que je ai ot , mes oils veu, par qua- landes Liet lui fait ordonner d'y aller
torze ans que nos alasmes par Espai- par un auge ; voyes la page précédente ,
guie e par Engalice avoec lui e ob ses n. 2. Dans le Ferabras provençal, il y va
oz; Ms. B. R. n° 6795. pour reconquérir les saintes reliques :
(2) Ghap. XXI. Mas las dignas relequias no y volgro pas
(S) Moses Mai mon ides, qui naquit vers laychier.
1 155 , ap. Holtinger, Thésaurus Philo- (5) Chap. XII ; d'après d'autres mauu-
logieus, p. H7; voyez Foncemagne, scrits, Oelliis, que l'on trouve aussi daus
Mémoires de l'Académie, i. XXI, p. 149, la Chrouique d'Albericus Trima Fou-
et M. Michel, Charlemagne, préface, tium, P. i, p. 146.
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— 804 —
contester son existence au commencement du 12* siècle (1);
mais la connaissance de l'arabe qu'il donne à Charlemagne (2) t
la peinture chevaleresque du combat de Roland avecFerra-
gus(3); la distribution des armes (4), qui rappelle l'arme-
ment des chevaliers ; la connaissance de la notation de la
musique , dont Guy d'Arezzo ne se servit qu'à la fin du 10 e
siècle (S) , le char de guerre (6), qui ne fut inventé en Italie
que dans la première moitié du 11 e ; la donation de fiefs aux
églises (7) , qui n'eut lieu qu'à la fin ; tout semble prouver
qu'en fixant sa date vers 1095 les critiques n'ont point dimi-
nué son antiquité. Il s'écoula ainsi près de trois cents ans
entre la bataille de Roncevaux et le livre du Pseudo-Tur-
pin. N'eût-on aucune autre preuve , c'était un événement
si poétique et si grave , malgré la légèreté avec laquelle Ein-
hard affecte d'en parler (8), qu'il serait certain que des tra-
ditions populaires lui étaient antérieures.
Notker , qui n'écrivait que soixante et dix ans après Char-
lemagne (9) , fait une peinture de son arrivée sous les murs
de Pavie , qui a déjà tous les caractères de la poésie (10) : le
fond du récit est évidemment une tradition populaire arri-
vée jusqu'en Suisse (11); et Radulphus Tortarius, qui vivait de
( (1) Même en contestant son authenti- don Alonso, el quai fae Par de Empera-
cité , on ne pourrait croire la Chronique dor, Parte M , c. X.
de Turpin bien postérieure , puisqu'il y (9) De 884 à 887.
a des manuscrits do 12" siècle; voyez (lO)Ap.Perlz, MonumentaGermaniae,
Petrus de Marca , Hittoire de Bèam , 1. t. II , p. 759. Le passage est trop long
II , c. 6. pour être rapporté ; nous en citerons on
12} Chap. XIII . autre, dont nous ayons déjà parlé p . 470,
31 Chap. XVIII. n. 3 : il est question d'un guerrier 4e
4) Habitua mflitares , ch. XI. Charlemagne , qui fauchait les ennemis
5) Sciendum quod non est cantas se- comme uu pré , et les rapportait chez loi
condum musicam , nisi per quatuor li- ao bout de sa lance , en disant : Quid
neas scribatur. mihi ranunculi isti? Septem, vel octo,
(6) Chap. XIX. L'art de prendre les Tel certe novera de illis , hasta mea per-
Tilles n'était certainement pas aussi a» foratos, et quid nescio murmurantes, nue
Tancé qu'il ledit, ch. IX et X. illucque portare solebam; frustra ad—
!7) Cbap. XXIX. verstim taies vermiculos domnus rex et
8) La renommée dont jouit en Espa- nos fatigati su mus ; Id. , p. 757. Voilà
gne Bernardo del Carpio le prouverait déjà la tradition populaire avec ses exa-
suffisa minent; Toyez Duran , Romancero gérations et ses mensonges.
de Romances Caballerescos , P. », p. (il) Le Moine de Saint-Gall nous ap-
136-141 et 147-161 , eiCronica del Rey prend lui-même qu'il nt tenait pu tout
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— 505 —
1096 à 1145, nous apprend que de son temps Roland jouissait
d'une grande renommée (1)* A la fin du 12 e siècle , Geoffroy,
prieur du Vigeois en Dauphiné , écrivait au clergé de Limo-
ges, en lui envoyant le livre du Pseudo-Turpin, qu'il venait
de recevoir d'Italie (2) : Gratanter excepi maxime quod
apud nos ista latueraut, nisi quae joculatores in suis prae-
ferebant cantilenis (3). Ainsi les jongleurs chantaient une
partie des faits qu'il contenait , quand les hommes les plus
savants ne le connaissaient pas encore. Nous n'ajouterons
plus qu'une preuve, mais elle suppléerait à toutes les autres.
Olivier est à peine nommé dans le Pseudo-Turpin , et dès
le 12 e siècle il était populaire dans le nord et dans le midi
de la France; sa valeur est proverbiale dans le Romans de
Rou (4) et dans les poésies des troubadours (5). On ne saurait
donc contester l'existence de traditions indépendantes de
Ta Chronique attribuée à l'archevêque de Reims; au besoin,
elle nous l'apprendrait elle-même. Elle appelle les guerriers
son récit d'an témoin oculaire : Sequens
rero de bellicis rébus acerriroi Karoli ex
narratione Adalberti cudatur, qui cum
domino soo Keroldo et Uunisco et Saxo-
nico vel Sclavico bello interfuit ; Id. ,
p. 747. 11 n'est point question de la guerre
des Lombards. La Chanson de Roland
elle-même nous apprend que les poètes
populaires étaient fort répandues au
commencement du douiième siècle ; Ro-
land dit à ses compagnons , pour les en-
gager à se bien battre :
Or guart chascuns que graux colps l'empleft ,
Que malvaise eançun de nus chantet ne seit
St.LXXVII.Y.iO.
(f) Ingreditur patriam gressu properante
^, cubfclum ,
Diripit a clavo clamque patris gladium ;
Rutlandl fuit iste , virivirtute potentis .
Quem patruus magnas Karolus htuc
dederat,
Et Rutlandus eo semper pugnare solebat ,
Millia pagani multa necans populi.
Mémoires de V Académie du Inscription*,
t. XXI, p. 141.
(2; Le texte dit Esperia ; mais ce ne
peut être l'Espagne, puisqu'il a parlé
une ligue plu: haut de TOispania
(3) Apud Oinehartus, Notitia utriut-
que Vasconiae , p. 397. Il faut cepen-
dant remarquer que c'est un homme du
Midi qui écrit à des hommes du Midi , et
qu'apud nos ne doit s'entendre que des
Provençaux, qui devaient mieux con-
naître les traditions de Roncevaux. Mais
la partie française du Ms. 6795 recon-
naît bien formellement l'existence de
traditions poétiques dans le nord de la
France : Maintes gens si en ont oi canter
e chanter ; mes n'est si mençonge non ,
ço qu'il en dient e en chantent, cil
chanteor ni cil jogleor. Nus contes ri-
mes n'est yerais ; tôt est mençongie t ço
qu'il en dient : car il n'en sievent riens
fors quant par oir dire. C'est Turpin lui-
même qui le dit.
(4) Poix Rollant, ne pote Olivier,
N'ont en terre tel chevalier.
Romans de Rou, t. II , p. 383*
(5) E sien non valper armas Olivier,
Vos non valets Rollan, a masemblansi*
Ap. Raynouard , t. II , p. 309.
Jtn inrm'apel ges Olivier
Ni Rollan , qe q el s'en dises ,
Mas valer los cre maintas ves
Quant cossir de leis qu'en enquéri
Id., p.3il
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— m —
de Charlemagne viri famosi, et un passage que nous avons
déjà cité mentionné une cantilène qui lut était antérieure (1).
Le texte des manuscrits présénte de si notables diffé-
rences (2), que leur comparaison seule fait douter qu'ils
soient la copie d'un sent ouvrage ; et la fausseté évidente du
nom de l'auteur, l'usage général dans les temps de poésie
populaire , d'attribuer les traditions de tous à un seul hom-
me , qui leur sert à la fois d'autorité et de symbole, viennent
encore augmenter les causes d'incrédulité. D'abord, il est
certain que la tradition avait fait de Turpin le représentant
de l'érudition de son temps. C'est le rôle que lui donnent
tous les poètes dans les romans , et les clercs le lui assignaient
aussi. C'était le docte archevêque qui avait rédigé les dona-
tions de Charlemagne aux églises (3) , gravé les épitaphes
sur les tombeaux (4) , et une lecture attentive de sa préten-
due chronique n'y laisse plus voir qu'un pêle-mêle de tradi-
tions recueillies çà et là sans ordre , et remaniées sans cri-
tique ; en d'autres termes , un poëme populaire en prose ,
attribué à l'homme que l'on croyait le plus capable de l'é-
crire. Aussi le cadre restait -il ouvert à qui voulait y in-
troduire des changements. Cent ans après la première créa-
tion, on en faisait encore. La lettre du prieur de Vigeois, que
(1) Canitur usque ad hodiernum diem; titulés, Chronique de Turpin, Orléans,
Voyez Warlon, t. I, p. xx; Turner, 1785. Les manuscrits qui ont le plus de
History of the England, t. IV, p. 515 , rapports ont encore une foule de diffé-
et Panizii , Essay on Ike romantic poe- renées ; par exemple , les manuscrits de
try ofthe Italiant, p. 38. la Bib. Roy. n<> 6795 , et n° 133, fonds
(2) Voyes l'édition de Reuber et celle de Notre-Dame.
*fîS^«fc*^5^ . ®^--***»*»«-.
ne parle pas même de la bataille de »
Roncevaux , d'après le comte de Caylus, (4) Fama canit Remensis eo sub tempore
Mémoires de l'Académie des Inscrtp- „ t „
Utm* t XX m n Pt l'pHitinn f«;»« Eutropiuspresul, alio quem nommis usu
Hon# , t. xjlui p. ras , et 1 édition faite furpinum ûlxisse \olunt , vir in agmine
à Lyon en 1583 n'a de commun avec les p ' ^ clarus,
Entres c[ue le titre , et encore ne faut-il Sedesua clarus , studiis, scd clarior armis^
pas le lire en entier : La Chronique de Ut quorum tumulis non observata vétustés
Turpin > faisant mention delà conqueste Nomina deleverit. . .
du très puissant empire de Trébitonde;
royez aussi Huet de Froberville , Visser- Mandatas plunbo (sic) custodit lamina vQces.
taHon critique sur deux ouvrages in- Apud Michel , Chanson de Roland, p. 844.
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— 80? —
nous avons déjà citée , est positive : Quia vero scriptura ipsa
scriptorom vitio depravata ac pene deleta fuerat , non sine
magno studio decorando, correxi ; non superflu a subtrahens ,
sed quae necessaria aderant addens. Sans ces remanîments ,
un livre composé à la fin du 11 e siècle n'aurait pu connaî-
tre les découvertes du 12% ou même du 13 e , et raconter
que Charlemagne avait fait peindre dans son palais d'Aix-
la-Chapelle les sept arts libéraux et les guerres d'Espa-
gne (1).
Dans un livre ainsi écrit par tout le monde , le défaut d'u-
nité devait être sensible ; aussi les répétitions et les contra-
dictions sont-elles assez évidentes pour révéler son origine.
Le commencement semble composé par un Espagnol , tout
préoccupé de la gloire de saint Jacques (2). A la fin , au con-
traire, le premier rang appartient à saint Denys, l'intention de
l'exalter est manifeste, et on reconnaît, àJ'explicationdu nom
des Francs (3), que la tradition était française. Le même mi-
racle est répété en trois endroits différents ; un signe mar-
que les chrétiens qui devaient recevoir la palme du martyre
en combattant les Sarrasins, et deux fois (4) le signe est le mê-
me. Les lances des guerriers appelés à mourir pour leur foi
reverdissent et se couvrent de feuilles(S). Des traditions sont
incomplètes; le chapitre XII mentionne un second Roland,
dont il sera parlé plus tard (6), et la Chronique n'en parle
plus (7). D'autres sont contradictoires : Turpin et Ganelon
sont restés avec Charlemagne, et le chapitre XXII les nomme
parmi les cinq guerriers qui|avaient survécu à la première
bataille. Après avoir dit dans le chapitre XXIX que le cor de
(1) Chap. XXXI. (S) Chap. XXXI.
(2) Cependant il ne tient môme pas (4) Chap. VIH et chap. X.
ses promesses; il a promis à Charle- (5) C'est une allusion beaucoup trop
magne : Victoire sur la terre et paradis spirituelle aux palmes du martyre,
dans l'autre monde, et Charlemagne n'en (6) De quo nobis nune silendum.
est pas moins défait à Ronce vaux. Le (7) On trouve aussi un second roi de
manuscrit qui ne parle pas de la bataille Bretagne et un second Englerius , qui
de Roncevaux est beaucoup plus consé- annoncent la réunion de deux traditions
quent que les textes imprimés. différentes.
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Roland fut placé à ses pieds et enterré avec lui , le Pseudo-
Turpin ajoute : Sed et tubam postea aliam in beati Seve-
rini basilicam apud Burdegalam condigne transtulit (1).
On reconnaît aisément le désir de concilier deux traditions
opposées (2), et la tentative est malheureuse , car aucune
tradition ne connaissait un autre cor et ne pouvait en con-
naître , puisque l'Olifant avait été apporté du ciel par un
ange (3).
Tout se réunit donc pour le prouver. Gomme les auteurs
des poèmes français , le collecteur de la chronique latine a
puisé dans des traditions populaires ; loin d'avoir pu leur
servir à toutes de point de départ et de source commune ,
elle montre , par des différences importantes avec le reste
du cycle , et la contradiction des récits qui s'y sont fondus,
que la tradition était encore plus variée et plus étendue.
(1) Cette tradition se retrouve dans la
Chanson de Roland, st. CCLXIX, v. 10 :
Vint a Burdeles, la citet de valar,
Desur l'aller seint Severin le baron ,
Met roiipban plein d'or e de manguns.
Le sens de tnangun, que M. Michel a
rangé dans son glossaire parmi les mots
dont la signification est incertaine , est
clairement indiqué par le vers 607 du
fabliau de Guillaume au faucon :
Du! besanx raient un mangon.
Le besans était une monnaie fabriquée
à Bysance , qui f alait dix sous de la nô-
tre; ainsi le mangon en valait vingt.
C'est probablement un mot d'origine
orientale, car en mandschou mençoun
signifie argent.
(2) D'après une troisième, Charles
donne l'Olifant à un de ses guerriers;
Chunrat, p. 265, v. 24; p. 278, v. 10-18;
Stricksere, p. 98 et 10.
(3) Slrickare, p. 6; von Aretin, p.
85 ; au reste les traditions étaient fort
différentes. Dans le roman de Girar
d'Amieut, *X VI Beali di Frauta, 1. VI »
c. 31, Charlemagne Ta conquis sur le
roi africain Polinore ; et on ht dans 1©
roman de Renoart et tet Freret :
Sébile la roine , qui molt ot der le vis ,
Donna son fier nevou Baudouin le marchis,
Et son neveu Rollant l'olifant qu'ot conquis.
Voyea aussi Bekker, Ferabrai, note ,
v. 1027.
FIN.
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ADDITIONS.
Page 11, n. 1 : Daci, Northraanni,
Gothi , Franci et caetera© gentes insula-
rum , quae inler occidentem et seplen-
trionem sitae sunt ; Conradus , Chroni—
con Urtpergen$e, p. 299.
P. 21, 1.11 : Dans la crainte d'induire
dans quelque méprise , nous avons con-
servé Vô dans presque tous les noms
ropres. Pour, les langues qui , comme le
anois et le suédois, ont l'ô* et 1'*, cette
traduction ëût été impossible , et nous
nous sommes cru autorisé à nous servir
de l'ô islandais , par l'exemple des phi-
lologues , qui ont si long-temps employé
l'a des Latins.
P. 26 , n. 5 : Les vers d'un roman cité
par Galland dans les Mémoiret de l'Aca-
démie de$ Inscriptions f t. II, p. 736,
montrent bien évidemment que le vieux
français ne connaissait pas les accents
Î grammaticaux ; s'ils avaient eu une va-
enr euphonique quelconque, la versifica-
tion en aurait tenu compte :
Sais dit vous en avons la plus grande partie ;
t encore furent tant que j'aye ass
L'estoire , tout ainsi comme il m'est cbargie ;
Car n'estoit que par moy soit de tout abbregie,
Buccele quei'ay dit fust de tout enlardie,
ue Jean Bodiaux fist, que les langue ot
polie,
De biaux savoir parler et de science acquisce.
* b P. 87 : De nos jours encore la proces-
sion qui représente la Passion à Séville ,
le Vendredi-Saint , est précédée de douze
sibylles.
P. 92 , n. 3 : Cependant on trouve
souvent dans les vieilles ballades sué-
doises la même expression , leka gullt&f-
vel f jouer avec des tables d'or (voyez
Ihre, Gloss. Svio-Gothicum , t. II, col.
848-849 ) , et il serait possible que le
Vtilu-spa n'eût voulu qu'exprimer d'une
manière plus frappante la richesse des
A ses.
P. 100 , n. 1 : Champollion a donné
une autre explication du sacrifice des
hommes rouges par les Egyptiens : il f
voyait l'expiation d'un sacrilège commis
par les peuples pasteurs, dont les che-
veux étaient rouges.
P. 106, n. 3 , 1. 25 i M. Mohl lui a
donné une interprétation entièrement
différente ; Livre de* Roi$, p. 145.
P. 119, n. , 1« col. , 1. 15 i En Scandi-
navie cette superstition s'y rattache bien
évidemment ; ce bruit s'appelle en danois
Odins Jagt, et les paysans suédois disent
Odin fa fVrbi, Voilà Odin qui passe ;
voyez Thiele, Danske Folksagh t 1. 1, p.
188, et t. II, p. 145.
P. 123, n. , col. , 1. 18 : En Dane-
mark, le vieux Thor est un des noms
populaires du diable ; Grimm , Deutsche
Mythologie, p. 124.
P. 124, n. 1 : Hans Sachs fit aussi en
1557 une tragédie intitulée Der RVrnen
Seyfrid, et ses aventures sont racontées
dans le Pentamôrone, jour IV, nouv. 35.
P. 125 , n. î Les fourmis qui gardent
de l'or, more gryuborum , se trouvent
aussi dans Pomponius Mêla , I. III , c. vti ,
p. 35, v° , éd. de Paris, 1584.
P. 127, n. 2 : C'est probablement en
souvenir des trois nuits que Sigurtb passa
avec Brynhild , qu'au commencement du
17* siècle il était d'usage en Norwéffe de
passer chastement les trois premières
nuits de son mariage; Wille, Beskrivelse
over Sillejord, p. 254 et 259. Cependant,
d'après Elphinstone, Betchreibung von
Cabul, 1. 1, p. 287, la même coutume
existerait aussi dans l'Afghanistan.
P. 140, n.l : Dans Virgile, Aeneidos
1. VIII , v. 193 , Cacus vomit aussi des
flammes.
P. 179, n. 1, 1. 30 : In communia lin-
guae usura satis facunde retulit, ad
quamdam tinnuli rhythmi similitudinem,
urbanas ex illis cantilenas edidit.
P. 194 : La croyance à la solidité des
tort d'antiquitey peut venir aussi d'un
ouvrier fort habile :
5
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~ 810 —
Pote resti une brolgne que flst AntequHes,
Qui fu . XX . ans comme Dex aores.
Romans de Godefroy de Bouillon, Ms. B. R.
840», Supp. fran. , fol. i87,»v°, col. 2,
t. 21.
P. 195 : Pour rendre la ressemblance
plus frappante, nous ayons supprimé la
terminaison du mot anglo-saxon de por-
te , dora et duru.
P. 204, n. 1 : Nous ne connaissons de
Lambertus Ardensis que VHittoria Co-
mitum Ardentium et Ghisnensium, im-
Ïriraé dans le Recueil det Historiens de
rance t t. XI , p. 295; U XIII, p. 423,
et t. XVIII, p. 583; et le passage cité
par Du Gange ne s'y trouve pas : mais
romani ta* ne peut signifier que le pays
où se parlait le roman d'Oil , puisqu'il
était curé d'Ardres, et que son livre est
dédié à Arnold II , comte d'Ardres et de
Guines , qui mourut en 1220.
P. 211, n. 1 : Quinque autem linguis
utitur Brittania , Brittonum videlicet ,
Anglorum , Scotlorum , Pictorum et La-
tinorum ; Henricus Huntingdoniensis ,
Bisloriae, ap. Sa vile, p. 299.
P r 219, n. 1 : C'est là sans doute uno
des causes de la différence entre la lan-
gue que Ton parlait en Normandie et
celle du reste de la Frauce ; Richard de
Lison , qui écrivait à Bayeux dans le 13*
siècle, ne nous permet pas de douter
qu'elle ne fût assez marquée :
Qu'il est Normaux , s'il a mépris,
II n'en doit ja estre repris ,
Se il y a de son langage :
Car fox n'est, ne ni ert ja sage,
N'il ne reult guerpir sa nature ;
Toujours sied la pome au pomier.
Bornant du Renard, ap. de La Rue, Histoire
des Bardes, U\,o.<m.
P. 285, n. , le col. , 1. 15 : Nous savons,
par Muller, Sagabibliothek , t. III, p.
483 , qu'un roman de Landres, qui ap-
partenait au cycle carlovingien, avait été
traduit de l'anglais en islandais; mais
nous ignorons si c'est le même.
> ; P. 286, n. 1 : Rime a été pris dans le
sens de rhythme par frère Regnault de
Louons, dans son Romans de Fortune et
de Félicite :
Car le livre cuidai rimer
Tout selon la rime première ,
Mais un peu trop fort la trouvai ,
Si j'ai rime en plus (1 ?)aigiere.
Ap. Mémoires de r Académie des Inscrip-
tions, t. Il, p. 740 1
mais la langue n'est pas vieille, et Louent
n'est pas un poëte populaire.
P. 287, n. 7 : inventer vient aassi
à'invenire.
P. 295, n. 5 : Il est impossible do
croire que la fable ou le fabliau était une
histoire inventée , puisque le Romans du
Fablias des Vins , ap. Sinner, Cal. Rio.
Bernensis , t. III , p. 551, commence par
ces trois vers :
Segnor, oies une grantiaUe
Qui avint jadis sor la table
Au bon Roy qui ot non Felipe.
P. 300, n. 8 : Leich se disait cepen-
dant beaucoup plus souvent du chant que
des instruments , quoiqu'on trouve dans
le Tristran de Gottfried
Einem leiche don ein harpfer tel»
P. 318, n., i« col., 1. 6 :
S'en faisoient grands esbanols
Tables reondes et tournois.
loannes de Condato , ap. Du Gange, Glossa-
rium, t. VI, col. 932.
P. 323, n. 3 : 11 y a dans Docen , Mit-
cellaneen, t. II, p. 207, un poëme mi—
Birti d'allemand et de français, et M.
offmann a publié dans son Fundgruben,
t. I , p. 340, un lai de la dernière moitié
du 10* siècle , en allemand et en latin :
Nunc almus assis filius tbero ewig ero
thiernun, etc.
P. 359, 1. 18 î Le Parement des Dame*
est d'Olivier de la Marche; c'est un poè-
me en stances de huit vers de huit sylla-
bes,, qui ne remonte ainsi qu'au 15 e siè-
cle; voyei les Mémoires de l'Académie)
des Inscriptions, U II , p. 743.
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. MOTS ISLANDAIS ADOPTÉS PAR LES LANGUES ROMANES.
Bemda (arcuere), bander.
Dua (motare) , toouiller, vieux fran-
çais : Si avint en ce point que charetes
que on charioit parmi les ru g, esmurent
et toouillerent si la boue et l'ordure dont
ele estoient plaines , (jue une puors en
issi si granz que a peines la peust nus
souffrir ; Chronique t de Saint-Denis ,
ap. Recueil det Historiens de France,
t. XVII, p. 359.
Frysa (horresçere) , frissonner; af-
freux.
Hand (manus); ajoutez que wantus,
gant, est dans le Waltharius, y. 1426.
Hard ( fortis) , behorder, vieux fran-
çais :
Si , amirak Sire , dit Hue , antandez ,
Et car me faites unez armez prester
Et unç cbevalz sur quoy puisse monter}
En la bataille avec vous m'an irez ;
Si saverez comment sai behorder,
livrée de Huelin de Bourdialx et du roi
Abron, B. R., fonds de Sorbonne , no MO ,
fol. xt.
Klepp (tumor, nodus), clop, vieux
français : Maint aveugle i furent enlu-
mine , maint clop redrecie ; Chroniques
de Saint-Denis, ap. Recueil des Histo-
riens de France, t. XVII, p. 377. Nous
avons encore éclopé ,- clopiner et clopin-
clopant.
Mussa (cucullus), se mucber, vieux
français et patois normand.
Trdbla (confundere) , tribler, vieux"
français : Il en demora petit (des blés)
qui ne fussent marchie et trible ; Chro-
niques de Saint-Denis , ap. Recueil des
Historiens de France, t. XVH , p. 356.
Visa (certitudo), vis, vieux français;
ajoutez cette citation :
N'est pas drelz, co m'est vis, mais lel a volente.
Fie de saint Thomas de Cantorbéry, éd. do
Bekker, p. 11, v. 10 j p. 19, v. 23 j etc.
Nous rétablissons trois passages de Strabon qui ont été mal imprimés.
P. 170, note 4 :
T/307TOV, 0V&S XtJÇ StaASXTOU TY)Ç <KfZ-
Ouïs B«p<?apouç ixi ovra? , «A>a repaç ère fiepnîjxsvotj Hv.m,p.225.
fAeraxeepsvovç to 7TA6ov elç tov twv
Pa>p«i&>v TU7rov, xat rrj yWr»? , xae
rotç fiioiç, rtvotç Ss xat tjj irolireta }
liv. IV, p. 285, éd. d'Amsterdam, 1707.
P. 172, note, l«coI. :
P. 174, note i :
Oi Axovtravot Stayspouo-tv ovrw
ra/aTtxou yv'kov 9 xara ts toc? twv
o-w/xarwv xaTa<xxsua?, xat xara tïjv
EtV tov Pwpaecav psTaêsSfoîVTae ykr«v } Mv. IV, p,
Au lieu de Sœmund lisez partout Sœ-
xnund , et Manesses au lieu Je Mauessen.
P. 14 , n. , lisez : Volundl P. 25, n.2 :
Tov nij lèfiov Zztklèuç. P. 49 , n. 1 ,
1.6 : fiôlkunnigr. P. 54, n. 1, 1. 4 :
Oj>inn. P. 84, n. 2, 1. 9 : opowav.
P. 89, n. 2,1.6 : SeÇiov. P. 93, ri.,
1. 14 : lastmœli. P. 96 , n. , 2« col. , 1.7 :
Pomponius Mêla , De Situ Orbis , 1. III ,
c 6, p. 34, recto, éd. de Paris, 1584.
P. 110, n. 5, 1: 1, ôtez dages. P. 111,
n. , 1« col., 1. 11 , lisez : Orkneyinga.
P. 123, i« col. , l. 4 : Verelius. P. 125,
I e col., 1. 48 : HVpten, ou Hurnin.
P. 192, n. 1 , 1. 5 : eum. P. 199, n. ,
2« col., C, 1. 3 : atyytav; f, 1. 1 :
o/>oj*aiet fepopoLt. P. 218, n. 4, 1.26:
P. 220, n. 2, 1. 13 : Portendî.
P. 441, n . , 2e co |. , i. 13 : Dauletfcbth
Ghazi. P. 445 , n, , le coh , 1. 5 ;
oie*»-.
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TABLE DES MATIÈRES.
Préface, p. 1.
Des poèmes Scandinaves, p. 28.
De la versification Scandinave , p. 63.
De la traduction des poésies Scandinaves, p. 72.
Le chant de la Sibylle , p. 86.
Troisième chant de Helgi , p. 1 19.
Troisième poëme de Sigurth , p. 1 24.
Premier chant de Gudrun , p. 136.
Chant de Kraka, p. 141.
Le Rachat de la téte, p. 153.
Chant funèbre deHakon, p. 158.
Chanson de Harald le Vaillant, p. 161.
Des origines Scandinaves des langues romanes , p. 165.
Mots islandais adoptés par les langues romanes, p. 937.
Des rapports littéraires des populations européennes pendant le moyen
âge, p. 281.
Des sources du Decamerone et de ses imitations, p. 344.
Volund le Forgeron, p. 361.
Ogler le Danois, p. 376.
De l'origine de la tradition des Nibelung, p. 388.
Des imitations, p. 402.
De la poésie anglo-saxonne, p. 410.
Chant de la victoire de Brunanburh, p. 414.
Hiltibraht et Hadubraht, p. 417.
Regina Ancroja , p. 423.
Carthonn, p. 428. *
Rustem et Sohrab , p. 440.
D'Ailly, p. 459.
Nibelunge-Not , p. 461 .
Fragment de vieille poésie française , p. 464.
La Blanca Nina , p. 466.
Edward, p. 467.
Des traditions épiques pendant le moyen âge , p. 469.
Additions , p. 509.
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